FRANCE
Les mystères sont des drames mystiques qui tirent leur origine de la liturgie ecclésiastique même. On sait que dans le service divin de 1^
semaine sainte (le Dimanche des Rameaux et le Vendredi Saint); un dialogue parlé ou chanté d'après le récit des évangélisles, et figurant la passion du Christ, a lieu entre le prêtre officiant, le diacre, le sous-diacre et les chantres d'église ou chœur; au moyen-âge, cette cérémonie sacrée prit insensiblement les formes d'un spectacle profane, et la représentation en eut dès lors lieu sur des échaufaudages dressés dans l'intérieur du temple. « A peine le théâtre est il tombé, bien moins sous les analhèmes du » christianisme que sous la hache des barbares, dit M. Villemain, qu'on » voit du milieu même de l'église, sortir un nouveau théâtre. Oui, ces » cérémonies saintes, ces pompes sévères, ces commémorations mystiques » de notre foi, pendant lesquelles on proscrivait d'abord, comme une » impiété, tout spectacle ou tout jeu public, deviennent elles-mêmes un » spectacle licencieux et profane. »
Avec le temps, les fêtes de Y Ejriphanie et d'autres fournirent aussi le sujet de solennités dramatiques. Enfin, on finit par dramatiser toute l'histoire évangélique, la vie des saints, des saintes et les souffrances des martyrs. Nous ne parlerons pas de ces fêtes scandaleuses de l'âne, des fous, etc., qui eurent également le sanctuaire pour salle de spectacle.
Des hymnes en plain-chant, des mélodies populaires défrayèrent en partie ces farces sacrées.
Parmi les chansons populaires du moyen-âge que l'on chantait à la fêle de l'âne, on a conservé celle qui commence ainsi :
Orientis partibus Advenlavit asinus Pulcher et forlissimus Sarcinis aplissimus, Hez, sir âne, hez, etc.
Dès le III0 siècle, on voit un drame sur la vie de Moïse, par Ezéchiel le Tragique, et dans le siècle suivant, une autre pièce de ce genre attribuée à Jean Chrysostome, intitulée : Le Christ souffrant. On trouve dans les annales d'Isidore de Séville un Conflictus vitiorum et virtutem, qui ressemble entièrement aux moralités du XVe siècle. Grégoire de Tours raconte (De gloria confessorumj qu'en l'année 587, aux funérailles de Sle-Radegonde, près de 200 religieuses chantèrent une scène funèbre dialoguée autour du tombeau, et qu'il y assista.
Pendant longtemps les mystères n'eurent pour interprètes , que des ecclésiastiques, mais ils prirent dans la suite des formes si étendues, que pour les représenter le concours de personnes laïques devint nécessaire. Ces parodies religieuses eurent lieu alors dans les cimetières ou sur les places publiques. « Ces spectacles parurent si beau dans ces siècles ignorants, » dit le P. Ménétrier (Des représentations en musique ancienne et » moderne, p. 153-154), que l'on en faisait les principaux ornements des » réceptions des princes quand ils entraient dans les villes, et comme » on chantait : Noël, Noël, au lieu de Vive le roi, on représentait » dans les rues , la Samaritaine, le Mauvais riche, la Passion de Jésus- » Christ et plusieurs autres mystères, pour recevoir nos rois. Les psau- » mes et les proses de l'église étaient les opéras de ces temps, etc. »
A part les mystères, miracles et autres pièces de dévotion en usage en France au moyen-âge, il en existait aussi de profanes, écrites la plupart en langue vulgaire. Adam de la Halle, d'Arras, Jean Bodel , de la même ville, et Rutebœuf, de Paris, trois poètes, dont il a déjà été fait mention pages 55, 57 et 62, sont les plus anciens auteurs de cette espèce de productions. On doit au premier Le jeu de Robin et de Marion, connu sous le nom de Jeu d'Adam ou de la feuillée, pièce mêlée de chant, et qui trace la chronique scandaleuse de la ville d'Arras; le second nous a fourni Le jeu de St -Nicolas, et Rutebœuf, La dispute du croise' et du décroisé ou non croisé, dialogue à deux personnages.
Jean Bodel ne fut pas le premier à trouver dans la légende de Saint- Nicolas la matière d'une composition dramatique; près d'un siècle avant, Hilaire, disciple d'Abeilard, avait sous le titre de Ludus super iconia Sancti Nicolai fait un ouvrage latin qui présente de l'analogie avec celui du trouvère d'Arras. On doit au moine Hilaire encore deux autres compositions théâtrales : La résurrection de Lazare ( Suscitatio LazariJ et Le jeu de Daniel. Dans Lazare, le poète a soin d'écrire dicet pour les scènes parlées, et cantabit pour les scènes chantées.
