‹ Précis de l'histoire de la musique, depuis les temps les plus reculés; suivi de notices sur un grand nombre d'écrivains didactiques et théoriciens de l'art musicalChapitre 35 sur 62 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Organisation du Conservatoire de Paris. — De la nécessité de soigner t éducation i?itcllectucllc des élèves dans ks Conservatoires.

Le nom de Conservatoire a élé donné aux grandes écoles de musique, parce qu'elles sont destinées à propager cet art et à le conserver dans toute sa pureté.

En 1793, la Convention, par une loi du 16 thermidor, décréta l'institution du Conservatoire de musique de Paris. Gossec, Cherubini, Méhul, nommés inspecteurs, en formèrent le comité et y enseignèrent la composition. Catel, Berton et Rey y furent appelés comme professeurs d'harmonie; M. Sarette, amateur distingué, doué du sentiment de Part, reçut du gouvernement le titre de commissaire, chargé de l'organisation de la nouvelle école. Nommé directeur de cet établissement l'année suivante, il confia l'enseignement du chant et de la partie instrumentale aux artistes les plus renommés, et par ses soins, le Conservatoire devint en peu de temps une des premières institutions musicales de l'Europe.

C'est à la suite du rapport fait par le célèbre poète Ma rie- Joseph Chénier('), le 10 thermidor, an III, au nom des comités des finances et de

(i) Voici un passage de ce document curieux :

« Citoyens représentants, peut-être était-il courageux de venir plaider à celtft » tribune la cause des arts consolateurs de la vie, quand l'ignorance orgueilleuse » et cruelle ne pouvant dduiiiicr que par des moyens tyranniques, éloull'ail les

l'inslruclion publique, sur la nécessité d'organiser cet élablisscmcnl, que la Convenlion décréta l'inslilution du Conservatoire de France. La loi du

1 (i iheriiiidor fixa le nombre des |)rofe.-.seurs à cent quinze, parmi lesquels se trouvaient douze professeurs de ciariïielle, chargés du soin de former des musiciens pour les armées de la ]{épubliqu(î(^). Le nombre des élèves fut fixé à six cents, et la dépense de l'établissement à 240,000 francs par an. Cette somme fut réduite en 1802 à 100,000 francs et le nombre des professeurs et des élèves subit alors une diminution.

Les villes de Toulouse, Marseille, Lille et Metz possèdent des écoles de musique, succursales du Conservatoire de Paris.

« Un Conservatoire complet et jaloux de conserver la tradition des » faits intéressants, des œuvres remarquables que nous a légués le passé » et des diverses révolutions de l'art, dit M. Berlioz, devrait avoir une » chaire de l'histoire de la musique, qui maintiendrait dans l'école la » connaissance raisonnée des productions de nos devanciers , non seule- » ment par un enseignement verbal et écrit, mais par des exécutions » démonsiratives, fidèles et soignées des belles œuvres dont il s'agirait » de perpétuer le souvenir. Ou ne verrait pas alors des élèves, même

» lumièros, proserivail 1rs talents cl traitait dobjet frivole tout ce qui pouvait » adoucir les mœurs d'un peuple qu'on voulait rendre esclave et soumis en com- •>■> uiençanl par le rendre despote f('roce. Aujouriliuii que la niénioire de ces » dominateurs impies est livrée à l'opprobre ; quand nous venons de célébrer ce ■>> 9 ibermidor, qui a brisé les échafauds dressés par le despotisme anarchique ; » quand des fêtes glorieuses, civiques, rappellent au souvenir de tous les républi- » cains deux mémorables époques, celle de la chute du trône et celle du Deceni- » virât, c'est un devoir doux à remplir que de proposer à la Convenlion Nationale, » amie de la Répnbli(|ne et des arts, l'organisation définitive d'un établissement » que les arts chi'risseut , et qui a bien mérité de la patrie. »

{i) Dans les armées de la Répui)lique, orgaïusées en 171)2 et jusqu'en 1800, les corps de musique des régiments français n'eurent que dix- huit musiciens, à savoir : une flûte tierce, 6 clarinettes, 5 bassons, un serpent, un trombone-basse, 2 cors,

2 trompettes, un cimbalier, une grosse caisse.

La musique des grenadiers de la garde de Napoléon 1''% était composée de 12 clarinettes, non compris le chef, 2 hautbois, 4 cors, 2 trompettes, 4 bassons, une petite flûte, 2 flûtes tierces, 4 serpents, 4 trombones, dont 2 basses, triangle, cynd)ales, chapeau chinois, caisse roulante et grosse caisse. M. Blasius en était le chef, et plus tard M. Gebaucr aîné lui succéda dans ces ionciions.

