TRAITÉ DES TERMES FIGURÉS RELATIFS A LA DESCRIPTION DE LA BEAUTÉ
ÇHEREF-EDDÎN RÂMI
TKADUiT DU PERSAN ET ANNOTÉ
PARIS
F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR
LIBRAIRIE A. FRANCK RUE aïOHUUBU, 67
„Aa nombre des difficultés qui s^opposent à la parfaite intelligence de la poésie de toutes les nations musulmanes, disait M. de Slane au début d'un mémoire sur quelques expressions techniques usitées dans la poésie arabe \ il faut mettre en première ligne Pemploi de certains mots dans un sens métaphorique. De là surgit pour Tétudiant un grand embarras, car il est porté à assigner à ces mots leur sens propre, et alors le vers dans lequel ils se trouvent est inintelligible; ou bien, après des efforts, souvent infructueux, pour deviner la pensée que le poète a voulu exprimer, le lecteur demeure convaincu quMl est impossible de la saisir. C'est surtout chez les poètes regardés par les littérateurs arabes comme modernes, c'est-à-dire chez ceux qui ont vécu postérieurement au premier siècle de l'hégire, qu'on reconnaît ce goût passionné pour le langage métaphorique. Dans la description de l'objet de leur affection, ils se complaisent à prodiguer des termes parfaitement clairs pour eux, mais incompréhensibles pour le lecteur européen. "
Ces paroles peuvent servir d'introduction au travail que nous soumettons aujourd'hui aux lecteurs, elles en indiquent à la fois l'objet et l'utilité. Expliquer les expressions techniques dont se servent les poètes persans quand ils décrivent les attributs de la beauté, les éclaircir par des exemples, tel est le but que nous nous sommes proposé en traduisant le traité écrit par Cheref Râmi sur ce sujet. En faisant connaître une partie de la rhétorique persane qui jusqu'à ce jour n'avait été
^ Journal Asiatique, 1839, t. I, p. 167.
Huart, Anîs el-*Ooliohftq.
Tobjet d^aacun travail particulier, nous pensons rendre service aux orientalistes, souvent embarrassés pour traduire des synonymes dont la véritable signification leur échappe, parce quHl leur manque un exemple qui en précise le sens.
On remarquera, en comparant les vers cités par l'auteur que nous traduisons, avec ceux que M. de Slane a expliqués dans le mémoire dont nous venons de parler ^ on remarquera, disons-nous, que la plupart des termes se correspondent en arabe et en persan; il semble qu'une même manière de voir, qu'un même génie ait guidé ces deux peuples, si différents sona d'autres rapports, dans le choix des comparaisons qu'ils emploient ; cette rencontre n'est sans doute point fortuite : mais quelle influence l'imposa aux poètes des deux nations, c'est ce que nous n'avons point à rechercher ici, il nous suffît de constater ce fait.
Le procédé dont les auteurs persans se servent, dans le choix de leurs métaphores, et surtout quand il s'agit de la description d'une belle personne, se montre déjà chez les anciens poètes tel qu'il sera employé plus tard par les maîtres du genre erotique : chaque partie du corps est désignée par une ou plusieurs expressions figurées, qui finissent par remplacer lo mot propre et par s'identifier tellement avec lui, que l'antear juge inutile d'indiquer plus clairement sa comparaison ; ainsi Firdausî dira, en parlant de la belle Roudâbeh: „Elle porte „sur la tête une couronne de musc que Dieu lui a donnée (ce „sont ses cheveux noirs); ses deux narcisses (c'est-à-dire ses „yenx) sont sombres; ses deux magies (ses yeux) sont pleines „de langueur, ses joues couvertes de Udipes (le duvet)** *. On voit facilement que ce passage, traduit littéralement, sans les explications que nous donnons entre parenthèses, serait inintel-
^ Voy. aussi Ibn-Khallikan, trad. t. I, p. XXXVI. * Châh-Nâmeh, éd. de M. Mohl, t. I, p. 253 — 264.
ligible à celui qai n*est point familiarisé avec des figures de mots si éloignées de celles que nous sommes habitués à rencontrer ^.
