DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES. — DIVISIONS DE CE TRAVAIL. BIBLIOGRAPHIE
L'Économie politique envisagée comme un corps de doctrines indépendantes et systématiquement coordonnées, est de formation assez récente. Jusqu'au xvi" siècle, l'on ne trouve, en dehors des doctrines monétaires, qu'un petit nombre de théories économiques exposées par des moralistes et par des juristes, à titre de doctrines auxiliaires ; jusqu'aux Physiocrates, ces théories, même après s'être émancipées et séparées de la morale et de la science politique (1), demeurent fragmentaires, elles n'essaient pas d'embrasser, dans une synthèse logiquement construite, l'ensemble des phénomènes économiques.
Bien des fois l'on s'est posé la question — assez oiseuse, à notre sens, et difficile à résoudre avec certitude — de savoir pourquoi la science économique est si tard venue. L'on donne de ce fait les explications suivantes. Pendant de longs siècles, dit-on, l'accroissement de la richesse a été regardé comme un mal social, or la recherche des causes dont dépend la richesse des nations
(1) Nous verrons que les Physiocrates ont traité parallèlement, et sous des rubriques communes, de la science économique et de la science politique. Celle-là n'en est pas moins, chez eux, indépendante de celleci ; la science économique demeure autonome et peut être, par suite, détachée de la science politique aussi facilement qu'une dissertation peut l'être d'une autre dans un Recueil de morceaux divers. Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'il n'y ait pas de points de contact entre l'une et l'autre.
ne pouvait naître que du désir d'augmenter la production de cette richesse, de même que la géométrie a dû naître du besoin de mesurer les surfaces et les volumes. Cette explication est insuffisante. Les philosophes de l'antiquité grecque se sont sans doute montrés hostiles au progrès économique, mais, sur cepoint, ils essayèrent de réagir contre le sentiment commun ; l'opinion contraire était celle non seulement du vulgaire, mais encore de penseurs tels que Thucydide et Xénophon et d'hommes d'action tels que Périclès. En outre, la doctrine de l'ascétisme social ne fui plus à Rome qu'un thème à exercices de rhétorique ; au moyen âge elle ne reprit qu'une importance doctrinale qu'elle perdit même dans les siècles suivants (1).
On dit encore que le retard de l'avènement de la science économique eut pour cause l'état peu avancé des sciences naturelles ; celle explication satisfait pleinement ceux qui placent l'économie politique dans la dépendance immédiate de la biologie ou même la considèrent comme une branche de celle-ci. En fait, le véritable fondateur de cette science fut un médecin, Ouesnay, et il est sûrque sa théorie de la circulation des richesses, condensée dans son célèbre Tableau Economique comme en une sorte de schéma anatomique, lui fut suggérée par le phénomène de la circulation du sang dans le corps de l'homme et des animaux. Mais la science médicale de Quesnay nuisit peut-être plus qu'elle ne profita à sa science économique et le chef de l'Ecole Physiocratique édifia sa synthèse non à l'aide de notions empruntées aux sciences biologiques, mais à l'aide d'idées puisées dans la philosophie du xvni^ siècle. C'est de la même source que procède le système d'Adam Smith. D'autre part, déclarer qu'au temps de Descartes, par exemple, les sciences naturelles n'étaient pas encore assez avancées pour que l'économie politique fût possible, n'est-ce pas
(1) Nous ferons remarquer que l'on peut considérer les travaux manuels et le petit commerce comme indignes d'un homme libre, comme devant être réservés aux esclaves et cependant être partisan du développement de la richesse nationale. Les deux questions nous paraissent élio entièrement distinctes l'une de l'autre.
se contenter d'une simple hypothèse ? Peut-on même l'affirmer pour l'époque d'Aristote ?