Lors de l'organisation des musiques régimenlaires de la garde de Napoh'on 111 , le nouveau système (riiiNtrumenlion inventé par notre couqtalriote, M. Adolphe Sax, a été a(l(i[)lé en France.

» de mérite, demeurer, à l'égard des plus magnifiques productions des » grands maîtres encore existants, ignorants comme des Ilottentots, et » le goût des musiciens, ainsi éclairé, serait tout autre, et leurs idées » deviendraient plus grandes, plus élevées qu'elles ne le sont, et nous » compterions dans la pratique de la musique plus d'artistes que » d'artisans. »

A part les justes observations de M. Berlioz, un autre point important, digne de fixer l'attention d'un Conservatoire, est l'éducation intellectuelle des élèves, entièrement négligée dans la plupart de ces établissements; tandis qu'on pourrait, à l'exemple de ce qui se pratique dans les Conservatoires d'Allemagne, faire marcher de pair les notions historiques, artistiques et littéraires avec les études musicales. Le professeur chargé de l'enseignement littéraire s'occuperait d'abord à former le goût des jeunes musiciens et leur inspirer le sentiment du beau , en consacrant une partie de la leçon à la lecture à haute voix de pièces de poésie, choisies dans les chefs-d'œuvre classiques. Sacchini, l'auteur à'OEdipe à Colonne, portait toujours sur lui un volume des œuvres de Racine, dont il lisait ordinairement quelque fragment pour s'inspirer à composer. Mozart se préparait souvent au travail de la composition par un chapitre d'Homère, du Dante ou de Pétrarque, ses auteurs favoris. « La lecture des poètes, observe » M. Baron (Manuel abrège' de Rhétorique), est excellente pour préparer à » écrire, pour mettre en train en quelque sorte; j'ai toujours remarqué » qu'un beau morceau de poésie, lu avant de composer, et tout haut, » s'il est possible, éveille l'imagination, échauffe le cœur, transporte » dans les régions de l'idéal. C'est ainsi que le sculpteur Bouchardon » s'inspirait à la lecture d'Homère. »

Au Conservatoire institué à Cologne en 1850 par la municipalité de cette ville, il y a, indépendamment des études littéraires et de l'histoire de la musique appliquée à l'enseignement , un cours spécial destiné à l'analyse des compositions musicales les plus renommées, anciennes et modernes.

CIIAPITKE XX.

La musique instrumentale en France, — La symphonie.

Le célèbre Méhul est, je suppose, le premier musicien français qui ait composé des symphonies sur le modèle de celles de Elaydn et de Mozart. Longtemps après lui, MM. Rousselot et le comte de Sayve firent à leur tour des tentatives en ce genre; ensuite M. Onslow, déjà renommé pour ses (juintetles, MM. Félicien David et Georges Kastner, compositeurs des plus distingués; M. Elwaert, M"'« Farenc, MM. Théodore Gouvy et Ferdinand Lavaine, ont par des productions semblables, ainsi que par leur musique instrumentale de chambre, mérité à juste titre l'estime des hommes compétents.

La symphonie dramatique, descriptive et fantastique, avec chœurs, solos de chant,

récitatifs et discours.

M. Hector Berlioz est le créateur de cette sorte de symphonie; ses ouvrages composés dans ce système, sont les suivants : 1° Episode de la vie d'un artiste, symphonie fantastique en cinq parties (Paris, 1829); 2" Le retour à la vie, monologue (mélange de musique et de discours), avec solos de chant, chœur et orchestre, suite de la symphonie fantastique; 3° la symphonie d'Harold en Italie (1834); 4° Romeo et Juliette, symphonie avec chœurs et solos de chant (1839); 5" la symphonie funèbre et triomphale, pour harmonie militaire, avec un second orchestre (ad libitum), exécutée pour l'inauguration de la colonne de juillet à la Bastille. Au nombre des autres novateurs de cette catégorie figure aussi M. Félicien David avec son ode-symphonie le Désert, qui eut à son ai)parition un succès d'enthousiasme; M. Georges Kastner, par deux productions très-originales : Les cris de Paris, symphonie humoristique, avec solos de chant et chœur, el La Saint Julien des Ménétriers, symphonie-cantate écrite sur un poème de M. Edouard Thierry ; M. Elwaert, qui a composé une symphonie chorale dramatique Ruth et Booz, dans laquelle les effets de linslrumentalion sont rendus par le seul emploi des voix; M. Douai, à qui l'on doit une symphonie fantastique : la Chasse royale (vision de Henri IV), légende de la forêt de Fontainebleau, en deux parlies, pour orchestre, chœur et voix principale; M. Lacombe, auteur de la symphonie dramatique Man/'rerf, en quatre parties, avec solos et chœurs, et de celle qui a pour litre Arva ou les Hongrois; M. Ernest Reyer, connu par une symphonie descriptive en cinq tableaux, intitulée Selam, paroles de M. Théophile Gauthier.

