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CHAPITRE VIII

Chants populaires. — Bardes, Joculatores, Jongleurs, Troubadours, Trouvères, Ménestrels, Minnesingers, etc.

D'après l'opinion des principaux érudits, l'origine des chansons populaires en langue vulgaire date également du XIe siècle (J) ; vers le même temps les troubadours, originaires de la Provence, et qui succédèrent aux bardes (8) et aux jogulatores, nommés dans la suite

(i) Dès le XIe siècle, au dire des auteurs de l'Histoire littéraire de la France (T. VII), les jeunes filles entonnaient après les offices des chansons badines en langue vulgaire, qu'elles chantaient aussi à la suite des processions, et lorsque ces mêmes processions s'arrêtaient pour prendre quelque repos. Il se trouve deux passages notés de chansons de celte espèce avec paroles, dans le 9e chapitre du traité du chant mesuré de Francon de Cologne.

(2) On nommait bardes chez les anciens Gaulois ceux qui faisaient profession de la poésie. Ce nom leur était venu, selon Festus, d'un mot celtique, qui signifiait un chantre, ou chanteur. Les bardes étaient également très-respectés chez les Germains, les Bretons et les Calédoniens (Ecossais) .

On cite comme le plus ancien monument de la poésie lyrique bretonne qui soit parvenu jusqu'à nous, un poème héroïque intitulé Gododin, par un barde breton appelé Aneurin Grawdrydd, qui vivait en 510 et prit part à la défense désespérée de sa patrie contre les Anglo-Saxons. Il fut chef des Gododiniens, bardes guerriers, qui, la harpe ou la hache à la main, exaltaient le courage de leurs compatriotes par

jongleurs (') se répandirent clans toute la France méridionale; lou gai

leurs chants ou par leur valeureux exemple. (Voyez : Tableau de littérature du Nord, par M. Eickhoff, p. 98.)

Aneurin était frère de Gilbas Albanais, le plus ancien historien breton.

Les auteurs anciens : Possidomius, d'Aspamée, Strabon, Diodore de Sicile, Lucain, Corneille, Tacite, Ammien, Marcelin, ont fait l'éloge des bardes gaulois; ils ont vanté leur talent pour la poésie, et pour la musique. Au mérite de composer des vers, ils ajoutaient celui de les chanter en s'accompagnant de la lyre.

Dans la suite des temps, les bardes gaulois se trouvèrent confondus avec les Druides, corps de savants, qui comprenait tous les gens de lettres qu'on voyait dans les Gaules. Les Druides étaient à la fois les prêtres, les philosophes, les théologiens, les jurisconsultes, les médecins, les rhéteurs, les orateurs, les mathématiciens, les géomètres, les astrologues des Gaulois. Ils se formaient aux sciences sans rien écrire. Lycurgue, Pythagore et Socrate ont suivi la même maxime, et n'ont rien laissé par écrit. Sans cet étrange caprice, dit un écrivain, les Gaules nous auraient peut-être donné des Euclide, des Aristote, des Ptolomée, des Platon, etc.

La secte des Druides se conserva dans les Gaules jusque sous le règne des empereurs chrétiens, au commencement du IVe siècle. (Hist. litt. de France, t. I, et Roquefort, Poésies de Marie de France ; voyez aussi l'abbé de la Sue, Essai sur les bardes, les jongleurs et les trouvères). Quand aux bardes, lorsque Jules César fit la conquête de la Gaule, ils s'enfuirent devant les vainqueurs. La Bretagne devint leur asile jusqu'au moment où les barbares sortis du nord, chassèrent les Romains.

(i) Voici d'après M. Fuerison [Histoire de la Liltèraluri. française au moyen-âge) l'origine des jongleurs :

