CHAPITRE V
Méfaits imputés à Jean de Lannoy par le duc Charles. — Réconciliation ; — Origine de la devise Maugré , Bongrè. — Jean implore la grâce de son oncle ; — il est mis à une nouvelle épreuve ; — est chargé par Maximilien d'Autriche de conclure une "trêve avec Louis XI ; — revêt Maximilien et Philippe-leBeau du collier de la Toison-d'Or; — prépare un traité de neutralité avec les gens de Tournai ; — négocie le traité d'Arras. s
Le seigneur de Lannoy et ses deux oncles étaient à Paris au moment de la bataille de Montlhéry. Tandis qu'on entamait à Conflans les négociations d'un traité , ils mirent tout en œuvre pour faire leur paix avec le Comte ; le Roi s'y employait le plus qu'il pouvait , mais jamais le Comte ne voulut rien entendre de cette matière. Une fois le seigneur de Croy accompagna le Roi jusqu'au logis du Comte ; on lui fit dire qu'il ne revînt plus
Le ressentiment de Charles , devenu duc de Rourgogne par la mort de son père, était encore bien vif en 1468, quand il tint à Bruges son chapitre de la Toison-d'Or. Dans une assemblée préparatoire hors du lieu capitulaire, il exposa les excès auxquels ces trois chevaliers s'étaient portés envers lui du vivant du duc son père. 11 leur imputa d'avoir conspiré contre l'État et contre sa personne, d'avoir voulu se rendre maîtres des places dont ils n'avaient que le gouvernement, de s'être alliés avec les rois de France et d'Angleterre ainsi qu'avec ses autres ennemis , pour mieux réussir dans leurs pernicieux desseins, d'avoir tenu contre sa personne des propos injurieux et diffamatoires , et enfin
1 J. Du Clercq , liv. 5 , chap. xtvm.
d'avoir mis tout en usage pour fomenter la division entre lui et feu son père.
Messieurs de Croy et Jean de Lannoy, surpris de se voir accuser de crimes aussi énormes et ne pouvant obtenir d'être renvoyés devant les chevaliers, leurs confrères, pour être jugés par eux suivat les statuts et ordonnances de Tordre , ne voulurent point laisser décider leur affaire par la voie de la justice ordinaire, ni implorer grâce et miséricorde du Duc, et se déterminèrent à partir de Bruges Le Duc souffrit cependant qu'au chapitre ils fussent représentés par leur écusson et que Toisond'Or allât pour eux à l'offrande*.
La réconciliation eut lieu pourtant ; elle est naïvement racontée dans le Discours de la ville et de l'origine de l'illustre maison de Lannoy, dont voici le précis :
Les amis de Monsieur de Lannoy, étonnés et affligés du départ d'un homme de si grande considération et si utile au public, allèrent trouver le Duc et le supplièrent de révoquer la sentence portée contre l'innocent. Le Duc ordonna de le rappeler. Jean échappant à la surveillance du roi de France qui voulait le retenir, vint se jeter aux pieds de son prince qui l'embrassa et et lui dit . « O Lannoy, vous m'êtes le bien venu; ne vous affligez plus, vous serez satisfait des pertes et dommages que vous avez soufferts. O méchantes langues des hommes qui ont tâché, par leur malice, de changer mon affection en haine ! Levezvous, le plus fidèle des hommes, égayez-vous de votre retour qui nous est agréable. » Jean fut pénétré des bontés du Duc, «t attribuant tous ses malheurs à la pension qu'il avait acceptée du roi de France, bien que ce fût du consentement du duc Philippe, il s'engagea à y renoncer, et obtint de retourner à Lannoy.
l Histoiredcla Toison-dOr, par M. do Reijfenberpr, p. 4,^ et 46 & Cha6tellain , chap. ccxciu et coxetv.
