‹ Précis de la géographie universelle (volume 2)Chapitre 47 sur 73 · VII · texte numérisé non relu

VII

G'aG livre cent seizième.

les plans de la cour, s'est élevée autour de ce séjour enchanteur.

La partie méridionale de la Nouvelle-Castille forme la province de la Manche^ qui renferme trois cités : Alcaraz^ Almugro. etCiudad-Real , la capitale. La première, sur une hauteur au bord du Guadarmena, conserve les restes d'un aqueduc romain; la seconde, située sur le terrain le plus fertile de la province , indique par son nom une origine arabe. Il s'y tient tous les ans une foire considérable le jour de la Saint-Barthélemt. Ciudad-Real ^ célèbre par le tribunal de la Santa-Hermandad que Ferdinand III y fonda en 1249, était jadis importante par sa population et le nombre de ses manufactures. Elle renferme trois hôpitaux et une belle église sous l'invocation de la Vierge del Prado , patronne de la ville.

Nous quitterons le sol fertile et mal cultivé de la Manche, ses vastes plaines dépourvues d'arbres, ses pâturages couverts de troupeaux, et ses terrains marécageux, pour parcourir ï Estremadure ^ à laquelle elle confine dans sa partie occidentale. Le nom de cette province est d'origine latine {Extrema ora). Il rappelle qu'elle formait la limite des conquêtes d'Alphonse X au XIIP siècle. Son extrémité occidentale est encore celle de l'Espagne et du Portugal. Le Tage et la Guadiana , coulant parallèlement de l'est à l'ouest , la divisent en trois parties , et les montagnes de Mamès et de Montanchès en deux portions égales. C'était , du temps de la puissance de Rome, la contrée la plus riche de l'Hispanie ; aujourd'hui elle en est la plus pauvre et la moins peuplée.

L'habitant de l'Estremadure est peut-être de tous les Espagnols le plus taciturne et le plus sérieux; cette disposition morale tient à sa constitution physique autant qu'à celle du pays qu'il habite, où des montagnes escarpées, des cours d'eau rapides et le défaut de chemins s'opposent aux

EUROPE : Royaume d Espagne. 62']

communications. L'isolement dans lequel il végète lui ôte toute idée de songer à son bien-être ou d'améliorer sa situation. De là vient l'indolence dont on l'accuse , et dont il faut plutôt accuser le gouvernement espagnol. Mais si l'espoir d'un meilleur avenir ou tout autre aiguillon l'excite, il se montre actif, entreprenant, infatigable : aussi nul autre peuple ne le surpasse en persévérance dans les entreprises industrielles ou commerciales, ni en bravoure dans les combats. C'est dans l'Estremadure que l'Espagne recrute ses meilleurs cavaliers.

Si nous commençons notre excursion dans cette province par le nord , Plasencia , sur le bord du Certes , s'offrira de loin avec tous les accessoires d'une jolie ville. Ses vieilles murailles assez bien conservées, ses six grandes portes, ses cinq hôpitaux, ses sept places publiques, ses huit églises, son palais épiscopal, et surtout son aqueduc composé de 80 arcades, justifient son rang de chef-lieu de district; ses inscriptions romaines et ses autres antiquités prouvent son ancienneté, mais laissent dans l'incertitude si elle portait le nom Amhiacia ou celui de Deobriga. Entourée de remparts où l'on reconnaît l'architecture des Romains, Coria est sans aucun doute le Caurium dont parle Ptolémée, quoiqu'un auteur espagnol prétende que son nom est d'origine arabe (i). Sa situation sur une coUine, l'église et le vieux donjon qui dépassent toutes les autres constructions, lui donnent un aspect imposant.

Alcantara^ autre chef-lieu de district, reçut des Arabes le nom qu'elle porte et qui signifie le pont , parce que , lorsqu'ils s'en emparèrent, ils furent frappés de la beauté du pont de construction romaine sur lequel on traverse le ïage pour y arriver. Ce magnifique monument; qui remonte au règne de Trajan, est un des mieux conservés de

('/ M. Mihann , dans son Diccionario gcografico esfadislico.

6a8 LIVRE CENT SEIZIÈME.

tous ceux qui ont résisté aux ravages du temps et aux commotions politiques. Il est entièrement en granité. Sa hauteur au-dessus du lit du fleuve est de 21 1 pieds 10 pouces, sa largeur de 27 pieds 6 pouces, et sa longueur de 670 pieds. De ses 6 arches, les deux du milieu ont iio pieds d'ouverture. Un arc de triomphe portant une inscription en l'honneur de Trajan, s'élève à la moitié de sa longueur. Un petit oratoire construit par l'architecte romain pour y faire déposer ses cendres , s'élève près de la ville et forme une espèce de tête de pont qui n'a dû sa conservation qu'aux pierres énormes dont il est bâti ; mais aujourd'hui, changé en petite chapelle consacrée à saint Julien , cet édifice est l'objet de la vénération des paysans. Cette ville fut célèbre dès le commencement du XIIP siècle, lorsqu'elle devint le chef-lieu de l'ordre militaire de Calatrava , qui prit alors le titre d'ordre d'Alcantara. On voit encore sur le point le plus élevé de la ville l'édifice qu'occupaient les chevaliers. A. la vue de cette cité, qui, à l'exception de ses antiquités, n'offre rien de remarquable, on se demande quelle devait être son importance sous les Romains , pour que ses habitans aient pu y faire construire le pont qu'on y admire, et vraisemblablement d'autres monumens considérables. On a quelques doutes sur le nom qu'elle portait; mais il est probable que c'est la Norba Cœsarea que Pline appelle Norbensis colonia.

Une chaîne de montagnes, qui des bords du Tage va se rattacher à la Sierra de Montanchès , porte sur ses flancs ou à sa base plusieurs petites villes dont la plus impor« tante est Cacérès , chef-lieu de district, l'antique Castra Cœcilia. Une statue élevée au génie d'Auguste orne encore la place du marché. Plus loin, sur un plateau, Trujilo, chef-lieu d'un autre district, est la cité romaine de Turria Julia^ et la patrie du fameux Pizarre. Au milieu d'une contrée qui offre tant de souvenirs historiques, on

ruROPi- : Royaume d Espagne. 6:19

ne peut voir sans un sentiment detonnement cette ville de Merida^ aujourd'hui petite capitale d'un district, et jadis la plus florissante des colonies romaines. Comme on ignore l'époque de son origine, les Espagnols attribuent sa fondation à Tubal , et prétendent qu'elle s'appela d'abord Morat^ nom qui, de leur aveu, serait cependant d'origine grecque, et qui, selon l'étymologie que Ton est libre d'adopter, signifierait mûrier ou tribu; mais ce que l'on ne peut révoquer en doute, c'est qu'elle reçut d'Auguste le nom diEinerita Augusta, lorsqu'il la donna à ses soldats en récompense de leur bravoure. Elle n'a que 6000 habitans. A l'époque de sa splendeur, elle avait 6 lieues de tour, et l'on ne peut douter de son antique prospérité, à la vue des restes majestueux qu'elle possède encore, et qui seuls peuvent attirer l'étranger dans ses murs. Elle s'élève sur la pente d'une colline au bord de la Guadiana, que l'on traverse sur un pont attribué à Trajan et qui étonne par sa solidité et sa belle conservation, comme celui d'Alcantara, mais qui en diffère par son développement : il se compose de 60 arches qui s'étendent sur une longueur de 2600 pieds, sur une largem- de 26. Un autre pont romain , aussi bien conservé , porte le nom de Puente (TAlbaregas. Hors de la ville , un théâtre, une naumachie, un cirque, les restes de 3 aqueducs, 4 routes romaines ; dans l'intérieur, un bttl arc de triomphe et les ruines de plusieurs temples , des fûts de colonnes, des chapiteaux, des inscriptions et d'autres débris employés dans la construction des maisons, la mettraient, aux yeux d'un antiquaire, au-dessus de la plupart des villes de l'Italie les plus riches en monumens romains.

