CHAPITRE QUINZIÈME Ii
Thermidor. L'Assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre ces quatre députés; mais le lendemain, sur la dénonciation de Louvet, ce coryphée de la Gironde, devenu passè-Montagnard, elle décréta d'arrestation le Girondin Saladin etl'amide Jourdan Coupe-Tête, Rovère, que l'auteur de Faublas avait présenté comme un des instigateurs du mouvement royaliste de Paris, et le protecteur des assassins du Midi.
Épouvantée au récit de ces horribles massacres, contre lesquels elle n'avait pris aucune sérieuse mesure de compression, la Convention, après avoir entendu un rapport de Chénier, se contenta de rappeler la plupart des représentants envoyés dans le Midi, Durand-Maillane, Olivier Gérente, Isnard, Chambon et Cadroy, entre autres, qui, s'ils n'avaient pas ordonné les assassinats, y avaient poussé par leurs déclamations réactionnaires. Elle décréta l'arrestation du général Miranda et de deux de ses membres, élus au Conseil des cinq cents, Aubry et Lomont. Fort peu soucieux de la légalité. Barras, Tallien, Chénier et Louvet auraient voulu qu'on annulât les opérations des assemblées électorales, entièrement menées, disait-on, par les royalistes. On put croire que la Convention se laisserait tout à fait aller à l'influence des thermidoriens de la première heure. Le 30 vendémiaire an IV (22 octobre 1795), à la suite d'un rapport de Barras sur les événements du 13, rapport où la situation était peinte sous un jour assez sombre, elle chargea une commission de cinq membres de lui proposer à bref délai des mesures de salut public. Furent nommés membres de cette commission : Tallien, Dubois-Crancé, Pons (de Verdun), Roux (de la Marne) et Florent-Guyot. Les députés indécis et incolores qui siégeaient au centre, dans la partie qu'on appelait la Plaine, se montrèrent fort alarmés en voyant d'anciens Montagnards se remettre à la tête du mouvement révolutionnaire. A la séance du lendemain, Thibaudeau prit vio-
BBUXÀIRE
• AKIV (Octobre' Novembre 1795).
Fin]
de
I»CoQyentioa,
l'^m'nftPt 'î'p.'^rfîe le /<cVo« Tilllien, auquel il reprocha, non sans raison, d'être devenu l'apôtre de la Terreur blanche, après avoir été Tapologiste des massacrés de Septembre.
Tallien répondit selon sa coutume, en évoquant les souvehirs du 9 thermidor, comme, de nos jours, on évoque le fantôme du spectre rouge, et en ressassant contre Robespierre tous les lieux communs inventés par ses pareils et par lui. Se sentant compromis du reste par ses intrigues et ses rapports avec des royalistes connus, il essaya de fkire oublier sa honteuse conduite par une phraséologie révo«lutionnaire, comme si la République pouvait accorder désormais sa confiance à Tun de ses assassins. Le i brumaire (24 octobre) il présenta, au nom de la commission des Cinq, un long et diffus rapport, dont les conclusions semblaient ramener TAssemblée à quinze ou seiee mois en arrière. Le décret soumls.au vote de la Contention contenait en effet des dispositions terribles. Tout individu ayant été porté sur une liste d'émigrés, et les pères, fils et petitsfils, frères et beaux-frères, oncles neveux ou alliés aux mêmes degrés des individus compris dans ces listes se trouvaient, jusqu'à la paix générale, exclus de toute fonction législative, administrative, municipale et judiciaire. Tous ceux qui ne voudraient pas vivre sous les lois de la République étaient autorisés à quitter le territoire français, mais à la condition de n'y plus rentrer désormais, sous peine d'être considérés comme émigrés^ Enfin les lois de 1792 et de 1793 contre les prêtres sujets à la déportation devaient être exécutées dans les vingt-quatre heures du présent décret, et tout fonctionnaire public convaincu d'en avoir négligé l'exécution était passible de deux années de détention. Vainement combattu par quelques membres, ce décret fut adopté à une majorité considérable.