Réforme opérée dans la musique dramatique en Italie par lîossini. Moyens d'effets nouveaux trouvés par lui dans l'orchistralion. Imitateurs du style de Rossini. Infucncc de ee célèbre compositeur sur la musique dramatique en Europe. — Rossini en France. Première apparition de ses opéras en Allemagne. — OEuvres de Rossitii. Son Stabat Malor. — Bellini et Verdi. Manière de ces deux compositeurs.

Après la mort de Guglielmi, de Cimarosa et pendant la vieillesse de Paisiello, quelques compositeurs procédant de la manière de ces illustres maîtres occupaient la scène depuis un certain temps, lorsque Rossini parut et transforma complètement les formes traditionnelles adoptées par ses prédécesseurs.

Joachim Rossini naquit à Pesaro , petite ville de l'Étal de l'Église, le 29 février 1792.

Peu d'hommes, remarque M. Fr. Fétis, ont troujvé autant de moyens d'effets nouveaux que Rossini. En transportant dans les instruments à vent, et particulièrement dans les instruments de cuivre, les systèmes d'accompagnement jusqu'alors destinés aux instruments à archet , il a changé la physionomie de l'orchestre. Une foule de choses neuves résultèrent de ces combinaisons.

Ses premiers essais dramatiques passèrent d'abord inaperçus; mais après le succès éclatant de Tancrède, à Venise, en 1813, il ne connut plus de rival dans son pays, et finit par exercer une grande influence sur toute la musique théâtrale de son temps.

Le premier ouvrage de Rossini, écrit pendant son séjour en France, fut // viaggio à Reims, opéra de circonstance, représenté en 1823 sur le Théâtre Italien de Paris, à l'occasion du sacre de Charles X.

Deux ans auparavant, une troupe italienne, composée des célèbres chanteurs Lablache, Donzelli, Rubini , MM"""' Mainville Fodor, Sontag et Unzer, était arrivée dans la capitale de l'Autriche. « Au premier sol- » fége italien qui retentit sous les voûtes du théâtre, s'écrie Schindlcr, le » congé de l'opéra national était signé; le torrent emporta tout, et per-

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» sonne ne se demandait où l'on allait : en paradis on en enfer; car les » roulades rossiniennes avaient enivré, ensorcelle (oui le monde. »

En 1826, Rossini arrangea son Maometto pour la scène de l'Académie de musique, et le fit jouer sous le titre du Siège de Corinihe ('). Cet opéra fut suivi de Moïse, du Comte Onj et quelques temps après (1829) de Guillaume Tell, œuvre sublime, considérée comme l'ouvrage le plus complet qu'on ait écrit depuis le Don Juan de Mozart. Après Guillaume Tell, l'illustre maître prit la résolution irrévocable de ne plus écrire pour la scène : « Un succès de plus , disait-il , n'ajouterait rien à ma renom- » mée, une chute pourrait y porter atteinte; je n'ai pas besoin de l'un, » et ne veux pas m'exposer à l'autre. »

Dans une lettre de Rossini, adressée en 1854 au comte de Fay, gentilhomme hongrois, on trouve à ce sujet les réflexions suivantes (^) :

« Jeune homme à peine mur, j'ai commencé à composer, et plus tôt » qu'on ne s'y attendait, j'ai déposé ma plume.

» Ainsi vont les choses de ce monde; qui a commencé de bonne heure, » doit, d'après les lois de la nature, finir de bonne heure. D'ailleurs, » j'ai pris en considération les temps actuels, où des prodiges, pour » ne pas dire des horreurs, pèsent sur l'art, et obscurcissent le but » des études les plus sérieuses; aussi, tout homme de bons sens Irou- » vera facilement convenable que je me sois imposé le silence, d'une » part pour ne pas être obligé de céder au courant de l'art moderne, » d'autre part pour donner le bon exemple. De cette manière, l'art » retenu dans ses limites, pourra profiter à l'humanité, sans dégénérer o en efforts contre nature, pour arriver à l'impossible, procédé par lequel » il souille le véritable esprit esthétique en protégeant la frivolité. »

