CHAPITRE QUATORZIÈME
Immolation de la Commune. — Premiers réeoltata dn coup d'État. ^ Manœuvres thermidoriennes. — Marche de la contre-révolution. — Attitude des Jaeobins. >« Dénonciation de Leoointre. — Renouvellement des comités. — Attentat contre TalUen. — La jeunesse dorée. — Progrès de la réaction. — Jean-Jacques Rousseau au Panthéon. — Réveil de Billaud- Varenne. — Scène entre Tallien et Cambon. — Fermeture des Jacobins.
— Procès et mort de Cairier. — Rappel des Girondins. — Encore la dénonciation de Lecointre. — Les mœurs du jour. — Le rapport de Courtois. — Rentrée des proscrits de la Gironde. — Les émeutes de la faim.
— Discours de Robert Lindet.— 'Journées des 12 et 13 germinal.— Proeeripti<m de Billaud-Varenne et autres. — Procès de Fouquier-Tinville. — La Terreur blanche. -^ La commission des lois organiques. — Journées de Prairial. — Mort de Ferraud.— Proscriptions.— Défaite définitive de rinsurreotiott. — La Montagne décimée. — Les Martyrs de Prairial.
Des publicistes, assurément bien naïfs ou d'une insigne thermidob mauvaise foi, ont qualifié de retour à la justice et au (j^ul^i. bon sens la catastrophe du 9 thermidor. Jamais la justice Août n9^)7 et le bon sens ne furent plus impudemment outragés que par les vainqueurs de cette déplorable journée. Cette Terreur de 1793, décrétée dans une heure de colère et de désespoir sur rinitiative des assemblées primaires, avait eu je ne sais quelle grandeur sauvage. Ceux qui l'avaient votée ne prévoyaient certes pas l'abus qu'en feraient les misérables qui maintenant allaient pactiser avec la contrerévolution. Ils avaient eu surtout en vue d'épouvanter les royalistes, les conspirateurs, les traîtres, les voleurs ; et beaucoup, en effet, portèrent leurs têtes sur l'échafaud uniquement pour avoir volé l'État où malversé des deniers publics. Ce qu'on poursuivra désormais, comme un crime
Immolation
de la Commune.
Premiers
résultats
du
coup d'État.
irrémissible, ce sera la probité rigide, la vertu farouche, et ce seront surtout les patriotes ardents et convaincus que les sicaires traquero;it comme des bêtes fauyes. Des hauteurs où elle planait, la République va tomber dans un abtme fangeux.
Vingt-deux républicains, sans peur et sans reproche, avaient été immolés le 10 ; soixante-dix le furent encore le lendemain, et douze le surlendemain. La plupart étaient des membres du conseil général. Il y avait des commerçants, des médecins, des hommes de loi, des artistes, quelques artisans. Heureux les commissaires des sections qui, dans la nuit du 9 au 10, ne signèrent pas à la Commune la feuille de présence, car une simple signature équivalut à un arrêt de mort. La série sanglante fut close par le supplice de CofBnhal, exécuté le 28. Cent cinq victimes, guillotinées sans jugement, tel fut le premier holocauste offert à la contre-révolution par les pourvoyeurs habituels de Téchafaud. Malheur à qui, de plus ou moins près, avait approché Robespierre! Cent quatre-vingt-onze personnes furent pousuivies comme ayant été ses partisans. Une dame de Chalabre, pour avoir été l'amie du grand tribun, végéta longtemps en prison. Toute la famille deDuplay fut incarcérée, jusqu'à la jeune veuve de Le Bas avec son enfanta la mamelle. Enfermée à Sainte-Pélagie, la femme de Duplay fut trouvée morte un jour dans son cachot, étranglée, dit-on, par quelques mégères.
