‹ Précis de la géographie universelle (volume 2)Chapitre 37 sur 73 · MARINE · texte numérisé non relu

MARINE

Canons.

2 Vaisseaux i58

5 Frégates 222

1 Corvette 12

6 Bricks.. 76

4 Paquebots »

18 Navires 468

Suite de la Description de l'Europe. — Description physique de l.-v Péninsule hispanique. — Coup d'oeil historique sur les anciens peuples de l'Espagne et du Portugal jusqu'à la fin de la domination musulmane.

Aucune contrée de l'Europe ne fut plus favorisée de la nature que la Péninsule hispanique. Des montagnes inaccessibles, favorables à la guerre de partisans, protègent son indépendance contre d'audacieuses tentatives ; la variété de son climat permet aux productions des tropiques de s'unir, sur son fertile sol , à celles de la zone tempérée. Des plateaux élevés qui n'attendent que des soins pour se couvrir d'une utile végétation; des collines garnies de ceps vigoureux qui produisent des vins recherchés 5 des vallées dont la terre est fécondée par de limpides ruisseaux et par les rayons d'un astre bienfaisant; des fleuves qui, partant de divers points rapprochés, peuvent, à l'aide de quelques canaux, entretenir des communications faciles, sont les élémens d'une richesse agricole que d'autres pays lui envient, et qui, utilisés par l'industrie, produiraient des trésors plus précieux que la possession des plus vastes colonies. Une énorme étendue de côtes, des ports vastes, commodes et sûrs, ouverts à la navigation de deux mers, y pourraient concentrer le commerce des deux hémisphères. Quel génie malfaisant a pu paralyser ou corrompre tant de causes de prospérité, et réduire à une population qui est inférieure à celle de la France de plus de 1 4,000,000 d'individus, la population de la Péninsule, qui surpasse de plus de 2000 lieues carrées la France en superficie.*^

Cette vaste Péninsule est séparée de la France par une

EUROPE : Péninsule hispanique. 4^7

partie des Pyrénées , et baignée dans la moitié de son circuit par l'Océan, et dans l'autre par la Méditerranée. Sa plus grande étendue de l'est à l'ouest est de 220 lieues, et de 190 du nord au sud. Sa superficie est de 28,900 lieues carrées, dont 5o35 appartiennent au Portugal, 23,85o à l'Espagne, et i5 à la république d'Andorra.

Il est peu de pays dont la géographie physique soit plus difficile à étudier; long-temps on a cru que les chaînes de montagnes qui le divisent partaient d'un centre commun et se ramifiaient à peu près comme les nervures d'une feuille de pampre. C'est à un savant dont les connaissances sont aussi variées qu'étendues, que l'on doit les notions exactes que nous possédons sur les montagnes, les cours d'eau et les bassins de la Péninsule. Les Espagnols euxmêmes oé^été puiser des lumières dans ses descriptions de leur propre pays (i). Nous ne pouvons donc mieux faire que d'adopter sous ce rapport la division qu'en a donnée M. Bory de Saint-Vincent.

11 partage les montagnes de cette contrée en sept systèmes distincts que nous appellerons groupes.

Le groupe Ppénaïque^ qui comprend toute la chaîne

Voyez le Guide du voyageur en Espagne, par M. Bory de Saint- Vincent, I vol. in-8°, 1823.

Voyez aussi Diccionario de Espaîia y Portugal ^ por el doctor don Sébastian de Mihano , lO vol. in-4'', 1826. L'auteur de ce savant ouvrage a , dans son article Espagne , traduit littéralement, jusque dans ses détails, la division adoptée par M. Bory de Saint- Fine ent , ainsi que son aperçu de la Péninsule sous les Romains et pendant le moyen âge. C'est sans doute sans intention que le géographe espagnol a omis d'annoncer à quelle source il avait puisé. Quand on est si riche de ses connaissances, il y a du mérite à emprunter aux autres.

Nous ne faisons cette observation que pour éviter que par la suite les Espagnols n'attribuent à un de leurs compatriotes la description fidèle qu'un Français a donnée de l'Espagne, et ne prétendent dépouiller un de nos savans , comme ils ont fait à Tégard de l'un de nos plus habiles romanciers.

des Pyrénées, se divise en cinq masses principales: i° la Méditerranéenne ou orientale, dont le point culminant est le pic du Canigou : ses pentes donnent naissance au Ter et au Llohrega, qui se jettent dans la Méditerranée, et à la Segre^ affluent de l'Èbre; 2® X Aquitanique ^ dont les glaciers fournissent les eaux de la Garonne et de l'Adour, tandis qu'ils ne donnent à l'Espagne que de petites rivières ; 3^ la Cantahrique ou centrale, séparée de la suivante par les sources de l'Ebre; 4° \ Asturienne ^ presque aussi haute que l'Aquitanique, et coupée à pic du côté du sud; 5° la Portugaise ou occidentale, dont les ramifications s'étendent jusqu'à l'embouchure du Douro ou Duero.

La constitution géognostique de la chaîne Pyrénaïque est intéressante sous plusieurs rapports : un naturaliste (0 a reconnu que, bien qu'elle appartienne à lal^ormation granitique, le granité y est moins ancien que dans plusieurs autres parties de l'Europe. Dans toute l'étendue de la chaîne s'élèvent des masses granitiques qui semblent encore porter les traces d'un antique soulèvement. Sur leurs flancs s'appuient des schistes micacés, et sur ceux-ci, les plus anciens dépôts à débris organiques; des grès rouges surmontent ces derniers, et des calcaires analogues à ceux des Alpes et du Jura s'étendent jusqu'aux dernières pentes. On voit cà et là desmarbres blancs ou calcaires lamellaires, placés au-dessus du granité , et sur le calcaire alpin reposent en quelques endroits des roches chargées d'amphibole.

Le groupe Ibérique est formé de différentes chaînes dont les pentes vont se joindre au nord-ouest à celles des Pyrénées, et vont se terminer au sud -est près des rives du Guadalaviar. Ces différentes chaînes unies entre elles portent les noms de Sierra de Oca^ de Sierra de Moncayo^ de Sierra de Gudar^ et de Sierra dEspadan.

(0 M. de Charpentier : Essai sur la coiistitiifion gôognoatiqiie des Pyrénées.

EUROPE : Péninsule hispanique. 4^9

La Sierra de Molina^ qui se confond avec celle à'Alharacin^ et les montagnes de Cuenca^ s'y rattachent.

La chaîne gue composent ces montagnes pourrait former une subdivision sous les noms de monts Espériques. Le calcaire ancien se montre partout, et les plaines basses sont couvertes de terrains d'alluvions qui renferment ime si grande quantité d'ossemens fossiles, dont plusieurs appartiennent à des animaux perdus, que les habitans ont appelé les terrains qui les recèlent las calaveras ( les squelettes). Depuis les sources du Guadalaviar jusqu'à son embouchure, les vallées sont traversées par des torrens furieux, environnées d'escarpemens perpendiculaires. Elles sont si profondes, que le soleil n'y pénètre que lorsque ses rayons y donnent d'aplomb. La Sierra (T Espadan ressemble à une longue muraille. Ses vallées sombres et silencieuses, d'où l'on aperçoit des pics menaçans couronnés par les nuages, ces monts dont la base est déchirée par des ravins tortueux arrosés par des milliers de ruisseaux , forment un inextricable et gigantesque labyrinthe. Un calcaire ancien, fécond en métaux divers, y domine; mais en descendant vers l'occident, le pays change d'aspect : les montagnes s'arrondissent, et leurs roches noires et poreuses indiquent une origine ignée.

Le groupe appelé Carpelano-Vettonicpie ^ parce que ses pentes étaient habitées par les Carpetani et les Vettones^ se rattache vers l'est au système Ibérique, et vers l'ouest se termine par le mont Junto^ qui domine le Tage, non loin de son embouchure. Sa principale chaîne est étroite; elle offre presque partout de vastes escarpemens; elle sépare la vieille Gastille de la nouvelle, et la province de Salamanque de l'Estremadure. Pendant l'hiver, elle assemble les orages et les tempêtes qui vont fondre ^ur Madrid , et dans l'été elle augmente la chaleur de l'atmosphère en réfléchissant les vents brûlans qui, venus de

LlVRr^ CENT QUATORZIÈME.

l'Afrique , traversent les plaines arides de la Manche. Quelques sommets sont assez élevés pour conserver la neige pendant certains étés. On peut diviser ce groupe en trois sous-groupes : Y oriental est formé de la Somo-SiejTa et du Guadarrama; le central^ composé de la Sierra de Gredosj est le plus élevé de toute la chaîne : on y voit un petit glacier au lieu nommé Palacio del Moro Almanzor^ et des lacs d'où s'échappent plusieurs rivières qui vont grossir le Tormès, affluent du Duero; enfin X occidental comprend la Péïia de Francia^ la Sierra de Gata^ celle diEstrella, et les dernières chaînes qui vont se terminer près de Lisbonne : cette partie est la plus boisée de toutes les montagnes de la Péninsule. La charpente de ces montagnes est formée d'un granité grisâtre à gros grains, qui, par la facilité avec laquelle il se décompose, qui, par les masses plus ou moins grosses d'un granité plus dur qu'il renferme, paraît être l'une des roches les moins anciennes de la formation granitique. Les environs de Madrid sont calcaires : la craie supérieure avec ses silex noirâtres y supporte des dépôts récens.

Le groupe Lusitanique est moins élevé que les trois pré- ' cédens; aucune sommité n'y conserve la neige pendant les chaleurs de l'été. Il s'étend entre le Tage et la Guadiana, comprend les monts de Tolède à l'est, la Sierra de Guada- Inpe au centre, et la Sierra de San- Marnes à l'ouest, qui projette au sud celle à'Estremos,

Le groupe Marianique est formé de la chaîne du mont Marianus des anciens; la plus grande partie de sa masse sépare le cours de la Guadiana de celui du Guadalquivir; ses sommets ne conservent la neige que pendant neuf mois , ils surpassent en hauteur ceux de la chaîne précédente : quelques uns atteignent 8 à 900 toises d'élévation. Son extrémité orientale est formée de deux branches, dont Tune porte le nom de Sierra Alcaras^ et l'autre celui de

EUROPE : Péninsule hispanique. 49 ^

Siewa de Seguro. Le centre est célèbre sous le nom de Sierra-Morena^ nom qui signifie montagnes noires , et qui offre une sorte d'analogie avec l'antique nom Mons Marianus, C'est là que des brigands ont établi leurs repaires 5 c'est de là qu'ils fondent sur le voyageur. La Sierra Albalejra^ qui se termine près de la Guadiana, forme son extrémité occidentale. Les collines qui entourent Alcaras sont composées de psammites ou de grès argileux. Les sommets situés près des sources du fleuve voient s'étendre à leur base une chaîne de volcans éteints parfaitement reconnaissables (i).

