CHAPITRE TREIZIÈME
Lacoste, le sombre rapporteur de l'affaire des chemises rouges, elle mît hors la loi les membres de la Commune, et ne tarda pas à étendre cette mesure meurtrière à Hanriot et aux députés arrêtés dans la journée, sous prétexte qu'ils s'étaient soustraits au décret d'arrestation rendu contre eux. Pouvoir les tuer sans autre forme de procès, c'était une bonne fortune dont les conjurés s'empressèrent de profiter. Les émissaires désignés se répandirent aussit()t par la ville pour proclamer le formidable décret de mise li6rs la loi, et diriger le petit nombre de gardes nationaux qui étaient venus se mettre aux ordres de l'Assemblée.
Une pluie torrentielle tomba vers minuit Elle ne contribua pas peu à dissiper la foule et les sections armées qui stationnaient autour de l'hôtel de ville, et qu'une longue attente avait inutilement fatiguées. Quand, vers deux heures du matin, les forces conventionnelles débouchèrent sur la place de Grève, elle était à peu près déserte. Hanriot, délivré par des hommes de son escorte, était accouru pour défendre les proscrits et protéger la Commune; mais son armée s'était fondue. Il résista cependant jusqu'à la dernière heure. Tandis qu'une escarmouche insignifiante s'engageait sur le quai des Orfèvres entre les canonniers restés autour de lui et une colonne conduite par Barras, Léonard Bourdon, à la tête d'une autre troupe, pénétrait sans coup férir dans l'hôtel de ville, et parvenait sans résistance jusqu'à la porte toute grande ouverte de la salle de l'Égalité. Le conseil général était toujours en délibération. Assis entre le maire et l'agent national, Robespierre se décidait enfin, mais trop tard, beaucoup trop tard, à signer l'appel à la section des Piques; déjà il avait tracé les deux premières lettres de son nom, quand Léonard Bourdon survint, et le désigna à un gendarme dç sa troupe nommé Merda. Celui-ci, qui ne demandait pas mieux que de courir à la fortune par un assassinat, tira sur lui à bout
Envahissement deU
Coznma no.
HISTOIRE rm LA RÉVOLUTION
Aisasainat
de Robefpiem.
Scanœ
du
10 thermidor,
portant et lui fracassa la mâchoire. Hobespierre s'affaissa. On crut d'abord à un suicide. 11 y eut alors un désarroi général. L'invasion de la salle par la bande conventionnelle mit bientôt fin à toute incertitude. Le Bas, croyant son ami mort, ne voulut pas lui survivre; il passa dans une salle voisine et se fit sauter la cervelle d'un coup de pistolet. Ce fut la mort de Caton. Robespierre jeune ne voulut pas non plus tomber vivant entre les mains de ses ennemis. Il se précipita par une fenêtre de l'hôtel de ville ; mais, moins heureux que Le Bas, il ne se tua pas ; on le releva mutilé et sanglant. Saint-Just ne songeait qu'à donner des soins à Robespierre ; il se laissa prendre sans résistance. Quant à Couthon, qui s'était blessé grièvement à la tête en tombant dans un escalier, on le mena à l'Hôtel- Dieu, pas pour bien longtemps. Robespierre fut immédiatement transporté aux Tuileries, et déposé sur une table dans la salle d'audience qui précédait la salle des séances du comité de Salut public. Il n y eut pas d'agonie plus douloureuse que la sienne; aucun outrage ne fut épargné à ce juste. Pas une plainte ne sortit de sa bouche, et il entendit» stoïque, les féroces injures de ses assassins. Saint-Just aussi était là, et son cœur se soulevait de dégoût à la vue de cette écume impure de la représentation nationale, qui s'agitait autour de son compagnon d'infortune. Son visage était superbe de mépris et de dédain. En regardant le tableau des Droits de l'homme suspendu à la muraille, il ne put s'empêcher de murmurer avec une mélancolique ironie : a C'est pourtant moi qui ai fait cela.» Vers dix heures du matin, tous les proscrits furent conduits à la maison âe justice du Palais, autrement dit à la Conciergerie.