En descendant la Guadiana vers l'extrémité de la province, Badajoz^ sa capitale, dont le nom arabe Beledaix signifie pays salubre, est l'antique Pât^i; Augusta. Bien différente de Merida , elle ne renferme plus aucun monument

63o LJVKE CENT SEIZIÈMIÏ.

de sa splendeur passée. Mais son pont moderne le dispute en beauté avec les ponts antiques d'E mérita Augusta; il a 28 arches qui forment une longueur de 1874 pieds et une largeur de 23. Il fut construit sous Philippe II. La cathédrale est ornée de beaux tableaux de Mateo Cerezo et de Moralès, qui naquit dans ses murs. Olwenza^ qui fut cédé en 180 1 à l'Espagne, est un bourg fortifié que des cartes récentes placent encore par erreur en Portugal. Zafra, jolie petite ville, est placée de la manière la plus pittoresque au fond du vallon de Télarès. Enfin Llerena^ chef-lieu de district, à 10 lieues au sud-est de Badajoz, paraît être l'ancienne Regiana. Elle est située dans une plaine entourée de murailles , plantée d'oliviers et dominée par les montagnes de San-Miguel et de San-Bernardo , prolongemens de la Sierra Morena. A peu de distance de la ville sont les célèbres pâturages de Saint-Martin , dans lesquels paissent de nombreux troupeaux de brebis et quelques milliers de têtes de gros bétail qui font la richesse de ce district.

Avant de parcourir le beau pays d! Andalousie ^ borné par le royaume d'Algarve , TEstremadure, la Nouvelle- Castille, le royaume de Murcie et la Méditerranée, franchissons cette Sierra Morena, jadis le repaire des plus intrépides brigands, et l'effroi des voyageurs, avant qu'un ingénieur français eût tracé la magnifique route de Madrid à Cadiz. Payons un tribut d'éloges au génie d'un sage et d'un philanthrope, et demandons-nous, en traversant ces plateaux et ces vallées qui renferment les nouvelles populations, par quelle fatalité l'homme de bien n'obtient si souvent, pour prix des conceptions les plus dignes des éloges et de la reconnaissance de ses semblables , que la disgrâce et la persécution. Les montagnes de la Sierra Morena, habitées et cultivées au temps des Maures, s'étaient, depuis l'expulsion de ceux-ci , couvertes de forêts remplies

EDROPE : Royaume d' Espagne, 63 r

(Je bêtes féroces et de voleurs. On conçut sous le règne de Charles III le projet de défricher et de peupler les parties les plus riches en terrains fertiles; don Pablo Olavide, l'un des hommes d'Etat à qui l'on devait cette heureuse idée, fut chargé de son exécution : il s'en acquitta avec tant de zèle et d'intelligence, que bientôt le succès dépassa les espérances : 58 villages ou bourgs s'élevèrent sur les hauteurs qui dominent la Manche et l'Andalousie, et formèrent, sous le nom de Nue^as Poblaciojies ^ une province dont le chef-lieu fut appelé la Carolina, et qui renferma bientôt 3ooo habitans. Mais le vertueux Olavide eut le malheur de s'attirer la haine d'un capucin; il fut dénoncé à l'Inquisition pour avoir tenu quelques propos indiscrets, et, après avoir langui dans les prisons du saintoffice, il fut condamné à être renfermé pendant huit ans dans un monastère, déclaré incapable d'occuper aucune charge, et privé de tous ses biens. Echappé à la surveillance de ses gardiens, il se réfugia en France; mais ce ne fut qu'après y avoir passé l'époque sanglante de la terreur qu'il obtint l'autorisation de revoir sa patrie (i). La disgrâce d'Olavide et le peu de fixité dans les projets de la cour de Madrid n'ont pas peu contribué à laisser dans un état languissant ces colonies dont tout faisait entrevoir la prospérité future.

Le caractère de l'Andalous conserve encore des traces du mélange de l'Espagnol et de l'Arabe; à la vivacité naturelle aux peuples des climats méridionaux de l'Europe , il joint l'imagination des Orientaux et quelquefois leur insouciance ; sobre et patient, l'homme du peuple vit plongé dans la plus profonde misère sans perdre son courage et sa gaieté. Mais la nécessité le rend actif, industrieux, intrigant même, et habile à trouver des ressources. La jactance

(') Voyez Tableau de TEypugne moUcine, par J.~F. Bourgoing^^

6Vl LIVllK CEiVJ ;'>Kizn':MK.

qu'on lui reproche, dit M. Minano (0,et sa prononciation arabe, justifient jusqu'à un certain point les épithètes que lui donnent les naturels et les étrangers.

Le royaume de Jaen^ l'une des plus petites des 7 provinces de l'Andalousie, est divisé en 5 districts, dont nous allons examiner les chefs-lieux. Entre le Guadalquivir et le Guadelimar, Uheda^ jolie ville d'origine arabe, est située au pied d'une colline fameuse par les montagnes et les gorges qui l'environnent; elle a des manufactures de tissus de laine, et fait le commerce de ses chevaux estimés. Baeza^ l'antique Beatia^ sur un plateau élevé, passe pour avoir des eaux aussi pures que l'air qu'on y respire. L'évêché et l'église de Sainte-Marie de l'Alcazar ne sont pas les seuls édifices que l'on remarque parmi ceux qui ornent ses places, ses rues larges et droites, auxquelles il ne manque qu'une population plus nombreuse. Sur la rive droite du Guadalquivir, que l'on traverse sur un beau pont de i5 arches, Andujar^ assez régulièrement bâtie, est importante par son industrie, bien qu'elle n'ait que 10,000 habitans. On y compte 3 fabriques de faïence peinte, 3o de terre blanche, et 5 de savon; elle expédie annuellement \oo voitures de diverses poteries, et principalement de ces alcarrazas dont on se sert pour rafraîchir l'eau. Jaen^ la capitale, est, selon quelques auteurs, le Fiavium aurgitanum des anciens, selon d'autres Mentessa^ \ Oningi de Pline et X Oringi de Tite-Live. Sa magnifique cathédrale, bâtie en forme de croix latine sur l'emplace* ment d'une antique mosquée, 12 paroisses, i4 couvens et plusieurs hôpitaux, lui donnent de loin l'apparence d'une ville considérable , et cependant sa population est à peine de 20,000 âmes. Martos , que l'on croit être Tucci colo-

(0 Diccionario geografico (^s(adisiico de Espaiia y Portugal : articlr Àiidelucia.

EUROPE : Royaume cr Espagne. 633

nia, est dominée par un énorme rocher, d'où le roi Ferdinand IV fit précipiter les deux frères Carvajal, sur le simple soupçon qu'ils avaient tué un chevalier de la maison de Benaifides. Les deux frères protestèrent en vain de leur innocence ; mais au moment où ils roulaient de roche en roche, on les entendit fixer le jour où ils citaient Ferdinand au tribunal de Dieu, et le jour indiqué Ferdinand mourut à Jaen.

Dans le royaume de Cordoue^ Lucena, ville assez considérable, et chef-lieu de district , est connue par ses vigno^ bles; Montilla^ également chef-lieu de district, est plus industrieuse, quoique moins peuplée: 4 fabriques de faïence, 45 métiers de toile de ménage, 5o moulins à huile, et un grand nombre de petits établissemens, enrichissent ses laborieux habitans.

Sur la gauche de la route d'Andujar à Cordoue , Bujalance, que l'on croit être la cité romaine de Calpurniuniy est située dans une plaine vaste et fertile, et renferme plusieurs manufactures de draps et d'autres tissus de laine.