Le groupe Cunéique ne se compose que de la petite chaîne appelée dans l'antiquité Mous Cuiieus. Il s'étend depuis l'embouchure de la Guadiana jusqu'au cap Saint- Vincent, et sépare le royaume d'Aîgarve de la province de l'Alemtejo , qui forme la partie méridionale du Portugal. On le divise en deux chaînes : X orientale^ ou la Sierra Calderona^ et l'occidentale, ou la Sierra de Monchique.Ce groupe ne renferme point de hautes sommités; il diffère même de tous les autres par sa constitution physique ; on ne voit partout que des roches arénacées, que d'anciennes coulées de laves, surtout vers la partie orientale, dont le nom, qui signifie chaîne à chaudrons ^ convient parfaitement à une réunion de mamelons volcaniques dont les cratères ont conservé leurs formes et les caractères qui retracent leur origine.

Le groupe Bétique , dont les pentes septentrionales formaient la province romaine de Betica , s'étend depuis le Rio Almanzor dernières pentes qui se terminent vers l'embouchure du Guadalquivir. Le centre est occupé par la Sierra iV-e^W^zetpar celledeZo/<2. Ce n'est pas le plus vaste groupe de la Péninsule, mais c'est sans contredit le plus

(0 Introduccion à la Hisforia natural y à la Gengrafia fisica de Espaùa , por Howles , in-4", 1782.

élevé. Quelques unes de ses cimes surpassent en hauteur celles (les Pyrénées : elles sont couvertes de glaciers éternels. On y remarque les profils heurtés des monts à' Ubrique^ iXAIgodonales et del Gastor^ entre lesquels domine le pic de San Cristoval : la neige n'y fond que dans les étés d'une chaleur extraordinaire; elle se conserve plus habituellement sur le point culminant de la Sierra-nia deRonda, où l'on voit le petit ermitage appelé TSuestra Seriora de las Nieves ( Notre - Dame des Neiges ). A mesure que l'on avance vers l'orient, en suivant la crête de ces monts, plusieurs groupes rivaux en hauteur se succèdent : ce sont ceux de la Sierra Prieta^ de la Sierra d^Alhama et de la Sierra Tejada. Le plus pittoresque est celui du Torqaal^ dont les rochers, de formes et de dimensions variées, sont si confusément et si singulièrement entassés, que leurs longues avenues ressemblent à une ville en ruine, construite par les Titans ; mais l'effet imposant de ces montagnes n'est point à comparer à celui que produisent les cimes de la Sierra Neuada , « immense dominatrice de l'horizon, revêtue de frimas respîendissans dont la pei/manence commence à 3o5o et quelques mètres de hauteur au-dessus du niveau de la Méditerranée qui baigne ses racines méridionales. De ces cimes, ajoute M. Bory de Saint- Vincent, on aperçoit en même temps la Sierra Morena, distante de plus de 3o lieues vers le nord, et les côtes africaines qui sont au moins à 45 lieues du côté du sud. Le Mulahacen est le point le plus élevé de cette série de pics fièrement couronnés de glaces éternelles. Sa forme imposante est tronquée vers le ciel où il atteint à peu près à la même hauteur que le fameux pic de Ténérîffe, c'est-à-dire à 3 600 ou 3700 mètres au moins. »

Les vallées du groupe Bétique sont profondes et se croisent dans toutes les directions; des eaux limpides les sillonnent et les fertilisent.

EUROPE : Péninsule hispanique. 49^ Toute la chaîne appartient à la série des terrains primordiaux : la Sierra Nevada est schisteuse ; sur le gneiss s'appuient des calcaires saccharoïdes et des marbres veinés des plus brillantes couleurs, ainsi que des brèches calcaires susceptibles d'être employées comme ornemens dans les constructions. Près du cap de Gâte, on trouve de ces belles agates onyx que les lapidaires appellent niccolo ; à l'autre extrémité de la chaîne, le rocher de Gibraltar s'élève à /j^o mètres au-dessus de la Méditerranée. Il a depuis long-temps fixé l'attention des géologues. Le calcaire gris dont il est formé est divisé par des fentes perpendiculaires remplies de concrétions calcaires et ferrugineuses du plus beau rouge, pétries d'une immense quantité d'ossemens et de coquilles terrestres. Ces restes de mammifères, dont quelques uns ont appartenu à de petits rongeurs, et, d autres à des cerfs, qui tous diffèrent des espèces qui vivent en Europe , attestent l'un de ces cataclysmes partiels dont la violence a détruit et entraîné les animaux qui habitaient les plateaux de nos continens (i).

Nous ne quitterons point les hauteurs de la Péninsule sans parler de ces pajruner as ow plateaux intérieurs toujours fort élevés, souvent d'une étendue considérable, qui se prolongent entre plusieurs parties des divers systèmes de montagnes que nous venons de parcourir, ou vers leur faîte, de manière à tromper l'œil sur leur élévation. Les plus remarquables de ces plateaux solitaires et nus sont ceux d'Avila et de la province de Soria. Les Pyrénées , les montagnes de Molina, d'Albarracin et de Cuenca, celles de Tolède et de Gredos offrent de nombreux exemples de ces parameras qui, à part leur étendue, pourraient être comparés aux plateaux déserts de l'Asie.

(') Voyez les Recherches sur les osscmens fossiles, par G. Cnvier , \r\-\" , 1821.

La Péninsule hispanique est encore imparfaitement connue sous le rapport géologique. La Catalogne offre un grand dépôt de grès vert, c'est-à-dire appartenant à la partie inférieure du terrain crétacé : le mont Serrât en est entièrement composé. Les environs d'Olot offrent plusieurs volcans éteints.

De grands bassins d'eau douce ont laissé leurs dépôts sur les plateaux granitiques et schisteux du centre de la Péninsule : tels que les environs de Madrid, de Burgos, de Tolède, de Valladolid, etc. \

D'autres grands bassins , marins et lacustres , appartenant aux dépôts supercrétacés les plus supérieurs, se trouvent aux environs de Barcelone, de ïortose, d'Alicante, de Malaga et de Murcie.

Les montagnes de la Galice sont formées de granité, de gneiss et de schiste.

Dans l'Estremadure et l'Andalousie, ce sont des roches quarzeuses qui constituent le sommet des montagnes; leurs pentes sont formées de roches schisteuses recouvertes d'une prodigieuse quantité de blocs provenant de la destruction des sommets de la chaîne.

La vallée du Guadalquivir est creusée au milieu de terrains supercrétacés supérieur et moyen. L'Espagne méridionale renferme des calcaires blancs ou lias. Dans le royaume de Grenade , la Sierra de Filabres est formée de schistes cristallins, et les contre -forts de calcaire jurassique. Des dépôts de sel gemme se trouvent au-dessous de ces roches. L'Andalousie a aussi des sources et des lacs salés. La côte, aux environs de Tarifa, présente d'autres brèches osseuses que celles de Gibraltar.

En Portugal, Porto s élève sur un sol ancien; Lisbonne est environnée de dépôts supercrétacés supérieurs, de craie et de coulées basaltiques. On retrouve les mêmes formations près du cap Saint-Vincent.

EUROPE : Péninsule hispanique. 49 ^

Considérée physiquement, la Péninsule peut se diviser en cinq grands bassins considérables, et en cinq moins importans. Ces bassins, désignés par les principaux cours d'eau qui les traversent, sont dans la première classe ceux de l'Èbre, du Duero, du Tage, de la Guadiana et du Guadalquivir. Dans la seconde classe on voit ceux du Guadalaviar, du Jucar, de la Segura , du Mondego et du Minho. Le moins considérable de ceux de la première classe est celui de l'Èbre; mais aussi c'est le plus important de ceux qui versent leurs eaux dans la Méditerranée; les autres, au nombre de trois, inclinés dans le même sens, appartiennent à la seconde classe; tandis que quatre grands bassins et deux de moindre importance portent à l'Océan les eaux de ia Péninsule. Il semblerait, d'après cette disposition, qu'avant la formation du détroit de Gibraltar, qui permit aux eaux de la Méditerranée de s'unir à celles de l'Océan , toutes les pentes orientales et méridionales de la Péninsule devaient être sous les eaux, tandis que depuis long-temps les pentes qui se dirigent vers l'Océan étaient à nu.

Le bassin du Tage est le plus vaste de toute la Péninsule; son fleuve était célèbre dans l'antiquité : il n'a pas changé de nom, les Romains l'appelaient Tagus. Les poètes ont chanté ses bords heureux et ses rives fleuries ; mais en parcourant ses détours sinueux, on voit peu de sites capables de justifier la réputation que Silius Italicus , d'autres écrivains et quelques romanciers lui ont faite. Ses bords arides sont presque partout coupés à pic; dans les trois quarts de son cours il a la rapidité d'un torrent, et la vase rougeâtre qu'il entraîne ne renferme plus les parcelles d'or qui lui avaient valu chez les anciens le surnom (YÂuratus. Ce fleuve, qui prend sa source dans les monts d'Albaracin, et dont le cours est de 170 lieues, a pour affluens sur sa rive droite, le Jarama^ qui se grossit des eaux du Tajuna; le Guadarrama^ qui descend des montagnes du

même nom; X Alherche ^ qui prend sa source entre les monts de Gredos et d'Avila; le Tietar^ qui descend d'une des branches des monts de Gredos; VAlagon, qui a sa source dans la Sierra de Francia, et le Zezere^ qui prend naissance au pied de la Sierra d'Estrella. Sur sa rive gauche, le Rio del Monte et le Salor^ qui descendent, l'un de la Sierra Guadalupe, et l'autre de celle de Montanches ^ sont les principales rivières qui l'alimentent.

L'antique nom du fleuve Anas se conserve encore dans celui de la Guadiana^ sorte de périphrase arabe qui signifie XecuL de VAna. Ce fleuve, dont le cours est d'environ i5o lieues, prend, sous le nom de Rio Gijuela, sa source dans les montagnes de Ciienca. Cependant, comme il est formé de plusieurs cours d'eau réunis, son origine paraît jencore être incertaine. On croit qu'il sort des lagunes de Riduera , d'où s'échappe en effet un ruisseau qui disparaît après un cours de lo Ueues, pour reparaître ensuite près d'un endroit appelé Ojos de Guadiana. Ces Ojos ou ces yeux sont de gros jets d'eau qui sortent de terre en bouillonnant, et qui forment, par leur réunion, un canal auquel on donne dans le pays le nom de Guadiana. On connaît des rivières qui se perdent et reparaissent ; mais si les lagunes de Riduera sont bien les sources du fleuve , il disparaît deux fois avant de parcourir son vaste bassin. Au-dessous du Gijuela son cours est encore de peu d'importance; ce n'est que lorsqu'il a reçu sur sa rive droite le Bullague , qui descend des monts de Tolède, et sur sa gauche \ç, Jahalon^ qu'il commence à en acquérir. Plus bas, la Guadalema et le Zuja^ qui prennent leurs sources dans les montagnes qui appartiennent à la Sierra Morena; le Matachel, sorti de la Sierra Constantina; \ Ardila et la Chanza y descendus de la Sierra d'Aracena , complètent les principales rivières qui se jettent dans la Guadiana, et lui donnent assez de vitesse pour former

EUROPE : Péninsule hispanique. 497 au-dessous de Martola une cascade appelée Salto del lobo ( le saut du loup).

