CHAPITRE CINQUIÈME
les inconvénients et Tinutilité. Mirabeau, après s*étre prononcé contre une pareille loi, réclama, lui, Tordre du jour pur et simple. Mais Reubell, Prieur, Merlin, Muguet, convaincus de la nécessité de mettre un frein aux émigrations, insistèrent pour la lecture du projet du comité. Ce projet consistait à déléguer à une commission de trois membres le soin de désigner les absents, et à inviter ceuxci à rentrer dans le royaume sous peine de déchéance de leurs droits civiques et de confiscation de leurs biens. Aussitôt que Le Chapelier en eut donné connaissance, Mirabeau s'élança à la tribune, frémissant, l'œil en feu, et s'emporta au point de déclarer, au bruit des applaudissements de la droite, que si Ton votait une loi contre les émigrants il jurait de ne pas y obéir. Malgré ses efforts désespérés, l'Assemblée, tout en repoussant le projet présenté, renvoya la question à l'examen des comités, et quelques semaines plus tard, sur un rapport de Fréteau, elle abolit par un décret formel la liberté des émigrations.
Certes Mirabeau avait prononcé de nobles paroles ; mais on le soupçonna d'avoir été en cette circonstance le portevoix de la cour; les acclamations des royalistes fortifièrent les soupçons, et sa popularité en reçut un nouvel échec. Il n'était bruit alors que de complots et de conspirations. Dans la journée Lafayette s'était porté à Vincennes, avec un détachement de garde na4;ionale, afin de protéger le fort menacé par le peuple, parce que le bruit s'était répandu qu'on voulait y renfermer tous les bons patriotes; le soir il était obligé de donner la chasse, dans le château même des Tuileries, à trois cents gentilshommes qui y avaient couru en armes sur la nouvelle fausse que la vie du roi était menacée. De cette journée ces serviteurs trop zélés reçurent et gardèrent le nom de chevaliers du poignard. Ajoutez à cela les exagérations plus ou moins violentes des écrivains de toute nuance, aussi bien celles qui tombaient de la plume d'André Chénier que celles dont la feuille de
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Marat était si prodigue; il n'en fallait pas tant pour surexciter les esprits et causer dans les clubs populaires une fermentation extrême.
Les clubs. ^^ clubs I C'était la grande puissance morale de Tépoque. A côté de celui des Jacobins, dont les principes de plus en plus démocratiques s'afBrmaient chaque jour, il y avait le club des Cordeliers, établi dans une ancienne chapelle que semblait hanter l'âme du grand prévôt Etienne Marcel, dont la voix y avait retenti jadis, et le Cercle social où, sous l'inspiration de Claude Fauchet, on discutait déjà l'admission des femmes aux droits de la cité. Nous passons sous silence diverses sociétés de moindre importance. Pour tenter de contre-balancer l'influence de ces redoutables foyers de propagande démocratique, les royalistes fondèrent des sociétés où l'on enseignait tout autre chose que l'amour de la Révolution. Il y eut le club des Impartiaux, le Club monarchique dont les chefs étaient Clermont-Ton nerre et Malouet, et le Club de 1789; mais ces clubs n'avaient pas la foi ardente qui seule donne la vie à ces sortes de sociétés, et ils n'eurent qu'une existence éphémère. Le Club de 1789 était un démembrement de celui des Jacobins. Vers le mois d'avril 1790 quelques-uns des membres de l'ancien Club breton, trouvant trop avancées les opinions des Jacobins, étaient venus s'installer au Palais-Royal dans de splendides salons. On y comptait les Lanjuînais, les Montmorency, les Sieyès, les Target, les Liancourt ; Condorcet et Clavière y furent admis. Mirabeau en fit également partie, seulement il s'était bien gardé d'abandonner les Jacobins: il avait un pied dans les deux camps.