Quelques lieues avant d'arriver à Cordoue par la route que nous venons d'indiquer, on traverse, près de la Venta de Alcoléa^ le Guadalquivir sur un des plus beaux ponts de l'Europe. En entrant dans cette ville célèbre, que les Romains appelaient Corduba^ dont les Espagnols ont fait Cordova^ son ensemble n'offre rien d'imposant : c'est un amas de maisons construites sans goût et sans élégance , formant des rues étroites, tortueuses et malpropres, dans une enceinte immense occupée en grande partie par des jardins, et composée de vieilles murailles flanquées de grosses tours de construction romaine et arabe. Un seul monument attire les regards, et ce monument est l'unique reste de la puissance des Maures : c'est la magnifique mosquée construite par Abdérame en 770, et qui fut le principal temple de l'islamisme après celui de la Mekke. Au-

jourd'hui les images sacrées du catholicisme s'y élèvent de toutes parts au milieu des versets du Coran. L'édifice est un carré de 44o pieds de largeur sur 620 de longueur, y compris une étendue de 210 pieds occupée par un jardin entouré de murs et d'arcades. L'intérieur présente une foret de colonnes disposées en quinconces : on en compte 85o de différentes espèces de roches, telles que le marbre , le granité et le porphyre. Ces colonnes, dépourvues de base ou placées sur une base trop peu élevée, sont ornées de chapiteaux élégans et supportent un double rang d'arcades. Après avoir vu cette mosquée {Mezquita)^ c'est ainsi que l'appellent encore les Espagnols, il faut sortir de la ville en traversant le Guadalquivir sur un pont de 16 arches, ouvrage des Romains et des Maures. Aux environs, on voit les ruines d'un édifice que le peuple appelle la maison de Sénèque; nous ne savons si cette tradition est fondée, mais ce qu'il y a de certain , c'est que Cordoue est la patrie des deux Sénèque, de Lucain^ d'Avicenne, d'Averroès et de Gonzalve Fernandez, plus connu sous le nom de Gonzalve de Cordoue. Cette ville, qui avait au temps des Maures 3oo,ooo habitans, qui au XVIP siècle ne comptait que 60,000 âmes, n'en renferme plus qu'environ 46,000. Cependant M. Mihano lui en accorde 67,000. Commerçante et indus^trieuse sous les Romains et les Maures, elle n'a conservé de ces derniers que l'art de travailler les peaux en façon de maroquin j on n'y compte qu'un petit nombre de manufactures de rubans, de galons et de chapeaux.

La province de Sèville est à elle seule aussi importante que les deux provinces que nous venons de parcourir. Eclja^ l'une des plus considérables villes, est la Stigis des Romains; elle est placée entre deux collines élevées au bord du Gênil^ qu'on traverse sur un beau pont en pierre ; sa situation dans une sorte d'entonnoir y produit presqu'en tout temps des chaleurs si violentes , que les Espa-

EUROPE : Royaume d Espagne, 635 gnols l'appellent la sarten de Andalucia^ c'est-à-dire la poêle à frire de l'Andalousie. Carmona^ ville riche et bien bâtie , est mentionnée sous ce nom dans les auteurs anciens, et l'on y voit encore deux portes de construction romaine. Ses e'tablissemens d'industrie consistent en 9 fabriques de drap, 3 de savon, 3 de toiles, 8 de faïence commune et 9 de maroquin.

Séville^ que son origine phénicienne place au rang des plus anciennes villes de l'Espagne; que l'histoire de l'antiquité et du moyen âge range parmi les plus célèbres; l'une des plus importantes par son étendue, des plus magnifiques par ses édifices, et des plus opulentes par son industrie, va nous occuper quelques instans. Elle dut le nom phénicien à'Hispalis à la richesse et à la fertilité du bassin qu'elle occupe. En vain Jules César lui donna-t-il le nom de JuUa Romula; les Arabes, en la désignant sous celui de Seuilla, n'ont fait que lui en donner un analogue à sa situation, et conséquemment à celui qu'elle reçut dans l'origine. La position de Séville est réellement admirable; son horizon est borné par des montagnes dont les plus rapprochées dépendent de la Sierra Nia de Ronda, et terminent vers l'occident la longue chaîne à laquelle appartient la Sierra Nevada. Elle s'étend au miheu d'une plaine couverte de plantations d'oliviers, de fermes, de jolis villages, de riches couvens; et le Guadaîquivir, auquel elle doit sa richesse, serpente au pied de ses murailles. Celles-ci, garnies de 166 tours, forment une circonférence de deux lieues, et si l'on y comprend les faubourgs, cette étendue se trouve plus que doublée. Quelle que soit l'exagération des écrivains espagnols, qui, en donnant à Séville une population trop considérable à l'époque où saint Ferdinand la conquit sur les Maures, n'eurent en vue que de relever la gloire de cette conquête, il est certain que depuis cette époque sa population a coasidérablement diminué; il paraît même

^3'36 " LIVRE CKIVT SEIZIÈME.

que depuis plus d'un siècle cette diminution continue. Au commencement du XVIIP, elle renfermait i3o,ooo habitans, et ses manufactures de draps et de soieries occupaient 16,000 ouvriers. A la fin du même siècle, sa population e'tait à peine de 100,000 âmes, et ses fabriques employaient un millier d'ouvriers; aujourd'hui leur nombre est encore moindre, et sa population sédentaire dépasse à peine 91,000 âmes.

Les Espagnols, habitués à vanter les beautés de leur pays, expriment leur admiration pour Séville par le dicton populaire :

Que non a visto Sevilla, Non a visto maravilla.

Mais les merveilles qu'elle renferme ne changent rien à l'ensemble triste et sale qu'elle offre : ses rues sont tellement étroites que l'on ne peut y circuler en voiture; la plupart montrent de chaque côté les traces des essieux, et l'on peut, dans quelques unes, toucher à la fois les maisons opposées. On compte dans la ville et les faubourgs 564 rues, i2,o55 maisons, 62 places et 32 églises. Parmi ses i5 portes, il en est quelques unes dont l'architecture est assez belle, mais celle qui conduit à la Triana, le plus important de ses faubourgs, est un arc de triomphe orné de colonnes doriques (i). C'est par ses édifices qu'il faut juger Séville : l'archevêché est un vaste et superbe bâtiment; l'alcazar, ou l'ancien palais des rois maures, achevé par Pierrele-Gruel et ses successeurs, mérite, par l'élégante bizarrerie de sa construction, par les marbres, les stucs, les orneniens qui y sont prodigués, et par ses jardins, l'attention du voyageur. On peut encore citer l'hôtel de ville, la fonderie de canons, le collège de Saint-Elme, la manufacture

(0 Au-dessus de celle de la Carne on lit le distique suivant ;

Condidit Alcides , rpnovavit alius urbem : Restiluit Civristo FetHiiiidus tcrliui Kpvos.

EtJROPF: : Royaume cT Espagne. 637

de tabacs, et la lonja ou la bourse, bâtiment carré d'ordre toscan, où l'on conserve les archives relatives à l'histoire des découvertes faites par les navigateurs espagnols. Mais le plus imposant de tous, et l'un des plus considérables de l'Espagne, c'est l'église cathédrale, bâtie au commencement du XV^ siècle. Elle a 420 pieds de long , 268 de large , et sa tour 258 d'élévation : son intérieur se divise en neuf nefs, où les tableaux, les statues et les tombeaux attirent tour à tour les regards. Parmi ces derniers, on ne peut s'empêcher de remarquer celui de saint Ferdinand, le saint Louis de l'Espagne, celui d'Alphonse-le-Sage ou l'Astronome, et celui de Christophe Colomb, avec cette inscription frappante par sa brièveté:

A Castilla y Aragon

Otro mundo dio Colomb (0.

La partie la plus curieuse de cette cathédrale est la célèbre tour de la Glralda^ ouvrage de l'architecte arabe Geber, qui lui donna d'abord 260 pieds d'élévation; mais en i568 on l'exhaussa de 100 pieds. De cette tour carrée, la vue s'étend à plus de i5 lieues; on n'y monte point par un escalier, mais par une rampe si douce, que depuis longtemps on répète qu'un cheval pourrait la gravir au trot; mais nous doutons qu'on en ait jamais fait l'essai. La coupole qui la termine est surmontée d'une figure en bronze doré, représentant la Foi et faisant l'office de girouette (2); elle pèse 34 quintaux, et cependant elle tourne au moindre vent.