Les femmes, dans le jeu de Lazare, ont le privilège de joindre à trois vers latins, un refrain de trois vers français ; ainsi Marthe, à la vue de son frère mort, s'écrie :
Ex culpa veleri Damnantur posteri Mortales fieri.
Hors ai dolor
Hors esl mis frères mors ;
Por que jei plor.
Le jeu finit par une courte exhortation de Lazare aux assistants, et par cet avis : « Quo finito, si factura fuerit ad matutinas, Lazarus incijriat, te deum laudamus, siveraad vesperas, magnificat anima mea. » Il est donc impossible de douter, dit M. Paulin Paris (Hist. litt. de France), que ces jeux dramatiques ne fussent exécutés dans les églises et à la suite des offices.
Un manuscrit de la bibliothèque impériale de Paris, où l'on trouve quelques compositions religieuses du XIe siècle et âges suivants, renferme le plus ancien mystère connu ; il est écrit moitié en latin, moitié en langue provençale, et le sujet en est emprunté à la parabole des Vierges sages et Vierges folles. Cette pièce a été donnée également par M. Francisque Michel dans son Théâtre du moyen-âge.
Les premiers jeux de théâtre en Fiance jusqu'à la seconde moitié du XIIe siècle n'avaient offert que des sujets de dévotion ; mais il en parut alors d'un autre genre appelées sotties, pièces remplies d'attaques contre les corps privilégiés de l'Etat, et de protestations en faveur du peuple contre les gens d'armes et les gens d'église. Ces sortes de productions servaient d'intermèdes aux différents actes des drames pieux. Une vieille chronique en vers, qui se trouve à la suite du roman de Fauvel (manuscrit de la bibliothèque impériale à Paris, N° 6812) rapporte qu'à la fête donnée en 1313 par Philippe le-Bel à l'occasion de la chevalerie qu'avaient reçu ses fils, il y eut à Paris pendant quatre jours des spectacles publics où l'on représentait les mystères d'Adam et Eve, des trois Rois, du Massacre des Innocents etc., et pour sottie ou intermède, la Vie entière du Renard tirée du fameux roman de ce nom. Dans la suite, les sotties devinrent le monopole des Enfants sans souci, troupe du prince des sols; et les clercs de la Basoche représentèrent alors des pièces essentiellement comiques appelées farces. Défendues sous Louis XI, elles reparurent sous Louis XII, qui permit les théâtres libres, mais sous condition de respecter les Dames. « Pour que la vérité, dit G. Bouchel, put arriver jusqu'à lui, il permit les théâtres libres, et voulut que sur iceux l'on jouât librement les abus qui se commettraient tant en sa cour comme en son royaume ». (Bouchel, 13e série, p. 18 de l'édition de Rouen, 1635).
Au XVe siècle, on éleva de véritables théâtres pour la représentation des mystères ; le plus ancien est celui que les Confrères de la Passion, corporation composée d'amateurs, érigèrent à Paris, en 1402, à l'hôtel de la Trinité, et dont la vaste scène était formée de six galeries élagées l'une au-dessus de l'autre : la plus élevée figurait le paradis et la plus basse l'enfer. Charles VI autorisa par un édit la confrérie dramatique. C'est là le monument le plus ancien, dit M. Villemain (Cours de littérature française), d'une sorte de constitution régulière donnée au théâtre, dans la prévôté et vicomte deParis . Cet édit fut renouvelé en 1 5 1 8 par François Ir.
« Il est fâcheux, observe aussi M. Villemain, qu'à celte époque la lan- » gue n'ait pas été mieux faite, et qu'il ne se soit pas trouvé par hasard » quelque homme de génie parmi les confrères de la passion. Au fond la » matière était admirable. Concevez un théâtre qui serait dans la foi des » peuples le supplément du culte même; concevez la religion mise en » scène, avec la sublimité de ses dogmes, devant des spectateurs convain- » eus; puis un poète d'une forte imagination, pouvant user librement de » toutes ces grandes choses, non pas réduit à nous dérober quelques » pleurs sur de feintes aventures, mais frappant nos âmes avec l'auto- » rite d'un apôtre et la magie passionnée d'un artiste, s'adressant à ce » que nous croyons, à ce que nous sentons, et nous faisant verser de » vraies larmes sur des sujets qui nous paraissent non seulement vrais, » mais divins; certes, rien n'aurait été plus grand que celte poésie. »
Parmi les mystères français du XVe siècle, celui de l'évêque Jean Michel, intitulé le Grand Mystère, est le plus considérable. Il se compose de trois parties : la Conception, la Passion, la Résurrection , et se subdivise en 174 actes, qui exigeaient au moins 400 acteurs. Vient ensuite le Mystère des actes des Apôtres, par Arnaud Greban, et dont la représentation dura quarante jours consécutifs. Les mystères V Apocalypse, de Louis Choquet , ceux de V Ascension et de la Pentecôte, celui de la Nativité, de Barthélémy Anneau, ceux de Job, d' Abraham, du Vieux Testament, etc., datent tous du XVIe siècle.