Lorsque la littérature persane commença à décliner, lorsque les poètes ne cherchèrent plus que des jeux de mots, des concetti, des allitérations plus ou moins forcées, les expressions dont s^étaient servis les premiers poètes devinrent un modèle qu*on dut suivre ; les auteurs de cette époque inférieure n^étaient sans doute pas fâchés qu'on leur prescrivît des règles, au lieu de les laisser inventer des comparaisons nouvelles, qui eussent eu au moins le mérite de la nouveauté, à défaut de la beauté de leurs modèles, qu'ils ne pouvaient plus atteindre. Il se créa une rhétorique; des écrivains, dont le goût s'était formé à la lecture des chefs-d'œuvre de la littérature, posèrent des règles, indiquèrent les termes dont on devait se servir si l'on tenait h écrire avec une certaine propriété d'expression, et relevèrent les fautes contre le style. Chercf Râmi est un de ces auteurs, et le traité que nous traduisons plus loin, VAnîs él^Ochchâq (le Compagnon des amoureux), fut composé par lui pour expliquer les comparaisons qu'avaient employées les poètes classiques pour la description de la beauté. On voit de quelle importance est cet ouvrage ; en effet, le véritable sens d'une foule de métaphores avait jusqu'ici passé inaperçu, ou avait été mal saisi, parce qu'on n'en avait pas compris l'application: mais les exemples que cite notre auteur serviront à préciser la signification exacte de synonymes trop souvent confondus dans une même traduction.
^ Et pourtant que de métaphores audacieuses sont passées chez nous dans l'usage ! „ Je ferai observer, a dit M. Defrémery, que la plupart de ces images contre lesquelles nous nous récrions si vivement ne présentent rien de plus hardi, de plus gigantesque, que telle autre hyperbole risquée par nos grands écrivains." Préface de V Histoire des Samanides, p. VU.
h^Anis el'Ochchâq, d^ailleurs, loin d^être resté inconna, a joui aa contraire en Perse d'une vogue méritée ; et ce qui montre encore mieux la valeur de cet opuscule, c'est que le commentateur turc Mustafâ ebn-Cha'^bân Surouri (mort en 969 = 1561) le prit, quand il composa son traité sur la métrique et la poésie intitulé Bahr elrMaârif^t comme base de la troisième partie, dans laquelle il expose les comparaisons et les figures usitées dans la rhétorique. C'est de ce dernier ouvrage que De Hammer a extrait une longue mais sèche nomenclature de ces termes poétiques, qu'il a insérée dans son Histoire de la Littérature persane^. Mais une simple liste, où les mots sont traduits par un équivalent, sans un exemple qui en montre le véritable usage, est tout-à-fait insuffisante; cette considération nous a encore engagé davantage à persévérer dans la traduction complète du traité de Râmi.
L'auteur de l'Anîs el-'Ochchâq, Hasan-ebn-Mohammed Cherefeddîn Râmi, désigné habituellement sous le nom de Cfaeref Râmi, s'était acquis une certaine renommée parmi les poètes de son temps, mais il était surtout connu par sa science des règles de la poésie. Dans la notice qu'il lui a consacrée, le biographe Daulot-Châh dit: „ C'était un savant du plus grand mérite, qui avait atteint le plus haut rang dans la science de la poésie. Il a composé un traité sur ce sujet , qu'il a nommé Hc^qâtgel'Hadâïq^ et dans lequel il a mentionné certaines définitions omises par Rachîd Vatvât dans son ouvrage intitulé Had^HqeS'Sihr ; il dit par exemple : „ Rachîd Vatvât appelle amphibologie „ yo[^\ un mot qui comprend deux significations ; tandis que selon
„moi l'amphibologie peut embrasser plusieurs significations" ; et pour preuve, il cite ce vers de 'Imâd Faqfh (mètre Juufadj) :
* Fluegel, Die Handschr. m Wien, t. I, p. 208, n. 229.
* Gesch. der sch. Eedék. Fers. p. 27.
„Mon cœur vit sur Teau courante le reflet de ton beau visage ; confondu, il s^écria : Un poisson ! (ou : Tu es une lune ; ou: Ce n'est point elle.)