Séville possède une université , l'une des plus fréquentées de l'Espagne, 9 collèges, une école de pharmacie, a demaihé-

(0 A la CasliUe, à l'Aragon, C.olomb donna un aulre monde. (*) Description astisfera de la cafedral de Sevilla, por don Juan y4gustino Cean Bevmudez.

niatiques , une d'agriculture , une autre des beaux-arts , une école de navigation qui jouit d'une grande réputation, et une de tauromachie^ la seule qui existe dans toute la péninsule. Elle a aussi 3 sociétés savantes.

L'amphithéâtre à'italica est Tune des antiquités les plus remarquables des environs de Séville; la cité dont il fut le principal ornement n'est plus qu'un misérable village nommé Santi Ponce; on sait cependant qu'elle fut le siège d'un évêque, et qu'elle a vu naître trois empereurs : Trajan, Adrien et Théodose.

Nous allons parcourir rapidement les autres villes de cette province. JJtrera^ qui paraît être l'ancienne Orippo^ est une petite ville assez bien bâtie, dont les vieilles murailles sont détruites, et dont le territoire est fertile en oliviers, en vignes et en pâturages, où l'on élève d'excellens chevaux. Moguer, avec son tribunal ecclésiastique, son hôpital, ses deuxcouvens, ses deux écoles latines, son château ruiné et son port sur le Tinto, est une petite ville qui exporte le vin et les autres produits de la province, et qui renferme 60 distilleries d'eau-de-vie. Hueha^ chef-lieu de district, au confluent de l'Odiel et du Tinto, est l'ancienne Onuba; elle possède un port qui rivalise avec celui de Moguer. Enfin, Ayamonte^ ville fortifiée, à l'embouchure de la Guadiana , sur la limite de l'Andalousie et du Portugal, s'enrichit par le commerce et par la pêche des sardines.

En s'embarquant à Ayamonte pour faire voile vers le port le plus proche de tous ceux de la province de Cadiz, subdivision récente de celle de Séville,,bn débarque k San- Lucar de Barrameda ^ port assez fréquenté, situé à l'embouchure de la Guadiana; son ancien nom de Lucifer annonce l'emplacement d'une ville où le dieu de la lumière avait des autels. On y compte un grand nombre de tanneries; on y fabrique diverses sortes de liqueurs, et des ton-

EUROPE : Royaume cV Espagne. 639

neaux pour les vins estimés que produit son territoire, et qui forment sa principale branche de commerce. Sa population est d'environ 18,000 âmes. Ses environs sont d'une grande fertilité, tandis que sur l'autre rive du fleuve l'œil est attristé par de vastes plaines sablonneuses aussi arides que les déserts de TAfrique.

Sur la côte on voit Rota^ célèbre par ses vins; mais en remontant dans les terres , Xérès de la Frontière ou Jerez de la Frontera^ l'antique Asta Regia, au pied d'une colline, dans une position délicieuse, est plus importante encore par sa population et par 5es vins chauds et délicats: le produit de ses vignes s'élève annuellement à 72,000 hectolitres , et les caves qui les recèlent sont, par leur étendue et la solidité de leur construction, au nombre des curiosités que renferme la ville. Celle-ci est traversée par une muraille antique percée d'arcades et d'ouvertures qui la sépare en deux quartiers. En dedans de cette muraille les rues sont étroites et les maisons mal construites; tandis qu'en dehors les rues larges et régulières se composent d'habitations simples, mais élégantes. Le château royal, flanqué de grosses tours, paraît être d'une construction fort ancienne. Dans les environs, on admire l'église et le couvent d'une célèbre et riche chartreuse.

A 4 lieues de Xérès, sur les bords escarpés du Guadalète, Arcos de la Frontera, petite ville aux rues longues et péniblement raides, que l'on croit être Arcobriga^ dépend du même district que la précédente.

Traversons le Guadalète , et visitons cette importante ville de Cadiz^ dont les habitans passent pour les plus civilisés de l'Espagne,, et qui, deux fois en quinze ans, arbora si imprudemment l'étendard de la liberté. On ignore l'origine de cette cité, dont le nom antique Gaddir^ qui signifie lieu entouré^ a été changé en celui de Gadès par les Grecs et les Romains. Strabon en attribue la fondation aux Phé-

64o LIVRK CENT SEIZIÈME.

nicieris (i)^ il la compare aux villes les plus puissantes de l'Italie, et dit, en parlant de ses habitans, que ce sont eux qui arment les plus grands et les plus nombreux vaisseaux destinés au commerce de la Méditerranée et de l'Océan, quoiqu'ils n'habitent qu une petite île et qu'ils possèdent peu de terrain sur le continent. L'avantage de sa position place encore Gadiz au rang des villes les plus commerçantes de l'Europe. Depuis Strabon, cette partie de la côte d'Espagne a éprouvé bien des changemens : il est probable que l'espèce de jetée qui unit Gadiz à l'île de Léon n'existait point à cette époque, et qu^ Gadès était dans une île qui est devenue depuis une presqu^île. Ge qui confirmerait ce fait, c'est que Pline dit positivement que la ville est dans une lie voisine de celle de Junon, qui ne peut être que celle de Léon.

Gadiz est une place forte du premier rang, et le chef-lieu d'un des trois départemens maritimes de l'Espagne. Environnée de tous côtés par des remparts et des bastions, la nature autant que l'art a contribué à sa sûreté. Au nord et à l'ouest, des bancs de sable et des écueils en défendent l'approche, et sur ces derniers s'élèvent encore les deux forts de Sainte-Gatherine et de Saint-Sébastien; enfin, pour compléter sa sécurité, la Cortadura, coupure faite dans la largeur de la langue de terre par laquelle elle tient à l'île de Léon, peut intercepter facilement toute communication avec celle-ci. Le blocus qu'elle éprouva de la part des Français, depuis 1809 jusqu'en 181 2, n'eut d'autre résultat que de prouver aux habitans qui faisaient venir à grands frais de l'eau du port Sainte-Marie, que celle qu'ils conservent dans des citernes est propre à tous les usages, car la ville ne possède pas de fontaines. Les maisons sont bien bâties et blanchies avec soin; leurs toits saillans ont l'inconvé-

CO Liv. III, ch. V, 5 f

EUROPE : Royaume d Espagne. 64 1

nient de rendre les rues étroites et sombres, mais ils ont l'avantage d'offrir un abri contre les rayons du soleil. Belle dans son ensemble, cette ville n'a rien de remarquable dans ses détails; la cathédrale est petite et mesquine; l'hôtel de ville, malgré l'irrégularité de son architecture, ne laisse pas que d'offrir un aspect agréable; mais il est fâcheux d'être obligé d'avouer que la prison est un édifice de meilleur goût; la belle tenue que l'on remarque dans son intérieur est le plus bel éloge que l'on puisse faire de cet utile établissement, et lorsque l'on considère que la maison des enfans trouvés, que 5 hôpitaux dont l'un renferme plus de 800 pauvres, ne laissent rien à désirer sous le rapport de leur entretien, on peut dire que la manière dont la bienfaisance est exercée à Cadiz justifie ce qu'on a dit sur les lumières de ses habitans. S'il fallait confirmer cette assertion par un coup d'œil sur les établissemens d'instruction , il suffirait de dire que le séminaire, le collège des jésuites, ses écoles de beaux-arts, de marine, de mathématiques, de chirurgie et de médecine, jouissent en Espagne d'une réputation méritée.