Ce que, peiil-êlre, il est plus exact de dire, c'est que Tesprit humain ne pouvait aborder tous les ordres de sciences à la fois et que naturellement il est allé au plus pressé. Sans doute, des problèmes économiques ont, de bonne heure, surgi devant lui, mais peut-être n'étaient-ils pas les plus urgents. Peut-être les questions d'organisation politique et sociale furent-elles celles qui réclamèrent le plus impérieusement une solution immédiate ; peut-être est-ce seulement vers le xvi" siècle de notre ère, que les questions économiques devinrent des questions d'actualité, à raison de leur importance absolue et relative ; absolue parce l'appareil économique se développa et se compliqua énormément ; relative parce que la Science politique et la Science juridique étaient alors constituées et en possession d'un domaine considérable. Et si, lorsque l'on commença à étudier les phénomènes économiques pour eux-mêmes, l'on n'arriva pas du premier coup à les saisir dans leur ensemble, il ne faut pas s'en étonner; dans tous les ordres de connaissances, c'est seulement par degrés et à la suite de longs tâtonnements que l'esprit humain s'élève aux idées générales, même à celles qui, par la suite, paraissent être d'une simplicité élémentaire.
Nous nous abstiendrons complètement de rechercher pourquoi telle ou telle notion particulière est restée inconnue de telle ou telle époque. L'on peut énoncer avec quelque certitude les raisons pour lesquelles l'attention des publicistes ayant été attirée, à un moment donné, sur certains phénomènes, telle ou telle doctrine est apparue ; mais à la question de savoir à quoi est due l'ignorance, à une certaine date, de telle théorie spéciale, la réponse ne peut être, le plus souvent, que tout à fait conjecturale. Nous n'avons même pas toutes les données du problème. Nous ne sommes pas sûrs de posséder toute la littérature économique du passé, notamment de l'antiquité grecque : Aristote, par exemple, avait écrit Sur la Richesse un ouvrage qui est entièrement perdu : nous ne savons pas ce qu'il contenait.
Avant la constitution de la science et même après, dans les
ouvrages qui n'onl pas pour objet un exposé dogmatique de loul ou partie de celte science, les doctrines n'ont pas toujours une individualité très caractérisée. Quel est donc le critérium qui nous permettra de les reconnaître? Suivant nous, une doctrine est un raisonnement ou un ensemble de raisonnements logiquement enchaînés tendant à donner Texplicalion d'un fait. La simple constatation de ce lait ne constitue pas une doctrine. Lorsque le jurisconsulte romain Paul nous dit que les olives ne se vendent pas le même prix à Rome et en Espagne, dans les années de disette et dans les années d'abondance, il n'énonce pas et il ne songe pas à énoncer une doctrine sur la valeur. Il suit de là qu'une doctrine est essentiellement un ensemble d'idées conscientes. Assurément l'on a appliqué certains principes économiques bien 'avant qu'il y eût des théories d'économie politique. Les jurisconsultes et le préteur romains ont pu fixer les règles juridiques du cautionnement, du gage et de l'hypothèque sans posséder une théorie économique du crédit ; mais une institution empiriquement constituée n'est pas la preuve de l'existence d'une doctrine. L'on a de même parlé bien avant qu'il y eût une grammaire et beaucoup parlent encore sans connaître les règles du langage ; qui donc s'aviserait d'aller chercher des doctrines grammaticales dans la prose que M. Jourdain faisait, sa/25 le savoir?
Il existe encore, à l'heure actuelle, certains doutes sur les limites qu'il convient d'assigner au domaine de l'économie politique, et par suite, l'on peut, dans certains cas, se demander si telle doctrine doit être considérée comme économique ou si elle n'appartient pas plutôt à telle science voisine. Nous ne pouvons discuter ici cette question ; nous ne pouvons que renvoyer, sur ce point, aux traités généraux d'Economie politique. Nous donnerons seulement notre opinion. Nous regardons comme économiques : 1 Mes doctrines qui ont la prétention d'expliquer les phénomènes relatifs à la production, la circulation et la répartition des richesses, dans une société particulière ou dans les sociétés en général ; 2" les doctrines de politique économique ou d'art social, mais seulement en tant quelles se fondent sur des
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principes, vrais ou faux, empruntés à la première caLégorie de doctrines que nous venons de citer. Aussi nous ne parlerons du socialisme qu'au moment où nous aborderons l'époque moderne, parce que c'est seulement dans cette période que le socialisme a émis la prétention de se constituer sur des principes scientifiques. Si nous rappelons les systèmes socialistes antérieurs, ce sera seulement pour illuslrer le socialisme moderne et indiquer sa généalogie.
