CHAPITRE XV
De l'Empire grec et des Turcs-Ottomans , depuis les Croisades jusqu'à la prise àe Constantioople par Mahomet II.
§ I. — État de l'empire Grec avant l'invasion Ottomane.
Michel Pale'ologue , usurpateur du trône de Nîcée ravi à Jean Lascaris son pupille , avait enlevé Constantinople à Baudouin II , et rétabli dans cette capitale le siège de l'Empire grec (1261). La race des Paléologues , dont il fonda ainsi la triste grandeur , devait porter pendant deux siècles un sceptre fragile, livré à la merci des moines schismaticrues et des marchands génois. L'Empire, affaissé sous ce double joug, était réduit à quelques provinces bornées en Asie par le Méandre et le Sangarus , en Europe , par le mont Hémus et la chaîne du mont OEta. Harcelé d'un côté par les Bulgares, d'autre part démembré par les Mongols et ensuite par les Ottomans , il ne pouvait compter sur une seule île de l'Archipel, où dominaient les Vénitiens , et le podestat qui gouvernait la colonie génoise de Péra observait tous les mouvemens de la
capitale , et commandait souvent les résolutions de la cour. Condamnés à subir le patronage de ces étrangers, les empereurs , depuis long-temps dépourvus de vaisseaux , confièrent la défense de leurs côtes et la garde du Bosphore aux galères génoises , qui hypothéquaient leurs secours sur les douanes de Constantinople , et épuisaient ainsi à sa naissance la plus abondante source du revenu impérial.
Dans leur détresse , les césars de Byzance sollicitèrent à plusieurs reprises l'appui de la chrétienté; mais l'Occident demandait la réconciliation des Grecs avec l'Église romaine , et son secours était à ce prix. La réunion décrétée par le concile de Lyon , en 1274, et jurée par Michel Paléologue , fut rompue par son fils Andronic l'Ancien , et les empereurs qui la tentèrent plus tard ne parvinrent jamais à vaincre la fanatique répugnance du peuple et du clergé byzantin. Les Grecs avaient d'ailleurs leurs divisions religieuses et leurs querelles théologiques , auxquelles ils attachaient une bien plus grande importance qu'aux intérêts généraux de l'Église chrétienne et qu'au salut de l'Empire.
Une nation ainsi dégradée ne pouvait trouver dans son sein des soldats pour la défendre. Les Comnènes avaient autrefois pris à leur solde des Russes, des Anglais , des Normands et même des Turcs , mais alors l'Empire avait encore de grandes ressources , et le commerce de l'Asie remplissait le trésor public. H n'en était plus de même lorsque le second Paléologue appela sons ses drapeaux les Catalans Almogavares, que la réconciliation des maisons d'Anjou et d'Aragon
laissait sans emploi et sans foyers {1303}. La solde de ces intrépides mercenaires et les exigences de leur chef Roger de Flor , ruinèrent la cour de Byzance , qui , ne pouvant suffire à leur cupidité ni réprimer leurs brigandages, s'efforça vainement de les détruire; elle se trouva heureuse que leur instinct aventurier Jes poussât dans la Grèce , démembrée de l'Empire depuis un siècle. Vainqueurs de Gautier de Brienne sur les bords du Céphise , ils s'emparèrent du duché d'Athènes , fondé par des Français, dèslors possédé par des Espagnols , et qui devait finir sous une famille italienne.
Le règne du vieux Andronic fut encore agité par des guerres civiles qui aboutirent à faire détrôner ce prince par son petit-fils Andronic le Jeune , en 133S. Celui-ci ne fut pas cruel comme son prédécesseur , mais une piété aveugle lui faisait craindre d'avoir à rendre compte au Juge suprême de tout le temps perdu dans les affaires du gouvernement ; aussi toute sa vie fut-elle employée à dissiper ces alarmes. Plus soigneux de défendre le quiétisme que son Empire , il mourut en controversant (1341) ; et son fils Jean Paléologue était occupé des mêmes soins lorsque Jean Cantacuzène le fît descendre du trône (1347). Cependant ce prince, si plein de zèle pour les choses saintes, n'hésita pas à imiter l'exemple de l'usurpateur, en s'alliant avec les Infidèles, dont l'utile secours l'aida à reconquérir son héritage (1353). Le fils d' Andronic III renoua la chaîne des Paléologucs; mais il avait montré aux Ottomans le chemin de Byzance.
§11. — Origine des Turcs-Ottomans.
Depuis que les sultans seldjoucides d'Iconium étaient tombés sous la dépendance des Mongols, leur autorité avait cessé d'être respectée dans les provinces; et lorsque Gaiatheddin Masoud II entreprit de la relever , la plupart des émirs prirent les armes , et ii périt en combattant ces rebelles (1294). Alors finit l'empire seldjoucîde d'Asie mineure.
