‹ Précis de l'histoire des doctrines économiques, dans leurs rapports avec les faits et avec les institutionsChapitre 8 sur 59 · LES DOCTRINES ÉCONOMIQUES DANS L'ANTIQUITÉ GRECQUE · texte numérisé non relu

LES DOCTRINES ÉCONOMIQUES DANS L'ANTIQUITÉ GRECQUE

LE MILIEU ÉCOA'OMIOUE ET SOCIAL (1).

A l'époque homérique, les peuples grecs vivaient de l'agricullure, principalement de l'élevage, et pratiquaient un régime d'économie domestique : la famille, groupe d'ailleurs nombreux, produisait à peu près tout ce qu'elle consomraait.Mêrae dans les maisons royales, le chef de famille, sa femme, ses fils et ses fdles travaillaient de leurs mains. Ulysse avait construit les murs de sa chambre, et s'était confectionné un lit richement décoré ; Nausicaa allait laver son linge à la rivière. Des esclaves les secondaient : ceux du sexe mâle étaient employés aux travaux agricoles ; les esclaves femmes, plus nombreuses que les précé-

(1) V. Du Mesnil-Marigny, Hist. de VEcon. polit, des anciens peuples, 1872, 3^ édiL, 1878 ; Bœckh, Die Slaafshaushallung dev Athenei-, 1817, 2" édit., 18o0, Trad. fi\ Econ. polit, des Athéniens, 1828; Blanqui, Hist. de VEcon. polit., 4^ édit., 1860, t. I, ch. i-iv; Wiskemann, Die antike Landwirtschaft, etc., 1859; Guiraud. La propriété foncière en Grèce, 1893 ; La Main-d'œuvre industrielle en Grèce, 1900 ; L'évolution du travail dans l'ancienne Grèce, dans Rev. des Deux-Mondes, l*^'' février 1902 (V. t. VIII, p. 621 et suiv.) ; Francotte, L'industrie dans la Grèce, ancienne, 1900-1901 ; Pestalozza,La vita. economica Ateniese delta fine d et

dénis, (Haient occupées à moudre le blé, cuire le pain, filer, tisser, confectionner les vêtemenls, sous la direction de la maîtresse de maison.

Déjà cependant il existait des artisans libres, entrepreneurs ou salariés. L'artisan entrepreneur travaillait les matières premières que lui remettaient ses clients. Les marchands devaient donc être peu nombreux. Ce devaient être surtout des étrangers de passage, apportant les produits de luxe, cratères de métaux précieux, colliers d'ambre ou d'or, venus de Phénicie, d'Egypte et d'Asie -Mineure. L'échange se pratiquait sous la forme du troc; les salaires étaient payés en nature (1).

Dans la Grèce classique, le régime de Véconomie domestique persista toujours. Dans beaucoup de familles, toutes les opérations industrielles concernant l'alimentation et l'habillement continuèrent d'être exécutées à l'intérieur de la maison (2).

En outre, dans la majeure partie des cités, l'agriculture tint toujours le premier rang parmi les diverses branches de la production. Le sol grec était, en général, assez fertile. Presque partout, on lui faisait produire du blé et de l'orge ; mais dans certaines régions, et notamment dans l'Attique, il n'était guère propre à la culture de ces céréales. Par contre, les cultures arborescentes, celles des figuiers, de la vigne et surtout de l'olivier, l'apiculture, l'industrie pastorale, qui nourrissait de nombreux

secolo VII alla fine ciel IV secolo avanti Christo, 1901 ; Buchsenschûtz, Die llauptstallen des Gewerbfleisses im klass. Alterth, 1869 ; Pohlmann, Die ùhervolkerung der anfiken Grosstadte, etc. 1884 : Hatorp, Forschunçfcn zur geschichle der evkentnissproblems den Alten, 1884 ; Patzig, Staalswirthschafl in dem anfiken grosstaaten, 1886 ; De Marinis, Lasocieiàgreca sino alVepoca délie guerre persiane siudiala dal piinto délia sociologia, 1891 ; Nickell, Sozialpolitik und soziale Bewegung in Altertum, 1892 ; Meyer. Diè Sklaverei ini AUertum, 1898 ; Wirtschaftliche Enlwickelung der Altertum. dans lahrh. f. Nat. OEkononi.^ 1895 ; Albonico, La legge del lavoro, etc., 1893 ; Adler, Die Sozialrefortn ini Altertum, 1898 ; Platon, La démocratie et le régime fiscal à Athènes, à Rome, etc., 1899 ; Beloch, Zur grieschischen Wirtschaftgesch. dans Zeitsch. f. Sozialwiss, 1902.

(1) V. Guiraud, La Main-d'œuvre industrielle en Grèce, ch. ii, p. 10 et suiv.

