CONCLUSION
Maintenant que nous avons atteint le terme de notre carrière historique , nous cryons à propos de jeter un rapide regard suï le chemin que nous venons de parcourir, et de conside'rer l'état de notre litte'rature, dans ses diverses phases, sous un point de vue philosophique. Nous ne nous arrêterons pas long-temps à la première e'poque. De même que chez la plupart des peuples anciens et modernes, la poésie fut cultivée parmi nous avant l'art d'écrire en prose. Une foule d'hommes vraiment distingués , Van Maerlant à leur tête, apparaissent au treizième siècle et pendant une partie du quatorzièmej parleurs poésies ou plutôt par leurs ouvrages rimes, ils cherchent à répandre les trésors de l'histoire, de la philosophie et d'autres sciences utiles. Mais quel que soit, sous certains rapports, le mérite de ces écrits, quoiqu'ils soient d'un prix inestimable pour
DE l'histoire littéraire. Sig
la connaissance de la langue , qui y brille dans sa simplicité et sa pureté native, on doit les regarder comme d'informes essais, où pétillent tout au plus quelques rares étincelles de verve et d'imagination, et qui ne sont ni épurées par le goût, ni vivifiées parle génie. Quoiqu'il en soit , si un beau jour eût répondu à cette brillante aurore , notre littérature aurait en peu de temps jeté le plus vif éclat. Mais il n'en fut point ainsi. Dès le quatorzième siècle et plus encore au quinzième, sa splendeur s'était en grande partie éclipsée. L'abâtardissement de la langue , qui avait pris naissance sous la maison de Hainaut, se propagea de plus en plus lors de la domination des ducs de Bourgogne, et infecta partout la prose et principalement la poésie. Le goût et la pureté, loin de faire des progrès, rétrogadèrent considérablement. A ces retardemens, sans doute, ne furent point étrangers les troubles qui , au quatorzième et au quinzième siècle, affligèrent presque continuellement ce pays; cependant, lorsqu'on considère l'état prospère et paisible, où se trouvèrent les Pays- Bas sous le long règne de Philippe-le-Bon,
3aO PRKCIS
ce n'est point là qu'on peut chercher la principale cause du mal. La poe'sie ne rnan- (|ua pas non plus d'encourageraens ni d'augustes protecteurs ; même avant ces temps et surtout au quinzième siècle, elle avait pu se ranimer aux rayons vivifians de la faveur royale; mais cet appui tutelaire, qui suffisait pour multiplier le nombre des nmeurs, comme l'atteste assez le continuel accroissement des C/iai?ibres de rliétorique , ne rendit point à l'art la régularité et la noblesse. Même après l'invention de l'imprimerie, il s'écoula encore un temps considérable avant que les moyens de civilisation fussent assez répandus pour détruire le règne de la rudesse et du mauvais goût, et pour exercer une influence salutaire sur la littérature nationale. C'est donc par ce défaut de communications intellectuelles, pour ne point parler de l'oppression autrichienne et espagnole, qu'on s'expliquera pouquoi, jusque bien avant dans le seizième siècle , alors que l'exploitation toujours plus étendue des richesses littéraires de la Grèce et de Rome, et les progrès de la naissante reforme religieuse, favorisaient puissamment
DE l'histoire littéraire. 32 1
le développement et l'essor de l'esprit humain, l'étal de notre littérature oflfrc encore si peu de traces d'améliorations. Si Anna Bjns, et un petit nombre d'autres font briller une faible lueur au milieu des ténèbres universelles qui couvrent la plus grande partie de ce siècle, l'on trouve encore chez les meilleurs écrivains une versification tronquée et sans harmonie, un goût dépravé et un langage abâtardi , défauts auxquels des hommes même de talent, tels qu'un van Ghistele, un Houwaert, un Numan ne restèrent que trop asservis. Ce n'est que vers la fin de ce siècle, au moment où l'ardeur pour Tétude de l'antiquité se propageait de plus en plus, et où l'enthousiasme pour le maintien de la liberté civile et religieuse allait sans cesse croissant, que l'on voit paraître les Aldegonde, les Coornhert, les Spiegel, qui furent avec quelques autres , les réformateurs de noire langue et de notre littérature.
