CHAPITRE II
Le moyen Age (celui des xiii'', xiV' el xv° siècles) hérita de deux glandes traditions : la tradition antique et la tradition chrétienne.
La tradition antique lui apportait le néo-platonisme de lEcole d'Alexandrie ; l'arislotélismc (jui fut porté à la connaissance de l'Occident latin soit par des traductions directes soit par des commentajres arabes, notamment ceux dAverroès et dAvicenne ; elle lui apportait enfin, par l'intermédiaire des glossateurs, la littérature juridique de l'Empire romain. L'influence d'Aristote fut prépondérante.
La tradition chrétienne était représentée par les Livres saints et par les écrits des Pères de l'Eglise. Dans l'ordre économique, elle contredisait formellement la tradition de l'antiquité en un point : le travail manuel de l'ouvrier ou de l'artisan était relevé du mépris dans lequel l'avaient tenu les penseurs de la Grèce et de Rome; le Christ était fils d'un charpentier et avait ouvré de ses mains dans son enfance. Elle ne réhabilitait pas le commerce d'une manière aussi évidente : l'on rappelait sans cesse l'épisode des vendeurs chassés du Temple par Jésus (1) ; ne pouvait-on pas croire que le Christ avait pareillement condamné le commerce d'argent en disant : Miilmim date, ni/iil inde sperantes (2) ? Enfin, la doctrine de Jésus pouvait paraître fortement empreinte d'ascétisme. Mon royaume n'est pas de ce monde, dit-il ; à Marthe mécontente de ce que sa sœur, absorbée par l'adoration du Maître, ne l'aide pas dans les soins du ménage, il fait ce reproche : « Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et tourmentez
(1) Evang, selon saint Jean, ii, 14-16. j
(2) Evang. selon saint Luc, vi, 35, 1
pour I)ien des choses ; or, une seule est nécessaii-e (1). ;> A ceux qui (lisent : Oue mangerons-nous? que boirons-nous? do quoi nous vèlirons-nous ? il déclare que ce sont les païens ([ui s'in- (piiètent de toutes ces choses : « Regardez les oiseaux de l'air, ils ne sèment ni n'amassent rien dans des greniers et votre Père céleste les nourrit. Nêtes-vous pas beaucoup plus excellents qu'eux? Et lequel d'entre vous pourrait par son souci ajouter une coudée à sa taille? Et pour ce qui est du vêtement, pour(juoi (Hes-vous en souci? Apprenez comment les lys des champs croissent. Ils ne sèment ni ne lilent. Cependant je vous déclare que Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si donc Dieu revêt ainsi l'herbe des champs qui est aujourd'hui et demain sera jetée au feu, ne vous revôtira-t-il pas, ô gens de peu de foi? Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. Ne soyez donc pas en souci pour le lendemain... A chaque jour suftit sa peine (2). » Le Christ, d'autre part, prêchait la charité et déclarait qu'il sera tenu compte au ciel d'un verre d'eau donné en son nom (.")) ; il avait glorifié le pauvre (4) et affirmé qu'il était plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'au riche d'entrer dans le royaume des cieux (5).
Dans la littérature des Pères de l'Eglise un double courant s'était manifesté. Les uns avaient flagellé sans merci l'usure, le négoce (ils s'étaient fait l'écho du préjugé populaire suivant lequel nul ne gagne que l'autre ne perde ) ; et, k prêcher avec une éloquence passionnée le mépris des richesses et la charité, ils en étaient arrivés à des invectives singulièrement dangereuses pour le principe de la propriété individuelle. A celui qui s'excuse de son manque de générosité en disant : « Où est l'injustice, si je conserve avec soin ce qui est mien, pourvu que je n'envahisse pas le bien d'autrui ? » saint Ambroise réplique : « Honteuse
(1) S. Jean, xvni, 3G.
(2) S. Matthieu, ch. vi ; S. I,uc, \ii, 22 et suiv. (.3) S. Matthieu, ch. x, 42.
(4) S. Matthieu, v, 3 ; S. Luc, vi, 20. (.^) S. Luc, XIX, 2"i.