« Depuis son retour les valets dudit seigneur portaient sur leurs manteaux ces mots : Mauqré, Bongré, d'où le proverbe en est venu en usage. »
Au chapitre de 1473 , tenu à Valenciennes , Jean de Lannoy supplia le Souverain , comme il lui avait plu de pardonner à feu M. de Chimay, et à lui , remontrant, les sujets de mécontentement qu'ils lui avaient donnés , de vouloir bien , eu égard au grand âge de M. de Croy, accorder à celui-ci la même grâce. Le Souverain répondit que la bonne conduite que MM. de Chimay et de Lannoy avaient tenue après leur disgrâce, et les grands services qu'ils lui avaient rendus dans les différentes affaires où ils avaient été employés par la suite, leur avait mérité le pardon de leur faute et le recouvrement de ses bonnes grâces ; mais que M. de Croy , au lieu de rentrer dans son devoir à l'exemple de ses complices , était constamment resté attaché au parti ennemi , manquant ainsi de gratitude pour tous les bienfaits qu'il avouait avoir reçu de la maison de Bourgogne. Néanmoins le Duc , prenant égard au grand âge de M. de Croy, et voulant user envers lui de clémence , tint son affaire en surséance, moyennant la promesse que lui lit ce chevalier de se rendre personnellement devant lui ou devant sa justice, ainsi qu'au chapitre de l'ordre toutes etquantes fois qu'il en serait requis
Quant à Jean de Lannoy, sa fidélité fut encore mise à l'épreuve quelques années plus tard.
La mort de Charles Le Téméraire, tué au siège de Nancy, ayant laissé sans protection et sans défense Marie de Bourgogne, unique héritière, à 19 ans, des vastes domaines de sa maison , Louis XI éleva des prétentions sur diverses parties de cette succession , envahit la Bourgogne , la Picardie et l'Artois , et fit entrer par ruse une garnison française à Tournai.
1 Histoire de Vordre de la Toison-d'Or, par M. de ReiifenJberg, p.
Jean Nicolay, commissaire de la cour spirituelle, a laissé sous le titre de Kalendrier des guerres de Tournai/ ' , la relation quotidienne des courses , désastres et pillages exercés dans le pays par la garnison de Tournai. On peut y voir combien de ravages désolèrent les environs de Lannoy , et combien de fois cette ville dut son salut à ses fortifications.
Les résistances que le Roi rencontra partout, lui firent regretter d'avoir négligé le mariage du Dauphin et de Marie, auquel il . s'était d'abord arrêté comme au moyen le plus efficace pour joindre à ses États ceux de la duchesse de Bourgogne. Ses hostilités avaient rendu toutes négociations désormais difficiles ; il n'en voulut pas moins tenter un dernier effort dans le conseil de la Duchesse par le moyen du seigneur de Lannoy qui l'avait autrefois si bien servi , et envoya à Tournai des émissaires avec ordre de s'aboucher avec ce seigneur.
« Ils diront au seigneur de Lannoy, portaient les instructions, que le Roi est averti du bon vouloir qu'il a de lui faire service à l'apaisement des différends entre lui et Mlle, de Bourgogne , qu'il l'en remercie et le prie de continuer à s'employer autant qu'il lui sera possible, comme il sait qu'il faut le faire. Le Roi en sera tellement reconnaissant que le sieur de Lannoy et ceux qui, par sou moyen , s'en mêleront peuvent tenir leur peine pour bien employée. Ils lui offriront tels états et offices qu'il voudra demander avec une bonne et grosse pension. Ils lui diront que le désir du Roi a toujours été de faire l'alliance de M. le Dauphin et de Mademoiselle de Bourgogne, et par ce moyen de protéger elle et toutes ses seigneuries comme son propre royaume; car il a toujours aimé la maison de Bourgogne plus que nulle autre , et le plus grand service qu'on pût lui rendre serait que le mariage se fîl Si la chose ne se peul conduire de cette façon
1 Publié en 1S54, par M. Hennebert , dans les Mémoires de la Société historique et littéraire de Tournai , t. II.
que le sieur de Lannoy trouve moyen de gagner M. de
Gueldre , et si ledit de Lannoy connaît quelques autre?
personnages qu'il puisse gagner au Roi , il peut se faire fort que
le Roi les recueillera à son service 1 »
L'histoire ne dit pas comment Jean de Lannoy accueillit les ouvertures séduisantes du Roi , mais sa conduite ultérieure donne tout lieu de croire qu'il sortit à son honneur de cette nouvelle épreuve. Dans tous les cas, il était trop tard ; l'alliance française ne comptait plus que peu de partisans parmi les gens de Flandre , qui voulaient pour la jeune princesse un époux capable de défendre ses États , et non un enfant tel qu'était le Dauphin. Son mariage déjà préparé par le feu Duc , avec l'archiduc d'Autriche , Maximilien , fils de l'empereur Frédéric III , fut célébré le 19 août 1477.
