‹ Précis de la géographie universelleChapitre 14 sur 16 · ARABIE HEUREUSE · texte numérisé non relu

ARABIE HEUREUSE

Côte occidentale : Les Thamiditae , Sideni, Darrae, Banubari , Cinaedocolpitse , Cassaniti , Elisari.

Cote méridionale : Les Homeritae , Adramitae , Saclialitae , Asabi ;

Cote orientale : Les Macae , Nariti , yEgaei , Gerraei , Thsemi , Laeaniti, Bucaei.

Intérieur des terres: Les Scenitœ, Oaditae Saraceni Thamydeni, Apataei, Atbritae , Mœsaemanes , Vadeni, Laeceni, Astapeni , lolysitae , Catanitae, Thanitae, Manitae, Alpinae , Malichae , Minsei, Doveni, Mocritae, Sabaei, Anchitae , Melangitae , Dachareraœsae , Isitae , Bliulaei , Omanitse , Cotabanae, lobaritae, Alumertae , Sophanitae, Bithibanitae , Arabanitae, Chatramonitae , Masonitae , Saritae , Sapharitae, Rhatini , Mapboritae , Ascitae. J. H.

(3) Ezech. XXVII, 22. Bocharty Géog. sac. p. 219. — (^) Plin. VI , 28; XH, ir. Theoph. Hist. Plant. IV, 9; V, 6. Id. de caus. plant. II, 7.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. aSg

occupent une position différente de celle de Tylos de Pline(0.

Telles nous semblent être les parties maritimes de l'Arabie bien connues du temps de ce naturaliste. Nous ne connaissons même pas mieux l'intérieur de cette contrée que ne le connaissaient les Romains dù temps de Pline, et plus encore sous Trajan. Rechercherons-nous péniblement les traces obscures des Cedrœi^ qui semblent être les Kedarenes de la sainte Ecriture (2) ; des Thimanei^ les Thémanites d'Hiob , et de quelques autres tribus dont nous pourrions reconnaître les noms? Remarquons plutôt que tous ces enfans du désert, vivant sous des tentes, ayant pour tout bien leurs troupeaux et les fruits de leur brigandage, avaient été compris par les anciens Grecs sous le nom général de Scénites ^ ou habitans des tentes; ils le furent dans le IV® siècle sous celui de Savais) PtoLVl, 7. Voici le tableau des îles de l'Arabie, d'après Ptolémëe :

Sinus Arabicas : JEm , Timagenis, Zigaena, Daemonum, Polybii, Accipitrura , Socratis , Cardamine, Are, Caiacecaumene, les (juatre Malaichi , les deux Adani.

Sinus JwaUtes : Dioscoride, les t/eux A gathocles , les sept Cocomagi.

Sinus Sachantes : Organa, Serapis , les sept Zenobii.

Sinus Persicus : Apphana , Ichara, Tharo , Tylos, Aradus.

iDansle résumé de clifFérens Mémoires de Gossellin sur la Géographie ancienne, placé en tête du Recueil de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (année 181 5), on trouve exposée l'opinion de ce savant sur les îles Tyros et Tylos de Ptolémée et de Pline. 11 fait observer que les anciens ont confondu dans le golfe Persique deux îles très-différentes : Tune appelée Tyl )s et l'autre Tyros. Ce que Théopliraste, Polype, Artéraidore et Pline disent de Tylos se rapporte à l'ile d'Anal d'aujourd'hui. Tyros, qu'Eratosthène , Strabon , Piolémée et Eustathe confondent avec la précédente, est l'Ormus des modernes. Ce qui a contribué à la méprise des anciens, c'est qu'il y avait une Àradus près de Tylos , et une Aradus près de Tyros. La première est bien Arad, mais la seconde, ainsi que l'a fait remarquer d'Anville , est l'île que l'on nomme Arek. J. H.

W Gènes. XXV, i3. Theod. Comment, in Psalm. 110. Plin. V, 11 S. Jérôme dit qu'ils doivent leur nom à un fils d'Ismaël. J. H.

l6o LIVRE OJ?îZlÈME.

ceni, ou brigands (O- Pline semble encore représenter les Saraceni comme une petite tribu au centre du désert (2)^; Ptolémée les étend déjà jusqu'aux confins de l'Egypte ; et Marcien les fait voisins de la Perse (3). Enfin, Ammien- Marcellin déclare que tous ceux qui autrefois étaient appelés Scénites sont compris sous la dénomination de Saraceni (4). Cette réunion des nomades, semblable à celle des Wahabites de nos jours , devait probablement son origine à quelque doctrine religieuse inconnue ; car le fanatisme seul a pu changer les descendans d'Ismaël , chez qui c'était une impiété de manger de la viande sanglante, au point de leur faire boire le sang humain, et même de se nourrir de la chair de leurs ennemis (5). Ces hordes féroces se mettaient indistinctement à la solde des Romains et des Persans (6) ; leurs courses rapides étaient toujours marquées par le pillage et la destruction (7). Un turban, de larges bottes et une étoffe légère roulée autour du milieu du corps, formaient leur vêtement (8); ils ne connaissaient guère ni le pain ni le vin, et leur vie n'étant qu'une marche perpétuelle, ils ne concluaient que des mariages temporaires; la femme apportait en dot à son mari une tente et une lance (9).

Des côtes de l'Arabie, les anciens, comme nous l'avons fait voir, se rendaient dans l'Inde, et surtout dans la péninsule occidentale que le Périple désigne sous le nom de Dachanahades ^ nom sanscrit, orné d'une terminaison grecque (10), et qui rappelle la dénomination moderne de D^can. Suivons en détail les découvertes depuis l'em-

(0 Bochart, Geog. sacr. Phaleg, IV, 2. Jssemanni, etc. — {^)Plin. VI, 28. —(3) Marc. Heracl. 16, in Geogr. Min. — (4) Amm. Marc. XXIII, 6. — (5) Procop. Pers. 1 , 19, 20. Amm, XXXI, 16. — W Malchus, in except. de légat. 91. — (7) Amm. Marc. XIV, 4- — Uieron. in vita Malchi. Plin. VI , 28. — (9) Amm. Marc. XIV, 4,8; XXIV, i, etc. — ('°) Dekan, midi. Abad, ville.

bouchure de l'Indus , où nous nous sommes arrêtés avec Alexandre-le-Grand. Le vrai nom indigène de ce fleuve se montre déjà dans le Sinclus de Pline et le Sindus du Périple (i). Après le golfe de Canthi^ nommé golfe de Kotch par les modernes , le royaume de Larice embrassait le Guzerat et le Malvah. Barjgaza , aujourd'hui Barotch , sur le golfe du même nom , maintenant golfe de Gambaye, était la principale ville de commerce de cet Etat. On y apportait même des sources de l'Indus la soie écrue et diverses fourrures de la Scythie; la route des caravanes passait chez plusieurs nations inconnues, et probablement à travers le grand désert (2). Minnagara était la résidence d'un prince auquel le Périple donne le titre de mamharos ^ c'est-à-dire en sanscrit maha-balara , ou grand roi (3). L'ancienne capitale Ougein était connue des Grecs sous le nom à'Ozhne; elle exportait beaucoup de toiles fines , des pierres-gemmes et des murrhina^ vases précieux dont les recherches les plus multipliées n'ont pu faire découvrir la nature. C'est dans l'intérieur du Malvah, dans le Sircar de Bidjeygor, qu'il faut chercher les Bittigi de Pline ; ce Sircar de Soret en Guzerat représente la Sjmstrene du Périple et les Syrieni de Pline.

La Nerbudda , qui en sanscrit porte aussi le nom de Narmada et TSammada (4) , est désignée par Ptolémée sous le nom de Nammados.

Au sud de l'Etat de Larice^ venait une contrée nommée Ariaca^ et qui paraît avoir eu plus d'étendue vers l'intérieur que vers les côtes. Elle correspond à peu près aux provinces modernes de Kandeych , du Daoulet-Abad et du Berar occidental. Ptolémée a connu les fleuves qui

(0 PUn VI , 20.Peripl. Mar. Er.2i . — (2) Pcripl. 27, 28. — (3)Comp. Wahl, Asien, I, 4o2 ; Tndostan, II, 9G3 — (4) Jmarasinha, cite par Paulin, Voyage, 233, en alK

202 LIVBE ONZIÈME.

l'arrosent, entre autres le Godavery, qu'il nomme Goafis; mais au lieu de les conduire vers le golfe du Bengale, il les fait couler vers les côtes de Malabar, erreur qui s'explique par le faux système d'après lequel il traçait sa carte. Dans l'Ariaca , la ville de Tagara était un marché renommé pour ses sindones ou indiennes , et ses othonia ou toiles de coton fines et grossières , qu'on expédiait de là par terre à Barygaza. Suivant le Périple (0, Tagara était à dix journées de marche à l'orient d'une autre célèbre ville de commerce nommée Plutana^ dans le voisinage de laquelle on trouvait des agates onyx et d'autres pierres précieuses. Plutana était à vingt journées de Barygaza , où l'on amenait les marchandises en traversant des monts escarpés, probablement ceux qu'on nomme aujourd'hui Balaghat. Ce commerce n'existe plus; mais les endroits mentionnés par le Périple (2) se retrouvent encore sur la rive méridionale du Godaveri. A 217 milles anglais de Barotch est la ville de Pultana. Si l'on divise ce nombre de milles par les vingt jours, on aura à peu près 11 milles anglais ou 5 coss de l'Inde par jour; ce qui est la distance ordinaire que les voitures chargées parcourent encore aujourd'hui. De Pultana à Tagara, Arrien et le Périple comptent dix journées de marche; conséquemment les Grecs donnaient ce dernier nom à Deoghir ou Daoulet- Abad, l'ancienne capitale de ces contrées, qui fut longtemps fameuse par ses pagodes et ses fortifications taillées dans le roc (3). Elle fut très-florissanle jusqu'au règne de Schah'Jéhan, qui choisit Aureng-Abad pour la capitale de ses conquêtes dans le midi. Alors Deoghir déchut à mesure qu'Aureng-Abad s'éleva (4).

(0 Langlès, dans les Recherch. asiatiques , trad. franc. I, 44^ > ^^^^ ' • — (2) Péri pl. pag. 29. — (3) Thiefenthaler, Inde, 1 , 346 sqq. — (4) Wilford, Asiatic. Researches, 1 , 869 , et les notes de Lçinglès , dans la traduction française, I, 449-

Une chose vraiment curieuse , c'est que la partie de la côte du Malabar comprise entre Goa et Bombay ait été, depuis les temps les plus anciens, connue sous le nom de

Côte des Pirates , à cause des forbans dont elle est infestée. Cachés dans leurs anses et ports , environnés de basfonds, ils y guettent les navires de commerce que les vents variables obligent de serrer la côte , et viennent souvent à bout de les enlever (i). Les anciens désignent sur cette côte un groupe dîles nommées Heptanesia chez Ptolémée (2) et Sesecrienœ dans le Périple; la ville ^Earma-

Gera, sans doute le Ghériah de nos cartes, et celle de JSitriœ , qui a presque conservé son nom dans celui de Niouty ou Nev^^ty. La côte des Pirates répond ainsi au district de Concan(3). Les géographes arabes ne parlent pas de ces pirates , parce qu'ils connaissaient mieux l'Jndoustan propre que la presqu'île en-deçà du Gange 5 mais dès l'instant où les Européens abordèrent sur ces côtes, ces forbans sont cités comme un fléau pour le commerce. Vers le milieu du XIP siècle, Marc-Paul trouva les pirates si nombreux sur la côte de Mélibar (Malabar), qu'ils étaient en état d'équiper cent bâtimens pour la course(4). Dans le XVP siècle, les Mongols furent obligés d'avoir continuellement une escadre dans ces parages, afin d'y protéger le commerce. Ces pirates n'inquiétèrent pas moins les Portugais, malgré leurs forts nombreux, lorsque le voyageur français Pyrard était dans l'Inde , au commencement du XVIP siècle; ils croisaient quelquefois avec cent galiotes bien armées, et ne relâchaient les prisonniers que moyennant une très-forte rançon (5). De

(0 Plin. VI, 26. Peripl. tnar. Eryth. Ptolem. — i^) Ptolem. VU , i. — (3) Orme history of the military transactions of the english nation in Hindostan , t. I , p. 407, Rennel, Mem. p. 3o. — C4) Marci Pauli Veneii de Rébus orient. L III, p. i52. V. adit. Mnller. — (5) Pyrard de Laval, Voyage aux Indes orientales, p. 241.

nos jours les Marattes ont continué à faire la course. Cependant il y a aussi sur cette côte des pirates indépendans , que Rennel appelle Malwaiis. Ces forbans se sont rendus redoutables dans le XVIIP siècle , même aux nations européennes qui font le commerce de Tlnde. Des flottes considérables n'ont pu parvenir à détruire leurs repaires. Le plus fameux pirate, Tullagi-Angria, fut à la fin pris dans Gheriah, sa principale forteresse, par l'amiral Watson , en 1756 (i). Cependantla puissance des Anglais même n'a pas entièrement fait cesser les pirateries.

Si de Barygaza on navigue pendant 7000 stades à III I au degré au sud, on trouve la belle et célèbre baie de Goa , dans un canton nommé Sunda. C'est là que d'Anville aurait du. chercher Tjndis , place de commerce qu'il a cru retrouver à Sanda-Rajapour , près de Bombay car c'était la première ville de la Limyrica^ pays qui, selon le Périple, était précisément à cette distance de Barygaza (3), et qui répond au Canara moderne et à une partie du Calicut. Cette contrée maritime, resserrée entre les montagnes et la mer, était le siège du commerce du poivre, dont la meilleure espèce croissait dans un canton nommé Cottonara; on y achetait encore les diamans, les perles, l'ivoire et les autres productions précieuses de rinde méridionale (4). L'Europe, avide de ces objets de luxe, y apportait quelques étoffes de laine, des verres, du cuivre, du plomb, mais surtout de l'or. Outre Tyndis, qui, comme Goa de nos jours , avait l'air d'un vaste bourg .plutôt que d'une ville, la Limyrique renfermait encore le port de Muziris, qui paraît être le Mirzouh des cartes modernes, entre Onor et Barcelore (5). On croit retrouver Barace dans Barkour (6) , et Nelcjnda dans Nelliseram :

(0 Histoire des Marattes , par Sprengel (en ail.), p. i45. — (^) Anville , Anliq. géog. de l'Inde, io3. — (3)Péripl. 3o. — (4) Id. p. 3i, 32. — (^) iiennel , 1 ntroducfion , p. 38. — W Wahl , îndostan , II, 658'

mais tous ces détails n'offrent ni certitude ni intérêt.

Les Au habitaient la portion la plus méridionale de la côte occidentale : leur pays répond à une partie du ik/alabar moàeiue j nommé déjà dans le siècle de l'ère vulgaire le royaume de Malê[^). Pline connaissait probablement une partie de la chaîne des Gates ou Chattes, sous le nom de Maleus['^). Ces rapprochemens nous font croire que les peuples de cette contrée portaient déjà , du temps de Pline, le nom de Mal-Ayes ^ ou gens de montagnes, nom sous lequel on désigne encore aujourdhui leurs faibles restes, qui habitent les monts Cates (3) ; ce nom indigène aura été mal à propos tronqué par les voyageurs grecs et romains (4).

En doublant le cap Comorin ou Comaria , on trouvait les Coliaci^ autrement nomuiés Colchi^ demeurant sur la côte célèbre où l'audacieux plongeur cherche au fond de la mer ces perles qui ornent la chevelure des belles Européennes.

Vis-à-vis de celte côte s'étendait Taprobane ^ d'où une ambassade était venue à Rome rendre hommage à l'empereur Claude (5). Au milieu des choses exagérées, absurdes, ou peut-être mal comprises, que Pline met dans la bouche de ces envoyés, on distingue quelques traits vraisemblables sur la richesse de leur pays ainsi que sur les mœurs simples et paisibles des habitans. Il est très-remarquable que les anciens ayant connu les beaux éléphans et les pierres précieuses de cette île, n'ont point nommé parmi ses productions la cannelle ou le cinnamomum. On ne peut donc pas être étonné de voir l'étendue de cette

(0 Cosmas Indopleusies, XI, SSg. — C^) Plin. VI, 19. — (3) IFahl, Indosl.m , II , 689.

(4) Suivant Gosscllin,. les Aii étaicnf des peuples nomades qui ont laissé leur nom à la forteresse d'Ai-Cotta. J. H.

(^) Plin. VI , 22.

terre singulièrement exagérée, et son nom défiguré de plusieurs manières. Chez Pline et dans le Périple, on la trouve nommée Palœ-Simundl (i). Mais la première moitié de ce nom (2) est un adverbe grec qui signifie anciennement; le reste semble être une corruption de Silundw ^ une des formes du nom indien de l'île. Un siècle plus tard, Ptolémée la connut sous le nom de Salice^ et dans le VP siècle Gosmas en apprit le nom indien Selan-dw^ mais le changea en Sieledwa (3) ; tant les anciens étaient sujets à méconnaître les noms qui ne flattaient pas leurs oreilles dédaigneuses !•

En suivant les anciens au-delà de Taprobane , les ténèbres s'épaississent, les mesures ne s'accordent plus: les fables remplissent les vides de la carte. Cependant les navigateurs indiquent assez bien les fleuves Chaheris^ notre Cavery, et Mesolus^ notre Krichna; on croit aussi reconnaître dans le Godavery \ A damas ou rivière aux diamans : mais ce nom a pu être commun à plusieurs fleuves. Alors, comme aujourd'hui, les royaumes changeaient de limites; l'Etat des princes nommés Pandions^ avec la capitale Modura ou Modusa , notre Madura , semble avoir eu bien moins d'étendue du temps de Ptolémée qu'à l'époque où fut écrit le Périple de la mer Erythréenne (4). Les noms des peuples bravent riiieux le cours des siècles. Les Sorœ ou Soringi, ou Soretanes^ une des principales nations de cette côte , rappellent le nom indien Tchora- Mandalam^ royaume de Tchores, d'où nous avons fait Goromandel (5). La contrée de Mesolia et la nation des Calingœ se rapportent à Masulipatam et à Galingapatam.

Dans l'intérieur et le nord de l'Indoustan , Pline nous

(0 Péripl. , 35 , Plin. 1. c. — C^) Steph. deUrb. in voce. — (3) Cosmas, XI , 336. — (4) Péripl. Sg. — (5) JVahl , Indostan, II, 63 1. Anquelil , Paulin , etc .

donne une foule de noms de peuples, sans autre indication géographique. A quoi nous servent ces notices sur le nombre d'éléphans, de fantassins, de cavaliers que pouvaient mettre sur pied les Asangœ ^ les Megallœ^ situés entre le Jomanes et l'Indus; les Thaluctœ^ et les Andarœ ^ placés à l'est de ce dernier fleuve.^ Nous ne retrouvons plus ces peuples dans Ptolémée, qui seul aurait pu nous fournir leur position géographique. Cependant, si au lieu du Jomanes, que d'Anville pense avec raison être le Djemnah d'aujourd'hui , on lisait Oïdanes^ et au lieu d'Indus linaus^ les passages de Pline (i) pourraient recevoir une explication plausible. Car l'Oïdanes ou Dyardanes, l'extrême fleuve connu de l'Inde (2) , doit être ou le Burrampouter ou bien le fleuve de Pégou, l'Iraouaddy, le Daonas de Ptolémée. Cette correction admise, nous retrouverons les Asangœ dans le royaume d'Assam , les Megallœ dans le Meckley , dont les habitans sont nommés Mugallœ ^ et les Thaluctœ sur les bords du Thalouan, dans l'Ava oriental.

Les noms mêmes de Ptolémée n'indiquent souvent qu'un état de choses momentané; les révolutions politiques élevaient et renverraient en un clin d'œil des empires dont il est impossible de fixer les limites éphémères. C'est sans doute une semblable révolution qui fit démembrer le puissant royaume des Prasii^ représenté chez Ptolémée comme très-resserré, tandis que les Casplrœi ^ dans lesquels il est difficile de ne pas reconnaître les peuples du Cachmyr , étendaient leur domination jusqu'à Gagasmira^ qu'on retrouve dans L'Adjemyr moderne (3). La même obscurité règne dans ce que Ptolémée dit sur les pays au-delà du Gange, où il n'offre pas un seul nom qui s'accorde avec

(0 Plin. VI , 20. « Inter eum eî: Oïdanem , cîc. Hos includit Imaus , etc. » — (2) Voyez ci-dessus, liv. VIII, p. 160. —Q)D'Jnville, Géogr. anc. II.

ceux de Pline. Les KorankaU correspondent, tant pour la position que pour le nom, au pays de Gorkha^ situé entre les branches du Mont Imaûs.

Les Brachmani ^ que d'Anville reporte jusque dans le Tibet, doivent, dans notre système, descendre plus au midi; alors ils se retrouvent presque dans la position des Birmans modernes , dont le véritable nom est Brakhman.

Des contrées plus lointaines, la région de Vovy celle argent^ et la grande ville de Thinœ , n'étaient connues de Pline et de l'auteur du Périple que par des ouï-dire. Ils auraient dû être mieux informés à l'égard de la Sérique^ avec laquelle les négocians grecs , du temps des royaumes macédoniens en Asie , avaient ouvert un commerce par caravanes ; mais tout ce que Pline nous apprend sur la position de la Sérique se réduit à ceci (i) : \ Océan sérique baigne l'Asie au nord-est; sur cet océan, entre les Scythes et l'Inde, demeuraient les Seres^ peuples sauvages, qui vendaient la soie brute à leurs voisins les Indiens.

En réunissant à la suite de notre analyse de Ptolémée toutes les relations des anciens sur la Sérique, nous prouverons que ce pays n'est autre chose que le petit et le grand Tibet, avec quelques portions de l'Inde septentrionale. En attendant , et pour que l'on ne nous reproche pas d'avoir admis rien d'arbitraire, nous ferons observer que Pline considère l'embouchure du Gange comme le point le plus oriental de l'Asie et du monde connu (2) ; qu'il n'admet qu'un petit intervalle entre l'Océan sérique et le prétendu détroit par lequel il fait communiquer la mer Caspienne à l'Océan scythique (3), et qu'il regarde comme une chose très-probable que des In-

(')i^Zm. VI, i3, i7.-(^)Id.II, 108.— (3) Id. VI, 17.

diens aient pu être jetés par une tempête sur les côtes de la Germanie (i); que, par une conséquence forcée, l'Océan, dans le système de Pline, aussi bien que dans celui de Strabon, occupait les vastes espaces où la géographie moderne place la Sibérie, le plateau de la Mongolie et la Chine, pays dont les anciens n'ont pas eu la moindre idée.

(0 Plin. II, 77.

Suite de l'Hisloire de la Géographie. — Analyse des connaissances de Pline et de Tacite sur le nord de l'Europe.

Distinguons d'abord , dans les descriptions du nord de l'Europe , ce qui tient à la géographie primitive et fabuleuse ; ne cherchons point les peuples à pieds de cheval, ou ceux qui ont des oreilles assez grandes pour leur servir de couvertures de lit(0; laissons aux Pygmées, aux Griffons et aux Aumaspes un asile dans les terres inconnues.

lien est de même des monts Riphéens^ condamnés, selon Pline, à n'être que le berceau des vents du nord et le trône de l'hiver, quoiqu'à leurs pieds la trop heureuse nation des Hyperboréens habitât des vallées où régnait un éternel printemps, et où une mort volontaire était le seul remède contre la félicité trop monotone et trop prolongée dont jouissaient ces favoris du ciel (2). Nous avons déjà fait voir comment ces monts Riphéens, avec leur cortège de fables, voyageaient vers le nord, à mesure que l'on apprit à distinguer les Alpes , les Pyrénées et les autres montagnes de l'Europe, d'abord confondues sous cette dénomination générale (3). A quoi donc serviraitil de rechercher, avecRudbek etFréret, le pays des Hyperboréens ? Pindare n'a-t-il pas déjà dit : « Ce n'est ni « à pied ni à bord d'un vaisseau que vous trouverez la « route merveilleuse du pays des Hyperboréens, aux fes- « tins desquels Persée s'assit; de ce peuple heureux qui,

(0 Plin. IV, i3j VII, 2. Strab. Isidor. Voyez Rhodig. var. lect. cap. XXIX, 3.— IV, i3. --(3) Voyez ci- dessus, 1. II,p.38s<7^.

« au bruit des harpes , aux chants des vierges qui mar- « chent en procession , se couronne de lauriers pour cé- « lébrer la fête d'Apollon. Ni les maladies ni la vieillesse « ne s'approchent de ces peuples sacrés; ils ne connais- « sent ni les travaux ni les combats; Nëmésis, la ven- « geresse des crimes, n'ëtend point sur eux son pouvoir « redoutable (i). »

Toutes ces merveilles, que la géographie poétique , d'accord avec l'enthousiasme des premiers voyageurs, avait accumulées dans l'occident, furent transportées vers le nord à mesure que l'Espagne, les Gaules et les îles Britanniques furent mieux connues. Il en est résulté des difficultés inexplicables pour ceux qui , méconnaissant le caractère poétique des premières connaissances et traditions , prétendent les expliquer à la lettre. N'en citons qu'un exemple. Pourquoi le nom de mare Cronium a-t-il d'abord été donné à la mer Adriatique (2) , ensuite aux mers qui baignent l'Europe au nord-ouest ^ et enfin à l'Océan septentrional, nommé aussi Amalchium ou congelé, et Pigrum ou immobile (4).

Toutes ces contradictions apparentes s'évanouissent dès qu'on se place dans le vrai point de vue pour les apprécier ; il faut seulement nous rappeler que Cronus ou Saturne, le père de Jupiter et le maître du monde pendant l'âge d'or, régnait spécialement sur les îles Fortunées de l'Océan occidental , où les dieux eux-mêmes avaient pris naissance; c'est aussi dans les régions occidentales que la mythologie des Grecs place le combat des Titans, frères de Saturne, contre Jupiter et les dieux; enfin, c'est dans une contrée d'occident, c'est dans lllalie que Cronus reparaît après sa chute , sous le nom de Saturne. C'étaient

(0 Pind. Pyth. X , 46. — (^) Schol. Apoll. IV, 827 . — (3) Orph. Argon- 1079. Dion. Pericg. 32. — (4) Plin. 1. c. Jgathemer, pag. 56. Tac. Agric. c. 10.

donc les mers occidentales, et même l'Océan, que les anciens Grecs voulaient désigner sous le nom de mer de Cronos ou de Saturne. L'auteur des Argonautiques , attribuées à Orphée, dit expressément que « les mortels donnent à ï Océan le nom de mer Gronienne, Hyperboréenne ou Morte (i). Gette immobilité qui distinguait la mer Gronienne, était celle que plusieurs poètes , et le vulgaire d'après eux (2) , avaient attribuée à l'Océan, comme étant sans écoulement; elle n'avait rien de commun avec la congélation des mers septentrionales. En un mot , tout ce qu'on dit de cette mer de Saturne ou de l'âge d'or se rattache à la mythologie plutôt qu'à la géographie ; mais comme toutes les contrées fabuleuses ou mythologiques, la mer de Gronos ou de Saturne fut successivement repoussée vers l'extrémité du nord , où les érudits modernes , prenant tout à la lettre, l'ont mise en rapport avec le Groenland.

Comme les promontoires nommés Colonnes dHercule marquaient l'entrée de l'Océan occidental, on conçoit que , dans une ancienne tradition mythologique , ils aient pu avoir reçu le nom de Colonnes de Saturne (3). Gette dénomination donna ensuite occasion de transporter les Colonnes d'Hercule jusqu'au fond du nord , où l'on avait peu à peu relégué la mer de Saturne. C'est là que Drusus se proposa de les chercher (4) ; c'est là que deux écrivains du ou du VP siècle connaissaient un détroit des Colonnes qu'ils distinguent de celui de Gades (5). Cette confusion, qui s'explique de soi-même par ce que nous venons de dire, a donné lieu à une infinité de recherches d'érudition, de la part de ceux qui ne distinguent point la géographie poétique et popu-

(0 Orph. Argon. — (2) Curt. IX, 4. — (^) Eustath. ad Dion. Perieg. V. 64. — (4) Tac. Germ. ^. — (5) Julius Orator, 8, 9. Mthicus , 36.

laire, de la géographie des voyageurs et des savans (0.

Cette distinction, si nécessaire entre les traditions vraies et fabuleuses, eût dispensé les modernes, et même les anciens, de beaucoup d'autres recherches futiles, et qui ont embrouillé la géographie ancienne du nord. Au lieu de croire le savant Eratosthène, qui regardait l'Océan d'Homère comme une mer imaginaire, on s'est obstiné à expliquer géographiquement la route tenue par Ulysse ; route aussi peu réelle que les enchantemens de Circé ou les sortilèges de Tirésias. Slrabon cherche la descente aux enfers dans les environs du Vésuve , et découvre une ville àiOdyssea en Espagne ('^/ ; Solin donne au nom de la ville diOlfsipo une allusion forcée au nom du roi d'Ithaque (3) ; il connaît en Calédonie un autel avec des inscriptions gravées par ce héros, et à peu de distance il nous retrouve même Ogygia^ ou l'île enchantée de Calypso (4). Le poète Glaudien connaît parfaitement une caverne des Morts 'dans les Gaules (5) ; et Tacite luimême (6) ne dédaigne pas de rapporter l'opinion de ceux qui faisaient voyager Ulysse jusqu'au milieu de la Germanie pour y fonder la ville Ascihurgium. Les érudits modernes ont profité du mauvais exemple donné par les anciens ; on les a vus retrouver l'île de Circé à Zirikzée dans la Hollande (7) , et le peuple de Songes dans la Grande-Bretagne (8) j les Hyperboréens, par un tour de force étymologique , ont été changés en seigneurs et barons suédois (9)5 enfin, il ^j|'e*st trouvé un Danois qui, après avoir démontré l'identité d'Ulysse et d'Odin, a

(0 iTejsZer, Antiq. sept. c. 3, p. \8^. Mudbek, A.tlantica, I, 3i , p. 743- Stobœus de freto Herculis. Schœning^ etc. , cités par Suhm, Histoire critique, II, 176 (en danois). — (') Strab. III, 167. Cas. — Sol c. aS, — (4) Id. 25. Plut. fac. in orbe lun. — (5) Claud. in Rufin. I, i23. -r- (^) Tac. Germ. 3. — (7) Lips. ad Tac. Germ. 3. — (8) Barnes ad Eiirip. Helra. 1693. — (9) Yfverborne , c'est-à-dire nobles. Budbek , Atlant.

l. iS

heureusement conduit ce héros jusqu'au Malstrom de Norvège, qui, sans doute mieux que le détroit de Sicile, représente la fabuleuse Charybdis d'Homère (i).

C'est en s'abandonnant à des hypothèses semblables que l'on a long-temps cru expliquer la géographie des anciens. L'influence de ces sortes de rêves s'étend jusqu'à Cellarius, et, puisqu'il faut le dire, jusqu'à d'Anville, qui a osé comprendre la Laponie dans son monde connu des anciens. Il nous a donc fallu examiner les fables géographiques, et leur faire pour ainsi dire leur part. A présent, nous pouvons beaucoup plus rapidement exposer les vraies connaissances des Romains sur le nord de l'Europe. En voici les principaux points. Le cours du Danube en Germanie et Pannonie avait été découvert par les armées romaines ; ainsi l'Ister ne coulait plus en ligne droite, et ne venait plus de l'Istrie, comme sur les cartes du temps d'Aristote (2). Au nord du Danube, la Germanie était connue jusqu'à la Yistule, et jusqu'aux bords de la mer Baltique , qu'on prenait pour une partie de l'Océan, et dans laquelle la Scandinavie, la Thule de Pythéas et d'autres terres étaient placées comme des îles. On avait fait le tour de la Grande-Bretagne, et visité les Orcades avec les îles occidentales de l'Ecosse. Au nordest du Danube et de l'Ister, on connaissait d'abord les Daces, intrépides ennemis des Romains ; plus loin, le nom de Sarmates ^ étendu depuis le pied du Caucase jusqu'aux rives de la Baltique, comprenait aussi les anciennes nations scythiques subjuguées par les Sarmates.

Océan Sarmatique (c'est ainsi qu'on nommait la Baltique) était censé joindre les Océans Scythique et Sérique, avec lesquels la mer Caspienne passait pour avoir une communication. Vers les bords de cette Océan imaginaire,

(0 Ramus, Ulysses et Otlinus, luius et idem. Hafni;u, 1 702, — (2) Voy, ci-dessus, p. 5n et 58.

dans les plaines de la Russie centrale d'aujourd'hui, on plaçait les monts Riphéens, Le Volga ou le Rha, peutêtre connu en partie, restait confondu avec le Tanaïs ; du moins le passage de Mêla , où les copistes en ont glissé le nom, ne peut pas s'y rapporter (i).

Nous allons développer ces thèses générales en commençant à l'est.