Le Duej'o, appelé Diirius chez les anciens, et Douro par les Portugais, coule dans un bassin plus considérable en largeur que ceux du Tage et de la Guadianaj il prend sa source au pic d'Urbioriy qu'il sépare de la Sierra Oca : son cours est d'environ i4o lieues. La largeur de son bassin donne à la plupart de ses affluens une grande importance. L'un des plus considérables sur sa rive droite est la Pisiierga^ formée de la réunion de plusieurs rivières qui descendent de la Sierra Oca et des Pyrénées ; plus loin , VEsIa, qui prend naissance dans cette chaîne et qui reçoit elle-même plusieurs autres rivières; et la Tamega^ qui s'y jette 1 5 lieues avant qu'il ne tombe dans l'Océan. Sur sa rive gauche, YEresma, qui vient des parameras d'Avila, la Tormès , qui sort des hautes cimes de Gredos, et le Rio Coa , qui descend de la Sierra de Gâta , donnent au Duero l'importance dont il jouit. Le sol de ce bassin n'est point sans fertilité; mais dans quelques endroits c'est une terre trop lourde que la pluie transforme en une boue épaisse et tenace, et dans d'autres ce sont des sables mobiles sur lesquels on ne voit que des arbres résineux. A sa sortie des montagnes, le fleuve traverse de vastes et monotones parameras, de 7 ou 800 mètres d'élévation : la pauvreté de la végétation fait paraître plus triste leur immense étendue.

Les Arabes, en se rendant maîtres de la Péninsule, furent frappés de la grandeur du Bœtls^ et lui imposèrent le nom de Guad-al-Kebir^ qui signifie le grand fleuue^ et que les Espagnols ont altéré en l'appelant Guadalquiçir. Suivant l'opinion vulgaire, il prend sa source sur le versant occidental de la Sierra Sagra ; mais comme d'après les règles généralement admises en géographie, l'origine d'un fleuve se cherche dans la source du cours d'eau le plus VIL 32

éloigné de son embouchure , le Guadarmena^ qui descend de la Sierra Alcaras , porte un nom qui ne lui convient point, et devrait s'appeler Guadalquivir ; ainsi ce fleuve prendrait naissance dans le bassin même de la Guadiana et traverserait le groupe Bétique. Deux autres rivières importantes sorties du même bassin viennent se réunir à lui sur sa rive droite : l'une est \ u4jandula , qui coule à travers la Sierra Morena; l'autre est le Blar^ qui se fraie un chemin au miheu de la Sierra Constantina. Sur sa rive gauche , le Génil^ l'ancien Singilis ^ est la plus considérable des rivières qu'il reçoit de la Sierra Nevada. Une partie du terrain que traverse le Génil est imprégné de sel à une grande profondeur, et se couvre pendant l'été d'efflorescences qui nuisent à la végétation. Après sa jonction avec ce cours d'eau, le fleuve traverse un pays plat dont on remarque la richesse jusqu'à peu de distance de Séville, où, depuis le Tablado jusqu'aux salines de San Lucar^ s'étend sur une largeur d'une à deux lieues une bande de terrain qui , sous le nom de Marisma , rappelle l'insalubrité des Maremmes de l'Italie. Cette petite région inhabitée est arrosée par quelques ruisseaux d'eau salée qui descendent des pentes de Moron et de Montelliano , la transforment en une espèce de marais dont la vase ne nourrit que quelques plantes grêles et propres seulement à fournir de la soude, tandis que le fleuve, partagé en plusieurs bras, laisse au milieu de son cours les îles Menor et Major, dont les magnifiques prairies nourrissent une grande quantité de bêtes à cornes. En remontant son cours depuis son embouchure, le fleuve cesse d'être navigable au-delà deCordoue.

C'est à Font-Ibre, en latin Fons-Ibera, dans la vallée de Reynosa , que YEbre prend sa source. Les anciens le connaissaient sous le nom d'Iberus. Dans la plus grande partie de son cours il est resserré par des montagnes dont la plupart forment des vallées transversales qui servent de route

ETjrvOPE : Péninsule hispanique. 499

à ses nombreux affluens. Sur sa rive gauche, XAgra et XArragon se réunissent un peu avant de devenir ses tributaires; plus bas, le Gallegos ^ la Cinca et la Sègre s'y jettent au-dessous de Mequinenza : toutes ces rivières descendent des Pyrénées. Les monts Oca^ la Sierra de Mon^ cayo et la Pena Goloca lui fournissent des affluens importans : ce sont le Xalon^ dont on a comparé le volume à celui de la Marne ^ et le Guadalope^ qui avait été utilisé par les Arabes pour la canalisation du bassin de l'Ebre. Ce fleuve, dont les sinuosités forment une longueur d'environ î2o lieues, est , par son étendue et le volume de ses eaux, comparable à la Seine; il est moins sinueux, mais plus rapide. Des rochers descendus des montagnes entravent souvent sa navigation ; aussi le gouvernement espagnol a-t-il dépensé des sommes considérables pour la construction d'un canal qui règne parallèlement au fleuve, depuis Tudela jusqu'à Sastaga. Il n'eût pas été moins utile de faire communiquer l'Ebre avec le Duero par un canal commencé depuis long-temps. Le terrain qui sépare leur cours n'offrait point d'obstacles, mais l'argent a manqué. De Mequinenza à Lerida un autre canal côtoie la Sègre. La canalisation du bassin de l'Ebre a répandu l'abondance dans cette partie de l'Espagne ; cependant ces canaux n'ont point suffi. Les atterrissemens que le fleuve porte à la Méditerranée ont formé à son embouchure un delta considérable : il a fallu creuser aussi un canal pour que les navires pussent remonter jusqu'à la petite ville d'Amposta, au-dessous de Tortose.

Les autres bassins de la Péninsule, malgré leur peu d'importance , méritent cependant d'être décrits : au sud de celui de l'Ebre, s'étend celui du Guadalwiar^ rivière ou plutôt petit fleuve qui prend sa source entre la Sierra Molina et la Sierra fV Albaracin^ et qu'alimentent plusieurs rivières dont \ Alhambra est la plus considérable. Le

5oO LIVRE CENT QUATORZIEME.

cours de ce petit fleuve est de plus de 5o lieues; le bassin qu'il arrose est circonscrit au nord par la Peîia Goloca, et par d'autres branches de montagnes qui s'étendent jusque vers l'Ebre; à l'ouest, par la chaîne que prolongent les monts d'Albaracin. A ce bassin succède au sud celui du Jucar^ autre petit fleuve alimenté par le Gabriel et le Lamhay^ et qui, dans sa conformation irrégulière , est environné de montagnes élevées et de collines. Le Jucar prend naissance sur les pentes occidentales des monts d'Albaracin, et compte plus de 80 lieues de longueur. Le bassin que traverse la Segura est plus large que les deux précédens; au nord et à l'est, il n'est formé que par des collines; au nord-ouest on voit le groupe appelé Penas de saii Pedro; à l'est s'étendent les chaînes appelées Sierra Jlcaras et Sierra Sagra. La Segura , dont les détours forment une longueur de 55 lieues, reçoit les eaux du Rio Mundo ^ du Quipar et de la Sangonera ; ses bords sont déserts et sauvages jusqu'à la moitié de son cours, où depuis la vallée de i?«co?e jusqu'à, la Méditerranée ils offrent la plus riche végétation.

Des deux petits versans qui envoient leurs eaux à l'Océan, le plus considérable est celui du Minho : ce fleuve descend de la Sierra de Mojidonedo ; il n'a pas plus de 60 lieues de cours, mais sa largeur est considérable. Il coule dans la direction du nord au sud jusqu'à sa réunion avec le SU; puis il suit celle de l'ouest, dominé dun côté par la Sierra de Penagache et celle ô^Estrica , et de l'autre par la chaîne de Bareia. Les hautes montagnes de ce bassin sont, indépendamment de celles qui appartiennent aux Pyrénées, la Sierra de Segondina, qui donne naissance ani Bibefy affluent du SU. Au sud du Duero coule dans la direction de l'est à l'ouest, au milieu d'un bassin formé par la Sierra de Alcoba et par celle à'Estrella^ le Mondego^ petit fleuve de 5o lieues de cours, alimenté par

EUROPE : Péninsule hispanique. 5o \

la petite rivière de \ Aha^ par U Seire et enfin par la Soire, La division de la Péninsule en bassins ne peut point satisfaire le géographe qui cherche dans la description d'une contrée d'autres limites que celles que l'œil peut saisir, d'autres divisions physiques que le cours des fleuves. Un savant (0 que nous estimons, et dont les lumières ont toujours éclairci les questions qu'il a voulu approfondir, a partagé la Péninsule en quatre grands versans : le Cantabrique, formé des pentes septentrionales des Pyrénées, depuis les sources de l'Adour jusqu'au cap Ortegal; le Lusitanique , composé des pentes méridionales des Pyrénées et de celles d'où descendent le Duero, le Tage et la Guadiana : versant qui comprend un vaste demi-cercle dont les deux extrémités sont les bouches de ce fleuve et le cap Ortegalj le versant Ibérique, formé des pentes méridionales de la Sierra Morena, et de toutes les montagnes qui se rattachant à cette chaîne vont se terminer au cap de Gâte : dans cette enceinte se trouve comprise la Sierra Nevada, et l'on y voit circuler le Guadalquivir et ses affluens ; enfin le versant j^eV/^z^e , comprenant les pentes orientales de toutes les montagnes qui, depuis le cap de Gâte jusqu'aux Pyrénées , forment la Sierra de Algamilla , la Sierra de Segura^ la SiefTa de Albaracin^ la Sierra de Molina, la Sierra de Moncayo et celle de Oca. Depuis leur embranchement avec celles-ci, toutes les pentes méridionales des Pyrénées en font partie. Cette division, qui paraît propre à expliquer la route que les mers durent prendre en abandonnant le terrain de la Péninsule, ne nous paraît pas répondre rigoureusement aux questions relatives aux phénomènes que présente la végétation de cette contrée \ nous croyons donc devoir en adopter une qui, partageant cette belle portion de l'Europe

M. Bory de Saint- Vincent.

Soi LIVllli CENT QUATORZIÈMK.

en six régions, nous semble propre à classer d'une manière plus exacte les principaux faits relatifs à la température.