(2) V. Guiraud, op. cit., p. 62-63.

troupeaux de moutons et de chèvres, étaient partout productives (1).

En outre, le sous-sol était riche. Il renfermait des carrières de marbre renommées ; Athènes tira des revenus considérables de l'exploitation des mines d'argent du Laurion situées à ses portes (2). « Toute la région du Laurion, dit M. Guiraud, était un grand centre métallurgique où s'opéraient le broyage, le lavage et la fonte du minerai de plomb argentifère ; et le chiffre de vingt mille Ames qu'on attribue à sa population pour l'époque de Périclès n'a rien d'exagéré (3). »

La Béotie, la Thessalie et l'Elide restèrent toujours des pays essentiellement agricoles. Mais à partir du vu" siècle, il se produisit dans ia plus grande partie du monde hellénique une profonde transformation industrielle et commerciale. Les cités grecques eurent l'ambition de n'être plus tributaires de l'étranger pour les objets de luxe que leurs govits artistiques les portaient à rechercher. Milet, en Asie-Mineure, devint célèbre par ses étoffes et ses tapis ; Gorinthe par ses poteries, ses tissus, ses tapis et ses bronzes ; Ghalcis (en Eubée) et Sicyone par leur façon de travailler les métaux, L'Attique n'entra que tardivement dans ce mouvement ; néanmoins, dès le vn'^ siècle avant Jésus-Ghrist, l'industrie de la céramique y était très développée et, à partir du VI* siècle, l'on y assista à une multiplication et à une spécialisation croissante des métiers. Gharrons, charpentiers, maçons, forgerons, orfèvres, corroyeurs, potiers, foulons, meuniers, boulangers, tailleurs, parfumeurs formaient la plus grande partie de l'assemblée du peuple. Les artisans n'y figuraient cependant pas tous, car certains étaient des affranchis ou des étrangers, Gette classe fournit à la Grèce quelques-uns de ses plus grands hommes (4).

(1) V. Guiraud, La. Propriété foncière en Grèce, liv. III, ch. v, vi et VIII, p. 458 el suiv. ; 548 et suiv.

(2) V. Ardaillon, Les mines du Laurion dans V antiquité, Thèse, Fac. Lettres, Paris, 1897-1898.

(3) Guiraud, La Main-d'œuvre ind.en Grèce, p. 199.

(4) Guiraud, La Main-d'œuvre ind. en Grèce, ch. m (p. 24 et suiv.) et v (p. 51 et suiv.).

26 Lnni: i'HE.mikr. — chapithi-, imîemier

Le chef d'industrie exerçait son mélior à l'aide d'esclaves ou de salariés. L'esclave constituait la principale forme du capital ; il tenait lieu de machine ; pour cette raison sans doute l'on ne songeait même pas à utiliser les forces motrices naturelles. La Grèce d'ailleurs ne connut que la petite industrie. L'on cite comme un établissement d'une importance exceptionnelle l'atelier des frères Lysias où 150 esclaves étaient employés à la fabrication des boucliers (1).

Les artisans grecs travaillaient fréquemment sur commande; et presque toujours, semble-t-il, ils vendaient directement leursproduits aux consommateurs. Le nombre des marchands uniquement adonnés au commerce intérieur devait donc êtrefaible, comme par le passé. Cependant il existait des détaillants, des /'e^/'a/Ze/'S. Le négoce trouvait dans le commerce extérieur un plus vaste champ d'activité. L'expansion industrielle donna une impulsion nouvelle au mouvement des importations et des exportations. Le trafic international put s'alimenter engrandepartie sans sorlirdu monde grec qui s'était très élargi par la colonisation. Les cités échangeaient entre elles leurs spécialités. Milet et Amorgos envoyaient leurs riches tissus dans toute la Grèce ; l'Attique recherchait les chaussures de Sicyone,de Thyrrhène, d'Argos,de Rhodes (2), etc.; dans ce même pays, dit M. Guiraud, « les trésors des temples renfermaient des lits de Chios et de Milet, des vases en argent de Ghalcis, des boucliers en or de Lesbos, des étuis de flûte en ivoire de même origine » (3'j. — Force était cependant de tirer du monde barbare les matières que le sol grec ne fournissait pas ou fournissait en quantité insuffisante. Athènes notamment devaitimporter de notables quantités de blé du Pont, de la Thrace,de la Syrie, de l'Egypte et de la Lybie. Ce commerce était sévèrement réglementé (4). La plupart des détaillants et des marchands trafiquant avec l'étranger étaient des affranchis ou des métèques. Leur réputation était très mauvaise. « Dans le monde du commerce et de

(1) V. Guiraud, La Main-d'œuvre ind. en Grince, p. 86.

(2) "V. Boeckh, Econ. polit, des Athéniens, trad. fr,, 1828, l. I, p 178.

