‹ Précis de la géographie universelle (volume 2)Chapitre 46 sur 73 · VII · texte numérisé non relu

VII

ferme i8 paroisses et un hôtel des invalides. Ce fut dans ses murs que s'assemblèrent les cortès de i5o5, qui rédigèrent les lois sages et libérales connues sous le nom de lois de Toro. On y remarque le vieux palais appelé XAlcazar. C'est à Tordes nias , l'antique Tunis Syllœ^ que l'on voit le vieux château dans lequel mourut, en i555, Jeanne-la-Folle, mère de Charles-Quint. Carrion de los Condes est célèbre dans les chroniques espagnoles par les souvenirs du Cid et d'une mémorable bataille gagnée contre les Maures; on y célèbre encore tous les ans une fête en l'honneur de l'abolition d'un tribut annuel de cent jeunes vierges qu'elle payait à l'un de leurs princes avant cette victoire. Cette petite ville renferme sept paroisses. Elle est industrieuse : on y compte 8 tanneries, 5 fabriques d'huile de lin, 23 métiers de toiles et 5 moulins à farine. Palencia n'offre point un aspect désagréable, malgré ses maisons gothiques. Sa grande place, dont deux côtés sont garnis de galeries couvertes, est assez spacieuse; la cathédrale, rebâtie par le roi don Sanche, est une des plus belles et des plus grandes de l'Espagne.

ValladoUd^ malgré son école des beaux-arts et son université, son château royal, berceau de Philippe II et de plusieurs autres rois, sa cathédrale et ses quinze paroisses, sa grande place, à laquelle aboutissent des rues larges, droites, ornées de portiques dont les colonnes sont en granité; son pont de huit arches et de 8170 pieds de longueur, offre l'aspect d'une ville déchue. Sa population, jadis de 100,000 âmes, est à peine du quart aujourd'hui. C'est dans cette ville que l'inquisition conserva si long-temps son caractère de férocité. Elle possède 8 collèges, une université, et une école des beaux-arts. C'est l'antique Pintia dont parle Ptolémée, située au confluent de l'Esqueva et de la Pisuerga. On y fabrique des rubans, de la faïence, de l'ébénisterie, de la parfumerie et des liqueurs.

EDROPB : Royaume cV Espagne. SqS

Salamanque ^ jadis Salamantica^ est célèbre par soti université, fondée en 1289, par ses 26 églises, et surtout par sa cathédrale, beau monument du XVF siècle; enfin par une foule d'édifices de toutes les époques et de tous les styles, qui la firent surnommer la petite Rome y et qui pourraient fournir des renseignemens précieux sur l'histoire de l'architecture espagnole. L'université est établie dans un bâtiment assez vaste pour recevoir 12,000 étudians qui la fréquentaient jadis. Aujourd'hui elle n'en a plus que 2000. La grande place ( Plaza mayor) forme un carré régulier entouré d'un portique de 90 arcades et de maisons construites sur le même plan, couronnées d'une balustrade en pierres. Sur le Tonnes, on voit un pont de 27 arches dont la moitié est de construction romaine, et l'autre du temps de Philippe IV. Cette ville a beaucoup de tanneries. Ciudad- RodrigOj qui possède à peu près la même industrie que la précédente, était au XIP siècle une forteresse importante. Elle supporta plusieurs sièges qui la rendirent célèbre pendant la guerre de 1808 à i8i3. On y trouve des inscriptions et d'autres antiquités qui attestent que c'est la Lancia Transcudana des Romains, ainsi appelée de sa position sur la rive droite de l'Agueda, que les anciens nommaient la Cuda,

Divisée en 5 provinces, la Vieille' Castille ^ berceau de la monarchie espagnole, est bornée au nord par le golfe de Gascogne, à l'ouest par les Asturies et le royaume de Léon , au sud parla Nouvelle-Castille , à l'est par l'Aragon, et au nord-est par la Navarre et les provinces vascongades. Le Duero la traverse de l'orient à l'occident. On croit que le nom de Castille lui vient du grand nombre de châteaux {castillos) qui la défendaient jadis des attaques des Maures, ou qui étaient la résidence des petits princes chrétiens que l'ambition armait les uns contre les autres. Nous citerons , parmi ses principales villes, Snntander, que nous croyons

être la Menosca des Varduli, mais qui, selon d'autres, est le PortiLs Blandium, avec un port, que son commerce de vins et le cabotage rendent très-actif ; c'est la ville la plus considérable du nord de cette Gastille: on lui accorde 19,000 habitans. Burgos^ \q Brwum de Ptolémée, vieille capitale, est remplie de couvens et d'églises. La cathédrale , remarquable parla délicatesse de son architecture gothique et par l'élégance de ses nombreuses petites flèches, qui de toutes les parties de l'édifice s'élèvent les unes au-dessus des autres; les restes de la maison du Gid , l'arc de Fernand Gonzale , le palais épiscopal et l'arc de Sainte-Marie, porte triomphale par laquelle on entre dans la ville en traversant le Rio Arlanzo, sont ses principales curiosités. Hors de ses murs, on voit sur une colline un vieux château d'où le général français Le Berton repoussa les attaques de l'armée de lord Wellington, et ce qui est d'un autre intérêt, le tombeau du Gid, et les ruines du palais d'Alphonse-le-Sage, roi législateur et astronome, auteur des Tables alphonsines. Soria^ jolie ville qui occupe en partie remplacement de l'antique Numance^ sur le bord du Duero, est importante par son commerce de laines.

Ségovie^ sur une petite colline au pied de laquelle coule l'Eresma, mérite que nous nous arrêtions dans ses murs. Elle n'a pas changé de nom : c'est l'antique Segos^ia , cité celtibère, embellie par Trajan. A la vue de cette porte arabe, aujourd'hui murée, de cet Alcazar, vieux château flanqué de tourelles et construit par les rois maures sur l'escarpement d'un immense rocher, comment ne pas se rappeler la prospérité et l'industrie de cette ville sous leur domination Mais avançons du côté de cet aqueduc à double rang d'arcades, qui depuis 17 siècles ne cesse de transporter de l'eau à la ville, et ne craignons pas de dire que pour que Trajan ait fait construire un monument aussi gigantesque, aussi solide, aussi dispendieux, qui se

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compose de 109 arches, dont la plus grande hauteur est de 90 pieds depuis le sol jusqu'au conduit, et qui occupent un espace de 253o pieds de longueur, il fallait que Ségovie, sous les Romains, fût beaucoup plus importante que de nos jours. Elle n'a que i5,ooo habitans. On trouve dans la ville d'autres restes antiques qui annoncent que des temples somptueux ont cédé aux efforts du temps et surtout à ceux plus destructeurs encore de l'ignorance et de la barbarie. La cathédrale est le plus bel édifice moderne de cette cite. Son style , demi-gothique , annonce l'époque de la renaissance de l'art : elle fut en effet construite pendant le XVl^ siècle. L'intérieur de l'Alcazar est digne d'intérêt : c'est un mélange de constructions de différentes époques; l'escalier principal est du meilleur goût; on y voit plusieurs appartemens magnifiques, ornés de sculptures en bois et de dorures; la salle la plus spacieuse renferme une collection de statues également en bois , représentant les rois d'Oviedo , de Léon et de Castille, depuis Fabila F^', qui régnait au VHP siècle, jusqu'à la reine Jeanne-ia-Folle ; le Cid et son fameux cheval Bahicio y sont aussi représentés ; on y conserve même la selle de cet animal , qui plus d'une fois contribua aux succès de son maître. C'est dans cette antique demeure royale que Charles III a placé l'école royale d'artillerie pour les cadets. Ségovie, autrefois célèbre par ses draps, compte encore 4 moulins à foulons, 3 lavoirs de laines et un grand nombre de métiers à tisser le lin et le chanvre.

