CHAPITRE XX
Querelle des investitures sous les empereurs de la ir Snlique. —Henri IV et Grégoire VU.
Des Intérêts commuas avaient étroitement lié, dans leur origine, les deux grands pouvoirs de l'Occident, l'empire , regardé comme héritier des Césars, et le saint Siège en tant que pouvoir temporel. Le premier s'attribuait une supériorité d'honneur .sur tous les rois; l'autre dominait les esprits parla religion et les lumières. Aux empereurs appartenait encore le droit d'approuver ou de rejeter l'élection des papes ; les papes, à leur tour, consacraient les empereurs. Le désir de faire valoir la prérogative de leurs anciens prédécesseurs , d'une part ; de l'autre , l'ambition de fonder une suprématie temporelle sur une cérémonie pieuse , engagèrent dans une lutté sanglante les héritiers de Charlemagne et les successeurs de saint Pierre.
Les papes avaient reçu des premiers Carlovingicns le domaine utile de Rome et une juridiction étendue. Tant que les empereurs furent puissans , les évoques <tc Rome reconnurent leur souveraineté. Lorsque les
droits régaliens furent usurpés par les vassaux , on put craindre que les ponlifes romains ne tombassent sous l'autorité de quelque puissant seigneur, et le bien de l'Église demandait leur indépendance. Mois l'indépendance des papes aurait soustrait u la souveraineté i in péri ii le In ville dont l'obéissance, ou du moins les sermens, ne rendaient pas trop chimérique le titre d'empereur des Romains porté par les Césars de Germanie. Le couronnement dans Rome , devenu la condition de leur dignité , était un prestige qu'ils entretenaient avec soin, et, malgré leur impatience du joug étranger, les Italiens se laissaient gagner à ce souvenir de leur grandeur passée.
La présence des empereurs à Rome ne fut pas toujours perdue dans de vaines pompes. Elle s'y manifestait presque toujours par des faits, et pllts d'une faveur accordée par eux au saint Siège fut un acte adroit de souveraineté. Olhon le Grand reçut des Romains le serment qu'ils n'élirait jamais de pape sans sa permission , et on cile peu de pontifes qui n'aient soumis à la sanction impériale les suffrages du clergé et du peuple. Lorsque la brigue et la simonie semaient la division parmi les Romains , que la tiare avait été placée sur un front indigne , ou que des ambitieux s'en disputaient l'honneur, l'empereur était pris pour juge. C'est ainsi que le fils de Conrad le Salique, Henri III, absolu à Rome comme en Allemagne , fît déposer (rois papes tout d'une fois , et disposa trois fois de la chaire pontificale en faveur de trois Allemands.
Libres de toute supériorité comme chefs de l'Église,
les papes supportaient à regret cette subordination et ces entraves imposées à leur autorité temporelle. A regret aussi ils voyaient les empereurs et les rois disposer dans leurs Etais des dignités ecclésiastiques, et en faire un bonteux traite. Si les princes setaient contentés de soumettre à leur autorité le temporel des églises , leur intervention dans les élections canoniques aurait été légitime et nécessaire. Mais, au lieu de délivrer simplement aux évêques et aux abbés les immenses domaines qui faisaient de ces dignitaires spirituels de pujssaus seigneurs féodaux , les rois avaient adopté l'usage de les investir par l'anneau et la crosse , qui sout les insignes du ministère épiscopal. Les souverains pontifes devaient réclamer contre cette usurpation , comme défenseurs naturels des droits et des immunités de l'Église. Ce devoir, ils osèrent le remplir , quelquefois , il est vrai , avec peu de mesure; et c'est de leurs représentations trop souvent mal accueillies que sortit la fameuse querelle des investitures. Préparée de loin et manifestée dans plusieurs circonstances , elle éclata tout-à-fait sous le règne de l'empereur Henri IV et le pontificat de Grégoire VU.
Grégoire FII, 1073. — Cet ardent promoteur des droits du saint Siège était né à Soana , en Toscane , de pare us obscurs. Après avoir gouverné plusieurs papes, Ilildebrand fut élu lui-même, suivant les formes établies par Nicolas II , qui attribuait l'élection aux cardinaux -évoques , en la soumettant à l'agrément des cardinaux-piètres, au consentement du clergé et du peuple, et à l'approbation de Tempe-
leur. Élevé au pontificat sons le nom de Grégoire VII, il pria Henri IV de ne pas consentir h son élection , reconnaissant ainsi aux empereurs un droit qu'il devait leur faireperdre. Toutefois Henri approuva le choix des Romains, quoique le p.ipe élu lui eût fait déclarer que , si le gouvernement de l'Eglise restait dans ses mains , il ne laisserait pas ses crimes impunis. Les crimes de l'empereur étaient ses scandaleux déporlemens , ses anus de pouvoir , et surtout le trafic qu'if faisait des choses saintes. Grégoire YII résolut de commencer ses plans de réforme par la répression de la simonie des princes et de l'incontinence des clercs.