„Gheref Râmi fut le tnélik'ech'cJufarâ (prince des poètes) de rirâq sous le règne de Gliâh Mansour, fils de Mohammed ebn-Mozaffar ; son divan ou recueil de poésies est tros-rcpandu dans rirâq, TAzerbaïdjân et le Fârs; les qacîdaJis et les fragmenta dont il est composé sont très-remarquables et montrent rhabileté de Fauteur."
Le traité de poétique dont parle Daulet-Châh, le Haqâïq^ d'Hadâïq^, est un commentaire de Touvrage plus ancien de Rachîd-eddîn Mohammed Yatvât, poète célèbre également, lequel porte le titre de Hadâïq-eS'Sihr '^ ; le traité de Râmi se divise en deux parties, dont la première est consacrée aux termes techniques des anciens poètes, et la seconde à ceux dont se servaient les poètes récents (contemporains do Kami).
IjAma-el-Oclichâq^ est un ouvrage du même genre que le précédent; mais le sujet en est beaucoup plus spécial, puisque Fauteur s*est borné à expliquer les comparaisons techniques dont se servent les poètes persans pour designer les différentes parties du corps dont on peut décrire la beauté. Ce livre fut, ainsi que le précédent, composé pour le sultan Abou 1-Fat'h Ovéïs Bahâdour; il fut écrit à Mérâgha, et terminé dans le mois de
* Hadji-Khalfa , cd. Fluegel, t. III, p. 77, n. 4553. On lui donne aussi le titre de ClMqâïq-él'Haqdïq; cf. Hadji-Khalfa,
* H.-Kh. t. III, p. 21, n. 4433.
^ Râmi est encore Tauteur d^un livre dont le titre seul, HclyaJt-d-Maddâh ^ est cité par Hadji-Khalfa, t. III, p. 112, n. 4635.
chavTâl de Taniiée 826 (Sept. 142d)\ Voici comment, dans sa préface, Cheref-eddîn raconte Tincident qui Tamena à rédiger ce traité :
„Je me trouvais à Mérâgha, visitant Tobservatoire de Mohammed ebn-Haçan at-Toûsi ^, lorsque je fis la rencontre d^one réunion de gens savants dans les lettres, occupés à disputer sur la poésie et le mérite des divers poètes. Au milieu de la conversation, on en vint à médire des poètes anciens, et bientôt la discussion dégénéra en querelle, sans que Ton démêlât exactement quel était le sujet de cette dispute. Me jugeant assez
savant pour exprimer une opinion à ce propos, je dis,
sans donner d^explication préalable : Un poète d^entre les meilleurs de ce siècle a composé ce quatrain:
„ Quand bien même tu redresserais le cyprès de ta taille, „ quand même tu mettrais en œuvre tous les expédients de la
' Hadji-Khalfa, t. I, p. 487, n. 1449; Fluegel, Die Handschr. jsu Wien, t. I, p. 414. D'Herbelot, BibL Or- donne la date 816 (1413), art. Avis Béhadir; quant au ms. dont je me suis servi, il ne porte pas la date de la composition de Touvrage; toutefois, je trouve cette phrase dans la préface (f. 2 r.) :
.gJt ^.^L> yl^ .j-u^l ^.,Ltil-. .... «U^Li Oyia:>
Les mots q»^! 33^ f^ paraissent être un chronogramme, qui représenterait Tannée 845; mais ce chiffre est évidemment trop élevé, le pouvoir des princes llékaniens ayant cessé en 835 par la mort de Hosaïn fils d^Ala eddaula, assiégé et pris dans Hilla par les Turcomans du Mouton-Noir. (Voy. De Sacy, CkresL Ar. t. II, p. 85.)
' Fluegel, Die Handscl^r. zu Wien^ 1. 1, p. 414, s*est mépris singulièrement touchant le rôle de ce personnage : il dit »que Râmi dédia son livre au sultan avec VasscfUiment (mit Zustitn" mung) du philosophe et astronome Nasîr-eddîn at-Toûsi.** Or le célèbre auteur des tables Ilkhaniennes avait été choisi par Houlagou pour diriger Tobservatoire de Mérâgha, cent cinquante ans auparavant.