A deux lieues de la ville on voit Saint- Ildef anse ^ qui n'était qu'une métairie appartenant à une confrérie de moines, lorsque Philippe V en fit l'acquisition. Transformée bientôt en une maison de plaisance délicieuse, elle servit de résidence d'été à ce monarque et à ses successeurs. Les habitations qui se sont élevées auprès forment une petite ville de ^ooo habitans. Dans ce palais , d'une

architecture simple , furent réunis les trésors de la galerie que possédait Christine de Suède à Rome ; dans ces jardins, où, comme à Versailles, l'art a vaincu la nature, on a rassemblé à grands frais les eaux qui descendent des montagnes environnantes, et mille canaux alimentent ces lacs, ces cascades et ces gerbes jaillissantes qui surpassent les arbres en hauteur et qui l'emportent sur tout ce qu'on a fait en ce genre. Enfin dans ce domaine royal, dont la superficie totale est de 501,274 mètres carrés, Philippe V, imitant la prodigalité de son aïeul, dépensa 4^ millions de piastres, somme énorme dont le trésor ne put jamais réparer la perte.

La province la plus méridionale de la Vieille-dastille est celle à^Avila^ dont le chef-lieu tire son nom de l'arabe. Cette vieille et triste cité, entourée d'épaisses murailles bien conservées, possède une belle cathédrale et un collège. C'est la patrie de sainte Thérèse et de l'historien Gilles Gonzalez d'Avila.

En quittant la Vieille-Castille pour entrer dans l'ancien royaume d! Aragon , que bornent au nord la France , à l'est la Catalogne et le royaume de Valence, et au sud la Vieille- Castille, on traverse larazona^ l'une de ses i3 corrégidoreries. Cette antique cité, que l'on croit être Augustohriga ^ située au bas de la Sierra de Moncayo, se divise en haute et basse. C'est la patrie du peintre F. Ximenès. Les fidèles vont y vénérer, dans le couvent des pères de la Merci , les corps de saint Boniface et de saint Eusèbe. On voit ensuite Borja^ qui fait commerce des pierres à fusil que l'on trouve dans ses environs; au bord du Xalon, Calatayud, bâtie sur les ruines de Bilhilis ^ patrie du poète Martial; Dorocay qui paraît être Tantique Agiria^ cité des Celtibères, près de laquelle une vaste caverne creusée au bas de la chaîne de Moncayo reçoit les eaux des torrens qui en descendent pendant les temps de pluie, et garantit la ville de

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leurs ravages; Alharacin., dont le nom est évidemment arabe, ville que traverse le Guadalaviar, dans une magnifique vallée formée parles montagnes d'Idubeda et la Sierra d'Albaracin ; Teruel^ à peu de distance du confluent du Guadalaviar et du Rio Alambra , ville ancienne, sans édifices remarquables, mais industrieuse; Alcahiz , cité arabe, dont le nom signifie trésorerie^ dominée par une vieille forteresse près du Guadalope , et ornée d'une superbe place sur laquelle donne la façade de son église; Barhastro., ancienne ville entourée de murailles, sur les bords de la petite rivière du Vero, qui la divise en deux parties réunies par des ponts de pierre; la petite ville de Bena^farre, près de laquelle coule la source de la Mandragore, dont les eaux, à des époques indéterminées, sortent tout à coup du sein de la terre avec un bruit épouvantable, et vont dans les vallées voisines détruire l'espoir du laboureur ; Jaca , place forte, située au pied des Pyrénées, à 6 lieues des frontières de la France, dans une petite plaine fertile à laquelle viennent aboutir plusieurs jolies vallées; Sos^ où Ton voit encore le vieux château dans lequel naquit Ferdinand-le- Catholique; Huesca ^ l'antique Osca^ dont l'évêché fut institué au VP siècle, ville située dans une position délicieuse au milieu d'une plaine terminée au nord par la Sierra Guara. Ses rues sont assez bien bâties : la phis belle, celle del Coso, qui la traverse dans sa longueur, est ornée de maisons uniformes et de quelques édifices remarquables : la cathédrale, la chambre consistoriale, l'université fondée en i354, le palais du comte de Huaza, et les couvens de Saint-François et de Santo-Domingo sont ceux qui méritent le plus d'attention.

Saragosse, l'antique Salduba^ érigée par Auguste en colonie militaire , sous le nom de Cœsarea Augusta , appelée par les Espagnols Zaragoza ^ capitale de \ Aragon dont elle occupe presque le point central au bord de l'Ebre,

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près (le la jonction de ce fleuve et de la Huerva, est à jamais célèbre dans les fastes de l'Espagne par la résistance qu'elle fit en 1808 aux Français qui la prirent d'assaut, et qui maîtres de ses murs, furent encore obligés de faire le siège de ses maisons. Ce qu'elle offre de plus curieux est son pont de 7 arches, dont une a 180 pieds d'ouverture (1); la longue et large rue Sainte ^el l'église de Notre-Dame del Pilar^ plus belle que la cathédrale et plus célèbre par ses miracles. Saragosse , peuplée de 45,ooo âmes, possède une université, plusieurs collèges, une bibliothèque publique, une académie des beaux-arts et une société économique. Les environs de la ville sont d'une uniformité monotone, mais d'une grande variété de culture. On y voit un édifice du moyen âge dont l'architecture offre un heureux mélange de style italien et de style mauresque : c'est le couvent des hiéronymites de Sainte-Engracie.

La Catalogne^ limitrophe de la France, de l'Aragon et du royaume de Valence , est baignée à l'orient par la Méditerranée. La nature d'un sol montueux, une grande étendue de côtes, paraissent avoir eu quelque influence sur le caractère de ses habitans, sur leur industrie , leur patriotisme et leur penchant à l'indépendance. Dès le siècle, cette province, affranchie du joug des Maures, quitta son nom de Marca Hîspanica pour celui de Gotholaunia^ originaire de celui qu'elle a conservé. Ses comtes, d'abord vassaux de la France, se rendirent indépendans, et les Catalans, entraînés par leur esprit belliqueux, portèrent leurs armes et leur commerce dans toutes les contrées alors connues. Enfin la maison de Catalogne, devenue puissante par ses alliances, a fini par réunir sur une seule tête toutes les couronnes de l'Espagne. L'activité qui fait persévérer le Catalan dans les travaux les plus rudes; la

(0 Voyage pittoresque de M. de Laborde en Espagne.

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noble fierté qui lui fait préférer une vie remplie de privations à l'humiliation d'être domestique dans sa patrie; son langage, dialecte provençal inintelligible pour un Espagnol , font différer la Catalogne de toutes les provinces du royaume. L'agriculture y a pris un plus grand essor , les arbres n y sont point proscrits comme dans celle que nous venons de parcourir, et les environs des villes vont nous montrer ces bocages rians que l'on regrette de ne point apercevoir autour de celles de l'Aragon.

Vers l'extrémité orientale des Pyrénées , Junquera est le dernier bourg espagnol qui s'élève au pied de ces montagnes. Sous la domination romaine, c'était la ville de Jiincaria , ainsi nommée de la quantité de sparte {^stîpa tenuissima) qui croît dans ses environs et dont on fait ces tapis qui imitent le gazon. L'industrie des liabitans de ce bourg tire un grand avantage de la fabrication des bouchons de liège. Figuieres [Figueras)^ dont la citadelle passe pour l'une des plus fortes de l'Europe, est bâtie régulièrement, et située dans une campagne délicieuse, à l'extrémité d'une colline qui sépare le cours de la Muga de celui du Marol, et à l'embranchement des chemins qui conduisent de Junquera à Roses ^ ville forte sur la côte, avec un port et une rade vaste, mais peu sûre, et à Gérone^ que le poète Prudence, écrivain du IV^ siècle, appelle dans ses vers la petite et riche cité de Gerunda, Cette dernière ville , située au pied d'une montagne dominée par le petit fort de Montjouy, seul reste de ses fortifications détruites en 1808 par les Français , n'a de remarquable que sa cathédrale dont la façade est majestueuse, et que ses bains arabes dans lenceinte du couvent des Capucines. Elle possède des filatures de coton et des fabriques de savon.