La région centrale ou celtibérique doit comprendre les deux plateaux de la vieille et de la nouvelle Castille, c'està-dire la Sierra de celle de Gredos ^ celle à'Avila, et les montagnes de Somo Sierra^ au nord du Tagej au sud de ce fleuve, la Sierra de Marnes et les monts de Tolède^ jusqu'aux défilés de la Sierra Molina, ainsi que toutes les pentes occidentales de la Sierra Morena et de la Sierra de Albaracin^ jusqu'à celle de Martes, Ce vaste noyau de la Péninsule , quoique renfermant des sommets isolés et des forêts, comprend des plaines immenses, nues et monotones : c'est une réunion de plateaux qui offre beaucoup d'analogie avec le plateau central de l'Asie- Mineure. On n'y voit point de pommiers, l'olivier commence à s'y montrer vers le sud , et la vigne y réussit presque partout. C'est dans cette région que croît le chêne à glands doux, dont le fruit, connu sous le nom de bellotte^ a la saveur de l'amande douce, et fait concevoir la possibilité que les premiers peuples en aient fait leur nourriture.

La région méridionale ou Bétique s'étend, de l'est à l'ouest, depuis le cap Pdlos jusqu'au cap Saint- Vincent ^ et du nord au sud , depuis les pentes méridionales de la Sierra Morena, en y comprenant les montagnes d'Algarve, jusqu'à l'Océan et la Méditerranée, Le climat y est plus ardent qu'en Sicile. Les parties que borde la mer forment une zone que l'on peut appeler africaine , caractérisée par le bananier, le palmier nain et le cactus (0. I^es lieux pierreux sont couverts de câpriers, dont les nombreuses et longues tiges, dontJa large fleur aux étamines pourprées,

(0 Voyez la Géographie botanique de M. Schowj Copenhague , 1822.

EUROPE : Péninsule hispanique. 5o3

couvrent de leurs touffes gracieuses les terrains incultes et les rochers. Une seconde zone toujours verdoyante s'élève au-dessus de la précédente; elle se compose des végétaux de l'Italie et de la Sicile : des cistes, des thyms, des myrtes, des orangers et des citronniers, le laurier-rose et l'agnus-castus , le tamaris et le nérion , y recherchent les bords des torrens. A cette zone succède celle des cultures européennes caractérisées par la vigne ; les forêts de pins forment une autre zone au-dessus de laquelle s'élèvent celle qui donne naissance aux plantes alpines, et enfin la zone des neiges éternelles.

La région orientale ou Ibérique occupe, du nord au sud, l'espace compris entre le cap Pâlos et le cap Creux , et de l'est à l'ouest, comprend le bassin de l'Ebre et les terrains qui s'étendent entre les cimes de la Sierra de Molina, de la Sierra d'Albaracin, de la Sierra Martes, les montagnes de Palomera, celles de Orihuela et la Méditerranée. Cette magnifique portion de la Péninsule, que l'on peut compai'er aux rivages de l'Ionie et de la Doride , possède toutes les plantes de la Sicile, de l'Archipel et du Levant, L'olivier y prospère dans toute son étendue; le caroubier y croît près du lentisque; le myrte, le laurier, le figuier, le grenadier et le mûrier y étendent leurs feuillages variés ; la vigne y donne un vin fortement coloré et capiteux; mais elle offre, comme les précédentes, plusieurs zones qui présentent diverses nuances de végétation, depuis les basses vallées jusqu'aux sommets des Pyrénées.

La région du Tage inférieur^ ou Lusitanique ^ s'étend, du sud au nord, depuis le cap Saint- Vincent jusqu'au cap de la Roca. Sa largeur est déterminée par la branche méridionale de la Sierra d'Estremos, à laquelle succède, en remontant vers le nord, la Sierra de Mamès. Cette région est abritée contre les vents froids par les montagnes qui s'étendent au nord du Tage. Ses parties basses sont cou-

5o4 LIVr.E CJtNT QUATORZIÈME.

vertes de landes sablonneuses. On y distingue la zone des orangers et des oliviers. C'est vers les côtes , et surtout dans la partie méridionale, que la végétation a offert à M. Bory de Saint-Vincent des caractères qui la rapprochent de celle des îles Atlantiques. Depuis les monts de Cintra et de la Semas de (9/^r<?7w, jusqu'au cap Saint-Vincent, dit-il, on rencontre un grand nombre de plantes que les botanistes avaient jusqu'ici supposées propres aux Açores , à Madère et même aux Canaries. Les végétaux américains s'y plaisent et se multiplient avec facilité- quelques uns pourraient même être comptés au nombre des plantes indigènes, au point qu'ils finissent souvent pnr envahir aux dépens de ces dernières des terrains d'une grande étendue, où ils prospèrent comme dans leur propre patrie.

La région du Duero ^ ou Gallecique^ qui, du sud au nord, occupe l'espace compris entre le cap de Roca et le cap Finistère, offre un aspect différent de celui des précédentes : on y voit la région des châtaigniers et des chênes, ainsi que celle des vignes; l'olivier et l'oranger ne s'y montrent que dans les parties les plus basses, au sud du Duero.

La région septentrionale ou Cantabrique , qui comprend l'espace situé depuis les sources de l'Adour jusqu'au cap Finistère , est coupée par des vallées qui se dirigent tantôt de l'est à l'ouest, et tantôt du sud au nord. Les plaines y sont peu étendues, encore n'en remarque-t-on que près des côtes. Le caractère constant et uniforme de cette région est l'absence du ciste et du laurier-rose, la difficulté d'y élever l'oranger et l'olivier, et d'y cultiver avec succès la vigne. De belles forêts, d'abondans pâturages et de brillans tapis de fleurs, couvrent les monts et les vallées de cette riche région. Un sol gras et fertile, la constante humidité de l'air, contribuent à entretenir cette agréable verdure; le pommier qui y croît partout, le cidre qui remplace un

EUROPE : Péninsule hispanique. 5o5 vin sans chaleur, pourraient faire appeler cette contrée la Normandie de la Péninsule.

Si, comme tout porte à le croire, l'Afrique et l'Espagne ont été réunies, les îles Baléares ont dû faire partie de la Péninsule; elles paraissent être un prolongement de la chaîne qui a form.é le cap Saint-Martin : leur direction générale est du sud-ouest au nord-est; elles se composent de quatre îles principales : li^ice et Fromentem^ Majorque et M inorque ; plusieurs îlots avoisinent leurs côtes. Autour à'Iwice^ on voit Cojiejer a - Grande (la grande île aux lapins), Espaj'to ^ Behra ^ Espalmador, Espardell et Tagam. Près des côtes de Majorque s'élèvent Dragonera ( l'île aux dragons ), Conejera ( l'île aux lapins ), et Cabrera ( l'île aux chèvres ). L'île à'Ayre est à peu de distance des côtes méridionales de Minorque. Nous nous dispensons de nommer d'autres rochers de nulle importance.

L'île de Fromentera compte 5 lieues dans sa plus grande longueur, et 4 dans sa plus grande largeur; on croit qu'elle doit son nom moderne à la quantité considérable de céréales qu'elle pro»duit relativement à sa superficie ; c'était la petite Pitjusa [Pityusa minor) des anciens. luice ou hiza^ au nord de la précédente , a 22 lieues de tour; les Romains lui donnaient le nom ô'Ebusus. Leur antique nom de Pityuses annonce que ces îles étaient couvertes de forêts.

Majorque ou Mallorca est l'île Balearis major des anciens ; elle a 5o lieues de tour, et Strabon dit que les lapins que les premiers habitans y transportèrent s'y multiplièrent tellement, que l'on fut obligé d'implorer le secours des Romains pour les détruire (i).

L'île Minorque ou Menorca est l'ancienne Balearis minor. située à l'est de la précédente; elle a 38 lieues de circuit.

Le sol de ces îles est montueux, leur constitution géo- (0 Lib. IJl , cap. II , § 2.

5o6 LIVRE CENT QflATORZliîME.

gnostique est partout la même; les roches calcaires y dominent : ce qui paraît confirmer leur antique réunion sousmarine avec le cap Saint -Martin. Depuis le séjour qu'un naturaliste français (0 y fit en i825, on connaît aujourd'hui d'une manière positive les hauteurs de leurs montagnes, leurs roches et leurs végétaux. L'île Majorque est la plus intéressante sous ces divers rapports ; ses deux principales montagnes sont le Puig de Torcella et le Puig Major ('^). Les deux groupes de montagnes qui la divisent sont formés de calcaires appartenant au terrain jurassique, c'est-à-dire de cette roche appelée lias par les Anglais, et de calcaires oolithiques. On y trouve aussi des dolomies, des porphyres, et quelques roches qui semblent avoir une origine ignée. Des sources minérales et divers échantillons de minerai de cuivre, indiquent dans cette île des richesses dont on ne tire point parti. Majorque, comme les autres Baléares, offre des sommets arides et de vertes vallées ; le caroubier et l'olivier s'y montrent dans toute leur vigueur : le premier occupe le niveau le plus bas, et jusqu'à la hauteur de 5oo mètres; le second, ainsi que le buis, s'élèvent sur les montagnes. Ils se réunissent au pin d'Alep pour garnir leurs pentes ; mais ce dernier forme des forêts qui régnent jusqu'à 200 mètres plus haut. Il se mêle souvent au chêne vert qui croît encore à 100 mètres au-dessus. Les cimes les plus élevées ne se couvrent que d'une espèce de seslere {^sesleria sœrelna). Sur les coteaux maritimes le palmier nain protège de son large feuillage de jolies espèces de cyclames, des ononides à fleurs blanches ou purpurines , et quelques élégantes anthyllides. On voit souvent sur les montagnes les paysans

(0 M. Cambessède , membre des sociétés d'histoire naturelle et philo^ matique de Paris. — M. Cambessède a mesuré ces deux montagnes à l'aide du baromètre ; voici la hauteur qu'il leur donne : Puig de Torcella, 1 463,6 mètres; Puig Major, iii5,4.

EUROPK : Péninsule hispanique. 607

mettre le feu aux forêts de pins et de chênes pour favoriser la végétation d'une plante qu'ils appellent carregt ( donaxtenax). Cette plante, qui vit en société, se répand sur tout le terrain vacant, et produit, l'année suivante, une nourriture abondante aux mulets des campagnards. En vain les pins et les chênes poussent-ils quelques rejetons qui partout ailleurs serviraient à remplacer la forêt détruite, les carregts conservent l'emplacement qu'ils ont usurpé, et ce n'est qu'après de longues années qu'ils cèdent aux efforts de leurs gigantesques rivaux. Sur les coteaux pierreux qui avoisinent les montagnes de Majorque, le myrte, le pistachier lentisque, le câprier épineux, le ciste et le romarin indiquent aux botanistes la région méditerranéenne. Le cactier-raquette entoure les jardins; sur les bords de la mer , le tamaris et la salicorne ligneuse croissent au milieu <Jes marais salés; enfin la vigne s'éiève en amphithéâtre sur les flancs de plusieurs collines , et le cotonnier se plaît dans les terrains bas et humides (i). L'analogie qui existe sous le rapport physique entre Majorque et les autres îles Baléares, nous dispense de poursuivre sur leur sol nos observations relatives à l'histoire naturelle.

