‹ Précis de l'histoire des doctrines économiques, dans leurs rapports avec les faits et avec les institutionsChapitre 15 sur 59 · I.IVHK II. CIIAl'ITHK FI · texte numérisé non relu

I.IVHK II. CIIAl'ITHK FI

parolo ! Le mien, dis-tu ? rjirest-ce donc ? de (jual endroit inconnu l'as-tu apporté dans ce monde ? Lorsque lu es venu à la lumière, lorsque tu es sorti du sein de ta mère, quelle richesse as tu apportée avec toi (1) ? » 11 laul d'ailleurs Taire la part de l'emphase oratoire dans ces déclarations. Aucun des Pères de l'Eglise n'est communiste ; ilir ont seulement voulu proclamer l'obljoation de l'aumône pour le riche et le droit h l'existence pour le pauvre. Ce premier courant d'opinion est représenté principalement par Tertullien, saint Jérôme, saint Ambroise, etc. (2).

D'autres, tout en rappelant aux fidèles que Ihomme est icibas pour travailler à son salut éternel, se sont montrés plus conciliants à l'égard de ses besoins et désirs matériels et, par suite, ont tenu un langage plus modéré à l'égard <le la richesse. Jésus n'était-il pas l'ami de publicains notoires, comme Lazare, Zachée, Matthieu ? S'il avait chassé les vendeurs du Temple, n'était-ce pas à raison de la sainteté du lieu, poui- un molif de haute convenance ? S'il leur avait reproché de transformer une maison de prières en une caverne de voleurs, n'est-il pas vrai que le reproche s'adressait aux personnes et non à la profession ? Le négoce n'implique pas nécessairement le mensonge et la fraude. Enfin, puisque le Christ ordonnait la charité, il admettait par là même qu'il y eût des riclies. L'obligation stricte de la charité, correctif et conséquence nécessaire de la propriété individuelle et de l'inégalité des conditions ; la modération dans la recherche do la richesse qui n'est pas la fin suprême de l'homme ; la probité commerciale ; l'illégitimité de l'intérêt dans les prêts faits aux pauvres parce qu'alors le prêt est commandé par la charité, telle est, en somme, la doctrine qui se dégageait de l'enseignement des Pères de l'Eglise, lors(jue le dépouillant des violences de langage, nécessaires pour frapper l'esprit de la foule, on le ramenait à des formules simplement didactiques. Le groupe modéré est

(1) Saint AmJDroise, cité dans le Corpuii Jiiri^ Cnnoniri, Décret I, Distinct, xlyii, c. 8.

(2j V. Ster/a, // xnri.-ilifinin c i p;ulri flclla f^liirx;!^ \H9'.\.

représenté par saint Clément et saint Aug-ustin. Parmi les Pères de l'Eglise, ce fut ce dernier qui exerça la plus grande autorité durant le moyen Age.

C'est qu'aussi un esprit nouveau était né du développement économique des nations; l'idéal ascétique risquait de se trouver en contradiction avec Pinq^érieuse nécessité du progrès matériel. Le plus grand penseur de l'époque, saint Thomas, était le sujet d'un prince, Frédéric II, (pii fut comme le Colbert du royaume de Naples (1) ; son pays, l'Italie, lui offrait le spectacle de cités tlorissantes, Naples, Gènes, Venise, Florence, où l'industrie, le commerce et la finance étaient parvenus à un développement qui ne fut atteint ({ue trois siècles plus tard dans les autres Etats de l'Europe occidentale. Chez lui l'esprit nouveau est en lutte avec l'esprit ancien et le Docteur Angélique s'efforce de les concilier.

La fin de l'homme, dit-il, est le bonheur parfait ; et le bonheur parfait ne peut consister dans la richesse. Les richesses, comme l'a remarqué Aristote, sont de deux sortes : les unes sont naturelles, les autres sont artificielles. Les remières consistent dans les biens qui servent directement à la satisfaction de nos besoins: tels sont les aliments, les vêtements, les habitations, etc. Les biens ne sont que des moyens de pourvoir à l'existence de riiomme ; les moyens ne peuvent être la lin suprême. Dans l'ordre naturel, ils sont inférieurs à l'homme et faits pour l'homme. Ouaut aux richesses artificielles, ce sont celles qui, comme la monnaie, servent uniquement à acquérir les richesses naturelles; elles ne peuvent donc pas, elles non plus, constituer la fin de l'homme. Donc le bonheur parfait, qui est la fin de l'homme, ne peut pas consister dans la richesse (2).

En outre, le souverain bien doit être tel (|ue plus on le possède, plus on l'aime et plus on méprise le reste. Or la possession des richesses engendre la satiété, le dégoût de ce que l'on possède et le désir de ce que l'on ne possède pas ('î). Le bonheur

(1) V. Alljerto de Veccliio, La lor/islnzinnr di Frcdrvico II, 1874 ; Iliiillard-BréoIles, Ilistoria cliploinaiica Frcderici Secundi., dSÎKI.