L'île de Léon n'est séparée du continent que par un bras de mer de 600 pieds de large, que les Espagnols appellent le Rio Santi-Petri, et que l'on traverse au moyen d'un pont qui nous conduira sur la route de Medina Sidonia^ petite ville située sur la cime d'un rocher en pain de sucre, renommée par ses eaux salutaires, par les terres qu'elle recueille sur son territoire, et qui sont tellement estimées pour la feibrication des briques et de la poterie propre à résister au feu, quelle en approvisionne une grande partie de l'Andalousie. Son nom est d'origine arabe, mais la multitude d'inscriptions romaines que l'on y trouve donnent lieu de croire que c'est l'antique Jsindo. En descendant vers la côte, on voit à 5 heues au-delà du lac de la Janda, à l'extrémité la plus méridionale de l'Espagne, la ville et le

port de Tarifa y que les Romains appelaient Mellaria, cité qui, du temps deStrabon, était renommée par ses salines. Ses fortifications sont importantes, et l'on a vainement projeté de la réunir à la petite île qui porte son nom, et dont elle n'est séparée que par un canal de quelques centaines de pieds de largeur.

En suivant la route qui doit nous conduire dans la province de Grenade, la plus importante de l'Andalousie, nous passons à deux lieues de Gibraltar, rocher formidable qui appartient aux Anglais depuis l'époque de la guerre delà Succession, et qui est devenu entre leurs mains une forteresse imprenable. La ville de Gibraltar TQuievme environ 16,000 âmes.

UdiVicien rojaume de Grenade, cette riche contrée dans laquelle les villes rivalisent d'industrie; cette province où l'on peut s'élever depuis les plaines basses et brûlantes qui bordent la Méditerranée jusqu'aux froides régions qui ont valu le nom de JSevada à la principale chaîne qui la divise dans sa longueur; ce pays entrecoupé de vallées délicieuses et le mieux arrosé de la Péninsule, est tellement favorisé de la nature , que ce fut le dernier que les Maures persécutés se décidèrent à abandonner. Ne nous laissons point charmer trop facilement à la vue de ces campagnes où des ruisseaux limpides et des prairies émaillées de fleurs tempèrent l'excessive chaleur du climat; jetons un coup d'œil rapide sur ce que ses cités peuvent offrir de plus intéressant à la curiosité du géographe voyageur. La première ville importante et bien bâtie que nous trouvons sur la route de Madrid est Ronda, partagée en deux par un affreux précipice qui divise dans toute sa hauteur la montagne calcaire sur laquelle elle est construite. iVu fond de cette déchirure de 5 à 600 pieds de profondeur, coule un torrent dont le nom arabe Guadahin signifie ruisseau creux, et qui, sous celui de Guadiaro , va se jeter dans

EUROPE : Royaume cV Espagne. 643

la mer entre Estepona et Gibraltar. Dans la ville on traverse cette énorme cassure par le moyen de deux beaux ponts, dont le plus large et le plus récent, nommé le Pont- Neuf, est tellement élevé au-dessus du torrent, qu'à peine si l'on peut en entendre le bruit. On descend par un escalier de 4oo marches jusqu'à la cascade nommée El-Tajo. Ronda, comme l'indique son nom, est la cité à' Arunda dont Pline et Ptolémée font mention. A 2 lieues au nordouest de la ville, existent les ruines de l'antique Acinipo^ que l'on nomme aujourd'hui Ronda la Vieille (^Ronda la Vieja\ On y voit encore un théâtre, et l'on y dé(^ouvre, en fouillant le sol, des inscriptions, des médailles et des débris de statues.

Estepona, jolie ville maritime, est située au pied de la Sierra Merveja (montagne vermeille), où l'on trouve des mines de plombagine dont on fait d'excellens crayons. Marbella^ chef-lieu d'un district riche en minéraux', serait une ville plus importante, si, dans cette petite province, les chemins étaient mieux entretenus; sa population est de 4 à 5ooo âmes. Elle a des fabriques en différens genres, et des pêcheries abondantes donnent quelque aciivité à son port. Quelques unes de ses rues sont tirées au cordeau: on y voit plusieurs fontaines et une belle promenade d'où la vue s'étend sur la Méditerranée. Suivant une tradition, le point de vue dont on y jouit fut tellement admiré par Ferdinand et Isabelle, que la reine, frappée de la beauté de cette mer, s'écria : Que mar tan hellal ce qui, disent les chroniqueurs, fut l'origine du nom de Marhella. Quoi qu'il en soit, elle est d'une époque fort ancienne; on croit qu'elle portait le nom de Barbesola; mais nous pensons qu elle est plutôt sur l'emplacement de Cilniana^ mentionnée dans l'Itinéraire d'Antonin.

Sous un ciel magnifique qui n est obscurci que par les pluies de l'arrière-saison ; au fond d'un golfe bordé par

des montagnes dont la base est couverte d'oliviers, d orangers et de vignes célèbres; entourée par des champs couverts de cotonniers et de cannes à sucre, Malaga jouit des richesses que lui procurent un heureux climat et un port avantageusement situé. Ses habitans passent pour être polis et spirituels, et les femmes y jouissent d'une réputation de beauté que leur disputeraient vainement celles de plusieurs autres villes de Y Andalousie. Malaga est environnée d'une double muraille, défendue par des bastions et par un château que les Maures ont construit sur la pointe d'un rocher qui la domine. Son port est abrité par deux belles jetées dont la plus avancée dans la mer porte un fanal à feux mobiles nouvellement construit, qui sert à guider pendant la nuit le navigateur incertain. Près du port , la promenade de l'Alameda , entourée de beaux édifices, est ornée de statues et d'une fontaine dont les eaux jaillissantes ajoutent à l'agrément de ce lieu fréquenté. La ville est approvisionnée d'eau par un bel aqueduc qu'un de ses plus riches citoyens appelé Mohna fit élever à ses frais. La plupart des anciennes maisons, d'architecture mauresque, ont été remplacées par des constructions modernes : le palais épiscopal est un vaste édifice construit dans le meilleur goût, et la cathédrale est un monument magnifique dont la tour a 267 pieds d'élévation. La ville actuelle occupe à peu près l'emplacement de la cité commerçante de Malaca, dontStrabon attribue la fondation aux Phéniciens. On porte sa population à près de 55,ooo âmes.

Les riches vignobles de Malaga produisent annuellement au-delà de 160,000 hectolitres de vin. Les propriétaires vignerons divisent les raisins en trente espèces différentes; mais on les classe aussi suivant les époques de leur maturité : les hâtifs se récollent vers le mois de juin; ils produisent un vin épais et mielleux qui compte un grand nombre d'amateurs; ils fournissent les meilleurs

EUROPE : Royaume d Espagne. „ 645

raisins secs qui forment une des principales branches du commerce de Malaga. On les coupe alors vers le milieu de la tige, on les expose pendant i5 jours au soleil pour les sécher et les cuire : puis on les encaisse. Les raisins de saison se cueillent au commencement de septembre, et donnent ces vins chauds et secs si généralement estimés. Enfin les raisins tardifs sont ceux dont on fait les meilleurs vins de Malaga; il en est un surtout, appelé vin de guindas^ fort recherché, qui doit son nom à une espèce de bigarreautier dont on y laisse infuser les bourgeons. Les produits du sol de Malaga sont exportés par les différentes nations qui les consomment : ce n'est point exagérer que de dire que, sur la quantité de navires qui entrent dans ce port, il n'y en a pas un septième qui soient espagnols.

Un chemin qui côtoie la mer conduit de Malaga à Velez- Malaga^ petite ville industrieuse et commerçante dont les vignobles égalent presque ceux de la précédente, et qui occupe l'emplacement de l'antique Menoba.

Nous terminerons notre excursion dans cette province par la ville à' Antequera ^ \ Antecaria des anciens, située entre les montagnes qui portent son nom et le cours du Guadiaro. Cette ville, importante par sa population évaluée à plus de 20,000 âmes, ne l'est nullement par ses édifices; mais on remarque dans ses environs la montagne des Amans [Pehade los Knamorados^ ^ célèbre parun trait d'héroïsme et de sentiment dont l'Espagne du moyen âge et l'Espagne moderne offrent plus d'un exemple. Un chevalier chrétien, prisonnier d'un prince maure, était devenu amoureux de la fille de ce dernier : résolus d'aller dans un Etat chrétien faire bénir leur union au pied des autels, déjà ils étaient sur la frontière, lorsque les deux amans furent atteints par le prince et ses soldats; ils cherchaient une retraite dans les anfractuosités de la montagne; mais

646 LIVRE CKNT SEIZIÈME.

au moment où le père irrité ordonnait qu'on s'emparât des fugitifs :« Je suis chrétienne, s'écria la jeune fille, mon époux m'accompagne, et si vous approchez, nous périrons tous deux! » Aces mots, qui n'arrêtèrent point la colère de l'Arabe, les deux infortunés, serrés dans les bras l'un de l'autre, se précipitèrent du haut du rocher. Une croix indique encore la place de cet événement.

