CHAPITRE XX
MONASTÈRE DES CROISIERS.
L'ordre des religieux Porte-Croix , qu'on nommait communément Croisiers ou de Sainte-Croix aux Pays Bas, avait été fondé sous le pontiiicat du pape Innocent III , l'an 121 1, par le baron Théodore de Celles.
Le bourg de Celles est situé au pays de Liège , le saint fondateur y naquit en l'an 1166. Le baron de Celles , son père , qui faisait profession d'une solide piété , voulut qu'elle fût imprimée de bonne heure dans le cœur de son fils. Après que le jeune homme eût achevé ses études et appris les exercices convenables à la noblesse , il fut envoyé à la cour de l'évêque de Liège. Celui-ci prit la croix en 1188, joignit ses troupes à celles des autres princes d'Allemagne qui formèrent une armée de 150,000 hommes sous le commandement de l'empereur Frédéric Barberousse, et emmena le jeune baron de Celles, alors âgé de 21 ans. Le prélat mourut en 1191, pendant son retour delà Terre-Sainte, mais ayant jugé que Dieu destinait Théodore pour l'église plutôt que pour les armes, il l'avait nommé chanoine de Saint- Lambert.
Théodore assista à l'élection d'Albert de Louvain des mains duquel il reçut l'ordre de prêtrise. Ce prélat , assassiné à Reims le 24 novembre 1193 , eut pour successeur Albert de Cuyc qui ,
reconnaissant dans le chanoine Théodore un homme d'une vertu consommée , le prit pour son conseil de conscience. Notre saint fondateur profita de cette occasion pour lui persuader de réformer les chanoines de la cathédrale et de les obliger à la vie commune qu'ils abandonnèrent bien vite , à l'exception de quatre, parmi lesquels était Pierre de Vauclourt de la maison des comtes de Rochefort. Us formèrent ensemble une société et Théodore , méditant une plus grande retraite, les éprouva pendant cinq années dans le renoncement de leur propre volonté et dans un abandon total des choses du monde.
De retour en 121 1 d'une croisade contfe les Albigeois , où il était allé en qualité de missionnaire, il retrouva ses quatre compagnons persévérant dans le dessein d'abandonner le monde. Hugues de Pierre-Pont , alors évêque de Liège, leur donna l'église de Saint- Thibaut, située sur une colline appelée Clair- Lieu , près de la ville d'Huy, et ce fut là que le bienheureux Théodore et ses compagnons jetèrent les fondements de l'ordre de Sainte-Croix, confirmé par les papes Innocent III et Honorius III , et sous Pierre de Vauclourt , successeur de Théodore de Celles , par* Innocent IV qui approuva leur institut comme chanoines réguliers de Saint- Augustin. Dieu répandit ses bénédictions sur cette nouvelle congrégation, qui s'étendit en France et dans les Pays-Bas. par les prédications du père Jean de Sainte-Fontaine, troisième général de Tordre. 1
En 1284 ou 1286, des Croisiers s'établissaient à Tournai dans une propriété que leur abandonnait Jean Guy de Châtillon, comte de Saint-Pol , en la paroisse de Saint-Jean-des-Chaufours *
1 Dictionnaire des Ordres religieux; collection de l'abbé Migne.
« Hoverlant, Histoire de Tournai, t. X, pag. 285 à 288; t. XI, pag. 1 à t
et m à ne.
Le général faisait ordinairement sa demeure à Clair-Lieu qui était le chef-lieu de l'ordre. Il se serrait d'ornements pontificaux et portait une croix d'or comme le général des Trinitaires. Les religieux ont changé plusieurs fois de costume ; ils portaient en dernier lieu une soutane blanche et un scapulaire noir, charge sur la poitrine ri une croix rouge et blanche.
Jean , seigneur de Lannoy, de Rume et de Sébourg , doyen des chevaliers de la Toison-d'Or, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne, lieutenant-général en HoILnde, Zélande et Frise , gouverneur de Lille , Douai et Orchies , bailli d'Amiens et capitaine de Gorcum , considérant sa fragilité et son impuissance à résister aux tentations du démon , du monde et de la chair sans la grâce spéciale de son benoit créateur, résolut de fonder en sa ville de Lannoy un monastère de l'ordre des Croisiers, renommés entre autres religieux pour leur « très-bonne et sainte vie , » afin que par le moyen du service divin qu'ils y célébreraient perpétuellement, et par le secours de leurs prières, il pût obtenir grâce et miséricorde du divin Rédempteur.