« Dès les temps les plus anciens, un des plaisirs favoris des habitants de ces contrées (le nord et le sud de la France) était d'entendre réciter et surtout chanter des vers; ils avaient des chanteurs et des musiciens dont la présence égayait le repas du riche, et nous y voyons encore paraître sous le règne des princes visigots des lyrisles et des choristes, qui figuraient dans toutes les fêtes [A]. Le nom latin de joculatores ou joueurs, amuseurs, était appliqué à une partie de ces chanteurs, qui étaient en même temps des mimes, et auxquels des auteurs chrétiens reprochent de choisir des sujets voluptueux et obscènes. De ce nom vinrent ceux de jonglait et jongleor, qu'on rencontre dans les deux dialectes romans, et qui prouvent que ces réciteurs publics avaient survécu à la chute de l'ancienne société tout en subissant une transformation notable, puisque les sentiments guerriers et religieux qu'ils exprimaient, étaient ceux d'une époque nouvelle ; pareils aux rapsodes de la Grèce antique, ils composaient eux-mêmes quelques-uns des poèmes qu'ils allaient répéter de château en château. C'est à eux que sont ordinairement attribués les poèmes chevaleresques que l'on appelait chansons de jongleurs (cantilcna joculatorum), etc.

Dans la suite, les jongleurs se divisèrent en deux classes bien distinctes ; d'abord

[A] Sidonius (ép. t. I, 2) désigne deux espèces de compositions musicales consacrées au plaisir, tympanistria et psaltria. îl ajoute que ce genre de morceaux était banni de la cour du roi, et remplacé par des chants d'un ordre plus élevé.

saber (la gaie science) (l) que professaient ces aimables docteurs, fil le tour de l'Espagne, de l'Italie (2), de la France seplenlrionnale et même de l'Angleterre; partout elle eut des prosélytes, et la poésie italienne, illustrée plus tard par le Dante et Pétrarque, lui dut son origine (3).

ceux qui accompagnaient les troubadours dans les cours et chez les grands seigneurs; les autres, espèce de batteleurs qui allaient chanter dans les carrefours, récitaient des romans pour le peuple, et dont les jeux consistaient en tours de passe-passe, ou par eux-mêmes, ou par les singes qu'ils avaient avec eux.

Giraut de Calanson, troubadour gascon du XIIIe siècle (Voyez Millot T. III, p. 28) en donnant dans une de ses pièces des conseils à un jongleur, lui recommande de joindre le talent de faire des tours d'adresse à tous les autres. « Sache, lui dit-il, bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti, sache jouer du tambour et des cimbales, et faire retentir la symphonie ; sache jeter et retenir de petites pommes avec des couteaux, imiter le chant des oiseaux, faire des tours avec des corbeilles, faire attaquer des châteaux, faire sauter (sans doute des singes) au travers de quatre cerceaux, jouer de la citole et de la mandore, manicorde ou manichordion (sorte d'épinette), de la guitare, garnir la roue avec dix-sept cordes, (Millot suppose que c'était une espèce de vielle,) jouer de la harpe, et bien accorder la gigue pour égayer l'air du psaltérion. (La gigue, espèce de musette, selon quelques-uns, «ou plutôt, d'après M. Ginguené [hist. litt. d'Italie] un instrument à cordes qui s'accordait fort bien avec la harpe, comme on le voit par ces vers du Dante, cités par La Crusca, dans son vocabulaire, au mot giga :

E corne giga cd arpa, in tempera tesa Di moite corde, fan dolce lintinno A tal da cui la nota non è intesa).

Après avoir donné les conseils, Giraut de Calençon nomme ensuite plus de cent histoires ou romans que le jongleur doit être en état de raconter.

(î) Lou gai saber. On entendait par ce mot non-seulement l'art des troubadours, mais ce mélange de politesse, d'esprit et de galanterie qui régnait en Provence dans le siècle où ils fleurirent.

(2) Souvent après avoir fait admirer et payer leurs chants dans le midi de la France, les troubadours visitaient l'Italie et l'Espagne; leur réputation les précédait et s'y accroissait encore. En Italie surtout les petites cours, qui s'y élevèrent bientôt sur les débris des républiques, leur offraient les mêmes amusements et les mêmes avantages que celles de la France. Pour mieux goûter leurs chants, on apprenait leur langue ; et les noms et les vers de plusieurs poètes nés italiens et espagnols, sont placés honorablement parmi les noms et les vers des troubadours, tels sont le fameux Calvo de Gènes, Sordel de Mantoue, Barlhélemi Giorgi de Venise, etc. (Voyez Ginguené, hist. litt. d'Italie, T. I p. 272, et l'Histoire des troubadours, par l'abbé Millot).

