‹ Précis de l'histoire des doctrines économiques, dans leurs rapports avec les faits et avec les institutionsChapitre 9 sur 59 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE MILIEU INTELLECTUEL. — CARACTÈRES GÉNÉRAUX ET SOURCES DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES.

Dans le grand mouvement d'idées produit par la civilisation grecque, les sciences sociales furent étudiées principalement sous leur aspect historique, politique et moral, mais guère sous leur aspect économique. En général, les penseurs grecs se montrèrent même très dédaigneux à l'égard des phénomènes de richesse.

Sans doute, quelques-uns se sont faits les apologistes du progrès économique. Ainsi, dans le fameux discours que Thucydide lui fait prononcer sur la tombe des soldats morts au début de la guerre du Péloponèse, Périclès déclare qu'il est honorable de travailler à sortir de la pauvreté et que le métier d'artisan n'est pas indigne d'un citoyen. « Pour nous, dit-il, les richesses sont moins une vaine parade qu'un auxiliaire de l'action. 11 n'y a de honte pour personne à avouer sa pauvreté ; ce qui est honteux, c'est bien plutôt de ne pas travaillera s'y soustraire. Les mêmes hommes peuvent chez nous vaquer en même temps aux soins de leurs intérêts privés et aux affaires publiques ; d'autres, livrés aux travaux manuels, n'en sont pas moins aptes à connaître des intérêts généraux (1). » Xénophon, qui paraît mépriser les artisans (2), préconise le développement du commerce extérieur en vue d'accroître la prospérité et la puissance de la cité. Il demande que l'on réserve des places d'honneur aux marchands et aux

(1) Thucydide, Guerre du Pélop., II, XL, I, 5; 2 (trad. Zevort, I, p. 172).

(2) Xénophon, Economique, ch. iv, §§ 2 et 3.

piloles, el (iiie l'on accorde le litre d'hôtes aux étrangers qui seraient jugés dignes de cette faveur à cause de l'importance de leurs vaisseaux ou de leurs cargaisons (1). Telle était certainement l'opinion commune.

Mais, parmi les écoles philosophiques, aucune ne s'est montrée favorable au progrès de la richesse. Socratiques, Epicuriens, Stoïciens, Cyniques ont tous conseillé la médiocrité ou le renoncement, et assigné aux efforts de l'homme un idéal autre que l'activité économique.

Ce sont surtout les idées de Platon et d'Aristote sur la richesse qui nous intéressent : car c'est principalement chez eux que nous rencontrerons les quelques notions économiques que nous a léguées l'antiquité grecque.

Pour Platon, la fin de l'homme est la vertu ; la vertu seule peut lui procurer le bonheur. Pour Arislote , la fin de l'homme est le bonheur, et le bonheur consiste dans la pratique de la vertu. Au fond, entre ces deux conceptions il n'y a qu'une différence de mots.

La vie propre de l'homme n'est donc pas la vie matérielle qui lui est commune avec les plantes et les animaux ; son œuvre propre n'est pas l'acquisition de la richesse. « Le dernier de nos soins, dit Platon, doit être celui des biens de fortune. En effet, toute l'attention de l'homme roulant sur trois objets, le troisième et dernier objet qui doive la fixer, ce sont les richesses justement acquises, le corps est le second, et l'âme le premier (2). » La vie propre de l'homme est la vie de l'ame.

La vie de l'ame est spéculative et active ; elle consiste dans la contemplation du beau, du vrai et du bien el dans l'accomplissement d'actions vertueuses. « La fonction propre de l'homme, suivant Arislote, est l'acte de l'âme conforme à la raison, ou du moins l'acte de l'âme qui ne peut s'accomplir sans la raison.. . Par suite, le bien propre de l'homme est l'activité de l'âme diri-

(1) Xénophon, Fin.inces d'Athènes, ch. m.

(2) Platon, Lois, liv. V (Trad. Victor Cousin, t. VII, p. 292-293). Cf. Ai'istoto, Mnrnlr ii Nironinfjut', I, VI, § 2.

gée par la vertu, el, s'il y a plusieurs vertus, dirigée parla plus haute et la plus parfaite de toutes (1). »

Ce n"esl pas cependant qu'il faille se détacher entièrement des biens extérieurs ; Aristote les déclare nécessaires au bonheur (2); mais l'activité économique doit être reléguée au troisième rang après l'activité de l'ame et la gymnastique. Il faut borner son avoir à ce qui est simplement suffisant pour pouvoir vivre la vie supérieure de l'âme (3). « Une fortune médiocre, dit Platon, qui n'expose pas les jeunes gens à la flatterie sans les laisser manquer du nécessaire est ce qu'il y a de meilleur et de plus convenable ; car l'accord et l'harmonie qu'elle met dans toute leur vie en bannissent le chagrin. Ce n'est point des monceaux d'or, mais un grand fond de pudeur qu'il faut laisser à ses enfants (4). »

Les grandes richesses sont funestes aux individus. « Jamais je n'accorderai, dit Platon, que le riche soit véritablement heureux, s'il n'est pas vertueux ; et j'ajouterai (\uune grande vertu et de grandes richesses sont deux choses incompatibles... Ceux qui possèdent d'énormes richesses ne sont pas gens de bien ; or, s'ils ne sont pas gens de bien, ils ne sont pas heureux (5). » Le philosophe tient pour certain qu'il est impossible à un homme très vertueux d'amasser une grosse fortune.

Les grandes richesses sont également une cause de décadence pour la cité. « Les richesses excessives, écrit encore l'auteur des Lois, son[ pour les Etats et les particuliers une source de séditions et d'inimitiés... Que personne donc n'accumule des trésors en vue de ses enfants pour leur laisser après soi un riche héritage ; ce n'est ni leur avantage ni celui de l'Etat (6). » D'autre part, l'extrême pauvreté conduit d'ordinaire à l'esclavage. La médiocrité est l'idéal pour l'Etat comme pour les individus (7).

(i) Aristote, Morale à Nicomague, I, IV, §§14etl;j (trad. Barthélémy Saint-Hilaire, I, p. 29-30).

(2) Aristote, op. cit., I, VI, § 14 (trad. cit., I, p. 38-39).

(3) Aristote, Polit., I, III, ^ 9 (trad. cit., I, p. 46-47).

(4) Platon, Lois, liv. V (trad. Cousin, VII, p. 259).

(5) Platon. Lois, V (trad. Cousin, VII, p. 290-291).

(6) Platon, Lois, V (trad. cit., VII, p. 238-259).

(7) Platon, o/). et loc. cit.

La vertu étant le bien suprême, l'Etat, qui doit assurer le bonheur des individus, a pour mission de la l'aire régner; et comme elle est incompatible avec une grande richesse, l'Etat doit restreindre l'activité économique au strict nécessaire. A un interlocuteur demandant ce qu'il convient d'admirer dans la législation divine de Minos, Platoit répond : « C'est que Minos, en dressant le plan de ses lois, n'a point jeté les yeux sur une seule

Page 1