Le nom de Baléares [Balearides) fut donné par les Grecs aux habitans de ces îles parce qu'ils étaient d'une grande habileté à se servir de la fronde (2). Suivant Pline, on les appelait aussi Gjmnasii, parce qu'ils étaient nus lorsqu'ils marchaient au combat (3); leurs armes consistaient en un petit bouclier, un javelot et trois frondes différentes, selon la distance où ils voulaient atteindre. Pour habituer de bonne heure leurs enfans à un coup d'œil sûr, on ne leur donnait que la nourriture qu'ils avaient abattue

(•) Enumeratio plantarum quœ rcperiuntur in insulis Balearius. Camlessède , in-4" , Paris , 1 827 . — (^) Du mot grec ^y.Uco ( lancer ). (3) Plia., Hist. nat. , lib. III, cap. y.

5o8 LIVRE Cr.NT QUATORZIÈME.

de loin avec îa pierre lancée par leur fronde. 11 faut croire que les Grecs et les Romains n'avaient point de relations d'amitié avec ces peuples, puisqu'ils leur donnaient le surnom de nus ; car il paraît certain que, dans la vie privée, ils portaient des robes long-temps avant les habitans de l'Italie. Diodore rapporte un singulier usage établi parmi eux : la cérémonie du mariage, dit-il, se termine par un festin; mais le nouveau marié ne peut babiter avec sa femme qu'après qu'elle a accordé ses faveurs à chacun des convives. Les Romains subjuguèrent les îles Baléares, moins pour faire cesser les pirateries de leurs habitans que pour enlever aux Carthaginois des stations importantes pour le commerce de la Méditerranée ; ils fondèrent dans l île de Majorque Palma et Pollensa^ dont nous parlerons plus tard : ces îles firent partie de la province Tarraconaise.

On a fait beaucoup de conjectures sur l'origine des noms de Hispania et Hesperia^ que les anciens donnèrent à la Péninsule; les plus probables sont, que celui Hispania vient du mot phénicien span^ qui signifie caché ^ parce que ce pays était pour les Phéniciens une contrée éloignée et peu connue. On a dit aussi qu'ils l'appelèrent Spania^k cause de la quantité de lapins qu'ils y trouvèrent (i). Les Grecs la nommèrent Hesperia^ parce que, pour eux, elle était située au couchant (2). Le nom de Iheria^ qu'elle portait aussi, paraît venir de celui de ses premiers habitans. M. Bory de Saint - Vincent croit qu'ils étaient une colonie venue de l'île ou du continent de l'Atlantide. Cetle assertion est sujette à bien des contro-

(0 La double signification du mot Span ( caché, lapin ) prête à ces diverses interprétations. Les Romains adoptèrent la dernière, comme le prouve une médaille d'Adrien , sur laquelle l'Espagne est représentée sous la figure d'une femme ayant à ses côtés un lapin. Voyez Florez , Medallas de Espaîia , tom. I^', pag. 109.

(2) En grec tatûépa ( soii', occident).

EUROPE : Péninsule hispanique. ^09

verses; mais elle est au moins aussi raisonnable que la supposition admise par plusieurs auteurs espagnols , que ces premiers peuples descendaient de ce fils de Noé appelé Tubai, qui débarqua en Espagne vingt-deux siècles avant notre ère.

Les Iheri étaient, suivant Hérodote, divisés en six tribus : les Cynètes ^ les Gletes^ les Tartesses ou Turdetani ^ les Eleusinii^ les Martinii et les Celeiani. Strabon dit (0 , en parlant des Turdetani, que la civilisation était fort avancée chez eux, qu'ils s'appliquaient aux belles-lettres, qu'ils possédaient des poèmes et des livres d'histoire trèsanciens, et des lois qu'ils prétendaient être écrites en vers depuis 6000 ans.

Diodore de Sicile parle du passage des Celtes en Hispanie. Les lberi\e\xv firent long-temps la guerre; mais, après une longue résistance de leur part , les deux peuples convinrent qu'ils posséderaient le pays en commun , qu'ils resteraient à jamais unis, et qu'ils ne porteraient plus qu'un nom; telle est, suivant cet ancien historien, l'origine des Celtiberi. Ces peuples guerriers étaient aussi redoutables à pied qua cheval; dès que leur cavalerie avait rompu les rangs ennemis, elle mettait pied à terre, se mêlait à l'infanterie et faisait des prodiges de valeur. Leur costume consistait en un sagum ou manteau de laine grossière; ils portaient un bouclier rond, des cuissards en crin, des espèces de bottes faites de poil , un casque en fer orné d'un panache rouge, et leurs épées, larges et à deux tranchans, étaient d'une si bonne trempe, qu'aucune armure ne leur résistait. Malgré la propreté dont ils se piquaient dans leur nourriture et dans leurs vêtemens, ils avaient la singulière coutume de se laver tous les jours les dents et le corps avec de l'urine , usage qu'ils croyaient favorable à la

(') Lih. V, cap. ii.

5lO LIVRE CENT QU ATORZIÈMK.

santé. Leur boisson, habituelle était une sorte d'hydromel; le vin leur était apporté par des marchands étrangers. Chez eux, les terres étaient également réparties; les récoltes se partageaient entre tous les citoyens; la loi punissait de mort quiconque en avait détourné une partie. Diodore ajoute qu'ils retiraient un gain considérable de la vente de leurs mulets. Ils poussaient le devoir de l'hospitalité jusqu'à se disputer le bonheur de loger les étrangers, persuadés que leur présence appelait la protection des dieux sur la famille qui les accueillait. Ils sacrifiaient aux divinités des victimes humaines, et leurs prêtres prétendaient lire l'avenir dans leurs entrailles palpitantes (0. A chaque pleine lune, suivant Strabon , ils célébraient par des danses la fête d'un dieu sans nom. Ce qui semblerait prouver que leur culte était un déisme dégénéré.

Le peuple phénicien fut le premier qui établit des colonies sur les côtes de l'Espagne ; une des plus anciennes est celle de Tartessus; plus tard ils fondèrent Gades , aujourd'hui Cadiz, dans l île de Gades. Ils y faisaient un trafic d'autant plus avantageux qu'il était ignoré des autres nations; mais par la suite les Rhodiens^ les Samiens ^ les Phocéens et d'autres Grecs vinrent sur différens points de la côte établir des comptoirs. Carthage avait été fondée par les Phéniciens ; mais , oubliant leurs liens de parenté , les Carthaginois s'emparèrent des stations phéniciennes et demeurèrent les maîtres de tout le littoral de l'Espagne. La domination de ces républicains ne fut pas aussi supportable que celle de leurs prédécesseurs : ils s'attirèrent par leurs rapines et leurs cruautés la haine des Celtibères, et ne purent jamais pénétrer dans l'intérieur de la Péninsule que les armes à la main.

La ruine de Carthage livra ce pays à de nouveaux en-

(0 Diodor., lib. V, eap. xxxi.

FUROPF : Péninsule hispanique. 5 i i

vahisseurs ; il fut considéré comme province romaine deux siècles avant notre ère : ceux qu'il avait eus pour alliés devinrent ses maîtres, et bientôt ils y introduisirent leurs lois, leurs usages, et jusqu'à leur idiome. Rome acheta cher cette conquête : le nord, aujourd'hui la vieille Castille, l'Aragon et la Catalogne, fut constamment en révolte contre le vainqueur: les autres parties de la Péninsule résistèrent aussi; toute la population des montagnes combattait avec ardeur : il semble que de tout temps l'Espagnol ait sucé avec le lait l'amour de l'indépendance. La Péninsule ne fut soumise que sous le règne d'Auguste; elle fut divisée en trois grandes provinces : la Lusîtanique^ la Bétique et la Tarraconaise.

La Lusitanique comprenait la région occidentale; elle était séparée de la Tarraconaise, au nord par le Duero ^ jusqu'à son confluent avec le Tormès ; Libora^ sur le Tage, et Augustobrîga ^ étaient les deux points les plus orientaux de ses limites. Le cours de la Guadiana la circonscrivait depuis les monts de Tolède jusqu'à la Méditerranée. Elle comprenait donc la plus grande partie du Portugal et toute l'Estremadure. Emerita-Augusta^ aujourd'hui il^er^V/a, était sa capitale.

La province Bétique était séparée de la Lusitanique par la Guadiana, et de la Tarraconaise par une ligne qui, depuis les environs de Cîudad-Real^ s'étendait jusqu'au Rio- Almanzor; c'était la partie la plus méridionale de la Péninsule; sa capitale était Corduha.

La province Tarraconaise comprenait tout le reste de l'Espagne : la Gallœcia , au nord-ouest , aujourd'huila Gailice y la Carthaginoise, aujourd'hui le royaume de Murcie, et les îles Baléare en faisaient partie.

La Tarraconaise portait encore le nom à' Espagne Cité' rieure^ et les deux autres provinces celui à' Espagne Ultérieure.

Sra LIVIDE ci:nt quatorzii^mk.

La Lusitanique renfermait les Cynkes on Cinesii ^ premiers liabitans de l'Algarve; les Celtici ou Celtes- Gletas ^ entre la Guadiana et le Tage; autour des monts de Gredos, les Vettones^ qui passaient tour à tour d'un repos absolu aux chances aventureuses des combats; au sein de l'Estremadure , les ZM^/^rt/i^', qui, célèbres par leurs rapines, ne se nourrissaient que de farine et de glands doux, ne buvaient que de la bière , se servaient de bateaux faits en cuir, de petits boucliers en cordes de boyau tressées, et, légers à la course, marchaient au combat en dansant (i).

La Bétique était habitée par les BastuU^ appelés aussi Pœni^ riverains de la Méditerranée; les Turduli^ riverains de l'Océan, près de l'embouchure du Bœtis; les Bœturi^ occupant les monts Mariani; enfin les Turdetani, qui habitaient les pentes méridionales de la Sierra d'Aracena, Plus éclairés qu'aucun des peuples de la Bétique, ils possédaient quelque industrie long-temps avant leurs voisins. Lorsque les Phéniciens arrivèrent sur la côte des Turdetani^ l'argent y était si commun, que les ustensiles les plus ordinaires étaient faits de ce métal. Ils firent alors ce que les Espagnols ont fait depuis en Amérique : ils échangèrent des objets de quincaillerie et de peu de valeur contre des meubles en argent, et même, s'il faut en croire les auteurs anciens, non seulement ils emplirent leurs vaisseaux de ce métal , mais ils en forgèrent des ancres pour remplacer celles qu'ils abandonnèrent.