1074-1077. —Va concile assemblé à Saint-Jean-de- Latran défendit, sous peine d'excommunication , aux laïques de conférer les bénéfices ecclésiastiques , aux clercs de les recevoir d'un laïque. Ce décret fut porté ^l'empereur avec injonction de faire cesser la simonie et de renoncer à l'investiture par l'anneau et par la crosse. Henri , alors engagé dans une guerre difficile contre les Saxons révoltés, promit de se conformer aux intentious du pontife. Mais la victoire lui fit oublier ses promesses , et le pape les lui rappela d'une manière menaçante. L'empereur irrité assembla à Worms les grands et les prélats de son royaume , et fit prononcer la déposition du pape (1076). Grégoire, à son tour , excommunia Henri, le déclara déchu de la royauté, et délia ses sujets du serment de fidélité. L'aristocratie allemande opprimée par Henri III, et les Saxons vaincus par son fils, coururent aux armes pour se venger ou s'affranchir ; la guerre civile se ral-
lu ma en Allemagne. Les chefs des rebelles, ayant à leur tète Rodolphe de Souabe et Welfde Bavière, s'assemblèrent à Tj ibur , suspendirent l'empereur de ses fonctions , et menacèrent de le déposer, s'il ne se faisait absoudre des anathémes de Rome. Henri céda à l'orage et passa en Italie pour apaiser le pape. Arrivé au château de Canossa, il y subit une sorte de pénitence publique avant de paraître devant le pontife , qui consentit à lever l'excommunication à des conditions humiliantes pour le monarque. ..-[■■' .
1077-1081. — Cependant l'empereur , honteux de sa faiblesse et encouragé par la fidélité de ses vassaux de Lorobardie , rompit le traité qu'il avait consenti. Il alla combattre en Allemagne les rebelles, qui, dans une diète tenue à Forcbeîm (1077) , vouaient d'élire empereur Rodolphe de Souabe. Cette élection fut approuvée par Grégoire , qui fulmina contre Henri de nouvelles excommunications. La guerre devint générale dans l'empire , et les succès furent balancés entre les deux compétiteurs. Mais Henri remporta enfin une victoire décisive à Wolksheim, en Thuringe (1080). Rodolphe y périt de la main de Godefroid de Bouillon , et le duché de Souabe fut donné à Frédéric de Hohenstaufen , tige d'une puissante maison souveraine. Herman de Luxembourg, proclamé à sa. place par les rebelles, en 1081, recommença la guerre civile en Allemagne , pendant que l'empereur combattait ses ennemis en Italie.
1081-1085. — La cause de Grégoire VII était dé-, fendue au delà des moûts par la comtesse Mathilde, qui possédait la plusgraude partie de l'Italie moyenne.
Mais les troupes de cette puissante vassale avaient été battues le jour môme oîi Rodolphe succombait à Wolksheim. Henri , rte gardant plus de mesure, fît donner la tiare à fruiti-pape Guibert, qui le sacra empereur à Rome èn 1083, Grégoire, assiégé dans le château Saint-Ange , fut délivré par Robert Guiscard , qui lui donna asile dans ses Étuis. , -
Mort de Grégoire Vil , 1085. —Ce pontife monrut à Salerne, laissant une mémoire qui est encore aujourd'hui un sujet de controverse et de passiou. « On ne peut nier , dit un savant bénédictin , que l» Grégoire VIE n'ait eu de grandes qualités , des n mœurs ecclésiastiques , de bonnes intentions , et » beaucoup de zèle pour le bien. Mais ce zèle tenait à » un caractère impétueux, allier, inflexible , que » les obstacles irritaient , et pour qui le danger avait n de l'attrait lorsqu'il pouvait servir à établir sa u domination. Il est visible, par ses maximes et sa
■ conduite , que son but était de soumettre toutes les » couronnes à sa tiare, et de s'attribuer une monarchie » universelle, tant au temporel qu'au spirituel, dans n toute la catholicité. Il n'y avait pas de royaume
■ qu'il ne prétendît être tributaire du saint Siège; » et, pour le prouver, il ne craignait point d'alléguer
■ des titres qui se conservaient, disait-il, dans les u archives de l'Église romaine , mais qu'il n'osa » jamais produite. i> { D. Clément. )
Les combats que Grégoire VII léguait à ses successeurs effrayèrent le pacifique Victor III ; mais le malheur de Henri IV voulut que ce pontife ne portât pas long-temps la tiare , qu'il avait reçue avec repu-
gnnnce. Tel ne fut pas Urbain II , qui , poursuivant h simonie partent où il pouvait l'atteindre, excommunia tout à la fois l'empereur d'Allemagne, son suzerain, et le roi de France dont il était né le sujet. En voulant achever l'œuvre de Grégoire VII , il entretint l'incendie qui dévorait l'Empire, et laissa couler ainsi dans des combats sans gloire le sang chrétien que réclamait la guerre sainte. Ce ponlife promit la dignité impériale à Conrad , fils de Henri IV , que l'influence de Mathilde avait armé contre son père et placé sur le troue d'Italie. En prêtant ainsi les mains à la rébellion de ce prince , il donna un exemple trop fidèlement suivi par son successeur Pascal II , qui ne pouvait pardonner à l'empereur l'élection de quatre anti-papes dont ce pontife avait eu à triompher. Conrad avait aussi laissé en mourant un funeste exemple à son frère Henri , qui déserta les drapeaux de son père et entreprit de le détrôner, après avoir obtenu du pape l'abolition de ses sermens (1104). Ainsi la guerre civile devint domestique , et, comme Louis le Débonnaire, dont il n'avait pas la faiblesse , Henri IV se vit abandonné de son armée au moment même du combat. Retenu prisonnier à la suite d'une entrevue avec sou fils, il fut sommé de rendre les ornemeas impériaux. On le menaça de lui 5ler la vie s'il ne résignait l'empire; le malheureux prince s'évada , et alla rallier quelques fidèles vassaux sur la rive gauche du Rhin; mais il ne put rétablirsa fortune, et l'abandon où le laissa une dernière défaite l'obligea de se réfugier à Liège ; où il mourut dans l'indigence (1106). La rigueurde sesennemis le poursuivit encore