‹ Précis de la géographie universelle (volume 2)Chapitre 15 sur 73 · VII. i · texte numérisé non relu

VII. i

2Si6 LIVIŒ CKNT SIXIÈME.

montagnes de la Sicile sont formées des mêmes roches que celles de l'Apennin? Regardera-t-on comme une rêverie ridée qu'un violent tremblement de terre ait pu faire écrouler une partie de cette chaîne sur une largeur de moins d'une lieue, sous prétexte qu'il n'est point vraisemblable que l'Apennin méridional soit miné, et pour ainsi dire placé sur d'immenses cavités, lorsqu'on sait avec quelle intensité les feux souterrains ébranlent la Calabre, lorsque ceux-ci ont formé une montagne aussi importante que l'Etna, lorsqu'ils ont soulevé au milieu des flots les sommités volcaniques auxquelles on donne le nom d'îles de Lipari?

A une lieue et demie de la pointe du phare situé près du cap RasocolmOj s'élève un rocher fameux dans l'antiquité comme le plus redoutable écueil. Coupé à pic, la base de Scjlla est percée de plusieurs cavernes; les flots qui s'y précipitent se replient, se brisent et se confondent en produisant un bruit effrayant qui explique pourquoi Homère et Virgile ont peint Scylla poussant d'horribles hurlemens dans sa profonde retraite, entouré de chiens et de loups menaçans. Charybde , aujourd'hui Calofaro^ à ^So pieds du rivage de Messine , ne ressemble point à la description qu'Homère en a faite; ce n'est pas un gouffre, c'est un espace ayant à peine loo pieds de circonférence, qui éprouve le remous que l'on remarque en mer dans tous les passages étroits.

Entre la Sicile et l'Afrique, Malte ^ Gozzo et Comino forment une superficie de 22 lieues carrées. La première, l'antique Melisa^ longue de 5 lieues et large de 3, est un rocher calcaire à peine couvert d'une légère couche de terre végétale que la chaleur de son climat rend fertile. Plus de 80 sources l'arrosent. Ses oranges célèbres et d'autres fruits exquis, la beauté de ses roses, les douces exhalaisons de mille fleurs diverses, son miel délicieux, la fécondité de ses brebis et de ses bestiaux, s'accordent peu avec l'idée qu'on

EUROPE : Descript. physique de r Italie, ii'j

doit se faire d'un sol sur lequel on est obligé d'apporter de la Sicile la terre végétale , lorsqu'on veut y créer des jardins.

La petite île de Comino est une pointe de rocher d'environ 5oo pas de circonférence, qui doit son nom à la grande quantité de cumin qu'on y cultive. Gozzo^ jadis Gaulos, hérissée de montagnes, a 4 lieues de long sur a de large; elle est fertile en coton, en grains et en plantes potagères. Plus près de l'Afrique que de la Sicile , l'île volcanique de Pantellaria^ l'antique Cossyra ^lïoîïre de tous côtés que des pentes abruptes et des cavernes. Au centre, un lac de 800 pas de circuit et d'une immense profondeur occupe la cavité d'un ancien cratère ; ses eaux sont tièdes et ne nourrissent point de poissons. Du pied de la plupart des montagnes arides et brûlées, sortent des sources bouillantes. Les parties du sol les moins rebelles à la culture produisent du raisin, des figues et des olives. Lampeclouse , jadis Lopadusa^ plus près de l'Afrique que de Malte , a un peu plus de 2 lieues carrées ; elle est inhabitée.

C'est entre Pantellaria et la Sicile, à 8 lieues au nord de la première et à i3 de la seconde, que s'éleva en i83r, vers le 10 juillet, une petite île volcanique, qui reçut des Anglais le nom d'île Graham^ des Siciliens celui de Fernanda, et des Français celui à^Julia. C'était un volcan qui brûlait au sein des flots, et que les flots engloutirent au eommencement de i832.

Près des côtes occidentales de la Sicile, les trois îles Egades : Favignana^ Maretîmo et Levanzo , sont peu dignes de fixer l'attention. On y élève des abeilles. Au nord, toutes les îles ne sont que d'anciens cratères. An lieues du cap de Gallo^ Ustica est dominée par trois petits sommets volcaniques qui, sous la domination phénicienne, étaient depuis long-temps éteints. Son sol noirâtre et fertile produit du raisin^ des olives et du coton.

A l'est de cette île, s'étendent celles à'Eole ou de Lipari^

les MoUœ et V ilcaniœ des anciens ; elles sont au nombre de i6. Basiluzzo^ Panaria, DaPtolo et les trois Pinarelli ne sont que des ëcueils composés de laves trachytiques et de laves poreuses recouvertes de sulfate d'alumine (i). M. Hoffmann regarde ces îles comme pouvant être les débris d'un volcan qui fut le centre de tout le groupe des Lipari. Basiluzzo renferme trois maisons habitées. On prétend qu'autour de ces îlots le gaz hydrogène s'élève à la surface des eaux. Le sol {^Alicudi ou Alicuda est couvert de laves globuliformes. Spallanzani y a remarqué une masse de porphyre qui ne paraît point avoir subi l'action du feu (2). FUicuri ou Felicudi^ l'ancienne Phœnicusa ^ est intéressante par les couches de laves et de tufa ou pépérme qui alternent, et par une vaste cavité que l'on appelle la grotte du bœuf marin y longue de 200 pieds, large de 120 et haute de 65. Le même savant y observa un bloc de roche granitique analogue à celle que l'on remarque près de Melazo en Sicile. Ce bloc, qui paraît avoir été transporté par les eaux, ne prouverait-il point qu'une éruption marine a contribué avec l'action des feux souterrains à séparer la Sicile de l'Italie? Salina^ que Spallanzani croit être l'ancienne Z)/<^/72«, a 4 lieues de circonférence; on y voit un cratère. F'ertile en vins très -recherchés , elle doit son nom à l'abondance du sel que l'on retire d'un lac séparé de la mer par une petite digue de laves amoncelées par les flots. La chaleur du soleil fait les principaux frais de cette exploitation : l'eau, en s'évaporant des fosses que l'on y pratique après avoir mis le lac à sec, laisse une épaisse couche de sel.

Lipari^ la plus grande de ces îles, a près de 6 lieues de tour; elle est couverte de laves feldspathiques, de verre vol-

(0 Spallanzani -.Yoya^e en Sicile, t. III. — F. Hoffmann .-Mémoire sur les terrains volcaniques de Naples , de la Sicile et des îles Lipari, lu à la Société géologique de France le 28 janvier i833.

(-) Voy . en Sicile, t. III , p. io3.

EUROPE : Descript. physique de V Italie. 229

canique ou d'obsidienne , et de pierres-ponces dont elle approvisionne toute l'Europe. La montagne de Campo-Bianco, d'où on les retire, est composée de conglomérats ponceux , renfermant, suivant Spallanzani et Dolomieu, des restes de végétaux, et formant des couches parallèles qui alternent avec les ponces (0. M. Hoffmann, qui l'a explorée récemment, n'a point trouvé à Lipari les algues marines que ses deux savans prédécesseurs avaient signalées dans les déjections volcaniques de cette îlej il regarde même ce fait comme erroné. Mais il a remarqué que des alternances fort régulières de roches d'origine ignée constituent le mont Santo- Angel o, volcan éteint dont le cratère est encore bien conservé.

Vulcano^ l'antique Kulcania^ qui n'a pas 6 lieues de circonférence, offre deux cratères dont l'un paraît être épuisé, et dont l'autre, d'une vaste dimension, envoie dans les airs des tourbillons de fumée. On évalue sa profondeur à 1 4oo mètres, et son diamètre à 770 : sa dernière éruption date de 1773. On peut descendre dans le cratère éteint; on y voit une grotte revêtue de stalactites de soufre. L'île renferme une autre grotte dont les murs sont recouverts de soufre , de sulfate d'alumine et de chlorhydrate d'ammoniaque, ainsi qu'un petit lac dont les eaux chaudes dégagent de l'acide carbonique.

Les produits volcaniques de P<2/2«rm, jadis Hycesia^ n'ont rien de particulier : il y croît, comme à Lipari^ du blé, des olives, des figues et d'excellens raisins.

Stromboli^ l'antique Strongjle^ la plus septentrionale de ces îles, n^est qu'un volcan escarpé, dont le cratère, ouvert sur l'un de ses flancs, est toujours en feu. Ses éruptions se renouvellent deux fois dans un quart d'heure. Elle a 2400 pieds de hauteur, et est composée d'agglomérats volcaniques et de bancs de lave. Cette lave contient de beaux cristaux de fer oligiste.

(0 Dolomieu : Voyage aux îles Lipari.

23o LIVRE CENT SIXIEME.

L'entrée du golfe de Naples est défendue par trois îles : à droite, celle de Capri ou de Caprée; à gauche, celles dilschia et de Procida. La première, large d'une lieue et longue d'une lieue et demie, n'offre aucune trace de volcanisation ; un rocher calcaire qui s'élève à pic sépare l'île en deux parties ; on y monte par un escalier de 5oo marches, qui sert à faire communiquer ses habitans de l'une à l'autre. On dit que dans certaines saisons les cailles se rassemblenten si grand nombre sur les terres les plus fertiles de l'île, qu'on en prend pour plus de loo ducats par jour. La dîme perçue par l'évêque sur cette chasse forme son principal revenu.

Ischia, 1 antiquey^/zanVz, compte 8 lieues de circonférence. Son sol est entièrement volcanique j la lave y a recouvert les derniers dépots marins. Strabon dit (0 que ses anciens habitans tiraient de grands avantages de sa fertilité et de ses mines d'or; mais il est probable que le géographe grec a commis une erreur, car on ne trouve dans ses laves aucune trace de ce métal. Ses anciens volcans, le Monte di Vico et \Epomeo, rivalisent de hauteur avec le P^éswe.V éruption qui se manifesta en i3o2 dura deux mois et fit déserter l'île, mais aujourd'hui elle est très-peuplée. On y récolte d'excellens vins, comme du temps des anciens j ses sources minérales et ses étuves attirent un grand nombre d'étrangers. Procida, jadis Prochjta, placée entre le continent et la précédente, n'a que 3 lieues de circonférence,' c'est un des points du globe les plus peuplés : elle nourrit i4,ooo habitans. Son sol volcanique, formé de plusieurs dépôts successifs de laves, abonde en orangers, en figuiers et en vignes.

A l'ouest d'Ischia s'étendent les îles Ponces^ elles sont au nombre de cinq : San Stefano, Vendotena [Pandataria)^ Zannonej PonzaetPa/marola.Vlusieurs îlots s'élèvent entre ces îles, dont la plus considérable est Ponza, la Pontia des

C') Liv. V, chap. Xv

EUROPE : Descript. physique de r Italie. Ci3i

anciens, longue de i lieues | et large d'une demi-lieue. Elle est formée , comme celles qui l'entourent, de roches trachytiques, restes d'antiques embrasemens qui ont coulé au milieu de dépôts volcaniques pulvérulens. L'un des points les plus élevés de l'île est la montagne délia Guardia; sa base est formée d'un trachyte demi-vitreux sur lequel repose un trachyte commun gris, de 3 pieds d'épaisseur. Dans l'île de Zannone^ la même roche repose sur des calcaires anciens.

Vers le nord, entre la Corse et la Toscane, on voit plusieurs autres îles j les plus méridionales sont : Gianuti, autrefois Artemisia^ et selon d'autres Dianium; Monte-Cristo , l'ancienne O glosa ^ habitées par quelques pêcheurs, et Giglioy connue des Romains sous le nom àiMgiUinn. Celle-ci est hérissée de collines couvertes de bois; on y exploite des granités et des marbres estimés ; son territoire produit beaucoup de vins. Pianosa^ l'antique Pla?iasia^ île boisée, mais peu habitée, est peu éloignée de l'île d'Elbe. Au nord de celle-ci, à la hauteur du cap Corse, Capraja^ petite île calcaire , est bien peuplée; et, vis-à-vis de Livourne, Gorgona, plus petite encore, est couverte de bois et sert de rendez-vous aux pêcheurs de sardines.

L'île à'Elbe^ si renommée pour ses mines de fer, dont l'exploitation remonte à la plus haute antiquité, était appelée j^thalia par les Grecs et îha par les Romains; elle a 25 à 3o lieues de tour et 19 de superficie. Le granité, le schiste micacé et le calcaire marbre, sont les principales roches qui composent les montagnes qui la traversent de l'est à l'ouest. La plus haute de leurs cimes est la Capanna. Malgré quelques marais infects, le climat y est salubre. On n'y voit point de rivières; le ruisseau du Rio est son seul cours d'eau, mais les sources y sont abondantes et ne tarissent jamais. On y connaît quelques eaux minérales; on y fait de très-bons vins. Ses pâturages occupent peu d'étendue, mais ils sont excellens.

L'île de Sardaigne^ dont la longueur du nord au sud est de 6i lieues, et la plus grande largeur de 35, forme une superficie de i56o lieues carrées. Elle est traversée du sud au nord par une chaîne de montagnes qui projette à l'ouest deux rameaux, dont l'un se dirige vers le nord-est et l'autre vers le sud -ouest. Sa charpente, formée de granité qui contient des couches et des filons de quarz, de syénite et de gnmstein ou de diorite^ est recouverte de schiste micacé, surtout aux deux extrémités j elles constituent le mont GenargentUy que ses 1826 mètres de hauteur mettent au rang des points les plus élevés. Les mêmes roches se montrent à l'extrémité nord-est dans les monts Délia JSurra, Les branches méridionales et septentrionales, composées de dépôts intermédiaires et de calcaire secondaire, sont souvent recouvertes de trachytes qui supportent des roches tertiaires sur lesquelles reposent des basaltes , ainsi qu'on le remarque dans les monts Del Marghùie , au centre occidental de l'île. Ces masses volcaniques semblent avoir été démantelées, dégradées et sillonnées par des courans aqueux agissant dans la direction du nord au sud. Les eaux douces n'ont point été étrangères à ces grandes catastrophes, puisqu'il existe auprès de Gagliari un terrain formé de brèches osseuses contenant des débris de petits animaux rongeurs, des dents de ruminans et des coquilles terrestres. Près de Giaue on voit un petit volcan moderne que caractérisent des pouzzolanes et des scories. Dans les montagnes de la Sardaigne l'existence de l'or est fort incertaine, mais on y connaît plusieurs mines de plomb et de fer. L'argent, le cuivre et le mercure y sont fort rares (0.