Leurs productions , il est vrai, portent encore quelques traces de rudesse, de dureté et d'un goût moins pur j mais il y règne déjà une élégance, une force et une élévation , qui
non-seulement les placent bien au-dessus de leurs contemporains, mais qui, même encore aujourd'hui, font trouver dans leurs ouvrages un aliment aussi agréable que substantiel. On peut donc avec raison les appeler les précurseurs de cette époque si glorieuse pour les lettres, qui s'ouvre avec le dix-septième siècle. La lutte contre la puissante Espagne, commencée avec tant de courage, soutenue avec tant de constance et d'opiniâtreté et couronnée jusqu'alors du plus heureux succès, avait tout mis en mouvement. Elle avait inspiré aux membres d'une république à peine formée, et qui par sa précoce pospérité étonnait le monde , des sentimens de liberté et d'inde'pendance, une énergie, une force d'ame et une vigueur d'esprit , dont l'empreinte se reproduit d'une manière visible dans les écrits et surtout dans les compositions poétiques de cette époque. Dans ces ouvrages, en effet, tout est force, chaleur, vie et originalité; et ces éclatantes beautés rachètent bien ce qu'ils pourraient offrir encore d'imparfait et de trop peu châtié. La pureté et la perfection en sont telles, au reste, que même
DE l'histoire littéraire. SsS
SOUS ce rapport, ils peuvent aussi être regardés comme classiques. Ces qualités furent les fruits qu'on rapporta du commerce intime avec les auteurs d'Athènes et de R.ome3 commerce qui, pour ne point parler de quelques autres littérateurs ^ exerça sur le talent de Hooft et deVondel, Tinfluence la plus favorable.Une éducation soignée avait inilié Hooft, bien plus encore que Vondel, dans les lettres et les sciences, et à ce premier avantage il joignait celui de posséder la langue et la litlérature de l'Italie. Mais épris des beautés et de la grâce des poètes de ce pays, il puisa aussi dans leurs écrits le goût de la l'eclierche et l'amour des jeux de mots, défauts qui déparent surtout plusieurs de ses lettres, notamment celles qu'il écrivit à Huygens et à Tesselschade. La langue, qu'auparavant les termes bâtards avaient défigurée au point de la rendre méconnaissable, et qu'Aldegonde, Coornhert etSpieghel n'étaient parvenus qu'à épurer en partie , subit maintenant une réforme totale. Dans les écrits en prose comme dans les productions poétiques des princes de uolre littérature, et dans les ouvrages de ceux
tjui, dans des genres divers, rivalisaient avec ces maîtres ou marchaient dignement sur leurs traces, on la vit briller dans toute sa pureté et toute sa richesse j c'est là que. suivant la nature du sujet, tour à tour légère et gracieuse, majestueuse et énergique, elle apparut enfin avec ses précieuses qualités et ses iratricnses avantages (i).
Cependant, des avant la fin du dix-septième siècle, cette littérature si florissante avait beaucoup perdu de sa fraîcheur et de sa force , et pendant presque tout le cours du dixhuitième, on la voit se traîner plus faible et plus languissante encore. C'est ici que se révèle de nouveau une étroite liaison entre
( I ) C'est ici le lieu de réparer une omission. Parmi les ouvrages en prose qui honorent Je dixseptième siècle , et qui font ressortir la beauté de notre langue , nous aurions dû distinguer la tra duction de la bible faite par ordre des Etats (Staten overzetting des bijbels) , et dont le synode de Dordreclit confia l'exécution à une réunion de savans tliéologiens. La première édition en fut publiée en i637.
