CHAPITRE V
LES ÉCLECTiaUES
Dans les temps de crise, le rôle des modérés est souvent peu enviable ; les « avancés », à leur égard, sont volontiers injustes. C'est ainsi que les critiques de la nouvelle école et leurs adhérents, se sont montrés, à l'occasion, sévères pour deux musiciens russes, tous deux cependant féconds et bien doués, Rubinstein et Tschaïkowsky .
Nous les appelons, à défaut d'un autre terme, des éclectiques, parce que, sans être des arriérés ou des rétrogrades, ils
88 Précts de l'Histoire
ne se sont confinés dans les limites d'aucun programme, et ont reflété dans leur musique les influences qui tour à tour leur paraissaient salutaires et bienfaisantes.
Tout le monde sait quel pianiste incomparable est M. Rubinstein. Il a, à ce point de vue, des dons tout à fait transcendants, et qui tiennent du prodige. En ce siècle de la virtuosité, il occupe une place à part et il tiendra sûrement, dans la tradition, un rang hors de pair. Très versé dans l'histoire de l'art, muni d'une culture générale étendue, M. Rubinstein a résumé ses vues sur l'évolution de la musique dans le livre, déjà mentionné par nous, qu'a traduit M. Michel Delines, et qui a le mérite, sinon de toujours convaincre, au moins de souvent faire penser.
Comme compositeur, M. Rubinstein
de la Musique Russe. 89
a déployé une activité très soutenue, et il a obtenu des succès. Sans parler de ses premiers opéras, les Chasseurs de Sibérie, Fomka l*idiot, la Bataille de Koulikoffy on lui doit, au théâtre, le Démon , Dimitri Donskoï, le Marchand Kalachnikoff, donnés à Saint-Pétersbourg ; les Enfants des Landes y joués à Vienne ; FeramorSy tiré du poème de Moore Lalla-Rookh, et représenté à Dresde ; les Macchabées y exécutés h Berlin ; Néron joué à Anvers, et qu*il est question de monter à Paris, ainsi que V Eugène Onéguine de M. Tschaïkowsky dont nous dirons un mot tout à Theure.
Nous ne pouvons, on le comprendra sans peine, analyser en détail des productions aussi nombreuses. Nous nous bornerons à quelques indications sommaires. Le Démon est tiré d'un poème de Lermontoff. 11 s'agit de
go Précis de l'Histoire
l'amour du Démon pour une mortelle. Cette donnée, si ancienne dans la légende et la poésie orientales, a fourni à Lermontoff le sujet d'un ouvrage attrayant, et se prêtant fort bien au développement lyrique. Cette fable séduisante a pu être pour quelque chose dans la réussite de l'opéra, où la partie pittoresque, celle des chœurs et des danses, traitée avec beaucoup d'adresse et de couleur, l'emporte sur la partie sentimentale et fantastique.
Les Macchabées ont moins franchement réussi que le Démon^ auquel ils ne sont peut-être pas inférieurs. Là encore, traitant un sujet biblique, M. Rubinstein a visé à moderniser ces vieux récits par la couleur.
Le Marchand Kalachnikoff n'a pu accomplir sa carrière, la censure, après deux représentations, ayant interdit cet
de la Musique Russe, 91
Opéra, à raison de Taspect peu avantageux sous lequel s'y présentait le tsar Ivan le Terrible. Quant à Néron, ce qui a surtout attiré M. Rubinstein vers ce sujet, c'est le désir de peindre le spectacle pompeux et tourmenté de la cour et de Tépoquè du César monomane et sanguinaire. C'est en ce sens qu'il conviendrait d'apprécier l'œuvre du compositeur russe, qui a voulu nous donner l'impression étrange et heurtée de la Rome impériale.
Aux opéras de M. Rubinstein il faut joindre ses oratorios, le Paradis perdu et la Tour de Babel. Du reste, M. Rubinstein a immensément produit dans presque tous les genres ; on connaît sa symphonie l'Océan, son tableau symphonique d'/van le Terrible, ses sonates, ses quatuors , son Caprice russCy pour piano avec orchestre, sa
q2 Précis de l'Histoire
fantaisie de Don Quichotte, ses lieder^ dont quelques-uns sont fort remarquables . Ce dernier genre a d'ailleurs, en général, admirablement inspiré les compositeurs russes. Ils y ont montré une abondance Imaginative, une énergie et une délicatesse d'accent, qui les rendent, sur ce terrain, comparables aux maîtres du genre.
La fécondité de M. Tschaïkowsky est presque proverbiale. Dans une existence qui n'excède pas encore sensiblement la cinquantaine, il a produit un nombre énorme d'œuvres dans toutes les branches de l'art musical. Destiné, par la famille distinguée dont il est issu, à la magistrature, c'est seulement après des études littéraires et juridiques très complètes qu'il aborda sérieusement la musique, où il ne tarda pas à se faire une place considérable. On lui a
de la Musique Russe. 93
reproché parfois, avec une certaine aigreur, un peu d*indécision dans le parti pris ; il a procédé de plus d*un maître et a subi tour à tour Tinfluence de plusieurs écoles. Schumann et Mendelssohn ont eu part à ses préoccupations,non moins que Berlioz et Wagner. Il n'a pas composé moins de douze opéras parmi lesquels nous citerons Jeanne d'Arc et la Dame de pique ^ tirée de la nouvelle de Pouchkine. A Pouchkine aussi il a emprunté le sujet de son Eugène Oneguine. Le défaut de ce dernier ouvrage, d'une inspiration mélodique parfois très savoureuse et très pénétrante, est le manque d'unité. Il convient néanmoins de louer le tour original de l'introduction , l'arioso expressif de Lenski, la délicieuse valse du second acte, un beau chœur à la russe, etc.
Comm M . Rimsky - Korsakofî ,
M. Tschaïkowsky a fait une Fille de neige. Elle ne peut, selon nous, au point de vue de l'originalité, soutenir la comparaison : elle renferme toutefois des épisodes charmants. Signalons la gracieuse chanson de Lell, avec son accompagnement léger et ténu et son ingénieuse coupe ternaire.
Le profond savoir de M. Tschaïkowsky, sa souplesse de plume, sa remarquable habileté de main, tous ces dons qu'il étale parfois avec trop de complaisance sans souci de la mesure dans le développement, ont naturellement trouvé leur emploi dans la musique symphonique (marches, symphonies, suites d'orchestres, poèmes symphoniques, sérénades) et dans la musique de chambre. Il faut distinguer la deuxième symphonie oîi un très ^ beau finale est magistralement étage sur un
de la Musique Russe. gb
thème petit-russien ; Tintermezzo de la première suite; dans la sérénade, une élégie qui vaut d*être particulièrement citée pour la beauté mélodique du contour et la suavité de Taccent. Dans la musique de chambre, ceux-là mêmes qui ailleurs le contestent ou ne l'admettent qu'avec des restrictions, lui reconnaissent une place éminente ; son deuxième quatuor est unanimement considéré comme une œuvre accomplie.
Mentionnons aussi ses romances dont quelques-unes ont été chantées partout, ses élégantes petites pièces de piano et les deux concertos qu'il a écrits pour cet instrument.
90 Précis de i Histoire