Par un premier acte du 21 novembre 1474, Jean de Lannoy 6t aux Croisiers, dont il bâtissait le couvent, une donation pour l'entretien du service divin ; elle consistait en 2 bonniers 5 cents de franc alleu à Warcoing , Dottignies , Etampuis et Templeuveen-Dossemer ; en 6 rasières de blé sur le moulin des Croisettesà Wannehain et en 60 rasières de blé sur le moulin de Camphain, dont 40 spécialement affectées à la fondation d'une messe quotidienne et perpétuelle. Plus* tard , à la requête des religieux qui lui avaient remontré l'instabilité des biens consistant en moulins, il réduisit les 60 rapières à 40 qu'il assigna sur les trois censé*
do Lannoy, de Monpinchon et de Neuville ; mais en 1613 , le prince d'Orange, ayant vendu ees trois censés sans charge , affréta à la sûreté des 40 rasières de blé, tous ses biens en .sérierai.-
La donation qui précède est reprise dans l'acte spécial de fondation du 1 er décembre 1474. À cetle date le fondateur avait tant fait que l'église où il avait « eslu sa sépulture » , le cloître et le dortoir étaient en état de recevoir les religieux, et qu'il ne restait plus, pour qu'ils en prissent possession, qu'à obtenir la confirmation par le nouvel évêque de Tournai de l'autorisation que lui avait bénignement accordée le prélat défunt. 1
Le généreux seigneur dota le nouveau monastère des biens , franchises et privilèges que nous énumérons rapidement d'après l'acte du 1 er décembre 1474. 11 donna aux chanoines pour eux et leurs successeurs , à toujours , sans redevance et exempt de toute sa justice , l'héritage sur lequel l'église et le cloître étaient assis , et qui s'étendait de la rue de Tournai aux murs de la ville. Il acquit pour eux un jardin de la contenance d'un bonnier en dehors de l'enceinte de Lannoy , les autorisant à percer une porte dans les fortifications et à construire un pont sur les fossés pour aller de leur cloître à ce jardin, à condition toutefois qu'en temps de guerre le seigneur de Lannoy pourrait faire remurer la porte et démolir le pont, sauf à tout rétablir le péril cessant. 11 leur abandonna l'usage des eaux depuis la porte de Tournai ju^qu à celle de Courlrai , à charge d'intercepter le passage aux poissons des fossés du château. Il leur ménagea même la possibilité d'agrandir leur couvent en leur permettant, le cas échéant , de reculer les murs et fosses de la ville depuis la ronde Tour Cornière jusqu'à la Tour Carrée. Il les affranchit
1 Guillaume Fillastre , chancelier de Tordre de la Toison-iTOr, dont il avait écrit en deux livres l'histoire et le but , était mort depuis le il août 1418 ; son successeur était Ferry de Cluny, prélat d« grand mérite.
de tous droits de malloles , accises , impositions et gabelles sur lesboissons et les denrées de leur consommation. Il leur concéda une mesure particulière jaugée à la marque de la ville pour les grains de leurs censés et moulins. Il leur obtint dans le diocèse d'Ulrecbt , pour en disposer où bon leur semblerait, un cantuaire de trois messes par semaine, valant en beaux hériiages bien amortis 50 mailles de Bavière. Il leur permit <!e réunir jusqu'à 200 livres de rente par an, et d'acheter pour les cultiver » jusqu'à 6 bonniers de terre autour de leur maison et non plus. En confirmant la donation <|ui leur avait été faite précédemment, il y ajouta les terrages qu'il possédait à Sin en la paroisse de * Baisieux , produisant 9 rasières 4. holteaux de blé et 7 livres 10 sous en argent. Enfin , il défendit à tous ses braconniers et fauconniers de causer dans les terres des religieux le moindre dommage.
Vers 1523 , quand Philippe de Lannoy , gendre et successeur du fondateur, agrandit la ville , il dut prendre une partie de jardin et une pièce de 6 cents de terre que traversèrent les nouvelles fortifications ; mais il leur accorda en compensation une pièce de 9 cents de terre immédiatement en dehors de l'enceinte et leur laissa l'usage des fossés et des tours.