Hérodote avait connu et décrit les vastes établissemens Scythes ^ qui, de son temps, régnaient sur toutes les contrées situées au nord du Pont-Euxin et des Palus - Méotides, et bornées d'un côté par le Danube, de l'autre par le Tanaïs (2). Thucydide connaît encore ce peuple dans les mêmes régions, et le regarde comme un des plus nombreux de la terre (3). Les armes d'Alexandre rencontrèrent les Scythes à la fois en Europe et en Asie (4). C'est à l'époque des guerres de Mithridate le Grand que les Scythes paraissent pour la dernière fois dans l'histoire de l'Europe, comme une nation indépendante (5). Ce prince, aidé des Jazyges, des Rhoxolans et des Bastarnes, semble avoir anéanti l'empire scythi-» que (6). Son alliance avec les Bastarnes et les Traces , pour pénétrer en ItaHe en suivant le Danube, prouve que les Scythes ne dominaient plus sur les contrées voisines du Pont-Euxin (7). Tous les écrivains postérieurs, qui mettent de l'exactitude dans leurs expressions, ne nomment plus dans ces régions que les Sarmates ^ dont les Rhoxolami^ les Jazyges ^ les Jaxamates et autres paraissent faire partie. Si les poètes et les orateurs continuèrent à désigner sous le nom de Scythes les nations au nord de l'Ister et du Pont-Euxin, c'est un effet de l'ha-

(0 Mêla, III, 5. — W Voy. ci-dess. p. 60 et 61 . — (3) Tlmc. II, 96, 97. — (4) Diod. Sic, II, 43. Strab. VII. Curt. Justin, etc. — (5) Strab. VII , 3io. — (6) Diod. II , Comp. Baver, convers. rev. Scytliic. in comra. Petrop, V, 297 sqq. — (7) Jppian. Belle Mithrid. 69, 102, 109.

bitude et de rimitation. Les historiiens byzantins surtout ont fait revivre le nom de Scythes; mais ils l'appliquent vaguement à tous les peuples venus du nord-est de l'Europe et de l'Asie. Les peuples des monts Carpathes (0 , les Goths (2) et les Huns (5) ont successivement été considérés comme Scythes. 11 y aurait donc une ignorance impardonnable ou un insigne degré de mauvaise foi à vouloir donner un sens précis à une dénomination si évidemment arbitraire, et reconnue pour telle par un des historiens byzantins les plus renommés (4). Depuis lepoque de Mithridate , il ne peut être question des Scythes que pour savoir s'ils se sont mêlés avec leurs vainqueurs, les Sarmates, ou s'ils ont été exterminés par ceux-ci, ou si enfin ils se sont réfugiés vers le nord-est, dans l'intérieur de la Russie. Quand on se rappelle que les qualités physiques attribuées par Hippocrate aux Scythes (5) se retrouvent chez les Permiens, les Finnois et d'autres peuples de la Russie septentrionale ; quand on observe que ces peuples sont nommés Tchoudes par les Russes qui parlent un dialecte slavon; et quand on a reconnu l'existence de la langue slavonne chez les Gètes ou Daces, de qui probablement les Grecs apprirent le nom de Scythes , il nous semble qu'on ne peut guère s'empêcher de regarder les nations finniques comme le seul reste évident du grand peuple des Scythes européens.

Pline et Mêla, qui voyaient partout le nom de Sarmates remplacer celui de Scythes, voudraient cependant conserver les notions qu'ils trouvaient dans Hérodote : l'un parle des Basilides.^ c'est-à-dire des Basilii Scythœ

(0 Zonaras , XII, 19, in corp. byzant. X,part. I, 471- Zozim. 1 , 20, 21, 23. — W Zonaras, corp. byzant. X, part. II, 4?^- Syncellus , ibid. VII, 3o3, 3o4. Amm. Marcellin. XXII et XXIII , etc. , etc. — i}) Theophanesy corp. byzant. VI , 70, 72. Damascius , de vit. Isid. ap. Phot. Biblioth. eod. 1040. — (4) Zozim. IV, 24 — (^) Voyez ci-dessus , p. 62.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 277 d'Hérodote, des Agathyrses aux cheveux bleus (il veut dire aux yeux bleus), des Biidini^ des Geloni et autres peuples nommés par Hérodote, mais sans indiquer leur position ; il place à l'est des Scythes les Sauromates ou Sarmates dans leur ancien pays asiatique, sans se rappeler que lui-même nous apprend l'extension de ce peuple jusqu'à la Baltique. Au-delà des Sauromates , il nomme vaouemenl les Essedones ou Issedones d'Hérodote. Mêla, qui n'étend point les Sarmates aussi loin à l'est, rapproche les Essedones des Palus -Méotides. Les Scythes royaux ou Basilii^ ceux nommés Georgi ou cultivateurs et Nomades^ sont accumulés par Mêla dans un petit espace au nord de la Tauride. Strabon déjà avait transféré le surnom de Basilii à une tribu des Sarmates. Tout ce mélange confus de noms tirés d'Hérodote , avec d'autres connus depuis peu, prouve que les Romains, dans les premiers siècles, ne savaient rien de positif sur le nord et Test de la Sarmatie. Ptoîémée est le premier auteur , depuis Hérodote, qui ait tracé un tableau intelligible de la géographie de ces contrées.

En nous rapprochant des bords de la Vistule et des monts Carpathes, nous trouverons un sens plus positif dans les relations extraites par Pline, surtout en les comparant avec les précieux fragmens géographiques que Tacite, presque son contemporain, a semés dans son tableau moral des peuples germaniques.

Dans ia Pologne méridionale des modernes , habitaient les Bastarnœ^ peuple formant, selon Pline, une cinquième chisse de nations germaniques (0 ; Tacite ne sait pas s'il doit les compter parmi les Germains (2). On leur donnait aussi le nom grec de Peucini ^ c'est-à-dire habitans d'un pays couvert de forêts de pins. « Quoiqu'ils aient des maisons fixes, les mariages de leur noblesse avec

(') PUn. IV, 14. —(2) Tac. Gcrra. in fine.

les Sarmates leur ont communiqué une teinte des mœurs grossières de ces derniers, qui passent leur vie sur des chariots. » Plus au nord, vers l'embouchure de la Visiule, nous voyons un peuple nommé Venedi par les Romains, et Venedœ chez Ptolémée (i) ; ces brigands, malpropres et féroces, étendaient au loin leurs courses vagabondes, mais avaient cependant des demeures fixes et se servaient de boucliers. Sur la Vistule, et vers le milieu de son cours. Tacite connaît encore une grande nation, les Ljgii (2) , nommés Luii par Strabon , Luti et Longi chez Ptolémée. Pline les passe sous silence. Leur nom paraît slavon, et signifie habitans des plaines; ce sont probablement les Lieches du moyen âge et les ancêtres des Polonais. On trouve chez les Arii le culte de deux dieux jumeaux, connus dans la mythologie slavonne. Les noms de plusieurs endroits dans le pays des Lygiens, ainsi que dans celui des Gètes ou Daces, donnés par Ptolémée, sont évidemment d'origine slavonne. Ces circonstances, jointes aux traits plus européens qu'asiatiques des Polonais, des Bohèmes, des Esclavons de Hongrie et en partie des Russes, nous font considérer les Gètes ou Daces, les Bastarnœ, les Lygii^ les Venedi^ et peut-être quelques autres nations anciennes , comme la vraie et unique souche des nations slavonnes modernes. On conçoit que Tacite a pu hésiter s'il devait compter ces peuples parmi les Germains ou parmi les Sarmates ; ils n'appartenaient ni aux uns ni aux autres. Mais les Romains ne les ayant connus que de loin ne pouvaient guère s'en former une idée distincte.

Le fleuve Guttalus de PHne serait l'Oder, selon Gluver*, mais l'auteur romain le place évidemment à l'est de la Vistule; c'est le Prégel, et son nom vient de celui de Gudaï^ que les anciens Prussiens se donnaient. C'était

(0 Ptolem. m , 5. — (2) Tac German, 43 ; Annal. XII , 9,9.

HISTOIRE DE LzV GÉOGRAPHIE. 279

au voyage d'un chevalier romain, Julianus, depuis Carnuntum en Pannonie jusqu'au pays de l'ambre jaune (0 , que le siècle de Pline devait ses notions sur les contrées voisines de la Vistule. Voilà pourquoi cet auteur pouvait connaître la Vistule, et même le Guttalus, quoiqu'il ignorât l'existence de l'Oder.

Parmi les Sarmates et les nations slavonnes, il demeurait deux peuples d'une classe différente. Les Fenni ^ placés par Ptolémée au sud-ouest de la Lithuanie, mais que Tacite recule plus au nord, paraissent déjà chez Strabon sous le nom de Zoumi^ le même que celui de Suome que les Finnois se donnent à eux-mêmes. Ces peuples, trèssauvages et très-malpropres, ne possédaient ni armes, ni chevaux, ni même de cabanes : ils avaient pour nourriture les herbes des champs ; pour vêtement, une peau d'animal; pour lit, la terre. Tout leur espoir était dans leurs flèches, qui, au défaut de fer, étaient armées d'un os pointu. Hommes et femmes prenaient part à !a chasse et s'en partagaient le produit. Pour soustraire leurs enfans aux bêtes féroces ou à la pluie, ils les cachaient parmi les branches entrelacées des arbres : jeunes , c'était leur place de Tepos ; vieillards, c'était leur dernier asile. « Ce sort, disaient-ils, n'est-il pas préférable à la condition de ces esclaves de la fortune, qui toujours agités de crainte et d'espérance, se fatiguent à labourer des champs ou à élever des maisons (2) ? »

Comme ce peuple habitait alors dans la Pologne et ne s'étendit jusqu'en Finlande que vers le VP siècle (3) , il n'est pas d'une saine critique de changer chez Pline le mot Epigia en celui de Fenningia , et d'appliquer cette vague indication à la Finlande. HEpigia de Pline est une vaste contrée à l'est de la Vistule : il semble y placer

(') Plia. XXXVII , 3. — (2) Tacit. Gern.. 46. — (3) Jovnand de reh. get. p. 82. Paul. Diac. de Gestis Lungob. I, 5.

les Vénèdes avec les Scythes. Il serait donc peut-être permis de lire Esthia , et de rapporter ce nom de contrée à celui d'un peuple dont nous allons parler.

Sur le rivage occidental de la mer Baltique, Tacite connaît par ouï-dire les Mstyi; leurs mœurs étaient celles des Germains ; leur idiome ressemblait à la langue britannique. Ils adoraient spécialement la Mère des Dieux; ils portaient en son honneur l'image d'un sanglier ; c'était précisément l'animal consacré à Fieja^ la Vénus des Scandinaves (i) , souvent confondue avec Frigga, la Mère des Dieux, dans la même mythologie (2). Ces peuples, adonnés à l'agriculture, recueillaient aussi sur leurs rivages et dans la mer même l'ambre jaune qu'ils nommaient Glesum (5). « Cette substance, dit Tacite, était long-temps restée négligée parmi les autres matières que la mer rejette ; notre luxe l'a rendue célèbre. Les indigènes n'en savent que faire; ils le recueillent brut, ils l'apportent de même et s'étonnent d'en recevoir un prix (4). »

Le nom à'Esthii ou Mstyi est donné, clans les VF et IX® siècles, à une nation qui habitait non loin de la Vistule, et qui récoltait l'ambre jaune (5). C'était probablement une dénomination générale, donnée par les Scandinaves ou les Germains aux peuples du rivage oriental de la Baltique. Peut-être aussi les Esthes modernes de 1 Esthonie ont-ils demeuré quelque temps en Prusse.

La Germanie orientale , à laquelle X Alhis ou l'Elbe servait de boulevard contre les Romains, ne présente pas même chez Tacite autant de clarté que les pays sur la Vistule. On y place communément les Siieçi^ connus depuis les expéditions de César; mais ce nom a-t-il jamais ,

(0 Suhm, Odin , aSg , en dan. —(2) Id. ib. 261 , 254.— (5) Glesa, reluire. Island. — ^4) Tac. Germ. 4^. — iP) Cassiod. Varia. V, 2. Jov nand. get. c. 20. TVulfstan , Pcripl. ad cal. Scbed, Arii , p. 20.

HISTOIRE DE LA GlÉOGRAPIÏIE. 28 1

avant le lY^ siècle, désigné une nation particulière ? César décrit les Suèves comme un peuple qui changeait tous les ans de demeure, qui mettait sa gloire à transformer en de vastes déserts tous les pays limitrophes, et qui vivait principalement du produit de ses troupeaux et de la chasse (O- Ce Romain marcha même contre des peuples qu'il croyait faire partie des Suèves , et qu'il chercha dans le pays où les géographes placent les Chatti^ ancêtres des Hessois (2). Strabon, fidèle aux idées que César avait puisées dans les relations des Gaulois , étend la Suévie depuis le Rhin jusqu'à l'Elbe ; il place en même temps des Suèves sur le Danube, et donne ce nom aux Semnones^ peuple qui habitait le Brandebourg actuel (3). A l'époque où vivait Strabon, une horde de Suèves , nommés aussi Marcomanni ^ quittèrent, sous la conduite de Maraboduus, leur pays, voisin de la Pannonie et du Noricum, passèrent le Danube, et conquirent sur les Boii la contrée nommée Boiohemum^ notre Bohême (4). Plus tard nous voyons Tacite étendre le nom de Suèves à tous les peuples qui demeuraient entre l'Elbe et l'Oder, et même à ceux de la Scandinavie (5). Ptolémée ne donne le nom de Suèves qu'aux seuls Lungohardi^ quoiqu'il connaisse un fleuve Suems, vraisemblablement la Peene avec le détroit de Stralsund. Enfin , dans le IV^ siècle, le nom de Suèves reparaît comme appartenant à une nation qui occupait une partie de la Souabe actuelle (6). Y a-t-il un moyen d'expliquer tant de variations, si ce n'est celui de considérer la dénomination de Suèves comme étant collective et dérivée du mot allemand sc/iweifer, c'est-à-dire vagabonds ou nomades? Tacite convient que le nom de Suèves est collectif ; il en

(0 Cœs. Bell. Gall. IV, 2, 3 . - W Itlem, IV, ig.Comp. I, 67, 54.— (3) Strab. VII, 290. Cas. —(4) Ibid. mifus Fest. VIII, 3. —(5) Tacà. Gcrra. 38 sqq. Hist. 1,2; Annal. II, 44. —(6) ^wm. Marc. XVI, 10.

donne une autre étymologie , fondée sur le nom d'une de leurs divinités (0 : mais la nôtre semble nécessaire pour expliquer comment les tribus les plus éloignées les unes des autres ont pu successivement porter ou quitter ce nom, selon qu'elles se livraient à la vie de nomades ou se choisissaient des demeures fixes.

Cette discussion sur l'emploi d'un des noms les plus répandus en Germanie, nous dispense d'examiner aussi minutieusement toutes les autres questions du même genre. Les Vendili ou Vandali {2) étaient, selon Pline^ une des cinq grandes races de Germains; il est plus sûr de n'y voir qu'une nation puissante qui, à l'époque de Pline, régnait sur divers autres peuples entre la Vistule et l'Oder : elle demeurait vers les montagnes où l'Elbe prend sa source (3) ; les côtes où la Vistule mêle ses eaux tranquilles aux flots de la Baltique, avaient pour habitans les Gothones, chez qui la liberté s'alliait avec le gouvernement d'un seul. Plus au midi, vers la Warta et la Netze, les Bungundi ^ probablement d'origine gothique , vivaient sous des rois amovibles , nommés Hendinos ou plutôt Kindinos (4), et des souverains pontifes à vie, appelés Sinistans ou vieillards (5). Tacite vante l'éclat florissant des Semnones ^ peuple qui possédait cent cantons situés entre l'Oder et l'Elbe , et qui passait pour la principale tribu des Suèves. Un sacrifice humain réunissait tous les ans les Semnones dans une forêt sacrée où personne n'entrait qu'avec les mains liées; si l'on y tombait, il fallait sortir en se roulant par terre (6). Les Lungobadl devaient leur célébrité à la petitesse de leur nombre ; entourés de nations plus puissantes , ce n'était

(0 Tac. Germ. 2. — (2) Plin. IV, 14. Tac. Germ. 2. —(3) Dion. Cassius, LV, I. — (4) Kindinos , rois , chefs , ap. IJLphilam. Corap. Ihre , catal. rcg. sviog. i25, not. — (5) Sinistans, les vieillards, ap. Ulphilam — (6) Tac Germ. 39.

point dans la soumission, c'était dans les hasards des combats qu'ils cherchaient leur sûreté : c était, d'après leurs propres traditions (i) , une colonie des Winiles qui habitaient probablement le Wan-Syssel dans le Jutland. Cette tradition s'accorde bien avec leur conduite hostile envers les peuples germaniques.

Le nom des Rugii^ fameux dans l'histoire des grandes migrations du siècle, se trouve dans Tacite, tandis que Ptolémée le défigure entièrement. Les Varini de Tacite sont les Warnes du moyen âge.

Les Angli ^ et quelques autres tribus dispersées dans le Mecklenbourg et le Holstein actuel, adoraient Herta^ la déesse Scandinave de la terre ; son temple s'élevait dans une île (probablement Femern) auprès d'un lac qui devenait le tombeau des esclaves par les mains desquels les sacrifices étaient offerts. Il est probable que plusieurs de ces petites tribus nommées par Tacite faisaient partie de la nation, ou plutôt de la confédération des Saxones , dont le nom cependant ne se trouve pas avant Ptolémée. Mais n'avons-nous pas été des siècles à apprendre le nom des peuples de l'Amérique Pourquoi les Piomains auraient-ils eu, pour observer les sauvages de la Germanie, un talent plus prompt que nos voyageurs modernes.»* Quel est ce respect imaginaire pour les anciens, qui nous ferait croire que, dans leurs aperçus rapides et contradictoires, tout est exact et rien n'est omis .î*

Non : il faut considérer les relations des anciens comme des fragmens précieux, mais très-incomplets et souvent erronés. Un nom avait frappé les oreilles de Pline , un autre était parvenu à Tacite; ceux que Ptolémée a réunis n'appartiennent pas toujours à son siècle. Ce qui

(0 Paul. Diac. Histor. Lungob. 1,2,5,7, etc. (Nonobslant Lcibnitz, de orig. Franc, c. 12, ad calcem Eccardi le^es sal. p. 253. C/mt^er. Gerrtian. HT, 26. Grammius, in Mcnrsii hist. dan. ÏT, 81, 85.)

surtout embarrasse le ge'ographe et l'historien, c'est une foule de noms collectifs dont l'origine est obscure , la signification vague, l'application incertaine et souvent presque impossible. Dans cette classe de noms il faut placer ceux des Cimhres et des Teutons. L'apparition des essaims belliqueux qui, sous ces noms, firent trembler Rome, ressemble à celle d'une comète : chacun se demande. D'où vient-elle? où va-t-elle ? L'astronome, perdu dans ses calculs , n'en sait guère plus que le vulgaire effrayé, aux yeux duquel la queue enflammée de ce corps errant est une verge ensanglantée dans les mains d'un Dieu vengeur.

« Les Teutoni sont voisins des Guttones^ » disait Pythéas (i) ; c'est probablement le seul mot véridique qui se trouve chez les anciens sur ce peuple : quoique Ptolémée en ait fait une petite tribu entre l'Elbe et l'Oder (2) , on ne peut guère douter que ce nom n'ait été commun à toutes les nations germaniques , qui prétendaient descendre d'un dieu Teuto^ et qui encore, dans leur langue si peu changée, s'appellent Teutsche nom qui n'est que l'adjectif du substantif 7<?«^, dont le pluriel ancien est Teution : ce nom est identique avec celui de Theotisci du moyen âge (3).

Le nom de Cimhres est sujet à plus de doutes. Les Romains, qui connaissaient des peuples celtiques dans les Alpes, et qui virent les Cimhres descendre, en glissant sur leurs larges boucliers, du haut des montagnes glacées du Tyrol , se contentèrent de leur appliquer le vague nom de Celtœ ou Galli (4). Profitant de cette confusion si commune, quelques modernes ont voulu démontrer que les Cimbres étaient des Celtes, et que leur

(0 Plin. XXXVII , 3. — (2) Ptol. Il , II. — (3) Monach. Sangallensis, in Duchesne , scriptores Franc. II, 1 1 1. Comp. Wachter, Leibnitz, etc. — (4) Sali, in Jugurth. in fine. Florus , III, 3. Plul. in Mario.

nom venait de Kymry, un promontoire (0. Quelques auteurs ont même décidé que les Cimbres étaient des Celtes septentrionaux, habitans de la Belgique et de la Grande-Bretagne, et nommés en celtique Cumraigh ou Kumri (2). Mais la marche des Cimbres, qui, après avoir combattu les Boii , les Scordisci et autres peuples celtiques dans le Noricum et la Pannonia (5)^ entrent en Italie par le Tyrol actuel, rend cette opinion extrcmement invraisemblable.

Comment expliquerait-on dans cette hypothèse les passages où Strabon dit que les Cimbres attaquèrent les Gaulois-Belges (4) , puisque ce sont précisément ces Belges ou Welches qui se nommaient Kjmrj? Les Cimbres se seraient donc attaqués eux-mêmes ? Nous devons toutefois convenir qu'il y avait dans l'armée cimbro-teutonique des tribus celtiques, telles que les Tugeni et les Tigurini^ que l'on regarde comme ayant habité les cantons de Zug et de Zurich en Suisse (5), et peut-être les u4m~ hrones (6) ^ dont on a cherché la patrie depuis Embrun en Dauphiné jusqu'à l île jutlandaise d'Amrom.

D'après une opinion différente, établie parmi les Romains dans le siècle de Pline et de Tacite (7) , et suivie par Ptolémée (8), les Cimbres existaient encore à cette époque, sous leur ancien nom , dans le coin septentrional du Jutland : cette péninsule , appendice de la Germanie (9) , était nommée Chersonese cimbrique. C'était la mer qui, en inondant leur pays, les avait en partie obligés de cher-

(0 Borlase , Antiq. of Cornwall, 14 > i5. Legendre, Antiq. delà nat. franc. 255, ^67. — C^) Scheidt, praef. in Eccart, Orig. Germ. 25. Lhoyd Archaeologia britann. in praef. — (^) Strab. VII , 293. — (4) Id. IV, 299. AIhi. — (5) Id. VII , 450. — (6) Plut, in Mario. — (7) Plin. IV, i3 : « Ingaffvones quorum pars Cimbri. Mediterranei Hermiones, etc. » Mêla, III, 3. Tac. German. 37. — W Ptolem. II, 11. — (9) i^mum Gerraaniae, etc. Tac. Germ

'^86 LIVRE DOUZLÈME.

cher une nouvelle patrie (i). Ce déluge, dans lequel les Gimbres , dit-on , marchèrent les armes à la main pour combattre la mer irritée, semble indiqué par des auteurs du siècle d'Alexandre (2). Le nom de Kimbri dans la langue germanique de ce peuple, signifiait guerrier (3), comme le fait encore aujourd'hui le mot kiemper en danois. Ils justifiaient cette orgueilleuse dénomination par une valeur extrême ; liés ensemble au moyen de chaînes de fer , ils s'étaient ôté la possibilité de fuir j leurs femmes même se donnèrent la mort, à elles et à leurs tendres nourrissons, plutôt que de recevoir les fers du vainqueur. Un taureau de cuivre était leur idole principale ; on en a trouvé un près d'Odensée en Fionie (4). Les faibles restes de cette nation conservèrent la gloire de leurs ancêtres ; Auguste reçut d'eux une de ces chaudières consacrées au culte sanguinaire de leurs dieux , et si souvent nommées dans les sagas d'Islande.

Quelque plausible que soit cette dernière opinion sur les Gimbres, nous n'osons point la donner pour irréfragable. Un géographe très-érudit (5) pense que les Gimbres sont les Cimmériens des auteurs grecs , qui , selon Posidonius, avaient étendu leurs courses depuis les bords de l'Océan septentrional jusque dans la Tauride ; il y voit une réunion des tribus celtiques venues du nord- est de l'Europe ; enfin il soupçonne les Romains de s'être trompés en croyant retrouver les Gimbres dans le nord de la Germanie. Gette hypothèse, renouvelée des Grecs (6), avait déjà été révoquée en doute par Plutarque et Strabon (7). Nous pensons que ce sont plutôt les Gimmé-

(0 Posid. ap. Strab. VII, 45o Flor. III, 3. Fesius, 1 , 23. —(2) Ephor. ap. Strab. Clitarch. ib. Jrist. ad Nicom. III , 10, etc. — Q)Plut. in Mario. Fest. III, p. 77, ed. Atnstelod. — (4) Suhm, Oà'm. 323. — {^) Mann. Géograpli. des Grecs et des Romains , III, 32. Comp. Hardoin, sur Plin. VI , 7. — (6) Diod. V, 32. — (7) Plut, in Mar. Strab. 11. ce.

riens, qui n'ont jamais existé. Ce nom, tiré du poème d'Homère (0 , appliqué d'abord à un peuple fabuleux de rOccident , a fait le tour du monde comme celui d'Hyperboréens. Ceux qui, sur les traces mystérieuses des Argonautes , cherchaient les Cimmériens à l'extrémité du Nord (2) , appliquèrent leur nom à une tribu nomade des rives des Palus-Méotides (3) , tribu dont les courses ensanglantèrent l'Asie-Mineure ; le nom de Bosphore cimmérien resta même au détroit actuel de Kefa (4) ; on y plaça une ville cimmérique à laquelle on donna encore le nom évidemment mythologique de Cerberiiun [^). Cependant le vrai nom de ces prétendus Cimmériens était Treres (6). D'autres écrivains, se tenant à la position occidentale des Cimmériens, indiquée dans l'Odyssée, crurent avoir trouvé dans les régions volcanisées de la Campanie, la place où ils pouvaient le plus convenablement réunir l EIysée et le Tartare ; ayant placé le palais etichanté de Gircé sur le promontoire Circeum , ils retrouvèrent, non moins habilement, une tribu qui demeurait dans des cavernes souterraines. Pouvait-on y méconnaître les Cimmériens ? n'étaient-ils pas à une journée de navigation du palais de Circé ? Ulysse, il est vrai, n'y alla qu'au moyen d'un vent créé par cette magicienne, et les gens sensés ne penseront jamais à évaluer en stades une navigation miraculeuse. Nonobstant cette circonstance, beaucoup de géographes adoptent très-affirmativement cette hypothèse d'Ephore (7) ; les poètes Lycophron et Silius en avaient profité pour orner de quelques fables

(0 Od. XI, i3. — (2) Orjih. Argon. 1 1 19. Jpollocl. II, i, 3. — (3)^schyl. Prometh. 729. Herod. I, 6; IV, 12, etc. Callim. in Dian. iSi sqq. — (4) Polfb. IV, 39. Diod. Mêla. Plin. IV, 24. Ptol. V, 2g. —(5) Hecateus, ap. Jpollod. II. Plin. VI, 7. Dydim. in Uom. 1. c. Hesychius , V. Cerbcrii.— (C) Sirab. I, 106. Comp. VII, 45o, 459, 475 ; XI, 755 ; XII, 819, etc. (Alm.) — (7)//'t>c/iar«, etc ctc.Comp. Cfi/Zar. Go'og. Il, 9, p. SSg.

les rivages de l'Italie : il est probable que Virgile connut cette opinion; mais ni Cicéron (0 ni Ovide (2) ne l'ont suivie. Que conclure de ces incertitudes? N'est -il pas trèsvraisemblable que les anciens ont cherché en vain la demeure d'un peuple qui n'eut jamais d'existence que dans les obscures traditions qu'avait embellies la muse d'Homère ?

Si les ténèbres cimmêriennes enveloppent l'histoire des peuples du Nord, même les plus célèbres, comment espérer d'expliquer les détails géographiques que les anciens nous ont laissés sur la Scandinavie et les îles voisines? Un seul principe se retrouve chez Pline, Mêla , Tacite et Ptolémée : c'est de considérer toutes ces régions comme un archipel de grandes îles, formant un appendice à la Germanie orientale, nommée Sueçia par Tacite. Les connaissances des anciens durent, par conséquent, se terminer vers les grands lacs de la Suède méridionale et vers l'entrée du golié Bothnique. C'est là que les apparences se prêtaient à leur erreur ; c'est là que se termine la Scandinavie de Ptolémée. Il est donc très-permis de comparer entre eux les fragmens de Pline, de Tacite et de Ptolémée , afin d'en former un ensemble ,* car, bien qu'il y ait entre le premier et le dernier de ces écrivains plus d'un siècle de distance, il est extrêmement probable que Ptolémée , dans cette partie de son ouvrage , n'a eu pour guides que des auteurs du siècle de Pline et de Tacite (3).

La péninsule cimbrique de Ptolémée est sans contredit le Jutland; Pline le connaît sous le nom de promontoire des Gimbres; mais il ajoute la dénomination indigène de Cartris (4). Les îles de la côte occidentale du Jutland étaient probablement un des sièges du commerce de l'am-

(0 Cic. Acad. quœst. IV, 19. — (2) Ovid. Metam. XI, 592.— (3) Schœning , Connaiss. des anciens sur le Kord. Mém. de la Sociélé littéraire de Copenhague ( en dan . ) , IX , 28 1 , 3 « 7 . — (4) Flin. IV, 1 3.

bre jaune j du moins les Romains donnèrent à une d'elles le nom de Glessaria^ ou île au succin(i). Ptolémée , qui appelle ces îles Insulœ Saxonum^ place au nord de la péninsule les trois îles Alokiœ, qui, d'après l'explication la plus accréditée, seraient les extrémités du Jutland, presque entourées d'eau , et qui jadis l'auraient été entièrement (^). Outre les fameux Cimbres ou Cimhri^ on prétend retrouver avec certitude les Harudes dans le canton d'Har, dont les habitans se nommaient Har-luteSj ainsi que les Sahalingii dans le district de Salling. Une tribu germanique, les Angli^ pénétra dans cette péninsule.

Les eaux qui baignent les îles danoises retracent l'image de cette « mer, semblable à une rivière divisée en plusieurs bras», à laquelle Mêla et Pline donnent le nom de golfe Codanus (3). On ne sait où cbercher l'île Codanonia de Mêla; on a même douté si le golfe Cjlipenus de Pline, avec l'île de Latris^ doit être placé en Scandinavie. Même incertitude sur le golfe Lagnus du même auteur. Le récit de Pline est sans doute si vague qu'on peut lui donner plusieurs sens; d'après l'opinion la plus vraisemblable , le golfe représenterait l'embouchure de la Peene, et l'île serait la Sélande danoise, où Lethra fut l'antique siège des rois- pontifes révérés de toutes les tribus danoises. Dans Codanus et Codanonia^ on retrouve les deux noms des Goths ou des Danois, ou plutôt le nom réuni de Goths-Danois ^ c'est-à-dire Goths de la plaine. Beaucoup de commentateurs ont pourtant vu dans Codanonia le Jutland, à cause des Teutons, qui, selon Mêla, y habitèrent (4).

(0 Du mot celtique et germanique glas , qui signifie verre, Glessaria voulant dire matière transparente. • J. H.

(2) Schœning , 1. c. Suhm, Hist. crit. , II, 167, 267. Comp. Annales des Voyages, III , Î12.— 0) Mêla, 4,6. Plin. IV, i3. — (4) Spener, Germ. ant. I, 2, p. 22. Cluv. Germ. ant. ÏII , p. i54 , etc.

Le mont Sevo^ qui, selon Pline, marque l'entrée du golfe Godan, vis-à-vis du promontoire desCimbres, nous paraît incontestablement être le mont Sêue , près de Gotbenbourg(i) , qui, de ce côté, forme le commencement de la cbaîne des montagnes de Scandinavie. Ge qui a pu faire chercher ces montagnes en Allemagne, c'est que Pline, d'après son opinion particulière, comprend les peuples Scandinaves sous la classe des Germains, qu'il dénomme Ingeuones.

Pline est le premier qui nomme la Scandinai>le comme une île dont l'étendue n'était pas encore connue. Il y place le peuple des Helleviones ^ qui possédait cinq cents cantons, et qui regardait la Scandinavie comme une partie du monde; ce qui correspond avec l'expression : « moitié septentrionale du monde (2) w , employée dans le même sens par les historiens islandais. Dans un autre passage (^), Pline, en partant des rivages britanniques , nomme les îles de Scandia^ de Dumnos^ de Bergi et de Nerigon; celleci, ajoute-t-il, est très-grande, et ses habitans naviguent jusqu'à Thule. Quoique d'Anville ait eu tort en voulant retrouver Bergi dans la ville de Berghen , fondée vers l'an 1000, ce nom est évidemment ou germanique ou gothique. Il n'y a aucun doute raisonnable à élever contre ceux qui voient la Norvège ou Norrige dans la grande île de Nerigon. Il faut se rappeler que Pline reculait Thule jusque sous le pôle. Dumnos est probablement le Danemark, dont le nom s'écrivît anciennement Daun-Mœrck et Daun-Mœre (4). Enfin le nom de Scandia est répété par Ptolémée , et correspond mieux que Scandinwia avec la Scaney des Islandais et la Scanie des modernes. Pline avait donc eu deux relations sur le Nord , l'une par des peuples germaniques ou par les marchands d'ambre jaune,

(0 Rudbeck , Atlant. I, 16, p. 485, 487, 489. — Nordr halfur heimsins, — (^) Plin. IV, i6. — (4) Suhm, Histoire critique, VI , i55 577'.

l'autre probablement par des navigateurs qui se rendaient de Norvège en Ecosse. Cette seconde relation paraît avoir contenu des noms moins corrompus que la première. En réunissant, comme on doit le faire, ces deux passages, il résulte que les vagues notions des contemporains de Pline s'étendaient au moins aussi loin que celles de Ptolémée , un siècle plus tard.