Et pourtant, au premier moment, à part quelques détenus instruits de la conspiration, comme la Cabarrus et plusieurs autres, on frémit dans les prisons à la nouvelle de la chute de Robespierre. «Qu'allons-nous devenir?» s'écriait-on. Il entrait si peu dans les idées des membres du gouvernement de modifier le système de terreur, que le 11 thermidor (29^juillet), Barère proposait le maintien de Fouquier-Tinville au poste d'accusateur public près le tribunal régénéré, et présentait, en remplacement de Robes-
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pierre, de Gouthoa et de Saint-Just, comme membres du comité de Salut de public, Bernard (de Saintes) etDuval, deux Montagnards farouches, et Eschassériaux. Ce dernier seul fut accepté par la Convention, qui lui adjoignit Tallien, Treiihard, Bréard, Thuriot etLaloi, pour remplacer en même temps Héraul t-Séchelles, qui n'avait pas eu de successeur, et Jean-Bon Saint- André et Prieur (de la Marne), alors en mission. Au comité de Sûreté générale entrèrent Legendre, Goupilleau (de Fontenay), Merlin (de TMonville), André Dumont, Bernard (de Saintes) et Reubell. La majorité se trouvait dès lors acquise à la faction thermidorienne. Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, Barère et Carnot avaient compté sans Falliance des conjurés de Thermidor avec le côté droit de la Convention ; ils ne tardèrent pas à être contraints d'en subir les funestes effets. Une guerre acharnée fut déclarée à tous les représentants en mission qui avaient suivi la politique ferme et modérée de Robespierre. On ne songeait pas encore à accuser Carrier. Les suspects en masse virent s'ouvrir les portes de leurs prisons, où les remplacèrent une foule de patriotes énergiques, seul titre à la proscription désormais. Ce fut au point que, dans la séance du 23 thermidor (lOaoût), Duhem poussa un immense cri d'alarme, et que la Convention, un moment ébranlée, décréta qu'il serait imprimé une liste où figureraient les noms des individus rendus àla liberté et ceux des personnes qui auraient attesté leur civisme. Mais trois jours après, sur une motion de Merlin (de Thionville), devenu l'un des coryphées de la réaction, l'Assemblée rapporta ce décret, dicté cependant par une prudence vulgaire, et plongea tout à fait dans le gouffre de la contre -révolution. L'esprit de réaction tint plus d'une fois du délire. Ainsi, l'on entendit un jour l'immonde Fréron, le démolisseur de Marseille, demander que l'hôtel de ville, « ce Louvre du tyran Robespierre, » fût rasé. A quoi le Montagnard Granet répondit que les pierres de Pa-
UISTOIRB BB LA RÉVOLUTIOR
Manœuvres thennido-
riennes.
Marche
de In
contre-
révolatioD.
ris n*étaient pas pins coupables que celles de Marseille; et Ton écarta par Tordre du jour la proposition insensée de ce bouffon sanguinaire..
Pour flétrir la mémoire du « tyran Robespierre, » dont la popularité était si éclatante encore au 9 thermidor, et dont le nom signifiait alors vertu, justice, probité, patriotisme, humanité, les thermidoriens mirent en œuvre des roueries devant lesquelles eussent reculé les fourbes les plus retors. Ils entassèrent mensonges sur mensonges, calomnies sur calomnies, et par le pamphlet» par le libelle, par le livre, par le journal, par la tribune, par le théâtre, il s'efforcèrent de former cette opinion factice que M. Michelet a si ingénument appelée a le sentiment populaire. » Ce fut Barras, le cynisme fait homme, qui ne craignit pas de présenter commes des coure.urs de débauches et des faiseurs d'orgies les austères vaincus du 9. Tout ce qu'il y avait à Paris de plumes vénales et d'écrivains sans conscience se mit au service et aux gages de la faction triomphante. Il fut convenu que Robespierre était à la fois un royaliste et un terroriste, un dictateur, l'ordonnateur suprême de tous les supplices, l'auteur de tous les maux qu'il avait voulu empêcher. C'était à qui se déchargerait sur lui de sa part de responsabilité. Perswine ne crut sérieusement alors à ces monstrueuses inventions de la haine ; mais la légende ne s'en établit pas moins, cimentée de boue et de sang, et elle fleurit prodigieusement sur Péchafaud thermidorien. Bien téméraire eût été celui qui aurait osé prononcer une parole ou écrire une ligne en faveur des victimes. David faillit payer de sa tête son amitié pour Robespierre, et il dut le renier en pleine Convention, comme Simon avait renié Jésus.