La Tarraconaise comprenait, dans la subdivision appelée Gallœcia^ les Artahri^ qui tiraient leur nom du cap Artabrum^ aujourd'hui Finistère; les Bracari^ dont le cheflieu était Bracara, aujourd'hui Braga; les Lucences^ dont Lugo indique encore la capitale. Ces peuples et quelques autres composaient la nation des Callaici ou des Gallœci^

(0 Strabo, lib. III, cap m.

EUROPE : Péninsule hispanique. 5i3

que les anciens disaient être sans religion. Les Asturi^ aujourd'hui A st ariens , habitaient à l'orient des montagnes de la Gallœcia^ sur les bords de XAsturis; leur capitale était Asturica-Augusta. A l'orient de ceux-ci s'étendaient les Vaccei^ les plus policés des Celtiberi; les féroces Cantahri, qui, pour combattre, avaient coutume de monter deux sur un même cheval , occupaient les parties riveraines delà vieille Castille. Sur les mêmes pentes des Pyrénées, les Carites ou 6'«mf? habitaient une portion de la Biscaye. Sur le versant méridional, les Turmodiges et les Murbogii occupaient la province de Burgos ; leurs voisins à l'est étaient les Autrigones de l'Alava, les Berones de la Rioja, et les Karduli à\i Guipuscoa. Au nord de l'Ebre se trouvaient les Vascones ou Navarrois , ancêtres de nos Gascons; les Jaccetani^ répandus sur les pentes pyrénaïques de l'Aragon; les courageux Ilergetes^ des environs de Lérida, et les Vescitani^ entre les Vascones et les îlergetes.

A l'orient de ces peuplades, les Cerretani^ les Indigetes^ les Castellani ^ les Ausetani , les Saletani et les Cosetani^ au sud des précédens, occupaient toute la Catalogne. Au midi de l'Ebre, les Areuaci ^ qui devaient leur nom à la rivière d'Areva, occupaient les environs d'Arevalo et la province de Ségovie; les Pelendones^ les hauts plateaux de Soria et de Moncayo. L'espace compris entre les monts Albarracin et le fleuve était habité par les Edetani^ l'un des peuples les plus puissans de la contrée. Les Ilercauones , nation non moins considérable , occupaient un grand espace entre le haut Jucar et le bas Ebre. Entre l'Ebre et le Guadalaviar, les Suessetani s'étendaient sur le rivage de la Méditerranée ; les Carpetani étaient fixés depuis la Guadiana jusqu'à Somo- Sierra, espace qui comprend aujourd'hui l'archevêché de Tolède. Au sud , on voyait les Oretani^ entre la Guadiana et les monts Maria- VII. 33

5l4 LIVHE CENT QUATORZIEME.

niques; la petite peuplade (les Olcades était cantonnée dans les environs du confluent du Gabriel et du Jucar. La subdivision de la Tarraconaise , appelée la Carthaginoise^ était occupée par deux peuples : les Bastetani, qui faisaient souvent des incursions dans la Bétique, mais qui occupaient le centre du royaume de Murcie, et les Contestani^ qui habitaient, vers les bords de la Méditerranée, les deux rives de la Segura, depuis le cap Palos jusqu'au Jucar,

En temps de paix, dit Diodore de Sicile, les Iheri et les Lusitani s'exercent à une danse vive et légère qui exige une grande souplesse dans le jarret. Aurait-il voulu désigner le fandango^ danse dont on ne connaît point l'origine? Chez les Celtiberi^ il se tenait tous les ans une assemblée de vieillards dans laquelle les femmes apportaient leur travail de l'année, et celle qui était reconnue pour la meilleure ouvrière recevait une récompense. Un auteur ancien qui parle de cet usage, ajoute que pour entretenir chez les hommes le goût de se tenir le corps léger et dispos, on les mesurait tous les ans avec une ceinture dont 1 ampleur était déterminée, et que c'était une sorte de déshonneur que d'avoir le ventre trop gros. Chez ces peuples , on fixait une époque pour les mariages. Les filles choisissaient parmi les jeunes guerriers; mais le meilleur moyen d'obtenir la préférence, c'était de présenter à sa belle la main coupée de l'ennemi qu'on avait tué.

Strabon nous fournit des détails sur l'habillement des anciens Espagnols: les Lusitani s'enveloppaient de manteaux noirs, parce que la plupart de leurs moutons étaient de cette couleur ; leurs femmes avaient des vêtemens bro-

(0 Nicolas de Damas , dan» ses Fragmens recueillis par Constantin Porphyrogénète .

EUROPF : Péninsule hispanique

dés. Les femmes celtibères portaient des colliers de fer surmontés de branches recourbées, qui s'élevaient audessus de la tête en s'abaissant vers le front; c'est sur ces branches qu'elles plaçaient l'ornement auquel elles tenaient le plus , le voile dont elles s'ombrageaient le visage. D'autres portaient une espèce de turban qui s'élargissait en s'élevant un peu ; quelques unes tortillaient leurs cheveux autour d'une petite baguette haute d'un pied au-dessus de leur tête, et qui servait à attacher un voile noir. Enfin, il y en avait qui se dépilaient le devant de la tête de manière à le rendre plus luisant que le front (i).

Ces peuples s'étaient confondus sous l'oppression romaine , lorsqu'au commencement du V® siècle les Suèves , les Vandales et les Visigoths se précipitèrent tour à tour dans la Péninsule, et formèrent, par leur mélange avec les deux races celtique et ibérique, les autres races que le physiologiste remarque encore sur le sol de l'Espagne. Les premiers, sous la conduite d'Ermeric, descendirent le Duero, et choisirent Braga pour la capitale de leur royaume ; Genseric conduisit ses Vandales au centre de la Péninsule, et prit Tolède pour résidence ; mais quinze ans s'étaient à peine écoulés depuis l'établissement de cette horde barbare, que Théodoric, vaincu par Clovis, abandonna Toulouse, pénétra en Espagne, et, s'emparant de Tolède, força les Vandales à passer en Afrique. Pendant cette émigration , l'ancienne province romaine de Bétique, que les Vandales occupèrent un instant, reçut de ceux-ci le nom de Vanclalousie ^ aujourd'hui encore Andalousie ; mais les Visigoths ne tardèrent point à étendre leur domination , et depuis l'Ebre jusqu'au détroit de Gibraltar, tout leur fut bientôt soumis. Ces antiques Celtibères, qui avaient résisté

^0 Strabon , liv. III, ch. ii et m.

5lG LIVRE CENT QUATORZIÈME.

si long- temps aux Romains, mais chez lesquels ceux-ci avaient étouffé tout sentiment d'indépendance et de liberté, reçurent sans résistance leurs nouveaux maîtres; ils formèrent la race abjecte des prolétaires. Le pouvoir et les privilèges, ou, si l'on veut, la noblesse, furent réservés à la race gothique, et le titre de hijo-del-godo^ ou fils de Goth, dont les Espagnols ont fait hidalgo, devint le signe distinctif d'un homme libre et puissant au milieu d'un peuple d'esclaves. Chacun des chefs conquérans appartenant aux hordes venues du Nord forma au sein de la Péninsule un Etat à peu près indépendant. Ces barons ou hommes libres reconnaissaient un chef. Le Portugal et l'Espagne étaient ainsi divisés : c'était le régime féodal , avec des rois et des vassaux. Mais chez les Visigoths la couronne n'était point héréditaire, ou du moins la succession régulière des rois était souvent -interrompue par les crimes et les usurpations. L'autorité souveraine y était limitée par les conseils composés des grands vassaux ; et quelques-uns de ceux-ci devinrent si puissans, que l'un d'eux, le comte Julien, pour se venger du roi Rodric qui avait outragé sa fille, eut assez de pouvoir pour livrer l'Espagne aux mahométans.

Après être restée trois siècles soumise aux Visigoths, l'Espagne tomba, en 712, sous le joug des Arabes. Une seule bataille, celle de Xérès, livrée sur la rive gauche du Guadalète^ suffit pour leur en assurer la conquête. L'établissement et la longue domination des Maures dans la Péninsule est un de ces événemensqui prouvent la supériorité d'un peuple instruit et policé sur une population divisée par les factions et abrutie par le régime féodal. Ils choisirent Gordoue pour capitale de leur empire; et tandis qu'aveuglés par les succès, ils s'adonnaient aux sciences, cultivaient les lettres et les beaux-arts, embellissaient de leurs élégantes mosquées Gordoue, Grenade et d'autres villes; tandis

EUROPE : Péninsule hispanique. 617

que, gouvernant les vaincus avec douceur, avec justice, et respectant partout le principe d'une sage tolérance, ils croyaient affermir leur empire, un peuple pauvre, mais intrépide, relégué dans les montagnes des Asturies, préparait en silence la délivrance de la patrie. Pelage ou Pelayo ^ simple pâtre, d'autres disent prince ou roi, parce qu'il se montra digne de l'être , fonda au sein de ces montagnes le royaume d'Oviedo, qui s'étendit par les conquêtes jusqu'au Duero et même jusqu'à la chaîne de Guadarrama , et se subdivisa en deux : celui de Léon et celui des Asturies. Cet exemple encouragea les chrétiens. Tandis que l'intérêt de leur conservation les obligeait à concentrer leurs forces, les lieutenans des califes, divisés par l'ambition, affaiblis par des rivalités intestines, prenant les titres pompeux de roi de Cordoue , de Séville, de Valence et de Grenade , se défendaient séparément et ne pouvaient opposer qu'une faible digue au torrent. Depuis l'an io85 , les Maures se voient enlever successivement toutes leurs provinces; et enfin le 2 janvier 1496 ? Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille font leur entrée dans Grenade, dernier rempart des musulmans.

Le royaume de Grenade perdit avec ses anciens maîtres sa richesse et sa splendeur: c'était la plus belle conquête des Espagnols ; le fanatisme n'en fit qu'une province misérable et désolée. La population mahométane était la plus éclairée, la plus industrieuse et la plus riche; on la soumit au plus honteux esclavage. On oublia qu'au temps de leur puissance les Maures avaient respecté les lois et la religion des vaincus: l'inquisition, en prêchant l'amour et l'union de tous, alluma ses bûchers. La capitulation conclue avec le dernier roi de Grenade portait que nul ne serait inquiété pour ses croyances religieuses : la violation des traités signés avec des infidèles fut regardée par le saint-office comme un acte de piété. Les vaincus, poussés

5l8 MVUK CENT QIJ ATOllZIKiMK.

par le désespoir, n'eurent d'autres ressources que la révolte. Hors d'état de résister, un grand nombre reçurent le baptême, et les plus riches obtinrent la permission de passer en Afrique, après avoir payé une contribution personnelle. Cette mesure fit verser des sommes considérables dans le trésor royal, mais fit perdre à l'Espagne de grands capitaux, qui n'y rentrèrent plus. Loin d'être satisfaite de son triomphe, l'inquisition prétendit que la conversion des Maures n'était pas sincère : de nouvelles persécutions les forcèrent à tenter plutôt de mourir par le fer que sur des bûchers. Réfugiés dans les montagnes, ils appelèrent à leur secours leurs frères de l'Afrique ; mais avant que ceux-ci pussent leur envoyer des renforts, un nouveau souverain maure fut proclamé, vaincu et décapité. Le gouvernement espagnol , enhardi par la faiblesse des révoltés, ne se contenta point de leur nouvelle soumission; un arrêt de Philippe III les chassa tous du royaume.