Les doctrines économiques présentent une physionomie très différente suivant les époques et les auteurs. Elles ont varié, sous la triple influence du milieu économique et social, du milieu intellectuel général et de certaines individualités puissantes.
1" Action du milieu économique et social. — Le milieu économique influe sur les doctrines de plusieurs manières, a) Il fait surgir certaines questions ; il se produit des crises ou simplement des transformations qui contraignent l'attention des penseurs; il en résulte que certaines théories sont plus étudiées à telle époque qu'à telle autre, b) Le milieu économique et social ne fournit pas seulement la matière première des doctrines économiques ; il contribue ou peut contribuer à leur imprimer une certaine forme, une certaine physionomie générale, et certaines tendances. L'on ne peut comprendre, par exemple, la signification de la Doctrine mercantiliste si Ton ne sait que son apparition a coïncidé avec un extraordinaire développement tle l'industrie et du commerce, avec le triomphe politique de la bourgeoisie industrielle, marchande et financière, avec le réveil du sentiment national incarné par la Royauté. Les modifications du milieu économique et social provoquent la découverte de certaines vérités en mettant en évidence des rapports de causalité jusqu'alors plongés dans l'ombre ; parfois aussi elles engendrent des erreurs parce que l'on est tenté de regarder comme le dernier terme du progrès certaines institutions, certains modes d'organisation économique, qui ne sont que des « catégories historiques » passagères. c) Mais si la pensée subit l'empreinte du milieu dans lequel elle puise les éléments de ses opérations et au sein duquel elle élabore
ses conceptions, elle n'est pas nécessairement asservie par lui. Le milieu peut provoquer une adaptation ou bien, au contraire, une révolte de la pensée. C'est du triomphe du Mercanlilismo, par exemple, qu'est née la réaction libérale du xvni° siècle,
2° Acliondu milieu inlellecluel général . — Suivant l'idée que l'on se lait de la nature et de la fin de l'homme l'on est porté à envisager les phénomènes économiques sous un certain angle ; c'est ce que nous constaterons, par exemple, dans l'antiquité grecque. De même, suivant l'idée que l'on se fait du monde en général, la conception que l'on a de l'Economie politique se modifie ; nous verrons quelles transformations cette science a subi, chez certaines écoles au xix* siècle, par suite de la substitution de la notion d'évolution à celle d'un ordre Providentiel, fixe et préétabli. — De même encore, suivant l'idée que l'on se fait du rôle de l'Etat, la politique économique que l'on préconise peut être très différente. Bien des mesures que nous considérerions aujourd'hui comme extraordinaires et qui nous feraient crier au socialisme d'Etat ont paru pendant longtemps très naturelles parce que, suivant l'opinion commune, le législateur en les édictant n'était pas sorti des limites de ses attributions essentielles. Etc.
3° Influence des individualités. — La pensée étant maîtresse d'elle-même, il s'ensuit qu'une doctrine, une fois surgie du milieu des faits et suscitée par eux, est susceptible d'un développement ultérieur interne, purement logique, entièrement indépendant du milieu. La pensée dépasse alors les faits, elle les domine, bien mieux elle les détermine. Le milieu, croyons-nous, peut être modifié par une volonté pleinement consciente du but qu'elle poursuit ; à mesure que la science progresse, la pensée cesse de plus en plus d'être conditionnée par le milieu actuel et ambiant , de plus en plus, elle devient de serve dominatrice. Par suite, les doctrines peuvent se modifier et progresser, indépendamment du milieu, sous l'action de la pensée exceptionnellement puissante de certains individus, d'un Quesnay, d'un Adam Smith, etc. Comment les doctrines économiques se sont dégagées des éléments hétérogènes, dans lesquels, à l'origine, elles se trouvaient enveloppées comme en une gangue ; comment, d'abord
éparses et fragmentaires, elles ont fini par se systématiser en une science ; par quelles variations elles ont passé, Ici est l'objet de l'Histoire des Doctrines économiques.