La pro^'lnce de Grenade est divisée en deux 'parties à peu près égales, l'une septentrionale et l'autre méridionale. Dans cette dernière, les villes de quelque importance sont de petits ports ou des cités à peu de distance de la mer. Almiihecar^ dont le port est abrité des vents d'est et d'ouest, est au pied d'une colline où l'on voit encore les restes d'une citadelle dans laquelle les rois maures déposaient leurs trésors et faisaient enfermer les princes de leur famille dont ils craignaient les tentatives d'usurpation. Motril^ le Firmium Julium des Romains, dont les environs sont, fertiles en cannes à sucre, et dont le rum, suivant les Espagnols, ne le cède point à celui de la Jamaïque, est au bord de la Méditerranée. Almeria^ cité qui fut toujours riche et industrieuse, est l'antique Murgis^ dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et dont le port, que les anciens appelaient Magnus Portas^ est encore assez bon et passablement fréquenté.

Au pied d'une chaîne qui porte son nom, Loja^ sur la rive gauche du Genil, possède une abondante saline; Âl-hama^ dont le nom arabe signifie eaux thermales^ est de toute l'Europe la ville la plus élevée au-dessus du niveau de la mer : elle est à loo pieds plus haut que Madrid. Ses maisons dans le style mauresque, les vieilles murailles qui l'entourent, l'aridité de ses environs lui donnent un aspect difficile à décrire. Pendant près de six mois elle est dominée par la neige, et le reste de l'année elle est brûlée par le soleil. Les bains qu'elle possède à un quart de lieue de

EUROPE : Royaume d Espagne. 647

son enceinte sont célèbres et très-fréquentés. L'eau en est lourde, sulfureuse, limpide et légèrement colorée. L'endroit où l'on voit naître la source est aride, sauvage et entouré de rochers décharnés. Dans l'établissement où l'eau est réunie, elle offre une singulière particularité : lorsqu'elle est éclairée par les rayons du soleil, elle semble couverte d'une couche de graisse dont les cheveux des baigneurs sont bientôt enduits; dans les temps froids, l'eau se couvre de vapeurs, et les canaux dans lesquels elle coule paraissent être tapissés d'un savon blanchâtre. Les montagnes d'Alhama sont coupées par la route qui conduit à Velez-Malaga; on y remarque un passage curieux appelé la Puerta de Zaflaraya : c'est en effet une espèce de porte taillée par la nature au milieu de rochers élevés, d'où le voyageur ravi aperçoit tout à coup une immense étendue de pays; son œil plane sur les pentes méridionales des montagnes du groupe bétique, sur les côtes du royaume de Grenade, sur la Méditerranée et sur les rivages africains.

Déjà nous approchons de cette importante cité qui fut le tombeau de la puissance mauresque en Espagne. Voici sur la rive gauche du Genil , au milieu d'une campagne délicieuse, cette intéressante ville de Santa-Fé^ si maltraitée en 1807 par un tremblement de terre, et si singulièrement fondée par l'héroïne castillane , épouse de Ferdinand-le-Catholique. Pendant le siège de Grenade, la reine avait fait vœu de ne changer de chemise que lorsque cette capitale aurait ouvert ses portes. Afin d'intimider les ennemis, son camp fut transformé en une ville qu'elle entoura de murailles, et cette ville est Santa-Fé. Les Maures combattaient avec outrance, et le siège fut si long, que le vêtement que la reine avait juré de conserver prit sur son corps une teinte jaunâtre qui fut l'origine de la couleur isabelle; c'est aussi dans l'enceinte de cette ville que Ferdinand et Isabelle approuvèrent et protégèrent la première

expédition de Christophe Colomb allant à la découverte v d'un nouveau monde.

De belles promenades, tracées sur les bords enchanteurs du Genil, annoncent l'approche d'une ville importante. Grenade, en espagnol Granada^ traversée par le Daro, est entourée par de rians bocages rafraîchis par des ruisseaux limpides, et parfumée par les délicieuses odeurs que répandent les jardins et les bosquets disséminés sur les coteaux voisins. Tandis que le printemps règne à ses pieds, la Sierra Morena, qui paraît être à un quart de lieue de ses murs, élance dans les cieux ses sommets blanchis par d'éternels hivers. En entrant dans Grenade, on ne peut s'empêcher de comparer son état actuel avec ce qu'elle était sous les Maures qui la fondèrent, et l'on est tenté de se dire : Voilà donc cette ville qui, lorsque le croissant brillait sur ses mosquées, comptait 4oo,ooo habitans, était défendue par plus de looo tours dont il ne reste que des ruines, et occupait trois lieues de circonférence! Aujourd'hui sa population est encore de 80,000 âmes. Elle possède de beaux édifices; elle a 2 grandes places et j6 petites, un grand nombre de fontaines publiques , 7 collèges, 1 1 hôpitaux, un beau théâtre bâti par les Français, et 63 églises, dont les principales sont celles de San-Geronimo , de Santa-Cruz, de San- Juan deDios, et la cathédrale, temple imposant, qui renferme le tombeau de Ferdinand et d'Isabelle, ainsi que celui de Philippe F"^ et de la reine Jeanne; mais ces édifices perdent un peu de leur intérêt près de ceux qu'elle doit au génie et au luxe des Arabes. En vain Charles-Quint, dans tout l'éclat de sa puissance^ fit-il élever au milieu de l'Alhambra, palais et forteresse des rois maures, une habitation qui devait surpasser en magnificence tout ce que ceux-ci avaient construit de plus somptueux : à la vue de ce beau monument de la renaissance de l'art, un regrette moins de ne pas le voir achevé que l'on ne

EUROPE : Royaume d'Espagne. 649

regrette le sacrifice qu'il fallut faire de plusieurs portions de l'Alhambra pour lui réserver un emplacement convenable. Malgré la grandeur de cet édifice orné de portiques et décoré des plus précieux marbres, la richesse du palais arabe, ses galeries formées de colonnades légères, ses salles chargées d'ornemens encore si frais , 1 élégance de la cour des bains, les arcades qui entourent celle des lions, à laquelle on ne reproche que sa mesquine étendue, annoncent assez combien il dut être supérieur aux modernes constructions de Grenade.

Cette ville est la patrie du célèbre poète Hurtado de Mendoza et du jésuite Suarez, que Pascal n'a point épargné dans ses Provinciales. A peu de distance de ses murs , on voit l'emplacement de la cité romaine di Eliberis ^ où des fouilles ont fait retrouver les antiquités les plus précieuses.

Guadijc^ dans une vallée au bord du Rio Guadix, est un chef-lieu de district dont nous dirons peu de chose , si ce n'est que ses vieilles murailles ont vu la longue résistance que firent les Maures après la conquête de leur capitale. Cette petite ville s'élève probablement non loin de l'emplacement qu'occupait la cité bétique d'u4ccij son nom l'attesterait à défaut d'autres preuves : en ajoutant à celuici le mot Guttj qui signifie eau couj^ante^ les Arabes ont fait Guadiacci ^ qui est devenu Guadix. Baza, qui s'enrichit par ses récoltes de lin et de chanvre, est dans une riche vallée au pied d'une chaîne qui porte son nom ; c'était la ville de Basti^ capitale des Bastitani. Enfin, dans le même district que la précédente, Huesccu^ sur les bords du Barbato, fabrique des tissus de laine de diverses couleurs : près de ses murs, un village qui porte le nom ô^Hucscaria Vieja^ est tout ce qui reste àiOsca^ fondée par les Carthaginois.