Tacite , qui ne s'était pas proposé de tracer une description géographique, nomme un des peuples les plus éloignés de la Scandinavie (i). Les Suiones, dit-il, habitaient plusieurs cantons, garantis par l'Océan contre une invasion subite. Ces peuples, puissans sur mer comme sur terre, savaient apprécier les richesses. Leurs monarques possédaient un pouvoir absolu, comme, selon les Sagas islandaises, les pontifes-rois, successeurs immédiats d'Odin. Les armes de tout le peuple étaient sous la garde d'un esclave du roi. Une tribu des Sviones, les Sitones['^) , obéissait même à des princesses.

Le nom de Si^éons ou Suédois , conservé chez les voyageurs du moyen âge (3) , ne laisse aucun lieu à des doutes sur la demeure des Sviones de Tacite. On a voulu retrouver ce nom dans celui des Hillei^iones de Pline , qui nous semble plutôt une dénomination générale (4) qu'un vrai nom de peuple.

Ptoléraée nomme six tribus de la Scandeia ou Scandinavie (5). Les Gutœsonx. les fameux Goths, dont le nom, écrit de plusieurs manières , paraît avoir embrassé tout le Nord, mais que Ptolémée prend dans le sens le plus restreint, en l'appliquant aux Goths de la Suède. Les Daukiones^ voisins des Gutce^ sont probablement les Danois,

(0 Tac. Germ. 4^- — Je lis : Svionum gentibus continentur {pro continuantur ) Sitones , etc., etc. — (3) Other et Wulfstan ap. Langebek, script, rer. Danic. II, U2 et 119. — (4) Hill., colline ; woner, habitant, d'où Hilwoners. — (5) Ptolçm. II, i i ; VIII, 2.

qui habitaient originairement en Scanie, et qui, dans les divers dialectes Scandinaves anciens , s'appelaient Daunskir ou Daunskion. Ptolémée tire trop à l'est la Scandeia avec les îles voisines; il la termine au nord vers le milieu de la Westrogothie , afin de faire place à sa grande terre de Thule, qui est la Norvège actuelle et le Nerigon de Pline. Ptolémée avait deux ou plusieurs relations des voyageurs sur le Jutland et la Scanie; mais les notions que Tacite avaient eues sur les Suiones lui étaient restées inconnues, ainsi que le nom de Nerigon, Il est donc extrêmement probable que Ptolémée travaillait sur des matériaux antérieurs au siècle de Pline et de Tacite.

Les relations des Romains sur la Scandinavie s'accordent, sur un point important, avec les traditions nationales recueillies par les Islandais. Ces contrées insulaires offraient une population plus considérable, des gouvernemens plus fixes et des arts plus avancés que la Germanie.

Il nous reste à examiner les notions des anciens sur la Germanie occidentale. Pline et Tacite diffèrent ici entre eux et avec Ptolémée, qui souvent paraît mêler d'anciennes relations avec les découvertes du siècle d'Adrien. Mais les bornes prescrites à notre ouvrage nous empêchent de discuter en détail les causes de ces variations. On peut dire en général que, d'un côté, les noms et les limites des peuples changeaient, tandis que, de l'autre, les Romains recueillaient avec peu de soin et consignaient avec peu d'exactitude les notions, par elles-mêmes incertaines, que leur fournissaient leurs communications, tantôt hostiles et tantôt commerciales , avec ces nations sauvages.

Sur les bords de l'Océan, entre l'Elbe et XAmisia^ notre Ems, habitaient les ChaucL Pline, qui avait visité leur pays, les peint comme très-malheureux; obligés à

demeurer sur des collines, au milieu d'une plage inondée par la haute marée, leurs cabanes ressemblaient à des vaisseaux voguant dans la mer, et quand le flot s'était retiré, à des navires échoués sur quelque écueil. N'ayant ni bestiaux, ni laitage, ni même un arbrisseau, ils vivaient du poisson qu'ils prenaient avec des filets de jonc , et qu'ils cuisaient à un feu de tourbe (i). Tacite , au contraire (^) , les représente comme un des peuples les plus puissans et les plus célèbres de la Germanie ; leurs nombreuses tribus peuplent tous les pays sur le Weser, jusqu'au pays des Calti, la Hesse moderne; souvent maltraités par les Romains, dont ils avaient été les amis, ils ravageaient les côtes des Gaules (3) j cependant ils avaient pour principe de conserver leur puissance à force de justice; ils ne provoquaient jamais la guerre, mais ils repoussaient vigoureusement toute attaque ; au sein de la paix, ils ne perdaient point leur réputation de valeur (4). Ces contradictions se lèveraient naturellement si , en se rappelant que les Chauci , vers le quatrième siècle, paraissent fondus dans la confédération des peuples nommés Saxons^ on admettait que cette confédération aurait déjà été formée du temps de Tacite , quoique plus connue alors sous le nom des Chauci que sous celui des Saxons. Pline aurait parlé du peuple des Chauci, et Tacite de la confédération.

Les Frisii^ ou Frisons, dont le nom a survécu à toutes les révolutions, s'étendaient depuis l'Ems jusqu'à l'embouchure la plus occidentale du Rhin, qui s'appelait Hélium^ et qui aujourd'hui, sous le nom de la Merve ou de la Meuse , sépare la Hollande de la Zélande. La deuxième embouchure était celle du bras qui passait devant Utrecht et Leyde, bras aujourd'hui presque des-

(0 /'/m. XVI, I. — (2)rac. Germ. 35.— 0) Tac. Ann. XI, 18. Hist. 1^^, 19; V, 19, -(4)Id, Ann. XI, 18. Hist. IV, 19; V, 19. Germ. 1.

séché; la troisième, ou le Flemm Ostium^ est notre Vlie, et servait déjà de débouché à d'immenses lacs qui , s'étant agrandis et réunis, ont formé le Zuyderzée (0. Ptolémée dirige les trois embouchures du Rhin vers les rivages méridionaux du lac Zuyderzée, circonstance qui pourrait faire diminuer l'idée qu'on s'est formée des changemens qu'ont subis ces contrées (2) , et que nous discuterons ailleurs P). Les Frisons, vainqueurs des armées de Tibère , avaient été soumis par Corbulon , sous le règne de Claude; mais l'imbécile monarque ordonna au général victorieux d'abandonner cette conquête (4) , ce qui fait perdre de vue les Frisons pendant deux siècles.

Derrière les Frisons habitaient les Batai>î^ ou Bataves, entre les bras du Rhin ; ce peuple était une colonie des Catti; les Romains les traitaient en alliés; aucun fermier général ne ravageait leur pays; aucun percepteur ne levait sur eux un tribut humiliant; on les réservait avec soin , comme les glaives et les lances , pour le jour du combat (5).

Les Bructeri^ les Chamavi^ les Sicambri^ les Marsi, les Cherusciy les Catti, et plusieurs autres peuples de moins d'importance, occupaient l'espace depuis le mont Hartz, vers le Rhin, et depuis le milieu de l'ancien cercle de Westphalie jusqu'aux bords de la Saale en Franconie. Ces nations formaient vraisemblablement la race particulière nommée Istœç^oneSy et que l'on voit souvent en guerre avec les nations plus septentrionales , composant la race des Ingœi^ones. Quand on observe encore aujourd'hui une différence physique et morale entre les peuples qui habitent les régions des Ingaevons et des Istœvons ;

(0 Pomp. Mêla, III , 2. yac.German. 34. Comp. Me ns o Jlimg , Deséript. agri Batavi , etc. — C^) Mannert, Germanien, p. 641 • — (^) Europe, art. Hollande. (4) Tac. Ann. IV, yS; XI, 19. — ip) Id. Germ. 29.

quand on remarque le caractère encore subsistant des dialectes francique et saxon; quand on voit, dans le IIl^ siècle la confédération des Francs et celle des Saxons occuper à peu près la même position que les Istœvons et les Ingaevons , on reste persuadé que ces deux grandes branches des enfans de Thuiscon n'ont fait que changer deux noms collectifs pour deux autres. Cette hypothèse serait au rang des vérités historiques , si les Romains , à la confusion inévitable dans une première relation sur des nations sauvages, n'avaient joint une orgueilleuse négligence qui nous a privés des matériaux nécessaires d'une géographie ancienne de la Germanie.

Il faut avouer que les peuples Istcevons, semblables déjà en tout aux anciens Francs, offraient aux Romains le spectacle confus de révolutions intérieures perpétuelles, dont il est presque impossible de suivre la marche. Le nom de Sicambres ou Sygamhres ne brille-t-il pas dans l'histoire , et même dans les poèmes , à côté des Parthes et d'autres grandes nations? Ce peuple, plus vaillant que nombreux, qui occupait les pays actuels de Clèves et de Berg (i) , et qui , peut-être , tirait son nom du fleuve Sieg W , fut en grande partie transplanté dans les Gaules sous Tibère (3). Les Chérusques^ ces destructeurs des légions romaines , ne tombèrent - ils pas après la mort de leur Hermann^ l'Arminius des Romains, dans un état de langueur et de mollesse (4) , qui permit aux Longobardes d'envahir les pays sur le haut Weser, et d'arriver jusqu'au Rhin ? Comment pourrait-on donc indiquer avec certitude la demeure des Angrivari ^ dont le nom revit un peu plus tard dans celui de XAngrie ou duché d'Engern; ou celle des Fosi^ que l'on a cherchés tantôt sur

(0 Cœs. Bell. Gall. IV, 19; VI , 35. Dio Cass. LIV, 33. — (2) Sieg- Jmùres, hommes du Sieg. — (3) Tac. Ami. IV, 4? Strab. VII, 290 , 292, cas. ~(4) Tac. Germ. 36. Comp. Ann. Xî, 17.

l'île de Helgoland, nommée Fosetisland (0 , et tantôt , avec plus de probabilité, sur les bords de la Fuse, près de Brunswick (2) ; ou enfin celle des Usipii , des Tenctères et de tant d'autres tribus, tour à tour alliées des Sygambres et des Chérusques, esclaves des Romains ou proie des Longobardes ? Qui nous dira si les Marsi^ inconnus à César, et placés par Tacite dans l'ancien pays des Sygambres , étaient une ancienne tribu ou un démembrement des Chérusques, comme le semble indiquer l'aigle romaine (3) trouvée chez eux? Combien de faux bruits n'ont pas dû amuser l'orgueil des Romains et se glisser même dans les meilleurs ouvrages? Ne voyons-nous pas Tacite (4) faire éclater une joie inhumaine à la nouvelle de la destruction entière des Bructeri? et cependant cette tribu, qui habitait le pays actuel de Munster et d'Osnabruck , exista sous Trajan (5) , se retrouva parmi les peuples confédérés, sous le nom de Francs (6), et ne s'éteignit que dans le Vlir siècle (7).

Dans une contrée étrangère aux arts, la victoire ellemême cherche en vain ses propres traces. Où sont-ils les trophées que Drusus éleva sur les bords de l'Elbe? Qui déterminera l'emplacement précis de cette forêt de Teutoburg^ où les légions de Varus succombèrent sous le glaive vengeur d'Arminius?

Les Catti restèrent plus tranquilles que les autres Is- Isevons. Ils occupaient la Hesse et les pays de Fuld et d'Hanau avec une partie de la Franconie. La forêt de Bacenis^ qui les bornait au nord-est, est une partie de celle dite aujourd'hui de Thuringe, et qui encore dans le moyen âge s'appelait Buchonia{^). Les Cattes se mon-

(0 Suhm , Hist. crit. II , 278 , 280. — (2) 3Iann. Germ. 253. — (3) Tac. Ann. I, 5i ; II, 26. — C4)Id. Germ. 33. — Plin. jun. Epist. II, 7.— (6) Eum. Paneg. 12, i3. Nazar. Paneg. \S. -^(l) Beda, Hist. eccles. IV, 1 1 . Otkloiiy I, cap. 37. Wenk , Hist. de la Hesse, c. 22, en allemand. — (^) Gatterer, Hist. iiniv. p. 102. Wenk, Hist. de la Hesse , Il , p. 28.

trent rarement après le siècle de l'ère vulgaire; ils paraissent , pour la dernière fois , en 892 , comme alliés des Francs (1). Mais les Hassi du YIF siècle, et les Hesses modernes, sont le même peuple; leur nom avait seulement été défiguré par les anciens (2). Sur les bords de la Saale de Franconie , limites des Cattes au sud-est, demeurait, inconnue à tous les géographes antérieurs, une tribu remarquable: les Maruingi^ probablement les mêmes qui, sous le nom de Saliens^ et sous la conduite des princes Mérovingiens , devinrent les chefs de la confédération des Francs , et les fondateurs de cette puissante monarchie qui, depuis tant de siècles, exerce une si grande influence sur les destinées de l'univers. Ces Mérovingiens ou Marvinges sont-ils encore venus de plus loin } Les Mauringa ou Mauriingania (3) , contrée maritime , voisine de l'Elbe , est-elle leur patrie? sont-ils un reste des Cimbres? c'est ce que nous n'osons point décider.

Vers le confluent du Rhin et du Mein , une foule de Gaulois avaient occupé des terrains vagues qui reçurent le nom à' Àgri Decumates ^ parce qu'ils ne payaient que la dîme de leurs fruits. Ces terrains, voisins du pays des Cattes, selon Tacite (4) , et mal à propos placés par d'Anville sur les bords du Danube, étaient entourés d'un rempart dont les ruines existent encore sous le nom de Pohlgraben; ee rempart paraît avoir embrassé les environs de Wisbaden, de Francfort et d'Aschaffenbourg(5). Les eaux thermales du premier de ces endroits étaient connues des Romains sous le nom àiAquœ Mattiacœ^) ^ nom qui rappelle celui des Mattiaques, petite nation vassale de ces conquérans. Sans doute les Romains ont occupé un terrain

(0 Greg. Turon. II, 9. — (2) TVenk , Histoire de la Hesse, II, 22. — 0) Geog. Ravennas, I, 2. Comp. Paul Diac. etc. Suhm, II, 228 sqq. — (4) Tac. Gcrm. 29. — (5) Marmert, Germ. p. 282. — («) Plin. XXXI , 2. Jmm. Marc XXI X^ 4.

plus vaste en Germanie ; le rempart qu'on trouve près d'Oehringen, dans la ci-devant principauté d'Hohenlohe, et la muraille dite du Diable^ qui s'étend de Dinkelspuhl vers Ingolsladt (i) , prouvent que toute la Souabe a été envahie par ces conquérans : des monnaies et d'autres antiquités romaines se trouvent fréquemment sur les bords du Neckar (2) ; la ville de Baden offre même des pierres milliaires romaines mais cette occupation n'a pu avoir lieu avant le règne de l'empereur Sévère ; car Tacite ne parle des Agri Decumates que comme d'un petit coin avancé (4) , et les travaux de Trajan et d'Adrien paraissent bornés aux environs de Mayence. Après la mort d'Aurélien, les Germains franchirent ces limites de l'Empire, et l'empereur Probus ne les rétablit que pour peu de temps (5).

Cette partie de l'Allemagne, occupée par diverses petites tribus, dont Ptolémée indique quelques noms, devint, sous le règne de Garacalla, le principal siège de la confédération des Alamanni ou Alemanni (6) , dont une partie, plus adonnés à une vie vagabonde, reprirent l'ancienne dénomination de Suèues, c'est- à - dire nomades. Un vaste désert occupait alors la partie méridionale de la Souabe ; Ptolémée l'appelle désert des Hehétiens : il avoisinait la forêt Noire , nommée Sylwa Marciana (7). Les montagnes centrales de la Souabe portent, chez le géographe d'Alexandrie, le nom d'Alpes, et chez un auteur romain, celui d'Alba{^) on les nomme encore VAlb , ce qui confirme l'exactitude de Ptolémée. Le

(0 Hanselman, Preuves de l'étendue de l'Empire romain en Germanie, II part., 1768 et 1773. Wetik, Hist. delaHesse, II, 3o.~i^) Freher, Orig. Pal, lat. c. 4- Sattler, Hist. de Wirtemberg , p. 174- — Schœpflin , Alsat. illustr., p. 553.— (4) Sinus imperii. — C^) Fopisc. Tac. 4- Prob. i3, 14. — (<^)Voy. ci-après, Liv. XV. — ii) Jmm. Marc . X\l , 8. — i^) f^opisc. in Proh. i3.

même géographe applique aux montagnes de la Bergstrasse et de la Wettéravie le nom à'Jbnoha^ que Pline et Tacite (i) , probablement à tort, donnent à celles de la Souabe.

Les contre'es intérieures et orientales de la Germanie , n'ayant point été traversées par les armées romaines, restèrent presque inconnues anx géographes anciens. Nous savons, par Tacite (2), que les Hermunduri ^ grande nation du centre de la Germanie, étaient amis des Romains. Distingués du reste des Germains , qui ne pouvaient commercer que sur la frontière, ils étaient adçiis dans les florissantes villes de la Vindélicie et de la Rhétie. Sans escorte, ils parcouraient le territoire romain; et tandis qu'on ne montrait aux autres que les légions et les camps, on ouvrait aux Hermandures les palais et les maisons de plaisance, dont ils n'étaient point jaloux. Mais si l'on demande les frontières exactes de cette nation , la géographie est réduite à des conjectures. Il est probable que la Saale de Franconie les séparait des Cattes : les salines auxquelles cette rivière doit son nom devinrent, entre les deux nations, le sujet d'une guerre qui se termina par la destruction presque complète des Cattes (5). Si quelques anciens ont cru que l'Elbe avait sa source dans le pays des Hermandures , c'est parce qu'ils prenaient pour ce fleuve l'Egra qui en est un affluent.

Au nord des Hermandures et des monts Sudètes , une partie de la Thuringe et de la Saxe moderne était habitée par un peuple resté inconnu à Tacite , et que Ptolémée appelle Teuriochœmœ ; la dernière syllabe étant le mot allemand heim^ qui signifie pays, ce nom paraît se rapprocher beaucoup de celui de Thuringiens, aux-

(0 Plin. IV. Tac. German. i. — (2) Ibidem , 4i . ™(2)Idem. Annal, XIII, 57.

3oO LIVRE DOUZIÈME.

quels on ne saurait assigner une origine plus vraisemblable (i).

Les Narisci bornaient les Hermanduri au sud-est, et occupaient une partie du haut Palatinat. Tacite (2) les joint aux Marcomanni et Quadi^ liabitans de la Bohême , de la Moravie et de l'Autriche septentrionale. Ces trois peuples formaient, pour ainsi dire, le front de la Germanie de ce côté. Plus tard, les Romains apprirent les noms indigènes de quelques unes de ces nations et des tribus dont elles se composaient. Voilà pourquoi Ptoîémée distingue, entre autres, les Rampes ^ qui demeuraient sur la rivière du même nom en Autriche. Les Baimi, que ce géographe indique comme un grand peuple , nous paraissent être les mêmes que les Marcomans, conquérans du Boiohemujn ou la Bohême.

César, d'après les géographes grecs (5), avait confondu toutes les forêts et toutes les montagnes de la Germanie centrale sous le nom de Forêt Hercynienne ; cette vague tradition se propagea parmi les géographes romains (4) ; ni Pline ni Tacite ne surent s'en former une idée plus exacte (5). Ptolémée avait recueilli des notions plus positives ; outre son mont Abnoba en Wettéravie , il distingua le Hartz sous le nom de Melibœusj sa forêt Gabreta et ses monts Sudetes sont à l'ouest de la Bohême. Il est donc obligé de reléguer la forêt Hercynienne au nord de la Moravie et vers la Hongrie. Ni lui ni les Romains, avant Dion Cassius, ne connurent les monts Géans, entre la Bohême et la Silésie , qui sont les montagnes Vandaliques de Dion (6). Cet historien indiqua pour la première fois la vraie source de l'Elbe.

(0 Ptol. II, c. II. Sulim, Hist. critiq. V, 121 , 122 (en dan.). Jordan, Orig. Slav. I, i83. — (2) Tac. German. 4.2. —(3) Jrist. Meteor. I, i3. Apollon. Rhod. Arg. IV. Eratosth. ap. Cœs. VI, 24. — (4) Pomp. Mêla, cAc, etc.— (5) Plin. IV, 12. Tac, Gerra. 2(8 et Zo.—{*^)Dio Cass. LV, i.

HISTOIRE DE LA. GÉOGRAPHIE. 3oi

La Germanie ne présentait, en général, que de sombres forêts ou de tristes marécages (i). Cependant ses pâturages excellens nourrissaient d'innombrables troupeaux de bœufs (2). Ses forêts étaient peuplées de bisons , à'urus, d'élans et de cbevaux sauvages (3). On y voyait fourmiller les oies, dont Pline connaît déjà le nom allemand (4). Les métaux précieux restèrent enfouis jusqu'à ce que l'avarice des Romains eût commencé à exploiter les mines d'or de la Wettéravie. Le fer belliqueux brillait seul dans la cabane du Germain. Point de vignobles, point d'arbres fruitiers, si ce n'était quelques cerisiers sur les bords du Rhin (5) 5 mais on récoltait de l'orge et de l'avoine (6) , beaucoup de légumes, entre autres des radis d'une grandeur énorme, et des navets renommés même à Rome (7). Le lin venait en quantité suffisante pour fournir aux indigènes leurs vêtemens ordinaires (8).

Les mœurs et les usages des Germains différaient sans doute de nation à nation. Tacite remarque lui-même cette différence; il sait que les Cattes seuls, parmi les Romains occidentaux, connaissaient l'art de la guerre, marchaient en ordre au combat, et savaient même exécuter des évolutions militaires ; il nous montre un gouvernement monarchique, et même absolu, chez les Suédois et les Goths ,* il loue la conduite tranquille des Hermundures; cependant il trace un portrait général des Germains, qui doit principalement s'appliquer aux Istœçones.

Une taille très-haute, des yeux bleus, des cheveux d'un blond ardent , distinguaient cette race d'hommes, plus capables d'un grand effort que d'un travail sou-

(0 Tac. Germ. 1, 5.— C^) Plin. XVII, 4. —(3) Cœs. VI. Plin. passim. Comp. Beckmann, de Prœc, Germ. ant. anim. dans Busching, Mém. savans, etc. (1764), 1 , 23, 66. — (4) Plin. X , 22. — (5) Id. XV, 25. — («) Id. XVIII , 17. Jmmien Marcell. XVIÏ, lo; XVIII , 2. — C7) Plin. XÎV, 5. -.(8) Id. XIX, 1.

tenu(0. La mère nourrissait elle-même son enfant. L éducation des gens libres et des esclaves était également dure et grossière ; ils couchaient sur la terre à côté des bestiaux W. Les mariages étaient tardifs; les deux sexes atteignaient ainsi et conservaient toute la mesure de leurs forces naturelles. Presque seuls parmi les sauvages, les Germains se contentaient d'une seule femme, à l'exception des grands, qui, par intérêt ou vanité, en épousaient plusieurs. Des cérémonies touchantes marquaient l'indissolubilité du mariage : l'homme donnait à la femme une paire de bœufs, un cheval équipé, un bouclier et une lance; elle lui faisait aussi présent d'une arme; il fallait ensuite partager les biens et les maux , vivre et mourir ensemble (3). L'adultère était presque inconnu ; on ne plaisantait point sur le vice, et ni les richesses ni la beauté ne sauvaient du dernier opprobre la femme impudique.

Le vêtement commun était un manteau de toile qui laissait à nu la plus grande partie du corps. Les grands portaient des habits étroits qui accusaient les formes du corps. Les bêtes sauvages , et même les animaux marins , leur fournissaient des pelisses. Les femmes ornaient d'un ruban de pourpre leur vêtement de toile blanche (4). Les Suèves relevaient les cheveux en un seul nœud sur le sommet de la tête : les Francs , descendans des Istœvons , portaient des cheveux longs et roulés en grandes boucles (5).

Les Germains détestaient les villes murées; un intervalle séparait l'une de l'autre leurs cabanes rustiques. Quelques uns demeuraient dans des cavernes. Tous aimaient à passer autour d'un grand foyer les longs loisirs que leur laissaient la guerre et la chasse (6). Du gibier qu'ils

(0 Tac. German. 4. Cœs. Bell. Gall. III, i. — C^) Tac. Germ. 20. — (3) Tac. Germ. 18. — (4) kl. 17. — (5) Juven. Sat. V. Mart. passim.rertull. de Virg. vel. Comp. Greg. Turon. III, 18. — (6) Tac Germ/i5.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 3o3

venaient de tuer, du»lait caillé, quelques fruits agrestes, voilà leur nourriture ; ils ne buvaient que de la bière , jusqu'à ce que les Romains leur firent connaître le vin , espérant soumettre par leurs vices ces peuples qui bravaient leurs armes. Les Germains supportaient tout, excepté la soif. Les jeux de basard leur faisaient encore perdre leur sang-froid; on les vit jouer tout, jusqu'à leur propre personne (i).

Souverains dans leur maison , les hommes libres ou les Wehr (2) se faisaient servir par leurs femmes et leurs enfans 5 les esclaves ou serfs labouraient les champs, gardaient les troupeaux, fabriquaient des objets d'habillement. Il y avait probablement une espèce de noblesse héréditaire chez les Goths et les autres nations venues de Scandinavie; mais chez les nations qui prirent dans la suite le nom de Francs, tous les hommes libres étaient égaux (3). Les grands se distinguaient par une nombreuse suite de guerriers qui recevaient d'eux leurs chevaux et leurs armes; des festins grossiers, mais abondans, les réunissaient dans la demeure de leur chef. Tous les hommes libres assistaient aux assemblées de la nation ; mais les plus puissans délibéraient d'avance entre eux, sur toutes les affaires importantes. Les prêtres présidaient ces assemblées ; les oracles qu'ils faisaient prononcer par leurs dieux décidaient ordinairement de la guerre. Les sublimes horreurs de la religion odinique n'étaient point étrangères à la Germanie ; mais les Romains appliquèrent , au gré de leurs caprices, les noms des divinités grecques à celles que révérait le Nord. Celui de Hertha^ échappé à la plume de Tacite, fait entrevoir la vérité. 11 est cependant conforme à toutes les traditions historiques de considérer la Scandinavie comme le centre du culte odinique,

(0 Tac. Germ. 24. — (^) Mœser, Hist. cl'Osriabruck, I, 1 3. — (3) Remer, Hist. de la Constit. franc. i3 (en ail.). Comp. Cœs. Bell. Gall. VI, i5.

3o4 LIVRE DOUZIÈME.

de même qu'elle seule possède des mpnumens marqués de Runes (i).

L'influence de cette religion est visible dans toute l'histoire des anciens Germains. Le mépris de la vie et la soif des combats découlaient de cette source. Les pontifes exerçaient assurément en Germanie la même puissance qu'en Scandinavie (2). Les rois ^ élus peut-être par les pontifes, parmi les familles les plus illustres, et les ducs ou chefs d'armée, choisis parmi les plus braves, ne possédaient qu'un pouvoir très-limité. Sans lois écrites , mais animées d'un profond sentiment de justice, gouvernées dans leur intérieur par la persuasion plutôt que par l'aurorité , ces nations, dans le premier siècle, se livraient encore entre elles à des guerres sanglantes qui , selon l'expression de Tacite, réjouissaient les yeux des Romains, et retardaient la chute de l'empire des Césars. Mais ces nations, sur lesquelles on avait plus souvent célébré des triomphes mensongers que remporté des victoires réelles, ne continuèrent point à vivre dans une éternelle discorde; elles se réunirent dans de grandes confédérations, qui, sous les noms de Goths, de Vandales , de Francs et d'autres encore , rendirent à l'Europe sa liberté primitive.

(0 Tac. Germ. 19. — (2) Voyez l'Histoire d'Osnabruck , par Mœser; la traduction du Tacite, par Anton, et d'autres ouvrages allemands.

Suite de l'Histoire de la Géograplite. — Connaissances des Romains sur les îles Britanniques et l'Espagne. — Tableau de Tëtat de la Gaule.

Nous avons vu que les Grecs connaissaient de nom les îles ^Albion ou Bretanîhé et dilerne (0; mais ils les connaissaient si mal que Strabon , en déclarant qu'elles ne valaient pas la peine d'être conquises, donne à la plus grande la figure d'un triangle , dont le plus long côté devait regarder la Gaule , et place l'autre directement au nord de la première. Les îles Cassitérides ou les Sorlingues étaient, dans le système de ces anciens, peu éloignées de l'Espagne (2).

Deux expéditions de César firent connaître une extrémité de la Grande-Bretagne. Les noms des trois promontoires à'Orcas au nord, de Caiitium k X esl ^ et de Belerium à l'occident, devinrent dès lors célèbres (3). César place même VHibernia ou l'Irlande exactement vis-à-vis de la côte occidentale d'Albion, et l'estime une fois moins grande (4) ; mais il ne s'en tient pas moins à l'idée reçue sur la position générale de ces îles.

Pomponius Mêla, qui vivait à l'époque même de la conquête de la Grande-Bretagne par les armées de l'empereur Claude, crut que cette île faisait face d'un côté à la Germanie, de l'autre à l'Espagne. Les guerriers de Rome refusèrent d'abord de se laisser conduire dans ce nouveau monde (5). Les noms des îles Orcades et ceux

(0 Voy. ci-dess., Liv. VII. — C^) Diod.Y, 18, 22. Jppian. Iber. I. — 0) Cœs. B. Gall. V, 12. — (4) P. Mêla, III, 6. — (5) Dio. Cass.hX, ig. I. 20

3o6 LIVRE TREIZIÈME.

des OEmodes ne retentissaient que de loin. Trente ans après la conquête, Pline n'osa pas tracer une description des îles Britanniques ; cependant il connaît déjà les îles Hœhudes , et en désigne quelques unes par des noms particuliers; il indique les dimensions exagérées de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, d'après Agrippa, qui probablement aura mal traduit les mesures grecques de Pythéas (i). Sous l'empereur Domitien , la valeur et la prudence d'Agricola soumirent les nations britanniques jusqu'au pied du mont Grampius (2) , aujourd'hui Grampian ; et la flotte romaine , sans faire précisément le tour de toute l'île (3), en doubla les extrémités septentrionales , et reconnut qu'elle ne tenait point au continent. Mais le biographe et le gendre même d Agricola placent VHibeniia à moitié chemin entre l'Espagne et la Grande- Bretagne (4).

Ce ne fut que dans le XP siècle que de nombreux itinéraires et des journaux de navigateurs fournirent a Ptolémée les matériaux d'une description mathématique de la Grande-Bretagne , encore cette description offrit-elle de graves erreurs. Mais la géographie historique de cette île avait été presque achevée dans le 1^^ siècle ; ses progrès suivirent les progrès des armées de Rome.

La Bretagne romaine^ reculée, par les victoires d'Agricola, jusqu'à l'isthme qui sépare les deux golfes nommés Aestuaria de Glota et de Bodotria (5) , ou golfes de Clyde et du Forth^ fut resserrée dans des bornes plus étroites par la muraille de l'empereur Adrien, dont les ruines, connues sous le nom de Picts wallj s'étendent

(0 Plin. IV, 16. — W Tac. Agric. 29.

(3) « Classis Triitulensem portum tenuit , um]e proximo latere Britan- « niœ lecto omni redierat, n Tac.

(4) Tac. Agric. 24.

(5) Ce golfe est appelé Msturia Boderia par Ptolémée. J. H.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. Soy

depuis le golfe de Sol^'ay jusqu'à l'embouchure de la Tyne(i). L'empereur Sévère pénétra de nouveau vers les extrémités de l'île, et répara, entre les golfes de Glyde et du Forth, la muraille établie par un lieutenant d'Antomn(2). Mais Caracalla abandonna les conquêtes de son père, et retira ses troupes derrière le rempart d'Adrien.

Les sauvages indomptables, qui arrêtèrent dans les montagnes de l'Ecosse le vol des aigles romaines, étaient désignés par les autres Bretons sous le nom celtique de Calédoniens, et reçurent depuis, dans la langue des Romains , la dénomination de Picti (3) , à cause des figures peintes dont leurs corps gigantesques étaient couverts. Mais leur chevelure blonde indiquait une origine germanique ou Scandinave (4). Ils succombèrent plus tard sous la puissance des Scoti^ peuple celtique venu de Tirlande.