Les principales rivières sont , sur le versant occidental de la grande chaîne : VOzieri au nord^ VOristano au centre , et le Mannu au sud j sur le versant opposé , nous ne

(0 Description de l'île de Sardaigne, parM. de la Marmara. — Mémoires du Muséum d'histoire naturelle.

EUROPE : De script, physique de V Italie. 233

citerons que le Flumendosa. U Oristano a 22 lieues de cours; les plus considérables après celui-ci n'en ont pas plus de i5. La Sardaigne a de nombreux étangs dont les eaux sont plus ou moins salées, qualité qu'elles doivent au voisinage de la mer ou aux terrains de formation salifère qu'elles traversent.

Le climat de cette île est tempéré; elle est souvent exposée aux funestes effets d'un vent du sud-est, le le^^ante^ qui est le sirocco des Napolitains. Strabon (0 , Tacite Cicéron P) et Cornélius Nepos (4) parlent de l'insalubrité de la Sardaigne (^Sardinîa). Les mêmes effets sont encore aujourd'hui produits par les mêmes causes; les miasmes qui s'exhalent des marais, surtout après les premières pluies, font naître des fièvres intermittentes fort dangereuses.

La cinquième partie du sol de la Sardaigne est couverte d'antiques forêts de chênes dont les principales espèces sont le chêne commun [quercus rohur)^ l'yeuse [quercus ilex ^ et le chêne-liége [quercus suber). L'île offre trois zones végétales différentes : celle des montagnes , ou la plus élevée, est tout-à-fait analogue au climat de la Corse; celle des plaines et des côtes septentrionales ressemble à celui de la Provence et d'une partie de l'Italie; enfin celle des plaines et des côtes méridionales rappelle la nudité de l'Afrique. C'est plutôt au caractère du Sarde qu'à la qualité de son sol qu'il faut attribuer le peu d'avancement de l'agriculture en Sardaigne.

L'île ne renferme aucune bête féroce. Parmi les animaux sauvages , les plus importans par leur taille sont le cerf, le daim, la chèvre et le sanglier. Ils sont cependant plus petits que sur le continent. Le mouflon se distingue de celui de la Corse par la forme de ses cornes qui se rappro-

(0 Liv. V. —(2) Annales, liv. VIL — (3) Lib. II, ep. m , ad Fabium Gallum. — Ad Quintum fratiem. — (4) De Viris illustr., oap. lxv.

chent de celles du bélier. La Sardaigne nourrit aussi la plupart de nos petits quadrupèdes, comme le renard, le lapin, le lièvre, la belette, etc. Les animaux domestiques s'y distinguent par des caractères particuliers : le cheval est petit, sobre, vigoureux, et peut se rendre utile jusqu'à 20 ou 3o ans; l'âne est petit et couvert de longs poils; le bœuf, comme celui de Hongrie, est vif, agile, fougueux et muni de cornes d'une grandeur extraordinaire; la chèvre est le seul animal qui n'offre point cette dégradation de taille que l'on remarque chez les mammifères de la Sardaigne.

Le roi des oiseaux plane au-dessus des montagnes; le lâche et féroce vautour dévore dans la plaine les cadavres putréfiés; la fauvette, le merle et la grive habitent les champs et les guérets ; la perdrix de roche se tient dans les broussailles et sur les sommets arides; les flamants arrivent d'Afrique vers le milieu d'août ; deux mois plus tard les cygnes, les canards et les oies, sortis des régions septentrionales, les joignent, et sont suivis des hérons, des foulques et des cormorans. La marche tardive de la végétation, le dessèchement subit de la plupart des plantes, rendent les insectes plus rares en Sardaigne que dans les autres contrées méridionales de l'Europe. On y trouve cependant la tarentule, une espèce de scorpion peu dangereuse, les sauterelles, et une grande quantité de cousins. L'abeille fournit un miel excellent qui, dans quelques contrées, prend une amertume qui n'est point désagréable, et que l'on attribue aux fleurs de l'arbousier. L'île ne nourrit d'autres reptiles que plusieurs espèces de lézards et une trèspetite couleuvre. La plupart de nos poissons peuplent ses eaux douces et marines; les seuls amphibies remarquables que l'on trouve sur ses rivages sont deux espèces de phoques.

La Sardaigne est environnée de petites îles, dont les plus

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importantes sont : au sud-ouest, San Antioco et San Pietro; au nord-ouest, Asinara; au nord, la Maddalena^ Caprara et Tavolara. San Antioco, YEnosis des Romains, a 9 lieues de tour, des terres fertiles et des salines. San Pietro, divise'e du nord au sud par une colline, est Tancienne Hieracum : sa circonférence est de 8 à 9 lieues. Ses habitans pèchent le corail , exploitent des salines, et cultivent un sol fertile. Asinara, ÏInsula Herculis des anciens, longue de 4 lieues et |, large de 2, est montagneuse, couverte de pâturages, et cependant ne renferme que quelques cabanes de bergers et de pêcheurs. Tavolara, l'ancienne Her- /w<a?«, rocher calcaire habité par des chèvres sauvages, était fréquenté par les anciens , qui allaient pêcher sur ses côtes le mollusque dont ils tiraient la pourpre.

L'Italie n'a dans la mer ou le golfe Adriatique que de petites îles ou des îlots : les plus considérables forment près des côtes du royaume de Naples, au nord-ouest du Monte- Gargano, le groupe des îles Tremiti^ les Diomeclœ insulœ des anciens, et dans lesquelles Tibère envoya en exil Julie, nièce d'Auguste, qui y mourut après un séjour de 20 ans. Elles sont au nombre de cinq : San Domenico^ la plus grande et la plus méridionale, a à peine 2 lieues de circonférence; elle renferme des colhnes, desbois et quelques champs en culture , mais elle manque de sources : il n'y a que de l'eau de citerne. Elle possède une saline qui fournit de beau sel blanc. San Nicola^ la plus orientale, est un peu moins grande et aussi dépourvue d'eau. Il s'y forma le i5 mai 18 1 6 un petit cratère qui vomit pendant 7 heures des pierres et une lave sulfureuse, et qui depuis eut de nouvelles éruptions. Caprara^ la plus septentrionale, doit son nom à la grande quantité de câpriers qu'elle renferme; Cretaccio et la V îcchia ne sont que des écueils qui servent de retraite à un grand nombre d'oiseaux de mer. Ces îles produisent de l'huile excellente et des fruits exquis.

Suite de la Description de l'Europe. — Description de l'Italie. — Deuxicine section. — Description du royaume Lainbard-Venitien.

Les plus anciens peuples connus qui habitèrent le versant des Alpes et la rive gauche du Pô, depuis le cours du Tessin jusque près des bords du Lisonzo, ou la Gaule cispadaiie^ étaient les Orobii nord, les Insuhres et les Cenomani au-dessus des lacs de Corne et d'Iseo ; les Lœi^i à l'ouest, près du confluent du Tessin et du Pô, et les Euganei à l'est.

Les Orohii étaient probablement originaires des Alpes ; leur nom signifie ^vivant dans les montagnes. Cependant Pline, d'après Cornélius Alexandre, les fait descendre de quelques montagnards grecs (0 : mais le nom de leur capitale, Bergomum , prouve une origine germanique, ou plutôt germano - celtique. Les Insuhres paraissent être venus également du nordj ils faisaient partie de la nation des Omhri^ dont le nom, dans leur langue , avait la signification de vaillant, Mediolanum^ leur capitale, est aujourdhui Milan. Les Cenomani étaient une colonie d'un peuple celte qui habitait le territoire du Mans. Ils vinrent s'établir sur les pentes méridionales des Alpes , six siècles avant notre ère. Les Lœwi passaient aussi pour être Gaulois. Les Euganei^ long- temps possesseurs du territoire actuel du gouvernement de Venise , furent envahis par les Veneti, que l'on croit être une colonie des Veneti^ qui habitaient les environs de Vannes dans l'Armorique, et qui étaient puissans par leur marine et leur commerce.

0) Plinius , lib. 111, cap. vu.

EUROPE : Italie. — Royaume lomb.'vénit. ^^3^

Tels sont les peuples que l'on distingua dans cette partie de l'Italie jusqu'à la chute de l'empire d'Occident, vers la fin du siècle, que les Henili, sous la conduite d'Odoacre, quittèrent les bords du Danube, vinrent s'établir sur les deux rives du Pô , et choisirent Ravenne pour la capitale de leurs possessions. Six ans après leur conquête, ces peuples furent soumis par les Ostrogoths, dont la puissance s'ébranla sous les glorieux efforts de Bélisaire, et s'écroula, en 553 , sous ceux de l'eunuque Narsès.

L'Italie , rentrée sous la puissance des empereurs d'Orient , ne fut pas long-temps à l'abri des attaques étrangères. Les Longohardi ou Lombards , quittèrent les forêts de la Germanie, et vinrent fonder, en 567 (i), un puissant royaume dans la grande vallée du Pô, qui prit le nom de Lombardie. Mais alors les évêques de Rome préludaient à leur puissance, et voyaient avec crainte et jalousie l'agrandissement que prenaient ces peuples barbares , qui menaçaient de s'emparer de l'ancienne métropole du monde. Etienne II appela la France à son secours : Pépin enleva aux LongohardiX^jidiVÙx'A.l de Ravenne, et en donna la souveraineté au pape. Charlemagne , favorisé par la victoire , détruisit leur royaume , et relégua dans une abbaye Didier, leur dernier roi.

La Lombardie , sans souverain , conserva ses lois : après la mort de Charlemagne, elle se divisa en plusieurs principautés soumises à l'empire d'Occident. Mais l'esprit d'indépendance gagna cette partie de l'Italie; les empereurs d'Allemagne accordèrent à quelques villes le droit de choisir leurs magistrats. La coutume qu'avaient conservée les citoyens, selon l'esprit du christianisme, d'élire leurs évêques, prépara le peuple à l'idée que tout pouvoir

(') Tables chronologiques de John Blaiv.

^38 LIVUÎ- CENT SEPTIÈME.

énian^ de la nation ; les formes républicaines se perpétuèrent , et déterminèrent plus tard les villes les plus importantes à demander de plus précieux privilèges et des chartes. Au XIP siècle, toutes les cités lombardes, non seulement choisissaient leurs magistrats , mais délibéraient sur la paix et la guerre, et sur leurs intérêts locaux (i). Frédéric Barberousse fut le premier empereur qui , au mépris des chartes et des traités de ses prédécesseurs , essaya de rétablir en Italie le pouvoir absolu. Milan était la plus importante ville de la Lombardie. Assiégée par ce prince, et pressée par la famine, elle capitula, mais à des conditions que le vainqueur méprisa : quelques jours après sa reddition. Milan n'était plus qu'un monceau de ruines. Si l'empereur protégea les rivales de cette vaste cité, il détruisit jusqu'à l'ombre de toute liberté, et remplaça par des podestats de son choix les magistrats élus par les citoyens. Cependant la paix, qui succéda au fracas des armes, n'était que le silence de la crainte. La liberté avait été vaincue , mais elle n'avait pas perdu ses droits ; une ligue secrète s'organisait dans l'ombre. Les villes formèrent une confédération dans le but de recouvrer leurs privilèges. Les succès de Barberousse l'avaient enhardi : soit qu'il voulut réduire les papes aux seuls droits spirituels, soit qu'il eût le dessein de réunir leurs possessions à l'Empire , il marcha contre Rome. Cette fois les foudres du Vatican furent favorables à l'indépendance des peuples. Les Romains, animés par le juste ressentiment de leur évêque, résistent avec courage, et le ciel semble seconder leurs efforts : la peste détruit l'armée impériale. L'empereur fait de nouvelles tentatives contre la Lombardie; mais frappé d'excommunication, il est devenu un objet de haine et de mépris ; les villes confédérées lui livrent bataille ; ses

(') Miwaiori, Annal. d'Italie.

EUROPE : Italie. — Royaume lomb.-vénit. aSg

troupes sont taillées en pièces, et lui-même ne sauve ses jours qu'à l'aide d'un déguisement; enfin, abandonné de la fortune, il reconnaît l'indépendance des républiques lombardes.

L'un des plus grands fléaux des révolutions politiques est la division des opinions, qui transforme en ennemis irréconciliables les citoyens d'une même nation. Les premiers succès de Barberousse lui avaient attiré cette foule d'ambitieux toujours amis du pouvoir. Après la mort de ce prince, son successeur conserva les mêmes partisans, et comme dans la lutte qui venait de se terminer , les excommunications de Rome avaient puissamment soutenu la cause du peuple contre l'Empire, deux factions dominantes partagèrent la Lombardie : les partisans du pape prirent la dénomination de Guelfes, et ceux de l'empereur se firent appeler Gibelins (i). Les deux partis obtinrent des avantages réciproques, mais celui du pape l'emporta le plus souvent. ^

L'amour de l'indépendance, dont les villes lombardes donnèrent tant de preuves , développa la civilisation , les arts , le commerce et les richesses. On peut juger de leur puissance par le tableau que nous a laissé de Milan, au XIIP siècle, un écrivain contemporain (2). Elle comptait, parmi ses 200,000 habitans 600 notaires, 200 médecins, 80 instituteurs et 5o copistes de manuscrits. Des rues pavées en dalles, des ponts de pierre, des maisons bien bâties , des palais , des monumens publics , lui donnaient un aspect tout différent de celui des villes du nord et de l'occident de l'Europe. Son territoire, qui comprenait

(0 Les Guelfes tiraient leur nom cPune famille illustre de la Bavière qui s'allia à la maison d'Esté. Les Gibelins prenaient leur dénomination d'un village de Franconie où naquit Conrad-le-Salifjue , d'où descendait la maison de Souabc. Voyez l'Europe au moyen âge, par M. Hallam.