En suivant les vallées des Pyrénées du côté de l'occident , on arrive sur les bords de la Sègre , où s'élève Urgel^ appelée aussi par les Espagnols Seo de Urgel^ siège épis-

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copal , célèbre dans la révolution d'Espagne de 1822 pour avoir été le point de réunion de la junte apostolique. Plus bas, sur la même rivière, on voit Dalaguer^ avec son château-fort : c'est la ville de Bergusia , où, selon Tite-Live, Rome, deux siècles avant notre ère, envoya des députés chargés de détacher ses habitans de leur alliance avec Carthage. La Sègre arrose aussi Lerida, que Lucain appelle Ilerda^ baignée, dit-il, par les eaux paisibles àxxSicoris^ et que Tite-Live (i) désigne par son nom grec Athanagia qui signifie immortelle. Sa situation sur une colline au milieu d'une riche campagne, au bord d'une rivière ombragée par des plantations de peupliers, en rend l'aspect pittoresque et délicieux; elle conserve encore quelques restes de sa splendeur antique, entre autres la porte de los Botes , de construction romaine. Cernera , la plus importante des quatre villes de ce nom, est petite et entourée de murailles, avec 6 portes et un vieux château; elle est située sur la route de Lerida à Barcelone ; le plus beau de ses édifices est le bâtiment de l'université, fondée en 1717. Igualada^ l'antique Aquœ Latœ^ sur la même route, au bord du Rio Noya, est bien bâtie, riche, industrieuse et peuplée de 8000 âmes.

A 5 lieues au nord-est de celte ville , s'élève le mont Serrât, dont les pics qui s'élancent dans les airs lui ont valu son nom qui signifie mont dentelé y et dont la masse schisteuse et calcaire offre plusieurs cavernes curieuses par l'albâtre jaunâtre qui s'y dépose en élégantes stalactites. Sa masse occupe 8 lieues de circonférence, et sa cime est presque toujours cachée par les nuages. Depuis sa base jusqu'à son sommet on compte quatorze ermitages ; mais vers la moitié de sa hauteur on voit un magnifique couvent de bénédictins : c'est là qu'Ignace de Loyola préluda aux

(0 Lib. XXI, cap. Lxi.

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grandes destinées auxquelles il se croyait appelé en consacrant son épée à la Vierge. Après avoir quitté les dernières pentes du mont Serrât, on remonte le Cardenet qui se jette dans le Llobrégat; on voit à l'embranchement du canal qui communique de l'une à l'autre de ces rivières , Manresa , connue par ses fabriques de soieries et de poudre à canon. Sur la rive gauche du Cardenet, une superbe église se déploie majestueusement : elle fut bâtie par les jésuites au-dessus d'une grotte que le fondateur de leur ordre avait choisie pour retraite lorsqu'il composa ses Exercices spirituels.

A quelques lieues au nord de Manresa , en remontant le Cardenet, la petite ville de Cardona^ que l'on croit être l'ancienne Udura^ n'offre rien de curieux que l'exploitation de sel gemme au-dessus de laquelle elle est bâtie. Il est difficile de se représenter le spectacle magnifique de ces vastes carrières taillées à ciel ouvert dans un dépôt salin de 100 mètres d'élévation , qui, éclairé par les rayons solaires , réfléchit les brillantes couleurs de l'arc-en-ciel. Les bancs de sel limpide ont tout l'éclat du cristal de roche , tandis que d'autres parties colorées en bleu , en rouge , ou mélangées d'argile grisâtre, donnent aux flancs abruptes, aux déchirures, aux pointes et aux crêtes saillantes de cette masse imposante et unique en Europe , l'aspect d'une montagne de pierres précieuses qui surpasse en éclat tout ce que, dans leur description, l'imagination des Orientaux se plaît à nous raconter sur les demeures célestes des fées et des génies. On a long-temps ignoré la place qu'occupe dans les formations géologiques le sel de Cardona; mais on sait aujourd hui que l'énorme saillie qu'il forme au milieu d'un cirque de 3ooo mètres de longueur sur 1000 de largeur, renferme des dépôts de gypse ou de pierre à plâtre et d'argile, disposés en couches verticales qui, sur quelques points, séparant les couches salines, constituent avec les

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grès, les roches quarzeuses et calcaires de la montagne environnante, un ensemble qui appartient aux terrains de sédiment moyen (i).

La route de Gardona à Solsona est tracée au milieu de rochers affreux; à la sortie d'un bois, on découvre cette jolie ville , la Setelsis dont parle Ptoléniée, située à l'extrémité d'un groupe de montagnes , et arrosée par le Rio- INegro. Elle est environnée de murailles flanquées de tours. Ses environs sont bien cultivés, et ses habitans se livrent à la fabrication de divers objets de coutellerie et de quincaillerie. Il faut traverser une chaîne de montagnes qui dépend du système pyrénaïque, et qui sépare le cours du Llobrégat de celui du Ter, pour aller de Solsona à Vich^ ancienne ville construite sur les ruines ô^Ausa^ qui, i85 ans avant notre ère, résista aux attaques des Romains. Ses rues sont spacieuses , mais toutes ne sont point pavées , et quelques unes sont fatigantes par leur rapidité. Sa place , entourée d'arcades , est le rendez-vous des promeneurs. Les mines de cuivre et de charbon de terre que recèlent les montagnes qui l'entourent; ses champs fertiles et bien cultivés ; ses fabriques de toiles , ses filatures de coton , entretiennent l'activité dans ses murs.

Si nous parcourons le littoral de la Catalogne, nous remarquerons d'abord Mataro , que Pline désigne sous le nom dillluro. C'est le chef-lieu d'un département maritime; le cabotage et le commerce rendent son port trèsfréquenté ; ses fabriques de blondes et ses distilleries jouissent de quelque réputation. La vieille ville, placée sur une hauteur, conserve encore ses murailles, ses portes et quelques restes d'antiquités. Ses rues étroites sont moins tortueuses que celles de la plupart des anciennes cités espa-

(0 Voyez le Mémoire sur la mine de sel gemme de Cardona , par M. Cordier. (Journal de physique, tom. LXXXII. )

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gnoies. La nouvelle ville, qui n'était jadis qu'un faubourg, est beaucoup plus considérable , mieux bâtie et bien percée : ses maisons, construites avec simplicité, sont pour ia plupart ornées de peintures à fresque.

En quittant Mataro, soit qu'on suive la route qui conduit à Barcelone ^ soit qu'on arrive par mer à cette capitale, la beauté de sa position, la régularité de quelques uns de ses édifices, et le mouvement que le commerce imprime à sa population , annoncent une des villes les plus importantes de l'Espagne. Elle a, dit-on, 120,000 habitans. On y compte 7 hôpitaux, 4 bibliothèques publiques, un séminaire, 8 collèges, une école de sourds-muets, une de peinture, une de bonnes lettres, un collège de pharmacie, une école de chirurgie, une académie de médecine pratique, et une société des sciences et des arts. Les édifices qui renferment ces établissemens sont dignes de cette grande et belle cité; cependant il faut mettre en première ligne les établissemens publics et religieux : le palais de l'audience ou de la députation, dans lequel sont déposées les célèbres archives du royaume d'Aragon, dont les titres remontent au VHP siècle; l'hôtel de ville, remarquable par l'élégance de son architecture; le palais du capitaine général de la douane, dont la façade est ornée de deux rangs de colonnes; la lonja ou la bourse, construite avec une belle simplicité ; la salle de spectacle , l'une des plus jolies de l'Espagne; le couvent de Sainte-Glaire, seul reste du palais des comtes de Barcelone et des rois d'Aragon ; le couvent de la Merci, dont le cloître est vaste et d'une parfaite exécution; l'église de Saint-Michel, ancien temple de Neptune, où l'on voit un pavé antique en mosaïque ; la cathédrale, d'une construction gothique, hardie et majestueuse, et qui, dans une chapelle souterraine, renferme un mausolée d'albâtre où l'on conserve les reliques de sainte Eulalie, patronne de la ville; enfin l'église de Sainte-Marie-