Parmi les petites nations qui occupaient l'Ecosse méridionale , on distingue les Mœatœ et les Noi>antœ. Ils étaient probablement Celtes, comme la plus grande partie des habitans de l'île. Le poste d'Alata Castra, c'està-dire le camp volant , répondrait, selon l'opinion reçue, à Edinbourg (5) ; mais Ptolémée le place beaucoup plus au nord.

La puissante nation des Brigantes (6) occupait le nord de l'Angleterre jusqu'aux bords de l'Humber , nommé Mus. Le nom celtique de ce peuple, aujourd'hui avili, avait sans doute alors une signification plus noble , comme latro en eut en latin. Parmi leurs villes nombreuses brillait Eboracum^ l'York moderne, alors une colonie romaine, ornée de temples et de bains publics, séjour favori

(0 jEI. Spartian. Hadrian. 1 1. — C^) Eulrop. VIII , 19. Sext. Jurel. Victor, 36. Comp. Capit. Aur. Pins. 5.— (3) Jmm. Marc. XXVII , 8. Claud. de III consul. Hon. 5^. — (4) Tac. Agric. — (5) Camden et d'Jn- 'Alle , Géog. anc. I, 109. — (^) Tac. Agric. 17.

3o8 * LIVRE ÏREIZIKMK.

de plusieurs empereurs, et l'un des remparts de l'empire. Les Parisii^ petite nation vers l'embouchure de l'Abus, n'est remarquable que par son nom gaulois. Deua^ aujourd'hui Chester, sur la rivière de Dee, et Lindum.^ le Lincoln moderne, probablement une colonie romaine (t), étaient les capitales, l'une des Coniavii^ l'autre des Corita ni.

Trois nations belliqueuses occupaient ce qui forme aujourd'hui la principauté de Galles. Les Ordovices habitaient au nord ; ils furent presque tous massacrés par les troupes d'Agricola (2). Dans leur voisinage était l île de Mona^ aujourd'hui Anglesey, consacrée au culte homicide des druides, et défendue, avec toute l'exaltation du fanatisme, par les Bretons, qu'enflammait la présence des prêtresses, marchant à leur u e dans un appareil semblable à celui des furies (3). Les Demetœ demeuraient sur la côte occidentale. La nation plus puissante des Silures s'étendait jusqu'aux bords de laSeverne; quelquefois même les Romains semblent comprendre les Demetœ sous le même nom (4). Les Silures résistèrent long-temps aux armes romaines, ne se laissant ni effrayer par la cruauté, ni séduire par la clémence (5). Leur teint basané et leurs cheveux bouclés indiquaient, selon Tacite, une origine ibérienne (6).

A l'est des Silures , demeuraient les Dobuni^ dans le pays desquels était Cleuum^ vraisemblablement Glocester. Les Catjeuchiani de Ptolémée s'appelaient , d'après les inscriptions antiques, Catai>eUauni {"j). Leur territoire atteignait le golfe de Wash , nommé Metaiis Mstuarium. Leurs voisins à l'est étaient les puissans Iceni (8) , nom-

(0 Beda et Geog. Eau. — C^) Tac. Agrie. 18. — (3) Ici. Annal. XIV, 3o. — (4) Plin. IV, 16. — (5) Tac. Annal. XII , 32. — (6) Id. Agric. 11. — (7) Horsley, Brit. Rom. Cuml>erland, n. 27. — W Tac. Annal. XII, 3o; XIV, 3i.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 3o9

niés Simeni par Ptolémée, et dont la capitale portait en commun avec plusieurs autres le nom celtique de'/^e«^«, ou lieu d'assemblée. Les Iceni occupaient le Norfolk et le Suffolk actuels. Plus au sud , dans l'Essex moderne , les Trînoba?ites , nation nombreuse, avaient pour capitale Camalodunum^ aujourd'hui Colchester, et non pas Maldon, comme plusieurs écrivains anglais l'c^nt cru(i). La ville de hondinium est attribuée par les uns aux Trinobantes , par les autres aux Cantii^ habitans du Kent actuel, selon qu'on la place au nord ou au sud de la Tamise. Peut - être cette ville , déjà florissante par le commerce ("2) , s'étendait-elle sur les deux rives du fleuve.

Des tribus comprises sous le nom de Belgœ ^ et probablement venues de la Gaule belgique, occupaient la plus grande partie de cette péninsule méridionale que forment la Tamise et laSeverne, Tamesis et Sabiina. La capitale ou Fenta de ces Belges est le Win-Chester actuel, le surnom latin de Castmm^ ou en anglo-saxon Ceastre^ étant resté à beaucoup de villes anciennes. Les eaux de Bath étaient déjà renommées sous le nom à^Aquœ Solis, L'extrémité occidentale, le Cornouailles moderne , occupée par les Damnonii ou Dumnonii ^ était peu fréquentée desPvomains; les célèbres mines d'étain qui y avaient attiré les Phéniciens sont à peine indiquées par les auteurs latins (3) ; circonstance d'autant plus surprenante , que ces mêmes écrivains donnent à la Grande - Bretagne des mines de fer, d'or et d'argent (4), et qu'un d'eux assure que les rivières y roulent des pierres-gem-

(0 Mannert, II, P. 2, p. 175. ~W Tac Annal. XIV, 33.

(^) Plin. XXXIV, 16. César (de B. Gall. v, 12) cite l'étain parmi les métaux exploités dans la Grande-Bretagne : il ajoute même qu'elles se trouvent vers le centre du pays. Nascitur ibi plumbum album in meditetTancis regionibus. J. H.

(4) Tac, Agric. 12. Eumen Panegyr. IV;, 11.

3lO LIVRE TREIZIÈME.

mes (0 ; Tacite nous apprend même qu'on y péchait des perles d'une qualité inférieure (2).

Les autres traits physiques attribués à cette grande île s'y retrouvent encore. La température , plus douce que celle de la Gaule septentrionale (3) ; les brouillards épais, les pluies abondantes (4), la chaleur modérée de l'été, qui faisaient mûrir les fruits avec lenteur , et qui ne permettaient point la culture de l'olivier ni de la vigne (5) ; la ■verdure brillante des pâturages , où erraient d'innombrables troupeaux ; l'absence des bêtes féroces et des reptiles venimeux (6); tout se retrace encore aux yeux d'un observateur moderne. La Bretagne barbare ou l'Ecosse était inculte; mais la Bretagne romaine, qui, du temps de Tacite, ne produisait pas assez de blé pour ses habitans, devint, dans les IP et IIF siècles, le grenier des Gaules et des armées romaines stationnées sur le Rhin (7).

\J Hibernia ou ïlerne des Grecs (8) ^ qui avait longtemps passé pour inhabitable à cause du froid , fut un peu mieux connue par les rapports des Bretons; on sut qu'elle jouissait d'un ciel aussi doux que la Grande- Bretagne (9), que le sol fertile y offrait au bétail de gras pâturages (to) , et que de nombreux ports y prêtaient au commerce un accès plus facile que celui des côtes d'x\lbion. Les habitans n'étaient pas plus intraitables que les Bretons , et Agricola pensait qu'une seule légion aurait suffi pour y maintenir la domination romaine (n). La jalousie de Domitien arrêta ce générai au milieu du cours

(0 Mêla, III , 6. — (2) Tac. 1. c. — 0) Cœs. V, 12. — (4) Strab. IV, aoo. Mêla, etc. — (5) Tac. Agric. 12. — C^) Eumen. Paneg. VI, 9. — il) Tac. Ann. XIV, 38. Zozim.Wl, 5. Am. Marc. XVIII,2. Eunap.eic.

(8) Ptolémée l'appelle luernia, Pomponius Mêla Iwerna, et Diodore de Sicile Iris. J. H.

(9) 7«c. Agric. 24 — (I") Mêla , III , b. — (") Tac, î. c.

HISTOIRE DE LA GÉOGR/\^PHlE. 3ll

de ses victoires, et l'Irlande retomba dans son ancienne obscurité. Cependant Ptoîémée a dû avoir sous les yeux des itinéraires maritimes très étendus. Les noms de quelques peuples, comme par exemple les Brigantes ^ qu'on retrouve en xlngleterre, et les Menapii ^ qui existaient aussi dans la Belgique, semble prouver que l'Irlande a reçu des colonies et de Celtes proprement dits et de Belges. Les écrivains irlandais assurent que leurs traditions nationales parlent des colons belges sous le nom de Fii- Bolg (i). La nation la plus répandue était celle des l\>erni^ dont le nom a été appliqué par les Romains à toute l'île; cette nation paraît avoir été déjà connue des Phéniciens (2).

Les nations celtiques de la Bretagne différaient peu des Gaulois à l'égard de leur manière de vivre (3). Leurs armes étaient les mêmes; le grand sabre celtique à la main, ils combattaient sans cuirasse et sans casque (4). Leurs cabanes avaient la même forme conique que celles des Gaulois. Mais les nations germaniques ou Scandinaves de la Calédonie paraissent leur avoir appris l'usage de chariots de bataille, inconnus aux Celtes du continent (5). Les Bretons s'enduisaient seulement le visage d'une couleur bleue (6) , tandis que les Calédoniens se gravaient sur tout le corps les images bigarrées de toute sorte d'animaux (7). La communauté des femmes dans la même famille , suite d'une vie patriarcale , ne se maintint à la longue que chez les Calédoniens (8). Les Bretons, soumis à de petits princes, bâtissaient des villages et se livraient à l'agriculture, ainsi qu'à l'entretien des bestiaux. Ils ne mangeaient ni lièvres, ni poules, ni oies; ces animaux ne ser-

(0 Cyriaherly, Ogygïdi, i4- — (^) ^i^/e/z. oramarit. 108, ni. — (.})Cœs. Bell. Gall. V, 14. Strab. IV, 200. — (4) Tac. Agric. 35. Aïela , III , 6. Comp. Hcrodian. III, 14. — (5) Z)fy. Cass. LXXVI , 12. Comp. Tac. ibid. 11. — {^) Cœs. V, 14. —(7) J/érod. III, 14. ~ (8) JJio. Cass. 1. c.

3l2 LIVRE TREIZIÈME.

vaient qu'à leur amusement. Leurs longs cheveux flottaient sur leurs épaules; des moustaches couvraient leurs joues ; ils portaient des vêtemens de peaux d'animaux. Leurs druides arrosaient de sang humain les autels des divinités celtiques (i) ; de nombreux disciples du continent venaient admirer la sainteté et la sagesse de ces prêtres d'une religion sanguinaire. Le Calédonien, presque sans vêtement, chargeait ses bras et ses reins de lourds anneaux de fer; dédaignant l'agriculture, il vivait du produit de sa chasse ; l'écorce des arbres ou quelques racines sauvages lui tenaient lieu de pain ; il ne tirait aucun parti des poissons qui fourmillaient sur ses côtes.

Passons maintenant aux Celtes du continent. Strabon nous a déjà fait connaître la division des peuples de la Gaule en Belges, Celtes et Aquitains; tous les auteurs romains confirment la différence qui existait entre ces trois races. César nous apprend que de nombreuses tribus de Germains , après avoir franchi le Rhin , s'étaient mêlées avec les Celtes , et avaient donné naissance à la nation et à la langue belgique (2). Des témoignages positifs prouvent en particulier l'origine germanique des Tribocci^ des Nemetes et des Vangiones ^ qui habitaient dans l'Alsace et vers Mayence (5); des Treviri^ dont le nom est resté à la ville de Trêves (4) ; de quatre tribus comprises sous le nom de Germant^ et depuis sous celui de Tungn{5)^ tribus qu'on place dans les pays de Limbourg et de Liège; des iVemV(6), peuple nombreux dans le Hainaut actuel, et des Aduatici[']) ^ descendans des Cimbres et des Teutons , qui demeuraient quelque part sur la Meuse (8) .

(') Tac. Annal. XIV, 3o. Dio. Cass. LXII , 12. — W Cœs. B Gall. I, 1; II, 4; IV, 4, 16. — (3) Plin. IV, 3i.— (4) Cces.YlU, 25. Mêla, m , 2. Tac. Gerra. 28. — (5) Cœs. Il, 4. Tac. Germ. 2 — C^) Cœs.l. c Tae. Germ. 28. Stral^. IV, 296. Casaub. — ii)Cces. II , 4, 29.

(^) Les Aduatici ou Jtuaiici occupaient au sud des Tungvi le pays

HISTOIRE DE LA. GÉOGRAPHIE. 3l3

La langue des Belges, différente de celle des Celtes proprement dits, a été probablement transportée en Angleterre par les colonies belgiques; elle s'est peut-être conservée, du moins en partie , dans l'idiome des Gallois et de leurs descendons les Bas-Bretons (0; mais vouloir, par une confusion rétrograde , appliquer le nom de Kjmri^ que les Gallois se donnent, à tous les Belges, afin de retrouver en eux les fameux (timbres (2) , c'est une aberration d'autant moins pardonnable, que nous avons un témoignage positif d'après lequel les Gimbres traitèrent en ennemis les Belges (3).

Les Aquitains^ bornés par la Garonne et les Pyrénées , étaient, selon Strabon , de la race des Ibériens (4) ; mais comme il y avait en Ibérie des nations celtiques ou celtibériennes et des peuples cantabriques , indigènes de l'Espagne, il reste à savoir à laquelle de ces deux familles appartenaient les Ibériens de l'Aquitaine. Les guerres entre les Aquitains et les Vascones^ qui certainement étaient Cantabres, semblent prouver que les premiers étaient Geltibères. Plusieurs anciens ont encore soutenu que les Liguriens^ peuples si anciennement connus et si répandus tant en Gaule qu'en Italie, étaient différens des Celtes (5) ; mais ly-gour étant un mot celtique qui signifie habitant du rivage, il semble que cette opinion des Grecs n'était fondée que sur une erreur. Le sang gaulois était ainsi moins mêlé que ne pensait César; les Celtes purs occu-

compris entre le Scaldis (l'Escaul), le Sabis (ia Sambre ) et la Mosa (\o Meuse). D'Auville croit Irouver remplacement de leur cité, appelée /Jluatucuin , clans un lieu nommé Palais, eniouré, comme le dit César, de marais qui en rendaient Tapproche impossible.

(0 Adelung , Mitbridat. II , i45- — Hist. anc. des Allem. par Jdelung, p. 239 sqq. —0) Strab. IV, i35. Cas. —(4) Id. IV, 288, 289. Alm.. — Diod. Sic. V, 09. Strab. II, 190. Dion. Alic. etc.

3l4 LIVRE TREIZIÈME.

paient les quatre cinquièmes de la Gaule'; ils en étaient les vrais indigènes (i).

L'intérêt que le nom des Gaules inspire au plus grand nombre de nos lecteurs , nous engage à exposer en détail la géographie de ce pays d'après César , Pline et Ptolémée. Nous suivrons la division en dix-sept provinces , donnée par la Notitia Pro^inciamm; division qui, à la vérité, paraît n'avoir existé complètement qu'au temps de Dioclétien , mais dont on retrouve les traces dès le HP siècle (2), et qui d'ailleurs offrira aux lecteurs l'aperçu le plus commode.

Les grandes divisions primitives de la Gaule comme provinces étaient les quatre suivantes : la Gaule narbonnaise ^ la Gaule lyonnaise^ \ Aquitaine et la Belgique. A mesure que le pays se peupla , on fit des subdivisions et des changemens.

La Gaule aquitanique, ou l'Aquitaine, était comprise d'abord entre la Garonne, les Pyrénées et l'Océan: on l'étendit ensuite jusqu'à la Loire. On la subdivisa en première, deuxième et troisième Aquitanique. La première avait pour capitale Avaricum^ aujourd'hui Bourges , la plus forte ville de la Gaule lors de l'invasion de César^ qui ne lui donne cependant que quarante mille habitans (3). Cette province était habitée par huit peuples. Les Bituriges- Cubi, dans le Berri et le Bourbonnais, dominèrent anciennement sur toute la Gaule celtique : Bellovèse, l'un de leurs chefs, conquit la Lombardie l'an 164 de Rome; César brûla dans un seul jour vingt villes de ce pays (4). Les Bituriges exploitaient des mines de fer (5). Les Ar^^erni^

(0 Timagènes, ap. Ammian. XV, etc., etc. — W D'Anville, Notice de la Gaule, 12. Fop. in Prob. i8. Ruf. Fest. brev. 9. Ammian. XV, lî. — (3) Cœs. VU , li, i5 , 28. — (4) Ici. ib. i5. — (5) .Strab. IV, 290.

HISTOIRE DE L\ GioGRAPKIE. 3x5

qui demeuraient dans l'Auvergne , prétendaient descendre des Troyens (i). Leurs villes étaient Nemossus ou Nemetum^ depuis Augusto-Nemetum ^ appelée ensuite Urbs Àrverna , aujourd'hui Clermont (2) , et Gergovia , sur la montagne qui porte encore ce nom. Ce fut ici qu'un Vercingetorix ou chef de guerre \3) des Arvernes, opposa une résistance si opiniâtre au conquérant des Gaules (4). Le pays des Arvernes prit sous les Romains un aspect riant ; des vignobles et des châteaux en couvraient les hauteurs, et les moissons ondoyaient dans la plaine , depuis si fameuse sous le nom de la Limagne (5). Les autres peuples de la première Aquitaine étaient les Limopici ou Lemovices, avec la ville à'Augustoritiim^ aujourd'hui Limoges (6) ; les Gabah\ dans le Gévaudan, où il y avait des mines d'argent (7); les Riiteni^ avec leur chef-lieu Segodunum, depuis nommé Cwitas Rhutenorum^ et aujourd'hui Rhodez, dans le Rouergue ; les Velavi ^ dans le Vêlai, et les Cadurci, qui occupaient le Querci, et ddnt la ville capitale , Cahors , s'appelait Dwona. Une portion des Cadurci porte dans César le nom à' Eleutheri ^ c'est-à-dire libres.

La seconde Aquitanique s'étendait de l'embouchure du Liger^ la Loire, au-delà de celle de la Garumna ou Garonne. Burdîgala^ Bordeaux, en fut la capitale; les lettres illustrèrent et le commerce enrichit de bonne heure cette ville gauloise (8). Six peuples occupaient l'Aquitaine se-

(0 Luc. Pharsal. I, 427. — (2) Lancelot, Mém. de l'Académ. des Inscript. VI, 666. — (3) En celte-irlandais : Fear cin go toir, c'est-à-dire liomme-chef de l'expédition. Mithridates , II.

(4) Les Jivcj'ui, nos Auvergnats, étaient un des peuples les plus puissans de la Gaule : ils dominaient sur plusieurs nations voisines , telles que les Gahali, les f^ellas^i et les Cadurci. J. H.

(5) a ^quor illud agrorum , etc. » Sidon. JpoUoii. IV, episfol. 21. — (6)Itin. Anton 462. — (i)Straù. IV, 291. — (§) Ibid. Ju^on. profcss, Sidon. Jpoll. IX , ep. i3.

3l6 LIVRE TREIZIÈME.

conde. Les Bituriges-Fibisci habitaient la plus grande partie du Bordelais; une de leurs tribus, les Medulli^ a laissé son nom au canton de Médoc, dont on vantait déjà les "vins et les huîtres (0. Une autre tribu, celle des Bou^ tirait de la résine des forêts de pins qui couvraient le canton de Buch (2). Au nord de la Garonne demeuraient les Pictones et les Sa?itones, qui prêtèrent leurs vaisseaux à César pour faire la guerre aux Vénètes : parmi leurs villes, Limojium répond à Poitiers (5) ; Saintes portait le nom de Mediolanum ou ville du milieu. Les Agesinates vivaient dans le territoire d'Aisenai (4). Les Petrocorii demeuraient dans le Périgordj la ville de Périgueux portait le nom de Vesuna , qui est resté au château. Les Nitiobriges avaient pour chef-lieu Agianum , l'Agen de nos jours. Tous ces peuples de la première et seconde Aquitaine étaient de vrais Celles.

La troisième Aquitanique, la seule qui fût peuplée de vrais Aquftains, était aussi appelée Nowern-Populania ^ parce qu'elle était habitée par neuf petites nations. César et Pline en nomment davantage (5). Nous ne pouvons ni assigner l'époque où ces peuplades furent réduites au nombre de neuf, ni indiquer quelles furent les tribus conservées. Les Auscii habitaient les fertiles environs* de la ville d'Auch, nommée d'abord Climherri's^ et ensuite Ausci avec le surnom d'Augusta (6). Les Vasates^ dans le Bazadois ou le diocèse de Bazas, étaient de tous les Aquitains les plus reculés au nord. Les Tî^rZ'e/// s'étendaient sur les rivages de la mer; leurs terres sablonneuses ne produisaient que du millet ; quelques rivières y roulaient des paillettes d'or (7) ; le chef-lieu, Aquœ Augustœ Tarhellicœ ^

Auson. ep. 1, ad Theon. i3 ad Paul. — C^) S. Paulin, epist. ad Auson , etc. — (3) Itin. Anton. 469. —(4) Plin. IV, 19. — (5) Cœs. III, 27. Plin. IV, 19. — (6) Mêla, III, 2. Itin. Anton. 462- Itin. Hierosol. .^5o, — ii) Slrab. IV, 290.

HISTOIRE DE LA GEOGRAPHiE. 3l*J

aujourd'hui d'Aqs ou Dax , était renommé par ses eaux minérales (i)- Beneharnum , nom d'une ville à peu de distance de remplacement d'Ortbez, est passé au pays de Béarn. Les Bigerrones occupaient le Bigorre. De ces régions montagneuses un vent impétueux descendait sur la plaine qui forme aujourd'hui les landes, et y soulevait les sables comme des vagues, de sorte que dans ces Syrtes gauloises on pouvait en quelque sorte faire naufrage par terre (2). Nous ne pouvons nous arrêter à déterminer la position des Comenœ^ qui semblent avoir habité le Gomminges, ni celle de beaucoup d'autres tribus plus obscures encore (p).

La Gaule lyonnaise nous offre des groupes moins confus (4). Lugdunum ou Lyon^ quoique située à une des extrémités de cette province, en fut la capitale commune;

(0 Plin. XXXI, 2. Suivant Gossellin, les Tavbelli occupaient les bords de l'Océan depuis les Pyrénées jusque vers l'étang d'Arcachon , dans le département de la Gironde. Il parait que du temps de Strabon , les terrains d'alluvion qui s'étendaient au pied des Pyrénées étaient riches en or, puisque le géographe grec dit que les mines que possèdent les Tarbelli passent pour les plus estimées. Sans fouiller bien avant dans la terre, ajoute-t-il, on y trouve parfois des masses d'or assez grosses pour remplir la main; le reste consiste en paillettes et en boules qui n'ont besoin que d'un léger lavage. (IV, c. 2, § i.) J. H.

(3) Sidon. Apoll. VIII, 12.

(^) Le pays des Convenœ occupait précisément' le canfon de Comminges , réparti aujourd'hui entre les départemens de la Haute- Garonne , de l'Arriége et du Gers. Leur cité portait le nom de Lugdunum Convenarum. Les Convenœ étaient une des neuf peuplades de la Novem-Po~ pulaniaj leur nom signifie gens rassemblés {iw-nlv^eç, comme le dit Strabon ). Ils étaient les restes de brigands espagnols échappés à la guerre contre Sertorius, et obligés par Pompée à renoncer à leurs brigandages pour vivre paisiblement dans le canton qu'il leur assigna. J. H.

(4) Selon Gossellin, cette province s'étendait, d'un côté, depuis les sources du Pihône jusqu'au-delà de Lyon, et le long de la Loire jusqu'à l'Océan; de l'autre côté, depuis les sources du Rhin en descendant ce fleuve jusque vers Bâle, puis le long de la partie méridionale des Vosges, le long de la Marne et de la Seine jusqu'à l'Océan. J. H.

3l8 LIVRE TREIZIÈME.

mais on s aperçut bientôt de l'erreur de César , qui regardait les vastes régions occupées par les Celtes comme bien moins étendues qu'elles n'étaient, et on divisa l'énorme province en deux , puis en quatre , et même en cinq.

La colonie romaine de Lugdunum fut fondée quarante* deux ans avant J.-C. , sur le territoire des Segusiani. Siège des préteurs et d'un hôtel de monnaies, centre où aboutissaient toutes les grandes routes romaines (i) , elle devint la ville la plus considérable des Gaules : soixante peuples y firent construire un autel à la ville de Rome et au génie d'Auguste (2). Près de cet autel , placé au confluent du Rhône et de la Saône, alors nommée Arar^ on célébrait des fêtes communes à toute la Çtdi\i\e{^) . Lugdunum possédait une académie, un vaste théâtre et des aqueducs. Cette ville était l'entrepôt du commerce entre les Gaules et l'Italie; mais, dans le IIP siècle, les ravages des guerres civiles en éclipsèrent la splendeur.

Parmi les peuples de la première Lyonnaise ^ on distinguait encore les Lingones^ au territoire de Langres. Ils étaient alliés des Romains (4) et très-puissans. A côté d'eux on trouve la petite nation des Mandubii, avec la place forte à'Alesia^ si fameuse dans les guerres de César (3). On n'est pas d'accord sur l'emplacement des Boii. L'histoire trouve d'abord ce peuple en Italie, où il était entré par les Alpes rhétiennes (6) , ensuite dans la Pannonie et

(0 Strab. IV, 292, 3 18. Alm. — (2) Liv. epist. 137. —0) Dio. Cass, LIV, 32. — (4) Tac. Hist. I, 78; IV, 67-

(3) Alesia , située sur une montagne appelée le Mont-Auxois , qui s eiève au-dessus du cours de l'Ozerain , passait , suivant Diodore de Sicile (IV, 19; V, 24), pour avoir été fondée par Hercule. C'est pour cela que les Gaulois la regardaient comme la capitale de toute la Gaule. Elle en était du moins la plus importante place de guerre. Lorsque César en fit le siège , elle était défendue par 80,000 hommes. J. H,

Tit.-Li^^. V, 35.

HISTOIRE DE LA. GÉOGRA.PHIE. SlQ

le Noricum(i) ^ sans qu'il soit possible de nier ni d'affirmer qu'ils fussent venus originairement de la Celtique, une troupe de Boii ayant pénétre en Gaule avec les Helvétiens, y fut vaincue par César, et obtint des Eduens un asile dans leurs terres (^). Le plus célèbre de tous les Etats gaulois fut celui de ces mêmes Mdui ou Eduens , ce peuple fameux, que l'illustre Sacro{>ir voulut trop tard rendre à l'indépendance, avait, en aidant les oppresseurs du monde à subjuguer les Allobroges et les Averni, acquis le vain titre de frère du peuple romain. Leur capitale était Augustoduiium ^ aujourd'hui Autun , auparavant nommée Bibracte; la jeune noblesse de toutes les Gaules y était instruite dans les lettres grecques et romaines (3) ; les empereurs y établirent une fabrique de cuirasses (4). Cahillonum , Châlons-sur-Saône , antique siège d'un commerce et d'une navigation considérables (5) ; et Matisco, Macon^ où l'on faisait les flèches pour l'usage de l'armée romaine (6) y appartenaient encore à la riche contrée des Eduens (7).

Au nord de la province que nous venons de décrire, nous trouvons la quatrième Lyonnaise, qui avait pour capitale Agendicum. Elle était peuplée par les nations ou tribus que nous allons énumérer : les Parisii, dont le chef-lieu était Lutetia ou Leucotetia , bâtie long-temps avant Jules-César, mais qui, circonscrite dans l'île de la Cité (8) , resta au rang des petites places fortes jusque dans

(0 Tit.-Lw. XXXVI, 38.

(») Cœs. I, 28 j VIT, 11. Pline, IV, j8. Tacii. Hist. II, 61.

Gossellin place les Boii entre la Loire et l'Allier, vers le confluent de ces deux rivières. J. H.

(3) Tac. Annal. III , 43. — (4) Not. imper, c. 4i . ~ l^; Cœs. VII, 43. Not. imp. c. 65. — (6) Not. imp. c. 4' •

(7) Les Mdui étaient sur la rive droite de la Saône et s'étendaient fort peu au-delà de la Loire. J. H.

(8) Cœs. VII, 57. Strab IV, 297.

le IV® siècle, et même plus tard (i) : Julien y résida; il agrandit et embellit cette ville, dont les habitans lui plurent par la gravité philosophique de leur maintien (2) ; les Meîcli^ avec Meaux, Xdincien J a tinum ^ les Carnutes, dont le territoire comprenait les villes à'Jutricum^ aujourd'hui Chartres, et Genabum^ grande place de commerce, nommée depuis Cwitas Aurelianorum j l'Orléans de nos jours; les Senones, antiques conquérans de l'Italie et de Rome même : outre Agendicum ou Sens, qui, déjà dans le IV^ siècle avait pris le nom de Senonœ^) , ils possédaient ' Antissiodiorum ou Auxerre ; enfin, les Tricasses^ dont le chef-lieu, après avoir porté le nom romain à'Augustobona^ reprit celui du peuple, et qui est la ville de Troyes en Champagne.

La seconde Lyonnaise^ qui répond presque à l'ancienne province de Normandie, avait pour capitale Rotomagus ou Rouen , habitée par les Veliocasses^ qui ont laissé

(0 Ammien. Marcell. XV, i5j II, 27. Zozim. III, 9. — Julian. Misopog,

Eutrop. X, 7. Le respect que nous avons pour Malte-Brun nous fait un devoir de laisser intact ce passage, dans lequel il adopfe l'opinion que Sens occupe l'emplacement à' Agendicum. Sous ce rapport, il est d'accord avec d'Anville et quelques auteurs non moins distingués. Mais lorsque la première édition de cetle Histoire de la Géogj-aphie parut, la question relative à V Agendicum de César n'avait point été examinée comme elle l'a été depuis. On n'avait pas îenu compte des sentimens de plusieurs auteurs du moyen âge , tels que Nicolas Camuzaf , qui écrivait en 1610, Marlian en 1616, Charles Etienne en 1620, Jacques Charron en 1621 , André Duchesne en 1637, Tassin en i638. Malingre en 1640, Davity et Piauchin en i643 , de la Barre en 1647, Ph. Ferrare en 1667, Baudran vers la même époque, HofFman en 1677, Corneille en 1708 , et qui tous s'accordent à considérer Agendicum comme Provins : Barbié - du - Bocage , dans sa carte de la Gaule ; MM. Achaintre, Opoix, Doé et le docteur Barrau, dans de savantes dissertations sur le même sujets qui nous semblent convaincantes, ont adopté la même opinion.

Provins s'appelait donc jadis Agendicum. Quant à Sens, son nom a dû toujours être Senonœ ou Senones. J. H.

leur nom altéré au Vexin. Les autres peuples étaient les Ahrincatœ ^ dont la capitale, Ingena^ selon d'Anville, répond à Avranches (i), mais que Mannert, en s'appuyant de Ptoléraée, porte beaucoup plus à l'est (2); les Unelli^ dans le Cotentin, où ils avaient les villes de Crociatonum, Carentan, et de Cosidiœ ^ Coutances, ainsi que les itinéraires le démontrent (5) , la forteresse de Constantia^ que d'Anville place ici, était, selon un témoin oculaire (4) , à l'embouchure de la Seine \ les Bodiocasses ou Baiocasses ^ avec leur ville .5«/'oc<3? (5) ou Bayeux ; les Lexovii avec Noi>iomaous^ depuis Lisieux; les Caletiy dont Juliohojia ou Lillebonne était le chef-lieu; les Eburouices ^ qui avaient pour capitale Medlolanum^ aujourd'hui Evreux.

D'Anville a employé toute son érudition à démontrer que les Bidukesii de Ptolcmée , placés par ce géographe sur la côte septentrionale de la Bretagne, doivent être transférés en Normandie, aux environs de Caen, où l'on a trouvé des monumens romains dans un endroit nommé Vieux (6). Mais l'exactitude de Ptolémée sur ce point a été défendue par Mannert, et, à ce qu'il nous semble, avec succès.

La troisième Lyonnaise commençait aux environs de Tours , et s'étendait sur toute la péninsule de Bretagne ; péninsule presque entièrement effacée dans la géographie systématique de Strabon, mais que Mêla décrit le premier d'une manière conforme à la vérité (7). Voici les peuples de cette province : les Turones occupaient la Touraine, avec Cœsarodunum^ qui , dans le moyen âge, prit le nom du peuple,- et qui est aujourd'hui Tours ;

(0 ]y AnvïLle, Géog. anc. 1 , 72. — (2) Mannert^ Géogr. anc. II , 168 (deuxième édition). — (3) Id. ib. i55. — (4) Amm. Marcell. XV, n. — (5) Not. imp. c. 65. — (6) D'Anville , Not. de la Gaule, 702. — (7) Meta,

3a 2 LIVRE TREIZIEME.