(^) Galvaneus Flamma.

Lodi, Pavie, Bergame et Côme, i5o villages et autant de châteaux , entretenait un corps de 8000 cavaliers ou gentilshommes , et pouvait mettre 240,000 hommes sous les armes. Mais les dissensions intestines firent naître l'ambition et la corruption , ennemies de l'amour de la patrie et de l'indépendance. Ces villes , si jalouses de défendre leurs prérogatives contre les empereurs, choisirent des magistrats dont le pouvoir devint héréditaire, et dégénéra bientôt en tyrannie.

Vers le XIV^ siècle , la Lombardie centrale était l'héritage de la famille des Visconti ; celle de la Scala gouvernait Férone; celle de Carrare, Padoue; et celle de Gonzague, Mantoue. En iSpS, l'empereur Venceslas érigea Milan et son territoire en duché, en faveur d'un Visconti; cette principauté échut par alliance à un fils naturel du célèbre Jacques Sforce, qui, de laboureur, parvint, par son courage et ses talens , à la dignité de connétable. A l'extinction de cette famille, Charles-Quint s'empara du Milanais, qui appartint à l'Espagne jusqu'en 1700, que le dernier duc étant mort, le duché échut en partage à la maison d'Autriche, sauf quelques portions qui furent cédées à la Savoie.

Les descendans des Veneti^ pour échapper aux hordes d'Alaric , qui pénétra en Italie au commencement du V® siècle, cherchèrent un refuge dans les petites îles de l'embouchure de la Brenta. Ils y fondèrent deux petites villes : Rivoalto et Malamocco; mais en 697, les magistrats de ces îles populeuses, convaincus de la nécessité de former un corps de nation, obtinrent de l'empereur Léonce l'autorisation d'élire un chef auquel ils donnèrent le titre de duc ou de doge. Pépin , roi d'Italie , accorda à cet état naissant des terres sur le littoral de chaque côté de l'Adige; Rwoalto^ réunie aux îles voisines, devint une ville nouvelle qui prit le nom de Venetiœ^ de

EUROPE : Italie. — Rojaume lomh.'Véïiit. iL\\

celui que portait le pays dont ces îles faisaient partie. Au IX® siècle cette république commerçante se faisait respecter par ses forces maritimes; au XIP elle équipait les flottes destinées aux croisades; en 1202, elle contribua puissamment à la prise de Constantinople ; une partie de cette ville et de son territoire lui échut en partage, e't son doge, qui prenait, par suite des conquêtes de la république, le titre de duc de Dalmatie, y ajouta celui de duc du quart et demi de l'empire romain (0. Candie, les îles Ioniennes, la plupart de celles de l'Archipel et d'autres stations importantes , des comptoirs à Acre et à Alexandrie , contribuaient à assurer sa puissance et la prospérité de son commerce.

Dans l'origine le gouvernement vénitien se composait de conseillers nommés par le peuple, qui partageaient avec le doge le pouvoir législatif. Ce magistrat jouit d'abord d'une puissance imposante ; les bornes en furent rétrécies dans la crainte qu'elle ne dégénérât en une dignité héréditaire. Un conseil représentatif et nombreux, élu tous les ans par 12 électeurs choisis par le peuple, fut institué; mais par la suite les membres qui en faisaient partie s'arrogèrent le droit de nommer les 12 électeurs et d'approuver ou de rejeter leurs successeurs. Le résultat de celte confusion de pouvoirs amena nécessairement la fréquente élection des mêmes membres ; enfin une dignité qui devait être la récompense des vertus civiques , devint le partage exclusif de certaines familles. Lorsque ces changemens contraires à la forme primitive du gouvernement furent consommés , on institua un sénat auquel on accorda le droit de paix et de guerre; mais il était renouvelé tous les ans, ainsi que les conseillers du doge, par le grand conseil. Le mécontentement, les révoltes même que fit

(') Hallam : L'Europe au moyen âge, t. IH.

naître au XIV*^ siècle un système qui anéantissait les bases fondamentales du gouvernement républicain, nécessitèrent la nomination du célèbre Conseil des Dix qui organisa l'espionnage, l'assassinat et tout l'attirail du règne de la terreur.

Telle était la situation du duché de Milan et de la république vénitienne, lorsqu'en 1797 la défaite du prince Charles^changea leur position politique. Par le traité de Campo-Formio , qui fut la suite de cette victoire de Bonaparte, leurs territoires, réunis à celui de Modène et à quelques portions des Etats de l'Eglise, formèrent la repuhliqjie cisalpine^ qui prit en 1802 le nom de république italienne^ quelle conserva jusqu'en i8o5, époque où elle devint le royaume (T Italie.

L'ancienne dénomination de Lombardie était depuis long-temps inusitée; mais, par les négociations du congrès de Vienne en 181 5, l'Autriche, devenue maîtresse de Milan, de Mantoue, de Venise et de la Valteline, réunit leurs dépendances et en forma le royaume lombardvénitien. Il est borné au nord par la Suisse et le Tyrol; à l'ouest et au sud par les possessions sardes , le duché de Parme, celui de Modène et les États de l'Église; et à l'est par le golfe Adriatique et le royaume d'illyrie. Sa superficie est d'environ 236o lieues carrées (i). Le lac Majeur et le Tessin à l'ouest, la plus grande partie du cours du Pô au sud, et la mer Adriatique à l'est , lui servent de limites naturelles.

Dans ce royaume l'hiver ne dure ordinairement que deux mois, mais il est quelquefois assez rigoureux pour que le thermomètre de Réaumur descende à 10 degrés, et pour que les lagunes de Venise soient prises par les glaces. En février la terre se couvre d'une nouvelle verdure, le

(0 M. Thiden lui donne 85 1,94 "liUcs carrés allemands

EUROPE : y/<2//e. — Royaume lomh.-vénù. iL{^

mois de mai voit revenir la chaleur; là récolte des céréales et de la plupart des fruits se fait en juin et en juillet, et les vendanges en octobre. Les pluies sont abondantes en automne, et en hiver lorsque le froid n'est pas rigoureux j elles sont plus abondantes dans la partie occidentale que dans l'orientale ; dans la première il tombe annuellement 43 pouces d'eau et 33 dans la seconde. L'air est sain dans la plus grande partie du pays ; cependant les rizières établies sur plusieurs points produisent des miasmes putrides: les environs de Mantoue et de Rovigo sont exposas à des exhalaisons malfaisantes, et les lagunes sont dangereuses pour tous les étrangers.

Cette vallée du Pô, qui du temps de Polybe était une contrée marécageuse, ombragée par d'antiques forêts peuplées de sangliers, peut à peine aujourd'hui fournir assez de bois pour ses habitans ; mais les trésors de Cérès et de Pomone ont remplacé les paisibles retraites des hamadryades. De magnifiques prairies, arrosées par des ruisseaux qui descendent des Alpes, fournissent jusqu'à six récoltes dans la même année. La race des bêtes à cornes y est belle; elle est l'objet des soins des paysans, qui depuis long-temps se livrent à la fabrication d'excellens fromages.

Quelques traces de l'antiquité se sont conservées dans les campagnes du Milanais : ces chars pesans à roues basses et massives, traînés par plusieurs paires de bœufs dont les longues cornes sont ornées de boules de fer poli, et dont la queue est assujettie de côté par des rubans ou des guirlandes ; ces paysannes dont les cheveux relevés en tresses sont attachés avec une flèche d'argent ; ces bergers portant , au lieu de houlette , un bâton en forme de crosse , et dont l'épaule gauche est élégamment drapée d'un manteau ; ces moutons dontle nez arqué, les oreilles pendantes et les pattes minces et élancées rappellent certains bas-reliefs antiques, annoncent l'Italie et ses riches souvenirs. Mais ces

caractères qui frappent au premier abord forment un contraste pénible avec la misère du paysan. Il faut nous habituer à des contrastes plus pénibles encore ; l'Italie est le pays du luxe et de la pauvreté.

L'abeille et le ver à soie reçoivent des soins assidus en Lombardie. Les églises consomment une énorme quantité de cire, et, de toutes les branches d'industrie, la fabrication des étoffes de soie est du petit nombre de celles qui n'y sont pas restées arriérées. Cependant les filatures de coton, les fabriques de draps et de toiles ont encore une assez grande activité : le produit moyen de ses exportations est d'environ 85,ooo,ooo de francs. Les communications commerciales sont favorisées par de superbes routes , des rivières et des canaux.

Le royaume lombard-vénitien a été déclaré partie intégrante de la monarchie autrichienne. Ce pays , qui fut long-temps gouverné par les lois françaises, méritait quelques faveurs : le pouvoir absolu y est mitigé par les dispositions de la constitution de i8i5. On y a établi un simulacre de représentation nationale, mais les membres qui la composent n'ont que la faculté de délibérer sur certaines questions que le gouvernement leur soumet. L'empereur est représenté par un vice-roi , et le royaume est partagé en deux grands gouvernemens : celui de Milan et celui de Venise; le premier divisé en neuf délégations, et le second en huit.

Milan ^ capitale du royaume et résidence du vice-roi, est située dans une vaste plaine sur les bords de ÏOlona, En y comprenant ses vieux remparts el ses nouvelles promenades , elle a 5ooo toises de circonférence ; mais la partie habitée n'en a que 3ooo. Elle a onze portes, et sa plus grande longueur, qui est de i5oo toises, occupe l'espace compris entre la porte de l'ouest et celle du Tessin. On y compte 4800 habitations et plus de i5o,ooo habitans. Si

EUROPE : Italie. — Royaume lomb.-vé ni t.

cette ville avait plus de rues alignées et larges, elle mériterait le titre de magnifique : on a dit avec raison que les maisons de mauvaise apparence y sont aussi rares que le sont ailleurs les palais. Les rues les plus spacieuses sont appelées corsi ^ parce quelles sont le rendez-vous des promeneurs, et qu'on les choisit pour y faire des courses de chevaux. Ses places publiques sont presque toutes irrégulières et sans ornemens : celle de la cathédrale est longue et étroite. Cet édifice, appelé le Dôme, est l'un des plus remarquables que l'on connaisse; il fut commencé en i386 par le duc Jean-Galéas Visconti. Il n'est point achevé , et probablement il ne le sera de long-temps : si les deux millions que Napoléon affecta à son achèvement n'ont pas contribué à l'avancer beaucoup, les i44)000 francs destinés annuellement par l'empereur d'Autriche à remplir ce but produiront-ils bientôt le résultat qu'on en attend? Sa longueur est de 4^4 pieds, sa largeur de 270, et la voûte de 282 d'élévation ; la plus haute de ses tours est de 335 pieds. Il est peu d'édifices gothiques dont les ornemens soient plus multipliés : dans toutes les profondeurs, sur toutes les saillies, au-dessus de chaque tour, sur toutes les flèches, s'élèvent des statues en marbre blanc, dont le nombre est évalué à plus de 3ooo , mais dont la plupart sont tellement hors de la portée de la vue , que l'on regrette de ne pouvoir, comme les oiseaux qui y font leurs nids, se placer de manière à les voir en détail. Cinquante-deux piliers de marbre de 84 pieds de hauteur et de 24 de circonférence supportent ce vaste édifice , dont la construction a dû coûter des sommes immenses. Les quatre évangélistes et les quatre Pères de l'Eglioe en bronze qui décorent les deux chaires sont des figures remarquables ; elles font honneur au talent du sculpteur François Brambilla ; les ly bas* reliefs que l'on remarque à la partie supérieure du mur d'enceinte du chœur sont, suivant un littérateur plein de

goût (i) , d'une finesse de ciseau rare. On doit au même artiste le grand et riche tabernacle en bronze doré du maître -autel. Au-dessus de celui-ci un brillant reliquaire se fait remarquer : il renferme un des clous de la vraie croix, relique vénérée que, le 3 mai de chaque année, anniversaire de la terrible peste de i^yOj l'archevêque de Milan promène processionnellement dans la ville, à l'exemple de saint Charles Borromée. Une chapelle souterraine renferme le corps de ce saint dans un sarcophage en cristal , chargé de bas-reliefs et d'ornemens en vermeil. Il est revêtu de ses habits pontificaux enrichis de diamans; sa tête mitrée repose sur un coussin d'or. Plus loin, on voit le tombeau du cardinal Frédéric Borromée, cousin du saint archevêque , et quiaurait été sanctifié comme lui si sa famille avait voulu faire deux fois les frais énormes de la canonisation. Le mausolée d'Othon-le-Grand et de Jean Visconti , oncle et neveu , archevêques et seigneurs de Milan aux XIIF et XIV siècles, attirent aussi les regards ; mais un autre plus magnifique est celui du cardinal Marin Caracciolo. La chapelle de Jean- Jacques Médicis, marquis de Marignan, est occupée par le riche mausolée érigé d'après les dessins de Michel- Ange par le pape Pie IV, son frère, à ce hardi capitaine. Le bassin de porphyre qui sert à baptiser passe pour avoir appartenu aux thermes de Maxi mien-Hercule à Milan ; enfin , on admire un candélabre en bronze, ayant la forme d'un arbre et qui a fait donner à la chapelle qu'il décore le nom dell^ albero,

La vieille église de Saint- Âmbroisei^vésenleniï assemblage curieux et même bizarre de tous les styles d'architecture chrétienne depuis le IV^ siècle jusqu'au XY^. Sa façade offre un vaste parvis sur le modèle des pronaos des temples grecs. Dans l'intérieur on remarque une antique et vaste chaire en marbre vis-à-vis de la chaire moderne; une colonne surmon-

(0 M. Valéry : Voyages historiques et littéraires en Italie, 1. 1 , p. loS.