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de-la-Mer, la plus belle après la cathédrale. Los agrandissemens successifs de Barcelone se reconnaissent facilement : les anciennes rues sont étroites et tortueuses ; mais dans les nouvelles, les maisons, bien alignées, élevées de quatre à cinq étages et ornées de balcons , sont presque toutes d'une élégante simplicité. De nombreuses antiquités rappellent la domination romaine dans cette ancienne cité qui porta d'abord le nom de Barcino^ et dont on attribue la fondation au carthaginois Hamilcar, aïeul d'Annibal. Le foit Monjuich ou Montjouy, qui protège la ville au sud comme la citadelle la défend au nord, occupe l'emplacement d'un temple dédié à Jupiter. Près du môle qui s'avance dans la mer, Barcelonette ^ petite cité moderne, n'est qu'un faubourg de Barcelone. Le port s'encombre tous les jours de cailloux et de limon, malgré le soin que l'on prend de le nettoyer. Depuis long-temps les gros navires ne peuvent plus y entrer. Le commerce de cette capitale n'en souffre point encore; son industrie, dont les produits sont des draps, des velours, des soieries, des dentelles et d'excellentes armes blanches, lui promet de longues années de prospérité. Les désastres de l'affreuse épidémie qui décima sa population en 1821 sont presque oubliés.

î Ne quittons point cette intéressante cité sans rappeler les points de vue magnifiques qu'offrent les montagnes de ses environs, parmi lesquels les rochers de Saint-Michel, bizarrement découpés, et déchirés par des torrens tombant en cascades écumeuses, offrent un spectacle digne d'arrêter les regards de l'artiste qui cherche des sujets d'étude dans les beautés de la nature.

De la capitale de la Catalogne à la ville de Tarragone, l'antiquaire peut contempler de beaux débris de la puissance romaine : ici, près de Villafranca^ les restes d'un aqueduc unissent encore deux montagnes escarpées,* près de ViUa-Nova^ les ruines d'une forteresse antique, de

EUROPE : Royaume d'Espagne. 607 nombreuses sépultures creusées dans les rochers et présentant comme autant d'empreintes de corps humains, indiquent l'emplacement de Carthago Fétus, cité par Ptolémée ; au-delà du bourg de Vendrell , s'élève un arc triom^ phal; plus loin, près de celui de Torre-dem-Barra , un tombeau majestueux renferme, suivant une tradition populaire, les cendres des Scipions. Du lieu où ce monument s'élève, on voit Tarragone s'avancer dans la mer, et l'on croit reconnaître l'antique Tarraco qui donna son nom à la plus grande province de l'Hispanie. La ville est bâtie sur une montagne de 760 pieds au-dessus du niveau de la mer; des murs flanqués de bastions la défendent, de beaux restes antiques la rendent intéressante aux yeux de l'archéolooue et quelques édifices modernes y fixent l'attention des connaisseurs. On y remarque un amphithéâtre, un cirque et un palais. Son aqueduc romain , réparé et entretenu , joint encore au prestige des souvenirs historiques l'utilité d'une construction faite dans le but de fournir une eau saine et limpide à toute la population; sa cathédrale, dont l'architecture est empreinte du goût mauresque, est le plus important de ses monumens. Tarragone, qui éprouva tant de désastres par suite de sa résistance aux armées françaises , s'est relevée plus industrieuse et plus belle. Cependant sa population ne s'élève pas à plus de 12,000 âmes. Son port, commencé en 1800, offre une entrée facile et un abri sûr aux vaisseaux ; le commerce des laines, la pêche, le cabotage et des relations lointaines sont les gages de sa prospérité. Tarragone est la patrie de Paul Orose, disciple de saint Augustin.

Reuss, fondé en n5i par le clergé de Tarragone, n'était encore qu'un bourg vers la fin du siècle dernier. Ses constructions la placent au rang des jolies villes; son industrie et ses 25,000 habitans la rangent parmi les villes importantes. Elle possède une verrerie, i5o tanneries , 120 ma-

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chines à carder le coton, 84 filatures, 6 blanchisseries, 6 fabriques de chapeaux, i5 de savon, et 20 de toutes sortes de teintures.

Vers l'extrémité méridionale de la province, Tortose , l'antique Dertosa ^ jadis Tune des plus importantes villes de la Tarraconaise , est située entre deux chaînes de montagnes au bord de TEbre. On y voit encore plusieurs restes d'antiquités romaines et arabes. Enlevée aux Maures en II 49, ceux-ci rassemblèrent des forces considérables pour la reprendre; épuisée par une longue résistance, elle allait succomber faute de bras pour la défendre, lorsque les femmes prirent les armes et repoussèrent les musulmans. Jusque dans ces derniers temps , une cérémonie dans laquelle les femmes avaient le pas sur les hommes consacra le souvenir de ce glorieux événement. Aujourd'hui Tortose compte parmi les places fortes de l'Espagne, et son port lui donne le titre de chef-lieu de département maritime. Ses plus beaux édifices sont la cathédrale et le palais épiscopal.

Le royaume de Valence forme une province bornée par la précédente , l'Aragon , la Nouvelle-Gastille et le royaume de Murcie. Ses côtes offrent plus d'étendue que celles de la Catalogne. Son territoire est riche en mines, en marbres estimés et en produits agricoles.

L'habitant, vif, industrieux, doué d'une imagination ardente et d'une gaieté inaltérable, réunit, dit Fischer (i), les caractères opposés que 1 on remarque chez les peuples du nord et chez ceux du midi : il joint la force physique du Norvégien à l'irritabilité fougueuse du Provençal. Il aime les cérémonies religieuses, les fêtes , les plaisirs et tous les exercices du -corps. Il faut voir avec quelle ardeur il danse au son du tambourin et de la dulzayna , instrument arabe

(0 Geinuhlde von Valencia , herausgegeben von Ch. Jug. Fischer.

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conservé dans cette seule province, et qui, confié au souffle d'une robuste poitrine , produit l'effet de la clarinette. L'idiome quil parle, dérivé du provençal, est doux, sonore et agréable, surtout dans la bouche d'une Valencienne. La Fiera., l'une des plus anciennes chansons populaires que chante le laboureur au son de la guitare, peint l'amour et ses douleurs par ses modulations harmonieuses et par les accords continus de l'accompagnement. Chez le Valencien , le goût de la parure est répandu dans toutes les classes: le costume ordinaire des paysans est tout-à-fait dans le style antique : ils se coiffent d'un bonnet dont la pointe sur le front rappelle le bonnet phrygien; leur chemise, retenue par une ceinture, descend sur leurs membres nus en forme de tunique , ou de larges caleçons ouverts la retiennent sur leurs reins; des sandales attachées avec des cordons forment leur chaussure; enfin une ample pièce de drap qui retombe sur leurs épaules, complète leur vêtement. Dans les jours de fêtes, ils s'habillent de velours, un grand chapeau garni de nœuds de rubans ombrage leur front , et des fifanses d'or et de soie ornent leurs cothurnes et leur manteau. Les paysannes, douées d'une légèreté et d'une grâce particulières, portent constamment un voile et de riches chaussures aux jours de fêtes, sans quitter le corset en usage chez leurs ancêtres.