\en Andecai^i ou Andes possédaient Juliomagus ou Angets; les Cenomani habitaient le Maine, avec Vindi^ num^ aujourd'hui le Mans; les Diablintœ, autrement Diablintes ou Diàhlindi^ avaient pour chef-lieu JSœodunuiYiy qui existe encore sous le nom de Jubleins, à l'est de Mayenne, (i). Dans la péninsule, nous trouvons les Redones^ que Ptolémée transporte au milieu des Gaules, mais dont la capitale, Condate^ est décidément Rennes. Au sud de ceux-ci étaient les Namnetes ^ nommés Samnites par Ptolémée, qui place très-loin de là, et au nord-est des Cenomani, une autre nation des Namnetes avec la ville de Condwicnum ; il est donc incertain si ce nom convient à Nantes, indiquée d'une manière plus certaine sous ceux de Cwitas ou Portus Namnetum (2). Le géographe d'Alexandrie place encore à l'embouchure de la Vilaine un port nommé Portus Briuates, qui appartint dans la suite aux Visigoths (3), et qui par conséquent ne saurait être reculé plus au nord : c'est aujourd'hui la petite ville maritime du Croisic. Les Fe?ieti régnaient sur les côtes du Morbihan et sur les îles Vénètiques^ l'un des sièges du culte druidique; la ville de Vannes, connue sous le nom de Dariorigum ^ reçut plus tard celui de Venetœ (3) ; les grands mais informes navi-

iS) Mahillon, Analecta, pag. 263. Wesseling, Itinér. 386.

(2) Tah. Peuting. Notit. Gall. Il serait possible que Ptolémée eût commis une erreur en indiquant sous deux noms différens le même peuple : Strabon appelle aussi Samnites un peuple que Tyrwhitt et Gossellin regardent comme les Namnites ou Namnetes, en corrigeant le texte qui paraît avoir été altéré par une faute de copiste. Les manuscrits de Strabon que Ptolémée a consultés portaient peut-être les deux noms ci-dessus, et il aura éloigné deux peuples qui n'en font qu'un. Quoi qu'il en soit , d'Anville , Mentelle et Gossellin s'accordent pour donner à Nantes le nom de Condivicnum. J. H.

(3) Fredegar. Ilist. franc. i3.

(4) Not. imper. Daviorigum est le nom que lui donne Ptolémée ;

res de cette nation se rendaient aux îles Britanniques (0- Les Osismii occupaient l'extrémité de la péninsule , avec le port Gesocribatey depuis Brest et le promontoire Gobœum, qu'on prend généralement pour le cap Mahé. Leur capitale portait le nom de Vorganium. L'île Sena ou des Saints était le siège d'un oracle avec neuf prêtresses, qui passaient pour avoir le pouvoir de guérir les maladies incurables, d'exciter et d'apaiser les tempêtes, et de se transformer en toute sorte d'animaux (2). La côte septentrionale de la Bretagne appartenait, selon Ptolémée , aux Bidukasses , qui sont peut-être les mêmes que les BidukesiL Au sud de ces peuples. César nomme les Curiosolites ; leur chef-iieu était Corsilium, dont on croit avoir découvert les restes à Corseul , près de Dinan.

Toutes les contrées voisines de la mer étaient surnommées, en langue celte, Arémoriques ^ c'est-à-dire maritimes (3). Cette appellation, que Pline confond avec l'Aquitaine (4) , resta en particulier aux côtes qui s'étendent de l'embouchure de la Loire vers celle de la Seine ; on les nommait tantôt Armorique^ et tantôt Armoricanus Tractus (5). Vers le commencement du V* siècle, elles s'affranchirent entièrement de l'autorité des Romains (6). Le duché de Bretagne fut un reste de l'Armorique indépendante ; mais le dialecte celtique , qui s'y est conservé , ne paraît malheureusement présenter qu'un mélange confus de celte proprement dit, de l'idiôme belgique, parlé par les Bretons insulaires qui s'y réfugièrent , et de la langue latine , déjà répandue dans toutes les Gaules.

mais dans la table théodésienne elle est désignée sous celui de Dartoritum. J. H.

(0 Cœs. III, 8. Strab. IV.— (2) Strab. IV, 3o3. Dion. Perie^. 671. Plin. IV, 19. Mêla , III , 6. — W Cœs. VII , 75. — (4) Plia. IV, 17.

(5) Du mot breton Jrmorik , composé de la préposition «r (sur) et du substantif monTr , diminutif de mov (mer). J. H.

(6) Zozim. VI, 5.

La Gaule Belgique présente cinq grandes subdivisions, que nous allons parcourir de Touest à Test. La deuxième Belgique s'offre la première. Les Ambiant ont laissé leur nom à la ville d'Amiens , anciennement Samaro-Brwa , c'est-à-dire Pont-sur-Somme. Les Atrehates ^ dont le chef-lieu, Nemetacum^ est l'Arras moderne , fabriquaient déjà de gros draps très -estimés (i). Les Belloi^aci^ qui mettaient 100,000 hommes sur pied (2), n'étaient probablement pas renfermés dans les limites du Beauvoisis moderne ; ils avaient pour chefs-lieux, d'abord Bratuspantium , dont l'existence, jusque dans le XI® siècle, paraît prouvée (3), et ensuite Cœsaromagus ou Beauvais. Les trois nations que nous venons de nommer semblent, selon César, avoir formé le Belgium proprement dit (4). Les Moriniy que Virgile appelle les plus reculés des hommes , habitaient cependant la côte voisine du détroit de Calais ; c'est dans leur pays que se trouvaient le port Itius ou Wissan, d'où César partit pour sa seconde expédition dans la Grande-Bretagne, et Gessoriacum ^ qui iléjà , dans le III® siècle, portait le nom de Bononia (5), d'où l'on a fait Boulogne. Les Nervii s'étendaient dans tout le Hainaut et dans le midi de la France; leurs villes étaient Cambrai, Camaracum^ Tournai, Turnacum, et Bavai , ^rt^«cM/72 , la plus anciennement connue des trois. Par leur puissance et leur constitution politique, ils avaient tant de rapports avec les Lacédémoniens, qu'on les appelait les Spartiates de la Gaule (6). De petites tribus sous leur dépendance occupaient probablement la

(0 Trebell. Fol. in Gallien. c. 6. l^op. inCarin. 20. Ptolémée nomme cette ville Origiacum , et César NemeLocena. J. H.

(^) Cœs. II, 4. — (^) Merula, Cosmogr. II, lib. III, p. 485. Comp. d'Jwille.^ii) Cœs. V, 24 ; VIII , 46 , 47. — (5) Tab. Peuling. in loc. Amm. Marc. XX, i. Comp. JFess. Itin. Ant. p. 363.

(<') Penzel croit qu'ils descendaient des Neyri, qu'Hérotlote place dans le nord de la Scythie. J. H. '

côte de la Flandre actuelle, qui fut nommée Nervicanus- Traces. Plus tard, toute la côte, depuis la Seine jusqu'à l'Escaut , reçut des Saxons , qui y faisaient des descentes continuelles, le nom de Littus Saxonicum; mais le sens de ce terme dut varier, selon les incursions de ces pirates, pour qui c'était un jeu de fendre les flots écumeux dans un bateau de cuir, qui regardaient le naufrage moins comme un péril que comme un exercice , et chez qui tous les hommes de l'équipage, selon les occasions, étaient en même temps marins et guerriers, chefs et soldats (0.

En retournant au midi, nous trouvons les Veromanclui, avec leur chef-lieu, surnommé Augusta ; c'est le bourg de Vermand, au sud de Saint-Quentin, dans le Vermandois (2). Augusta Suessionum était le chef-lieu des Suessiones ^ et prit ensuite leur nom, d'où l'on a fait Soissons. Les Remi s'étant montrés les amis des Romains, virent leur capitale, Reims, nommée en celtique Durocortorum ^ prospérer par la faveur des vainqueurs^ métropole de la deuxième Belgique, elle était le siège des lettres et des arts. Plus d'une sanglante bataille donna de la célébrité aux plaines voisines de Ghâlons, nommée alors Catalaunum.

La première Belgique avait pour capitale Augusta Treverorum ^ qui, à l'instar de tant d'autres villes, rejeta bientôt le surnom que la flatterie lui avait imposé, pour s'appeler simplement Treveri^ aujourd'hui Trêves ; c'était le quartier ordinaire des généraux qui commandaient sur le Rhin , souvent même la résidence temporaire des empereurs; ses écoles, ses manufactures, ses greniers, ses arsenaux en firent, dans le IIP siècle, la ville la plus importante des Gaules (3). Métis ou Metz,

(■) Sidon. Jpoll. in Paneg. Avit. VIII , ep. 6 . etc. — (2) Itin. Anton, 37<). « Octo decem leugis à Cameraco. » — (^) Àmm. Marc. XXVII , lo . XXX; 3j clc. Juson. de clar. urb

appelé d'abord Diuodurum, capitale des Mediomatrici remportait peut-être par la splendeur de ses édifie^, de sa naumachie et de son aqueduc (i). Les Leuci et les Verodunenses possédaient dans Tullum^ Toul, et Verodununiy Verdun, des capitales moins brillantes.

Entre la Belgique et le Rhin s'étendait une limite militaire remplie de forteresses, et constamment occupée par deux armées romaines. On y assigna des demeures aux peuplades germaniques qui voulaient se mettre à la solde des Romains , et qu'on peut comparer aux Cosaques dits des frontières , en Russie (2). La Moselle séparait probablement les commandemens militaires (5), dont l'un reçut le nom de Germania superior ou prima ; l'autre celui àiinferior ou secunda. Pline ignore ces dénominations (4) ; Tacite ne les emploie pas toujours (5). Mais, dans le IP ou IIP siècle, ces districts furent, même sous le rapport civil, séparés de la Belgique, et formèrent deux provinces (6). Les Menapii et les Toxandri^ dans le Brabant actuel, les Tujigri^ dans le pays de Liège, les Ubii^ le long du Rhin, étaient les principaux peuples de la Germanie inférieure ; on pourrait encore y joindre les Batavi ^ ^comxne alliés romains. Colonia Agrippina ou Cologne, était la métropole de cette province. La forêt Arduenna occupait l'espace de i5o milles romains entre les Treveri et les Nervii (7). Dans la Germanie supérieure, nous trouvons, du nord au sud, Vangiones ^

(0 Ammien. Marc. XVI , 3. — (?) Tac. Annal. IV, ^3 , 74. Dio. Cass. LUI, 12. — (^) Comp. Gatterer, sur l' O^rmg'a de Ptolémée. Hist. synchronistique , p. 836, en ail. — (4) Plin. IV, 17. — (5) «Pars Galliamm quae Rhenum accolit , etc. » Hist. 1 , 5i. — (6) Amm. Marcell. XV, 11. Not. Gall.

(7) Les auteurs ne sont pas d'accord sur l étendue de cette forêt des Ardennes. César lui donne 5oo mille romains , que Strabon exprime par 4000 stades ; mais comme cette évaluation est exagérée , les uns , d'après l'historien Paul Orose , ne l'estiment qu'à 5o milles; les autres ont cru qu'il fallait lire i5o milles. J. H. '

les Nemetes et les Trihocci. La capitale, Moguntiacum ou Maguritia, Mayence, qui est probablement le Magetobria de César (i) , fut long-temps le boulevard de l'empire romain. Ptolémëe est le premier qui nomme Argentoratum ^ appelé, dans le moyen âge, Strateburgum (2) ou Strasbourg.

La province Maxima Sequanorum^ ?c'est-à-dire la grande Séquanaise , renfermait trois peuples. Les raci avaient pour leur chef-lieu Augusta (3), dont on a trouvé les restes près d'Asgut, village du canton de Baie ; les Heheîii^ revenus en petit nombre de leur incursion dans la Gaule, ne purent repeupler leur ancien territoire (4), baigné d'im côté par le lacus Venetus^ aujourd'hui le lac de Constance, appelé Acronius dans sa partie inférieure; de l'autre, par le lacus Lemanus , \e \ac de Genève ; le mont Jura le séparait des Sequani. Avenche, dans le canton de Vaud, jeta quelque éclat sous le nom d'Açe/iticum , le chef-lieu de l'Helvétie romaine , et on reconnaît encore Turicum dans Zurich , Salodurum dansSoleure, et la Colonia Equestris^ autrement Noiodunum^ dans Nyon. Mais les hautes vallées semblent, en partie , être restées inconnues aux Romains. Étaient-elles encore l'asile inhabitable d'un éternel hi^er? ou la liberté, «bannie au-delà du Rhin et du Tanaïs avait-elle encore ici trouvé un refuge inaccessible aux proconsuls et aux procurateurs des Césars ? Toutes les recherches pour retrouver l'emplacement exact des quatre cantons dits Urbigenus^ Tigurinus ^ Tugenus^ et celui des Ambrones (5) , ont été infructueuses , si ce n'est à l'égard du troisième, qui paraît décidément répondre à Zug (6).

(0 C<F5. I,3i. Comp. 54. « Transieram celerem nebuloso flumine Navam. » Auson. — (2) Not. civit. Gall. et Gcog. Ravenn. — (3) Schœpyïm,Alsat.illust. \^o.—{^)Cœ&.\.i.—{^)Strab. IV,229; VII,45i . Alm.

(^) Il paraît que les Ambrones étaient la souche des Liguriens. Cluvicr

L'obscurité qui règne dans les notions des Romains sur lapre Helvétie ne peut étonner personne ; mais que diront les aveugles admirateurs des géographes de l'antiquité, quand on leur demandera pourquoi le pays des Sequani^ « un des plus beaux de la Gaule (0 », est resté encore plus inconnu que l'Helvétie même? UArar, depuis nommé Sauconna (2), et Saône, le baignait à l'ouest; le Rhin (^), et, plus tard, le mont Fbgesus on Vosges» le terminait au nord , comme le Jura à l'est ; il n'atteignait le Rhône au midi que par une lisière ; la rivière Dubis ou Doubs le traversait, et formait une presqu'île où s'élevait Vesontio^ aujourd'hui Besançon : voilà tout ce qu'on voit de certain. On devine encore quelques positions, telles que Didattium ou Dôle (4), Arhorosa ou Ar^ bois (5) , et Ariorica ou Pont-Arlier (6) ; mais, au total , cette province importante était très-peu connue.

La Gaule narhonnaise^ qui s'étendait sur le Rhône et la Méditerranée, est la seule partie où la géographie des Romains soit sans lacune. Par sa culture florissante, par les mœurs et le mérite de ses habitans , par l'éclat de ses richesses, la Narbonnaise était moins une province qu'une seconde Italie (7). On y distinguait à la fin cinq subdivisions. La Narbonensis prima ^ qui répondait à peu près au Languedoc moderne, était principalement occupée par deux peuples , les Volcœ Arecomici vers le Rhône, et les Volcœ Tectosages vers la Garonne. On a prétendu que ces peuples étaient Belges , et non pas Celtes (8) ; mais il n'y a rien de certain à cet

croit que le nom d'Ambrones vient de la rivière d'Emme dans le canton de Berne. J. H.

(') Cœs. I , 3i. — (») Àmm. Marc — (3) Cœs. IV, 10. — (4) Ptol. II , 9. — (5) Ammian. XVI , 2. — (6) Itin. — (7) Plin. 111,4-

(^) « Uscjue ad Tcctosagos, priinœvo norninc Belcas. » Juson. Mais on doit peut-être lire f^olcas. Le surnom d'y^/ eco/wici a élé donné aux olcce,

égard. Chez les premiers brillait Nemausus^ aujourd'hui Nîmes, ville qui, par la splendeur de ses édifices et les privilèges ses citoyens, retraçait Rome au milieu des Gaules (i). Narbo^ le chef-lieu de la tribu des Elesyces (2), surpassait cependant Nemausus par l'étendue de son commerce, qui se maintint encore dans les siècles de la décadence des Romains , et qui attirait dans son port les flottes marchandes de toute la Méditerranée (3). Bœterrœ, Béziers, reçut de la 7^ légion , qui y était en garnison, le surnom de Septimanorum (4) ; d'où le nom de Septimania s'étendit d'abord sur le canton voisin (5) , et , sous les Visigoths, sur toute la province. Tolosa^ la capitale des Tectosages, s'était, long-temps avant les Romains, enrichie par le commerce; car Vor de Toulouse^ si funeste à Cépion et à ses compagnons de pillage, fut trouvé en lingots, et n'avait pas pu être enlevé au temple de Delphes, dont les Gaulois ne se rendirent point maîtres (6).

parce qu'ils étaient voisins des bords de Y Arar on de la Saône. Ils occupaient , dit Gossellin , les terres comprises entre la mer , les Cévennes et le Rhône, depuis Narbonne jusque vers la hauteur d'Avignon. Les autres Volcae , surnommés Tectosages , Tectosagœ ou Tectosagi , devaient ce nom , suivant Gossellin , à l'habitude qu'ils avaient de porter une casaque de laine (tecti sagis f couverts de casaques).

Les Tectosages faisaient partie de ces légions gauloises qui se rendirent célèbres par leurs migrations. Selon César, ils pénétrèrent en Germanie et s'établirent dans le voisinage de la forêt Hercynienne; Justin rapporte qu'un corps de Tectosages pénétra en Illyrie et se fixa dans la Pannonie ; enfin ceux qui faisaient partie de l'armée de Brennus quittèrent ce chef et s'établirent dans cette portion de la Phrygie qui , du temps de saint Jérôme , portait le nom de Galatie. J. H.

(0 Plin. 1. c. Mêla , II , 5. Strab. IV, 286. — (2) Ji^ien. Ora mar. 585.

(^) Slrab. IV, 275. Juson. de clar. urb. 12. Sidon. Àpoll. carm. 23. Elle était jadis sur Y Atax ou l'Aude, dont le cours a été changé depuis.

(4) Plia. III , 4. — (5) Sidon. Jpoll. Eginhard , etc. , etc.

W Posidon. ap. Strah. IV, 287. On sait que c'est à tort que Strabon

33o LIVRE TREIZIÈME.

Les Sardones^ qui occupaient le Roussillon, étaient un reste de l'ancienne nation des Behryces ^ dont le nom se trouve aussi en Thrace , et sur les migrations desquels nous n'avons point de renseignemens (0.

La province nommée Viennensis commençait au lac Léman , et se terminait aux embouchures du Rhône ; Vienna^ dont elle prenait le nom, et qui dans le lU® siècle , devint la capitale des Gaules (2) ; Geneva , fameuse par la muraille de César , et Gratianopolis , Grenoble, dont l'identité avec Cularo n'est point démontrée (5) , appartenaient à la contrée des Allohroges^ nation belliqueuse , que le Rhône séparait de celle des Segusii ou Segusiani. On doit remarquer, entre la Durante et la Drôme, les Kocontii ^ possédant les territoires de Dea^ Die, et de Vasio^ Vaison. La partie orientale de ce pays est déjà nommée Sapaudia ou Savoie dans le IV^ siècle (4). Parmi d'autres petites nations, on remarque les Cauarl avec Arausio ^ Orange, et A^>enio^ Avignon. La colonie Arelate^ aujourd'hui Arles, devint extrêmement florissante dans les IP et IIP siècles (5) ; ainsi, partout l'insalubrité des marais disparaissait devant la puissance et l'in-

prétend que les Tectosages eurent part au pillage de Delphes , puisqu'il est certain que l'armée gauloise leva le siège de cette ville. Cependant le pillage des trésors de Toulouse fut regardé comme un sacrilège, parce que probablement ils passaient pour être venus de Delphes. La moindre évaluation que l'on puisse leur donner est 100,000 livres pesant d'or et n 0,000 livres d'argent. Aulugelle et Justin ( Noct. Att. III, cap. g. — Just. XXXII, c. 3 ) rapportent que tous ceux qui prirent part au pillage de Toulouse périrent d'une manière misérable. De là le proverbe aumm Tolosanum , pour désigner les choses qu'il était dangereux de posséder. Valère-Maxime (VI, c. 9, § i3) dit que le consul Cépion mourut dans les fers , et que son corps fut déchiré par la main du bourreau et précipité dans le Tibre. J. H.

(0 Avien. Ora mar. 485. Scymii. v. 200. — C^) Amm. Marc, passim. — 0) Mannert, Il , part. 2, pag. 100. — (4) Amm. Marcell. XV, 11. — (S) Ibid. Auson. « Gallula Roma Arelas. »

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 33 i

dustrie. Tous les anciens ont admiré le champ des pierres (i), aujourd'hui la plaine de la Crau ; le poète Eschyle avait dit que Jupiter fit pleuvoir ces pierres pour servir d'armes à Hercule contre les Liguriens ; mais Posidonius pensait que Jupiter eût mieux aidé son fils chéri en laissant tomber cette pluie de pierres directement sur la tête de ses ennemis (2).

L'antique Massilia^ Marseille, a déjà souvent été nommée dans le cours de nos recherches ; étant une ville indépendante de la province romaine, elle ne fut point ornée de superbes édifices; mais une ombre de liberté fit revivre dans ses murs le goût des lettres , l'amour de l étude, en un mot, ce noble esprit de la Grèce, qui n'a été connu que d'un petit nombre de Romains (5).

Trois petites provinces terminent la Gaule , la seconde Narhonnaise avec Forum Julii^ Fréjus, où un port artificiel contenait une flotte romaine ; dans la province des Alpes maritimœ^ qui s'étendait depuis la Méditerranée jusqu'au mont Cenis, on trouvait les Vediantii^ possédant le port deiV/câPrt, et les Caturiges^ ayant sur leurs terres Ebrodunum^ Embrun, et Briganiio ^ Briançon. Dans celle des Alpes graiœ , qui embrassait les sources du Rhône , on ne rencontrait que de petites peuplades de montagnards. On doit remarquer, dans la seconde Nar^ bonnaise ^ les Salyes^ qui, avec leurs nombreuses tribus, parmi lesquelles on remarquait les Tricorii et leur cité de Vapiucujti, Gap, les Vulgientes avec Apta Julia^ Apt, et les Sueltri^ avec Antipolis j Antibes, occupaient les côtes de la Provence.

(0 Campi lapidei. Pliii. —(2) Slrab. IV, 276, 278.

(3) La fondation de cette ville est antérieure de six siècles à l'ère chrétienne. Elle n'occupait pas jadis le même emplacement qu'aujourd'hui. Son port s'ouvrait au sud, landis qu'aujourd'hui son entrée est tournée vers l'ouest. '.T H.

Les connaissances des Romains sur la géographie physique de la Gaule avaient fait des progrès considérables^ Les poètes seuls conservaient l'habitude de représenter ce pays comme très-froid. Les auteurs instruits savaient que, cultivé avec soin, le riche sol de la Gaule septentrionale produisait abondamment toute sorte de blés et de grains. Plusieurs espèces de seigle et de froment étaient particulières à ce pays (i) ; Rome en tira même des provisions (2). Les grands possesseurs de biens-fonds, dans la Gaule, employaient des instrumens d'agriculture trèsperfectionnés (3). La marne servait d'engrais 14). La culture du lin était très-répandue (5).

Pline assure que la vigne, le figuier et l'olivier n'avaient point passé la barrière des Alpes, lors de ia grande émigration des peuples celtiques, vers l'an 4^0 avant J.-C. (6). Mais, de son temps, déjà toute la Narbonnaise produisait des vins : il y en avait de mauvais , il y en avait de bons (7) ; on les gâtait quelquefois en voulant les concentrer par l'effet de la fumée (8). Tous les plants de vigne de la Narbonnaise étaient originaires diAlba Helviorum, qui est Alps dans le Vivarais (9) , ce qui doit faire croire la vigne indigène en France. Pline parle même des vignes Bituriques ou du Berriliojj ainsi la permission d'avoir des vignobles, donnée aux Gaulois par l'empereur Probus(ii), ne peut s'entendre que de la Lugdunensis et de la^ Belgica^ où jusqu'alors l'hydromel et la bière, ou peutêtre le cidre, avaient été les seules boissons. La laine des moutons était grossière. On consommait à Rome une grande quantité de jambons et de saucisses de la Gaule (12). Dans les forêts de ce pays, le chêne sacré s'éle-

(0 Plin, XVIII, 7, 8. — (2) Cic. pro Fontejo Dio. Cass. XXXIX.— (3) Plin. XVIII , 18 , 3o. — (4) Idem, XVII, 7,8.— (5) Id. XIX , 1 . — (6) Id. XII, i. — (7)Id. XIV, 6, 9. —(8) Marnai, Xcn. 122. Plùi. 1. c. — (9) Plin. XIV, 3 , 9. --C'°) Id. ibid. 2. — (»') ropisc. in Prov. »8. —

vait à côté des bouleaux et des ormeaux; le buis des Pyrénées avait de la réputation (i). Quelques rivières roulaient des paillettes d'or; les Rhuteni^ dans le Rouergue, exploitaient des mines d'argent ; le fer paraît pourtant avoir été le métal le plus connu. Les Gaulois avaient inventé un mélange de cuivre et d'étain , qui avait l'apparence de l'argent ; ils en fabriquaient les ornemens de leurs harnais et de leurs voitures (2). Parmi d'autres manufactures, la Gaule possédait beaucoup de verreries P).

Mais cette civilisation, due à la cessation des guerres intestines, ne datait que de l'époque de la domination romaine. Un siècle auparavant, les Celtes étaient les plus grossiers de tous les barbares (4).

Leurs druides , qui, avec les nobles, tenaient le peuple en esclavage (5) , étaient les prêtres d'une religion aussi sanguinaire que celle d'Odin, mais dont la morale et la mythologie, obscurément connues par quelques faibles indices, ne paraissent pas avoir offert l'ensemble poétique de la doctrine des Scandinaves. Les étrangers étaient immolés sans distinction sur les autels des divinités celtiques \6) ; on sacrifiait aussi à ces divinités tous les criminels, en les enfermant dans une grande image entourée de feu (7). C'était dans les entrailles fumantes des victimes humaines que le druide cherchait l'augure des succès de la guerre. Le seul trait intéressant qui nous soit parvenu de la religion druidique, c'est l'opinion qui, en admettant l'immortalité des âmes, leur assignait pour demeure, non pas le sombre royaume de Pluton, mais l'immensité des airs et les nuages errans (8).

(0/>/m. XVI, 18. — Wld. XXXIV, 17.— (3)Id. XXXVI, 26.— (4) A'ypiwTotTot Tôv ^ap§apwv. Diodor. SiciL V, 3o. —(5) Cœs. VI, i3. — (6) Diod. IV, 19. — (7) Cœs. 1. c.

(8) « Vobis auctoribus umbraenon tacitas Erebi sedes Ditisqne profundi pallida régna petunt. m Luc.

Les Celtes firent redouter ; leurs armes même aux Romains. Nus jusqu'à la ceinture, un immense glaive de cuivre à la main , ils se précipitaient au combat avec une fureur extrême, mais sans art, sans ordre; le moindre désastre changeait leur audace en lâcheté. Au commencement des batailles ils étaient plus que des hommes; à la fin ils étaient souvent moins que des femmes (i). Us montraient, de l'aveu de leur vainqueur même, une singulière aptitude pour apprendre l'art de la guerre (2) , et leurs forteresses n'étaient pas à dédaigner.

Leur vêtement ordinaire était un manteau court, nommé sagum^ une jaquette ou palla ^ et des pantalons appelés braccœ. Les couleurs éclatantes et bigarrées flattaient leur vanité. Une chaîne d'or ou de métal doré leur pendait au cou. L'or brillait encore sur leur armure et sur les harnais de leurs chevaux. Dans la partie de la Gaule libre avant l'invasion de César, on portait les cheveux flottans sur les épaules; d'où les Romains prirent occasion d'appeler cette partie Gallia comata , Gaule chevelue , tandis que leur conquête ou la province Narbonnaise était appelée Gallia braccata^ Gaule en pantalons; et le nord de l'Italie, occupé en partie par des peuples celtiques devenus presque romains, était surnommé Gallia togata^ Gaule en toges.

Nous n'entrerons point dans la discussion encore peu avancée de ces deux questions : la langue latine remplaça-t-elle , dans toute la Gaule, la langue celtique? et à quelle époque? Il nous paraît que les Gaulois, admis de bonne heure aux droits de la cité romaine, et déjà, dans le siècle , livrés à l'étude de la langue latine (3) ,

(0 « Gallorum prima prœlia plus quàm virorum, postreraa minus quàm feminarum. » Tit. Z,iV.

W Cœs. VI, 23.

i}) Gallia causidicos à.ocy\\t facunda Britannos. Juven.

durent oublier leur ancien idiome ; ce ne fut qu'à ce prix qu'ils purent acheter la gloire de passer pour très-éioquens en latin (i). L'emploi des caractères grecs, qu'on a voulu attribuer aux anciens Celtes, ne suppose point l'usage habituel de la langue grecque, qu'un auteur judicieux leur refuse positivement (2) ; mais il est probable que les runes celtiques, si les druides en avaient, ressemblaient, comme toutes les runes, à l'ancien alphabet grec.

Les Celtes, comme les autres peuples du Nord, aimaient la course à cheval, la chasse et la natation; ils mangeaient assis. Après le dîner, ils se livraient des combats simulés qui souvent prenaient un caractère sérieux. Les funérailles avaient de la pompe ; on jetait sur le bûcher tout ce qui avait été cher au défunt; quelquefois les amis et les époux s'y précipitaient pour suivre dans 1 autre monde ceux dont ils pleuraient la perte (5). Il est impossible de distinguer dans les relations des anciens ce qui appartient " à la Gaule encore indépendante , d'avec ce qui doit s'appliquer à la Gaule devenue romaine. H est encore difficile de concilier entre eux les divers portraits qu'on a tracés du caractère des Gaulois. Les historiens grecs et romains reprochent aux anciens Gaulois leur férocité, leur mauvaise foi, leur avidité de pillage, leur ivrognerie , et beaucoup d'autres vices crapuleux (4), Mais ce portrait appartient au siècle où les crânes des ennemis tués leur servaient de vases pour boire. Plus tard, il paraît qu'on les accusait principalement d'une inconstance qui paralysait même leur bravoure, et d'une

(0 S. Hieron. promae. epist. II ad Galatas. Ep. ad. Paull. contr. Vigilant, etc. Symmach. VIII, epist. 68 ; IX , ep. 83. —W Dio. Cass. XI, 9. Comp. Cœs. 1 . 29 ; VI , i3, 14 , copié par Strab. IV, 278. — (,^)Diod. V, 39, 3o. Mêla, III. Cœs. Strab. Athéa. etc.— (4) Diodor. V, 28. Polyb. II , 19, Cœs. Liv. passim.

jaictance qui s'exhalait par un torrent de vaines paroles (0« Un auteur prétend même renfermer leur caractère en trois mots qui signifient littéralement, frivole^ faible et arrogant (2) ; mais le sage Julien, qui avait gouverné les Gaulois, rend justice à leur conduite loyale, modérée, et pleine d'une noble fierté.

Les géographes romains connurent encore l'Espagne bien mieux que ne l'avaient connue les Grecs ; suite nécessaire des progrès de la civilisation dans ce pays. L'ancienne splendeur de Tarraco et de Carthago No\>a s'était accrue ; ces deux villes servaient de résidence ordinaire au préteur qui gouvernait l'Espagne citérieure ou la province Tarraconaise ^ dans laquelle Pline comptait 179 villes du premier rang (3). Sur la même côte, Sœtabis ^ aujourd'hui Xativa , brillait par ses manufactures de toiles fines (4) , tandis que les Laletani^ aux environs de Barcino ou Barcelone , recueillaient des vins estimés à Rome (5). Sur les beaux rivages de Xlherus ou de l'Ebre, Cœsar - Augnsta ^ aujourd'hui Saragosse, fondée par Auguste, éclipsait toutes les autres villes de l'intérieur (6). L'ancienne Geltibérie , sans grandes villes , mais riche de ses vergers , de ses forêts de chênes et de ses mines de fer, offrait des asiles rians à l'ami de la nature (7). La ville celtibérienne de Bilbilis était renommée par l'excellent acier qu'on y fabriquait (8). Les fameuses mines d'argent de l'Espagne se trouvaient à peu de distance de Carthago - Nova ; 4^,000 ouvriers y étaient employés , et le bénéfice était de 2 5, 000

(ï) « Vaniloquum Celtœ genus et mutabile mentis. » SU. ItaL VIII, Cœs. Flor. etc. — C^) « To xoûjsov , xal tô (îetAov , 3"poca-u. » Dio. Cass, LXXVII, 3. — (3)/>/m. m, 6. —(4) Id. XIX, 3. Comp. ZiV. XXII, 46. Folyb. Nicol. Damasc. — (5) Plin. XIV, 6. — (6) Mêla, II, 6. Isid. Etymolog. XV, 1 . — (7) Mart. Epigr. 1 , 5o ; IV, 55; XII , 18, 3i. — (8) Plin. XXXIV, 14. Mart. 1. c.