Leur expulsion fut un coup d'Etat dont les suites ont été long-temps funestes aux arts, à l'agriculture et au commerce de l'Espagne. Il n'est pas sans intérêt pour la géographie de voir le tableau que fait du royaume de Grenade un écrivain espagnol du XVF siècle. Peu de temps après la conquête de Ferdinand, cette riche province renfermait 70 villes fortifiées ,* Grenade comptait -200,000 habitans (i)î les impôts et les produits des mines de cette partie de la Péninsule étaient énormes en comparaison de ce qu'ils sont aujourd'hui : le seul droit sur le commerce de soieries formait un revenu de i8i,5oo ducats d'or (2). C'est une circonstance assez humiliante pour l'honneur

(0 Zuvita : Annales de l'Aragon.

(^) Voyage pittoresque et historique de l'Espagne , par AL de Laborde, , in-fol. , tom. II.

EUROPE : Péninsule hispanique. 619

espagnol , ajoute un auteur anglais (i) , que ce pays n'offre rien de plus intéressant au voyageur que les monuraens qu'une race odieuse de conquérans a laissés derrière elle.

(0 Henri Hallam . dans son Histoire de l'Europe au moyen âge , t. I.

Suite de la Description de l'Europe. — Description de la Péninsule hispanique. — Royaume de Portugal et d'Algarve.

S I l'on s'étonnait de nous voir commencer la description politique de la Péninsule par un royaume aussi peu important que le Portugal, il nous suffirait de rappeler que ce n'est point une innovation en géographie (i) , et que sous le rapport historique il mériterait la priorité , puisque le royaume de Portugal était délivré des Sarrasins et possédait ses limites actuelles long-temps avant que l'Espagne eût affranchi son sol du joug mahométan. N'est-ce point au commencement du XIP siècle qu'Alphonse Henriquez , fils de ce Henri de Bourgogne qui, pour avoir secouru de son épée le roi de Castille contre les Maures , avait été fait comte de Portocale, reçut de ses soldats le titre de roi, après avoir tué cinq princes musulmans, dont les têtes figurent encore sur les armoiries du Portugal (2) ? N'est-ce point vers le milieu du siècle suivant qu'Alphonse III

(0 Dans son Précis de la Péninsule , intitulé : Guide du voyageur en Espagne, M. Bory de Saint- Vincent a procédé de même.

i?) Ce nom de Portugal viendrait, suivant quelques auteurs , de Porto- Gallo ( port français) , ville dans laquelle s'établirent Henri de Bourgogne et ses compagnons , et qui porte aujourd'hui le nom d'Oporto ou de Porto. Selon d'autres , il existait à l'embouchure du Duero un bourg nommé Ca/e, aujourd'hui Gaya; dans la suite on bâtit vis-à-vis de Cale un port qui reçut le nom de Portucale (port de Cale) , et qui devint la ville de Porto, dont Gaya ou Cale est le faubourg. C'est de ce nom de Portucale que celui de Portucalia fut donné d'abord aux provinces actuelles de Minho et de Tras-os -Montés, et dans la suite à tout le royaume. Le plus ancien titre où le nom de Portugal ait été employé est de l'an 1069. le conserve soigneusement dans le monastère d'Aroun. Voyez Gaèïana de Lima, Géographie historique, tom. I, pag. 86.

EUROPE : Royaume de Portugal. 5 2 1

conquit l'Algarve sur les Sarrasins ? Libre sur un territoire que son courage avait délivre de la domination étrangère, ne vit-on point dans ces temps héroïques la nation portugaise sortir des ténèbres de la barbarie , se livrer aux sciences, à la navigation, au commerce, à l'agriculture, et se préparer par des routes inconnues à ces mémorables découvertes qui étendirent le cercle des relations de l'Europe avec l'Afrique et l'Asie, et plus tard avec un vaste continent doQt le génie de Colomb avait deviné l'existence? Quel peuple occupe un rang plus glorieux dans les fastes du moyen âge que celui qui, pendant plus de deux siècles, conquit une multitude d'îles, dicta des lois sur les bords du Gange, fonda dans l'Inde des villes et des comptoirs, couvrit de ses vaisseaux toutes les mers, et partagea avec la nation espagnole d'immenses contrées dont un pape assignait les limites? Si à l'extinction de la dynastie d'Avis le Portugal est envahi par Philippe II , les pertes qu'il fait de plusieurs de ses colonies pendant 60 ans qu'il reste au pouvoir de l'Espagne n'exaspèrent-elles point l'orgueil portugais, et ne déterminent- elles point la conjuration de 1640, qui, en délivrant le pays, mit la couronne sur la tête du duc de Bragance, chef de la dynastie régnante? Enfin la faible population de ce royaume n'a-t-elle point, dans plusieurs circonstances, prouvé qu'elle est animée de cet esprit public qui double les forces d'une nation ? n'a-t-elle point résisté avec courage aux redoutables armées de Napoléon? En rappelant sa gloire passée, nous entrevoyons l'époque où, secondée par un gouvernement sage et par les calculs d'une politique nouvelle, elle occupera dans la balance de l'Europe une place plus importante.

Le royaume de Portugal s'étend, du nord au sud, entre le et le 37*^ degré de latitude; et de l'est à l'ouest, entre le 9^ et le 11^ de longitude. Au nord, il a pour limites

522 LIVRK CF.IVT QUINZIÈME.

politiques la province espagnole de Galice et une partie de celle de Zamora 5 à l'est, celles de Salamanque et d'Estremadure, et, le royaume de Séville.

Ses limites naturelles sont, au nord, une partie du cours du Minho, et des montagnes de Penagache et de Segondera; à l'est, une partie du Duero, le cours du Turon, celui du Herjas, une partie du Tage, le Sever, une portion de la Guadiana, de la Chandza et la basse Guadiana, depuis sa réunion avec cette rivière jusqu'à son embouchure; l'Océan forme les confins méridionaux et occidentaux de ce royaume. Sa plus grande longueur, du nord au sud , est de 125 lieues géographiques, et sa plus grande largeur, de l'est à l'ouest, est d'environ 5o. Sa superficie est de 5o35 lieues carrées (i), et sa population de 3,5 34500o individus.

L'espace peu étendu que comprend le Portugal, du nord au sud, devrait faire supposer partout une température assez uniforme; mais l'inégalité du sol, la direction des vallées, la proximité plus ou moins grande de l'Océan, modifient considérablement son climat. Un intervalle de quelques lieues suffît pour passer de la température de l'Allemagne à la température élevée de Lisbonne. Depuis le littoral jusqu'aux plus hautes cimes, la chaleur, d'abord très-forte , diminue par degrés ; cependant plusieurs causes locales modifient les règles connues d'augmentation ou de diminution. Ainsi, dans la province de Tras-os-Montes , où le sol est assez élevé, on éprouve pendant l'été des chaleurs excessives, surtout aux environs de Lamego; mais on a remarqué que les collines d'ardoises qui environnent

Les géographes ne sont pas d'accord sur sa superficie : on peut en

juger par les évaluations suivantes :

Selon B or y de Saint- Fine ent 3,437 '/a lieues.

Cheling , 1642,37 milles carrés allemands , ou 4^^^ Franzini, 28, 35o milles de 60 au degré... ou 49^^

M. Ad. Balbi lui donne 99,160 milles de 60 au degré, c'est-à-dire

5o6i lieues géographiques carrées.

KUROPE : Royaume de Portugal. 5^3

le territoire de cette ville s'abaissent vers le sud, tandis que le Marao s élève en offrant une barrière au souffle des vents du nord. L'éloignement de la mer, qui permet difficilement à la brise qu'elle produit de parvenir jusque sur ce territoire; le calorique rayonnant qui se développe dans cette étroite vallée, celui qui s'exhale des collines d'ardoises brûlées par le soleil, sont les causes qui contribuent à déterminer le climat qui y règne , et qui en font une des régions les plus chaudes du Portugal dans la belle saison (i).

Les parties basses de ce royaume jouissent d'un double printemps et d'un hiver très-court. Le. premier commence en février ; les autres mois sont tantôt froids et pluvieux , d'autres fois chauds et secs. La moisson se fait en juin ; dès la fin de juillet les chaleurs dessèchent les plaines, l'herbe jaunit, les arbres languissent, et les plantes potagères ne doivent leur conservation qu'aux soins actifs des jardiniers. Cependant les soirées et les nuits sont rafraîchies par la brise de mer. Tandis que le littoral est exposé à une chaleur qui dépasse souvent celle de la zone torride, les régions plus élevées ressentent la plus douce température (2). Vers la fin de septembre ou le commencement d'octobre, les régions basses se parent d'une seconde végétation ; aux fleurs de l'automne succèdent tout à coup des fleurs printanières; les prairies se garnissent d'une herbe jeune et fraîche; les arbres semblent reprendre un nouveau feuillage; et les orangers, qui refleurissent, donnent au mois d'octobre tous les charmes du plus beau printemps. L'hiver commence en novembre et règne jusqu'au mois de février: c'est la saison des grandes pluies et des violens ouragans; c'est alors que les torrens se fraient un chemin

Essai statistique sur le royaume de Portugal et d'Algarvc, par Ad. Balbi , t. L — (2) La différence de température entre le littoral et la région élevée est de 10 degré* du thermomètre de Fahrenheit, et de 4 'A de celui de Réaumur.

524 LIVRE CEJVT QUINZIEME.

jusqu'aux rivières dont les débordemens interceptent les communications; mais le froid n'est jamais rigoureux, il gèle même rarement la nuit. Cependant au-delà du Duero, dans les montagnes de la province de Tras-os-Montès, et sur les sommets de la Serra d'Estrella , de la Serra de Marnes et de celle d'Estremos (i), le froid est assez vif. La neige s'y amoncèle, mais rarement les cours d'eau sont gelés. Suivant le témoignage de plusieurs Portugais dignes de foi, le sommet du Gai>iarra^ dans la province deMinho, quelques cavités du Marao et des cimes de l'Estrella, recèlent de la neige pendant les plus fortes chaleurs de l'été. Hors de ces montagnes, les parties les plus froides ne la conservent qu'un mois, et dans le royaume d'Algarve elle est tout-à-fait inconnue. Dans la province d'Entre-Douroet-Minho, et dans celle de Tras-os-Montès, le vent du nord règne pendant l'hiver; dans celles de Beira, d'Estremadure et d'Alem-Tejo, c'est le vent du sud-ouest qui domine pendant cette saison; et les grands froids sont produits par le vent d'est que refroidissent les sommets neigeux de la Castille. Dans les autres saisons, et particulièrement pendant l'été, le nord-ouest souffle le matin, et le sud-ouest l'après-midi.