Othman , 1299-1326. — Parmi les émirs dont la mort de Masoud légitima l'indépendance , se distinguait Othman, fils d'Erdogrul , chef d'une tribu de Turcs récemment arrivés des bords du Gihon , et qui conservaient dans toute leur énergie les mœurs guerrières de la commune patrie. Othman, simple émir de Bithynie , enleva Iconium aux conquérans Mongols , et appela les Turcs sous l'étendard de Mahomet , qu'il prétendait avoir reçu des mains du dernier Seldjoucide. Ainsi commença l'Empire Ottoman, qui conserve encore le nom de son fondateur.
Les divisions qui éclatèrent entre les deux Andronics facilitèrent les progrès des Turcs, et Orkhan , fils d'Othman , se rendit maître de Pruse , où il fixa le siège de son naissant Empire. Andronic III essaya sans succès de défendre Nicomédie et Nieée , qui tombèrent au pouvoir de ce sultan. Ses alliances contradictoires avec Cantacuzène et Jean Paléologue coûtèrent cher à l'Empire , et Gallipoli, conquise par sou fils Soliman , ouvrit aux infidèles l'entrée de l'Europe (1350). La mort , qui frappa coup sur coup fe fil» et
le père , empêcha Orkbao de profiler de sa fortune. Ce prince , dont la mémoire csl encore en vénération parmi les Turcs, avait assis la puissance ottomane sur une base solide, en assurant le règne des lois par 1' nfltitutîon des cadis , et en assignait! aux troupes une solde régulière. .Ou lui attribue aussi la première création de la milice des janissaires, composée d'esclaves chrétiens élevés dans la foi de Mahomet , et qui , sans pareils, sans patrie, se dévouaient aveuglément à leur maître el à leur drapeau. Le successeur d'Urkhan, Amurat I er , disciplina ces esclaves guerriers et grossit leurs rang* de plusieurs milliers d'Esclavons , qu'il assujettit au célibat et à la vie commune, et qu'il attacha au sol de la conquête par des bénéfices militaires appelés limars. Fidèles et fanatiques soutiens de l'islamisme, les janissaires devinrent aussi formidables aux chrétiens qu'ils devaient l'être un jour ;'i leurs aoltaus.
% IH-. — Guerres des Turcs contre les Chrétiens jusqu'à la chute de l'Empire Grec (1360-1463).
Amdbat I" attaqua en même temps les Chrétiens en Asie et en Europe , et la première année de son régne fui illustrée par la prise d'Ancyre, et par la conquête plus importante d'Andiinonle , où il transporta le siège de l'islamisme et de la puissance ottomane.
En Asie , la soumission de l'Arménie lui coûta peu d'efforts , et le dernier prince français de ce royaume,
I.ivou de Lusignan , chercha un asile à la cour de Charles Vde Valois (1377). Mais si ses armes rencontrèrent peu d'obstacles eu Europe depuis l'Hellespont jusqu'au mont Hémus , il n'en fut pas de même lorsqu'il entreprit de subjuguer les Esclavous de la Bulgarie, de la Bosnie et de la Servie. Une de ses armées, détruite jusqu'au dernier soldat , lui fit connaître ces belliqueuses tribus qui devaient sauver l'Occident en amortissant les premiers chocs des hordes ottomanes ; toutefois il répnra ce revers à la journée de Cossova , où il périt après la victoire (1389).
La défaite du prince de Servie entraîna la-soumission de la Macédoine et de la Bulgarie , et ouvrit à Bajazet I" une plus vaste carrière de conquêtes. Ce fils d'Àmurat envahit la Moldavie , et menaça la Hongrie, fin vain une croisade de chevaliers français accourut au secours do roi Sigismond; ils furent taillés en pièces à Nicopolis (1396). Mais ils succombèrent avec gloire, et Bajazet, étonné de leur courage, tourna ses armes contre des ennemis plus faciles à vaincre.
Manuel II , qui avait succédé , en 1391 , à son père Jean Paléologue , fut sommé d'associer un de ses neveux à l'Empire. Sa prompte obéissance suspendit l'eiFet des menaces du sultan ; mais celte feinte modération ne rassura pas l'empereur, qui se déroba à la surveillance de Bajazet pour aller solliciter les secours de la chrélieuté à Venise, à Paris et à Londres (1400), L'Occident reslo indifférent au sort des Grecs ; mais l'apparition soudaine de Tamerlan retarda la chute deConslantiuopIe.
Invasion de TameHan , 1402. — Sur les débris des conquêtes de Gcngis-Khan, Timour-Lenc (Ta merlan) venait de fonder à Samarcande un nouvel empire mongol, dans le môme temps que les Gengiskhanides étaient expulsés de la Chine (1370). Un rapide enchaînement de vicloires avait rangé sons les lois de cet illustre brigand la plus grande partie de l'Asie , depuis l'Ind us jusqu'au Tanaïs , depuis les monts Alto( jusqu'à la Méditerranée. Delhi , Astracan et Bagdad n'étaient plus que des monceaux de ruines.