(3) Pétrarque et le Dante nourrirent leur enfance poétique des compositions de la langue d'oc,- mais ils s'élevèrent plus haut par l'étude de l'antiquité. Sordel et

Longtemps les chants simples et naïfs de ces poètes au langage harmonieux ne roulèrent, à l'imitation des poésies arabes, que sur l'amour et les plaisirs champêtres ('), et ce fut seulement lors de la ligue contre les Albigeois (g), qu'ils chantèrent les exploits guerriers, enflammèrent le courage des guerriers, et les appelèrent aux combats. « Depuis lors, dit M. Villemain, la poésie des troubadours n'est plus qu'une complainte haineuse et vengeresse; elle n'est plus qu'une protestation contre la perle de la liberté du midi, et l'ascendant toujours croissant de la France (3). »

Virgile sont les maîtres révérés ; mais c'est Virgile qui est le guide suprême et la source de toute poésie, le large fleuve de bien dire :

quella fonte

che spande di parlar si largo fuime (inf. cant. I).

(Emile Delaveleye.) (Histoire de la langue et de la poésie provençale.) « Les canzoni de Pétrarque, dit M. Ginguené, sont des odes dont il emprunta » la forme aux troubadours, mais en les élevant à toute la hauteur du genre lyri- » que. » Parmi ces canzoni, Pétrarque paraît avoir préféré celles qu'il appelait les trois sœurs. Les yeux de Laure font le sujet de ces trois odes, qui sont les 18e, 19e et 20e du recueil.

(i) Il existe une volumineuse collection d'anciennes chansons nationales des Arabes, intitulée Âghâny, et formée par Aboid Faradge Aly, fils d'Alhboieïu, natif d'Ispahan, mort en 966 de l'ère vulgaire. Ce savant a ajouté à la plupart des chansons des commentaires qui contiennent les renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les mœurs des anciens Arabes.

MM. de Ginguené, de Sismondi et Villemain admettent l'influence arabe sur la littérature provençale. MM. Schegel et Munck sont de l'opinion contraire.

(2) Cette guerre dura 20 ans, et ce fut Saint Louis qui recueillit le comté de Toulouse.

« En parcourant les poètes de cette époque, dit M. de Laveleye (Histoire de la » littérature provençale) , on est pour ainsi dire transporté sur le champ de bataille. » On assiste aux ravages des belles campagnes de la Provence, à la prise des villes, » aux massacres des populations. On peut suivre pas à pas les luttes sanglantes où » la barbarie du moyen-âge devait écraser la trop précoce civilisation du midi et » ses idées trop avancées déjà et hostiles à l'ordre général des choses existan- » tes, etc. »

(3) Les chants d'amour des troubadours étaient de plusieurs espèces, la plupart d'invention provençale , et qui , nés parmi les troubadours, reçurent d'eux leurs noms et leurs différents caractères. Ils donnèrent d'abord le titre de vers à presque toutes leurs pièces; ils appelèrent sonnets, des pièces dont le chant était accompagné du son des instruments ; les albos et les serenas étaient des chansons dans lesquelles un amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que produi-

Tandis que l'Allemagne eut ses Minnesingers (]), et l'Angleterre ses Ménestrels (2), la France du nord et les Pays-Bas eurent leurs trouvères^), poètes qui, dans leurs productions lyriques, se servaient de la langue d'oil (roman wallon ou Welche)^), formée, à ce qu'on prétend,

sait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain à chaque couplet ou strophe dans l'une le mot alba, dans l'autre el sers (le soir). Ensuile^venaient la canso ou chanson, le planh ou complainte, le tenson ou chant dialogué, etc. (Voyez, Choix de poésies originales des troubadours, par M. Raynouard.) « Les strophes provençales, telles que nous les montrent le Canso, le Planh et le Tenson, observe M. Moke (Hist. de la litt. française T. I. p. 32), ont une coupe déjà symétrique et savante qui devient d'autant plus gracieuse et plus mobile, que le mou vement littéraire se développe davantage. Sous ce rapport les Provençaux l'emportent même sur les poètes de l'antiquité, dont les combinaisons lyriques sont loin d'atteindre à la même variété de formes. Et ce qui rendait plus remarquable encore l'artifice de chaque stance, c'était un genre de mérite inaperçu pour nous, mais • attesté par tous les témoignages contemporains : la cadence du vers, son mouvement, sa coupe suivaient en quelque sorte l'air, ou, comme on le disait alors, le son sur lequel on devait le chanter, les notes longues et brèves tombant sur des syllabes de mesure correspondante, les repos sur les intervalles de la phrase, et l'œuvre du poète se mariant dans toutes ses parties à celle du musicien. »