D'après un observateur instruit W , à Lisbonne et dans le bassin de l'embouchure du Tage , l'hiver dure pendant les mois de décembre, janvier, février et mars; le printemps, pendant les mois d'avril et de mai; l'été, depuis le i^^ juin jusqu'à la fin de septembre; et l'automne comprend octobre et novembre. Le bassin du Mondego^ aux environs de Coïmbre, est plus tempéré que celui de Lisbonne, mais il est plus humide et moins salubre ; celui de Porto et de Penafiel, non moins humide, est plus nébuleux et plus

(0 Les Espagnols disent Sierra, cl les Porlugais Serra. (*) Le colonel Franzini.

EUROPE : Royaume de Portugal. 5-2 5

froid en hiver, mais très-chaud en été. Dans l'Algarve, au contraire, l'hiver offre une douce température; les prairies sont toujours émaillées de fleurs; pendant les mois de juillet, août et septembre, la pluie est peu abondante, et lorsque le mois d'octobre est pluvieux, il n'est pas rare de voir fleurir de nouveau les arbres fruitiers en novembre. Les mois les plus humides sont ceux de décembre et de janvier. L'abondance des pluies en avril est un signe de la richesse des moissons. Un fait assez intéressant dans l'histoire des phénomènes atmosphériques, c'est que pendant le mois de mai le vent tourne ordinairement avec le soleil, c'est-à-dire qu'il souffle de l'est au lever de cet astre, du sud à midi, du nord-ouest le soir, et du nord pendant la nuit. De là le nom de ^ento-rodeiro que lui donnent les Al parviens.

Malgré les montagnes qui couvrent le Portugal , ce pays est rarement exposé aux désastres causés par la grêle et les orages : le tonnerre n'y gronde que pendant l'automne et l'hiver.

Les détails que nous venons de donner sur la température nous engagent à dire un mot sur la salubrité du climat. Le Portugal jouit , à cet égard, d'une grande réputation en Angleterre. Plusieurs exemples de longévité suffisent peut-être pour attester que cette opinion n'est point un préjugé; quelques localités jouissent même d'une certaine prédilection sous ce rapport. On cite parmi les lieux salubres, Braga, Ponte-de-Lima et presque toute la province de Minhoj Mirandella, Yilla-P ouca, Montalègre et plusieurs autres villes du Tras- os- Montes. Au centre, toute la vallée supérieure du Mondego, depuis Guarda jusqu'à Ponte-di-Marcella; dans XEstremadure^ Ourem, Loures et Lisbonne; AdJxsX Alem-Tejo^ Béja,Evora, Ourique; et dans XAlgari^e^ Monchique, au nord, et sur le littoral, Faro et Tavira. Cependant quelques lieux, et principalement ceux

r>9.6 T. IVRE CENT QUINZIEME.

qui sont humides et marécageux, ont une influence dangereuse sur la santé: tels sont dans cette province, à l'est de Faro, Quarteira, Lagos et les salines de Silvès et de San-Marcos d'Asserra; dans l'Alem-Tejo, SilveirasetMonte- Moro-Novo; dans l'Estremadure, Almeïrim, et presque toute la rive méridionale du Tage, depuis le Rio Almanzor jusque auprès de Lisbonne; dans la province de Beira, les pentes méridionales de l'Estrella, et les bords du Mondego, depuis Coimbre jusqu'à Figuerra; enfin , dans le Trasos-Montès, Pezzo - de - Regoa , Chaves, Bragance et Miranda. %

Quelques maladies affectent particulièrement certaines localités: à Lisbonne, l'apoplexie, la paralysie, les affections de foie et de poitrine exercent leurs ravages , et les variations de température font naître diverses espèces de fièvres, et d'autres maladies causées par la suppression de la transpiration ; les provinces septentrionales voient se développer les rhumatismes et les pleurésies; sur le littoral, les marais salans produisent les obstructions et les hydropisies; dans le Beira, une sorte de lèpre attaque la classe populeuse; dans l'Alem-Tejo, la fièvre intermittente, l'hydropisie et le charbon sont les maladies dominantes; dans l'Algarve, enfin, la population est exposée à des fièvres gastriques, et souvent à une inflammation particulière connue sous le nom de mal de Bariga , que les médecins attribuent à la grande quantité de figues à moitié mûres dont les gens du peuple font presque leur unique nourriture pendant trois ou quatre mois de l'année (0.

L'un des fléaux auxquels la partie méridionale du Portugal est exposée, c'est la fréquence des tremblemens de terre : il n'y a point d'année qu'on n'en ressente, et depuis 800 ans, quinze secousses ont ravagé Lisbonne. On a ob-

(0 Essai stafisfique (lu Portugal par M. Jd. Balhi.

EDROPE : Royaume de Portugal. 5i'j

serve qu'ils se manifestent ordinairement entre le mois d'octobre et le mois d'avril, et surtout après les premières pluies qui succèdent à une grande sécheresse et à une chaleur étouffante: ces circonstances sont fort curieuses, et prouvent une relation invisible entre les phénomènes atmosphériques et ceux qui se passent au sein de la terre. On n'a encore que des données bien vagues sur les volcans et les secousses qu'ils produisent, mais il n'est pas permis de douter que les galeries souterraines dans lesquelles les phénomènes volcaniques se développent, ne se prolongent à une grande distance, puisque le fameux tremblement de terre qui bouleversa Lisbonne en i755, se fit ressentir presque instantanément en Afrique, en Irlande et en Amérique.

Si l'on en jugeait par le peu d'avantages que le pays en retire, on aurait une fausse idée des ressources territoriales du Portugal ; les renseignemens publiés par M. Balbi ont heureusement fourni les moyens d'en apprécier l'importance. Il est peu de contrées en Europe qui possèdent une plus grande quantité de sources minérales : on en compte lo dans la province de Minho, 6 dans le Tras-os-Montès , ly dans le Beira, m dans l'Estremadure , 9 dans l'Alem- Tejo, et 2 dans l'Algarve. Ces eaux sont gazeuses, salines, sulfureuses, ferrugineuses ou simplement chaudes; toutes sont d'une température plus ou moins élevée. Ce pays, où les Carthaginois allaient chercher leurs métaux, qui possède des mines d'or, d'argent, de fer, de plomb, d'étain, et d'autres minéraux moins utiles, est cependant tributaire de l'étranger pour ces mêmes richesses, qui, exploitées avec intelligence, pourraient devenir une branche importante d'exportation. Ses mines de houille sont généralement négligées; les marais salans sont seuls exploités avec avantage; le nombre des ouvriers employés à recueillir le sel était, il y a 3o ans, de plus de 54oo; la quantité qu'ils

en retiraient s élevait alors annuellement à 384,ooo muids. L'exportation de cette matière a subi , depuis cette époque, une diminution sensible: elle est aujourd'hui de i4o,ooo muids, dont le produit annuel est évalue en monnaie de France à 3, 200,000 fr.

L'agriculture est loin d'être aussi avancée en Portugal que dans la plupart des pays agricoles de l'Europe; ce royaume ne produit point de quoi satisfaire à sa consommation. Il importe annuellement i5o,ooo muids de céréales, dont la valeur représente plus de 36,ooo,ooo de francs, et dont un sixième seulement vient de ses colonies. M. Balbi a cependant calculé que le royaume fournit, année commune, de quoi nourrir sa population. Il faut donc attribuer ces importations aux besoins de la consommation de Lisbonne, qui, faute de routes, ne peut recevoir de l'intérieur les approvisionnemens nécessaires. Cette cause n'est pas sans influence sur l'agriculture. La franchise du port de Lisbonne ne fait qu'aggraver le mal en y attirant les blés de l'étranger; d'autres causes nuisent encore au développement de l'industrie agricole: les principales sont, les impôts considérables qui frappent les terres et les paysans; la grande quantité de terres privilégiées appartenant à la couronne, à la noblesse, au clergé et aux communes; le manque de bras causé par le service de la milice, qui pèse principalement sur l'habitant des campagnes; l'habitude qu'ont les nobles de ne point vivre dans leurs terres, et de les affermer à longs termes à des fermiers qui les souslouent aux laboureurs ; enfin le défaut de communications causé par le mauvais état des grandes routes. Le gouvernement a cherché, il est vrai, à mettre fin à tous ces abus, mais les divisions intestines et la pénurie dans les finances n'ont pas peu contribué à empêcher l'exécution de la plupart des améliorations projetées.

Le mauvais état de l'agricullure a nécessairement de l'in-

EUROPK : Royaume de Portugal. 5^9

fliience sur la quantité et la qualité du bétail que nourrit le Portugal; cette influence réagit ensuite sur la culture elle-même. Le nombre de jours où l'on s'abstient de manger de la viande, et qui forme près du tiers de l'année, force à recevoir annuellement de l'étranger 280,000 quintaux de morue valant 10,000,000 de francs. La mauvaise qualité des pâturages que l'agriculteur ne cherche point à améliorer; le peu de parti que le paysan tire du lait de ses vaches , et qui est tel qu'il ne sait point en faire du fromage et du beurre, tandis que la Hollande et l'Angleterre approvisionnent le Portugal de ces denrées : que faut-il de plus pour expliquer la dépendance de ce pays à l'égard de l'étranger ? L'huile qu'il retire de ses oliviers négligés est loin d'être une véritable richesse pour son sol, tant elle est mal fabriquée. En déduisant , année commune , la valeur des importations de celle des exportations , on voit qu'il i^este à la charge du pays une valeur de 60,000 francs sur ce seul produit; tandis qu'il paraîtrait naturel que le Portugal en approvisionnât non seulement ses colonies, mais plusieurs pays étrangers.

Les provinces de Minho, de Tras-os-Montès et de Beira sont riches en produits, mais principalement en céréales. Dans le Minho et le Beira, on cultive particulièrement le maïs, et dans le Tras-os-Montès le seigle. La plus grande partie de l'Estremadure et de l'Algarve est inculte ; cependant le maïs réussit dans la première. Les principaux produits de la seconde consistent en froment, en figues et en amandes. Dans les autres parties du royaume, on recueille des poires et des pommes excellentes; on cite celles de Colares et de Portalègre, comme les figues d'Almada. L'Estremadure s'enrichit par ses oranges et ses citrons, renommés dans tout l'univers , et l'Alem-Tejo produit beaucoup d'olives. Le châtaignier abonde dans tout le Portugal.

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