Tel était le conquérant qui vint assaillir tout à coup la domination des Ottomans. Timour, appelé par l'empereur Manuel et par quelques émirs seldioucides encore indépendans , pénétra dans l'Asie mineure. Pour la première fois, les Ottomnns prirent les armes, pour se défendre ; mais Bajazet , vaincu à !a bataille d'Ancyre, tomba entre les mains des Mongols, et mourut après un au de captivité. Peu de temps après, Ta merlan termina aussi sa carrière à Orrai- (1406); et son empire eut le sort de celui d'Alexandre , dont il occupait la place. D'un débris de celte immense domination, Babour, sou arrière-pelil-iils , forma dans l'Inde l'empire du Grand Mogol, détruit de nos jours par les Anglais.
Peu s'en était lallu que l'invasion de Tamerlau n'in ■ terrompît les brillantes destinées annoncées par Othmanauï pasteurs guerriers de la Transo\ianc; les divisions des fds de Bajazet les compromirent encore. Mais la victoire de Séinendria , remportée par Musa sur l'empereur Sigismond , rendit au Croissant son premier éclat (1412), et la prudence de Mahomet 1"
affermit dans la paix les conquêtes de ses prédécesseurs.
Toutefois Constantinople était encore debout, isolée au milieu des barbares, et ne communiquant plus avec l'Europe que par les galères génoises. Elle devait à la protection des marchands de Péra la prolongation de sa misérable existence. Les intrigues de Manuel l'exposèrent à la vengeance d" A mu rat II, qui l'assiégea avec une année de deux cent mille hommes (1422). Cependant Constantinople échappa encore à ce danger. Du armement formidable se préparait eu sa faveur sur les bords du Danube, e! le sultan résolut de prévenir ses ennemis. Les Turcs envahirent la Servie, et prirent Sémendrta ( 1435 ); mais tous leurs efforts échouèrent contre Belgrade, défendue par Jean Hunyade , wayvode de Transylvanie. Ca héros sauva la Hongrie, et força Amurat à signet* une trêve de dix ans; mais le zèle imprudent du pape Eugène IV fit rompre ce traité l'année même où il avait ëlé juré. Les deux armées se trouvèrent en présence près de Varna, où l'impatiente valeur du jeune roi de Hongrie fit perdre aux Chrétiens une victoire assurée (1444). Wiadislas y périt dans sn gloire avec ses plus braves compagnons ; et l'Europe, épouvantée de ce grand revers , ne songea plus qu'à défendre ses propres foyers.
1447 1461. — Les Albanais venaient de se soulever, en voyant apparaître au milieu d'eux le jeune Scandcrheg, que son père, Jean Castriot, avait donné en otage au Sultan Musa. Ces intrépides montagnards soutinrent deux fois le choc des forces mu-
sulmanes , et deux fois Àmurat parut devant Croît sans pouvoir s'en emparer (1447-1461). Sa mort mit la puissance ottomane entre les mains du plus implacable ennemi des Chrétiens.
Constantin Dmgasès, 1448; Mahomet II, 1461.— Le fils d'Animal II devait changer la face de l'Empire turc, en lui donnant tout a la fois la terre et la mer pour domaine , et Byznnce pour capitale.
Prise de Constantinople , 1453. — Tant que les sultans n'avaient pu naviguer sans péril dans le détroit dont leurs légions couvraient les rivages, Constantinople pouvait compter sur le secours de G fines et de Venise , et sur la force de ses murailles. Mahomet II, résolut de la conquérir à tout prix , remplit le Bosphore de ses vaisseau» , et une formidable artillerie renversa des remparts qui n'avaient pas été bâtis pour résister à ces inslrumens de destruction. Après deux mois de siège, la ville fut emportée d'assaut, et te dernier Constantin péril glorieusement sur la brèche. Ainsi s'évanouit celte ombre d'empire qui conservait encore, en Orient , une image effacée , un souvenir obscur de la grandeur romaine.
La chute de Constantinople jeta l'épouvante parmi les nations chrétiennes, naguère indifférent es à son sort ou trop lentes à la secourir. Le pape Nicolas V, au congrès de Lodi , Pie II dans le concile de Manloue , élevèrent une voix éloquente eu faveur de la foi et de la civilisation qui périssaient en Orient (1454 et 1459). Quelques âmes généreuses répondirent aux vœux de ces deux grands pontifes j mais la froide politique glaça le cœur des princes , et l'Occident apprit
sans pitié les funérailles delà Grèce. Deux frères de Constantin Palcologue venaient de succomber dans le Péloponèse , dans ces mêmes lieux où, après plus de trois siècles d'une tyrannie impie et sauvage, devait se relever avec tant de gloire l'étendard de ia croix et de l'indépendance.
Si