La première ville que l'on remarque dans la province de Valence, en y entrant par la route venant de Tortose, est Peniscola, sur un rocher de 240 pieds de hauteur, baigné par la mer et joint au continent piaf un isthme de sable large de 3o pieds dans sa partie la pus étroite, et que les eaux couvraient pendant les grandes tempêtes avant que les habitans eussent construit une chaussée. Cette place fortifiée a, par sa position , la réputation d'être imprenable : cependant le maréchal Suchet y entra au mois de novembre 181 1. On cite parmi ses curiosités les restes de l'église Vil. 39

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(les Templiers, asile de l'antipape Pierre de Luna, élu sous le nom de Benoît XIII, qui y mourut en 14^3, et la grotte appelée, en mémoire de ce personnage célèbre, Bufador del papa Luna, dans laquelle les vagues s'engouffrent et d'où elles jaillissent en pluie abondante jusqu'à une assez grande distance. Plus loin, sur la côte, Castellon^ surnommé de la Plana ^ pour le distinguer de deux autres villes de ce nom, dont l'une appartient à la même province et l'autre à la Catalogne, est une jolie cité située à une lieue de la mer, et à peu de distance du Rio Mijares, que l'on traverse sur un beau pont de i3 arches. C'est la patrie du célèbre peintre Francisco Ribalta; son port est important par ses exportations à l'étranger. Ségorhe^ dans l'intérieur des terres, passe, selon les antiquaires, pour être la Segobriga de Pline, quoique les dauphins représentés sur ses médailles annoncent que cette ville des Suessetani était peu éloignée de la mer (i). Ses rues sont larges et arrosées par i3 fontaines publiques.

Valence^ qui donne son nom à la province, esf l'une des plus belles et des plus importantes cités de l'Espagne. Sa population est de 65,ooo âmes. Elle a conservé chez les Espagnols son nom latin de Valentia; mais les antiquités qu'elle renferme ne consistent qu'en inscriptions et en statues mutilées. Le Guadalaviar, qui la traverse, y est d'une faible largeur, quoique près de son embouchure, parce qu'une grande partie de ses eaux est absorbée par les irrigations pratiquées au milieu des fertiles campagnes qu'il arrose. Cinq pon||i, d'une belle construction et qui remontent au XV^ siècle* entretiennent les communications de la ville avec les faubourgs. La cathédrale, ancienne mosquée qui fut tout-à-fait changée en 1262, est principale-

CO ConsuUez (f Anville eh l'ouvrage du P. Flovez , intitulé : Mcdnlîas 4e Espana,

EUROPE : Royaume d'Espagne. 6 r r

ment remarquable par son maître-autel en argent et les beaux tableaux qui ornent ses chapelles; les bains arabes, rendus à leur ancienne destination, montrent encore, malgré les constructions modernes qui les défigurent, la forme affectée à ces établissemens mauresques ; la douane est un édifice élégant et spacieux qui orne la place San-Domingo; la lonja ou la bourse, située sur la place du marché, est un vaste bâtiment gothique couronné par un rang de créneaux, qui renferme une salle longue de 120 pieds, large de 80 et de 60 d'élévation, dont les voûtes reposent sur 24 colonnes. L'élégance des habitations particulières annonce l'aisance des Valenciens et leur goût éclairé pour les arts. Leur ville est la première de l'Espagne où furent établis les serenos^ espèce de gardes de police qui parcourent les rues pendant la nuit pour veiller à la sûreté publique et avertir des incendies. Depuis le siècle dernier, cette utile institution est en usage dans toutes les grandes cités espagnoles. Enfin elle fut aussi la première qui participa aux bienfaits de l'instruction et de l'imprimerie : dès l'an i474 elle se distingua dans cet art, et même actuellement sa supériorité est reconnue par les autres villes du royaume. C'est probablement à l'antiquité de ses presses qu'elle doit le rang qu'elle occupe parmi les villes qui ont produit le plus d'hommes distingués dans les arts et la littérature, et qui possèdent le plus d'établissemens d'instruction. On y compte 7 collèges, une université littéraire, deux bibliothèques publiques, un jardin botanique, un grand nombre d'écoles primaires pour les garçons et pour les filles, une école militaire de cavalerie, une académie royale des arts libéraux, et une société d'économie et d'agriculture.

Soit que l'on sorte de Valence par la porte de Serranos, dont l'architecture semi-gothique et les deux tours octogones et massives s'accordent parfaitement avec les murailles crénelées qui entourent la ville; soit qwe l'on passe sou^

6l1 LIVRE CENT SEIZIÈME.

la porte triomphale appelée Puerta del Real, pour traverser la magnifique promenade de \ Alameda, on est étonné de la beauté des campagnes, de la richesse de la culture, et de la vigueur de la végétation dans toute l'étendue que l'œil peut parcourir.

Depuis Valence jusqu'à Alicante, on doit citer Gandia, petite ville maritime, située dans le pays le plus fertile et le plus délicieux de la province, et Dénia, port aujourd'hui peu important, mais célèbre chez les anciens, sous le nom de Dianîum (0, par son temple consacré à Diane, dont on voit encore quelques restes. Alicante, qui porte un nom arabe, bâtie près de l'emplacement qu'occupait Z,?^<?e^?wm, s'étend sur une belle plage au pied de plusieurs montagnes, dont la plus rapprochée, dominée par un château , menace d'engloutir un jour la ville sous ses débris. Son port est sûr, et sa baie, large et profonde, peut servir de mouillage à de nombreuses escadres. Vers les confins du royaume de Murcie, Orihuella, l'ancienne Orcelis, dont on attribue la fondation aux Carthaginois, est bâtie dans une plaine fertile surnommée le jardin de l'Espagne, au bord de la Segura et à la base d'une haute montagne calcaire. On y voit 2 collèges et 3 bibliothèques. A 12 lieues au nord-est, Xicona est renommée par son nougat appelé turron, dont elle fait un grand commerce. Enfin San-Felipe^ jadis Xatiça, détruite pour avoir résisté aux armes de Philippe V, et relevée par ce prince sous le nom qu'elle porte aujourd'hui, est bien bâtie, et située au pied d'une montagne sur laquelle on remarque un vieux château construit par les Romains, et reconstruit par les Goths et les Maures. Près de la ville nouvelle florissait, dans l'antiquité, Sœtahis, renommée par ses tissus de lin : San-Felipe fabrique aussi des toiles et livre des soies au commerce.

(0 Strabon , lib. III , c. iv, 6.

EUROPE : Royaume d Espagne. 6f3

Sous la dénomination de Nouvelle- Castille^ grande division bornée par le royaume de Valence, l'Aragon, la Vieille- Castille, l'Estremadnre , l'Andalousie et le royaume de Murcie, on comprend les provinces de Cuenca.,AQ Guadalaxara, de Madrid^ de Tolède et de la Manche.

La province d.e Cuenca renferme peu de villes dignes d'attirer l'attention: San- Clémente , au sud, est l'une des plus considérables; elle possède un collège où l'on enseigne le latin. Huète, au nord, est jolie, mais petite, et porte le nom du cours d'eau qui l'arrose. Cuenca^ au centre, est l'ancienne P^aleri'a, près du confluent du Huecar et du Jucar, et sur une montagne dont les flancs escarpés forment d'affreux précipices au-dessus de ces rivières. Elle renferme i4 églises, 2 hôpitaux et 3 collèges; mais jadis elle était beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui : on y compte 7000 habitans. C'est la patrie de l'architecte Jean de Henera et du célèbre jésuite Louis de Molina, l'un des plus habiles casuistes de sa compagnie.

Dans la province de Guadalaxara, Siguenza n'offre rien de remarquable que sa cathédrale gothique, longue de 3i3 pieds, large et haute de 112. C'est la cité celtibère de Se- ^w/z^/a. Quoique chef-lieu, Guadalaxara on Guadalajara, est une vieille ville arabe, entourée de murailles et mal bâtie, sur )a rive orientale du Rio Henarès. Elle possède encore quelques unes des fabriques de drap qui faisaient autrefois sa richesse; la plus considérable est celle qui appartient au roi; mais elle a beaucoup perdu de sa célébrité.