Les dépendances du couvent atteignirent bientôt l'étendue limitée par les lettres de fondation à six bonniers tant seulemênt. En 1634 , la comtesse d'Isenghien et de Middelbourg ordonnait au prévôt de Lannoy de donner aux chanoines adhéritance des terres qu'ils venaient d'acheter a moyennant qu'au préallable il lui eût apparu que depuis le jour de ladite fondation en avant lesdits religieux ou leurs prédécesseurs n'auroient acquis ledit nombre de terre aux conditions portées par ladite fondation '. »
L'ordre et une bonne administration mirent insensiblement
* Archives de Lannoy.
— ut
le temporel do monastère dan9 un état prospère. Au siècle dernier, outre neuf maisons à étage à Lannoy, et des rentes en argent et en blé, les Croisiers possédaient des terres à Lys, Hem, Sailly, Willems, Tou f fiers , Templeuve-en-Dossemez, Cysoing , Bourghelles , Wannehain , Roubaix , Wattrelos , Etaimpuis, Herseaux , etc., une dîme de 6 gerbes du cent à Luingne , produisant ensemble un revenu de 3,276 florins 10 patars. Si l'on y ajoute le rapport de leur exploitation qui comprenait 23 bonniers 1,245 verges, les rétributions de messes dans leur église et la pension que chacun d'eux tenait de sa famille, on seconvaincra que la vie matérielle de ces bons pères était au moins assurée ; qu'ils pouvaient sans trop de soucis vaquer à leur saint ministère et donner cours à cette inépuisable charité dont les malheureux des environs connaissaient tout le prix.
Les fondations pieuses avaient pour leur part contribué à la prospérité de la maison ; nous en pouvons énumérer sept ou huit.
Le 1 er juin 1485, Hugues Delaltre et demoiselle Voghels, sa femme, donnent au couvent des Croisiers 4 cents de jardin à charge de deux obits annuels.
Le 7 juillet 1489, Jean de Quarte et demoiselle Marie Delaltre , sa femme , fondent 5 messes de Notre-Dame chaque année , movennanl 40 sous de rente.
Le 23 avril 1501 , Jean de Quarte cède aux Croisiers 2 cents de terre et deux rentes , l'une de 50 sous , l'autre de 30 sous, pour la fondation d une messe le samedi de chaque semaine et d'un obit tous les ans.
Par acte du 6 septembre 1505, Jean de Le Poelle, ditDu Lacq , qualifié chanoine de Saint-Pierre de Lille , en 1527, 61s
de Jacques , déclare que son feu père eut en sa pleine vie la dévotion de faire célébrer tous les jours à perpétuité, par les religieux de Sainte-Croix , dans leur couvent de Lannoy, une messe au grand-autel, les portes ouvertes à deux battants; et chaque année , le 13 août, un obit solennel suivi pour les religieux « d'un bonnesle diner de roty el boully , tarte, fruits, fromage , et cbacun un blancq pain de trois deniers et trois lots de vin en commun , afOn qu'ils prient plus affectueusement pour les trépassez. » Pour l'exécution de cette fondation les religieux acceptent la somme annuelle de 1800 livres parisis représentées par 40 livres de gros, 7 bonniers de terre et une maison dans la rue de Tournai à Lannoy.
Le 16 février 1509, donation par Jeanne Mahieu, veuve de Guillaume Dubois , de 300 livres pour la fondation d'une messe le jeudi de chaque semaine.
Le 13 janvier 1539 , fondation de deux obits par an à perpétuité par Elisabeth Delebecque , moyennant 50 livres.
Le 6 mars 1080 , don d'uni' lettre de rente de 30 livres par Jean Becquart et Catherine Glorieux , sa femme , à charge d'un obit chaque année à perpétuité ; au quel obit il sera donné à chacun des religieux une pinte de vin, un quartier de mouton et une tarte de paîar.
Les chanoines célébraient annuellement pour demoiselle Claire de Steenhuys un obit à la suite duquel on distribuait 6 livres aux pauvres de Lannoy qui y avaient assisté. Un mot sur cette famille de Steenhuys qui n'est pas étrangère à l'histoire de Lannoy.