Marguerite, reine de Navarre, sœur de François Ier, et qu'on nommait la quatrième Grâce et la dixième Muse, a laissé aussi quelques productions analogues, entre autres : le Mystère de la Nativité, l'Adoration des trois Rois, les Innocents, le Désert ou Joseph en Egypte; et dans le genre comique deux farces, savoir : Les deux filles et les deux mariées ;
Trop, peu, moins et prou. Les œuvres de Marguerite ont été publiées pendant sa vie sous ce litre : Les Marguerites de la Marguerite des Princesses.
Les moralités, autres drames pieux du XVIe siècle, espèces de mystères abrégés, étaient représentées par les clercs de la Basoche, c'est-à-dire les clercs des procureurs et tous les jeunes gens qui appartenaient au palais, sur la fameuse table de marbre qui servait pour les diners donnés par les rois de France aux princes étrangers, et qui fut brisée en 1618 dans l'incendie de la grande salle du palais de justice, où elle se trouvait.
(Voyez pour la Basoche le recueil intitulé : Statuts, ordonnances, règlements, antiquités, prérogatives et prééminence du royaume de la Bazoche. Paris, 1586.)
On classait aussi parmi les moralités, toutes les pièces allégoriques et celles qui avaient pour sujet quelque conte populaire ou tradition locale.
Louise l'Abbé, surnommée la belle Cordière et la Sapho du XVIe siècle, nous a laissé une moralité intitulée : Débat de folie et d'amour, qui est considérée comme le chef-d'œuvre de celte gracieuse lyonnaise.
(Pour l'état du théâtre en France au moyen-âge, voyez : 1° Études stir les mystères, par Onésyme Leroy ; 2° Théâtre français au moyen-âge, par Mommerqué et Francisque Michel; 3° le cours de M. Magnin sur les origines du théâtre moderne analysé dans le Journal général de l'instruction publique du 4 décembre 1834 au 6 mars 1836; 4° les publications de MM. Jubinal, Siméon Caron et Paulin Paris.)
On trouve la liste complète des drames sacrés du moyen-âge, dans la bibliothèque dramatique de M. de Soleime, avec des noies par le bibliophile Jacob.
En 1548, les confrères de la passion achetèrent l'ancien Hôtel de Bourgogne et y firent construire un théâtre ; le Parlement leur permit de s'y établir, mais défendit de prendre des sujets de pièces dans les Écritures Saintes; d'ailleurs, disait le procureur-général dans son réquisitoire, « il y a plusieurs choses au vieux testament qu'il n'est expédient » de déclarer au peuple, comme gens ignorants et imbécilles qui pour- » raient prendre occasion de judaïsme à faute d'intelligence. » Un tel ordre blessa la piété des confrères, et peu de temps après ils cédèrent à une troupe de comédiens, qui venait de se former à Paris, leur droit, moyennant une rétribution annuelle. C'est du théâtre de YHôtel de Bourgogne, ainsi que de celui de V Hôtel d'Argent, au quartier du
Marais, que les poètes Rolrou, Collelet, l'Eloile, Boirobert, Jodelle, Garnier, Mairet et Scudéri étaient les maîtres avant l'arrivée de Corneille, de Racine et de Molière.
Jodelle essaya le premier de ressusciter le théâtre ancien en France par sa Cléopâtre captive, tragédie en cinq actes, avec un prologue et des chœurs, représentée à ce que nous dit Pasquier (Recherches de la France), devant le roi Henri II, à Paris, à l'Hôtel de Reims, en 1552, avec de grands applaudissements de la compagnie. Et puis encore au collège de Boncours, où toutes les fenêtres étaient tapissées d'une infinité de personnages d'honneur, et la cour si pleine d'écoliers, que les portes du collège en regorgeaient. « Je le dis, continue Pasquier, comme celui » qui y était présent avec le grand Turnébus, en une même chambre, et » les entreparleurs étaient tous hommes de nom, car Remy Belleau et » Jean de la Pérouse jouaient les principaux rôles, tant était alors en » réputation Jodelle. »
Le fragment suivant pourra donner une idée du style de cet ouvrage :
(Cléopâtre accable de coups de poings et de coups de pieds son esclave Seleuque :)
« Que je pourrais, ce me semble, froisser » Du poing tes os et tes flancs crevasser. »