CHAPITRE VI
Jean de Lannoy prend parti pour Haxiuiilien contre les Gantois ; — défend son parent Baudoin de Lannoy ; — préside le chapitre de la Toison d'Or en 4494. — Fin de Jean III; — ses alliances et sa postérité ; — ses armes et son cri; — son mausolée, son épitaphe et celle de aa seconde femme au couvent des Croisiers de Lannoy.
Après la mort de la douce Marie de Bourgogne , la Flandre fut longtemps agitée par de graves contestations avec Maximilicn, relativement à la tutelle de son fils Philippe-le-Beau. L'ordre même de la Toison d'Or était divisé en deux partis , et plusieurs chevaliers résidaient à Gand près du jeune archiduc ; les autres, parmi lesquels se trouvait Jean de Lannoy, soutenaient Maximilien contre les Gantois qui s'attribuaient à eux seuls le droit d'avoir la garde noble et la gouvernance de ses enfants. Il y eut à ce sujet deux assemblées chez M. de Lannoy à Bruxelles , les 4 et 6 juillet 1484 *. L'Archiduc dut recourir aux armes pour recouvrer la tutelle de son fils et le retirer des mains des rebelles Gantois.
Jean de Lannoy accompagna en i486, son parent Bauduin de Lannoy, seigneur de Molembais , que dés calomnies avaient
1 De Reiffenherg , p. 128, 188, 151 et 153.
fait disgracier par Maximilien , et qui se rendait près de ce prince , élu roi des Romains , pour faire éclater son innocence. Quand Bauduin eut repoussé avec force et violence les griefs qu'on lui imputait, le seigneur de Lannoy « fort honorable personnage , riche d'amis et de bonnes mœurs , » se prit à dire que si lui et les seigneurs de sa parenté savaient que le seigneur de Molembais fût coupable , ils ne voudraient point le défendre , qu'au contraire , ils croiraient de leur devoir d'aider à le corriger et à le punir ; mais que puisqu'il était innocent , ils suppliaient très-humblement le Roi de lui restituer son honneur 1 . Maximilien le réintégra dans ses offices.
En 1491. , Jean de Lannoy assista encore à la fête et au chapitre de la Toison d'Or, qu'il présida par délégation du roi des Romains. Les assemblées préparatoires eurent lieu chez lui, et quand , en chapitre , on passa à l'examen des vie et mœurs des chevaliers , il fut jugé digne des plus grands éloges. Mais à la dernière séance , il dut prier l'assemblée que , eu égard à sa vieillesse et à ses infirmités continuelles , elle voulût le dispenser de se rendre, à l'avenir, aux chapitres et assemblées de l'Ordre. Le chancelier, après avoir fait connaître au nom du Roi et de P Assemblée , qu'ils étaient très-satisfaits des longs et fidèles services qu'il avait rendus , lui répondit que , quoiqu'ils sentissent toute la force de ses raisons, ils ne pouvaient cependant, attendu la solidité des avis dont il les aidait dans leurs délibérations, se déterminer à souscrire à sa demande; mais qu'ils espéraient qu'il se trouverait encore en état de continuer à leur donner des conseils dans les assemblées qui se tiendraient à l'avenir *. Il n'en fut pas ainsi.
1 Molinet , chap. cl.
2 De Reiffenberg , p. 189-208. — Molinet, chap. ocxxxv
Jean de Lannoy mourut le 18 mars 1492 , ayant atteint l'âge de 80 ans , dit le discours dont nous avons déjà donné quelques fragments. Il s'éteignit comme un dévôt serviteur de Dieu, constant et ferme dans la foi catholique, et sa mort lui a procuré une vie heureuse \
Il avait épousé en premières noces Jeanne de Poix , fille unique de Louis, seigneur de Brimeu , qui lui avait laissé une fille mariée à Philippe de Homes, seigneur de Gacsbeck, souche des comtes de Herlies et de Beaucignies ; — et en secondes noces Jeanne de Ligne , fille de Michel , baron de Barbançon, pair et maréchal de Hainaut et de Bonne d'Abbéville. De ce lit étaient nés huit enfants dont trois nous sont connus : 1° Bonne , héritière de Lannoy , qui épousa Philippe de Lannoy , seigneur de Rollencourt ; — 2° Marie de Lannoy , dame deRume , femme de Jean , seigneur de Beaufort en Artois ; souche des comtes de Solre ; — 3° Jacqueline de Lannoy , mariée à Jean de Hennin Liétard , seigneur de Fontaines , qui vendit à son beau-père la seigneurie de Sebourg.
Comme chef de toute la famille, Jean portail de Lannoy plein , c'est-à-dire, d'aryen* à trois lions de sinople, couronnés d'or, armés et lampassés de gueules , sans la bordure engrelée de gueules qui brisait l'écu de la branche cadette. — Heaume , couronné d'or. — Timbre : une tête de licorne d'argent, armée d'or, aux crins et barbe de même. — Hachements d'argent et de sinople 9 . Le seigneur de Lannoy , dit un manuscrit de la fin du XJll° siècle, crie : Hennin-Liétard z .