HISTOIRE DE LA GlÉOGRAPHIE. 33^

drachmes par jour (i). Toletum^ chef-lieu des Carpetani^ devint célèbre par ses ouvrages en acier (^). Pline vante la magnificence à'Asturica, principale ville des Asturcs, On distinguait, dans le pays des Gallœci^ Bracara Augusta^ aujourd'hui Braga. Les peuples du nord de l'Espagne avaient opposé aux Romains une résistance opiniâtre; Numance n'était pas la seule ville qui avait préféré la destruction à l'esclavage ; chez les Cantabres on avait vu une mère tuer son enfant , plutôt que de le laisser tomber entre les mains de l'ennemi; et un enfant, par ordre de son père , saisir une épée et donner à ses parens enchaînés, avec la mort, la liberté; même en expirant sur la croix, les prisonniers espagnols entonnaient des chants guerriers et bravaient leurs bourreaux (5). Les associations de vie et de mort embrassaient souvent des milliers d'hommes ; jamais on ne vit un de ces frères d'armes survivre aux autres (4). Mais les colonies romaines, répandues dans les provinces, accoutumèrent ces sauvages au joug que portait le reste de l'Europe. La Lusitanie voyait aussi ses habitans , jadis adonnés au brigandage, se livrer à l'agriculture ; Olysipo^ la souche de Lisbonne; Conimbrica ou Coimbra ; Salmantica^ de nos jours Salamanque ; Emerita , aujourd'hui Merida , renommée par ses olives douces (5) , et Pax Julia ou Beja , étaient les principales villes de cette province, où, comme en Gallécie, on trouvait de l'étain (6) et d'autres métaux. La fertilité de la Bétique, ses mines d'or, ses coteaux chargés d'oliviers , ses troupeaux couverts d'une toison naturellement dorée , étaient déjà connus de Strabon. On peut en dire autant des magnifiques villes de cette province, telles que Corduba^ patrie des Sénèque et de

(0 Plin. XXXIIL — W Grat. Falisc. — i^) Jppian. Iber. 33, 72, etc. Strab. III passim. Tit. Liv. 22. XXXIV, 17. SU. Ital. — (4) Plut, in Sertor. Fal. Max. VII , 6. —(5) Plin. XV, 3. — (6) Id. XXXIV, 16.

Lucain ; Hîspalis, à qui le commerce donna bientôt le premier rang, et la voluptueuse Gades^ qui fournissait à la mollesse des Romains les danseuses les plus lubriques (i).

Comme notre but est de tracer une histoire des connaissances géographiques , et non pas un système complet de géographie ancienne , nous ne devons pas nous arrêter sur les changemens de détails ; et la licence qu'à cet égard nous avons prise pour la Gaule, excusée par l'intérêt particulier que cette contrée inspire, ne doit point tirer à conséquence pour les autres pays connus des Romains; d'ailleurs, Fltalie et la Grèce, les seuls pays qui nous resteraient à parcourir, offrent cela de particulier, que la topographie ancienne n'y peut ni ne doit être séparée de la géographie moderne.

(0 Juven. Mart. etc. , etc.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — Coinmencemens de la géographie mathématique. — MEirin de Tyr. — Ptolémée ; analyse de sa géographie. — Recherches sur la position de Thinae et de la Sérique.

Nous venons de suivre les Romains dans leurs découvertes géographiques en Afrique, en Asie et en Europe ^ l'ouvrage de Pline a servi de base à ce tableau ; mais nous y avons joint quelques notions dues aux expéditions de Trajan dans l'Orient, et de Sévère dans le Nord, ainsi qu'aux voyages commerciaux du IP siècle : de sorte que nos quatre Livres précédens offrent l'ensemble de la géographie historique antérieurement à la décadence de l'empire romain. Avant de retracer la grande révolution occasionée par les migrations des peuples , il faut jeter un coup d'œil sur les derniers travaux des géographes grecs et romains.

Les Strabon et les Pline, dédaignant les essais imparfaits d'Hipparque, n'avaient pas seulement essayé de donner à leur géographie une base mathématique en fixant les positions terrestres par l'observation des corps célestes; les mesures itinéraires et quelques observations de latitude étaient leurs seuls guides. On ne trouve aucune trace de géographie mathématique dans les monumens que les Romains nous ont laissés. Je veux parler des Itinéraires , ou relevés des chemins et routes de toutes les provinces de l'empire romain. Il y en avait de deux sortes , que

34o LIVRE QUATORZIÈME.

Végèce distingue par les noms ^annotata et de picta (i), c'est-à-dire d'écrits et de dessinés. Les premiers ne contenaient qne les noms des lieux et des stations, avec la distance de l'un à l'autre, sans entrer dans aucun détail, à peu près comme nos livres de poste. Les auteurs des seconds ne se contentaient pas d'y insérer les grands chemins et autres principales routes ; ils y ajoutaient le nom et l'étendue des diverses provinces, le nombre de leurs habitans, les montagnes, le cours des rivières et les mers voisines.

Parmi les premiers, nous possédons l'ouvrage connu sous le nom (itinéraire de ï empereur Antonin (2) • mais il est difficile de croire que cet ouvrage, tel que nous l'avons, soit du temps du prince dont il porte le nom; car on y trouve plusieurs endroits qui ne furent connus que sous ses successeurs. D'ailleurs les différens manuscrits nomment comme auteur et protecteur de l'entreprise , les uns Jules César, les autres Caracalla, d'autres enfin Théodose (5). L'examen de cet Itinéraire fait voir qu'il est tiré d'anciens et de nouveaux tableaux de route, et qu'on en a successivement publié de nouvelles éditions. Quelques savans ont pensé que [Itinéraire^ tel que nous l'avons, a été compilé par Mthicus^ parce que la cosmographie de l'empire romain de cet auteur est souvent placée à la tête de cet itinéraire dans les manuscrits; ils citent encore le témoignage de deux savans de Franconie, du et du XP siècles, qui attribuent cet ouvrage à iEthicus (4). Mais les opinions des critiques sur l'ouvrage d'^Ethicus varient singulièrement ; les uns le regardent comme un simple copiste de Julius Orator, et comme peu digne d'atten-

(0 Feget. de re milit. I.

(*) Vetera Romanorum itineraria sive Antonini Augusti itinerarium curante P. Wesseling. Août 1735. Iii-4°.

0) SchœpfLin. Alsatia illustrata , t. I, p. 6i3. — (4) Sprengel , Hist. des Découv. géog. î>in.

tion (0 i les autres clierclient à prouver que son travail a été dans l'origine plus détaillé, et que nous n'en possédons qu'un mauvais abrégé (2). On ne sait pas non plus de quelle époque eslXItinerarium Hierosolymitamim ^ fragment qui indique dans le plus grand détail la route de Bordeaux à Jérusalem. Mannert pense que c'est une feuille routière donnée à quelque fonctionnaire qui voyageait avec une mission impériale (3).

A la seconde espèce d'itinéraire appartient ce qu'on appelle la Table de Peutinger^ que Scheyb fit graver en 1753, d'apràs un exemplaire manuscrit de la bibliothèque impériale de Vienne , qui avait appartenu à Conrad Peutinger , praticien d'Augsbourg , et à laquelle il ajouta un savant commentaire (4). Scheyb attribue cette table à l'empereur Théodose P'", et croit qu'elle fut composée dans l'intervalle de 368 à 396. Les preuves dont il étaye cette opinion n'ont pas convaincu Mannert, qui, dans un mémoire très-savant , a presque démontré que l'origine de cette carte remonte au temps de l'empereur Sévère, ou à l'an 23o de J.-G. ; mais que la copie actuellement existante est due au loisir d'un moine du XIIF siècle (5). Il est probable que cette carte a eu plusieurs éditions j et, dans cette supposition, il serait presque impossible d'en déterminer l'époque. Il paraît seulement qu'on n'a pas dû en publier postérieusement à la chute de l'empire romain d'occident. Le commencement de cette carte est perdu. Il y manque le Portugal , l'Espagne et la partie occidentale de l'Afrique. On n'y trouve que la côte sud-est d'Angleterre. En revanche, on y voit l'extrémité la plus reculée

(0 Hadr. Valesius , Not. Gall. prœf. 4- Scheidt , prccf. in Eecarxi Orig. Germ. p. \5 , 46- — (^^ Bayer, Act. Borun. 1 , p. 887, 894- Comp. Tav'gioni, Relat, di alciini viaggi. — (^) Mannert, Gcog. I, 2o3. — (4) Pentingeriana tabula itineraria , cclidit F. C. de Scheyb , Vindob. 1753. —(5) Annal, des Vo\ages, etc. , ITl , 4^5 sqq.

342 LIVRE QTJA.TORZIÈME.

de l'Asie vers l'est, aussi loin que les connaissances des Romains s'étendaient de ce côté-là; le pays des Sères, l'embouchure du Gange, l'île de Ceylan, allongée de Test à l'ouest, suivant l'opinion d'alors; des routes sont tracées dans le cœur de l'Inde. Mais les pays marqués sur cette carte n'y sont point placés suivant leur position géographique, leurs limites respectives et leur grandeur réelle. On les a rangés arbitrairement les uns à la suite des autres , de l'ouest à l'est, sans avoir égard à leur figure ni à leur longitude et latitude déterminées par d'autres géographes. On se fera une idée plus claire de cette carte «par la forme de la table, qui, suivant Scheyb, a vingt-un pieds un quart de long ( mesure de Vienne), et seulement un pied de large. Outre la détermination des routes, qui était le but principal de l'auteur de la carte, il a indiqué les grandes montagnes , le cours des principaux fleuves, les lacs, les contours des côtes maritimes, les noms des grandes provinces, et ceux des nations les plus considérables (i).

Pendant que les maîtres du mond^ bornaient tous leurs efforts en géographie à faire composer ces itinéraires qui servaient à diriger la marche des armées , et dont la possession était pour un particulier un crime de lèse-majesté (2) , deux astronomes grecs pensèrent aux moyens de donner à la géographie des bases scientifiques; le premier fut Marin , natif de Tyr , qui vivait vers

(0 Voyez, dans notre Atlas, la carte de l'Empire romain, au bas de laquelle nous donnons une réduction de la Table dite de Peutinger, tracée d'après un dessin de la main même du savant Polonais J. Lelewel, géographe-historien , connu par d'importans travaux, et entre autres par ses Recherches sur la géographie o'es anciens (Wûna, 181 8), accompagnées d'un atlas dressé et gravé par l'auteur. Nous sommes heureux de pouvoir donner ici un témoignage de reconnaissance à M. Lelewel , et à M. L. Chodzko qui nous a traduit plusieurs passages de l'ouvrage de son compatriote. J. H.

(-) Tac. Ann liist. p^ssim.

i'an loo; l'autre est Tinimortel Ptolémée, qui, d'après l'opinion la plus probable (i) , fleurit sous les deux Antonins , depuis l'an i4o jusqu'en 170. L'ouvrage de Marin n'est connu que par les extraits que Ptolémée en donne. La géographie de ce dernier, telle qu'elle nous est parvenue, n'est qu'un tableau élémentaire, mathématique, où la figure et la grandeur de la terre et la position des lieux sont déterminées ; la division des pays n'est qu'indiquée , et l'auteur ajoute rarement une note historique. On a pensé, avec quelque fondement, que Ptolémée avait composé un texte historique plus détaillé qui se sera perdu, mais c'est à tort que plusieurs savans ont prétendu faire regarder l'ouvrage existant comme une compilation faite dans des temps postérieurs avec des pièces de rapport , et n'ayant aucune ressemblance avec l'original (2) 5 l'ordre qui y règne rend une semblable supposition inadmissible (3). Cependant le texte de Ptolémée n'est pas exempt non plus de quelques additions étrangères. C'est, entre autres, ce que Gossellin a fait remarquer, en comparant ensemble les manuscrits grecs et latins, à l'article de la

(0 Comp. Fabric. Biblioth. graec IV, i^-

(') Crusi. Prolus. de Geographicorurn , quae sub Ptolemsei nomine circumferuntur, fideet aucloritate, inejusd. Opusc. p. 261. Schlœtzer, Histoire du Nord, p. 148 et lyG; dans l'Histoire univers, en ail. t. XXXI.

(5) M. Lelewel ( Recherches, etc., III, 189 ) regarde comme des compilations la Géographie de Ptolémée et celle de Marin. Gossellin a observé que les côtes occidentales de l'Afrique sont sur les caries de Ptolémée répétées jusqu'à trois fois. De pareilles répétitions sont trop fréquentes, selon le savant Polonais, qui en donne quelques exemples dans la Libye, dans l'Asie et dans presque toutes les contrées un peu éloignées des limites de l'empire- Ces répétitions sont beaucoup plus fréquentes dans la Géographie de Marin : on voit que sa compilation a été faife sans critique et sans discernement , et qu'elle est remplie de fautes et d'erreurs , fondées sur la diversité des milles et des stades , et sur la confusion des déterminations, faites à différentes époques, des longitudes et des latitudes. En général , dit M. Lelesvcl, la compilation de Marin de Tj r est un nœud gordien qu il est qucl<|uefois impossible de délier. J. II.

Méditerranée, pour laquelle, dans les anciens temps, Ptolémée était le guide universel des marins. Ceux-ci avaient l'habitude de corriger dans leurs exemplaires les erreurs qu'ils y apercevaient; or, chacun faisant des observations et des corrections différentes , il en est résulté cette quantité de variantes qu'on voit aujourd'hui dans les manuscrits. Elles sont très-nombreuses dans les manuscrits grecs pour les côtes orientales de la mer Méditerranée , et pour les côtes occidentales dans les manuscrits latins. En outre, ces derniers contiennent la position d'une infinité de lieux que Ptolémée ne pouvait connaître, et qui manquent dans les manuscrits grecs. En comparant les nombreux changemens qu'a éprouvés cet ouvrage , on peut supposer que différentes parties , par exemple une portion de l'Italie, la Morée, les côtes de l'A-sie-Mineure et de la mer Noire, sont entièrement refondues (0.

Le texte de Ptolémée a encore éprouvé d'autres changemens par la négligence des éditeurs. Après diverses éditions latines, qui ont pour base la traduction latine d'^/igelus, et parmi lesquelles celle àe Nicolaûs Donis['^) se distingua après qu'un manuscrit grec, envoyé par Pic de la Mirandole, eut fourni quelques noms grecs pour l'édition que donna le docteur Aesler (5) , on vit enfin le célèbre Erasme publier le texte grec complet , d'après un manuscrit appartenant au médecin Fettichius ; mais cette édition (4) , source de toutes les autres , offre une extrême confusion dans les chiffres , le correcteur ou l'imprimeur ayant souvent remplacé le signe grec (5) qui dénote un demi^ par celui (6) qui marque un sixième^ et ayant d'autres fois substitué à deux lettres qui valent deux

(0 Gossellm, Géog. des Grecs, analys. — (2) Ulm, 148'i. Rom. même année. — (3) Strasbourg, i5i,3 et 1^20. — (4) BâlC;, chez Froben , i538. (5) Le F. —(fi) Le ç.

tiers [^), une qui na que la valeur à' un tiers W. Ces erreurs, trop fidèlement répétées ou augmentées de nouvelles fautes, même dans les plus pompeuses impressions, doivent faire considérer Ptolémée comme un auteur qui n'est pas encore bien connu et qu'on ne saurait entièrement apprécier, tant que les meilleurs manuscrits de son ouvrage, ensevelis dans les dépôts littéraires, n'auront pas été compulsés (3).

Il y a toutefois dans la géographie de Ptolémée des erreurs fondamentales, des erreurs énormes, et qui bien certainement lui appartiennent. Il éloigne en général trop à l'est, au sud et au nord, les terres qui lui étaient connues. D'abord , en nous tenant à la direction vers l'orient , nous voyons la Méditerranée prendre, selon lui, une longueur de 20 degrés de plus qu'elle ne doit avoir , et cela dans un temps où elle était le mieux connue des Grecs et des Romains qui la parcouraient sans relâche. Les bouches du Gange y sont reculées vers l'orient de plus de 4^ degrés au-delà de leurs véritables positions , lesquels, réduits en mesures modernes, font une erreur de près de douze cents lieues^ ou de la huitième partie de la circonférence du globe (4).

Ces erreurs , dans un ouvrage qui d'ailleurs renferme les connaissances les plus étendues qu'aucun Grec ait eues sur la géographie, ne peuvent avoir leur origine que dans les mesures employées par Ptolémée. Mais ici se présentent deux opinions également appuyées de beaucoup d'érudition, et entre lesquelles nous n'osons pas choisir.

Gossellm , qui regarde toutes les cartes des Grecs comme des copies qu'on aurait faites d'une carte à projection plate, sans l'entendre, sans connaître les règles

(0 yo. — (2) Le y seul. — (3) Mannert , T , 184 , 192. — (4) Gossellin , Géog. dcsGrecs^ analys. Tab. VII.

346 LIVRE QUATOUZIÈME.

d'après lesquelles la carte était projetée, applique cette hypothèse à Ptolémée, comme il l'a appliquée à Strahon et à Eratosthène. Il cherche à démontrer (i) que c'est pour avoir méconnu l'étendue qu'il devait donner au degré de longitude, que Ptolémée a commis toutes ces erreurs. « Séduit par l'autorité de Posidonius , ce géographe a « rejeté l'ancienne évaluation conservée par Eratosthène , « et qui convenait uniquement à la carte qu'il consultait ; « il en a enlevé la graduation qui embrassait 700 stades « par degré, pour y substituer celle qui lui donnait seule- « ment 5oo stades. Il a donc corrompu par là toutes ses .« longitudes de deux septièmes ; puisque les degrés, occu- « pant un moindre espace sur le terrain, ont dû se multi- « plier en proportion sur sa carte, les longitudes appa- « rentes ont dû toutes pécher en excès, et devenir de « plus en plus excessives à mesure qu'elles s'avançaient « vers l'orient. »

Pour faire disparaître cette seconde méprise de la carte de Ptolémée, et y établir la graduation qui lui était propre avant qu'il l'eût altérée, il ne faut donc, selon Gossellin que diviser les mesures obtenues par la méthode précédente, comme nous avons divisé celles d'Eratosthène et de Strabon, c'est-à-dire par 700 stades, qui est la valeur hypothétique du degré de longitude d'après laquelle ces mêmes mesures avaient été conclues; et l'on obtiendra pour résultat une graduation qui approchera beaucoup de celle que nous connaissons à présent.

Un exemple éclaircira mieux cette hypothèse.

Ptolémée met 146 degrés d'intervalle entre le cap Sacré de ribérie et l'embouchure orientale du Gange; il s'est par conséquent trompé , d'après nos observateurs modernes , de 46 degrés 36 minutes i5 secondes; mais ces i/{6 degrés, convertis en stades à raison de 5oo pour chacun,

(0 Géog. des Grecs, analys. 118-121.

donnent 78,000 stades ; et ce nombre de stades , réduit en degrés à raison de 700 stades chacun , répondent à io4 degrés 17 minutes 8 secondes, et l'erreur de la carte que Ptolémée copiait ne sera plus que de 4 degrés 53 minutes 23 secondes.

Mannert , qui regarde la géographie d'Eratosthène comme fondée sur des observations véritables, mais imparfaites, et qui ne voudrait admettre, chez ce géographe comme chez Strabon , d'autre stade que l'olympique à 600 degrés, prétend que Ptolémée, ne comptant au degré que 5oo stades, a supposé, d'après Posidonius , la circonférence réelle du globe moindre que ne l'avaient crue ses prédécesseurs (i) ; de là résulterait une différence d'un sixième. Ensuite , en admettant que Ptolémée a fait usage de quelques observations astronomiques très-grossières, pour déterminer la longitude des lieux ou leur position d'occident en orient W , il regarde comme certain que ce géographe a déterminé presque toutes ses positions d'après des mesures itinéraires prises géométriquement, et qui, par conséquent, étaient pour l'ordinaire trop grandes. Ptolémée , dit Mannert , nous indique lui-même la méthode qu'il suivait. Marin de Tyr avait compté 100 degrés pour l'espace compris entre le cap Cory et Thinae ; Ptolémée crut qu'ils devaient être réduits à 54 degrés 4 minutes. La raison fut que Marin avait compté en ligne droite les distances que les itinéraires marquaient, quoique les navigateurs eussent fait connaître les dérivations de leur route et les différentes aires de vents qu'ils suivaient pour arriver depuis le cap Cory jusqu'à Catigara^ le dernier des ports connus au pays des Sines. C'est d'après les mêmes itinéraires que Ptolémée resserra la carte tracée par Marin. Lorsque la navigation était indiquée comme suivant à peu près un môme parallèle, Ptolémée

(0 Mannert , I , 137. — (2) Piol. 1,4.

retranchait de la distance totale un tiers pour les sinuosités qu'il supposait dans la route; et lorsqu'il était dit que la navigation s'inclinait d'un quart sur l'équateur, il otait encore le sixième de la somme qui lui restait , pour réduire la distance à un parallèle et avoir l'intervalle des méridiens (i).

Cette méthode était nécessairement sujette à des erreurs très-fréquentes, très-variables, et qu'on ne saurait point apprécier d'après une règle uniforme.

Quand on réfléchit sur ces deux opinions ; quand on se rappelle que Gossellin, grâce à l'emploi dé son hypothèse, a presque rétabli la carte de toutes les côtes maritimes connues des anciens , tandis que Mannert, en expliquant Ptolémée à sa manière , a grandement amélioré la géographie ancienne de l'intérieur des terres , on est tenté de chercher à concilier ces deux savans. On peut croire que Ptolémée a réellement eu sous les yeux une carte hydrographique, qu'il en a pris le dessin des côtes en le dénaturant, comme Gossellin l'indique, mais qu'il a rempli l'intérieur de la manière présumée par Mannert.

Les latitudes de Ptolémée ou les distances dans la direction nord et sud, n'offrent pas moins de matière à contestation. Très-rapprochées de l'exactitude moderne dans les pays voisins de la Méditerranée, elles deviennent trop grandes à mesure qu'elles s'en éloignent, de sorte que, par exemple, l'extrémité de la Grande-Bretagne se trouve à 62 degrés au lieu de l'être à 69. Mannert regarde ces erreurs comme les résultats de l'évaluation approximative des mesures itinéraires et nautiques (2). Gossellin pehse (5) « que lorsque Ptolémée vint à tracer « ses parallèles sur la carte qu'il voulait copier , il s'a-

Ptolém. I, c. 12 14. — {^) Mannert , Géogr. I, it{l^-\^Q. — m Gossellin, Géogr. analys.

« perçut qu'il ne pouvait plus faire usage des intervalles « de 5oo stades pour un degré, parce que toutes ses la- « titudes seraient devenues beaucoup trop hautes ; et , « comme elles étaient toutes fixées par des observations « ou des approximations astronomiques qu'il ne pouvait « pas refuser d'admettre , il a changé de méthode , et a « tracé ses degrés à 700 stades de distance. 11 a senti vrai- « semblablement que , s'il continuait "de leur donner la « même proportion que pour ses longitudes , Alexan- « drie, qui ne devait pas s'éloigner du degré de lati- « tude , se serait trouvée à plus de 43 degrés 5 et que « Marseille, qu'il fixait, comme Eratosthène, à 43 degrés « et quelques minutes , aurait été portée au-dessus du 60® « degré. » Ce procédé, ainsi que Gossellin en convient lui-même, supposait chez Ptolémée une telle ignorance ou un tel dédain des premières règles de la géographie, que nous avouons, avec tout le respect dû à Gossellin , notre incrédulité à 1 égard de cette partie de son hypothèse.

Aux opinions de Mannert et de Gossellin nous ajouterons celle de M. Lelewel (i) , géographe non moins recommandable. Après avoir apprécié les faits qui démontraient les progrès de la géographie, le savant Polonais tourne son attention sur les causes qui en amenèrent la décadence. Les quatre principales sont la mesure de la terre, inventée et proposée par l'astronome Posidonius; le mélange et la confusion de stades et de milles différens 5 l'habitude de compiler sans distinction et sans critique; enfin les observations astronomiques inexactes relativement à la position des lieux. Posidonius , qui avait faussement déterminé à Rhodes la place qu'occupe l'étoile de Ganope, en tira des conséquences erronées sur la lati-

(0 Lelewel, Recherches, etc , II , 56 et suiv. ; III, 92, 110, 124 et suivantes.

35o LIVRE QUATORZIÈME.

tude de l'île (0. Il appliqua à sa graduation la longueur de la terre habitable , évaluée par Eratosthène et par presque tous les géographes à 72,000 stades. Cette longueur occupait justement la moitié du parallèle de Rhodes, et produisit 180 degrés pour la longitude de la terre habitable. Cet énorme changement devait paraître bien extraordinaire aux géographes : cependant Strabon n'en témoigne pas d'étonnement. La célébrité dont jouissait Posidonius donnait un tel poids à ses calculs, qu'ils commencèrent à s'accréditer par des observations grossières d'éclipsés de lune et de soleil. Les astronomes et les géographes qui cherchaient à établir la géographie sur des bases mathématiques et scientifiques , se laissèrent séduire par les conjectures de Posidonius, qui donnait à la terre 180,000 stades de circuit. Son opinion fut adoptée par les géographes; mais tandis que les uns donnaient comme lui 5oo stades au degré, les autres, supposant que le degré de yoo stades était différent , changèrent leurs calculs dans la proportion de 7 à 5. De là l'origine d'un stade qui n'existait réellement pas , c'est-à-dire de | plus grand que le stade olympique. D'autres , enfin , voyant que les 5oo stades au degré sont plus grands que ceux qu'employaient ordinairement les géographes, crurent que c'étaient les grands stades égyptiens philetéréens , évalués à 7 I pour un mille militaire.

Quelque explication qu'on adopte, les erreurs de Ptolémée n'en sont pas moins énormes. En dépouillant sa géographie de ces erreurs mathématiques , elle nous présentera l'ensemble des connaissances géographiques du ir siècle.

(0 Posidonius plaçait Rhodes sous le 38® degré 38 minutes de latitude septentrionale, à 7° 3o' d'Alexandrie; et comme , suivant M. Lelewel , les voyageurs comptaient 3760 stades d'Alexandrie à Rhodes , il devenait évident que le degré devait être évalué à 5oo stades. J. H,

Dans l'est de l'Europe, Ptolémée nous étonne par une description assez exacte du cours du grand fleuve du Volga, qu'il appelle Rha; il connaît même la Kama , venant des monts Ouraliens, et qu'il nomme Rha oriental. En effet, cette rivière dispute au Volga le rang de fleuve principal. La connaissance de ce grand fleuve, nommé 2iUssiRhos (i), ne se perdit plus j il est probable que, dès le IV^ siècle, des caravanes de commerce y allaient chercher la rhubarbe et d'autres productions de l'Asie centrale (2). Le cours du Tandis^ que Strabon dirigeait du nord au sud, offre chez Ptolémée une courbure semblable à celle qu'il présente sur les cartes modernes. De même que notre géographe , Pline (3) trouve vers la source de ce fleuve les fabuleux monts Riphéens , qu'on cherchait toujours à colloquer dans les régions peu connues ; de même Ptolémée semble placer , presque au hasard , vers le milieu de la Russie, les Hyperboréens ^ les Basilici^ et quelques autres peuples dont les noms lui paraissent trop célèbres pour les effacer entièrement. Il bannit cependant de sa carte d'Europe le nom de la Scythie; il étend la Sarmatie européenne depuis le Tanaïs jusqu'à la Vistule et aux monts Garpathes : mais il ne faut pas en conclure qu'il regardait comme Sarmates tous les peuples qui occupaient ce vaste espace. Au contraire, Ptolémée donne exprès aux Alauni^ qu'il place entre le Borysthène et le Tanaïs, le surnom de Scythes; ces peuples, qui conservèrent le même emplacement depuis le jusqu'au IV^ siècle (4) , n'étaient sans doute pas les seuls

(0 Jgathem. II , lo.

(') Jmmian. XXII, 8. « Tanai Rha vicinus est amnis, in cujus superciliis qusedam vegetabilis ejusdem nominis gignitur radix , profîcuus ad usus multipliées medelarum. »

(3) Plin. IV, 24. — (4) Dion. Perieg. v. 3o5, 3o8. Jmm. Mate. XXXÏ, 2. Jules Capit. in Anton. Pio. 8, in Aurel. 22.

restes de l'ancienne race scythique. Les Chuni^ placés par Ptolémée vers le milieu du cours du Borystliène, sont probablement cette tribu des Huns qui combattit, à îa solde des Goths, contre les Huns d'Asie (i). La plupart des nations sarmatiques, dans le sens le plus strict, étaient confondues sous le nom à' Hamaxohii ou peuples vivant sur des chariots (2). Les lazyges ^ les plus fameux d'entre ces nomades, se montrent d'abord au nord-est des Palus-Méotides (3) ; ils envahissent les régions entre le Borystliène et le Danube (4) , se répandent le long des monts Carpathes , descendent dans les plaines de la Hongrie orientale, sous le nom à'Iazyges Metanastœ [5) ^ et pénètrent au nord jusque dans la Podlaquie , où ils existaient encore au Xiï^ siècle sous le nom de Jaczwinges(6). La grande migration des Sarmates paraît s'être portée vers la Litliuanie et la Prusse, où Ptolémée nous fait connaître les Galindœ^ connus dans le XIV^ siècle sous le même nom (7) ; leurs voisins les Sudeni^ lesSudawi des modernes; les Borusci , les Prussiens du siècle, mais anciennement plus enfoncés dans la Lithuanie (8) ; les Carcotœ, les Carbones et Careotœ ; les Courlandais , nommés Raris, Chori et Kors , chez les auteurs du moyen âge (9) ; les Hosii , qui , très-probablement , sont les habitans d'Oesel; et au nord des Agathyrsi^ les Sali^ dont on retrouve le nom dans celui de la rivière de Salis en Livonie.

Ptolémée distingue de ces peuples, en partie sarmati-^

(0 Amm. XXXI, 3. — (2) De A,aa^a, cTiariot, et jScos, vie. —(3) Strab, VII, 3o6. Alm.— (4) Tac. Hist. I, 29. Z>io. Cass. LIV, 20 ; LV, 3o.

(5) Metanastœ , c'est-à-dire qui ont changé de demeure.

(6) Prœtor. Orbis-goth , 1 , 1 1 1 . — (7) Pierre Vuisburg , III , 3 , cité par Lelewel , Essai sur les peuples lithuaniens (Jîzut oka na dawnosc litewskich narodow. Wilna, etc. 1808). — i^) Lelewel y ibid. art. i5, 16, elc. — (9) Jornand. de Reb, Get. 7. Adam. Brem. de situ Dan. 220. Nestor, edit. de Schlœzer, introduct. 9, c.

ques et, en partie scythiques, les Venedœ ou Vendes, auxquels il assigne les côtes depuis le Rubon ou le Memel jusqu'à la Vistule, et qui probablement s'étendaient jusqu'à l'Oder, Les autres nations slavonnes que nous avons retrouvées d'après Strabon et Tacite (i) , sont obscurément indiquées par Ptolémée; pourtant il nous en fait connaître de nouvelles, entre autres les Saboci ou peuples sur le Bug (2) , les Biessi^ dont le nom est resté aux monts Biesciad, près de Lemberg, et les Carpi^ ou habitans des monts Garpathes. Ptolémée , qui semble avoir eu sous les yeux un itinéraire des bords du Danube vers l'embouchure de la Vistule , conduit ce dernier fleuve en ligne droite du sud au nord; il est probable que les voyageurs ou les marchands d'ambre jaune suivaient d'abord la Wartha , et ensuite la basse Vistule , en prenant ces deux rivières pour une seule , comme il est arrivé à nos voyageurs dans l'Amérique. Ptolémée décrit en revanche la Dacie, alors province romaine, avec plus de détails que ses prédécesseurs. Les noms de villes et de tribus de cet ancien pays des Gètes sont tout autant de témoignages, de l'origine slavonne de ce peuple (5).

Les navigateurs grecs et romains paraissent avoir visité les côtes de la Baltique jusqu'aux environs de la Vistule, puisqu'un abréviateur de Ptolémée déclare ne pouvoir indiquer les distances en stades que jusqu'à cette rivière (4). Mais les voyages des marchands d'ambre jaune et de pelleteries allaient par terre jusqu'en Livonie, où se termine la chaîne des peuplades nommées par Ptolémée. La côte connue de ce géographe s'étend jusqu'au fleuve Chesinus^ qui, selon d'Anville, serait la rivière de Perna (5). Gossellin pense que le Ghesinus doit

(») Voyez ci-dessus , liv. VIII , etc. — (2) Za Bogi , au-delà du Bog ou Bug. — (5) Clepidawa , Sucidava , etc. — (4) Marc Heracl. II , 55. — (5) D'Am'ille, Géog. anc. 1 , 323.

répondre à la Duna , puisque Ptolémée ne compte que trois fleuves principaux entre celui-ci et la Vistule, et qu'on les retrouve tous, savoir : le Chronus^ répondant au Pregel qui passe à Kœnigsberg; le Rubon^ qui répond au Niémen , et dont le nom marquait probablement qu'il formait la limite entre les Wendes et les Sarmates(i); enfin le TuruntuSy qui ne peut être que la rivière de Windau(2). Observons ici que Ptolémée donnant 58 degrés 3o minutes de longitude à l'embouchure du Chesinus, si on réduit ces degrés suivant la méthode indiquée par Gossellin , on reconnaîtra que la carte hydrographique que Ptolémée copiait, ne donnait à l'embouchure du Chesinus que 4i degrés 47 minutes de longitude , et que c'est, à i5 minutes près, celle de la Duna, prise au-dessous de Riga , à l'endroit même où elle se jette dans la mer.