Le 20 juillet î 589, mourait à Lannoy Jean de Steenhuys, seigneur de Lingcn , châtelain de Lannoy ' ; ce seigneur avait épousé Charlotte de Preys , fille de Jean , seigneur d'Esclaibes ,
i Sans doute conimrndant d'une garnison qui tenait le château et U TiUe
«a nom du roi d'Espagne.
laquelle mourut à Tournai le 23 mars 1606 , laissant deux enfants dont l'aîné , Guillaume de Steenhuys , chevalier, conseiller du grand conseil , du conseil privé et du conseil d'État , mourut en 1638. Son Gis Philippe-Guillaume de Steenhuys , chevalier, baron de Poederlé, serait le père de notre Claire Florence de Steenhuys, qui épousa en 1663 Pierre de Croix , comte de Wasquehal, seigneur de Marcq-en-Barœul ! . Les armes de Steenhuys étaient d'argent au chevron de gueules , accompagné en pointe d'un annelet de même.
Deux confréries étaient établies dans l'église des Pères Croisière : celle de Saint-Roch , érigée canoniquement par François Vilain de Gand , évêque de Tournai , le 10 octobre 1648 ; et celle de Saint-Antoine , sur laquelle nous manquons de renseignements. Le couvent possédait des reliques de ces deux saints, lesquelles, grâce aux soins de M. Delabaye, curé- doyen de Lannoy. furent retrouvées en juin 1849 , reconnues authentiques par Son Éminence le cardinal Giraud, et portées en procession à l'église paroissiale de la ville où elles sont aujourd'hui vénérées. Les règles de la confrairie de Saint-Roch érigée en ? église des chanoines réguliers de Saint-Augustin , ordre de Sainte-Croix , dans la ville de Lannoy, ont fait l'objet d'un bon petit livret , imprime à Lille en 1733 , et que nous n'hésitons pas à attribuer au Père Michel Ployart, prieur du couvent de Lannoy et définileur de la province de France.
Le second dimanche de chaque mois , le jour de l'invention et exaltation de la Sainte Croix , aux fêtes de St-Joseph et de St-Laurent , on célébrait dans l'église des chanoines une messe solennelle suivie d'une procession dans leur cloître , à laquelle . assistait la confrérie de St-Roch , priant Dieu d'éloigner de son peuple le fléau des maladies contagieuses. Le dimanche
* Fragmenté généalogiques , par Dumont , édition Duquenne ; Gand , im, t. I , p. 40
après la féte de Saint- Roch , les chanoines faisaient une procession solennelle dans la ville, où la Confrérie suivait le Saint-Sacrement avec flambeaux.
Il est à croire qu'on s'occupait aussi d'oeuvres de miséricorde dans l'église conventuelle , car la tradition rapporte que les Croisiers de Lannoy avaient délivré un esclave chrétien qui était de Templeuve , et que tant qu'il vécut, cet homme assista, chargé de ses chaînes , à la procession de Lille.
Après la conquête de la Flandre par Louis XIV, les religieux de Lannoy durent sans doute reconnaître pour leur supérieur immédiat le provincial français résidant dans la maison de Sainte-Croix de la Bretonnerie , à Paris. On sait que les membres qui composent le conseil d'un provincial sont appelés définiteurs ; un père du couvent de Lannoy fut défi ni leur de 1796 à
Chaque maison avait un prieur , un sous prieur et un procureur. Hoverlant dit que les prieurs de Tournai étaient élus ordinairement pour la vie par les religieux et en présence de commissaires de l'Ordre envoyés par le général Il devait en être de même à Lannoy où cependant nous en voyons redevenir simples chanoines après 8 et 23 années de priorat
Pour ne pas perdre le souvenir de l'ancien habillement, on faisait porter aux novices la soutane noire pendant deux mois , et le noviciat ne commençait que le jour où le postulant revêtait l'habit de l'ordre. Les pensions viagères que les familles faisaient aux religieux étaient arbitraires; mais pour être de la maison de Paris, il fallait au moins 200 livres. Le seul exemple que
i Hiêtoir* de Tournai y t. XI , p. 5.