La capitale du royaume donne une grande importance à la province de Madrid; cette ville passe pour être bâtie près de l'emplacement de Mantua, cité des Carpetani, Sous la domination des Goths , ce n'était qu'un village appartenant aux archevêques de Tolède. Elle ne commença à compter parmi les villes royales que vers la fin du

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XIV® siècle, et ne reçut le titre de capitale que par une ordonnance de Philippe II. C'est la plus élevée de toutes les métropoles de l'Europe; elle est à 1800 pieds au-dessus du niveau de la mer, ce qui donne une raison de la basse température qu'on y éprouve. Son climat offre quelque ressemblance avec celui du nord : dans l'été, la chaleur y est étouffante, le thermomètre centigrade y marque souvent plus de 4o degrés; dans l'hiver, le froid y est vif et piquant, le mercure y descend quelquefois à 8 ou 10 degrés au-dessous du point de congélation (i). Les habitations offrent peu de moyens de se garantir de l'âpreté et de l'humidité des vents du nord : elles se composent presque toutes d'appartemens élevés, mal clos, rarement chauffés par des poêles et des cheminées. Le nom de Madrid est d'origine arabe : il signifie maison du bon air; et cependant la variabilité du climat y produit la phthisie, les fièvres putrides et une sorte de colique dangereuse que les médecins du pays savent seuls traiter avec succès (2). Elle renferme encore quelques vieilles maisons construites en bois et décorées, suivant l'ancien usage, de peintures représentant des combats de taureaux et des personnages dans le costume du XVP siècle; mais les quartiers modernes offrent des habitations en brique, en pierre ou en granité; des hôtels, à la vérité, sans luxe d'architecture, et des rue§ larges qui ne le cèdent point à celles des plus belles capitales de^ l'Europe. La plus remarquable par son étendue et ses édifices est celle d'Alcala : dix carrosses peuvent y passer de front. De ses ^1 places il ne faut citer que celle du palais royal ^ embellie par ce vaste édifice, dont l'architecture imposante offre des lignes d'un bel effet; celle du Soleil^ espèce de carrefour où viennent aboutir les cinq plus

(0 C'est-à-dire 82 degrés au-dessus de o du thermomètre de Réaumur , ét 7 à 8 au-dessous. — (2) Voyez Fischer, Reise nach Hispanien.

EUROPE : Royaume cV Espagne. 6i5

belles rues de Madrid, et rendez-vous des oisifs et des gens d'affaires j enfin la grande place (Plaza Major), au centre de la ville, jadis célèbre par les courses de taureaux et les fêtes publiques, auxquelles le roi venait assister sur le balcon d'un petit palais qui sert aujourd'hui de local à l'académie royale d'histoire. La place que le peuple fréquente avec le plus de plaisir est celle de la Ceçada^ où se font les exécutions criminelles ; la plus intéressante pour un véritable Espagnol est celle qui sert d'arène pour les combats de taureaux.

Quiconque n'a point assisté à ces spectacles où le sang de l'homme se mêle à celui d'un animal furieux, ne peut s'en faire une idée exacte. On peut encore moins se représenter l'ardeur avec laquelle le peuple, les riches, les hommes et les femmes du rang le plus élevé se pressent dans l'enceinte préparée pour ces luttes dangereuses : l'ouvrier, insensible aux besoins de sa famille, quitte ses travaux et va porter au mont-de-piété ses meubles ou ses meilleurs vêtemens, afin de se procurer de quoi payer sa place à la corrida (la course). Près de l'amphithéâtre, un chirurgien et un ecclésiastique attendent avec indifférence le moment où le toréador^ blessé à mort, réclamera les secours de l'art ou les consolations de la religion. A peine les premiers rayons du soleil ont-ils éclairé l'horizon , que le peuple se présente en foule à l'entrée du cirque, pour y voir gratis le taureau qu'on lâche dans l'arène, où, harcelé par une multitude qui a passé la nuit à boire dans les cabarets pour s'emparer des places au lever de l'aurore, il blesse fréquemment les agresseurs pris de vin qui viennent le braver ; lorsqu'enfin le matador (le tueur) termine la représentation par la mort de l'animal. Mais le spectacle payé se prépare, et déjà les premières places sont occupées parl'éhte de ia société, et les derniers gradins par la classe populeuse qui aie moyen d'acheter son plaisir. A Madrid, Li

6l6 LIVIIE CENT SEIZIÈME.

loge du roi est placée vis-à-vis de la porte par laquelle le taureau doit s'élancer dans la carrière, et les autorités municipales occupent une autre loge en face. Avant de commencer IdiCOJTida^ un officier de la ville vient saluer le prince ou la place qui lui est réservée , et va prendre les ordres du maître des cérémonies. Celui-ci donne le signal en lui jetant les clefs des cases qui renferment les animaux : la foule attentive, impatiente, attend le moment désiré, l^es picaclores (piqueurs), vêtus d'un gilet de drap d'or, d'une veste de soie ornée de paillettes et de rubans de toutes couleurs, d'un pantalon de peau de chamois doublé de tôle depuis la cheville jusqu'à la hanche, coiffés d'un grand chapeau blanc, armés d'une lance mince et légère garnie d'une petite pointe triangulaire, et montés sur des coursiers auxquels on a bandé les yeux, défilent en peloton au bruit des fanfares, vont saluer les deux principales loges et se ranger vis-à-vis des cases. Les chalos^ ou harceleurs, en costume de Figaro, portant une longue écharpe d'une couleur éclatante, marchant par quadrille et passant entre les interstices que laissent entre eux les poteaux de la balustrade qui sépare l'arène des spectateurs, sont bientôt remplacés par les mataclores ^ tenant l'épée d'une main, et de l'autre la muleta^ espèce de petit drapeau qui leur sert de bouclier. Après avoir été présentés par un officier municipal au prince et au maître des cérémonies , ils se retirent comme ils sont entrés, au bruit d'une musique militaire.

Mais bientôt les fanfares donnent le signal du combat; les picadores, la lance en arrêt, attendent le taureau; la case s'ouvre, et l'animal s'élance en bondissant dans l'enceinte, qu'il parcourt en cherchant vainement une issue. L'aspect de 12 à i5,ooo spectateurs agitant leurs mouchoirs et leurs chapeaux, les cris de joie qui saluent son entrée, le troublent et Teffraient : il frappe la terre, il s'agite, et de sa queue il bat ses flancs poudreux. Il lui faut un erf-

KiJROPE : Royaume cC Espagne. 617

nenii 5 il s'élance sur l'un des picadores ranges en bataille. Celui-ci le reçoit avec sa lance , qu il doit appuyer de toute sa force sur l'omoplate de l'animal 5 mais comme la pointe de fer dont elle est armée ne produit qu'une forte piqûre, le taureau surpris, irrité, recule et s'élance successivement sur chacun des champions qui l'attendent. Pour peu que ceux-ci manquent d'adresse ou que leurs lances se rompent, ils tombent désarçonnés, et leurs chevaux, percés de coups de cornes, vont rouler à quelques pas plus loin. Le cavalier, malgré les plaques métalliques dont ses membres sont recouverts, serait lui-même déchiré si les chulos ne détournaient l'attention du taureau en l'entourant et en lui lançant, de la distance d'une quinzaine de pieds, avec une adresse et une agilité surprenantes , les pièces de soies qu'ils tiennent roulées dans la main. Lorsque l'animal a éventré un nombre plus ou moins considérable de chevaux qui ferait craindre d'en manquer pour le reste de la journée, les picadores se retirent et laissent la place à l'un des chulos , chargé de la périlleuse mission d'enfoncer sur le garrot de la victime la banderilla , petit bâton de 2 pieds de long, armé d'un dard recourbé en forme d'hameçon , orné d'un petit drapeau et garni de pétards qu'un morceau d'amadou embrasé allume au moment où il pénètre dans la chair. L'agile banderillo doit placer la banderilla en se présentant en face de l'animal et en passant les bras entre ses deux cornes ; mais s'il manque son coup, il est infailliblement^ blessé ou même lancé en l'air par son furieux adversaire, aux cris de vwa mille fois répétés par la foule. Tourmenté par le fer et par le feu , le taureau rugit, bondit, tourne, recule, et se prépare à combattre avec une fureur désespérée, quand les trompettes sonnent sa dernière heure. Assisté d'un quadrille de chulos, le matador, 1 epée haute et la muleta déployée, se présente gravement à l animal j le drapeau qu'il agite attire l'attention

6l8 LIVRE CENT SEIZIEME.