1 Discours de la ville et de l'origine de l'illustre maison de Lannoy
2 Armoiries des chevaliers de la Toison-tCOr, blason nées, par J. J. Chifflet, — De Reiffenberg, appendice^ p. 515 et 511.
8 Archives historiques et littéraires du nord de la France , nouvelle série t. IV, p. 14.
Jean reçut la sépulture au couvent des Croisiers qu'il avait fondé à Lannoy. Au XVI e siècle, on décrivait ainsi son mausolée qui n'existe plus : a Au milieu du chœur sont quatre personnages de grandeur naturelle , vêtus de longues robes de deuil, portant une tombe à crête , couverte d'un drap traînant jusqu'à terre ; et sur cette tombe une croix où sont des armes timbrées d'un loup (tête de licorne); le tout de pierre noire polie, sauf es figures des hommes qui sont de marbre blanc. » Une lame de cuivre , attachée à la muraille du côté gauche , contenait la longue épitaphe de Jean de Lannoy ; on l'y faisait ainsi parler lui-même :
Je fus jadis au monde en grand' prospérité , D'honneurs, de biens avois à très-large ptanté , Car je fus serviteur du duc Philippc-le-Bon ; Ce bon seigneur me tint longtemps en sa maison ,
l'un des chevaliers de Tordre du Toison , Dont aux rois et aux princes fus pair et compagnon. En Hollande et Zélande me fit son lieutenant, Pareillement en Frise où je le fus servant Quinze ans ou environ ; puis me fis gouverneur De Lille, Douay, Orchies, dont j'eus tant plus d'honneur ; Puis me fit capitaine et aussi seneschal De toute Gorrechom , office espccial.
En plusieurs ambassades luy pleut moy envoyer, Où grand honneur receus dont Dieu doit mercier. Et assez tosl après du vouloir et bon gré De ce bon duc , mon maître et seigneur redoublé , - Je fus bailly d'Amiens, de par le Roy commis. Dudit Amiens aussi fus capitaine mis, Et tout pareillement de Dourlens et Cité.
Encore veut le Roy, par sa grande bonté , Moy retenir à luy et à sa pension A deux mille bons francs , par an , dont j'eus le don. J'allay en Angleterre de par ces deux seigneurs, Tels pouvoirs me donnèrent qu'oneques ne vis grelgneurs;
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Car seul avois pouvoir de tralcter paix finale Entre les deux royaumes , par grâce espéclale. Le donjon de Lannoy et le chastel aussy, Avecques la chapelle et ceste église icy Je fis en mon temps faire, et la ville aisément, Qui est privilegé moult bien et grandement.
La chapelle de Lys fis faire à mes despens.
J'acquis Rume et Sebourg par eslre dtfigens , , Le château de la Marche , et ville de Fôrcbies , Le Locon et Courcelles , dont j'eus plus seignories. Deux fois fus marié , dont ma femme première Fut dame de Brimeu , seule fille héritière.
Ensemble eusmes deux filles , dont Tune fut donnée Au seigneur de Gaesbecq auquel fut mariée , Et l'autre trespassa en assez josne eage.
Et ma seconde femme que j'eus en mariage De Ligne et Barbançon elle fut fille aisnée ; De huit enfans aussy flsmes nous assemblée.
Et après par envie fortune m'assaillit Mecuidant tout détruire ; mais Dieu y pourveit, Car par vraye vertu et dame vérité , Avec patience d'honneur fut suscité , Et plus que par avant fus partout honoré.
Dieu par sa grâce fasce à mes nuisans pardon , Et un chacun réduise à redevenir boa- Après, moy fleurissant en honneur et en grâce , Après que j'eus vescu une bien longue espace , Le plaisir de mon Dieu , mon juge et créateur, Fut de moy envoyer du monde la douleur ; C'est la mort qui tous mord sans nulluy espargner; Aussy flnay mes jours sans plus pouvoir traigner. En l'an Nostre-Scigneur mil avec quatre cens Et quatre vingt et douze , payay de mort le cens Dix-huit jours en mars. Si requiers humblement A ceux qui cy liront , priant dévotement , 11 leur plaise pour moy à Jésus requérir, Afin qu'à leur prier puisse à grâce venir.
An même lieu fut inhumée Jeanne de Ligne , seconde épouse Jean de Lannoy, morte le 15 mars de l'année suivante. Son épitaphe était ainsi conçue :
Cby gist noble dame de Ligne , En son temps par droite ligne , De Lannoy honorable dame , Qui fan de grâce rendit l'âme Far mort us int de ses destroicts .
Mi\ HIV et nouante trois En mars droit quinze jours passer Pries Dieu pour les trespassez.