FUKOPE : Italie. — Royaume loinh.-vénit. -j/i 7 tée d'un serpent d'airain que l'on a prétendu être celui que Moïse éleva dans le désert , ou du moins être formé du même métal; un pilastre décoré du portrait de saint Ambroise fait d'après nature, ainsi que l'indique l'inscription, et dont le visage, par une bizarrerie singulière de l'artiste, est en marbre noir; plusieurs mosaïques représentant des scènes de la vie du Sauveur et de celle de saint Ambroise , et des inscriptions indiquant la sépulture de l'empereur Louis II, mort en 876; enfin, des fresques et des tableaux précieux. Dans les archives de la basilique, on conserve un missel magnifique, manuscrit vélin de la fin du XIV^ siècle : son principal ornement est une riche miniature représentant le couronnement de Jean-Galéas Yisconti comme premier duc de Milan.

Dans le grand nombre d'autres églises que renferme Milan , nous distinguerons celle de Sainte-Marie de la Passion^ l'une des plus belles et peut-être la plus riche en tableaux. Celle de Saint-Antoine abbé , est remarquable par ses belles fresques; celle de Saint- Sébastien^ fondée par saint Charles Borroméesur les dessins de Pellegrini, est un des monumens d'architecture les plus splendides de Milan; celle de Saint-Alexandre in Zebedia est riche de peintures et magnifique d'ornemens; celle de Saint-Eustorge est une des plus anciennes : à l'entrée en dehors, on remarque une chaire en pierre d'où , selon l'inscription , saint Pierre martyr réfutait les manichéens; celle de Saint-Victor al Corpo est belle et majestueuse; celle de Santa-Maria del Carminé est gothique et présente un portail d'une riche composition; celle de Saint- Barthélémy n'est pas sans magnificence; celle de Saint-Marc est superbe; enfin , celle de Saint-Fidèle^ quoique inachevée, est un splendide monument de Pellegrini (i). C'est dans cet édifice que les empe-

(•) Valéry : Voyages historiques et littéraires en Italie.

reurs d'Allemagne allaient jadis recevoir la couronne de fer. L'ancien couvent des dominicains, appelé Sainte-Marie des Grâces^ est célèbre par le beau tableau de Léonard de Vinci représentant la Cène , et peint à l'huile sur les murs du réfectoire. Il a 3o pieds de long sur i5 de hauteur; le temps, la fumée et l'humidité l'ont tellement endommagé, qu'il est à craindre que bientôt il n'en reste plus de traces. On a peine à croire que l'autorité municipale de Milan ait, en 1797, changé ce réfectoire en un corps-de-garde et même en une prison, en y faisant loger les prisonniers de guerre à la garde des Français. Qu'on juge par- là s'il est étonnant que ce chef-d'œuvre, qui compte 3oo ans d'antiquité et auquel on semblait prendre si peu d'intérêt, n'ait paru à des soldats, généralement peu connaisseurs, qu'une misérable peinture, sur laquelle on pouvait s'exercer à la cible. Une vieille femme qui habitait dans le voisinage, et qui fut témoin de cette sorte de profanation, racontait à un voyageur français (0 que Bonaparte, étant à Milan , vint voir ce beau tableau , et le trouvant en si mauvaises mains, leva les épaules, frappa du pied, fit évacuer le local , murer une des portes et placer la balustrade que l'on y voit encore.

Plusieurs auteurs ont épuisé les fécondes ressources de l'étymologie ('2) pour découvrir celle de l'antique nom de Mediolanum^ que portait cette ville. Ce n'est ni à deux guerriers toscans, ni à sa position entre deux fleuves, ni à une truie à moitié couverte de laine (^mediolana) que Bellovcse, son fondateur, aurait vue à la place qu'elle occupe, qu'elle doit son nom, puisque plusieurs villes gauloises étaient appelées de même. Elle était magnifique à

(0 M. Simond : Voyage en Italie et en Sicile , tora. I. (2) Jlciat : Hist. Mediolani. — Isidore : Origines. — Sidonius Jpollinaris , 1. VII, c. xvir , etc.

EUROPE : Italie. — Royaume lomb.-vénit. 2^9 lepoque de la splendeur de l'empire romain : plusieurs antiquités l'attestent. Les i6 colonnes antiques de l'église de San-Lorenzo sont les restes des bains de Maximien- Hercule, associé de Dioclétien à l'empire. Les ruines du palais de ce prince ont été découvertes près du cirque ou de V Arena,

Les principaux palais de cette -ville sont : le palais archiépiscopal^ orné de tableaux précieux et dont l'architecture est digne d'une destination plus noble encore,* le palais royal y remarquable par la richesse des appartemens et par le beau théâtre de la Canobiana qui en dépend; le vaste palais Mariniy occupé par le ministère des finances et l'administration des douanes; le palais délia Contahilita ^ le plus parfait sous le rapport de l art de tous ceux de Milan; le palais de justice et l'hôtel de la monnaie, peu digne de cette ville sous le rapport de l'architecture , mais curieux par sa belle collection de médailles et de monnaies d'Italie. Ces édifices ne sont cependant point à comparer à la magnifique caserne que fit bâtir le vice-roi Eugène, et que l'on regarde comme la plus belle du monde. Une douzaine de palais appartenant à des particuliers attestent , par la beauté de leur architecture et la richesse de leurs ornemens, l'opulence de quelques familles milanaises.

Des quatre ou cinq théâtres de Milan, les deux plus fréquentés sont \ Opéra et le spectacle de Girolamo ou Fiando. Le premier, appelé Scala parce qu'il occupe l'emplacement d'une ancienne église de ce nom , est vaste et décoré avec élégance. Ses six rangs de loges présentent un aspect imposant, mais les salons qui les accompagnent font, d'un rendez-vous de plaisir fait pour charmer l'oreille , l'œil et le cœur, un vaste salon de jeu et de causeries; établissement d'autant plus immoral , que l'imprudent ou le désœuvré y est attiré depuis midi jusqu'au soir par un

aSo LIVRE CENT SEPTIEME.

salon de lecture, et depuis le soir jusqu'au matin par la danse et la musique, et qu'une salle où la roulette est pour ainsi dire en perinanence y offre ses dangereuses séductions. En i83o la voûte de ce théâtre s'écroula subitement. Le second passe en Italie pour l'un des plus célèbres théâtres de marionnettes; la précision et la vivacité desmouvemens des acteurs, dont notre petit théâtre de Séraphin n'offre qu'une imparfaite copie, produisent une illusion complète. L'origine de ces petites figures en bois se perd dans les vagues souvenirs de l'antiquité la plus reculée. L'un de nos voyageurs les plus intrépides (0 a rapporté d'Egypte de petites poupées à ressorts qui ne le cèdent ^pint à celles de Nuremberg; il paraît que les Egyptiens inhumaient ces jouets avec leurs enfans , usage qui existait à Rome, même après l'établissement du christianisme. Chez les anciens, une jeune fille offrait à Vénus, avant de se marier, la poupée qui avait servi à ses jeux (2). Les auteurs parlent de ces petites figures mobiles qui attiraient la foule sur les places publiques (3); mais, comme le fait observer Millin, c'est aux modernes seuls qu'appartient l'idée de remplacer sur des théâtres les acteurs par des marionnettes. C'est à Philippe Acciajuoli , chevalier de Malte , que ce genre de spectacle doit son perfectionnement. Sur le théâtre de Girolamo, on représente des tragédies, des opéras, des comédies et des ballets; la meilleure société de Milan s'y réunit, et depuis l'homme du peuple jusqu'au riche financier, chacun exprime par de francs éclats de rire le plaisir qu'il éprouve aux lazzis de Girolamo^ personnage burlesque, qui est à la fois le polichinelle napolitain, Xarlequin de Venise et le Gianduja de Turin.

(0 Cailliaud , qui poussa ses excursions à Méroé et au fleuve Blanc. (2) Perse, Satire IL

(^) Horace, liv. I, sat. ii/ liv. II; sat. vu. Aulu-Gellc, 1. XIV, ch. 1.

EUROPE : Italie. — Royaume lomb.-vénit. aSr Un autre lieu de reunion très-fréquenté est le théâtre Filoclrammatico , dont la salle élégante est aussi grande que celle de nos principaux théâtres , et sur lequel on n'admet que des amateurs.

L'immense esplanade qui entoure les restes de l'ancien château de Milan était un terrain humide et malsain , qui sous l'administration française fut transformé en une agréable promenade ombragée de plus de 10,000 pieds d'arbres, et qui reçut le nom de Foro-Bonaparte. L'extrémité de la route du Simplon est occupée par la porte du Simplon^ bel arc de triomphe orné de magnifiques bas-reliefs en marbre blanc tiré de cette montagne. Il est aussi grand que celui de l'Etoile à Paris, et comme sur celui du Carrousel, la statue de la Paix y remplacera celle de Napoléon. Lorsque ce monument sera terminé, on pourra le citer comme un des plus beaux de Milan et de l'Italie. Plus loin est une vaste place d'armes^ près de laquelle on voit le C'/r^z/e, ou WÀrefia^ monument du règne de Napoléon , et qui par sa grandeur rappelle ceux des Romains : les gradins peuvent contenir 3o,ooo spectateurs, et l'arène est destinée à des courses et à des jeux publics. Il est à regretter que cet édifice ne soit point terminé. Près de la porte Orientale , le Cours , bordé de riches palais, et la rangée d'arbres qui s'étend entre cette porte et la porte Romaine, sont fréquentés par les promeneurs à équipages 5 c'est là que les éiégans Milanais vont étaler le luxe de leurs chevaux et montrer leur adresse à conduire de légers nhaétons.

Nous ne nous arrêterons point à décrire les établissemens scientifiques de Milan, mais nous dirons quelques mots de la bibliothèque ambroisienne , fondée par le cardinal Frédéric Borromée. Elle compte 60,000 volumes imprimés et 10,000 manuscrits. Ce qu'il y a de remarquable relativement à son illustre fondateur, qui a donné tant de preuves de son amour pour les lettres , ce qu'il y a d'in-

commode pom' les recherches que l'on veut y faire, c'est qu'il a interdit la formation d'un catalogue de ce riche trésor: il faudrait, dit-on, une dispense de Rome pour l'établir. La seule transgression que l'on a osé faire à cette défense est le simulacre d'un catalogue où les auteurs ne sont désignés que par leurs prénoms. Une autre singularité, c'est que les livres ne portent sur leur couverture aucun titre. Parmi les richesses de l'Ambroisienne, on distingue le fameux Virgile de Pétrarque , offrant la note passionnée sur Laure ; dix lettres de Lucrèce Borgia au cardinal Bembo, accompagnées d'une boucle des cheveux blonds de cette femme dépravée, digne fille du pape Alexandre VI; un manuscrit de Josèphe , traduit par Piuffin et écrit des deux côtés sur papyrus : il a douze siècles d'antiquité ; les célèbres manuscrits palimpsestes des plaidoyers de Cicéron pour Scaurus, Tullius et Flaccus, que l'on a remis au jour en enlevant l'écriture des poèmes de Sedulien , prêtre du VP siècle; enfin les lettres de Marc-Aurèle et de Fronton, retrouvées sous une histoire du concile de Chalcédoine. La bibliothèque ambroisienne possède un musée peu considérable, mais précieux : c'est là, dit M. Valéry, que l'on voit le carton de l'école d'Athènes, première inspiration naïve et grande de cette immortelle composition ; un portrait de Léonard de Vinci, au crayon rouge, dessiné par lui-même 5 plusieurs tableaux charmans de Bernardin Luini, tels que deux, entre autres, que l'on a vus au Musée impérial de Paris : saint Jean jouant avec un agneau , et la Vierge aux Rochers ; enfin on y remarque aussi une belle fresque représentant le couronnement d'épines.

Le palais royal des sciences et des arts , autrefois dit de Brera^ bâtiment magnifique, renferme un superbe observatoire, un jardin botanique riche en plantes exotiques; une bibliothèque publique , un cabinet de médailles et un musée. La bibliothèque a peu de manuscrits, mais elle

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compte 100,000 volumes, et elle est riche en ouvrages modernes; le cabinet de médailles occupe un très-beau local, et le musée , bien qu'il ne renferme pas de chefs-d'œuvre des grands maîtres, est fort riche en modernes tableaux, et trèsintéressant pour l'histoire de l'art. C'est dans ce rnusée que se fait annuellement l'exposition des peintures modernes. Les principaux établissemens d'instruction sont deux lycées et deux gymnases, l'Académie ou l'école des beaux-arts, l'école de mosaïque , celle des sourds-muets , le conservatoire de musique , l'école vétérinaire , l'institut militaire géographique, le cabinet d'histoire naturelle, et enfin parmi les sociétés savantes, l'institut royal et impérial.

Près de Garignano^ à une demi-lieue de Milan, on remarque la petite maison de Pétrarque, dont il ne reste de l'époque de ce célèbre personnage que deux colonnes sur lesquelles on lit son chiffre, les fenêtres, le plancher et les voûtes de deux chambres donnant sur la campagne.

On admire au village de Garignano les fresques de l'ancienne Chartreuse, et au bourg de Saronno^ l'église de Notre-Dame, dont les fresques sont des chefs-d'œuvre de Bernardin Luini. Au château de Castellazzo on remarque les restes du mausolée de Gaston de Foix, ouvrage du Bam^ baja; à la maison Simonetta, les voyageurs vont écouter un écho qui répète trente-six fois le bruit d'un coup de pistolet.