Les considérations qui nous ont amené à celle définition indiquent assez la méthode que nous croyons devoir suivre. L'Histoire des Doctrines économiques est distincte de l'histoire de la philosophie, de l'histoire du droit, de l'histoire de la science politique, etc. Elle est aussi distincte de l'histoire des faits et des institutions économiques. Mais l'histoire de la philosophie, du droit, de la science polilique, etc. et l'histoire économique nous fourniront certaines données, car nous devrons replacer les doctrines économiques dans le milieu économique, social, intellectuel qui les a vues naître. A cette condition seulement nous pourrons les comprendre pleinement et les juger avec équité. L'Histoire des Doctrines économiques est également distincte de l'histoire des économistes ; elle n'est pas une galerie de portraits ; une série de biographies et de monographies d'ouvrages. Les doctrines doivent occuper le premier plan et les individus rester au second. Ce que nous devons décrire, c'est la marche de la pensée économique ; or, la courbe accidentée mais continue de son évolution disparaîtrait si les théories étaient vues simplement comme à travers un kaléidoscope d'auteurs successivement ressuscites. Mais, d'autre part, nous devrons, le cas échéant, rechercher et noter les particularités du tempérament, les qualités maîtresses du talent ou du génie de certains auteurs et montrer l'action par eux exercée sur la transformation des idées. Nous devrons naturellement accorder à leur personnalité une place d'autant plus large que leur originalité aura été plus forte et leur influence plus profonde (1).
L'Histoire des Doctrines ne doit pas être, à notre avis, purement objective. Nous devrons apprécier les théories que nous analyserons. Nous aurons à les juger tout d'abord relativement
(1) Les limites que nous nous somoaes imposées dans ce Précis ne nous permettent pas, et nous le i-egrettons, de donner à la biographie la place que nous aurions voulu lui accorder.
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à l'époque ou elles ont été produites ; c'est là une obligation stricte pour lout historien. Mais, tlans certains cas, et surtout lor/^quc nous nous trouverons en présence de théories abstraites, nous devrons également porter un jugement sur leur valeur absolue. Seulement, la critique dogmatique ne pourra être que sommaire ; elle ne pourra consister que dans un rappel de principes. Sous peine d'interrompre notre course à travers l'histoire par d'interminables arrêts, sous peine de refaire dix fois la dogmatique économique tout entière, nous devrons nous contenter de renvoyer le lecteur aux Traités généraux d'Economie politique.
Cette élude, ainsi comprise et poursuivie suivant la méthode qui vient d'élre esquissée, otTre-t-elle quelque intérêt et quelque utilité ? A celte question Jean-Baptiste Say a excellemment répondu en ces termes : « Toute espèce d'histoire est en droit de flatter la curiosité ; elle apprend à connaître les procédés de l'esprit humain ; une erreur dévoilée empêche qu'on n'y tombe à nouveau ; sa discussion dégage et consolide les fondements d'une vérité ; et enfin, quand les principes d'une science sont encore à quelques égards débattus, son histoire admet des controverses qui répandent du jour sur les points contestés et même sur l'ensemble de la science. Celle-ci n'est parvenue que récemment à un degré de certitude propre à satisfaire les bons esprits ; ce n'est que depuis le commencement de ce siècle qu'on a pu mesurer l'espace qu'elle a parcouru, et sa marche ne saurait être indilïérenle au monde instruit qui entrevoit déjà la haute influence qu'elle est appelée à exercer sur le sort de l'humanité » (1). Nous ne pouvons que nous bornera un commentaire de ces paroles.
Assurément, il est permis de ne pas aimer l'histoire en général ou seulement de ne pas aimer l'histoire des doctrines économiciues. Peut-être ne vous sentez-vous aucune dette de reconnaissance à l'égard du passé ; peut-être n'éprouvez-vous aucune émotion à contempler la série des œuvres enfantées par le génie
(1) J.-B. Say, Cours complcl iFEcon. polit., IX« partie; Hisl , abrégée de l'Econ. polit. (Edil., Bruxelles, 1840, p. S61-562).