nous puissions invoquer pour Lannoy porte celle, pension à 100 florins ou 200 livres parisis. En 1717 , les soeurs de Gilles- Ferdinand Marissal, novice au couvent des Groisiers de Lannoy» s'engagent à payer à leur frère la somme de 100 florins de rente viagère à commencer du jour où il aura fait sa profession , et à lui fournir pour ce jour-là un trousseau complet et 50 florins une fois ; « et à chaque religieux une paire de gants comme il se fait ordinairement en pareilles circonstances, o
Des titres concernant les Groisiers de Lannoy reposent assez nombreux aux Archives générales du Nord , où ils nous ont été communiqués avec la plus gracieuse/obligeance ; mais ils intéressent uniquement le temporel des religieux. Complète est la pénurie de documents sur leur existence monastique aussi bien que sur l'influence plus ou moins glorieuse qu'ils auraient pu exercer sur les faits religieux et politiques qui appartiennent à l'histoire du pays. Nous le regrettons sans trop nous en étonner; l'historien de clocher est habitué à de semblables mécomptes, et, au surplus, il s'agit ici d'une maison de second ordre: « tenue cruciferorum habet cœnobium hoc oppidum , dit Buzelin. Son éclat comme son action n'ont guère franchi les murs de la modeste cité qu'elle édifiait. D'humbles cénobites y célébraient les louanges du Seigneur; leur seule gloire , et c'est après tout la véritable, fut de chanter la gloire de Dieu.
Leur nombre du reste n'a jamais été bien grand : on compte neuf chanoines en 1544, dix en 1730, huit en 1739, et il résulte d'un dénombrement des habitants de Lannoy, fait par ordre de M. de Muy, commandant de la province, que ces religieux n'étaient que sept en 1764. Chacun d'eux avait à l'ombre de l'église conventuelle un petit jardin à cultiver dans ses heures de loisir ; c'est ce qui semble découler de la note suivante : « Le 9 août 1709, les Croisiers consentent à ce que le Magistrat 4e Lannoy fasse passer la garde qu'il fera monter à cause du péril éminent de guerre , par la première porte contre le jardin du
il. P. Dominique Regnault , au lieu de la faite passer sur le marche-pied du rempart. »
Quand le temps des épreuves arriva pour les ordres religieux, l'humble communauté de Lannoy ne put se soustraire à la rigueur des décrets révolutionnaires. Il fut d'abord enjoint à tous supérieurs de maisons et établissements ecclésiastiques de faire dans le délai de deux mois une déclaration détaillée de tous les biens mobiliers et immobiliers dépendant desdites maisons , ainsi que de leurs revenus. Nous avons en main l'acte dressé au couvent des Croisiers de Lannoy en exéculiou du décret de l'Assemblée Nationale du 13 novembre 1789; l'analyse de cet inventaire fournit quelques notes bonnes à consigner ici.
En tête des immeubles figure naturellement le monastère entouré de fossés des deux côtés et faisant front à rue des deux autres , contenant parmi église , sacristie , cloître , chambres d'hôtes , réfectoire, cuisine , office, infirmerie, salle, bibliothèque et autres- bâtiments y compris ceux de la basse-cour et de la brasserie, le potager et le verger, 23 cents d'héritage . Outre ce , les Croisiers occupaient à Lys, Hem et Toufïlers, 23 bonuiers 1 ,245 verges de terre à labour composant leur exploitation. Les revenus des autres biens : maisons, rentes, dîmes et terres , tant en France que dans la Flandre-Autrichienne , se récapitulent en une somme de 3,276 florins 11 patars
Le mobilier de l'église et le trésor brillent , dans l'inventaire du moins , beaucoup plus par le nombre des objets énumerés que par leur richesse. Rien n'indique non plus la valeur du seul tableau qu'on y voit « représentant le baptême du Sauvenr. » Dans le réfectoire sont repris, outre « un tableau avec le Christ en croix, deux autres petits tableaux à côté représentant les fondateurs de la maison. » La salle, dont la tapisserie était de peluche rouge gauffrée , renfermait aussi « un tableau représentant Saint-Pierre. »
L'acte désigne bien quatre «chambres d'hôtes», dont trois
contenaient cinq lits, mais point de dortoir commun ni de cellules, d'où l'on peut sans doute inférer que les chanoines, alors au nombre de huit au moins, avaient en dehors chacun leur ha bitation particulière
La bibliothèque du monastère n'était pas riche ou , ce qu'on peut facilement admettre, se trouvait en ce moment dégarnie , chacun des Pères ayant pu en distraire les ouvrages qui étaient particulièrement à sa convenance. Quoi qu'il en soit, en voici la trop courte énuméralion :
« Histoire ecclésiastique (de Flcury, sans doute), 34 v. in-8°;
[Dom) Calmet> H vol. in-4° ;
Dix livres in-folio dont les titres sont déchirés;
Un Dictionnaire historique en 6 vol. in-6 p ;
Biblia Sacra , in-folio ;
Le Dictionnaire de Furetière, 4 vol. in-folio ;
Dictionnaire de Morery, 2 vol. in-folio ;
Un Dictionnaire latin et français ;
Et plusieurs autres livres de peu de conséquence. »
Dans la basse-cour, l'écurie renfermait quatre chevaux, l'étable, un taureau, dix vaches , trois génisses et deux veaux d'un an; les carils (carins ou hangars) abritaient trois charrues, six chariots et benneaux de diverses grandeurs, un moulin à nettoyer le grain et tous les instruments d une exploitation importante , voire même un cabriolet.