La composition des morceaux écrits avec ce raffinement extraordinaire, suppose, on le conçoit, les talents réunis du chant et de la versification ; mais celte réunion était naturelle, puisque la poésie se chantait presque toujours au lieu de se déclamer. »

(1) Les Minnesingers dans leur langage rustique, prirent pour modèle la poésie des troubadours. Dans le nombre de ces poètes-musiciens allemands, les plus fameux des XIIe et XIIIe siècles se distinguent Wolfram d'Eschenbach, Walther von Vogelweide, Rodolphe de Rotenbourg, Ulric de Lichtenstein , le fameux chevalier Tannhâuser, issu d'une famille noble de Franconie, et dont la chanson ainsi que la légende populaire ont inspiré à Richard Wagner le sujet de son opéra.

M. Fr Henri Hagen a publié une grande collection de chansons des Minnesingers allemands.

(2) Les Ménestrels anglais imitèrent également dans leurs chants les formes et les idées de la poésie provençale ; ils avaient le droit d'entrer dans les maisons des prélats, des comtes et des barons; on leur devait le vivre et le couvert, et ils s'acquittaient en chansons.

(s) Vers la tin du XIe siècle, la Flandre, le Brabanl et le Hainaut eurent déjà leurs trouvères dont les compositions les plus remarquables étaient les chansons de gestes et les chroniques rimées. Voyez l'intéressant ouvrage de M. Arthur Dinant : Trouvères de la Flandre et du Tournaisis.

(i) Dans l'œuvre des trouvères, dit M. Villemain (Cours de littérature française), il n'y a de poésie qu'un certain mètre, une versification fort grossière, point d'harmonie, peu d'images, leurs vers sont des lignes de convention. Tandis que dans la

des combinaisons du latin corrompu, de dialectes germaniques et celtiques; la langue d'Oc ou roman provençal, plus harmonieuse, et qui se rapproche davantage de l'italien et de l'espagnol , était cultivée par les troubadours (1).

Les trouvères et les ménestrels ou ménétriers (') qui accompagnèrent les croisés à la terre sainte, importèrent en Europe les ornements de chant, dont les peuples de ces contrées surchargèrent leurs mélodies (3); insensiblement ces nouvelles formes s'introduisirent à l'église, et le chant grégorien perdit peu à peu son caractère austère et sa belle simplicité. Un décret du Pape Jean XII daté de l'année 1322 blâme sévèrement cet abus.

poésie des troubadours, les vers sont des parties de musique : dans les œuvres des trouvères, la finesse naïve du récit tient la place du talent poétique. »

La langue d'oil est devenue la langue française actuelle. (Voyez Fauchet, De l'origine de la langue et la poésie françaises. — Ampère, Formation de la langue française) .

Les deux dialectes de la langue romane (langue d'Oc et langue d'Oil) se subdivisèrent dans les contrées où ils étaient parlés, en plusieurs jargons ou patois : la langue romane des bords de la Méditerranée en languedocien, périgourdain, auvergnat; la langue romane des parties septentrionales, en bourguignon, champenois, picard, etc.

(i) Selon l'opinion de M. Raynouard, la langue des troubadours fut fixée et même perfectionnée avant que les autres langues néo-latines eussent atteint leur fixité et leur perfectionnement. (Voyez aussi ; Mary-Lafont, Tableau historique et littéraire de la langue parlée dans le midi de la France, ouvrage couronné par l'Institut dans la séance du 5 mai 1841 ; — Schlegel, Essai sur la littérature provençale; — Villemain, Cours de littérature française.)

(a) Les jongleurs, les conteurs et les trouvères était désignés au moyen-âge sous le nom de Ménétriers.

(s) Parmi ces ornements on a conservé ceux connus actuellement sous le nom de trilles, groupes, appogiatures.

La plupart des instruments de musique adoptés en Europe depuis le XIIe siècle furent également rapportés d'Orient par des trouvères ou ménétriers.

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