humain depuis l'humble et préhistorique époque de la hache de silex taillée ou polie jusqu'aux temps grandioses des machines qui vous émerveillent soit par leur puissance, soit par leur délicatesse et leur précision ; ou bien, peut-être, l'histoire des œuvres matérielles et des actes extérieurs de l'homme vous captivet-elle seule ; peut-être, n'atlachez-vous aucun prix à l'histoire de sa pensée ; peut-être, le spectacle de l'esprit humain cherchant à tâtons, au prix de pénibles efforts et de chutes incessantes, la vérité — la vérité du moment parfois — qu'il vous a léguée, ne présente-t-il aucun intérêt pour vous ; peut-être encore, tandis que l'histoire littéraire, l'histoire de l'art, l'histoire de la pensée philosophique, l'histoire de la pensée juridique, etc., ont le don de retenir votre attention, seule — par une exception tout au moins singulière au premier abord — l'histoire de la pensée économique n'offre-t-elle aucun attrait à votre curiosité ; tout cela se conçoit. Mais les tempéraments sont divers et l'on doit tolérer que ce genre d'études intéresse et passionne d'autres esprits différemment conformés. Voyons si l'on peut en attendre quelque profit.
Admet-on la légitimité de l'histoire des faits et des institutions économiques ? Alors, s'il est vrai que la pensée humaine subit la pression du milieu et réagit sur lui tour à tour, la connaissance des doctrines sera nécessaire à lintelligence des faits, l'on ne pourra se flatter de comprendre ceux-ci si l'on ignore celleslà. Les personnages de l'histoire nous apparaîtront comme des automates si on ne nous les montre pas pensant et raisonnant leurs actes.
De même encore, admet-on la légitimité de l'histoire de la pensée humaine sous ses diverses formes : philosophique, juridique, etc. ? Alors, nous dirons : la pensée est une et l'on ne peut la mutiler. C'est à tort que l'on croit connaître la vie intellectuelle d'une époque si l'on néglige de parti-pris certaines de ses manifestations. Celui-là se trompe qui croit avoir pénétré toute la pensée des xvi'^ et xvu« siècles, s'il ignore la doctrine mercantiliste.
Enfin, l'histoire des doctrines économiques est utile et néces-
saire s'il est vrai que la science et la politique économiques aient droit à une place parmi les divers sujets de recherches qui s'offrent à nos eflbrts. L'on peut tout d'abord donner de cette assertion une preuve en quelque sorte empirique. C'est que, parmi les économistes, môme parmi les purs théoriciens, il n'en est guère à qui il ne soit arrivé, de temps à autre, de faire île l'histoire des doctrines. Mais ils ne l'ont pas toujours fait en parfaite connaissance de cause, il s'est créé des légendes; et peut-être l'histoire des doctrines économiques rencontrera-t-elle quelques résistances précisément parce qu'elle détruira certaines affirmations erronées qui sont comme de vieilles amies dont on ne peut se séparer sans que le cœur se serre.
Mais nous ne saurions nous contenter de cette démonstration indirecte. Nous ignorons s'il est exact que, comme le prétend un grand physiologiste, tout organisme, dans son processus embryogénique. repasse rapidement, en quelques jours ou en quelques semaines, par toutes les transformations subies pendant des centaines de siècles par ses ancêtres, avant l'apparition du type auquel il appartient. Mais ce que nous savons, c'est que pour la formation de l'esprit, pour l'enfantement de l'idée, il ne peut y avoir que profit à suivre cette voie. La découverte d'une vérité par intuition est assez rare (et même alors, l'emploi de la critique historique est nécessaire, comme nous allons le voir, à titre d'instrument de contrôle) ; le plus souvent, une théorie, même suggérée par les faits, s'édifie sur les ruines et, en partie tout au moins, avec les ruines des théories antérieures. Nous avons besoin de connaître les erreurs du passé comme les vérités ou les soi-disant vérités du présent, pour agrandir le champ de nos connaissances.
Il nous est aussi nécessaire, pour avoir une pleine compréhension des vérités ou soi-disant vérités dont nous disposons, de savoir comment elles ont un jour surgi, de reconstituer, en raccourci, l'élaboration dont elles sont issues. Une couleur n'acquiert tout son éclat que superposée à d'autres couleurs. De même, une doctrine ne prend toute sa valeur que mise en opposition avec d'autres doctrines et, avant tout, avec celles dont la désagrégation lui a donné naissance.