Louis XI voyant bien que la venue de l'Archiduc avait relevé le courage et les espérances des Flamands , offrit d'envoyer à Lens des ambassadeurs qui, en effet, s'y trouvèrent bientôt après avec le sire de Lannoy et quelques autres conseillers du Duc. Une trêve fut conclue le 18 septembre pour dix jours, puis elle fut prolongée sans terme fixe B .
On pressa l'Archiduc de relever Tordre de la Toison d'Or, de peur que Louis XI nele considérât comme dévolu à sa puissance au même titre que le duché de Bourgogne, l.a cérémonie eut heu le 30 avril 1478 , dans l'église de Saint-Sauveur à Bruges , où M. de Lannoy, doyen de l'ordre, passa le collier à Maximilien 3 . Trois ans plus tard , c'était le jeune fils de Maximilien , Phiiippe-le-Beau, que Jean de Lannoy revêtait du collier*.
1 Preuvei de Commines, III, p. 515. — Hist. de Flandre, par Kervyn de Leltenhove , t. V, p. 269. — De Barante , Hist. des ducs de Bourgogne, V édit., t. XI, p. 97.
2 De Barante, Hist. des ducs de Bourgogne, t. XI, p. 121. 8 Chroniques de Jean Molinet , collection Buchon , ch. u
4 lbid., chap. txxxiv. — De Reiffenberg, p. 118.
Tandis qu'on célébrait ces fêtes à Bruges, le Roi s'emparait de Condé où commandait un fidèle et loyal chevalier, le sire de Maingoval , frère du seigneur de Lannoy ; mais ce fut là le terme des exploits de Louis XI. Maximli en assemblait une forte armée à Mons où parmi beaucoup d'autres seigneurs qui avaient repris courage et répondu à son appel , se retrouve notre Jean de Lannoy On reconquit successivement les places enlevées par les Français, elle Roi fut même obligé de retirer les troupes qu'il avait à Tournai, bien que cette ville fût du royaume. Les gens de Tournai conclurent en leur propre nom , avec Maximilien un traité de neutralité préparé par le seigneur de Lannoy, en juin 1478* — La lutte durait encore quand la princesse Marie mourut à Bruges, d'une chute de cheval, étant à la chasse au héron , le 27 mars 1482.
Les Français prirent occasion de cet événement pour faire irruption dans la châtellenie de Lille. Deux fortes troupes qu'on évaluait de quatorze à quinze mille hommes s'avancèrent dans le pays de Flandre, se dirigeant l'une du côté de Lannoy, de Fiers et de Roubaix , l'autre vers Marquette et Wambrechies. Toutes deux se rencontrèrent à Tourcoing et en firent le centre de leurs déprédations. L'abbaye de Marquette fut entièrement dévastée; neuf à dix gros villages furent pillés et ravagés *\ Enfin le traité d'Arras , dont le seigneur de Lannoy fut l'un des négociateurs 4 , rétablit la paix le 25 décembre 1482. On abandonna l'Artois et ta Bourgogne à Louis XI, qui renonça à toute prétention sur Lille , Douai et Orchies.
1 De Barante , t. XI , p. 210.
2 Mémoires de la Société historique île '/'ottrnai . t II, p. 305 h 316, et t, III , p. H2 à 184.
3 Relation des Etats généraux de 1482, par Go«1k rJ , dans le Bulletin de la Commission d'histoire, 1860. — Histoire de Jfattrelos , par le R. P. Alexandre Pruvost. Tourcoing, J. Mathon , 1865, p. 150.
4 Molinet, chap. xc. — Preuves de Commines, édit. Godefroj, p. 96, '250, 272, 810, 830.