Il nous reste encore à parcourir une province continentale : c'est celle de Murcie^ qui portait jadis le titre de

65o LIVRE CENT SEIZIEME.

royaume, et qui confine à l'Andalousie, à la Nouvelle-Castille et à la province de Valence. Son étendue ne dépasse guère celle du bassin de la Segura. Elle est divisée en 9 districts.

Lorca ^ l'un de ses plus importans chefs-lieux, dont on porte la population à 4o,ooo âmes (0 est l'antique Eliocroca; elle est sur le penchant septentrional de la Sierra del Cano. Cette situation a contribué à rendre plus terrible l'événement qu'elle éprouva en 1802. Un bassin dans lequel se réunissent les eaux des torrens voisins, et qui sert à l'arrosement des champs, se rompit tout à coup, inonda toute la partie basse de la ville, et fit périr plus de 600 personnes et un grand nombre d'animaux. On estima à plus de 5o,ooo,ooo de réaux les pertes que cette inondation causa dans les campagnes voisines. Murcie^ ville riche et bien peuplée, est située dans une plaine et baignée par la Segura, dont les eaux sont retenues par un superbe quai; sa cathédrale est aussi riche d'ornemens à l'intérieur qu'à l'extérieur : c'est son plus bel édifice ; cependant on doit encore citer l'hôtel de ville et le bâtiment où l'on apprête la soie, principale richesse de ce canton. Des inscriptions et d'autres antiquités romaines ont prouvé que Murcie portait jadis le nom de Vergilia.

La ville qui donne le plus d'importance à la province par son commerce et par son port, destiné à contenir 4o vaisseaux de ligne et un grand nombre de navires marchands, est Carthagène, fondée par le Carthaginois Asdrubal. Des montagnes importantes séparent son territoire de celui de Murcie, et les richesses minérales qu'elle renfermait ont été long-temps pour les Romains ce que le Mexique fut depuis pour les Espagnols. Ils exploitaient l'argent et plusieurs métaux utiles : à 3 lieues de la ville.

(0 Minano : Diccionario geografico esta distico de Espanay Portugal.

EUROPE : Royaume cV Espagne. 65 1

une vaste caverne, qui porte le nom de Saint-Jean, n'est autre chose qu'une cle ces anciennes mines abandonnées. Dans les montaofnes voisines il existe des eaux thermales et des exploitations d'alun. Carthagène est l'une des plus belles villes de l'Espagne; elle est défendue par plusieurs forts situés sur la côte, et par celui d'Atalaya sur une des hauteurs qui la dominent. Son arsenal est immense, ses ateliers, ses chantiers, son bassin rectangulaire, occupent la moitié occidentale de la ville. Le plus remarquable de ses édifices est la cathédrale, formée de trois nefs, et renfermant plusieurs autels richement sculptés. Chef-lieu d'un département maritime, la profondeur et la beauté de son port ne sont point le seul avantage qu'elle offre à la marine espagnole et étrangère. Elle possède des écoles de marine, de navigation, de mathématiques, un observatoire et un jardin botanique. Sa population est évaluée à environ 4o,ooo âmes.

Une légère embarcation conduit facilement de Carthagène et plus promptement du port de Dénia à Ivice ou Ihiza , l'une des Baléares; Içiza., sa capitale, est bâtie sur le penchant d'une colline escarpée qui s'élève au fond d'un golfe, et dont le sommet est couronné par l'évêché, la cathédrale et le château du gouverneur. La ville est entourée de murs qui la défendent, non des attaques qu'elle pourrait avoir à craindre des pirates, mais des naturels de l'île : car ils sont tellement chargés d'impôts , que souvent , dans l'impossibilité de les payer, ils ont recours à la révolte. Les environs d'Ivice sont marécageux, mais fertiles en coton; le reste de l'île abonde en goudron, que l'on retire du pin d'Alep [pinus Alepensis )^ et qui constitue avec les produits de ses riches salines les deux principales branches de son commerce.

{vice renferme aussi quelques groupes d'habitations auxquelles on donne le nom de villages. Les mœurs de ses

liabitans ont la rudesse de celles des peuples abrutis par la misère et l'ignorance. Ils n'ont qu'un seul genre de modulation pour chanter leurs amours, et que le son monotone du flageolet et du tambourin accompagnés de la castagnette, pour animer leurs danses bizarres et sans grâces. Le costume des paysans consiste en une veste courte et un pantalon étroit qui descend à mi-jambes; leur coiffure est un bonnet de laine rouge , et leur chaussure consiste en spardillesj ou semelles de jonc terminées en pointes recourbées comme des sabots, et attachées avec des cordes du même végétal. Celui des paysannes est plus élégant: un vaste chapeau rond un peu penché sur l'oreille recouvre une guimpe qui leur enveloppe le menton et descend jusqu'à la ceinture. Cette guimpe, ouverte par-derrière , laisse flotter une longue tresse de cheveux noirs; trois colhers de différentes grandeurs, dont deux supportent une croix, s'étagent sur leur poitrine; un tablier étroit, richement brodé, tranche sur la couleur noire de leur jupon, et la spardille recourbée est, comme chez les hommes, leur principale chaussure.

Nous avons rapporté, au sujet des anciens peuples de l'Espagne, la singulière manière dont se faisaient les mariages dans les îles Baléares au temps de Diodore; la coutume actuelle , qui paraît avoir son origine dans l'antiquité, est moins immorale, mais non moins bizarre. lorsqu'un villageois a obtenu la main d'une jeune fille, il est regardé par les parens comme faisant partie de la famille ; mais la cérémonie du mariage ne se fait qu'au bout de deux ans au plus; jusque-là les jeunes gens du voisinage viennent visiter la fiancée en présence de son père. Le premier qui se présente le soir, dit un voyageur français (i), jouit du droit de passer la nuit à causer avec elle. Il essaie par tous

(0 M. J. Cambassède : Excursions dans les iles Baléares.

EUROPE : Royaume cT Espagne. 653

les moyens possibles de rompre le mariage projeté; il énumère les défauts du prétendu, et la fille est obligée de l'écouter jusqu'au bout sans se plaindre. Le jour venu, il se retire ; mais il revient quelquefois dès la nuit suivante recommencer ses séductions : s'il arrive le premier, il est de nouveau reçu par le père, qui, ainsi que l'amant, souffrent ses vexations, qu'ils ont eux-mêmes fait supporter aux autres.

Fromentera ^ ou, comme disent les Espagnols, Formente^-a^ est si peu éloignée de la précédente, qu'il serait facile et même utile de les réunir; sa population est répartie dans plusieurs villages. On s'est plu à représenter cette île comme infestée de serpens , de loups et de renards ; mais les seuls animaux que renferment ses bois et ses prairies sont des chèvres et des moutons devenus sauvages, et ses rivages sont garnis de ces grands oiseaux échassiers connus sous le nom de flamans.

A peu de distance de Majorque, Cabrera est un rocher habité par quelques pâtres et de nombreux troupeaux de chèvres. Elle est couverte d'arbres , et renferme 3 sources d'une eau saine et limpide ; mais ce qui la rend affreuse aux yeux des amis de l'humanité, c'est le souvenir des souffrances qu'y éprouvèrent les prisonniers français qu'on y reléguait vers la fin de la guerre de 1808 à 1814. On leur fournissait si peu de vivres, qu'en peu de temps ils périrent. Leurs ossemens répandus sur le sol attestent encore la cruauté de ceux aux soins desquels ils étaient confiés (i).