de ce dernier. Les deux adversaires se considèrent un instant, Tun pour assouvir sa fureur, l'autre pour éviter adroitement d'y succomber. Les spectateurs sont attentifs : enfin le taureau s'élance, et, croyant frapper son ennemi, n'atteint que le taffetas léger, et passe sous le bras gauche du matador, qui de l'autre lui plonge son épée dans le garrot, et, séparant deux vertèbres, tranche d'un seul coup les jours de la victime. En ce moment le vainqueur est salué par les applaudissemens de l'assemblée entière, et s'il a l'adresse de ne point abandonner l'épée dans la plaie et de la retirer en saluant le public, il est à l'instant couvert des bouquets des dames, des piastres et des pièces d'or des seigneurs; enfin de dragées et d'autres sucreries. Mais si l'animal , atteint à une autre place que celle que prescrivent les règles de l.art, va mourir en se traînant loin de son adversaire, les huées et les injures sont la seule récompense des dangers qu'a courus celui-ci. Enfin, si le taureau triomphe du matador, il est salué du titre de hrauo jusqu'à ce qu'il succombe sous les coups d'un autre matador. Et comme ces fêtes sanglantes, qui ont traversé l'antiquité la plus reculée et les siècles de la chevalerie, ont conservé une teinte de la galanterie barbare du moyen âge, le vainqueur n'oublie pas d'offrir avec une grâce toute chevaleresque, à l'une des plus nobles dames de l'assemblée ou à celle de ses pensées, le nœud de rubans qui, placé sur le dos de la victime, indique la couleur de sa race. Dans ces représentations, qui, toutes solennelles qu'elles sont, ne donnent point à l'étranger une haute idée de la civilisation espagnole, le public n'est complètement satisfait que lorsque 9 ou 12 taureaux et une vingtaine de chevaux ont succombé, et comme le dit un savant qu'un long séjour en Espagne rendit souvent témoin de ces combats , il n'y manque rien si quelque matador y a perdu la vie. Heureusement que ces accidens, qui glacent d horreur

EUROPE : Royaume d'Espagne. 619

le spectateur qui n'est pas familiarisé avec de telles scènes , et pour qui la mort d'un homme en public n'est pas le plus intéressant spectacle , ne sont point aussi fréquens qu'on pourrait le craindre.

Madrid , qui fut bombardée en 1808 par Napoléon , pour forcer le peuple à reconnaître le titre de roi des Èspagnes et des Indes, dont il venait de décorer son frère, doit quelques embellissemens aux soins de ce dernier : ce fut lui qui fit dégager les alentours du nouveau palais, ce qui rendit cet édifice digne d'être rangé au nombre des plus belles demeures royales de l'Europe. L'intérieur est décoré de tableaux précieux. On remarque dans le salon des Royaumes douze glaces coulées à Saint-Ildefonse, qui passent pour les plus grandes qui existent. En sortant du palais par la façade principale, on voit l'arsenal royal dont l'extrémité orientale se termine par une arcade. Cet établissement est riche en anciennes armures ; on y montre celle de la reine Isabelle j mais les traducteurs de Reichard (0 , qiii continuent à compter au nombre des objets précieux de cette^|pllection l'épée de François F^, oublient que ce fut le seul trophée que le chef du gouvernement impérial voulut conserver de ses victoires sur les Espagnols, et que celte épée a passé entre les mains d'un de ses frères. La bibliothèque royale , riche en manuscrits précieux, en médailles et en objets d'antiquité, renferme i5o,ooo volume^. Dans la grande rue d'Alcala se trouvent le cabinet royal d'histoire naturelle et l'académie royale de San-Fernando , fondée par Philippe V. Un auteur espagnol (2) s'est plu à accréditer un mensonge populaire , en publiant que les Français avaient dépouillé le premier de ces établissemens de tout ce qu'il renfermait de plus précieux, pour enrichit

(0 Voyez le Guide du voyageur en Europe, par M. Reichard ^ conseiillér dii duc de Saxe-Gotha; onzième édition. — Langlois , 1827. ' ' («) D. Mariano de La Cabrenzo.

6^0 L1VRJ-: CliJNT SEfZiÈME.

le muséum de Paris; mais ce dernier, qui ne s'est point augmente des fabuleuses dépouilles dont parle cet auteur, et qui n'avait à envier au cabinet de Madrid que son beau squelette de Mastodonte, lui est autant supérieur parle choix des morceaux qu'il renferme et l'ordre dans lequel ils sont classés, qu'il Test aux collections départementales de la France. Quelque nombreux que soient les établissemens littéraires et d'instruction de la métropole de TEspagne, ils méritent peu les honneurs d'une mention détaillée. Les institutions de bienfaisance nous semblent plus dignes d'intérêt: elles sont vastes, riches et bien tenues; la plus importante est l'hôpital général, dans lequel une foule de malheureux trouvent des secours de toute espèce, des soins assidus, des soulagemens à tous les maux. Les églises sont moins remarquables par leur architecture que par le nombre et le choix des tableaux. Les plus remarquables sont celles de Saint-Isidore^ de Sainte -Isabelle ^ de Saint- Martin^ de Saint-Pascal^ et surtout celle du couvent des Salesiennes, qui passe pour la plus vaste.

Madrid n'a pas plus de 2 lieues et demie de cijfonférence. Lorsqu'on a parcouru le jardin du Retiro^ la promenade de las Delicias, et surtout celle du Prado ^ magnifique plantation , dont l'avenue principale est le rendezvous des promeneurs en équipage, et les autres le délassement de la bourgeoisie , le point central des intrigues amoureuses; si l'on veut admirer deux monumens dignes d'une capitale, il faut sortir par la rue d'Alcala et voir la porte de ce nom, majestueux arc de triomphe qui, comme les portes d'Atocha et de Ségovie, aboutit à de charmantes promenades extérieures, et par la porte de Tolède, passer sur le magnifique pont de Tolède, qui traverse le Manzanarès. Dans l'été, cette rivière n'est qu'un rMÎsseau que l'on pourrait traverser à gué, ce qui semble justifier le mot de ce plaisant qui conseillait de vendre le

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pont pour avoir de l'eau; mais dans l'arrière -saison l'abondance des pluies, au printemps la fonte subite des neiges accumule'es sur les montagnes, donnent à son cours une telle largeur et une telle impétuosité, que le pont du Manzanarès n'est ni trop long ni trop solide.

La métropole espagnole est à la fois industrieuse et commerçante : on y fabrique des tissus de laine de toutes couleurs, des tapis, des étoffes de soie, des toiles peintes et des mousselines ; le gouvernement y entretient à grands frais une manufacture de porcelaine. Il s'y tient une foire considérable depuis le 21 septembre jusqu'au 4 octobre.

Elle est bâtie au milieu d'une plaine sablonneuse et stérile entourée de montagnes; cependant quelques uns de ses environs méritent d'être cités. En remontant le cours du Manzanarès, le Pardo^ sur sa rive gaucbe, est cette charmante maison de plaisance dans laquelle Philippe IV trouva la duchesse d'Albuquerque , sa maîtresse, dans les bras du duc de Medina de la Torès. Les rois sont, comme les simples particuliers, exposés à de semblables rencontres; mais Philippe IV n'était pas homme à retenir son courroux. On montre encore le bosquet où, sans un de ses pages , il aurait poignardé les deux amans.

Après la capitale, les petites villes de la province offrent peu d'intérêt; cependant, aux bords du Henarès, Alcala^ située sur la rive opposée à celle qu'occupait l'antique (^omplutum^ ruinée auX^ siècle, est célèbre par son université, la plus importante après celle de Salamanque, et par les grands hommes qui naquirent dans ses murs: l'historien Antonio Solis, le naturaliste Bustamente de la Gamara, et l'immortel Cervantes.