„ beauté, Sur la raie de t«s cheveux Moïse a montré sa main „blanche^ de sorte que tu as retranché les cetU du nombre yfdix-neuf^.*^
„Ce quatrain contient une énumcration des diverses manières d'être do la beauté. Il est donc nécessaire que le nœud de la difficulté' de cotte question soit dénoué par vous, afin qu^on saisisse Tintention de Tauteur.
„ Lorsque je vis qu^ils étaient impuissants à eu comprendre le sens malgré leur prétention au savoir, je dis: Les poètes ont divisé les comparaisons qu^ls appliquent aux diverses parties du corps de Tamante dont ils décrivent la beauté, en dix-neuf chapitres^; et ils ont accordé la prééminence aux cheveux, parce qu'on dit qu'il n'y a pas de couleur qui l'emporte sur la couleur noire (<XàUi ^^ v2^ v^f^'A^ i' y-^'^)»"
Le manuscrit dont nous nous sommes servis pour cette traduction appartient à M. Chodzko; nous en devons la communication à M. St. Guyard, qui a encore ou Tobligeance de nous faire obtenir, par la bienveillante entremise de M. G. Paris, directeur adjoint de l'Ëcole pratique dos Hautes-Etudes, une collation de plusieurs passages fautifs sur les deux manuscrits conservés à la Bibliothèque de Vienne. C'est à M. Sachau que nous sommes redevable de cette collation ; nous saisissons l'occasion de le remercier du soin qu'il a bien voulu apporter dans la confrontation des textes. Nous désignerons le manuscrit appartenant à M. Chodzko par la lettre G; la lettre A indiquera le ms. 424 du Catalogue de Fluegel, et B le ms. 42Ô.
Nous ajouterons quelques mots touchant notre traduction. Nous avons conservé la division en dix-neuf chapitres: nous y
^ Le texte de ces vers se trouve plus loin, p. 18.
^ C'est le nombre dix-neuf dont il est parlé dans le quatrain ci-dessus. Quant au nombre cent, il indique le nombre des comparaisons que l'on applique aux cheveux. Voy. p. 16, 18.
avons joint, sous forme d^appendice, quelques règles que donne l'auteur, dans les dernières pages de son ouvrage, sur les rapports que Ton doit observer entre les diverses comparaisons qui peuvent se trouver dans un même vers; ces préceptes sont appuyés d'exemples tirés de différents auteurs.
Cheref Râmi, pour donner à son ouvrage une forme plus littéraire, et pour éviter la monotonie causée par une fréquente répétition des mêmes mots, a imaginé de reproduire, dans les explications qu'il donne, le style des vers qu'il cite. Veut-il, par exemple, montrer que certains poètes comparent les lèvres au rubis, il dira: Ceux d'entre les auteurs à la plume élégante qui se connaissent en joyaux^ etc. Cite-t-il un vers où les lèvres sont appelées 'salière^ à cause du refus qu'a éprouvé l'amoureux, il s'exprimera ainsi: „0n les compare à une salière, parce
qu'elles sont saiées (c'est-à-dire amères) et inhospitalières, ainsi
que l'a dit tel auteur, le plus salé (nous dirions le plus piquant) en paroles, etc.^ Cela suffit à faire juger du procédé qu'il a employé. Nous avons conservé autant que possible ces phrases figurées, tant qu'elles ne nuisaient pas à la clarté de l'exposition.
Enfin, nous n'avons pas manqué d'indiquer et d'expliquer dans des notes les allusions, les allitérations et les jeux de mots dont les vers cités fournissent nombre d'exemples. Cependant il en est quelques-uns que nous n'avons pas signalés, soit parce qu'il était facile de les saisir, soit pour éviter la multiplicité fatigante des notes placées au bas des pages.
Nous devons quelques-unes de ces notes à l'obligeance de MM. Defrémery et Guyard, qui, après avoir examiné ce travail, ont eu la bonté de nous donner plusieurs conseils dont nous les remercions ici bien sincèrement.