Nous ne décrirons point les nombreux hôpitaux de Milan , dont le plus remarquable est le grand hôpital qui renferme plus de 2000 lits , ni les établissemens fondés par la bienfaisance ; mais nous devons dire que l'heureuse découverte de Jenner, auquel l'antiquité aurait élevé des temples, est plus répandue dans le royaume lombard-vénitien que dans le reste de l'Italie. A Milan, la petite-vérole fait peu de ravages, et c'est aux soins du gouvernement, au zèle éclairé des ministres de la parole divine, qu'est dû Liffaiblissement de

ce fléau : des vaccinateurs jurés ont constamment les yeux ouverts pour en arrêter les effets. Les institutions de bienfaisance n'accordent aucun secours aux enfans dont les parens ne présentent point de certificats de vaccination; chaque trimestre , les curés de campagne lisent en chaire les noms des individus morts de la petite-vérole; ils rappellent à leurs paroissiens leurs dei>oirs envers Dieu et envers VEtat^ qui leur prescrivent de ne point négliger le bienfaisant préservatif [A> Lorsqu'un individu est atteint de la variole, l'un des parens ou le médecin est tenu d'en faire la déclaration, sous peine d'une amende de loo francs : l'autorité fait placer sur la maison une inscription en gros caractères, qui annonce qu'elle est en proie à la contagion. Aucun des membres de la famille qui aurait approché le malade ne peut communiquer avec qui que ce soit jusqu'à la guérison ou la mort de celui-ci, et le cadavre est transporté au cimetière sans les cérémonies d'usage.

Milan a toujours tenu un rang distingué dans les lettres et dans les arts : Virgile y fit ses études, et Valère-Maxime y prit naissance. Dans les temps modernes elle vit naître l'antiquaire Octavio Ferrari , le savant François Bernardin Ferrari, oncle du précédent, le jurisconsulte André Alciat, le protestant Jean-Paul Alciati, le géomètre Bonaventiire Cavalieri, la célèbre Marie -Gaeta ne Agnesi, qui occupa la chaire de mathématiques à Bologne , les papes Pie IV et Urbain III, et le célèbre jurisconsulte Beccaria.

Le commerce de cette ville est considérable, et ses fabriques sont en grand nombre : on y compte plusieurs manufactures de soieries, de velours, de tulles, de cotonnades, de porcelaine, de chocolat, etc.

Monza^ à quelques lieues au nord de Milan, possède un beau palais ainsi qu'une cathédrale, vieille basilique fondée

(0 Voyage en Italie, fait en 1820 par le docteur Vaïentin.

EUROPE : Italie. — Royaume lomb.-vénit. i^^j

par Théodelinde , reine des Lombards , et dont le trésor est l'un des plus riches du royaume; on y montre la célèbre couronne de fer dont on ignore l'origine et la date, et que Napoléon plaça sur sa tête en disant: Dieu me la donne ^ gare à qui la ^o^/c^e, d après l'inscription qu'elle porte: guai a chi la tocca, La couronne d'or d'Agilulphe , duc de Turin, que Théodelinde avait choisi pour époux, était une autre curiosité du trésor de cette cathédrale : elle fut transportée à Paris en 1 799 , et placée au cabinet des médailles ,* mais en i8o4 des voleurs s'en emparèrent et la firent fondre. On montre encore le reliquaire de Théodelinde, qui contient la couronne de cette reine, sa coupe de saphir, son éventail et son peigne 5 la prétendue robe de la Vierge , et le manuscrit sur papyrus contenant l'état des reliques envoyées par saint Grégoire à la belle Théodelinde. Les peintures à fresque et les tableaux qui ornent la basilique de Monza sont remarquables : la voûte est ornée de médaillons représentant les princes qui ceignirent la couronne de fer depuis Agilulphe jusqu'à Charles-Quint. On voit dans le cimetière le cadavre momifié d'Hector ou d'Astor Visconti, exhumé depuis environ trois siècles, et trouvé intact : il est debout dans une niche et recouvert de son armure. Le palais de Monza est d'une architecture noble et régulière : la chapelle passe pour un chef-d'œuvre; les jardins en sont vastes et magnifiques; le parc, traversé par le Lambro, a près de 3 lieues de circuit. Les restes du palais qu'habita l'empereur Barberousse servent aujourd'hui de magasins. Cette ville, dont la population est à peine de 6000 âmes, existait sous les noms de Moditia^ Modoœtia et Moguntia^ du temps des Romains. Sa position agréable sur les bords du Lamhro la fit choisir par Théodoric, roi des Goths, pour l'une de ses résidences.

Sur la frontière méridionale du royaume, Pavie s'élève au bord du Tessin. Cette rivière lui fit donner le nom de

LlVRi: CENT SEPTrÈaiE.

Ticinum; son origine, suivant Pline (i)', est antérieure à celle de Milan. Sous les empereurs elle était considérable : Tacite ('2) en fait mention. Sa situation est délicieuse. Les Lombards la cboisirenl pour capitale j mais on ignore d'où lui vient le nom de Pairie, Elle fut ravagée par le maréchal de Lautrec qui, par une conduite barbare , chercha à venger la célèbre défaite de François P^, C'était jadis la ville aux cent tours: il n'en reste que deux; encore, celle dite de Boëce est-elle moderne. Elle est peuplée de 22,000 habitans. Ses rues sont larges, et sa grande place est entourée de portiques. Sa cathédrale a été restaurée de manière que l'ancien gotliique se perd dans des constructions nouvelles ; on y voit suspendu à la voûte un vieux mât ferré que l'on prétend être la lance de Roland. On y a déposé les restes de Boëce , de ce véritable grand homme, dit un auteur, de ce ministre, savant, orateur, philosophe, poète et martyr du bien public et de la vérité dans un siècle de barbarie (3). Mais on n'y voit point son tombeau, bien que Liutprand , roi des Lombards, lui en eût fait ériger un magnifique en 726, dans l eglise de Saint- Augustin (4). De ses autres éghses, la plus digne d'attirer l'attention par son architecture lombarde , est celle de Saint-Pierre in ciel doro , transformée depuis long-temps en un magasin à fourrages, et qui recèle, dit-on , sous des bottes de foin , le tombeau de Liutprand. L'église de Saint-Michel passe pour une des plus anciennes de Pavie : on la fait remonter au VF siècle; mais un auteur récent a prouvé qu'elle avait été brûlée en 924 par les Hongrois, et que l'église actuelle ne date que du XP siècle, opinion que justifie le style de son architecture (5). L'église del

(0 L. XVII , c. IV. — Annal. , liv. III , ch. v. Hist. , liv. II , ch. xvii , XXVII , Lxviii et Lxxxviii. — 0) /^a/er/: Voyages historiques et littéraires en Italie , t. I, p. 209. — (4) Giusep. Robolini : Notizie appartenente alla storia délia sua patria , etc. , t. I , p. 2 10 , et II , 85. — (5) San-Quintino : Dell italiana architcttura durante la dominazione longobarda.

EiiROPF : Italie. — Royaume lomb.'vénit, 9.57

Carminé est vaste et majestueuse; celle de Santa-Maria Coronata^ dite de Canepanoua^ est d'une simple et noble architecture. On conserve à révêcbé le prétendu tombeau de saint Augustin, que l'on voyait autrefois dans l'église de Saint-Pierre : c'est un travail de deux artistes siennois du XIV^ siècle.

Un pont soutenu par cent colonnes de granité , un théâtre et plusieurs autres édifices décorent cette ville. Son université célèbre remonte à l'époque de Gharlemagne, et a reçu de Marie-Thérèse une organisation qui subsiste encore : on y compte environ i4oo étudians. La bibliothèque de Pavie n'a que 5o,ooo volumes et un petit nombre de manuscrits; elle possède aussi un musée d'histoire naturelle, un jardin botanique, ainsi que des cabinets de physique et d'anatomie. Le plus beau de ses trois collèges a été fondé par saint Charles Borromée : c'est un véritable palais.

Nous ne devons point passer sous silence l'ancienne chartreuse de Pavie, située entre cette ville et Milan; c'est une des merveilles de l'Italie : la façade de l'éorlise est ornée de sculptures exquises des premiers maîtres du XV^ siècle; le pavé de la nef, qui imite un tapis de Perse, et tous les autels sont en mosaïque de pierres fines de la plus grande beauté ; on y remarque le magnifique mausolée de Jean-Galéas Visconti, fondateur de ce couvent, et qui est resté vide, parce que, terminé 100 ans après sa mort , on ne put jamais découvrir le lieu où son corps avait été déposé provisoirement. Les murs intérieurs et extérieurs de cette chartreuse sont couverts de fresques remarquables.

Une belle place entourée d'arcades ; 8 faubourgs ; 18,000 habitans; un vieux château transformé en une vaste caserne; une enceinte de murailles élevées; plusieurs églises; un grand hôpital renfermant quelques vieux

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tombeaux; un théâtre et plusieurs beaux palais appartenant à des particuliers; des fabriques considérables de faïence et de soieries; un grand commerce de fromages que l'on vend sous le nom de parmesan : tel est en peu de mots ce qu'offre la ville de Lodi, sur les bords de l'Adda, célèbre par la bataille du lo mai 1796.

Crema^ l'antique Forum Diugantorum , sur la rive droite du Serio, est le siège d'un évêclié. L'industrie de cette ville de 8000 âmes consiste dans ses toiles et son fil, dont elle fait un grand commerce.

A 8 lieues au nord de Milan , sur l'une des extrémités méridionales du lac auquel elle donne son nom, Côme^ la patrie de Pline le Jeune, est décorée du titre de ville royale, que ne justifient point ses rues étroites et tortueuses. Sa cathédrale, bâtie en marbre, est digne d'attention, c'est un vaste et beau monument de la renaissance; on y voit près des fonts baptismaux un reste d'inscription relative à Pline. Uj^des Jo^iœ , l'ancienne demeure de Jean-Baptiste Giovio, offre sous le vestibule une riche collection d'inscriptions antiques; le lycée, fondé en 1824, a de la magnificence; le casino, établissement nouveau, est d'une tenue remarquable, surtout pour une ville de 8 à 9000 âmes; le théâtre est construit avec élégance.

Le lac de Côme dont les bords enchanteurs donnent tant d'agrément au séjour de cette ville , offre , comme le dit M. Valéry, un reflet de la Suisse et de l'Italie; la Grèce même semble y apparaître dans quelques uns des lieux environnans; Lenno ^ Nesso^ Lecco^ Colonia^ Corenno ^ y rappellent Lemnos , Naœos , Leucade , Colonne et Corinthe, La Pliniana^ le lieu le plus remarquable du lac, ne fut point, comme on l'a dit, la demeure du naturaliste romain , mais tire son nom de la célèbre fontaine intermittente dont Pline le Jeune a donné la description. La pointe de Bellagio paraît être le lieu où Pline l'Ancien possédait

Kfiiiopi: : Italie. — Royaume lomb.-véniL. -j».^!)

la villa qu'il appelait Comœdia^ celle qu'il nommait Tragœdia a dû être à Lenno sur la rive opposée.

I! faut suivre les bords du lac ou le traverser dans sa longueur pour arriver au bas des pentes des Alpes dans la pittoresque vallée de \Adda., que l'on nomme aussi Valteline. Cette vallée qui fit partie de la Suisse, puis de la France , avant d'être réunie sous la monarchie autrichienne au l'oyaume lombard-vénitien , a pour chef-lieu le superbe bourg de Sondrio ^ dont la population active et industrieuse est de 35oo habitans. En redescendant vers le sud , après avoir traversé la chaîne méridionale de cette vallée, on voit, entre le Brembo <S'mo, petites rivières qui prennent naissance dans ces montagnes , la ville royale de Bergame ou Bergamo. Les Romains l'appelaient Bergamum. Elle fut dévastée par Attila, rétablie par les Lombards, et ville libre sous les successeurs de Gharlemagne. A l'époque de la splendeur de Venise , elle dépendait de son territoire. On y voit de belles églises, entre autres celle de Sauta- Maria Maggiore ^ dont la façade j ornée de colonnes, est soutenue par des lions en marbre rouge; le Dôme où l'on remarque plusieurs beaux tableaux; Saint- Alexandre in colonna, église du X siècle avec une riche et nouvelle coupole. Bergame possède aussi deux théâtres, des établissemens d'instruction et de bienfaisance, une bibliothèque de 45,000 volumes, dons volontaires faits par des particuliers. Sa foire annuelle, qui occupe 600 boutiques sur une vaste place, rappelle par son importance les foires que les papes au moyen âge encourageaient par des indulgences. Son commerce en soie et en fer est considérable , et ses habitans jouissent d'une réputation d'activité, d'industrie et de gaieté que ne leur contestent point les autres peuples de l'Italie.

Entourée de fossés , de murailles et de bastions , dominée par la citadelle de Santa-Croce^ arrosée par le Pô et

^6o LIVRE CENT SEPTIÈME.

par un canal qui communique de ce fleuve à l'Oglio , la ville antique de Crémone est située dans une plaine agréable. Fondée par les Cenomani ^ nation gauloise, elle doit à cette origine le nom gallique de Crémon, Fidèle au parti de Brutus, son territoire fut distribué aux soldats d'Auguste ; Vespasien la fit saccager par les siens , et l'an 63o elle fut pillée par les Goths. L'empereur Barberousse lui fît éprouver un sort semblable; le marécbal de Villeroy y fut fait prisonnier par les Autrichiens en 1702, et en 1799 ces derniers remportèrent sous ses murs un avantage sur les Français. Cette ville jouit en Italie d'une grande réputation pour ses instrumens de musique et surtout ses violons. Elle occupe une superficie considérable : sa circonférence est de '2 lieues, et sa population de 26,5oo habitans. Ses rues sont larges, droites et bien bâties; elle a de grands palais, mais tous construits dans le style gothique, et 45 églises, dont la plus importante, le Dôme ou la cathédrale, est surmontée d'une tour, l'une des plus élevées de l'Italie : elle a 872 pieds de hauteur. La forme allongée de Crémone l'a fait comparer à un navire dont cette tour serait le grand mât (i). La façade de cet édifice gothique offre des sculptures très-curieuses , représentant les signes du zodiaque et les travaux des champs. Au-dessus de la porte principale , les figures des prophètes , ouvrage de Jacques Porrata, portent la date de 1274. L'intérieur est décoré d'excellentes peintures des maîtres crémonais. Le nouveau marché , les portes Saint-Luc et Sainte-Marguerite sont d'une belle construction.