« Quant aux titres et papiers relatifs aux biens mobiliers et immobiliers repris aux deux déclarations icy jointes , ils se trouvent déposés dans le chartier de leur maison, ne pouvant pour la plus grande partie les détailler ny spécifier, vu leur ancienneté, icy pour mémoire. » Ces titres et chartes reposent aujourd'hui aux Archives départementales et forment en plusieurs layettes le fonds des Croisiers de Lannoy.
Dès le 25 juin 1790 , le Conseil général de la commune prit la résolution d'acquérir la ferme des Croi9iers , les terres qui en dépendaient et généralement tout ce que les religieux possédaient sur le territoire de la ville; mais il ne donna pas suite à ce projet. On vendit d'abord les bestiaux et les ustensiles d agriculture de la basse-cour (17 février 1791). La maison, le jardin , l'enclos, l'église et les dépendances furent adjugés au citoyen Lâchez, de Lille , le 11 mai 1791. Le mobilier fut vendu plus tard ; une décision du département fit restituer aux administrateurs de la Confrérie de Saint-Roch une somme de 180 livres provenant de la vente des meubles et ornements de leur chapelle.
Le 8 juillet 1791, les chanoines, au nombre de sept : PP. Augustin-François-Joseph Delattre , natif de Péronne, âgé de 35 ans ; Louis-Joseph Legrand , natif de Saint-Âmand , âgé de 53 ans; Henri-Joseph-François Vraux, né à Tournai , âgé de 40 ans; Eleuthère-François-Joseph Levaillant, né à Tournai, âgé de 31 ans; Nicolas-François-Joseph Sellier, né à Tournai , âgé de 30 ans; Louis-Joseph Herlant, né à Tournai , âgé de 31 ans; Jean-Charles-Joseph Lefebvre , né à Ronchin , âgé de 67 ans ; déclarèrent vouloir jouir de la liberté accordée par les lettrespatentes du Roi, rendues sur le décret de l'Assemblée Nationale, du 13 février 1790, et renoncer à la vie commune pour prendre habitation en cette ville. Le prieur P. Jacques-François Dujardin, ne à Néchin, âgé de 52 ans , fit la même déclaration le 6 juillet 1792 , en prenant domicile à Lille -- La persécution légale grandissant toujours , les pauvres religieux durent chercher dans l'exil une sûreté qu'ils ne trouvaient plus dans leur patrie.
Il est difficile de décrire un édifice qui n'existe plus et sur lequel il reste d'ailleurs bien peu de documents à interroger ;
essayons pourtant de recueillir quelques souvenirs, non à l'aide des ruines qui ont elles-mêmes cessé d'être, mais à l'aide de rares vestiges qui désignent à peine les lieux où, (Jurant plus de trois siècles , retentirent les louanges du Seigneur.
L'église des Croisiers était, dit-on, fort jolie; le chœur se tournait vers le nord-est et son entrée s'ouvrait au sud-ouest , dans le pignon faisant front à la rue de Tournai. Le vaisseau était percé dans chaque côté de trois fenêtres cintrées, entre contre-forts , et dans les extrémités de deux fenêtres , aussi cintrées , mais plus larges , l'une éclairant le chœur sans abside , l'autre surmontant la porte d'entrée au-dessus de laquelle se trouvait la tribune des orgues. Du milieu du toit s'élançait un petit clocher à flèche aiguë. L'édifice s'élevait sur le sol formant Tavant-cour actuelle de la maison de plaisance de M. Motte-
Bossut.