DE l'histoire littéraire. SaS
notre histoire ijoliîique et noire histoire Htléraire. Lorsque la lutte glorieuse contre l'Espagne eut été enlièrcment terminée à notre avantage, et que les trésors réunis de l'orient et de l'occident ne cessèrent d'accroître les richesses et la prospérité de la république désormais solidement constituée, le luxe et l'abondance produisirent peu à peu leurs effets accoutumés, et leur influence devint générale. L ancieinie énergie s'affaiblit considérablement 3 une nonchalance apathique fit place à l'activité des jours précédens; le feu du patriotisme, dont pendant près de cent ans la flamme avait été si intense, s'assoupit de plus en plus, et à l'esprit d'indépendance et de nationalité , succéda celui d'une scrvile imitation. Ces tristes phénomènes, qui, pendant la plus grande partie du dix-huitième siècle, ne frappent que trop clairement les yeux de l'observateur attentif aux événeraens de notre histoire, se font remarquer aussi jusqu'à un certain point dans la marche de notre littérature. La hardiesse, la force et l'originalité , cette allure si vive et cette élévation d'esprit que nous découvrons avec tant
SlG PRÉCIS
de ravissement dans les productions d'un Hooft, d'un Vondel, de quelques-uns de leurs contemporains et de leurs premiers imitateurs; disparaissent presqu'entièrement des e'crits des temps qui suivirent. La poésie, car l'art d'écrire en prose fut généralement trop peu cultivé, pour fixer ici notre attention, la poésie acquit peut-être plus de netteté et de poli 5 mais quant aux beautés supérieures qui constituent proprement son essence , on doit reconnaître que depuis le dix-septième siècle, sa marche fut presque toujours rétrograde. Déjà vers la fin de cette époque, la littérature française avait exercé sur la nôtre une influence considérable. Pels, membre distingué de la SociétéiVï/ volentihus arcluuw,, laquelle devint depuis célèbre et s'anima de l'esprit de ce poète, coopéra puissamment à cette innovation, que l'illustre Antonides , qui fut l'un des derniers à défendre l'héritage de gloire transmis par le grand siècle, combattit vainement. Cette influence se fit sentir de plus en plus, lorsque la fameuse révocation de l'édit de Nantes fit affluer vers notre pays une foule d'émigrés français. Ces
DE l'histoire littéraire. 3i'J
fugitifs surent inspirer à leurs nouveaux compatriotes, la prédilection qu'ils conservaient pour les mœurs et surtout pour la littérature de leur pretnierepatrie.il en résulta qu'au lieu d'employer les forces de leur esprit à composer des poèmes originaux, beaucoup d'auteurs se contentèrent d'obtenir une gloire plus facile, en publiant quelque traduction du français. Ce ne fut pas tout; l'autorité des règles arl)ilraires du goût français fut généralement reconnue, et l'on croyait qu'une production poétique réunissait toutes les qualités, lorsqu'on y trouvait de la régularité, du poli et de la facilité. Personne n'eut plus de part à la propagation de ce nouveau système que Feitama, homme d'un goût exquis et d'une tournure d'esprit trèsdélicate, mais dépourvu d'originalité, et qui par son amour excessif pour l'élégance et la pureté, arrêta en luiet dans les autres, l'essor du génie. Diverses circonstances concoururent pour le faire honorer comme un Aristarque, par ses contemporains et par ses rivaux, et pour lui faire exercer ainsi une influence funeste au développement des facultés inlel-
SaS PRÉCIS
lectuclles. Cet esprit pénétra aussi dans beaucoup de sociétés où Ton cultivait la langue et la poésie, et qui, après le milieu du dixhuitièrae siècle, s^élevèrent parmi nous en grand nombre. C'est peindre l'état des choses sous des couleurs trop noires, que de soutenir, comme le font quelques-uns, que ces sociétés ne se distinguèrent par aucun genre de mérite; mais il est constant néanmoins qu'elles ne peuvent se laver du reproche d'avoir, en quelque sorte, par la manie des enjolivemens, énervé et refroidi la poésie , et d'avoir enchaîné le génie en lui imposant des entraves tyranniques.