L'île de Majorque renferme 16 villes de 3 à 6000 âmes; mais Palma^ sa capitale, qui en compte plus de 34,ooo, est seule digne d'être décrite. Elle est entourée de murailles de 7 à 8 pieds d'épaisseur, avec i3 bastions de 5o pas de largeur; elle est dominée par un château bâti sur le

Voyez l'ouvrage de M. J. Cambassrde .

coteau de Belver. De la promenade on jouit d'une vue délicieuse sur les champs et les jardins d'alentour. Ses maisons sont bâties en pierre; mais l'excessive largeur des balcons rend les rues fort étroites. Le seul édifice qui rappelle son ancienne splendeur est la Lonja^ qui s'élève auprès du port. La cathédrale renferme le tombeau de don Jayme II, roi de Majorque, et fils de celui qui la conquit en 1229 sur les Maures. Cette ville, qui fut pendant longtemps le principal entrepôt de commerce entre l'Europe et l'Orient, n'a plus qu'une industrie bornée aux besoins des habitans de l'île. L'art de l'orfèvrerie est presque uniquement réservé à la population juive , objet des mépris des autres habitans, quoique depuis le XV^ siècle elle ait embrassé la religion chrétienne.

Les Pages ^ ou habitans des campagnes de Majorque , ont un costume tout différent de celui des Ivizains; leurs sandales, leurs jambes nues, leurs larges culottes phssées, qui descendent jusqu'aux genoux, leur veste ronde et sans collet, leur donneraient beaucoup de ressemblance avec les paysans grecs, si leurs visages n'étaient pas ombragés par un large chapeau. Les femmes, chaussées de même, n'ont de particulier qu'une guimpe qui diffère de celle des paysannes d'Ivice en ce qu'elle est ouverte par-devant, qu'elle flotte sur les épaules , et que , couvrant aussi le haut de la tête, elle laisse voir sur le front deux mèches de cheveux partagées en bandeau ; un chapeau d'homme recouvre aussi cette coiffure du XlIP siècle. Les riches habitans ont les mêmes vêtemens et les mêmes mœurs qu'en Espagne; le peuple y est peut-être plus superstitieux que sur le continent, mais il est plus hospitalier; et, comme il n'y a point d'auberges dans l'intérieur de l'île, une simple recommandation suffit pour vous faire ouvrir la porte d'un paysan , qui s'empresse de vous offrir tout ce qu'il possède, avec la plus franche cordialité.

EUROPE : Royaume d'Espagne. 655

A Minorque^ on retrouve les mêmes costumes et les mêmes mœurs que dans l'île que nous quittons, avec cette différence toutefois , que les Minorquains passent pour être moins superstitieux que les autres Espagnols. L'île renferme 5 villes : Jamna^ aujourd'hui Ciutladela^ dont l'origine est probablement carthaginoise, est la plus considérable ville après Mahon, sa capitale. La principale église n'est pas sans beauté. De grandes rues tirées au cordeau, des maisons propres et régulières, font de Mahon une résidence charmante; la cathédrale et l'hôtel du gouverneur sont peu dignes de l'aisance qui semble régner dans cette ville, qui, pendant la guerre de Napoléon contre l'Espagne, dut la richesse dont elle jouit encore à la hardiesse de ses corsaires et à la sûreté de son port , l'un des plus beaux de la Méditerranée. Le célèbre André Doria disait proverbialement que dans cette mer il ne connaissait que 4 ports : Juin^ Juillet^ Août et Port-Mahon (O- Il a une lieue de long sur 5 à 6oo toises de largeur; il doit sa principale sûreté à deux coteaux escarpés qui forment ses côtés. Son entrée a i5o toises de large, et les marins peuvent naviguer dans ses environs sans craindre les écueils.

Ici se termine notre excursion chorographique en Espagne; mais notre tâche n'est point encore remplie : nous devons ajouter quelques mots à ce que nous avons dit de l'industrie et du commerce de cette belle contrée. Nous avons vu qu'elle est riche en soude, en savon, en sel, en fer et en autres métaux; qu'elle produit de l'huile, des fruits secs et des vins, la laine la plus estimée que l'on connaisse, et la soie la plus belle après celle de l'Italie. Le vin est la plus lucrative de ses productions, et le serait davantage, si les droits de sortie en étaient plus sagement calculés. On

(0 Junio , Julio, Agosto y puerfe Mahon Los mejores pucrtos ciel Mediterranco son.

en exporte cependant chaque année 20 à 25,ooo tonneaux, qui donnent lieu à un bénéfice net de plus de 1 5,ooo,ooo de francs. La soie que l'on récolte dans les provinces d'Aragon, de Valence, de Grenade et de Murcie, ne le céderai point à celle de l'Italie, si l'exportation en était favorisée et si l'on encourageait la culture du mûrier. Les mines , malgré leur abondance, n'offrent pas tout l'avantage que l'on devrait en attendre. Au commencement de ce siècle, elles produisaient en mercure, en cuivre, en fer, en plomb, en zinc et en antimoine, une valeur d'environ 8 millions de francs. Depuis cette époque , de nouvelles mines de fer ont été ouvertes : déjà celles du Guipuscoa seules livrent au commerce pour plus de 800,000 fr. de ce métal. Dans les Asturies on a découvert des houillères qui donnent plus de 900,000 quintaux de combustible. Les montagnes des Alpuxarras et celles de Gador, depuis 1822 jusqu'en i833, ont fourni du plomb au commerce pour plus de 100 millions de fr. Enfin aujourd'hui, si l'Espagne se livrait aux spéculations industrielles, elle pourrait fournir à l'Europe, et en quantité considérable, non seulement les substances que nous venons d'indiquer, mais encore de l'or, de l'argent et de la plombagine. On a peine à croire qu'avec une aussi grande étendue de côtes que celle qu'elle possède, l'Espagne soit tributaire de l'étranger pour tout le poisson sec ou salé qu'elle consomme. Un auteur espagnol a calculé qu'elle en importe annuellement pour plus de 12,000,000 de francs. Ainsi donc, dans son seul commerce de consommation intérieure, elle perd, d'un côté, la plupart des avantages qu'elle retire de la fécondité de son sol.

On ne doit attribuer qu'à l'insouciance des Espagnols le peu d'importance de leur commerce extérieur. Il est peu de nations qui soient mieux placées pour former une bonne marine marchande; et cependant il n'en est point dont le pavillon se rencontre moins fréquemment sur les

EUROPE : Royaume cV Espagne. 657

mers. Ses marins entretiennent des relations avec quelques ports de la Méditerranée , rarement avec ceux de la Baltique, et ne traversent l'océan Atlantique que pour leurs rapports avec ce qui lui reste de ses colonies jadis si considérables.

Les droits dont les produits de l'agriculture et de l'industrie sont chargés; la diversité des poids, des mesures et des monnaies; le mauvais état des routes, l'insuffisance des canaux, dont les plus utiles sont restés interrompus, doivent être considérés comme les principales causes de la décadence commerciale de l'Espagne. Tous ces maux ne sont cependant point sans remèdes : elle renferme dans son sein les élémens de sa prospérité. Un jour le gouvernement, éclairé sur les intérêts du pays, prenant une marche opposée à celle qu'il a suivie, sentira le besoin de sages réformes et d'encouragemens utiles, et nous osons prédire que lorsqu'elle ne sacrifiera pas les avantages réels de son territoire aux avantages hypothétiques que lui offrent ses possessions d'outre-mer, l'Espagne deviendra l'une des plus florissantes et des plus riches contrées de l'Europe.

Sur les confins de la France et de l'Espagne, un petit pays neutre, protégé par ces deux grands Etats, doit nous arrêter quelques instans encore dans la Péninsule. Oubliée dans les traités de géographie (0 , la république ^Andorre est cependant deux fois plus considérable que celle de Saint-Marin en Italie , dont tous les géographes font mention. Elle occupe une vallée des Pyrénées qui porte le nom de sa capitale, Andorre ou Andorra. Elle est bornée à l'est, au sud et à l'ouest, par les corrégidoreries de Puycerda et de Talarn en Catalogne, et au nord parle département de l'Ariége. Son territoire, de sept lieues de long

(') Elle fient sa place dans l'excellent tableau Je la Balance politique (lu globe en 1828, par M. Ad. Balbi.

Page 1