Ce fut le dernier acte important de la (Convention. Nous nous trompons : le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795), elle donna à Tancienne place Louis XV, où depuis trois ans
GHAPITRS QUINZIÈME KKl
avaient péri tant de coupables et d'innocents, hélas! le nom dis'plâicô de la Concorde, dans Tespèraiicfe d^ffaôef l'e^oà^ Tenir funèbre de nos discordes civiles , et elle décréta Tabolition delà peine de mort, en Tajournant toutefois jus- (fii'àlâ paix générale. Par malheur, cette haute mesuré^ de philosophie et d'humanité, que fei énergiquement avait réclamée Robespierre du temps de la Constituante, ne fut jamais exécutée; nous n'avons pas encore ratifié la vo*"^ lohté suprême de la Convention mourante. L'Assemblrée, enfin, pour tous les délits ayant traita la Révolution, pro« riôriça Une amnistie dont elle crut devoir excepter les éïni* grés, les prêtres sujets' à la déportation, les insurgés de Vendémiaire et les fabricateurs de faux assignats. Il était deux heures et demie. Génissieu qui présidait se leva, ^ dit simplement : « La Convention nationale déclare que samission est remplie et que sa session eist terminée: » L'As-' semblée se sépara alors, achevant misérablement, sans éclat et sans grandeur, une carrière qui pourtant, au milieu des orages, avait été si belle, si glorieuse et si féconde. ' Ici se ferme, par la mise en jeu régulière de la constitution de Tan III, le cycle normal, la grande période de la Révolution. Du 4 mai i789 au 4 brumaire de l'an IV (26 octobre 4795), cette Révolution, mère du -monde moderne, a accompli l'œuvre de dix siècles. Certes, pour construire le nouvel édifice social et pour vaincre les résistances désespérées de ses ennemis, elle n'a pas hésité à broyer des corps d'hommes, au risque même de le faire à tort. Personne plus que nous ne regrette le sang versé dans la lutte gigantesque à laquelle elle s'est trouvée conviée malgré elle. Mais que sont ses erreurs, ses fautes, ses crimes même, à côté des erreurs, des fautes et des crimes de ses adversaires?
Qu'est-ce que le mal passager qu'elle a causé, que son les intérêts particuliers qu'elle a froissés en passant, auprès du bien qu'elle a produit et des intérêts généraux
qu'elle a sauvegardés? Et pour atteindre ces résultats grandioses, elle n*apas coûté la cinquième partie des morts de telle bataille, livrée en pure perte, pour la vanité d'un conquérant illustre et la satisfaction d'une ambition per* sonnelle. Vous tous, qui ne prononcez qu'avec un sentiment de respect et de reconnaissance son nom prestigieux ; vous surtout, fils ingrats, qui profitez de ses bienfaits en la maudissant et en la calomniant, n'oubliez pas, n'oubliez pas qu'en cinq ans elle a plus fait pour le bonheur du monde que les précédents régimes pendant quatorze cents ans; qu'elle a ramené dans notre pays la justice exilée, la liberté proscrite; quelle a, de ses mains puissantes, déraciné l'arbitraire, le privilège et le bon plaisir ; qu'elle a fondé l'égalité, enseigné le dogme de la fraternité; qu'elle a enfin, suivant l'expression d'un penseur profond, rappelé à l'homme lés titres oubliés de ses destinées immortelles. Tous les avantages dont nous jouissons aujourd'hui, nous, les déshérités des anciens temps, et tous les biens que nous avons perdus depuis elle, et à la conquête desquels il nous faut de nouveau courir, elle nous les avait apportés dans les plis de sa robe. Éblouissante à travers les âges, elle luit encore sur. le monde comme un phare immense, et c'est vers elle que nous devons tourner les yeux pour nous" acheminer vers l'avenir.