INTRODUCTION
' Il y a quelques années, nous avons, ^ i*un des premiers, dans plusieurs articles ^du Soir^ appelé l'attention du public sur \^certaines œuvres musicales russes, jusque-là inconnues en France, et dont nous signalions le caractère curieux et rare, la tendance élevée. Préoccupé, à ce moment, de nous former une idée juste et complète sur cet art original, contestable en quelques-unes de ses parties, mais presque partout empreint de hardiesse et de nouveauté, nous nous étions
adressé à l'un des plus importants éditeurs de Saint-Pétersbourg, M. Bessel, afin d'obtenir des renseignements bibliographiques sur les ouvrages où l'on pouvait étudier ce développement rapide, et, à tous égards, fort remarquable. On nous répondit en nous indiquant une œuvre fragmentaire et déjà ancienne, de Gustave Bertrand, et le travail, plus récent, de M. César Cui.
Rien du reste, en pareille matière, ne peut suppléer à l'étude directe, faite de première main, des productions artistiques elles-mêmes. Nous avons eu l'occasion, sinon d'entendre, du moins de lire soigneusement et d'examiner de près les œuvres les plus considérables et les plus significatives, en des genres divers, des compositeurs russes ; besogne parfois un peu aride, mais au CQurs de laquelle les moments d'effort et de fatigue
^c la Musique Russe.
sont compensés par d'exquises jouissances, et par le sentiment que Ton éprouve de se trouver en présence d'un art plein de saveur et d'éclat, et qui, perpétuellement, met en valeur des éléments jusque-là ignorés ou du moins peu exploités.
D'ailleurs depuis l'époque, déjà assez lointaine, où nous nous étions senti attiré vers ces régions à peine encore explorées, le renom des musiciens slaves s'est fort répandu en France. Des articles, des monographies, des commentaires ont été publiés sur leur compte, mais aucun livre nouveau n'avait été exclusivement consacré à l'histoire de la musique russe.
Il nous a semblé que le moment était venu de tenter, au moins dans une proportion modeste, et sous la forme de précis, un travail de cette nature, car (et à
cette occasion, nous devons être autorisé à nous féliciter de ne pas nous être trompé dans nos prévisions) la musique russe est de plus en plus en faveur.
Ainsi que nous Tavions pressenti, il commence à se produire pour Tart musical de la Russie, ce qui, préalablement, était arrivé pour la littérature. Dès longtemps, en partie grâce à l'initiative et à la propagande pratique de Mérimée, les œuvres des Gogol, des Pouchkine, des TourguenefF, étaient vivement goûtées par les lettrés français. Quant à leurs successeurs, les Dostoiewsky, les Tolstoï, on sait quels succès obtiennent aujourd'hui chez nous leurs ouvrages, sur lesquels MM. de Vogué, E. Dupuy, Courrière, ont, les premiers, attiré l'attention du public. Du moment que Ton attache tant d'importance aux manifestations littéraires de la pensée slave.
de la Musique Russe,
il n'est pas surprenant que l'on étudie sérieusement les autres formes sous lesquelles elle a pu se produire.
En ce qui concerne la musique, cet intérêt est particulièrement légitime ; il se justifie par la valeur incontestable de la musique russe, en laquelle il est aisé de reconnaître, fort accentués, certains caractères peu ordinaires. Et d'abord il y a là, très évidemment, une école. Il ne s'agit point de l'inspiration, plus ou moins heureuse, de quelques isolés.
Nonobstant certaines divergences, et malgré la formation de groupes ou de sous-groupes que différencient quelques détails, il est facile de constater que l'effort de ces compositeurs est réglé par une aspiration commune, et obéit, dans son orientation générale, à une direction identique. A considérer les résultats d'un peu haut, il s'agit d'un art autonome .
animé, d'un même souffle, et conspirant aune même œuvre,qui consiste à réaliser le rêve séculaire de toute une race.
Si Ton voulait déterminer ce qui constitue la note tout à fait spéciale de la musique russe, il faudrait, selon nous, observer que Ton est en présence, pour la première fois peut-être, d'un art très jeune, dont l'inspiration est fraîche et populaire, et qui, en même temps, par un concours singulier de circonstances, a à sa disposition un luxe scientifique, une souplesse technique, qui, ailleurs, n'ont été le fruit que d'une élaboration très lente. Une abondance et une franchise mélodiques toutes juvéniles, la fleur d'un tempérament vigoureux, non encore usé par un excès de civilisation, et participant même^ si l'on nous permet cette expression à peine exagérée^ à la rude et
de la Musique Russe.
vivace énergie barbare, se trouvent avoir à leur service les secrets les plus profonds, les formules les plus savantes, la doctrine la plus raffinée. Il y a, dans ce contraste même, quelque chose de piquant, d'imprévu, qui, sûrement, explique en partie la séduction, tout à fait sui generis, qu'exerce sur notre goût cette musique étrange et puissante.
Nous n'avons pas ici à insister sur les motifs supplémentaires qui mettent, au moment même où nous écrivons, la Russie à la mode. Jamais « l'actualité « ne fut plus apparente. Nous pourrions presque nous figurer, en traçant ces lignes, que nous entendons ce formidable bruit des salves, qui, au dire de Tissot, l'un des diplomates français les plus distingués de notre époque, constituent une symphonie particulièrement
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émouvante. Nous espérons donc que, « en considération du jour et de rheure », Ton comprendra et Ton approuvera le dessein que nous avons formé. Il s'agit, remarquons-le, non d'un résumé complet, d'une énumération minutieuse (et par là même fastidieuse), mais d'un aperçu sommaire, d'un coup d'œil général, dans lequel, en faisant un choix, nous avons voulu nous borner à mettre en saillie les points les plus importants et les plus caractéristiques.
de la Musique Russe,