On a vu ci-dessus que les Romains avaient eu des relations vagues sur la Norvège ou ISérigon et le pays des Suiones ou Suédois. Ptolémée dédaigna ces notions , parce qu'elles manquaient de cette précision mathématique apparente qu'avaient ses autres données. Son Europe se termine ici par la Chersonese cimbrique^ qu'il étend de 2 degrés trop au nord , en la courbant beaucoup plus à l'est qu'elle ne l'est. A l'orient de la Chersonese cimbrique ou du Jutland, il a placé quatre îles sous le nom de Scandiœ insulœ ^ parmi lesquelles les trois plus petites répondent à celles de Laland , de Fionie et de Seeland , qui font partie du Danemark. La quatrième, à laquelle il donne en particulier le nom de Scandia^ représentait la Suède méridionale. La grande étendue de la mer Baltique n'ayant pas encore permis

(') Rubezius , limite, en langue lithuanique.

(^) Selon d'Anville, le Chronus est le Pregel .. le Bubo le Russ ouMemel , le Chesinus la Perna , et le Turuntus la Duna ou Dvina. J.

aux Romains de la parcourir tout entière, ils purent facilement prendre la Scanie avec la Blekingie pour une île qui se terminait , dans leur idée , au promontoire de Kullen, au nord du Sund. Les détails que donne Ptolémée sur les peuples de la Scandinavie , parmi lesquels on reconnaît les Goths et les Danois, ont déjà été rapportés à l'endroit où nous avons retracé les notions de Pline et de Tacite sur le nord de l'Europeli). Celles de Ptolémée, beaucoup plus resserrées , pourraient faire croire que ce géographe grec travaillait dans cette partie d'après des matériaux d'une date ancienne, et peut-être antérieure de plus d un siècle à l'époque de la publication de son ouvrage.

Le nom de Thule reparaît chez Ptolémée (2) 5 il l'applique à une terre située au nord-est de la Grande-Bretagne, et que l'on trouve être la Norvège, si l'on réduit à leur juste valeur ses degrés de longitude , quoique le rapport entre cette terre et la Grande-Bretagne pourrait y faire voir l'île de Shetland Nous avons démontré que la Thule découverte par Pythéas était un canton du Jutland, mais que les diverses évaluations des stades employées par ce voyageur ( ou dans les mémoires qu'il copiait) ont fait chercher le mot de cette énigme géographique dans le Tellemark ou Thilemark de Norvège dans l'Islande et jusque sous le pôle (3).

L'Hibernie ou lerne, que Strabon avait placée au nord de la Bretagne, quoique sous sa vraie latitude, est remise, dans Ptolémée , à l'occident de cette île, mais à cinq degrés plus au nord qu'elle ne doit l'être. L'Ecosse, avec toutes les îles qui en dépendent, est tournée de l'ouest à l'est, au lieu de l'être du sud au nord; erreur corrigée , pour la première fois , dans les cartes de l'édi-

(0 Voy. ci-dessus, p. 288, 291. — (2) Ptolérn. II , 3. — Q) Voy. cidessus , 1. VII.

tion de Ptolëmée , publiée à Strasbourg en i5i3, mais répétée sur un globe de 1 5 20, et plus tard encore (0- On explique parfaitement Terreur de Ptolémée dans l'hypothèse de M. Mannert; les mesures nautiques et itinéraires, toujours trop fortes, avaient conduit Ptolémée à porter trop au nord toute la Gaule , et par conséquent le midi de la Grande-Bretagne; les mêmes erreurs, répétées dans la Grande-Bretagne, firent qu'à peine arrivé dans le midi de l'Ecosse, le géographe d'Alexandrie se trouva sous le soixante - unième degré de latitude : il ne pouvait plus continuer l'Ecosse directement au nord, sans dépasser de beaucoup la hauteur où ses calculs plaçaient Thule, limite de la terre connue; il fut donc obligé de suivre l'idée de ses prédécesseurs , qui considéraient la Grande-Bretagne comme s'étendant, par son plus long côté , dans le sens des rivages de la Germanie ; il soumit à cette fausse hypothèse les détails plus vrais qu'il avait recueillis (2). Abstraction faite de cette erreur systématique , l'Angleterre, les côtes occidentales de la Gaule et le nord de l'Espagne, présentent un accroissement de connaissances de détail étonnant pour le temps écoulé depuis Strabon, qui avait à peine des notions sur la configuration de ces contrées. La géographie semblerait avoir beaucoup plus gagné dans ces pays lointains que dans la Méditerranée. La forme barbare que Ptolémée assigne encore à l'Italie est un exemple frappant de ces circonstances qui , hâtant les progrès des sciences dans certaines parties, les laissent stationnaires dans d'autres.

Cependant la Méditerranée n'offre plus un asservissement rigoureux aux bases qu'Eratosthène et Strabon avaient suivies; on remarque, dans les longitudes et dans les latitudes, un tâtonnement qui annonce des corn-

(') Mannert, II , part. 2, p. 23. — Id. ibid. , p. 24.

binaisons nouvelles, et des efforts pour arriver à une plus grande perfection. Le détroit de Sicile n'est plus, dans Ptolémée, sous le parallèle de celui des Colonnes : il y prend, à 8 minutes près, la hauteur qu'il doit occuper. La Sicile même est déjà mieux orientée , et quoique l'on y remarque encore de grands défauts, l'intervalle compris entre le cap Pelorum et celui de Pachynus n*y est plus tracé directement de l'est à l'ouest , comme on l'avait fait jusqu'alors.

La position de Carthage y est encore assujettie à la latitude, beaucoup trop méridionale, du promontoire Lilybée en Sicile (i) ; ce qui force Ptolémée à refouler la côte septentrionale de l'Afrique vers le sud , et à en altérer les contours dans toute son étendue , jusqu'au détroit de Gades. Le grand enfoncement des Syrtes disparaît, et le Péloponèse, étant placé trop au midi, comprime d'un autre côté la Cyrénaïque , et donne à la côte une direction presque est et ouest jusqu'à Alexandrie (2).

Cette ville est située, dans Ptolémée, plus à l'orient que Rhodes, et presque sous le méridien du cap Sacré de Lycie, comme la nature l'exige. Il a paru à Gossellin (5) qu'Artémidore avait déjà proposé cette correction dans les cartes d'Eratosthène , et que Strabon l'avait mal comprise. La différence entre le méridien de Rhodes et celui d'Hellespont se fait sentir dans les tables de Ptolémée. On y Toit un commencement d'inclinaison dans la Propontide; mais on ne la jugeait pas encore assez forte pour que l'on pensât à corriger la latitude de Byzance, donnée par Pythéas.

La forme de l'Afrique fut totalement changée par Ptolémée; nous avons vu que Strabon et Pline regardaient

(') Ptolémée place Carthage à 1000 stades et au S. S. E. de ce promontoire. J. II.

(2) Gossellin, Géogr, anal. p. 129, — (3) j^, ihid. p. (jn.

cette partie du monde comme une île terminée en dedans de la ligne ëquinoxiale. L'océan Atlantique était censé joindre la mer des Indes sous la zone torride, dont les chaleurs passaient pour avoir seules empêché qu'on ne fît le tour de l'Afrique.

Ptolémée, qui n'admettait point la communication de l'océan Atlantique avec la mer Erythrée , pensait , au contraire, que la côte occidentale de l'Afrique, après avoir formé un golfe médiocrement enfoncé, et qu'il nomme Hespericus^ s'étendait indéfiniment entre le sud et l'ouest, de même qu'il croyait que celle de l'Afrique orientale, après le cap Prasum^ allait rejoindre la côte de l'Asie au midi de Catigara (0. Cette opinion, qui divisait les mers en de grands bassins isolés les uns des autres, avait été soutenue par Hipparque : il ne doit pas paraître étonnant que l'école d'Alexandrie revînt à cette erreur au siècle de Ptolémée; l'exposé des faits suivans montrera les motifs qui les égarèrent.

Marin de Tyr, prédécesseur de Ptolémée, prétendit avoir lu l'itinéraire de deux expéditions romaines, commandées par Septimius Flaccus et Julius Maternus ('2) ; ces chefs étaient partis de la grande Leptis pour Garama, capitale des Garamantes, qu'ils trouvèrent distante de la première ville de 54oo stades : ensuite, Septimius marcha pendant trois mois droit au midi, et parvint à une contrée nommée Agyzimba\ habitée par des nègres. Après quelques raisonnemens. Marin de Tyr fixe la position de cette contrée à 24 degrés au sud de l'équateur.

On pourrait, en suivant rigoureusement les lois de la critique historique, reléguer parmi les fables cette expédition romaine, inconnue aux Romains. Comment admettre qu'un général ait exécuté une marche plus étonnante que celle d'Alexandre, et qu'aucun historien con-

(0 Piolém. VII, 3 , 5. — W 1(1, I, 8, 9, 10.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 35g

temporain n'en ait conservé le moindre souvenir i' A quelle époque , sous quel règne prétend-on placer cet événement ? Comment , d'ailleurs , une armée aurait-elle pu faire en trois mois une marche de plus de iioo lieues de France ?

Mais admettons le fait , nous allons voir que Marin de Tyr s'est contredit lui-même dans l'évaluation des distances. « Garama est, dit-il, à 54oo stades de Leptis. » C'est précisément la distance de Leptis ou Lebida à Gherma, d'après les cartes modernes (i) ; mais il faut l'évaluer en stades de 833 au degré. Marin l'a évaluée en stades de 5oo au degré; il en résulte qu'il porte Garama à 21 degrés au lieu de 27. Si l'on réduit dans la même proportion le reste de la marche de Septimius Flaccus , on trouvera 27 degrés au lieu de 4^, pour la distance de Garama à Agyzimba; cette région viendra se placer sous l'équateur et répondra à XAnzigo des modernes. Cette marche, même ainsi réduite, est encore au rang des choses presque impossibles.

Marin de Tyr avait aussi rassemblé les détails de plusieurs navigations faites depuis le cap diAromata^ aujourd'hui de Guardafui, jusqu'au promontoire Prasum^ et avait pensé que le Prasum devait être situé sous le tropique d'hiver (2). Ptolémée, d'après une nouvelle évaluation de ces itinéraires, et des notions plus positives sur les distances et l'ordre dans lequel les différens ports de cette côte devaient être rangés, fixe le Prasum au i5® degré de latitude sud (3). Il assigne la même position à la contrée Agyzimba. Cette nouvelle extension de l'Afrique, en renversant l'ancienne opinion sur les bornes de cette partie du monde et sur l'Océan , qu'on avait supposé sous la zone torride, semble avoir engagé Ptolémée à ressusciter

(0 Voyez Afrique septenlrionale , flans noire atlas. — (2) Fiol. 1,8,9. — (5) Id. I, «7^ IV, 9,

36o LIVRE QUATORZiiîME.

les idées d'Hipparque , et à joindre l'Afrique à l'Asie par une terre australe imaginaire.

Gossellin a prouvé mathématiquement (0 que les navigations le long des côtes orientales de l'Afrique, recueillies par Marin, ne s'étendaient, dans la réalité, que jusqu'au cap de Brava , qui représente le cap Prasum. Le dessin de Ptolémée, rétabli d'après les prolégomènes de sa géographie , et l'évaluation exacte des mesures , donnée par les itinéraires , ne laissent aucun lieu à un doute tant soit peu raisonnable sur cette partie du travail de Gossellin. Isaac Vossius et d'Anville avaient déjà démontré l'absurdité des opinions qui reculaient jusqu'à Sofala le terme des navigations des anciens (2).

Les limites occidentales de l'Afrique présentent plus d'incertitudes. Les tables de Ptolémée semblent offrir une côte qui , du détroit des Colonnes, court droit au sud jusqu'à 5 degrés au nord de l'équateur. Le grand nombre de noms qu'elles contiennent donne à ces découvertes un air de réalité. Cependant , nous avons vu que l'expédition des Carthaginois sous Hannon dut s'arrêter en-deçà du cap Blanc. A quelle époque les Romains auraient-ils fait le voyage dont ces découvertes auraient pu être le fruit? Pourquoi d'ailleurs , la côte est- elle représentée comme allant droit au midi, tandis que, dans la réalité, elle se dirige au sud-ouest? Enfin, pourquoi les mêmes noms y sont-ils répétés jusqu'à trois fois? C'est en com* binant et développant ces argumens , que Gossellin a cherché à démontrer (5) que les côtes tracées par Ptolémée, offrant deux fois un double emploi des mêmes positions, ne s'étendaient que jusqu'au petit fleuve de Noun. Nous croyons cependant que la position indiquée pour

(') Gossellin, Keclierches sur la Géogr. I , 165-198. — (*) Foss. Observ. ad Pomp. Mel. ôqS. D'Anville , Mém. sur la mer Erythrée, Acad. des Inscr. XXXV. SgS. — W Gossellin, Rech. sur la Gcog. I, 61-164. ,

les îles Fortunées obligera les géographes d'étendre plus au midi les côtes connues de Ptolémée. C'est vers le golfe de Saint-Cyprien que la côte , en tournant tout à coup vers l'ouest, a pu faire naître l'idée qu'elle se prolongeait indéfiniment dans cette direction (0.

L'intérieur de l'Afrique, chez Ptolémée, présente une grande masse de notions confuses. Il est cependant le premier des anciens qui ait annoncé avec certitude l'existence du fleuve Niger, obscurément indiqué par Pline. Sur les bords de ce fleuve, qui, en se dirigeant de l'ouest à l'est , s'écoule dans les sables ou dans un petit lac (2) , Ptolémée place les villes de Tucahath, de Nigira, la métropole de Ta-Gana^) et de Panagra, dans lesquelles on a cru retrouver Tembouctou , Cachena , Ganah et Wangara sur les rives de notre Niger ou Jolyba. Le mont Mandrus, près des sources du Niger, rappelle le nom des Mandingos; les montagnes de Cophas semblent devoir être cherchées dans le pays de Kaffaba (4). Dans

(0 D'AnviJle, en étendant beaucoup plus loin que Gossellin les connaissances que Ptolémée paraît avoir eues des côtes occidentales de l'Afrique , nous semble se rapprocher beaucoup plus des probabilités. En viron un siècle et demi avant notre ère , pendant que Scipion Emilien était gouverneur de l'Afrique , Polybe fut chargé d'aller en reconnaître les côtes occidentales. Il s'avança jusqu'au grand fleuve Daradus , que les anciens crurent être le Niger, qui est au contraire le Sénégal , et que Ptolémée fait descendre d'une montagne appelée Caphas. 11 doubla le promontoire Arsinarium , qui, suivant d'Anville , est évidemment le cap Vert. Au sud de ce promontoire , Ptolémée connaît sous le nom de Stachir\di Gambie de nos jours; le Sinus Hespericus, au-delà d'une chaîne de montagnes appelée Theôn-Ochema, ou char des dieux, et qui paraît être celle de Sierra-Leone ; enfin , il plaçait plus loin encore les Hesperii JEthiopes ou Ethiopiens occidentaux , c'est-à-dire la race nègre qui s'étend jusque dans la Guinée. J. li.

(0 Jgathem. Hypot. Géogr. II, lo. Caries de Ptolémée.

Tà râvct, avec l'arlicle grec dn pluriel du neutre, comme rà Suwa^a.

(4) D'Anville , Mém. sur les fleuves de l'intérieur de l'Afrique^ Acad. des Inscr. XXVI, 64.

ces montagnes , on revoit avec étonnement les noms de plusieurs tribus de la Numidie et de la Mauritanie ; les uns (î) y trouvent la preuve que les Carthaginois ont transporté ces peuplades dans des colonies qu'ils avaient formées au sud du Niger; les autres , frappés de voir ces peuplades reparaître exactement sous le même méridien , penseront avec plus de raison que Ptolémée a fait un double emploi des mêmes noms. Mais le point le plus difficile à expliquer dans l'Afrique centrale de Ptolémée, c'est , sans contredit , de savoir à quel fleuve on doit appliquer le nom de Gfr['^). On y a voulu voir tantôt le fleuve qui traverse le royaume de Bornou (3) , tantôt la rivière nommée Bahr-el-Misselad par quelques voyageurs (4). Cependant ni l'une ni l'autre de ces rivières ne saurait , comme Claudien le dit du Gyr, « reproduire l'image du Nil par l'abondance de ses eaux (5). » Un auteur du IIP siècle, copiste de Ptolémée, regarde Gyr et Nigir comme deux noms du même fleuve (6). Au milieu de tant de contradictions, et dans une région encore aujourd'hui presque inconnue, l'audacieuse ignorance peut tout hasarder et décider de tout ; la science modeste se résigne à douter.

L'Asie de Ptolémée offre trois points principaux : les côtes de l'Inde en-deçà et au-delà du Gange , la route de la Sérique et la route de la mer Caspienne.

Nous avons vu , dans un livre précédent, que Ptolémée connaissait en détail beaucoup de provinces, de villes, de rivières et de montagnes de l'Inde en-deçà du Gange; nous avons concilié ses principales notions avec celles que présentent Pline et le Périple de la mer Erythrée.

(0 MM. Buachc et Bureau de la Malle.— (^) Ptol. IV, 6.— 0) D'Jnville, 1. c. — (4) Jiennel, Géog . tl'Hérod. — (5) Claud. Laud. Stilicli, 253. ce Simili mentitds gurgite Nilum. ') — (*^) Meyiços ^T'v ° t£ Teio y.cà Ni'ysip. Agathem. ÏT . lo.

Malgré l'exactitude de ces détails, Ptoléniée a donné à l'Inde une configuration bizarre (0. Ayant, avec Eratosthène , tracé toutes les côtes d'Asie, et par conséquent les embouchures de l'Indus , trop au sud (2) , il donnait , à l'exemple de ses prédécesseurs , une étendue démesurée à l'île de Taprobane ou C4eylan ; soit qu'il ait faussement évalué les stades dont les premiers navigateurs s'étaient servis (3), soit qu'on ait long-temps confondu la presqu'île de Malabar et de Coromandel avec l'île de Ceylan (4). L'Inde, resserrée par ces deux motifs, n'offrait plus rien de péninsulaire 5 cependant Ptolémée devait y placer les détails que de fréquentes navigations avaient fait connaître; il ne put trouver l'espace nécessaire qu'en donnant à la côte beaucoup plus de courbures et de saillies qu'elle n'en présente réellement.

A ces erreurs raisonnées et systématiques succède, audelà du Gange, un vague tâtonnement , semblable à celui qu'on aperçoit dans les premières cartes de l'Amérique. L'œil y cherche en vain des formes reconnaissables , et l'esprit , privé du secours de calculs et de mesures , se livre à diverses conjectures. Celle qui fait coïncider les relations anciennes et modernes mérite la préférence, et c'est celle que nous allons exposer d'après Gossellin.

Deux faits principaux nous serviront de fanaux dans cette recherche. Ptolémée croyait que les extrémités de l'Asie à lui connues se dirigeaient au sud , et se confondaient avec une terre inconnue qui allait à l'ouest joindre

^0 Voy. la Carte du système de Ptolémée. — C^) Strah. XV, 728. Gossellin, Géog. analys. 29. — {h D'Àwille, Ant. géog. de l'Inde, p. 148 Eclaire, sur la carte de l'Inde , p. 109.

(4) Gossellin, Géogr. analys. i35 sqq. M. Lelewel (Recherches, etc. , III, 146) s'est attaché à cette opinion du savant Gossellin, et l'a développée avec succès : il prouve que les côtes de la Taprohane de Ptolémée sont justement les côtes de la péninsule de l'Inde , et c'est la cause de la grandeur démesurée do l'île de Ceylan sur la carte de Ptolémée. J. H.

l'Afrique (0. Ainsi , les voyageurs suivis par Ptoîémée n'avaient point franchi la péninsule de Malacca, puisque dans ce cas ils auraient su que l'Asie, en remontant au nord , était terminée par un vaste Océan. Les géographes antérieurs à Ptolémée ont, à la vérité, circonscrit l'Asie, à l'est , par une mer qu'ils nommaient Océan oriental ; mais cet Océan n'avait aucun rapport avec les mers de la Chine; ce n'était que le golfe de Bengale qui , par la manière très-défectueuse dont Eratosthène et les 'géographes venus après lui avaient orienté l'Inde (2), se trouvait tout entier tourné à l'est. Pline et Mêla s'expliquent clairement snr ce point, en disant : que l'Inde était non seulement bornée par l'Océan méridional, mais encore par l'Océan oriental P); 2° que la Taprobane commençait à l'Océan, oriental (4) 5 3° enfin , que la mer des Indes ne s'étendait que depuis l'Indus jusqu'au coude où commençait la mer Orientale (5), Ce coude était le promontoire Colis ou Coliacuniy qui répond au cap Comorin d'aujourd'hui, après lequel la côte était censée remonter toujours au nord , et être baignée par l'Océan oriental, comme on le voit figuré dans la carte d'Eratosthène (6) ; et c'est ce qui a fait croire , jusque vers le temps de Ptolémée, que l'embouchure du Gange était tournée à l'orient, quoiqu'elle le soit au midi (7).

(0 Ptolém. VII, 5. — (2) Gossellin, Géogr. analys. 35. — (}) Pomp, Mêla , III , 7. Plin. VI , 21 . — (4) Plia. VI , 24. — (5) Pomp. Mêla , III, 7. «Colis alterius partis angulus initiumque lateris ad meridiem versi. Ganges , etc. » ( D'après l'interponctuation de Gossellin. ) Plin. Vï , 21. — (6) Voy. l'atlas.

(7) La configuration de l'Inde au-delà du Gange et de la Chersonèse d'Or est défigurée dans le texte et sur la carte de Ptolémée; Gossellin Va restaurée avec sa sagacité habituelle. M. Lelewcî , en suivant les recherches du savant français , a également observé qu'une grande partie des dénominations entassées dans la Chersonèse d'Or sont prises et compilées maladroitement des autres contrées de l'Inde. De pareilles erreurs sont très-fréquentes dans Ptolémée. Cependant M. Lelewcl pense que ce géoT

Dans l'un et l'autre système des anciens, les terres connues au-delà du Gange ne pouvaient donc avoir que peu d'étendue à l'est. Les détails suivans , donnés par Gossellin , confirmeront cette opinion.

Après l'embouchure orientale du Gange, confondue avec celle de la rivière de Mégna , Ptoîémée trace le fleuve Latameda [^) ou Cadamecla^ qui répond à la rivière de Moréi. Baracura-Emporium se retrouve dans l'endroit nommé Barracoon , situé entre la rivière de Morée et celle de Curmfullée , qui est le Tocosanna de Ptolémée. La ville de Lamoni peut répondre à Santatoli, et les rivières de Zajoo et de Dombac représentent les fleuves Sadus et Temala. Le promontoire Temala^ qui répond au cap Botermango d'aujourd'hui, forme dans Ptolémée, le commencement du golfe Sabaracus. A présent nous trouvons à la hauteur de Botermango un golfe qui reçoit la rivière d'Aracan, comme le Sabaracus reçoit le Besynga. La rivière d'Aracan se reconnaît encore pour être le Besynga, par le nom de Béting, que porte une petite île située à son embouchure. Au sud de ce golfe , la ville de Baraton répond à Berahœ : le petit cap qui vient après, et l'enfoncement de la côte où était située Tacola^ se retrouvent dans la pointe de Négras (2).

graphe avait des idées assez exactes sur l'embouchure du Gange et sur la direction des côtes au-delà de l'Inde. J. H. — Lelewel : Histoire ancienne de l'Inde , avec des remarques sur Pinfluence qu'elle a exercée sur les contrées occidentales. Warsovie, 1820. ( En polonais. ) {^)Ptolém. VIT, 2, 3.

(2) D'Anville assigne une autre position à la plupart de ces lieux : ainsi le cap Temala est , selon lui , le cap Negras , appelé aussi Manten , qui forme l'extrémité de la presqu'ile de l'empire Birman, resserrée entre un bras de l'Iraouaddy et le golfe de Martaban; le Sabaracus est le grand fleuve d'Ava ou l'Iraouaddy ; la contrée appelée Besyngitis , au fond du Sinus Sabaracus , répond au territoire de Pégu , au fond du golfe Martaban ; enfin Tacola , qui tient à VJurea Chersonesus ou à la Chersonèse

Ce qui caractérise le plus le Chersonese (VOr dans Ptolémée, est l'embouchure d'un grand fleuve qui vient s'y diviser en trois branches avant de se jeter dans la mer. Ces canaux ont paru si considérables que chacun d'eux portait le nom du fleuve; on les appelait Chrjsoana^ Palanda et Attabas. Ptolémée ne donne aucun nom à ce fleuve au-dessus de sa division, et il n'indique point le lieu de ses sources. Ce géographe n'avait aucune connaissance de l'intérieur de la contrée nommée Le^tarum Chorè ou Région des Brigands ; il n'y détermine la position d'aucun lieu ; elle était habitée par un ^iple barbare, chez lequel on évitait de passer : les Indiens que le commerce attirait chez les Sines passaient au nord de ce pays.

Cette route rencontrait un fleuve considérable , nommé Daona ou Doanas^ que Ptolémée conduit jusqu'à la ville du même nom qu'habitaient les Daonœ. De là jusqu'à son embouchure , le cours de ce fleuve n'étant appuyé d'aucune position intermédiaire, fait assez voir qu'il est tracé au hasard. Il paraît être le même que celui qui vient se rendre dans la Chersonese d'Or ; et tous ces bras de fleuve , joints ensemble, peuvent représenter le Delta formé par l'Ava ou l'Iraouaddy, partagé en trois bras principaux, orientés précisément comme les fleuves Chrysoana , Palanda et Attabas. Une assez bonne preuve que les deux fleuves de Ptolémée ne peuvent se rapporter qu'à l'Ava , c'est la position de la ville de Daona sur le fleuve du même nom, puisque cette ville existe encore sur l'Ava, et se nomme actuellement Dana- Plou. Le fleuve même se nomme Ken-Douen^ ou rivière Douen , nom peu éloigné de Doanas. Il est d'autant plus difficile de ne pas reconnaître la Chersonese d Or dans le Delta

d'Or, ost , selon (VAnvillc , Junzalocn , ville située au point le plus étroit de l'isthme qui joint la presqu'île de Malacca au continent. J. H.

HISTOIRE DE LA GEOGRAPHIE. 36j

péninsulaire du fleuve d'Ava , que cette contrée seule , dans ces régions , possède , ou du moins exporte une assez grande abondance de métaux précieux pour donner naissance aux épithètes pompeuses dont on la décorait. Long-temps avant Ptolémée, on avait parlé d'une île dOr{^), d'un pays où le sol était composé d'or et d'argent (2); les Timulesy ou habitans de la côte de Goromandel , y naviguaient (3) , et c'est d'eux que Ptolémée déclare tenir les vagues relations qu'il est obligé de suivre (4).

L'extrémité du Delta du fleuve d'Ava, nommée aujourd'hui pointe de Bragu, représente le grand promon^ toire de Ptolémée, auprès duquel il plaçait Zabœ. Le Perimulicus sinus est une des petites baies formées par les embouchures orientales du fleuve; elle tirait son nom d'une ville nommée Perimula^ située dans une île où l'on, péchait des perles (5). On ne saurait admettre , avec d'Anville, que le Perimulicus sinus soit le détroit de Sincapour. Comment croire, en effet, que des navigateurs aient pu prendre im détroit pour un golfe, surtout lorsque, dans l'opinion de d'Anville, ils devaient passer par ce détroit , le suivre dans toute sa longueur , et en sortir pour arriver au Grand Promontoire (6) ? D'ail-

(0 Dion. Perieg. v. 689. — (2) Plin. VI , 21. — (3) Popipl. Mar. Eryth. in fine. — (4) Ptol. 1 , 17. — (5) Plin. IX, 35. Mlian. Hist. anim. XV, 8. Tzetzes , Chil. II, Hist. 875 , v. 469.

(6) D'Anville , antiq. Géog. de l'Inde , 168 , 169. Malte-Brun adoptant sur la géographie de Ptolémée les opinions de Gossellin , il nous paraît utile de rappeler encore ici celles de d'Anville, afin que le lecteur puisse juger plus facilement si le premier ne restreint pas dans des limites trop étroites les connaissances géographiques des anciens sur l'Asie, ou si le second ne les porte pas un peu trop loin. Le Grand Promontoire, Magnum Promontorium àc Ptolémée, est, selon d'Anville, le cap Eomania , au bout de la presqu'île de Malacca ; le lieu nommé Zaba ou Zabœ correspond à Butu-Saber, qui donne le nom de Saban à l'extrémilé de la péninsule ^ la place que Ptolémée assigne à Thagora s'accorde ayec celle

leurs , on ne pouvait approcher le de'troit de Sincapour sans avoir en même temps connaissance de Sumatra dans près de deux tiers de son étendue. Il est probable que Ptolémée n'a connu aucune grande île dans la mer des Indes, au-delà de Taprobane.

Plaçons-nous maintenant à la pointe de Bragu , où était autrefois Zabœ, et consultons la route que tenaient les navigateurs pour se rendre de cette échelle à Catigara, principal entrepôt du commerce des Sines, Marin de Tyr, qui avait rapporté les itinéraires dont Ptolémée a fait usage, disait que les navigateurs, en partant de Zabœ pour Catigara, dirigeaient leur route vers le midi, et encore plus vers leur gauche (i) : c'est-à-dire qu'ils couraient dans une direction sud- est. Or, en partant de la pointe de Bragu, cette route mène directement à la côte occidentale du royaume de Sian ou Siam, qui doit par conséquent représenter le pays des Sines. Ce pays , suivant Marin , Ptolémée (2) et Marcien d'Héraclée (3) , devait être terminé au nord par les Sères, au levant et au midi par des terres inconnues, et au couchant par la mer. Il est facile de voir que, dans tous les parages de l'Inde, la côte occidentale du royaume de Sian est la seule qui soit précisément orientée comme ce passage l'exige.

Il est étonimnt qu'avant ces recherches de Gossellin on ne se soit pas aperçu qu'en plaçant les Sines au-delà des

qu'occupe Tingoran ou Tingano , sur la côte orientale; la position de Perimula , bien antérieure au Grand Promontoire, pourrait alors s'appliquer à Pera ou Perak , sur une rivière dont l'embouchure dans une baie du détroit de Malacca est sans doute , malgré l'autorité de d'Anville, le golfe appelé Perimulicus . Sachons gré à Ptolémée, dit toutefois d'Anyille , de connaître le nom de Malay dans celui de Malei-Colon , appliqué à une pointe particulière. J. H.

(0 Ptol. 1 , 14. —(2) Id. VII, 3. —(3) Marc. HeracL in Geog. Grœc. minor. I , 29.

détroits de Malacca et de Sincapour, comme on la fait jusqu'aujourd'hui, c'était intervertir absolument le sens de ces passages; que c'était vouloir persuader que les anciens se trompaient sur la direction de lenr route , jusqu'au point de croire qu'ils naviguaient au sud-est en allant de Zaboe à Catigara, tandis qu'ils auraient couru réellement au nord; et que, dans leur [manière d'orienter les pays, ils se trompaient encore jusqu'à prendre le couchant pour le levant, et le midi pour le septentrion : puisque, dans les systèmes antérieurs à celui de Gossellin (i) , le pays des Sines se trouverait terminé au levant par la mer , au lieu de l'être par des terres; au couchant par des terres, au lieu de l'être par la mer; et que les terres inconnues qui doivent se trouver au midi seraient transportées dans le nord , et remplacées par le golfe de Siam et les mers de la Chine.

Ptolémée place dans le pays des Sines un grand fleuve sous le nom de Semis, dont il n'a point connu la source, mais qu'il savait descendre du nord pour former un coude vers le sud, et remonter ensuite pour se jeter dans la mer. Le cours de ce fleuve est parfaitement représenté par celui de la rivière Tena-Serim. Ce qui ajoute beaucoup à cette ressemblance, c'est que le Senus reçoit, dans la partie méridionale de son cours, le petit fleuve Cotiaris, qui est représenté encore par une petite rivière que le Tena-Serim reçoit dans une position correspondante. Peu après le confluent, le fleuve se divise pour former deux embouchures, que Ptolémée a excessivement écartées, mais qui n'en seront pas moins très-faciles à reconnaître.

C'est sur le Cotiaris que Ptolémée place l'ancienne ville de Thinœ ^ métropole de tout le pays des Sines.

(0 D' A avilie , Mcm. sur les limites du monde connu des anciens audelà du Gange. Acad. des Inscript. XXXII , 604.