La vraie puissance était aux Jacobins, dont les ramifications s'étendaient déjà sur presque tous les points du pays. Bientôt ils auront, sous le titre de Journal des débais de la Société des amis de la constitution, une feuille à eux qui rendra compte de leurs discussions; et leurs séances, qui d'abord n'avaient lieu que trois et qu|itre fois par semaine,
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ne tarderont pas à devenir presque quotidiennes. Ce qui caractérisait surtout cette société célèbre, dont les ignorants se plaisent à faire une école de démagogie» c*était Tamour de Tordre, sans lequel la démocratie et la liberté, qui ne peuvent et ne veulent s*appuyer ni sur la violence ni sur la force armée, ne sauraient subsister. C'est ainsi qu*à la suite des événements de Nancy, elle recommandait, à toutes les sociétés qui lui étaient affiliées, d'engager vive* ment les soldats et le peuple à professer pour les lois le respect nécessaire au maintien des libertés conquises.
Maintenant, que ses membres aient été traités de factieux par les partisans du pouvoir absolu et même par ces libéraux indécis qui ne veulent de liberté que juste ce qu'il en faut pour satisfaire leur amour-propre, leur ambition personnelle, et à qui la démocratie fait peur, cela est tout naturel. La vérité est que les Jacobins sincères aimaient la liberté jusqu'à la passion, jusqu'à la jalousie ; il fallait peu de chose pour leur devenir suspect. Lafajette rétait à leurs yeux, parce qu'il confondait trop la liberté avec la licence, comme Hébert le sera plus tard pour avoir compromis cette liberté dans les orgies de la rue. II ne faut donc pas s*étonner si leurs soupçons atteignirent Mirabeau.
Le grand orateur avait comme un pressentiment de son xino séanee impopularité croissante. Le soir du 28 février, il voulut »« JaoobiM. tâter l'opinion et se rendit aux Jacobins. Aux murmures par lesquels on l'accueillit, il sut tout de suite à quoi s'en tenir. Ce fut d'Adrien Duport qu'il reçut les premiers coups; Duport lui reprocha amèrement son opinion sur les émigrations. Mirabeau répondit en mettant sous la sauvegarde de tous les philosophes l'opinion qu'il avait défendue dans la journée. Mais ce qu'on lui reprochait surtout, c était son attitude hautaine à fégard des membres du côté gauche, les sarcasmes dont il les avait poursuivis. Ce fut le principal grief dont se servit Alexandre de Lameth dans une implacable réplique, pendant laquelle Mirabeau, le
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visage anxieux et inondé de sueur, semblait être dans son jardin des Olives. Comme pour établir un parallèle écrasant entre les sincères défenseurs de la liberté et celui qu'il traita en déserteur des libertés publiques, Lameth cita Reubell, Merlin, Prieur, Robespierre, qui, dit-il, n'avaient jamais trahi le peuple. Mirabeau parvint toutefois à détourner l'orage en protestant humblement de son amour pour la liberté, et même à obtenir les acclamations des Jacobins, en déclarant qu'il resterait au milieu d'eux jusqu'à l'ostracisme. Ce fut la dernière fois qu'on l'entendit dans la vieille salle du couvent de la rue Saint-Honoré : à moins de quarante jours de là, il était mort. MARS 1791. Le mois de mars vit se continuer dans toute la France les opérations électorales commencées le mois précédent pour la nomination des évéques. Citons, parmi les prélats élus, Grégoire à Blois, Massieu à Beauvais, Lamourette à Lyon et Gobel à Paris. Dans l'Assemblée nationale, les discussions les plus importantes eurent pour objet de compléter l'organisation des corps administratifs, de fixer les attributions ministérielles, d'organiser leTrésor public, de pourvoir à la régence et de statuer sur la résidence des fonctionnaires publics, à commencer par le roi. Sur le premier point on entendit Robespierre s'élever avec énergie, au nom de la liberté communale, contre le projet du comité de constitution qui mettait les administrations départementales et les municipalités sous la dépendance à peu prés absolue du gouvernement, en accordant à celui-ci . le droit de les suspendre dans le cas où elles auraient provoqué à la résistance contre l'exécution d'actes émanés de l'autorité supérieure. C'était là, suivant lui, laisser beaucoup trop de prise à l'arbitraire ministériel ; il eût fallu au moins spécifier les cas. Mais l'Assemblée passa outre; on n'était pas encore entré dans la véritable voie démocratique. Robespierre ne fut pas plus heureux en demandant, avec Pétion etRœderer, que les administrateurs du Trésor