(2) S. Thomas, Sumnui, I' II», quaest. 2 (Edit. Coloo-no, 1639, II,

3 S. Tliomas, iJiid., Ad terlinm.

72 LIVKl' II. CHAPITRE II

parfait ne peut se trouver que dans la contemplation de Dieu ; lui seul peut apaiser notre soifd'infini, lui seul est le souverain bien. Les richesses ne sont môme pas un moyen nécessaire pour la jouissance de ce bonheur pariait (1).

Mais ce bonheur parlait ne peut être réalisé ici-bas. Il existe par contre sur cette terre un bonheur impariait. Pour l'obtenir les biens matériels nous sont nécessaires; car ce sont des instruments indispensables à notre corps pour la pratique de la vertu, soit contemplative soit active, dont il dérive (2). Le désir des richesses est donc légitime ; mais la richesse, n'étant pas une fin en soi, ne doit pas être recherchée pour elle-même.

Ce n'est cependant pas que la fortune d'un individu doive se réduire à ce qui lui est strictement indispensable pour subsister lui et sa famille. C'est là seulement un minimum intangible, auquel le chef de famille n'a pas le droit, en principe, de porter atteinte, même pour faire laumône. Possède-t-on plus que ce minimum physique? La charité ne devient pas encore obligatoire si l'on est seulement assez riche pour soutenir son rang, formule assurément très élastique. L'aumône est alors simplement conseillée ; elle est in consilio ; encore n'a-ton pas le droit, sauf en quelques cas exceptionnels, de diminuer, par des aumônes excessives, la dignité de sa famille. Nul lus enim inconvenienter vivere débet. — C'est seulement si l'on possède plus qu'il n'est nécessaire pour vivre suivant sa condition que l'on a du superflu ; alors seulement la charité est un devoir strict, elle est in pneceplo, et encore uniquement à l'égard du pauvre qui se trouve dans la plus extrême nécessité (3).

En somme, si l'individu observe la double condition de ne pas rechercher les biens temporels pour eux-mêmes et de faire l'aumône, l'on ne voit guère qu'une limite soit apportée à son droit de s'enrichir.

(1) S. Tliomas, Siimiiia, 1» II«, qutest. IV, art. 7 (Edit. Cologne, 1639, II, p. 18).

(2) S. Thomas, ibid.

(3) S. Thomas, Siimma, lia Hœ , qua-sl. XXXII, art. l\ et 6 (Edit. Cologne, 1G39, III, p. 110 et 117).

Ouanl ù roslime que l'on doit avoir pour les divers modes d'acquisition de la richesse, nous avons déjà dit que le chrislianisme avait réhabilité le travail de l'artisan. Saint Thomas a cru devoir concéder à la tradition que le négoce, considéré en luimême, comporte quelque chose de honteux : quamdam liirpilndinem, mais, ajoute-t-il, en tant qu'il ne se propose pas forcément une fin honnête ou nécessaire. Cette tiirpiludo est donc purement négative ; elle est due non à un vice, mais à l'absence d'objet nécessairement méritoire. Le Docteur Angélique continue en disant que le gain, but du négoce, bien qu'en lui-même il ne comporte rien dhonnête ni de nécessau'e, ne comporte cependant non plus rien de vicieux ou de contraire à la vertu (1). Si le gain, considéré en lui-même, n'a rien de blâmable, comment concevoir que le négoce, considéré en lui-même, comporte (/uamdam turpitudinem et comment s'expliquer que juste viliiperatur? 11 y a là entre le négoce et le gain une distinction insaisissable. Ici encore, l'esprit nouveau est en lutte avec l'espril ancien, et saint Thomas essaie de résoudre l'antinomie par la dialectique. Mais l'on peut dire qu'en fait l'ancienne conception a vécu.

(1) S. Thomas, Siwima, II» II?, qiuest. LXXVII, art. 4 (Eclit. Cologne, 1639, III, p. 2.36).

CMAPITHE 111

CAnACTKP.I'S C.ÉSÉnWX RT SOURCES DES DOCTRINES ÉCONOMIOIJES AU MOYEN AGE.

Au moyen âge, les doctrines économiques ne se présenlenl encore qu'à Télat fragmentaire ; et, si Von excepte la question de la Monnaie qui fut étudiée à titre principal dans divers Traités ou Mémoires, elles ne jouent toujours le rôle que de doctrines auxiliaires. On les renconire soit chez les juristes où elles serveni ;i expliquer certaines règles de droit, soit surtout chez les théologiens où elles servent d'arguments à l'appui de certaines règles de morale, non plus de morale sociale, comme dans ranticpiité. mais de morale individuelle. C'est principalement dans les écrits des docteurs scolastiques qu'il faut chercher l'expression de la pensée économique de l'époque. Nous n'avons pas d'ailleurs à analyser leur morale économique tout entière, mais seulement à en extraire les doctrines économiques qu'elle renferme

Presque toutes sont contenues dans cette partie de la morale théologique qui traite de la justice commutative. Les docteurs les étudient suivant la méthode de l'analyse dialectique Ce sont, pour la majeure partie, des théories abstraites; quelques-unes cependant rentrent dans le domaine de la politique économique. Les principales ont trait à la Propriété, à V Intérêt de l'argent, au Profit i'ommercidLh la V(deur. ;i la Fi.rdliim des j>ri.r par l'Etal.

Page 1