(3) Guiraud, La Main-d'œuvre ind. en Grèce, p. 34.

(4) Boeckh, Econ. polit, des Athéniens,ch. xv, trad.fr., I, p. 131 et suiv.

la finance, dit Démoslliène, que le même homme ^oil à la fois ardent au travail et honnête, cela passe pour un prodige invraisemblable (1). » Sans doute ils jouissaient d'un monopole de fait, et les accaparements devaient être faciles.

Il est inutile de dire que Ion n'en était pins au système du Iroc des temps homériques. Mais chaque cité ayant son système monétaire, il en résultait une extrême confusion qui devait singulièrement entraver les transactions commerciales. Aussi des unions monétaires s'étaient constituées ; d'autre part, certaines pièces jouaient le rôle de monnaies internationales : telles les létradrachmes d'Athènes, les sialères de Cyzique et de Lampsaque, les heclai de Phocée, etc. Pendant longtemps, dans la Grèce d'Europe, l'argent fut l'étalon unique (sauf de très rares et négligeables exceptions) ; l'or était un produit importé ; au contraire Athènes, nous l'avons vu, possédait presque sous ses murs de très riches mines d'argent. Elle frappa en 400 ses premières pièces d'or; mais ce fut seulement à partir d'Alexandre que le monnayage de ce métal fut largement pratiqué en Grèce.

Les capitaux ne paraissent avoir manqué ni au crédit à la consommation, ni au crédit à la production. La caution, le gage, l'hypothèque immobilière fournissaient de solides garanties aux prêteurs ; l'hypothèque sur les navires et leurs cargaisons et le prêt à la grosse aventure permettaient les grandes entreprises maritimes ("2) ; l'on a de même constaté l'existence de sociétés industrielles pour la mise en valeur d'importantes concessions minières. Il existait des banquiers et aussi des usuriers. Les manieurs d'argent étaient, pour la plupart, des atïranchisou des métèques, comme les marchands, et ils étaient aussi mal notés qu'eux. Nous avons vu comment Démosthène englobe les uns et les autres dans la même réprobation. Le taux de l'intérêt était élevé ; d'ordinaire, il s'élevait, semble-t-il, à 12 0/0, et il dépas-

(1) Démostliène, Pour Phnrmion, 44, édit. Didot, p. 499.

(2) V. Guiraud, La Propr. fonc. en Grèce, liv, II, ch. x, p. 278 et suiv. ; Boeckh, Econ. polit, des Athéniens, ch. xxiii, p. 224 et suiv. ; Caillemei-, Le Crédit foncier à Athènes, 1806.; Le Contrat de prêt à Athènes, 1870 ; Le Contrat de société à Athènes, 1873.

sait parfois ce chiffre : pour s'établir parfumeur, Lysias le philosophe avait dû emprunter à 18 0/0 (1).

La révolution économicpie que nous venons de décrire sommairement ne fut pas sans retentir sur l'organisation sociale. 11 s'éleva une classe industrielle, marchande et financière dont la richesse alla croissant ; disposant de la fortune mobilière, elle acquit en outre la terre à la propriété de laquelle s'attacha toujours la suprématie politique, et peu à peu elle évinça l'ancienne noblesse ; peu à peu une aristocratie de fortune se substitua à l'aristocratie de race. Mais la nouvelle parvenue, ayant conquis le pouvoir, se désaffectionna du travail ; elle se changea en classe « capitaliste », ne participant même plus à la direction des entreprises, vivant des revenus de ses capitaux, c'est-à-dire de son argent prêté, ou de ses esclaves loués ou de ses terres affermées. Sous le régime démocratique, les salariés libres, entretenus par les distributions faites aux frais de l'Etat, quittèrent en masse les ateliers ; le travail fut de plus en plus abandonné à des « gens de rien », esclaves, afï'ranchis, étrangers. Les hommes libres se disputèrent seulement la possession du sol (2).

A cette époque, le sentiment national et la moralité s'étaient affaiblis ; l'or perse et l'or macédonien avaient trouvé des villes et des orateurs à acheter. La constitution de l'empire d'Alexandre ouvrait à l'hellénisme un champ d'expansion immense ; mais ce fut hors de l'ancienne (irèce que surgirent les centres d'activité nouveaux. Avec le développement de la richesse avait coïncidé la dégénérescence des individus ; la Grèce était mûre pour l'asservissement. Les penseurs crurent qu'il existait entre ces deux phénomènes une relation nécessaire de cause à effet.

(1) Guiraud, La Main-cVœuvre ind . en Grèce, p. 89-90.

(2) Guiraud, La Propr. fonc.en Grèce, liv. IV, ch. ii et m (p. 59o et suiv.) ; La Main-d'œuvre ind. en Grèce, Conchision fp. 209 et suiv.).

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