L'ancienne abbaye de Saint-Sigismond , à peu de distance de Crémone , mérite d'être visitée. Pizzighettone , à 4 ou 5 lieues au nord-ouest, est une vieille place forte peuplée de ^000 âmes ; ce fut la première prison de François F'^ après sa défaite à Pavie.

A 10 lieues au nord de Crémone, Brescia^ également

(0 Voyage dans le Milanais , par Millin , t. II.

EUROPE : Italie. — Royaume lomb .-vénit. '261

entourée de remparts et de fosses , a des rues pour la plupart larges et belles, et 82,000 habitans. Son palais de justice se distingue à l'extérieur par un mélange d'architecture gothique et moderne , et à l'intérieur par des peintures à fresque et des tableaux précieux. Le palais municipal ou la loggia est magnifique; son grand théâtre, nouvellement construit, se fait remarquer par son beau péristyle, et sa vieille cathédrale par la hardiesse de sa voûte, ses tableaux , ses statues et ses riches autels. La bibliothèque publique , fondée par le cardinal Quirini , renferme 28,000 volumes; on y conserve un célèbre manuscrit des quatre évangélistes du VP ou du VIP siècle et de la plus belle conservation; mais un des monumens les plus précieux est une grande croix enrichie de camées antiques, qui fut donnée par Didier, dernier roi des Lombards , à sa fille Ansberg. L'établissement de charité appelé Pio luogo délia congj^ega apostolica est très-bien tenu et remonte à près de trois siècles. Le Campo- Santo ^ commencé en 181 5, e.st un grand et beau monument. Mais ce qui rend Brescia intéressante pour le voyageur instruit, c'est la découverte qui y fut faite en 1822 d'un temple antique attribué à Vespasien, et de plusieurs statues parmi lesquelles on en remarque une en bronze représentant la Victoire. Ce temple, dès qu'il sera restauré, sera transformé en un musée d'antiquités où l'on réunira toutes celles qui ont été trouvées à Brescia. Cette ville, dont le commerce est étendu, et qui vend à l'Angleterre la soie qu'elle récolte dans ses environs , est célèbre par ses armes à feu.

« L'aspect de Mantoue réveille des idées diverses, dit a Millin , l'imagination se rappelle que ce lieu a vu naître « Virgile : on aime à se souvenir de la gloire et des libé- « ralités des Gonzagues ; et sa situation , au milieu d'un « vaste marais formé par les débordemens du Mincio, » donne d'abord l'idée d'une ville imprenable; mais ces

•26'J. LIVrîi: CENT SHPTIF.MH.

« eaux malfaisantes y portent souvent la fièvre et en dé- « fendent mal l'approche; cîir Mantoue ^ souvent assiégée, « a été prise plusieurs fois. » (^ette ville est la plus forte place de l'Italie : on prétend qu'elle fut fondée par les Etrusques trois siècles avant Rome (0. A la fin du XVIP siècle elle renfermait 5o,ooo habitans; aujourd'hui elle en compte à peine 25,ooo. Ses rues sont larges et presque toutes tirées au cordeau ; ses places sont grandes et régulières ; ses fortifications sont bien entretenues. Elle s'enorgueillit avec raison d'être la patrie de Virgile, et l'on aime à voir le soin qu'elle prend de le rappeler : l'une de ses portes est surmontée de son buste , et l'une de ses places fut ornée d'un monument à la gloire de ce poète immortel, par le général français Miollis, qui eut l'heureuse idée d'assainir un marécage pour créer cette place. Sa cathédrale, refaite intérieurement d'après les dessins de Jules Romain , peut être mise au rang des plus beaux temples de l'Italie. L'église de Saint-André est un des plus purs ouvrages de la renaissance : les plus habiles peintres de Mantoue semblent avoir mis leur orgueil à la décorer de leurs plus beaux ouvrages. C'est dans l'église de Sant-Egidio que reposent les cendres du Tasse , le Virgile de la moderne Italie. Le château, les portes, les ponts de Mantoue, sont d'un aspect imposant, dit M. Valéry. La porte du pont dei Mu- Uni est un majestueux monument de Jules Romain. Cet habile artiste a construit aussi le marché au poisson , ainsi que les boucheries. Nous n'avons rien à dire du gymnase et de la bibliothèque, mais nous ferons observer que le musée est un des plus riches parmi ceux du second ordre que possède l'Italie. Le gouvernement autrichien a fait des dépenses utiles pour l'assainissement de Mantoue , en desséchant une partie de ses marais et en construisant

(') Jiudoiphe de Jenny.

EUROPE : Italie. — Royaume lomh.-vénit. ^63

de nouvelles fortifications , qui ont déterminé l'écoulement des eaux stagnantes. Cette ville, qui possède des fabriques de soieries , de draps et des tanneries , ne fait de commerce que par l'entremise des juifs.

Hors de son enceinte on voit le palais royal du Te, ancienne résidence des ducs, et le plus mémorable ouvrage d'architecture de Jules Romain. On a dit et répété qu'il devait son nom à sa forme qui rappelait celle de la lettre T, mais sa forme même prouve au contraire que cette opinion est fausse. Il faut donc admettre celle d'un académicien français (i) qui prétend que ce nom est une abréviation du mot Tajetto ou Tejetto qui signifiait jadis passage donné à l'écoulement des eaux, parce que ce château fut construit sur un sol marécageux que l'on a desséché.

Toutes les villes que nous venons de décrire dépendent du gouvernement de Milan. Avant d'entrer dans celui de Venise, examinons les campagnes de la haute Italie sous le point de vue sanitaire. Nous avons déjà fait remarquer la misère qui règne dans quelques villages du Milanais; au pied de ces montagnes qui forment ses limites septentrionales, le villageois est souvent atteint d'une maladie appelée la pellagre^ et, suivant les gens de l'art, inconnue il y a un siècle ; c est une affection cutanée dont le caractère extérieur consiste en taches brunâtres ou noirâtres qui se développent sur toutes les parties du corps , excepté au visage. Ceux qui en sont atteints, dit le docteur Valentin (2), sont maigres, faibles, tristes, accablés par l'effet d'une funeste hypocondrie et par des douleurs qu'ils ressentent le long de la colonne vertébrale; elle développe chez quelques individus les symptômes alarmans de la démence ou du délire. Cette maladie , qui est souvent mor-

(0 M. Quatremèrc de Quincy : Histoire de la vie et des ouvmges des plus célèbres architectes.

(2) Voya^'e en Italie, par le docteur FaLentin.

•^64 LIVRE CKNT SEPTIEME.

telle et qui porte au suicide ses malheureuses victimes , paraît au printemps, augmente pendant les chaleurs de l'été, et disparaît aux approches de l'hiver: on ignore encore à quelle cause elle est due ; mais il y a tout lieu de croire qu'une nourriture malsaine la fait naître ; elle est peu répandue dans le département de Venise^ dont quelques parties sont funestes à l'homme par l'insalubrité de Tair.

Lorsqu'on s'approche des bords de l'Adige, on commence à reconnaître les effets de cette insalubrité; et s'il faut en croire des renseignemens peut-être exagérés, les environs de Peschiera, près du lac de Garda, sont tellement redoutables, surtout pour les étrangers, que les régimens français tiraient au sort pour aller former la garnison de cette ville. On prétend que le territoire de Vérone et celui de Rovigo participent de cette insalubrité.

A l'extrémité méridionale du lac de Garda s'élève la forteresse de Peschiera^ la Pescaria des anciens, petite ville qui doit son nom aux importantes pêcheries du lac. Ses fortifications étaient presque tombées en ruines, lorsqu'elles furent mises sur un pied respectable par le général français Haxo; les Autrichiens les ont augmentées depuis. On voit encore sur les bords du lac les grottes de Catulle, et sur le roc de Sermione de vastes ruines que l'on regarde à tort peut-être comme les débris de l'habitation du poète latin. Les vieilles murailles flanquées détours qui forment Tenceinte de Vérone sont dominées au nord par des collines couvertes de vignes et de maisons de campagne. L'Adige la divise en deux parties égales; sa circonférence est d'environ 4 lieues et sa population de 60,000 âmes. Les opinions sont divisées sur l'époque de son origine : on prétend qu'elle remonte au IV® ou au V® siècle avant notre ère; qu elle fut occupée par les Etrusques , ensuite par les Vénèles jusqu'à la fin du IF siècle avant Jésus-

EUKOPE : Italie. — Rojamne loinb.'vénit. 265

Christ; ce qu'il y a de certain, c'est que du temps de Strabon elle était importante. Les cinq portes qui la décorent, ses longues et larges rues dont quelques unes sont garnies de trottoirs , annoncent une grande ville. Le célèbre architecte San-Micheli fut le constructeur de la plupart des fortifications , des portes , des ponts et des palais de Vérone. Les superbes remparts bâtis par cet artiste ont été démolis en vertu d'un article du traité de Lunéville ; mais le bastion délie Boccore^ encore intact , donne une idée de leur solidité. Les principales églises de Vérone sont celle de Saint-Zénon et la cathédrale. La première, bâtie au IX^ siècle, est remarquable par ses portes en bronze surchargées de figures grotesques; par son portail, où figurent les paladins Roland et Olivier et les trois reines, Bertrade, mère de Charlemagne, Hildegarde, sa femme, et Ermengarde, épouse de Didier; par le tombeau de son patron , couvert d'ornemens bizarres, et par un mausolée curieux, regardé à tort comme celui de Pépin, fils de Charlemagne. Dans la cathédrale, on remarque le tombeau du pape Léon III qui fut chassé de Rome parce que son élection, méconnue par le peuple, avait été faite par les cardinaux seuls; et l'Assomption du Titien qui fut un des ornemens du musée Napoléon. Les églises de Sainte-Anastasie, de Sainte-Hélène, de Sainte-Euphémie, de Saint- Bernardin, de Saint-George, de Saint-Étienne et de Saint- Sébastien, offrent aux amateurs des arts, chacune son genre de beauté; mais la plus ancienne est celle de Saint- Nazaire et Saint-Celse : on croit qu'elle remonte au VP siècle. Les grottes qui l'avoisinent servirent de retraite aux premiers chrétiens.

Vérone est remplie de palais dont les plus remarquables sont ceux de Canossa , de Gran- Guardia , de Guasta-Verza et de Pompei. La Douane est im édifice tout-à-fait monumental. La place aux Herbes est décorée d'une statue re-

'à66 livre cpnt sfptième.

jDrésentant la ville de Vérone, et d'une colonne qu'il suffisait autrefois de toucher pour être à l'abri des poursuites de ses créanciers. Le théâtre mérite d'être visité : sous son péristyle, ouvrage de Palladio, on voit la belle collection des inscriptions étrusques et des bas-reliefs grecs et romains, formés par le marquis de Maffei. La bibliothèque de la ville ne renferme que 10,000 volumes et n'a point de manuscrits, mais celle du Chapitre en possède plusieurs, entre autres les commentaires des Instltutes de Gains, qui étaient cachés sous des épîtres et des méditations de saint Jérôme, et qui ont été publiés à Berlin par les soins de trois savans (0.

Nous ne citerons pas tous les établissemens scientifiques de Vérone : on conçoit qu'il est naturel que cette ville ne soit pas, sous le rapport des institutions utiles, en arrière des autres cités italiennes. A côté des richesses modernes qu'elle possède , subsistent encore de vénérables témoins de son antique splendeur , dont le plus remarquable est un amphithéâtre d'une belle conservation. A la vue de ces monumens on se rappelle que l'on est dans la patrie de Catulle, de Pline l'Ancien et de Cornélius Nepos; en admirant les tableaux qui décorent la plupart de ses églises, on ne peut oublier que la moderne Vérone a donné le jour à un peintre célèbre, à Paul Véronèse, dont cependant elle possède très-peu d'ouvrages.

A environ 5 lieues à l'est de Vérone on voit, près du village Arcole , sur le bord de l'Alpon , un obélisque mutilé qui fut érigé en mémoire de la victoire que remporta Bonaparte en 1 796 sur les Autrichiens. Il est encore debout, mais il est dépouillé de ses inscriptions. « La couronne de fer, l'N impérial ont disparu, dit M. Valéry, et leurs traces inspirent moins de regrets. C'est Buonaparte,

(') MM. Bekker , Goeschen et Holweg.

EUROPE : Italie. — Bojaurne lomb.-véïiit. -^(iy

c'eàt le général de l'armée d'Italie que l'on cherche à Arcole ; le capitaine est là bien au-dessus du prince, et la couronne de chêne des triomphateurs de Rome aurait mieux été à ce monument que la gothique couronne des rois lombards. »

Plus on est frappé de la fertilité du sol des environs de PadouCj de Vicence, de Trévise et de Bellune, plus on est étonné de la misère de ses habitans. La paresse et l'ignorance en sont les principales causes.