Dans une situation opposée à celle de cette ville , c'està-dire à 8 lieues au nord-ouest de Madrid, se trouve Escurial de Ahajo, bourg ecclésiastique dont les terres appartiennent^aux hiéronymites , pour lesquels le supersti-

Gaa LIVRE CEJNT Sl'IZrÈME.

tieux Philippe II fit bâtir l'immense édifice de l'Escurial , à la fois monastère et résidence royale. Le nom espagnol Escortai signifie mine épuisée. Il est probable qu'il y avait eu jadis quelque exploitation minérale en ce lieu, ou que ce surnom fut donné à cette gigantesque construction , par allusion à l'énorme quantité de granité qui y fut employée, et dont l'exploitation a formé non point une carrière, mais un vallon qui, par son étendue, semble être l'ouvrage de la nature (0. Le bâtiment forme un carré de 74o pieds de longueur sur 58o de largeur; sa hauteur, jusqu'à la corniche seulement, est de 60 pieds. Au moment de perdre la bataille de Saint-Quentin , en i557, Philippe, tout tremblant, ne sachant à quel saint se vouer, promit, si la fortune changeait de face , d'élever le plus magnifique couvent du monde en l'honneur du bienheureux dont le nom figurait ce jour-là dans le calendrier. Il se trouva que c'était saint Laurent. Vainqueur avec le secours des Anglais, il s'empressa d'exécuter sa l^romesse : il choisit l'emplacement d'un village qui portait le nom de San-Lorenzo (Saint-Laurent) ; et l'instrument de mort de ce martyr, un gril, décida de la forme de l'édifice, figura parmi les ornemens d'architecture, et jusque sur les habits sacerdotaux. Cette idée bizarre a fait élever aux angles du bâtiment 4 tours hautes de 260 pieds , qui représentent les pieds du gril; l'appartement destiné au roi en est le manche, et les 11 cours carrées qui divisent l'intérieur sont les espaces compris entre les barreaux du gril. Cette merveille de l'Espagne, pour laquelle son fondateur dépensa plus de 60 millions de notre monnaie, est le séjour le plus

(0 Nous prenons ici la signification propre du mot Escorial, mais M. Minano pense que cette dénomination vient du latin esculetum ( foret de chênes ) , parce que ces arbres ombrageaient jadis la solitude de San- Lorenzo. Voyez DiccioiHirio geogra/îco eHadistico de Espana y Portii^ $alf au mot Escorial.

EtiROPE : Royaume d' Espagne. 6^3

majestueusement triste que l'on puisse voir. Les tableaux qui décorent les appartemens; la chapelle ou le panthéon, qui sert de sépulture à la famille royale; les reliques et les jardins, ne nous arrêteront pas; la bibliothèque seule offre plus d'intérêt : elle contient près de 3o,ooo volumes et plus de ^ooo manuscrits, latins, grecs, hébreux et arabes.

La province de Madrid est une de celles de la Nouvelle- Castille où l'on reconnaît le plus fLicilement l'orgueilleuse paresse des Castillans. Les habitans semblent dédaigner toute espèce d'industrie : le peu de fabriques , et plus encore la médiocrité de leurs produits, en fournissent la preuve. Les environs de la capitale ne ressemblent point à ceux des autres grandes cités de l'Europe : ce n'est point ce mouvement , cette activité qui régnent autour de Paris et de Londres. A peine sorti de Madrid , on se voit tout à coup dans un pays nouveau : quelques instans suffisent pour se transporter, du sein de l'opulence et du luxe, dans des campagnes où régnent la misère et la malpropreté. On peut encore dire du paysan de la Castille ce qu'en disait autrefois un voyageur allemand (0, car vingt ans de révolutions n'ont point changé les mœurs ni le caractère du peuple. Les instrumens dont il se sert, ses travaux, ses vêtemens, sa nourriture, portent l'empreinte de l'ignorance et de la pauvreté. Une sorte de prédilection aveugle pour ce qui est ancien s'oppose à toute idée de perfectionnement dans ce qui tient à l'agriculture et aux arts mécaniques ; et , pour mettre le comble au dégoût que l'on éprouve à la vue de cette population misérable, la cherté du linge obligeant l'homme du peuple à n'en chan^ ger que tous les mois, il en résulte une malpropreté re-. poussante, qui produit des maladies cutanées et la multi^

(') Fisc/ter, Reise nach llispanien.

pli cation excessive de cette vermine dont on se débarrasse mutuellement en public dans les villages et dans les quartiers populeux des grandes villes : la populace de Madrid n'est pas plus délicate sous ce rapport.

La chaleur du climat a fait adopter de temps immémorial, dans toutes les parties de l'Espagne, l'usage de la sieste, A Madrid , depuis une heure après midi jusqu'à trois , les marchands ferment leurs boutiques, les ouvriers quittent leur ouvrage, les rues sont désertes : tout le monde dort. Le soir, au contraire, chacun s'empresse de jouir de la fraîcheur : c'est alors que la population oisive se porte dans les promenades , que les cortejos ou les galans accompagnent leurs belles, et s'acquittent de ces soins assidus et minutieux dont les Espagnoles sont plus exigeantes que les autres Européennes. En Espagne, les femmes ont l'art de subjuguer les hommes et de les retenir dans des chaînes qui ne se rompent ordinairement que de vétusté. La constance dans les engagemens finit presque par compenser la honte de l'immoralité. C'est peut-être même à la multiplicité de ces liens, aux devoirs nombreux qu'ils imposent à celui qui s'y soumet, plus qu'aux soins que prend la police de proscrire les lieux de débauche, que Madrid doit l'avantage d'être délivré du scandaleux fléau de la prostitution.

Dans la province de Tolède nous nous écarterons peu des bords du Tage : sa rive droite seule répandra quelque intérêt sur notre excursion. Au-dessous du confluent de ce fleuve et de l'Alberche, Talauera de la Reyna^ petite ville aux vieilles murailles flanquées de tours, aux rues tortueuses et mal bâties , que plusieurs traces d'antiquités font présumer être l'ancienne Libora, s'enorgueillit d'avoir donné le jour au jésuite Mariana, connu comme historien , et au savant auteur agronomique Alonso de Herrera. Elle acquit de la célébrité par la sanglante bataille qui se livra sous ses murs, les 27 et 28 juillet 1809, entre les

EUE OPE : Royaume cV Espagne. 6^5

Français et l'armée anglo-portugnise, sous les ordres de sir Arthur Wellesley, auquel, dit un témoin oculaire U), une simple, mais savante manœuvre du maréchal Soult suffit pour l'aire prendre précipitamment la fuite au moment où ses généraux lui décernaient le titre de vainqueur de Talavera. On remarque dans cette ville un pont de 35 arches, long de 1200 pieds, construit en i4oo, une grande et belle église collégiale, et hors de ses murs une autre église dédiée à Notre-Dame-du-Prado , dont l'image, regardée comme miraculeuse, attire un grand nombre de dévots.

L'abus des recherches étymologiques a fait dire à l'historien espagnol Sylva que Tolède avait été fondée 54o ans avant notre ère , par une colonie juive qui l'avait appelée Toledath^ c'est-à-dire mere des peuples (2), Les Romains lui donnaient le nom de Toletum. Le Tage, qui roule à ses pieds au milieu de rochers arides et nus, le beau pont mauresque jeté sur le fleuve, l'élégante porte construite par les Arabes, la position de la ville sur une masse granitique, en donnent une idée que ne justifie point son intérieur, où l'on ne voit de remarquable que la cathédrale, ancienne mosquée, et l'Alcazar, bâti par les Maures, réparé par Alphonse X, embelli par Charles-Quint et par le cardinal Lorenzana , qui s'élèvent majestueusement au milieu de ses vieilles constructions et de ses rues sales et tortueuses. A 7 lieues au-dessus de Tolède, la résidence royale à'Aranjuez étale la magnificence et la vaste étendue de ses jardins délicieux, l'élégante architecture de son château que baigne le Tage, en formant au pied de sa terrasse une cascade de toute la largeur de son cours. Une petite ville , bâtie avec une régularité rigoureuse d'après

(0 Le colonel Bory de Saint- rincent. — (=») Voyez nnssi le Dictionnaire de Mihano , qui lui rapporte la même origine.

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