L'illustre fondateur des Croisiers trouva sa sépulture dans cette église en 1492 , ainsi que sa seconde femme , Jeanne de Ligne , en 1493 ; leurs épitaphes en vers français se lisaient sur des lames de cuivre encastrées dans les parois du chœur ; nous les avons rapportées ailleurs.
Un manuscrit du XVI e siècle a en même temps recueilli deux autres épitaphes que voici 1 : *
a Audit cœur en un marbre plat, est nne dame couchiée avecq telles armes et épitaphe :
Chy gist mademoiselle Magdelaine de Lannoy, flUe de feu messire Philippe de Lannoy, chevalier, seigneur de Santés, et de dame Marguerite de Châtillon. Priez Dieu pour son âme. 4620.
Armes de Lannoy avec lambel. »
1 Ce précieux manuscrit appartient aujourd'hui à M. le chevalier Imbert de La Phalecque.
Les géuéalogies ne font pas mention de cWte fille du seigneur de Santés, sœur de Philippe , fondateur de l'église de Lannoy.
« Tenant à cette épilaphe est en un marbre contre le mur :
Chy gist Pierre Du Pré , en son temps seigneur de la Caucbie , lequel fina le xviu e de septembre Tan XXXVIII Auprez de luy mademoiselle Jeanne de Lannoy, son épouse, en son temps dame de Baudîmont , laquelle fina ses jours le iv e jour de décembre Tan mil V 6 cincquante-sept. Priez pour leurs âmes. *
Cette Jeanne de Lannoy était fille de Jean, seigneur de Fournes, 4 petite-fille de Jean, seigneur de la Motterie, et arrière-petitefille de Jean, dit Perceval , auteur de la branche des seigneurs de la Motterie par laquelle le nom et les armes de Lannoy se sont perpétués jusqu'à nos jours.
Le cloitre et les appartements des chanoines occupaient la place où se voit aujourd'hui la brasserie de M me Mulle; leurs jardins , le potager et le verger s'étendaient des vieux aux nouveaux fossés de la ville. Il reste encore des dernières fortifications une tour convertie en pavillon de la maison de plaisance.
La basse-cour est la ferme de M. Toulemonde-Dessauvage , laquelle a été rebâtie vers 1860; on a replacé, et l'on a bien fait, la croix pattée , en fer, qui couronnait autrefois le cintre de la porte d'entrée. La plus grande partie du labour était à Lys, immédiatement en dehors de l'enceinte de Lannoy, entre la porte de Tournai et celle de Courtrai ou de Roubaix; le reste s'étendait à Hem et Toufflers.
De tous les souvenirs historiques qui rappelaient le séjour des enfants du bienheureux Théodore de Celles dans ce modeste édifice, il ne reste donc plus aujourd'hui que la croix qui est aussi sculptée au-dessus e la porte d'entrée du côté de la cour de la brasserie , et qu'ils portaient sur la poitrine et dans leurs armoiries. La maison des Croisiers de Lannoy avait pour armes : De sable , à une croix pattée , la traverse d'argent et le montant
de gueules , supportant un saint Jean- Baptiste de carnation . ayant un drap d'argent vêtu en écharpe pour couvrir sa nudité , et tenant de sa main droite une longue croix avec sa banderolle de même.
Nous avons pu réunir la chronologie , incomplète sans doute, de dix-huit prieurs. Les millésimes qui accompagnent ici leurs noms n'indiquent pas toujours le début ou le terme de leur dignité; ce sont le plus souvent des dates extrêmes sous lesquelles ils paraissent dans les actes explorés. Autant que les documents l'ont permis , nous avons mentionné les religieux qui , en qualité de sous-prieurs ou de procureurs , ont aidé au gouvernement de la petite communauté :
1. Henri de Wbzbl , 1485-1488, est, sinon le premier prieur du monastère , du moins le plus ancien que les titres révèlent. C'est durant son administration que se firent les premières acquisitions qui étendirent le modeste domaine des Croisiers.