Padoue., ville de forme triangulaire, occupe une enceinte de plus de 3 lieues, et présente une population de 47jOoo âmes. L'antiquité de son origine n'est pas douteuse; ce qu'en dit Tite-Live (0, qui naquit dans ses murs, et les beaux vers de Virgile qui attribue sa fondation à Antenor (2) , prouvent qu'elle existait douze siècles avant l'ère chrétienne; elle portait le nom de Pataifium^ dont les Italiens modernes ont fait Padopa^ et, s'il faut en croire Strabon (5) qui vante son commerce et ses richesses , elle pouvait, long-temps avant lui, armer jusqu'à 120,000 hommes. On soupçonnera peut-être le géographe grec de quelque exagération, et son texte de quelque erreur; mais les témoignages de plusieurs poètes romains (4) attestent du moins la prospérité de l'industrie de cette ville : ses étoffes étaient recherchées. Elle a plusieurs grandes places et de beaux édifices; mais ses rues sont étroites, sales , mal pavées, et garnies d'arcades basses et sombres. Cependant, depuis la chute de Venise, elle s'embellit de jour en jour et s'enrichit des pertes que fait l'ancienne reine de l'Adriatique. Ici, comme dans toutes les villes d'Italie, il y a profusion de tableaux dans les églises . et les tableaux comme les églises sont toujours l'œuvre de quelque grand

(») Liv. X, ch. 11 . — (2) Énôidc , liv. 1, vers -2^1. — (?) Liv. V, ch. n. (4) Martial, Épigrammes , liv. XIV. — Juvénal , satire VIII.

l6S LIVRE CKNT SKPTIÈME.

talent; on compte un grand nombre de temples à Padoue; celui de Saint-Antoine , surnommé il Santo, prétend posséder le corps de son patron. C'est la plus ancienne et la plus belle église de cette ville. La chapelle du saint est une des plus riches du monde; le chœur et le maître-autel réunissent les chefs-d'œuvre des plus grands maîtres; la voûte de la sacristie est décorée d'une admirable fresque de Liberi qui représente l'apothéose de saint Antoine ; l'intérieur renferme de beaux mausolées; le trésor, immense amas de reliques, a perdu une grande partie de ses richesses à l'époque de l'invasion française en 1 797 : cependant on y montre encore la langue de saint Antoine, et le recueil manuscrit de ses sermons corrigés par lui-même. Le dôme ou la cathédrale, édifice achevé dans le siècle dernier, est d'une architecture médiocre; mais le palais épiscopal, voisin de cette église, est intéressant sous le rapport de l'art. L'église de Sainte-Justine avec ses huit coupoles à jour, dont la plus élevée est surmontée de la statue de la sainte, est, au rapport des connaisseurs, un superbe monument. Padoue est une ville lettrée; son université jouit d'une réputation méritée : elle remonte au commencement du XIIP siècle ; elle est fréquentée par un millier d'étudians. On conserve dans son cabinet de physique une vertèbre de Galilée. La bibliothèque renferme 70,000 volumes; le jardin botanique est le plus ancien de l'Europe : on y cultive 7 à 8000 espèces de plantes. Le séminaire ou le collège est célèbre par sa bibliothèque de 55,ooo volumes et par son imprimerie. L'académie des sciences, lettres et arts de Padoue est une société savante qui jouit d'une grande estime. Sur la place de l'église Saint-Antoine, on remarque la statue en bronze du condottiere Guatamelata par Donatello , la première qui ait été fondue par les modernes. Padoue renferme plusieurs palais remarquables : l'ancien Palazzo délia Ragioney autrefois salle

EUROPE: Italie. — Royaume lomb.-vénit. 269

d'audience du palais de justice, aujourd'hui le temple de la loterie, sous plusieurs rapports ne le cède point à la Bourse de Paris ; le palais del Capitanio est d'une architecture majestueuse. Le Prato délia Falle^ la plus vaste des places et des promenades de la ville , est orné des statues de la plupart de ses grands hommes, depuis Antenor jusqu'à Canova , qui cependant n'était pas Padouan.

A quelques lieues au sud-ouest de Padoue, le village Arqua est célèbre par sa position pittoresque, par la maison de Pétrarque , dont on conserve avec soin les meubles et la distribution, et par le tombeau de cet illustre auteur.

Nous laissons au sud-est de Padoue Legnago ^ petite place forte qui appartient à la province de Vérone; Montagnana, ville de 8000 âmes, qui dépend de celle de Padoue et qui possède des filatures de soie, des fabriques de tissus de laine, et des tanneries; enfin Este qui renferme la même population , qui rivalise avec la précédente dans les mêmes objets d'industrie, et qui a été le berceau de la maison d'Esté à laquelle appartient la branche cadette de Brunswick, qui règne sur la Grande-Bretagne.

L'ancienne Ficentia^ aujourd'hui Vicence.^ peuplée de 3o,ooo âmes, est entourée d'une double muraille. Ses rues sont irrégulières, mais sous le rapport de la construction et de l'architecture de ses édifices, c'est une des villes les plus remarquables de la haute Italie. Sa cathédrale est d'un très-beau gothique. Ses murs renferment peu d'antiquités : quelques ruines d'un théâtre qu'on croit être du temps d'Auguste, les restes d'un palais impérial, une statue d'Iphigénie conservée chez les Dominicains, sont tout ce qui a échappé aux ravages du temps et aux dévastations des barbares. Elle est la patrie du célèbre architecte Palladio qui s'est plu à l'embellir. C'est à cet

l^O I.IVUK CîîNT SEPTIÈME.

artiste que Vicence doit îa restauration du palais appelé la basilique, vieille construction gothique qui, par ses soins, est devenue dans le même style un chef-d'œuvre de goût. Le théâtre olynipique du même architecte est un monument élégant et noble, construit sur le modèle des théâtres antiques. La bibliothèque de Vicence , appelée la Bertoliana du nom de son fondateur, le célèbre jurisconsulte Jean Bertolo, renferme 36,ooo volumes et environ 200 manuscrits.

Les environs de Vicence présentent plusieurs curiosités : hors de ses murs le casino Capra est encore un chef-d'œuvre de Palladio ; Cricoli est une ville bâtie sur le plan du poète de Vicence Trissino; près du village de Costozza^ on voit une caverne , espèce de labyrinthe d'une demilieue d'étendue.

Au nord de la province de Vicence, le bourg à'Asiago^ bien bâti et orné de nondjreuses fontaines, est le cheflieu du district des Sept- Communes {^Sette Commimi) ^ dont les habitans, véritables montagnards des Alpes, sont célèbres par les dissertations dont ils ont été le sujet , et dans lesquelles les uns ont voulu les faire descendre des Cimbres échappés au fer de Marins, les autres des restes d'une colonie allemande amenée par les Othons, et d'autres enfin comme des ouvriers en bois sortis du Tyrol (i). Quoi qu'il en soit, les habitans des Sept-Gommunes se distinguent des Italiens par un langage et des mœurs qui attestent qu'ils sont originaires du nord. Processifs comme les Normands, ils se rassemblent encore pour pleurer sur la tombe d'un parent ou d'un ami , et élisent leurs prêtres comme aux premiers temps du christianisme.

(0 C'est MaUe-Brun ( Annales des Voyages, tom. VIII ) qui , d'après le baron de Hormays , a soutenu cette opinion. 11 prétend que le nom tyrolien de zemberlenk , qui signifie ouvrier en bois de sapin, a pu donner naissance à leur préteiulue origine cimbre.

EOROPE ; Italie. — Royaume lomh.-vénit. 271

Entrons dans la province de Trévise : nous y verrons d'abord Possagno ou Passagno ^ village qui a vu naître Canova et dont il s est plu à assurer la prospérité future en y élevant un temple en marbre , dans le goût antique , dont le portique est celui du Parthénon , et qui, par ses dimensions colossales et la richesse de ses ornemens, peut être cité au nombre des plus beaux édifices de l'Italie. C'est dans cette magnifique église que ses cendres ont été déposées.

Non loin de ce village, Bassaiio, ville de 10,000 âmes, dans une situation délicieuse, au bord de la Brenta, a vu naître le Bassan, l'émule du Titien et du Gorrège, et l'ingénieur Ferracino qui a orné sa ville d'un des plus beaux ponts de l ltalie.

Les rues de Trévise ne sont pas plus régulières que celles de Vicence; la plupart de ses places sont vastes et entourées d'arcades ; l'hôtel de ville est un bel édifice , la cathédrale est richement ornée, et la population est de i5,ooo âmes. Cette ville s'est fait un nom littéraire moins par sa bibliothèque que par son athénée qui publie de savans mémoires.

Malgré son titre de ville royale ou de chef-lieu , Bellune^ qui né renferme que 8000 habitans, mérite peu d'attention. JJdiiie^ autre ville royale et chef-lieu du Frioul, est située le long du canal de la Raya ; des murailles crénelées et des fortifications modernes forment son enceinte. Le plus beau de ses édifices est un grand corps-de-garde orné de sculptures et de statues. Près du château l'on entretient avec soin le Giardino, belle promenade plantée d arbres et établie parles Français. Udine, peuplée de 18,000 âmes, a une académie d'agriculture et plusieurs établissemens littéraires. Pordenone est une petite ville intéressante par son commerce et son industrie : on y fabrique des toiles, des papiers et de la chaudronnerie. Cividale mérite d'être

l'J'). LIVRE CT'.NT SEPTIEME.

citée depuis qu'elle a attiré l'attention des antiquaires par les nombreuses inscriptions, les médailles, les armes que l'on y trouve , et par les importantes constructions qu'elle possède et qui attestent le rang qu'occupait l'antique Forum Juin qu'elle remplace.

En approchant des côtes du golfe Adriatique, les lagunes s'étendent, et leurs eaux verdâtres et stagnantes répandent leur malfaisante influence sur les habitations dispersées qui les entourent. Bientôt les lagunes et l'Adriatique paraissent se confondre, et l'on aperçoit Venise sortant du sein de la mer, principal élément de sa richesse et de son antique puissance. Au milieu d'un vaste marais, plus de 80 îles qui, réunies par 270 ponts en pierre et 36 en bois, semblent n'en faire qu'une , forment le sol de Venise , de cette ville, l'une des plus anciennes et l'une des plus singulières de l'Europe. Sa circonférence est de près de trois lieues; un grand canal la divise en deux parties égales, et i46 autres canaux bordés de maisons forment ses rues, dans lesquelles le bruit monotone des rames remplace le fracas des voitures. Entre ces canaux les groupes de maisons qui s'élèvent sont divisés aussi par des rues, mais tellement étroites que ce ne sont que des ruelles ou plutôt des passages découverts à l'usage des piétons. On porte le nombre des rues à plus de 2108. Malgré sa position, Venise ne se ressent point de la maligne influence des lagunes; ici , le mouvement continuel des flots divise l'air et l'assainit. Le sol sablonneux de cette cité ne renferme point de sources ; quelques citernes particulières et 160 citernes publiques fournissent de l'eau à ses 1 10,000 habitans. Les lagunes et les canaux de Venise font sa principale sûreté; les vaisseaux de guerre ne peuvent l'attaquer; aussi, avant l'expédition française qui eut lieu en 1797, nulle armée ennemie n'y était entrée.

L'église de Saint-Marc, l'un de ses principaux édifices, n'est cependant ni la plus belle ni la plus grande de Venise,

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mais elle est la plus riche en ornemens , et l'on a dit avec raison qu'elle ne ressemble à aucune autre construction. Sa façade longue et écrasée présente cinq grandes arcades fermées par des portes de bronze; au-dessus et tout autour règne une tribune qui, sur la face principale, supporte les quatre fameux chevaux d'airain qu'on prétend avoir été fondus à Corinthe, d'où ils furent transportés à Athènes; qui servirent d'ornemens aux arcs de triomphe élevés à Néron et à Trajan à Rome ; qui accompagnèrent Constantin à Byzance; qui furent transportés de Constantinople à Venise au XIIP siècle, et qui, sous le règne impérial, ornèrent la place du Carrousel à Paris, d'où en 181 5 ils retournèrent à celle qu'ils occupent. Leur enlèvement fut un jour de deuil pour le peuple parisien, qui sentait l'humiliation de la conquête; leur réinstallation fut une fête pour le peuple de Venise : on aurait dit qu'il recouvrait avec ces monumens de son ancienne gloire sa primitive indépendance; et cependant quelques jours après , lorsqu'on renversa la statue colossale de Napoléon , ce même peuple murmura.

L'église de Saint-Marc, monument où brillent l'élégance grecque et le luxe byzantin, remonte au commencement du siècle. Un portique soutenu par 288 colonnes l'environne. Le faîte de l'édifice est hérissé de pyramides et de statues dont l'ensemble est bizarre et de mauvais ofoût: l'intérieur est sombre et surchargé de colonnes, de statues et de dorures; le grand autel est, dit-on, celui de Sainte-Sophie, rapporté de Constantinople avec les chevaux de Corinthe.

La place de Saint-Marc , la plus belle de Venise , peut être mise en parallèle avec les principales places publiques des capitales de l'Europe ; sa longueur est de 200 pieds et sa largeur de 100; mais ce n'est point par ses dimensions qu'il faut la juger : vue de la mer, elle offre un coup d'œil magnifique. Près du quai, deux colonnes de granité , provenant, dit-on , du temple de Saint-Saba à Saint-Jean VII. 18

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d'Acre, mais qui sont égyptiennes, et dont Tune supporte \ la statue de saint Théodore, et l'autre le lion ailé de saint Marc, qui pendant plusieurs années fut à Paris l'ornement de l'esplanade des Invalides; à droite, le palais ducal, dont la lourde architecture a quelque chose du style mauresque; à gauche, le palais royal, édifice moderne orné d'arcades et de colonnes; l'église de Saint-Marc, la monnaie, la bibliothèque et plusieurs beaux bâtimens, ouvrages de l'architecte Lansorino, forment l'enceinte de cette belle place, qui est à la fois le point de réunion des oisifs et des étrangers, et le théâtre des fêtes publiques de Venise. Sous quelques unes de ces arcades se succèdent les boutiques les plus brillantes et les cafés les plus fréquentés de la ville. La partie la plus rapprochée du quai porte le nom de Piazetta, ou petite place; mais on n'a pas craint de heurter toutes les convenances en choisissant près des fenêtres du palais destiné au souverain, à peu de distance des lieux occupés par les bouffons et les marionnettes, l'emplacement réservé pour les exécutions judiciaires : c'est entre les deux colonnes qu'on place l'instrument du supplice.