Enfin, la critique historique est nécessaire à la véritication de nos théories. Celles-ci doivent, sans doute, être contrôlées par l'observation ; mais, alors même qu'elles ne nous paraissent pas contredites par les laits , alors même qu'elles nous semblent commandées par eux, notre esprit n'aura de quiétude que si nous croyons être sûrs qu'aucune autre doctrine ne donne des mêmes faits une explication plus satisfaisante . L'histoire des doctrines nous habituera aussi à la prudence et à la modestie qui sont les commencements de la sagesse scientifique.
Aussi bien, ce n'est peut-être pas la légitimité de l'histoire des doctrines en elle-même qui sera contestée. Peut-être discutera-t-on seulement sur la date plus ou moins reculée à laquelle il convient de la commencer. A quoi bon, dira-t-on, remonter jusqu'à l'époque des bégaiements et des puérilités? Mais que l'on prenne garde de s'engager dans un engrenage où, le doigt pris, le corps passera tout entier ! L'on nous accordera sans doute d'analyser l'ouvrage d'Adam Smith ? Dans la Richesse des dations, huit longs chapitres (formant plus de 300 pages dans la traduction de la grande collection Guillaumin) sont consacrés à l'exposé et à la critique du Système mercantile ; il y est question de Locke et d'un certain jNIun, auteur d'un livre dont le titre « devint une maxime fondamentale d'économie politique non seulement pour l'Angleterre, mais pour tous les autres pays commerçants )^. Si l'on allait contrôler les dires d'Adam Smith ! L'auteur consacre également un chapitre au système des Physiocrates. « Avec toutes ses imperfections, dit-il, ce système est peut-être de tout ce qu'on a encore publié sur l'économie politique ce qui se rapproche le plus de la vérité et, sous ce rapport, // mérite bien Vattention de tout homme qui désire faire un examen sérieux des principes dune science aussi importante. » Ne serat-on pas tenté de suivre un conseil venu de si haut ? Et puis, si l'on ignore les Physiocrates, est-on sûr de bien comprendre la doctrine d'Adam Smith ou même seulement de saisir toute la portée de la première phrase, bien banale semble-t-il, de son livre : « Le travail annuel d'une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses néces-
saires el commodes à la vie ; el ces choses sont toujours ou le produit immédiat de ce travail ou achetées des autres nations avec ce produit. »
L'on nous passera donc les Physiocrates sans trop de peine vraisemblablement. Mais leurs livres sont remplis de discussions sur le Mercantilisme ! Et puis, Adam Smith qui nous a invité à les lire nous donne également cet avertissement : » Si la branche est trop courbée dans un sens, dit le proverbe, il faut, pour la redresser, la courber tout autant dans le sens contraire. // semble que c'est sur celte maxime triviale que se sont dirigés les philosophes français, auteurs du système qui représente l'agriculture comme Tunique source du revenu et de la richesse d'un pays ; et si, dans le plan de M. de Colbert, l'industrie des villes avait certainement été évaluée trop haut en comparaison de celle des campagnes, aussi, dans leur système, ils paraissent non moins certainement avoir compté celle-ci pour trop peu. ». Serait-il donc vrai que l'on entendra mal la Physiocratie si on ne la met en présence du Colberlisme? Nous rendrons-nous un compte exact des oscillations du pendule si nous ne connaissons pas son point de départ? Ignorant la doctrine mercanliliste, saisirons-nous la portée de la maxime fondamentale de Ouesnay : « La terre est l'unique source des richesses et c'est l'agriculture qui les multiplie. » Pourtant, si l'on nous concède encore le Mercantilisme, si on laisse entre nos mains Bodin, Locke, îMun, Montchrétien, c'en est peut-être bien fini ! Il est très à redouter qu'un lecteur trop critique et trop érudit ne glose le texte de ces auteurs à l'aide de passages pris dans saint Thomas ou dans Aristole !