Toutefois les réacteurs n'osèrent pas tout d'abord aller trop vite en besogne, et ils imaginèrent de se servir des armes de la Révolution, pour frapper ses plus fermes défenseurs. Us abolirent bien la loi de prairial, que quel*
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ques-ans des conjurés de Thermidor avaient combattue €omme étant dirigée contre eux, mais ils eurent soin de maintenir toutes les lois antérieures constitutives du tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tinville, dont au premier moment on avait récompensé la docilité en le conservant à son poste, fut sacrifié aux rancunes coalisées des royalistes, des Girondins et des dantonistes, et décrété d'arrestation. Mais une discussion, à laquelle donna lieu une proposition de réorganisation du tribunal révolutionnaire, ouvrit les yeux aux vieux suppôts du terrorisme. Le Montagnard Louchet, qui avait eu le triste honneur de fructidor provoquer contre Robespierre le décret d'arrestation, pa- ^" " rut à la tribune le 2 fructidor (19 août); il déclara que ^^ 1794;. c'était un crime de s'apitoyer sur le sort des ci-devant privilégiés, et qu'il n'y avait pas d'autre moyen de sauver la chose publique que de maintenir partout la terreur à l'ordre du jour. Comme des réclamations hypocrites éclataient de toutes parts à ces mots, il ajouta que, par terreur, il entendait la justice laplus sévère. Il proposa alors à la Convention de décréter la réintégration immédiate, dans les prisons, de tous les nobles et parents d'émigrés élargis en vertu de la loi du 21 messidor dernier, et de traiter en suspects tous les membres des comités révolutionnaires coupables de n'avoir point décerné de mandats d'arrêt contre les ci-devant nobles et prêtres qui, depuis 1789, n'avaient pas constamment donné des preuves authentiques de leur attachement à la Révolution. Cette proposition, étrange en une pareille heure, fut renvoyée à l'examen du comité de Salut public.
Les Jacobins, de leur côté, essayèrent d'opposer une -Attitude digue au torrent dévastateur de la réaction. Bien que, ^^ depuis la catastrophe, leurs rangs se fussent rouverts à tou&Ies meneurs thermidoriens qui en avaient été exclus, ils n'en prirent pas moins le parti de signaler vivement la marche rétrograde de la Convention. Chasles dévoila très-
bien la nouvelle tactique de Taristocratie, qui consistait à exploiter la haine des thermidoriens contre Robespierre, pour persécuter comme robëspierristes les meilleurs patriotes. Bentabole se fit applaudir en donnant aux vaincus le coup de pied de Tâne; mais ayant voulu justifier les procédés de la faction à laquelle il s'était rallié, il fut couvert de confusion. Le 7 fructidor (24 août), le représentant Maure, un de ceux qui étaient absents à Tépoque du 9 thermidor, proposa à la société de porter ses doléances à la Convention. Ne sachant à quoi s'en tenir sur ce qu'on appelait la conspiration de Robespierre , il était revenu à Paris pour se tracer une ligne de conduite, et il ne put s'empêcher de témoigner sa surprise de voir qu'une fausse humanité, semblable à un esprit de vertige, s'était emparée de la majorité de l'Assemblée. Son collègue Mallarmé appuya sa proposition, et le lendemain une députation de la société se présenta à la "barre de la Convention nationale pour réclamer contre l'indulgence dont on couvrait des ennemis connus de la Révolution, et contre les vexations auxquelles les patriotes étaient en butte. La députation arriva au moment où, pour la troisième fois, le députe Maignet. était dénoncé comme ayant été l'ami de Couthon. Elle fut assez mal reçue, vit sa réclamation écartée par l'ordre du jour, et ce mauvais accueil ne contribua pas peu à établir la ligne de démarcation qui, d& jour en jour, se creusa plus profonde entre les Jacobins et le parti triomphant.
Dénonciation La réaction grandissait toujours, quoique Tallien, par une lie Lecointre. ^q^^q ^q dérisiou, eût déclaré que l'ombre de Robespierre planait encore sur la Convention ; ce qui fit dire au député Lefiot que tel, qui déclamait aujourd'hui contre le système de terreur, en vantait jadis l'utilité/ A cette réaction,. Laurent Lecointre vint fournir un élément nouveau. Le- 12 fructidor (30 août), il donna lecture d'une volumineuse* dénonciation contre sept membres des anciens comités,.