L'ancienne résidence du doge; le palais ducal ou de Saint-Marc, où siégeaient jadis les redoutables inquisiteurs d'État, édifice qui fut plus d'une fois, comme le sérail de Constantinople, ensanglanté par les têtes que l'on y exposait à la balustrade extérieure, atteste que l'aristocratie armée des lois républicaines peut être aussi sanguinaire que la monarchie armée du cimeterre ottoman. Il faut plus d'un jour pour voir cet édifice : nous n'essaierons pas d'en décrire l'intérieur. Les statues colossales qui ornent l'escalier; les galeries que décorent les chefs-d'œuvre du Tintoret, du Titien, de Paul Véronèse , du Corrège et d'Alberti; la bibliothèque, composée de plus de 65o,ooo volumes et de 5ooo manuscrits; plusieurs belles statues antiques, donnent à cet édifice un grand intérêt aux yeux des curieux.

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Le groupe de porphyre , à l'angle près de la porte , représente Harmodius et Aristogiton. C'est dans la bibliothèque placée dans l'immense salle du palais de Saint-Marc, où s'assemblait le grand conseil , que l'on conserve la célèbre mappemonde de Fra Mauro^ dessinée en i46o, et le précieux manuscrit des lois lombardes dit de Trévise. Dans une autre salle de ce palais on voit les grandes cartes de Marco Polo. On admire le beau portail de Sainte-Marie de Nazareth; la façade de l'église de Saint- Jèrêmie^ qui ressemble plutôt à un palais qu'à un temple; le péristyle de celle de Saint-Simon^ et la noble architecture de l'église de la confrérie de Saint-Roch. L'église de Saint-George majeur est une des merveilles de Palladio^ et celle du Rédempteur en est le chef-d'œuvre. Dans celle de Frari où reposent, dit-on, les restes du Titien, s'élève une large pyramide qui renferme le cœur de Canova, monument érigé aux frais de l'univers : ainsi l'Angleterre a fourni le quart de la dépense; la France et l'Allemagne, le second quart; l'Amérique méridionale une faible partie, et l'Italie le reste des 102,000 fr. qu'il a coûtés. Dans le trésor de l'église de saint Marc on conserve un manuscrit qui tombe en poussière et que l'on dit être celui de l'évangile de Saint-Marc, bien qu'il soit en latin. Ce trésor est le plus riche reliquaire que Ton connaisse : on y voit exposés de nombreux morceaux de la vraie croix , le clou, l'éponge et le roseau, instrumens de la passion de Jésus-Christ; le couteau qui lui servit à la cène; l'humérus de saint Jean-Baptiste; d'innombrables reliques de saint Marc, et divers objets précieux, trophées du pillage de Constantinople (1).

Les théâtres portent presque tous ici le nom de quelque saint : l'un des plus grands est celui de Saint-Luc; celui de Saint-Benoît est consacré aux opéras; celui de Saint-

(0 Falery : Voyages historiques et littéraires en Italie, t. 1 , p. 338.

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^nge, à divers genres de productions dramatiques; celui de Fenice^ terminé en 1798, est Je plus beau; il a coûté des sommes considérables ; il peut contenir environ 3ooo personnes. Parmi les nombreux palais dont Venise s'enorgueillit, il en est peu qui ne puissent passer ailleurs pour de belles maisons de particuliers. Les principaux sont le palais Tré\>isan, d'une élégante architecture, qui indique l'époque de la renaissance; les palais Pwa/?/ et Giustiniani-Loliii ^ qui renferment tous deux de bons tableaux et Je premier une bibliothèque choisie; le palais Grimani^ un des plus élégans de Venise; le palais Manfrini^ célèbre par sa riche galerie de tableaux des diverses écoles et ses curiosités; enfin le palais Vendramini - Caler gi ^ qui ne le cède à aucun des précédens pour le goût, la richesse et la magnificence.

Nous avons décrit la place Saint-Marc, mais Venise en renferme encore d'autres : ce sont celles de San Giovanni- Paolo^ Santa Margarita ^ Santa Maria-Formosa^ San Paolo et San Stefano. Le pont du Rialto , qui traverse le canale Grande et réunit les deux parties de la ville, est le plus beau, le plus commerçant, le plus solidement construit, en un mot l'un des principaux ponts de l'Europe.

L'arsenal de la marine avec ses chantiers occupe une enceinte de plus d'une lieue de tour; mais ce n'est plus cet établissement, qui, à l'époque du Dante, occupait 16,000 ouvriers et dans lequel au XVIP siècle 3ooo personnes étaient constamment employées : le silence et le repos ont remplacé son ancienne activité. Les deux grands lions de marbre blanc placés à son entrée du côté de la ville sont encore une conquête de Venise; ils ont été apportés d'Athènes. L'intérieur de cet édifice renferme plusieurs curiosités : c'est là que se trouvent un casque en cuir que l'on prétend être celui d'Attila et le massif harnais de son cheval; des étendards turcs, trophées de la bataille deLépante, et l'armure donnée par Henri IV à la république, mais dont

EUROPE : Italie. — Royaume loinb-vénU. U77 1 epée a Jispaf u en 1 797, au moment de la chute de la république. Le port de Venise est aujourd'hui le plus considérable de la monarchie autrichienne, mais dans quelques siècles ses arrivages seront sans doute encombrés par les sables qui s'y amoncèlent. Son importance commerciale lui a été enlevée par Trieste; cependant il a repris un peu d'activité depuis 1828, époque à laquelle le gouvernement l'a déclaré port franc. On peut juger de l'importance de Venise par le nombre de ses établissemens et de ses édifices publics: 36 églises catholiques, 2 églises grecques, i arménienne, I temple luthérien, 7 synagogues, i hospice d'enfans trouvés, 2 lazarets et iZ hôpitaux, attestent son ancienne prospérité, et font encore mieux remarquer sa décadence.

Les artisans forment à Venise plusieurs corporations, et chacune d'elles entretient une école; elles sont au nombre de 16 à 18, la plupart réunies dans des bâtimens somptueux ornés de tableaux et de statues. Ces institutions pourraient faire croire que le peuple vénitien est plus instruit et plus éclairé qu'un autre : il n'en est rien; il aurait tout au plus l'honneur de n'être point aussi ignorant que d'autres peuples de l'Italie. On ne peut refuser aux gondoliers de Venise cet esprit naturel et cet esprit de corps qui en ont fait long-temps une population distincte et compacte au sein de la cité ; mais ce ne sont plus ces agiles bateliers toujours gais et chantant, entonnant en chœur les versets du Tasse ; dans leur simplicité grossière ils ont senti qu'il n'y avait plus de patrie , et leurs chants ont cessé ! Ces hommes savent tous lire et écrire , on peut en dire autant de presque tous les ouvriers de la ville ; il est vrai que c'est à peu près à ces seules connaissances que se borne aussi l'instruction des classes plus élevées.

Les bibliothèques publiques sont peu fréquentées , les cabinets de lecture ne se composent que de mauvais romans, et à l'exception de quelques esprits favorises des

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dons de la nature, on ne voit plus que des hommes ordinaires dans cette ville qui donna naissance aux Algarotti, aux Gaspar Gazzi, aux Goldoni, aux Paoli, aux Bembo et à tant d'autres hommes célèbres. Si les Vénitiens ont peu de httérature, la musique est, en revanche, leur délassement favori. Voici, suivant un auteur (0, comment les personnes aisées passent le temps à Venise, de leur propre aveu : « lis se lèvent à onze heures ou midi, « font quelques visites ou se promènent par la ville jusqu'à « trois heures; ils dînent, dorment une heure quand il fait « chaud, s'habillent et vont au café jusqu'à neuf heures, « puis à l'opéra qui est un autre casino ^ puis encore au café « une heure ou deux, et ne se retirent en été qu'au point « du jour. Personne ne lit. Les nobles vivent obscurément « et pauvrement dans un coin de leur palais; beaucoup « d'enti-e eux dînent chez le restaurateur à 2 frakics par «< tête, et les plus économes k 16 sous, monnaie de France.»

Malgré la décadence dans laquelle le commerce de Venise est tombé, elle est encore l'un des plus importans entrepôts de l'Italie. Elle a des fabriques et des manufactures, une chambre et un tribunal de commerce , une bourse et une société d'assurance. Ses derniers doges célébraient encore dans l'île de Malamocco leur mariage avec la mer, qu'elle n'était déjà plus qu'une puissance maritime du dernier ordre.

Réduite à l'état de chef-lieu d'une province autrichienne , quelle main sera assez puissante pour arrêter la ruine de Venise .^^ Ceux qui l'ont vue il y a quarante ans ne la reconnaissent plus, tant est différent le spectacle que présente cette capitale, qui, dès le VF siècle, avait une marine; qui, lorsque l'Europe était plongée dans la barbarie , fêtait Pétrarque et encourageait les arts; qui, enfin, pendant 900

(0 M. 6ïmo/ic? ; Voyage en Italie, t. I, p. 67. — 1828.

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ans, fut la métropole du commerce, et traita d'égale à égale avec les plus grandes puissances.

Près de cette ancienne reùie de l'Adriatique, l'île de Torcello renferme une ville épiscopale qui fut jadis opulente. Sa cathédrale, monument du XI® siècle, est enrichie de mosaïques et de peintures. Les restes d'un palais qui fut la résidence d'un terrible conquérant, une place publique où l'on voit encore le trône en pierre sur lequel Attila, roi des Huns, rendait la justice, attirent les pas de l'étranger. Cette ville, qui pendant l'hiver a environ 9000 habitans, est presque déserte en été : c'est l'époque où l'air y devient très-malsain.

Les îles Lidi^ au nombre de sept, ne sont que des bancs de sables formés par les alluvions des cours d'eau et de la mer elles produisent de belles fleurs et des fruits savoureux. L'une d'elles, appelée le Lido., est remarquable par le château de Saint-André, cVief-d'œuvre d'architecture militaire de San Micheli, qui sur un sol marécageux est parvenu à construire un solide édifice que l'on pourrait prendre de loin pour un rocher taillé.

« La petite île de Saint-Lazare est habitée par les moi- « nés arméniens, religieux affables, laborieux, qui publient « en arménien de bonnes éditions des livres les plus utiles et « les plus estimés, et se livrent à l'éducation de leurs jeu- « nés compatriotes. Couvent, lycée, imprimerie, cette mai- » son ramènerait l'ennemi le plus emporté des institutions « monastiques. L'abbé est un prélat poli , dont les manières « ont une sorte de dignité orientale qui n'est ni sans grâce « ni sans douceur. La bibliothèque du couvent, d'environ K 10,000 volumes et de 4oo manuscrits orientaux, princi- « paiement arméniens, est comme tout le reste dans un or- « dre parfait (ij. »

CO M. Valéry : Voyages en Italie.

'j8o ljvhk cejn't septième.

Murano^ ville de 4ooo âmes, dans l'île du même nom, renferme plusieurs belles églises, dont Tune des plus remarquables est celle de Saint-Donat ou le Dôme, monument d'architecture grecque - arabe du XIF siècle, orné d'élégantes mosaïques de la même époque et de plusieurs beaux tableaux. Dans celle de Saint-Michel , on voit le tombeau de Pierre Sarpi, célèbre sous le nom de Fra Paolo. L'île de Murano a conservé les manufactures de glaces qui firent jadis la réputation de l industrie vénitienne, mais qui ont été bien surpassées en France et en Angleterre; cependant elle a toujours la même supériorité dans la fabrication des perles fausses que l'on vend sous le nom de perles de Venise.

L'île Saint- Clément renferme encore les restes d'un couvent de Camaldules; celle de Pelestrina^ peuplée de 7000 âmes, possède une petite ville; c'est là qu'il faut admirer ces marazzi^ magnifique digue formée d'énormes blocs de marbre , et qui , destinée à protéger Venise contre la fureur des flots, s'élève à 10 pieds au-dessus de la mer sur une longueur de 108 toises.

Au sud de Venise , Chioggia , près de l'embouchure de la Brenta, est une ville de 22,000 âmes, qui est bien bâtie et qui possède une belle cathédrale et un bon port que défendent des batteries.

En terminant la description du royaume Lombard-Vénitien , nous croyons utile de faire remarquer que cette partie de l'Italie, malgré le joug étranger qui pèse depuis si long-temps sur elle, n'a pas perdu cette disposition qui porte en général la nation italienne à profiter des progrès de la civilisation. Nous n'examinerons pas jusqu'à quel point le gouvernement autrichien , dans le but de conserver son autorité en Italie, a dû étendre sur ses possessions les rigueurs d'une pohtique ombrageuse; mais on doit lui rendre la justice de reconnaître qu il a mis peu d'entraves à la

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tendance géne'rale au bien-être matériel , et que même il a favorisé d'une manière remarquable l'extension de l'instruction primaire. Nous prendrons nos exemples préférablement en Lombardie. Depuis l'année 1826 l'industrie et le commerce de ce pays connaissent les avantages qu'ils peuvent tirer de l'emploi de la vapeur : sur le lac Majeur, et sur ceux de Côme et de Guarda, on navigue rapidement aujourd'hui au moyen de bateaux à vapeur; de nouveaux canaux, de nouvelles routes ont encore facilité les moyens de communication. C'est en 1820 que des écoles élémentaires et de nouvelles méthodes ont été introduites dans le royaume Lombard-Vénitien ; on s'est proposé deux objets : l'un d'offrir aux agriculteurs et aux artisans une instruction appropriée à leurs besoins, l'autre d'ouvrir à la classe moyenne une instruction au-dessous de celle que l'on acquiert dans les universités, tout en lui ouvrant la carrière des sciences et de leur application aux arts, au commerce et à l'administration. Le premier but a été atteint par l'organisation des écoles mineures , et le second par celle des écoles majeures ; enfin des écoles du dimanche ont été ouvertes pour l'instruction des enfans que la pauvreté ou leurs occupations empêchent de suivre les écoles mineures. Ce moyen d'instruction a tellement augmenté le nombre des écoliers, qu'en 1822 il était d'un sur i4 enfans, et qu'en i83o il était d'un sur 3.

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TABLEAUX STATISTIQUES

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