Cependant, vers la fin du dix-huitième siècle,onvit, à cet égard, s'opérer uneheureuse amélioration, et s'ouvrir pour notre littérature une ère nouvelle et glorieuse. Les troubles et les dissentions civiles, qui signalent si tristement les dernières années de ce siècle et les premières du siècle suivant, les nombreux désastres qui frappèrent le gouvernement de notre pays, et qui finirent par le renverser entièrement, eurent du moins ce salutaire effets, qu'ils réveillèrent, pour ainsi dire, l'es-
DE l'histoire LITTERAIRE. 320
prit d'un assoupissement léthargique et qu'ils renouvelèrent ses forces en retrempant ses ressorts. Ou \it renaitrc l'amour de la liberté et de rindcpendance^ rattachement aux anciens usages s'affaiblit; une tendance vers une plus grande perfection se fit généralement sentir. Quoique cette ardeur et ces efforts fussent quelquefois mal dirigés, et qu'on les appliquât à des chimères, on ne peut nier qu'au milieu des ravages qu'ils causèrent, ils ne produisissent les fruits les plus heureux. Ce mouvement général, cette tension plus forte des esprits, occasionnèrent, du moins dans la littérature, un changement favorable. Les compositions poétiques de cette dernière époque respirent plus de chaleur, se distinguent par un vol plus élevé, que les ouvrages que vit éclore la période précédente. On apprit à se former de la poésie des idées toutes différentes de celles qui avaient cours peu auparavant, et par là on commença à apprécier dignement des productions qui naguère étaient entièrement négligées. Une éclatante réparation fut faite, entre autres, à la mcraoire des frères Van Haren, dont les
33o pnÉas
ouvrages étalent presque totalement tombés dans l'oubli , parce qu'on n'y remarquait pas cette excessive pureté, que l'on avait recherchée si long-temps avec tant d'extravagance. Les Français ne furent plus honorés comme les seuls législateurs infaillibles dans le domaine du goiit. La littérature allemande, qui vers le milieu du dix-huitième siècle, et pendant les années suivantes, s'était élevée à une hauteur qu'elle n'avait point encore atteinte jusqu'alors, commença, vers la fin du même siècle, à faire sensation dans noire pays, et ■y exerça une influence, qui d'abord eut incontestablement des suites nuisibles, quoique momentanées, mais dont cependant les effets furent en général favorables. Elle contribua surtout à répandre plus d'esprit d'indépendance et d'originalité. Si cet esprit ne dégénéra point en licence et en barbarie, on le doit en partie à la modération naturelle de la nation, et en partie à la haute estime qu'elle conserva toujours pour les monumens littéraires de la Grèce et de Rome. A la faveur de ces circonstances et de quelques autres qui ne furent pas moins avantageuses, sur-
DE L^HISTOIRE LIULRAIRE. 33 I
girent, durant les quarante ou cinquante années qui viennent de s'e'couler, un grand nombre de poêles, qui, dans les principaux genres, enfantèrent de nobles productions et même des chefs-d'œuvre, grâces auxquels la patrie vit reluire avec un nouvel e'clat les beaux jours de la litlcrulure. Et ce ne fut point la poésie seule qui retrouva son ancienne splendeur; Téloquence aussi, qui dans les temps antérieurs avait été généralement négligée, trouva alors plus d'un auteur qui lui dut d'honorables succès. Si les premières années du dix-huitième siècle n'offrent guère d'autres écrivains en prose que Van Effen et Wagenaar, nous voyons, pendant la période qui nous occupe, se presser autour de Styl une foule d'orateurs ; tous égalent , à un degré plus ou moins élevé, la gloire si bien acquise de cet homme distingué : un seul peut-être est parvenu à obscurcir sa brillante renommée.
Dans ces derniers temps surtout, une meilleure direction imprimée aux études théologiques, et les progrès toujours croissans d'un goût plus noble, firent prendre à l'éloquence
332 PRKCIS DE l'histoire LITTÉRAIREo
sacrée un si sublime essor, que, sous ce rapport, notre époque peut être regaitlée comme unique dans les fasles de notre littérature.
Je termine ce court aperçu, en exprimant le vœu de voir le zèle et l'enthousiasme, que l'on met à maintenir et à accroître l'honneur de la langue et de la littérature nationale, ne point s'affaiblir par la tranquillité et la prospérité dont jouit notre heureuse patrie. Que la paix et l'abondance, loin de nous assoupir sur nos lauriers cueillis, ne servent qu'à entretenir cette ardeur. Et puissent les bornes plus reculées du nouveau royaume des Pays-Bas, et une louable émulation entre le Nord et le Midi, nous faire redoubler d'efforts pour étendre et élever de plus en plus la gloire de nos ancêtres.