Voici la liste complète et chronologique des opéras de Rossini, composés en Italie :

i^ La Cambiale di Matrimonio, 1810; 2° L'Egulvoco Stravagante, 1811 ; 3° Demetrlo e Polibio, 1812; 4" Ingano Felice, id.; 5° Cira in Babilania, id.; 6-' La Scala di Seta, id.; 7° Pietra di Paragina, id.; 8" L'Occasione fa il ladre, id. ; 9" Il Figlio per azzardo, 1813; 10" Tancredi, id.; Il" iJllaliana in Algeri, id.; 12° L'Aureliano in

(i) A la même époque, Rossini fui nommé [);ir (Miarles X inspecteur-général de la musique en r^rance, et intendant-général de la musique du roi. (2) Celte lettre est écrite en latin.

Palmira, 1814; 13° // Turco in Italia, id.; 14° Elisabelta, 1815, 1o° Torwaldo e Dorlislca, 1816; 16" Il Barbiere di Seviglia, id.; 17« La Gazetta, id.; 18" O/e^^o, id.; 19° Cenerentola, 1817; 20° La Gazza Ladra, id.; 21° Armida, id.; 22° Adélaïde de Borgogna, 1818; 23° 7)/ose, id.; 24° Ricciardo e Zoraide, id.; 23° Ermione, 1819; 26° Eduardo e Crislina, id.; 27° La Dona del Lago, id.; 28° Bianca e Faliero, J820; 29° Maometto 11, id.; 30° Maiilda di Sahran, 1821; 3ï° Zelmira, 1822; 32" S émir amide, 1823.

Rossini a composé aussi plusieurs cantates, un recueil de douze mélodies à une ou deux voix, sous le litre : Soirées musicales, et un Stahat Mater dolorosa.

Le poète Méiy, en parlant de cette dernière composition, a dit avec celte élégance de langage qui lui est propre :

« De même que Corrège, le peintre des amours, a peint la Cène de » l'Annonciade de Gênes, Rossini a écrit son Slabat, immortel comme » le souverain du Calvaire. Par un coup de génie, digne de lui seul , » Rossini n'a pas confié à l'ennui et aux basses le soin de psalmodier » la plainte de la Mère des Douleurs ; Rossini a chanté dans ce Stahat » les grâces de la rédemption, les joies de l'espérance, les rajonnements » de la porte du ciel, ouverte par le sang du Golgolha; il a fait flotter » sur celle page de désolation toutes les fleurs du jardin céleste, toutes » les guirlandes de Sârons, toutes les perspectives de la Terre promise; » il s'est souvenu du mot si chrétien d'Augustin : La mort, c'est la vie! » Mors vira; il a écrit sa divine élégie dans ce Campa sancto de Pise, » où les tombes se baignent dans l'azur, se couroniienl de lis cl rient au » soleil. »

Rossini compte au nombre de ses imitateurs : Paccini, Carafa, Mercadante, Generali dans ses derniers ouvrages, el Donizelti dans la plupari de ses opéras composés antérieurement à celui à'Anna Bolena. Après eux , Rellini au génie mélodieux , mais peu expérimenté dans l'art d'écrire, introduisit en Italie l'usage de ce qu'on appelle le chant déclamé. Il fil le premier essai de son système en 1827 dans 7/ Pi? «/a et l'année suivante dans La Straniera; ces pièces eurent un succès des plus éclatants , el les autres compositeurs italiens modifièrent bientôt leur style pour se rapprocher de celui du jeune maestro de Catane(^). Ce

(i) Vinceiil l>flliiii ii;i(|iiil en celle ville do la Sicile, le 3 noveiultre 1802.

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lui sons ceUo influence, que Donizelli écrivit Anna Bolcna, Lucrecia lioifjhi, Elisabeth à Kenilworth, Esula di Roma et même Lucia di Ldininermor, une des productions les plus mélodieuses de l'époque, représentée pour la première fois à Naples en 1835.

Chez Verdi, l'idole actuelle du public italien, le chant déclamé introduit par Bellini et le bruit d'une instrumentation lourde sont poussés à l'excès; néanmoins les ouvrages de ce compositeur, notamment II Trovatore {le Trouvère), renferment des mélodies à l'expression émouvante, des ensembles vigoureux d'un puissant effet sur les masses, mais insuffisants au point de vue de l'art et de l'invention pour exciter l'enthousiasme des connaisseurs.

M. Verdi est né dans les environs de Milan ; le premier ouvrage draniali(|ue qui l'a fait connaître est Nabuchodonosor, appelé Nabucco en Italie, et qui fut représenté en 1842 au théâtre de la Scala à Milan.

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