A cette même heure, la Convention rouvrait sa séance. On vit se produire alors toutes les lâchetés dont la bassesse humaine est capable. Ce fut à qui jetterait le plus de boue et d'insuKesaux vaincus. Le directoire du département
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«tle tribonal révolutionnaire, dont deux membres. seulement s'étaient compromis pour Robespierre, furent les premiers à s'agenouiller devant le guet-apens triomphant. Fouquier-Tinville vint prendre les ordres de l'Assemblée. Un scrupule larrdtait : la loi voulait que l'identité des accusés f^t constatée par deux officiers municipaux; et la Commune en masse était mise hors la loi. Comment faire ? L'Assemblée dispensa le tribunal de l'accomplissement de cette formalité, et elle décida que pour la circonstance l'échafaud serait relevé sur. la place de la Révolution. Ce jour-là, 10 thermidor (27 juillet), devait avoir lieu une fête patriotique en Thonneur de Barra et de Viala, autre héroïque enfant, dont Robespierre avait également prononcé l'éloge. Mais au lieu d'une solennité destinée à réchauffer dans les cœurs l'amour de la patrie, c'était un immense suicide, dont la République allait offrir le Mort spectacle au monde. Vers cinq heures du soir, les vaincus, „ ^^f ® au nombre de vingt-deux, furent conduits à l'échafaud, aprèsque le tribunal révolutionnaire eut constaté lui-même de tes «mis leur identité* Parmices premiers martyrs de la démocratie figuraient les deux Robespierre, SaintJust, Couthon, le général Lavalette, Hanriot, Dumas, le maire Fleuriot- Lescot, Tagent national Payan, et un jeune magistrat du nom de Vivier qui, la veille, avait présidé les Jacobins. Les autres étaient des membres de la Commune, arrêtés pendant la nuit à l'hôtel de ville, entre autres le cordonnier Simon, qui, à la charge de gouverneur du jeune Capet* avait, comme on sait, préféré son écharpe municipale. Le Bas manquait Son cadavre avait été porté au cimetière Saint-Paul.Touslescondamnés moururent bravement, sans forfanterie et sans faiblesse, en hommes qui avaient la conscience d'avoir rempli leur devoir. Des cinq représentants qui périrent dans cette douloureuse catastrophe de Thermidor, le plus âgé, Couthon, avait trente-huit ans ; le' pins jeune, Saint-Just, en avait vingt^sept
Robespierre et
Signifieation
du 9 thermidor.
Pendant que cette tragédie s'accomplissait, la Convention prenait soin de déterminer elle-même la signification du sanglant coup d'État auquel elle venait de prêter les mains. Pour donner le change à l'opinion, le vieux Vadier avait eu l'idée, au premier moment, de présenter comme des royalistes ceux que, par dérision, on appelait les conspirateurs de la Commune, et de prétendre que sur le bureau du maire de Paris on avait trouvé un cachet à fleurs de lis. Mais c'était là un expédient qui, en raison de sa grossièreté même, ne pouvait tromper personne. Ce qui est vrai, c'est ce que Barère vint affirmer dans un rapport dont l'Assemblée décréta l'impression et l'envoi à tous les départements. Or, que reprocha-t-il aux vaincus de lîi veille? D'avoir voulu « arrêter le cours majestueux, terrible de la Révolution française. » Quelques voix isolées parlaient déjà d'indulgence; Barère déclara bien hautement que la force du gouvernement révolutionnaire se trouvait à présent centuplée. L'indulgence! s'il consentait à en accorder à Terreur involontaire, il ne pouvait en concevoir pour les aristocrates, dont toutes les manœuvres lui paraissaient des forfaits. Robespiei^re n'avait cessé de se plaindre qu'on eût érigé en crimes des erreurs invétérées ou des préjugés incurables, et l'on venait de le tuer; Barère soutint, lui, que les erreurs de l'aristocratie n'étaient « que des crimes, » et la Convention applaudit. Mais ce glaive de la Terreur, qu'en cette heure de deuil éternel pour la République agitait si convulsivement le comité de Salut public décapité, nous allons voir la réaction s'en saisir, et Dieu sait l'usage qu'elle en fera.
iQuant à l'appréciation véritable du 9 thermidor, nous la trouvons admirablement et naïvement exprimée dans ces quelques paroles sorties des lèvres d'une simple femme de la campagne. C'était une jeune fermière. Elle était assise dans sa basse-cour, tenant un petit enfant sur ses genoux, lorsqu'elle apprit la mort de Robespierre. Saisie d'une