Et puis, où sont les « erreurs » et les « puérilités » dignes seulement de notre orgueilleux dédain ? Est-ce la Physiocratie dont Adam Smith fut le continuateur et dont il a parlé comme nous savons ? Est-ce le Mercantilisme ? Est ce la Chrématistique d'Aristole? Suivant la juste remarque de notre éminent maître M. Deschamps, le Mercantilisme occupe dans l'histoire l'espace de trois siècles au moins, et voilà que les adeptes de l'Ecole de l'Economie politique nationale, dont nous devons sans doute dire
quelques nîols,reventliquenL les MercanlilisLes comme leurs ancêtres directs ! Voilà, de plus, que la Chrématistique d'Aristote se retrouve au fond du Marxisme lequel fait aussi un certain bruit dans le monde ! Il y a donc vraiment des morts qu'il faut tuer... si on le peut ! Nous croyons, quant à nous, que la pensée ne se perd pas plus que la matière ; aucun effort, si maigre qu'en soit le résultat, si maladroitement qu'aient été gaspillées les forces dépensées pour le produire, n'est jamais tout à fait stérile et c'est là la consolation du travailleur qui peine obscurément dans sa modeste sphère. La vérité est seulement qu'il ne faut accorder à chaque doctrine qu'une place proportionnée à son importance historique ou à sa valeur intrinsèque (1).
Nous devons maintenant dire quelques mots sur les divisions que nous comptons adopter. Deux procédés s'offrent à nous. Le premier consiste à prendre chaque doctrine à part et à la suivre depuis la date de sa naissance jusqu'à l'époque moderne. Des historiques de celte sorte peuvent fournir de très suggestifs préliminaires à des monographies dogmatiques de questions données ; mais, dans une Histoire générale des Doctrines, cette méthode présenterait deux vices absolument rédhibitoires ; elle nous empêcherait de saisir la physionomie générale de chaque époque ; elle nous empêcherait, en outre, de replacer les doctrines dans leur milieu, à moins de recommencer vingt fois les mêmes descriptions.
La seconde méthode est la méthode chronologique. Elle consiste à partager l'histoire en périodes suffisamment étendues dont les points de départ et d'arrivée, forcément arbitraires, doivent cependant être convenablement choisis. C'est elle que nous suivrons en principe. Mais : 1° dans chaque période, nous étudierons non pas toutes les doctrines qui se sont alors produites,
(1) V. sur toutes ces questions : Worms, Rev. intern, de Venseignemenl, t. XXXVI (1898), p. 499 et suiv. ; Deschamps, L'enseignement de 'hist. des doctr. éconoin., etc. dans Rev. intern. de l'enseignement, 15 mars 1900 ; Du pi-ofil que relire un jeune homme de Vhist. des doctr. économ. dans La Réforme Sociale, !'"'■' octobre 1902 ; Trucliy, Vhist. des doctr. économ. dans les facultés de droit, dans Rev. intern. de renseignement, t. XL (1900), p. 65 et suiv.
mais seulement celles qui sont les caractéristiques de l'époque et celles qui ont pris, à ce moment, un développememt doctrinal d'une réelle importance ; 2° nous n'entendons pas nous emprisonner dans des compartiments hermétiquement clos ; nous ne nous interdisons pas de franchir parfois les limites de la période dans laquelle nous aurons rencontré une doctrine, afin de montrer les ramifications immédiates de cette doctrine et d'aller poser, dans la période suivante, des jalons aux points où nous la retrouverons par la suite. Si même nous ne devons plus la rencontrer sur notre chemin, nous pousserons rapidement notre excursion jusqu'à l'époque actuelle. 3° Inversement, abordant une doctrine dans une période donnée, nous remonterons parfois en arrière afin de rechercher dans la période antérieure ses antécédents jusqu'alors passés sous silence en raison de leur état embryonnaire. Sous le bénéfice de ces observations, voici quelles seront les grandes divisions de ce travail :
Livre I. — Les Doctrines économiques dans la Grèce antique. Livre II. — Les Doctrines économiques au moyen âge (xui''xvi*' siècles).
Livre III. — Les Doctrines économiques dans la période du xvi'= siècle aux Physiocrates (1500-1760 environ).
Livre IV. — Les Doctrines économiques des Physiocrates et d'Adam Smith.
Livre V. — Les Doctrines économiques dans la première moitié du xix« siècle.
Livre VI. — Les Doctrines économiques dans la seconde moitié du xix= siècle étudiées seulement: 1° au point de vue de la méthode : 2° au point de vue des tendances.
Le livre VII sera réservé à l'élude du Socialisme.