CONCLUSION
La Russie, sans aucun doute, est née assez tard à la vie musicale ; mais le temps perdu a été regagné grâce à une activité artistique extraordinaire, grâce aussi, on doit le reconnaître, aux ressources du riche terrain qu'avait préparé depuis des siècles la tradition du chant populaire. On a pu, en parcourant les pages précédentes, se faire une idée de cette éclosion peu commune, de cette floraison brillante et rapide qui, dans Tespace de moins d*un siècle, ont donné à la Russie tant d'artistes de haute valeur. Encore avons-nous dû laisser de côté plus d'une figure intéres-
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santé, comme celle du général Lvoff, l'auteur de Topera Ondine^ Tauteur surtout, à rinstigation du tsar Nicolas, de rhymne russe, le Boje Tsara Khrani!
qui, à l'heure où nous écrivons, est presque devenu un chant français, page élevée, pleine de noblesse, admirablement appropriée à son objet et qui ne pâlit point au dangereux voisinage du Godi Save, de VHymne autrichien d'Haydn, et de la Marseillaise, En se rapprochant de notre temps, il nous aurait fallu signaler quantité de noms, tels que ceux de DavidofF, grand violoncelliste et compositeur de mérite ; de SoloviefF, auteur de Cordélia; de KaschpérofF et de Viilebois, de Lischine et de son Don César de Ba^an; de Boris Scheele et de bien d'autres.
Évidemment, par la mort de Moussorgsky et de Borodine, la musique
russe a beaucoup perdu , mais elle n'est point décapitée ; du groupe de la nouvelle école il lui reste MM. BalakirefF, César Cui et Rimsky-Rorsakoff; en face de ceux-là, elle conserve MM. Rubinstein et Tschaïkowsky. Dans les rangs des jeunes, parmi les plus aventureux, parfois les plus téméraires, elle compte M. Glazounoff, auquel semble assuré un très bel avenir. Il est l'auteur de Stenka Racine, de la Mer, fantaisie pour orchestre, de la Forêt, d'une suite caractéristique pour orchestre, de deux symphonies, de trois quatuors et de diverses autres pièces pour instruments à cordes et pour piano. Dans ce qu'écrit M. Glazounoff on pourrait regretter sans doute le goût excessif de la complication, un certain abus du savoir et de la recherche, mais il y faut louer presque sans réserve la chaleur du coloris, l'éclat
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pittoresque, l'usage heureux du caractère russe et du chant populaire. Son orchestration est très personnelle et ses idées sont souvent pleines de saveur.
Nous citerons aussi MM. Arensky, Liadoif, dont nous connaissons un scherzo original et de charmantes pièces de piano ; Zarzycki, directeur du Conservatoire de Varsovie; Kopiloff, StcherbatchefF et ses intéressants « Zig- Zags » ; SokolofF, Estafieff , dont une œuvre a été exécutée à Paris; Alphéraky, AntipofF, Laskovsky, Wihtol, Ivanoflf, Hlavatch, Kolatchefsky et plusieurs autres qui, comme les précédents, seraient dignes de figurer ailleurs que dans une simple énumération .
Nous nous reprocherions d'oublier M. Napravnik qui, bien qu'il ne soit pas Russe, s'est fait à Saint-Pétersbourg une place importante, et qui, sorti d'une
loo Précis de V Histoire
famille de la Bohême, appartient à la série si intéressante des musiciens slaves nés en dehors de la Russie. Deux opéras, deux symphonies, d'autres œuvres pour orchestre, pour les voix, pour divers instruments, lui constituent un respectable bagage.
Il serait, on le conçoit, impossible de tracer des lignes de démarcation entre les tendances et les groupes auxquels se rattachent tant de musiciens qui ne sont pas encore définitivement classés, et qui peuvent évoluer d'un ouvrage à l'autre. Fort heureusement, dans les domaines de l'esprit, il n'existe pas de frontières ni de douanes ; la circulation y est fort libre, l'échange très permis et souvent fécond.
Parmi ceux qui sont à l'avant-garde, il convient de signaler un trait assez particulier, sur lequel, d'ailleurs, nous
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avons eu lieu déjà d'attirer l'attention .
Nous voulons parler de la bonne et cordiale confraternité, bannissant le stérile égoïsme et Texclusivisme jaloux.
A maintes reprises, il est arrivé que tel compositeur a travaillé, avec le même soin qu'il eût apporté à une œuvre personnelle, à mettre au point l'ouvrage d'un camarade brutalement interrompu par la mort. D'autres œuvres ont été élaborées en commun; par exemple, celles qui étaient destinées à honorer, par une sorte de jeu musical sur les lettres (les notes) de son nom, M. BélaiefF, l'intelligent éditeur de Leipsick.
Actifs, entreprenants, énergiques, pleins de sève, les musiciens russes, pris dans leur ensemble, et en négligeant les divergences de détail, se sont distingués par la vitalité, le luxe du tempérament, la notion de l'effet, le sens de la cou-
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leur. Ils OQt entendu, à bon droit, ne procéder que d'eux-mêmes, mais ils ont, pour la technique, profité de l'enseignement des Schumann et des Liszt, des Berlioz et des Saint-Saêns. A l'égard de Wagner, s'ils l'ont admiré et soigneusement étudié, ils ont, comme nous l'avons marqué, conservé leur indépendance et réservé leur jugement. En somme, s'ils se rattachent à un pays étranger, c'est peut-être encore moins à l'Allemagne qu'à la France, par Berlioz. Cette constatation, ce nous semble, surtout dans les circonstances toutes particulières que rappelle la date de ces lignes, n'a rien qui doive déplaire à un public français.
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