Gossellin pense que cette ville est la même que Tena- Serim, dont le nom est composé de deux mots qui, traduits littéralement, signifient peuplade de Tenu, Merghi, le port de Tena-Serim, représente Catigara^ le port de Thinoe(i). Cette place conserve encore sa célébrité ; l'avantage de sa situation, et son port, qui passe pour un des plus beaux de l'Asie , avaient engagé l'ancienne compagnie française des Indes orientales à y établir un comptoir, qu'une révolution lui enleva peu de temps après. L'analogie qu'on vient de remarquer entre ces deux villes est encore confirmée par le nom du pays même où elles sont situées ,* car la dénomination moderne du royaume de Siam ou Tsian^ comme disent les Malais , présente assez de conformité avec le nom de Sinœ, que ces peuples portaient autrefois. La dernière de ces observations n'avait point écbappé à Isaac Vossius (2) ; mais il a eu tort d'en conclure que la ville de Siam devait représenter la capitale des Sines de Ptolémée, qu'il nomme indifféremment Sinae ou Thinae. Vossius n'a point fait attention que Thinœ était l'ancienne capitale de ces peuples; que le nom de Sina-Metropolis est moderne par rapport à Ptolémée , et qu'il n'a été en usage qu'au commencement du VP siècle. Le premier auteur qui en parle paraît être Étienne de Byzance (3) , qui écrivait sous Anastase.

C'est aussi de Siam que parle Edrisi , sous le nom de Sinia Sinarum (4) , en la plaçant dans la partie orientale du pays des Sines ; tandis que, d'un autre côté, il indique la situation de Caitaghora (5) ou Catigara , ville d'un grand commerce, à l'embouchure d'un fleuve, sur la côte occidentale des Sines, baignée par la mer des Indes;

(0 D'Aiwille, Antiq. géogr. de l'Inde, 172. — Toss. Observ. ad IMel. 324. — (^) Steph. de Urb. voce Sinœ. — (4)Geogr. Nubiens. Clim. II, part. ;o, p. 69, éJit. de 1619. — (^) Id. Clim. II, part. 9, p. 67.

HISTOIRE DE LA. GEOGR/IPHIE. 3jl

ce qui s'accorde parfaitement avec la position de Merglii. Cosmas, auteur du VP siècle, est le premier qui ait su que Tzinista^ c'est-à-dire le pays des Tzines, était borné à Xest par l'Océan (i); mais quand il parle de la ville Tzinitza, il en décrit la situation conformément à Ptolémée ("^j. Gossellin a encore remarqué que Thinœ ou Sinœ est toujours portée, dans le texte'grec, à plusieurs degrés au nord de l'équateur , au lieu que, dans le texte latin, elle est toujours placée à trois degrés au midi de ce cercle: on pourrait en conclure qu'on a constamment cherché à indiquer la position de deux villes différentes, et que Thinae ou Tena-Serim doit être' regardée comme l'ancienne métropole des Sines , tandis que Sinœ ou Siam serait une nouvelle ville devenue la capitale du pays dans des siècles postérieurs à celui de Ptolémée. Ce géographe rapporte (3) qu'à Thinae, le plus long jour est de douze heures quarante-sept minutes trente secondes , et que le soleil passe deux fois l'année au zénith de cette ville, lorsqu'il est éloigné du tropique du Cancer dé 58 degrés de l'écliptique. Ces deux observations , au lieu de placer Thinae à 3 degrés de l'équateur, s'accordent au contraire pour la fixer vers i3 degrés 3o minutes de latitude boréale, qui est celle de Tena-Serim, à i degré 43 minutes près. Elles achèveraient donc de compléter les preuves de l'identité de ces deux villes j mais les contradictions dont fourmillent les diverses éditions de Ptolémée jettent quelques doutes sur cet argument (4).

La recherche de Thinœ nous a fait laisser de côté la description du grand golfe {Magnus Sinus), qui doit baigner une partie de la côte des Sines. On le reconnaît dans celui de Martaban. La plus intéressante des positions est celle du fleuve Seras ^ que Ptolémée place précisément

(0 Cosmas Intlopl. XI , 337, ^P- Montfaucon. — f^) IJem, II , i38. — 0) Ptolém. VIII. 2. — CO GosselL Géog. desGiccs analys. i43-i/j5, not.

dans le fond^jdu golfe : ce fleuve répond à celui du Pégu : son nom indique qu'il descend de la Sérique ou du Tibet. La ville de Tomara^ située sur sa rive gauche, près de son embouchure, se retrouve dans un lieu appelé Mararco. Aspithra doit être Martaban, située, comme elle, sur un fleuve peu considérable. Enfin Rhabana et le fleuve Jmhastus peuvent s*e rapporter à Tavay et à la rivière du même nom.

Nous avons reconnu plus haut le Semis et le Cotiaris dans ks deux rivières qui baignent les murs de Tena- Serim. Le reste de la côte , qu'on savait se diriger vers le midi, a fait naître l'idée qu'elle se prolongeait jusqu'en Afrique, où elle allait joindre le promontoire Prasum (i). Les auteurs modernes, qui ont placé les Sines chez les Chinois ou dans la Gochinchine, n'ont pas fait attention que, si les connaissances de Ptolémée s'étaient étendues jusque là, jamais il n'aurait imaginé que cette côte retournât à l'occident pour former de la mer Erythrée un vaste bassin. Tous les renseignemens que les anciens auraient^ pu recueillir leur auraient indiqué au contraire que la côte remontait au nord sans interruption. Cette difficulté a été sentie par quelques géographes du XVP siècle, qui, prenant la presqu'île Malaise pour la Chersonèse d'Or , se sont vus forcés de supposer à l'Asie une troisième presqu'île beaucoup plus grande que les deux autres , afin d'avoir une côte dirigée au midi , et tournée vers l'occident, qui leur représentât celles des Sines et de Ptolémée (2).

Un savant moderne , M. Mannert , ayant cherché Catigara dans l'île de Bornéo , a supposé que les anciens avaient pris cette île pour une suite du continent, et la vaste mer

(0 Piol. VII , 2 , 5. — (2) Voyez les Cartes dans le Ptolémée de Sylvanus^ i5n ; dans l'édit. de i5i3 et i52o; dans celle de Servei^ de 1 535, etc.

de Chine pour un golfe (O- Ainsi, dès qu'on seloigne de l'explication donnée par Gossellin , on se trouve entraîné à des suppositions beaucoup plus téméraires que les siennes.

La plupart de ces méprises sont l'ouvrage des premiers Portugais qui ont parcouru la mer des Indes. Ayant cru reconnaître dans le cap de Romania le Grand Promontoire des anciens et l'emplacement qu'occupait Sabana ou Zabœ, ils nommèrent le détroit voisin Estreito Saboan. Les commentateurs ont été trompés par ce nom et par celui de Malei- Colon chez Ptolémée, dans lequel on a voulu voir une allusion aux Malais, quoique Malé soit un nom générique pour les montagnes. De simples ressemblances de sons ont aussi fait voir Jaba-Diu ou l'île à Orge dans Java, et les îles Maniolœ^ où un charme inconnu retenait tout vaisseau garni de clous de fer, dans l'île de Manille, dont le nom est très-moderne. Toutes les îles que Ptolémée indique dans ces parages sont de peu d'étendue : elles se retrouvent dans les îles Andaman, dans l'archipel de Merghi , et dans les îles qui bordent la côte (2).

(^) Mannert , V, p. 2, 252.

(2) Les renseignemens que fournit Ptolémée sont tellement vagues qu'il est impossible que les géographes ne soient pas divisés d'opinion lorsqu'il s'agit de préciser la place des lieux qu'il mentionne. Ainsi, en opposant d'Anville à Gossellin , entre lesquels la plupart des savans sont partagés, que de divergences ! Le Daona , suivant le premier, est la rivière de Tana-Serimj le Cotiarîs est le fleuve Camboge ou May-Kang, et le Semis un des bras de ce fleuve; Thinœ occupait l'emplacement d'une ville dont le port a été détruit par les sables , qui fut une des plus florissantes de la Cochinchine, qui est mentionnée dans des mémoires chinois sous le nom de Tchen-Tchen, et qui a donné son nom à un district appelé Thoun-hoa. D'Anville regarde le Magnus Sinus de Ptolémée comme le golfe de Siam; et en efiet, comment celui de Martaban , qui correspond, selon lui, au Sinus Sabaracus, aurait-il reçu du géographe grec le nom de Grand Golfe, si voisin qu'il est de celui du Bengale ( Sinus Gangeticus)t Evidemment celui de Siam mérite mieux ce nom. Du reste, l'importance des fleuves.

LIVllE QUATORZIÈME.

Telles étaient les limites des découvertes que les anciens avaient faites dans le midi de FAsie. Ptolémée nous offre encore quelques lumières nouvelles sur les progrès des connaissances dans l intérieur de cette partie du monde. On avait de nouveau appris que la mer Caspienne n'était pas un golfe de l'Océan septentrional , et qu'elle en était même fort éloignée, puisque le Volga avait été remonté jusqu'à ses sources. En supprimant les gorges par où Eratosthène avait cru que la Caspienne communiquait à l'Océan, on lui avait conservé sa forme prolongée d'occident en orient (0.

Depuis les bords de l'Iaxartes au sud, et ceux du fleuve Rha ou Volga à l'ouest, la Scythie s'étendait au nord jusqu'à des terres inconnues, et à l'est au-delà d'une chaîne de montagnes nommée Imaiis^ partant de l'Inde et se dirigeant au nord ; ayant dépassé cette chaîne , elle venait touchera la Sén'quei'^), Si l'on cherche ces montagnes sur une carte moderne, on y verra les monts Belour et leur suite (3). Les nations les plus remarquables de la Scythie, en-decà de l'Imaûs, étaient les nombreuses tribus des Alani et des Massagetœ ^ vers le nord et le nord-est ; les laxartœ^ sur le fleuve du même nom ; les Comœdi^ autour des sources de ce même fleuve, et les Sacœ ^ en Boukharie (4). Dans la Scythie au-delà de l'Imaûs , le

qui ont leur embouchure dans ce dernier et dans celui de Martaban favorise les opinions les plus opposées.

D'Anville détermine de la manière suivante les îles du golfe du Bengale et celles qui bordent la côte de Malacca : Bazacata est Cheduba , près des rivages de l'empire Birman; Bonœ- Fortunée Insula est la grande Andaman; au sud de celle-ci sont les Maniolce; Barussœ , Sindœ et Sahadibœ paraissent être les iles Nicobar; Tacola, près de la terre ferme, est Djonkscylon ; enfin Jahadii Insula ou Tîle d'Orge est Sumatra , ayant pour capitale, suivant Ptolémée, Jrgeniea ou Ashera. D'Anville pense que ce géographe ne connaissait que le nord de cette grande île. J. H.

(0 Ptol. Geogr. V, 12; VI, j4. — W Id. VI , lo. — (3)Comp. Plin. VI, 17. — (4) kÛQ,d'Jmille, première feuille. Asie, par fVahl , I/4'7-

HISTOIRE DE LA. GEOGRAPHIE. ^jS

point le plus reconiiaissable est la Casia regio, dont Je nom est resté à Kachghar(i). "L^ Juzakitis regio semble être le canton d'Acsou, au nord-est de Kachghar. On ne trouve aucune trace du nom des Issedones ou Essedones de la Scythie; on sait, par Hérodote, qu'ils demeurent vis-à-vis des Massagètes (2) , et Ptolémée place ceux-ci au nord-est des Sacae. On sait encore que ces peuples , vivant sur des chariots ( ainsi que leur nom le dit), occupaient le même pays où les Myrméces ^ ou les fabuleuses fourmis indiennes, ramassaient des sables d'or (3). Ces circonstances semblent leur assigner leur demeure dans l'Igour ou rOuïgour et vers les monts d'Altaï. Les Chattœ Scythœ ont été cherchés à Khotan, dans le Turkestan chinois; mais on pourrait aussi les placer dans une vallée de l'Imaûs, vers les sources de Flndus, qui, selon des rapports modernes, prend son origine dans un pays nommé Cathaj ouKathai, c'est-à-dire le désert(4). Sans nous livrer à de plus longues recherches sur les tribus vagabondes nommées Scythes d'Asie (5) , que nous croyons être les Tatares ou les Turcs du moyen âge; sans examiner si le lac de Tenghis, autrefois plus étendu, a pu offrir aux anciens l'image trompeuse d'un golfe de ce prétendu Océan scjthique^ sur les bords duquel Pline et Mêla indiquent même des promontoires (6) , tandis que Ptolémée , plus instruit, le remplace par une vaste étendue de terres inconnues^ livrons-nous à la dernière recherche qui doit compléter l'histoire de la géographie ancienne; tâchons de fixer la position de la fameuse Sérique , le terme des découvertes des anciens du côté de l'orient.

« Les Sères demeurent au milieu des régions orien- « taies dont les Scythes et les Indiens occupent les deux^

(0 Ptol. VI, i5. — (2) Hérod. I , 201. —(3) Mlian. Hist. anim. III , 4. —(4) Walil, Indostan, II, 464, 474. Tiefenlhaler, ibid.— (5) Les Sasones, dans l'Ai. Shash , les Suehi le Tshui , etc., etc. Voy. ciaprès noire Dcscript. de la Tatarie. — (C) plia VI, 17. Mêla, III , 7

3^6 LIVBE QUATORZIÈME.

<t extrémités ; » voilà ce qu'assurent unanimement Pline et Mela(i). Or, puisque ces deux auteurs terminaient TAsie un peu à l'est du Gange et un peu au nord de la mer Caspienne, qu'ils regardaient comme un golfe du prétendu Océan scythique et sérique, il reste évident qu'ils devaient placer les Sères dans le Tibet et les contrées voisines. Les détails donnés par Pline confirment cette explication. Après avoir nommé quatre rivières, PsUaras , Carabi ou Cambari, Lanos et Cyrnaba^ qu'il dirige vers son Océan sérique , mais qui , dans la réalité , paraissent représenter quelques rivières méridionales de la petite Boukharie, dont les eaux se perdent dans les sables du grand désert, limite naturelle des connaissances des anciens, Pline nous indique les Tochari^ les Thyri ^ les Casiri et lesAttacori^ comme les principales nations de la Sérique.

La première de ces tribus est placée par Ptolémée dans la Bactriane (2) , où elle a laissé son nom à la contrée de Tokaristan, partie de la grande Boukbarie. Les Thjri rappellent la ville de Kaspatyros d'Hérodote (3) , située non loin de la contrée Pactjica^ voisine de la Bactriane et de l'Inde. Tjr ou Thyr signifie, en persan, porte; Kasp est le nom générique des montagnes (4); Thouran est encore aujourd'hui le nom d'un district au nord de Kandahar, dans l'Afghanistan. Les Casiri^ qui, selon Pline, pouvaient déjà être censés faire partie de l'Inde, sont probablement les Caspiri ou habitans de Cachemire. D'après l'ensemble de ces positions , l'heureuse vallée des Attacori^ garantie contre les frimas du nord et les vapeurs pestiférées du midi, doit être cherchée dans le royaume de Latak. Le nom même des Attacori paraît tenir à la langue sanscrite (5) j et cette remarque, commune à la plupart

(0 Plin. 1. c. Mel. I, 2. — W Ptol. \\. — i"^) Hérod. 111, 102; IV, 44; VII, 67, 68, 85. — (4) JVahl, îndost. II , 472, not. — //««/c, défendu.'

des noms de la Sërique, concourt, avec tant d'autres circonstances , à placer ce pays près des sources de rindus et du Gange , où les anciens livres sanscrits nous dépeignent le pays sacré, le séjour de l'abondance et de la félicité, le fameux Siri-]Sagar[^). On peut même croire que la tradition sur la longue vie des Sères (2) , portée à deux cents ans, ou du moins à cent vingt, avait été puisée dans les fables sacrées des Bramines. Il est probable que les Cyrni^ Indiens dont Pline vante la longévité (3) , demeuraient sur les bords du fleuve Cyrnaba , dans la Sérique, peut-être le Kiria de la petite Boukharie.

Les auteurs contemporains de Pline s'accordent parfaitement avec cet exposé. Denys le Périégète rapproche les Sères des Tochari; selon le Périple de la mer Erythrée, les marchandises de la Sérique arrivaient dans les ports de l'Inde par la router de Balkh , aussi bien que par celle du Gange (4). Tous ces indices ne conviennent qu'au Tibet.

Ptolémée ne diffère de ces auteurs qu'en apparence ; ses longitudes, arbitrairement établies d'après un itinéraire de caravanes marchandes, portent la Sérique au milieu de l'océan Pacifique. Une évaluation aussi évidemment fausse ne saurait mériter de longues discussions. Tenons-nous à ce que Ptolémée savait sur la position générale de la Sérique, et sur la marche des caravanes qui s'y rendaient. La Sérique, selon ce géographe (5) , était bornée à l'est par des terres inconnues : ce n'était donc point la Chine , baignée à l'est par des mers. Au sud, les monts Emondus et Ottorocorrhas la séparaient de l'Inde ; or, TEmodus et l'Imaûs des anciens forment

(0 /WiZ,Indost. 11,445, 5ii, etc. — W/)/o//. Pericg. v. 753. Schol. Expos, tôt. muncli , in Gcogr. Graic. minor. III , 1 . — i}) l'Un. VII , 2. •— (4) Peripl. Mar. Erj'ili. oQ. ^ i^) Piolém. I, 1 1 ; IV, 12.

la chaîne nommée Emod , Hema et Himalaya ou Himaleli par les Indiens modernes (1) ; le nom d'Ottorocorrhas est évidemment composé des mots sanscrits Uttara-Guru, qui signifient pays du nord (2) ^ et ce nom reste encore , avec peu de changement, à la partie septentrionale du royaume d'AschamP). Ces circonstances fixent la position de la Sérique au nord de l'Inde. Quand nous aurons ajouté , d'après Ammien Marcellin, que les Sères étaient voisins de V Ariane (4) , c'est-à-dire de la partie orientale de la Perse, et que la Sérique était un plateau très-élevé , couronné de hautes montagnes et versant ses eaux de tous les côtés (5) , il ne peut rester douteux que ce vaste pays n'ait compris le grand et le petit Tibet, avec une lisière de la petite Boukharie , le Cachemire , et quelques autres vallées des pays montagneux où naissent l'Indus et le Gange. Aussi, comme Gossellin l'a observé, un géographe duVP siècle traite les Sères d'Indiens (6) , et, dans le IX*^, un autre écrivain étend Y Inde Sérique depuis Bactra jusqu'à Palibothra (7).

Les peuples et les villes de la Sérique , selon Ammien et Ptolémée , se retrouvent dans les contrées que nous venons d'indiquer. Les Tochari^ les Attacori, et quelques autres, nous sont déjà connus. Asmira paraît être Cachemire ; Issedon répond à Iscerdon ou Shekerdon , dans le petit Tibet. Une montagne à l'est de Cachemire, nommée Naubandh (8) , a donné son nom aux Nabannœ de Ptolémée (9). La ville de Ser-hend est la Serinda^ où,

(0 Wahl, Indostan, II, 709. — (2) JVilford, Asiatic Researclies, VI , 491. — C3) Wahl, 529-532, d'après les Asiatic Research. — (4) Ammien Marcell.XXm, 6.

(5) « Contra orientalem plagam in orbis speciem consertaj celsorum aggerum summitates a/w^iw/ii Seras... RancïtSLqueplanmemundiquepronâ decUvitate prœruptam^ etc., etc. » Amm. Marc. il).

{^^) Steph. dcUrb. in voce Seres. — C7) Anonym. Ravenn. Gcogr. V. — W Asiatic RcsearclicS;, VI, 52 1. — (9) Bhabannœ, ap. Amm . MarcelL

selon Procope , les Grecs du î3as-Empire allaient chercher les vers à soie (1). Après une étendue de régions inconnues , les Batœ de Ptolémée , ou les Betœ d'Ammien , nous représentent le nom même du Tibet , composé de deux mots, 7<?/z, pays, et Bout, le dieu Bouddha, et prononcé Tabathé par quelques nations voisines (2). Au centre du Tibet proprement dit, existe encore, quoique aujourd'hui peu connue et presque déserte, la ville de Sein, à laquelle Ptolémée donne lepithète de metropolis ou la capitale. Sera- Metropolis et Seri-Nagar sont évidemment les deux noms ancien et moderne de la même ville. On sait, dit Gossellin , que nagar, dans l'Inde et dans quelques contrées voisines, est un titre qui indique pour les cités le premier rang (3). Le Daum, au nord du Tibet central, répond à la contrée des Damnœ de Ptolémée. D'autres noms se retrouveront quand la petite Boukharie et le nord du Tibet seront mieux connus. Ces explications nouvelles ne nous permettent plus de conserver l'opinion de Gossellin sur les rivières de la Sérique. Dans l'hypothèse de ce savant, le fleuve OEchardes , venant des montagnes de la Scythie, répond à celui d'Yarkend ; le Bautes, avec ses deux branches , représente la partie supérieure du Gange, dont le bras principal, parmi d'autres surnoms indiens, porte celui de Badauti{^). Mais si l'on

(0 Procop. Bell. Goth. IV, 17. — (2) Geogr. birmane, clans les Asiat. Research. VI , 227. — (3) Gossellin , Recherches sur la Sérique (Journal des Savans, juin 1792).

(4) Le Gentil, cilé par Tiefenthaler, II, part. 1 , 1G6. M. Lelewel pense aussi que la Sérique est une partie du Tibet, mais il lui donne un autre emplacement que Malte-Brun. Il croit ((ue depuis les Byliœ, dont le pays est le Baltystan d'aujourd'hui, et que depuis le lieu appelé Lithinospyrgos, nous n'avons rien que de vague sur la longue route que les caravanes des anciens parcouraient. Il présume que YOEdiardes et le Dautes sont le Wosampou et la Casa fraujonrd'hui. 11 abandonne la région Cassiaow Casia^

peut rester indécis sur l'OEchardes, il nous semble presque certain que le Bautes n'est autre chose que le Brahmapoutre, ou le grand fleuve du Tibet, nommé aussi le fleuve de Bout ou de Bouddha.

La route des caravanes marchandes se l'econnaît avec assez de certitude, surtout si on se rappelle le genre de commerce qu'elles avaient pour objet. La matière sérique était, selon toutes les probabilités , cette soie sauvage que, dans les pays au nord de l'Inde, l'aveugle industrie d'un insecte dépose sur les feuilles des mûriers (i). Pline, quoiqu'en la prenant pour un duvet naturelle), la distingue pourtant du coton (3). Outre la matière sérique, il faut remarquer X^sericum^ étoffe de soie, propres des sources de la Casa , qu'il traverse avec les marchands entre Sipa et Nogarcot, dans le Neypal, et cherche la Sera-Metropolis , de l'existence de laquelle il doute fort. Selon ce savant polonais , les Ottorocoji^hœ, les Jthagori , les .^tlacori d'Amonietus et de Pline , qui sont en sanscrit les Utara-Guru , occupaient évidemment le Gorhah d'aujourd'hui; les jBaïce ou Betce habitaient le Boutan ; le Thaguris ou Itaguris est le mont Utargol, dans le royaume d'Ascham; /ssec?o/i pourrait se rattacher à Tassessudon ; les Garineri occupaient la province de Ngari, dans le petit Tibet. Enfin, dit M. Lelewel, quelles que soient les conjectures les plus vraisemblables , il est néanmoins certain que les savans semblent s'accorder à placer la Sérique non loin de l'Inde et proche du Tibet. (Voy. Histoire ancienne de VInde , avec des Remarques sur Vinjluence quelle a exercée sur les contrées occidentales ; par Lelewel. i vol. Warsovie, 1820.) J. H.

(0 Tavernier, II, p. 5o6 ; III, cap. 17. ( Comp. De Guignes , Aca.dém. des Inscr. XLVI , 534- ) — Lanuginem quaj in aliis gentium lana est. Plin. XVI, 24.

(3) Voy. la Description du Cotonnier, Plin. XII , 10. « Lanigera3 arbores , alio modo quam Sérum , etc. » Dion. P&rieg, 757. Pausan. in Eliac. Hesych. 6'uid. in voce Seres. Gossellin pense que la matière sérique, serica materies des anciens, était une véritable laine , remarquable par sa longueur tt sa finesse : ce serait alors ce duvet de chèvre dont on fabrique les châles de cacliemire , et qui a donné tant de célébrité et de valeur aux chèvres du Tibet, que l'industrie des Tcrnaux a su naturaliser en France. Ainsi, tandis que Malte-Brun regarde la sericn materies et le sericum comme deux sortes de soie, l'une naturelle et l'autre tissée , il nous semble beaucoup plus probable de voir dans la première le duvet de chèvre et dans l'autre la soie. J. H.

bablement du genre de celles qu'on fait encore dans le royaume d'Ascham, et que les femmes romaines dépeçaient fil par fil , afin d'en tisser de nouveau ces gazes transparentes sous lesquelles une matrone , vêtue sans être couverte , étalait en public tous ses charmes (i). L'île de Cos , où croissait une soie grossière (2) , avait donné le modèle de ces étoffes , d'abord réservées aux seules courtisanes (3). Lorsque les guerres avec les Parthes eurent interrompu le commerce direct avec la Sérique, la soie redevint si rare, qu'on la payait au poids d'or (4). Des moines, envoyés par Justinien, apportèrent des bords de l'Indus ces vers précieux, devenus depuis une des richesses de l'Europe méridionale. Un autre objet du commerce de la Sérique , c'était de l'excellent fer (5); c'est encore une des meilleures productions des pays où naissent le Gange et l'Indus (6). Enfin, on tirait de la Sérique des pelleteries et des boules odorantes et aromatiques, nommées malahathrum ; on a voulu y voir la feuille de bétel, nommée tamalapatra dans l'Indousdan (7) ; nous croirions plutôt que c'était du musc du Tibet.

Les caravanes marchandes de la Sérique , parties de Bactra ou Balkh, remontaient chez les Comedœ près des sources de l'Iaxartes, se rendaient à Tashkend, qui est la tour de pierre de Ptolémée (8) ; passaient probablement par le défilé de Conghez, traversaient la région Casia^ noire Kachghar ; et de là , se dirigeant au sud-est , atteignaient la capitale des Sères , après une course de

(0 Plin. VI, 17. SenecUj ep. 90. Clem. Alex. pied. II, 10. — i"^) Arist. Hist. anim. V, 19. Plin. XI, 28. — (^) Cois tibi pyene videre est ut nudam. Horat.—{^) Vopisc. in Aurcl. 45.— (5) Plin. Hist. nat.LXXXIV, c. 14. — (^) Thé\>enot et le Kiatib -Tchéléby , cités par Gossellin , Journal des Savans. — (7) IVahl, Indost. II, — C^) Hager, numismat. chinoise , p. 128.

38a LIVRE QUATORZIÈME.

sept mois , employée sans doute à visiter le pays dans toutes les directions, et à ramasser partout du duvet de chèvre, de la soie et du malabathrum.

Les Sères^ peuple doux, mais sauvage, fuyaient la société des autres nations, attendaient la visite des marchands étrangers , et échangeaient , sans leur adresser une parole, les produits de leur sol contre les métaux de l'Europe (i). Un semblable commerce suppose nécessairement un long séjour et des courses multipliées. C'est en voulant évaluer ces courses, que Marin et Ptolémée ont porté la Sérique beaucoup trop à l'est. Mais le seul fait positif de cet itinéraire, la marche au sud- est deipuis Kachghar jusqu'à Sera - MetJ^opolis ^ se joint à l'ensemble des preuves que nous avons apportées pour ne plus laisser de doute sur l'identité du Tibet et de la Sérique. C'est parmi ces Alpes de l'Asie et aux bords du grand désert de Cobi ou Chamo , qu'expirent les dernières clartés de la géographie ancienne ('2).

(0 Plin. VI, 17. Dion. Pevieg. 763. Schol.

(2) Après avoir mis en parallèle Gossellin , M. Lelewcl et Malte-Brun, dont l'opinion est d'un grand poids dans ce qui touche les questions relatives auxSères, nous ferons observer que le savant Heeren diffère de ces savans et se rapproche de l'avis de d'Anville en plaçant la Sérique dans la Mongolie , à l'est du désert de Cobi.

Afin de compléter ce que l'on peut rassembler ici de plus important sur cette antique contrée , nous allons donner l'extrait d'une Notice qu'a publiée un de nos naturalistes les plus distingués, M. Latreille, membre de l'Académie des Sciences. Ce savant compte trois Sériques. La première, la Sérique propre de Ptolémée, estcellcde l'Asie supérieure. Elle occupait la partie septentrionale et occidentale de la petite Boukharie; sa capitale, Sera-Metropolis , est aujourd'hui Turfan. Elle s'étendait jusqu'au désert de Cobi. En se dirigeant vers l'est et en inclinant vers le midi, on trouvait l'^smirea regio de Ptolémée. Son 7/iroa«a parait être notre Toboron. On voit qu'il a eu des renseignemens sur les pays qu'occupent, entre les monts Alak etUhig-Tag , les Kirghiz et les Kalmouks : il nomme les premiers Syrdges , mais on ne peut plus établir la même correspondance en plaçant la Sérique dans le Tibet. Cette partie de l'Asie, ainsi que la portion de la petite Boukharie située en-deçà de la rjvière

Ce monde connu des Grecs et des Romains , ce monde ancien dont nous venons d'atteindre les extrêmes limites, va maintenant s'écrouler et disparaître à jamais. Les peuples barbares sont levés , le fer vengeur brille datis leurs mains ; leurs hordes, que le courage rend innombrables, brûlent de détruire ces villes superbes dont nous avons cherché l'emplacement. Suivons par la pensées ces révolutions rapides qui, à chaque moment, font varier le tableau confus et sombre de la • géographie du moyen âge.

d'Yarkaml, ont été, suh^wt M. Latreille , inconnues à Ptolémée, de sorte que ce géographe a placé la Sérique imruédiatement au-dessus des monts Emondi ou des Himalaya.

La seconde Sérique est celle du nord de Tlnde. Les invasions de différentes hordes tatares dans la première Sérique forcèrent les peuples de celle-ci à s'expatrier : la Sogdiane, la Bactriane, le Tibet et l'Inde furent leur asile. Denys le Périégète nous montre déjà des Sères sur le bord du Sir-deria; le Ser-hend fut une de leurs colonies; c'est de Serinda , l'une de leurs villes, dont parle Ammien Marcellin, que , du temps de Justinien , des œufs de vers à soie furent transportés pour la première fois à Coustantinople.

La troisième Sérique , dont les anciens ont le plus généralement parlé, est celle que M. Latreille appelle SérCe ( Séria) ; c'est l'Inde au-delà du Gange , aujourd'hui l'empire Birman , où se trouve le fleuve Serus , et la Sera-major d'^Ethicus et des tables de Peutinger. Deux espèces de bombyx {mylista de Fabricius et cynthia de Drury) y sont très-communes, dit M. Latreille, et fournissent depuis un temps immémorial une soie d'un grand usage. Les chenilles de ces bombyx sont les 'vers à soie sauvages de la Chine. C'est dans cette Sérique qu'il faut placer l'île Séria de Pausanias , arrosée aussi par le fleuve Ser, dont les habitans cultivaient l'insecte qui produit la soie, et que cet auteur compare à une araignée,

Suite de l'histoire de la Géographie. — Tableau des migrations des peuples depuis l'an 5oo jusqu'à l'an 900.

Pour bien développer l'immense série des ohangemens que subit la géographie pendant ces siècles, il faudrait des vôlumes. Nous tâcherons de resserrer ce vaste tableau sous un seul point de vue, en examinant la position de chaque peuple avant et après la grande migration ; et, d'abord, indiquons la marche générale de ces longues révolutions.

l^empire romain^ partagé entre les fils de Théodose, marche vers sa dissolution : l'Occident devient tout entier la proie des barbares. L'Angleterre est abandonnée aux Saxons; la Gaule est occupée par les Francs , l'Espagne par les Visigoths , l'Afrique par les Vandales; Rome et ritalie elle-même passent du joug des Hérules sous la domination des Ostrogoths. En vain \ empire âi Orient reprend-il quelque vigueur sous Justinien; en vain Bélisaire et Narsès délivrent-ils ITtalie et l'Afrique , Constantinople ne jouit pas long-temps de ses conquêtes. L'Italie, négligée, tombe au pouvoir des Lombards; quelques provinces méridionales restent seules dans les mains des Grecs. Rome se jette enfin dans les bras de Charlemagne ; elle pose sur la tête du vainqueur des Lombards, des Saxons et des Sarrasins, la nouvelle couronne impériale d'Occident. Ainsi cessèrent en l'an 800 les bouleversemens géographiques de l'Europe occidentale. Mais X Orient restait à cette époque dans un état indécis. Les nations gothiques et hunniques avaient dévasté ses pro-

vinces d'Europe; les Bulgares, les Serviens, les Hongrois , les Valaques s'y fixèrent. La Perse envahissait les frontières orientales. L'empire, qui déjà se défendait faiblement contre cette double attaque, fut comme pris en flanc par un troisième ennemi; les Arabes s'emparèrent de presque toutes les provinces d'Asie et d'Afrique, mais leur inexpérience dans la guerre maritime et la position très-forte de Constantinople arrêtèrent leurs progrès.

Ce débordement des peuples tour à tour conquis et conquérans , avait sans doute pour cause générale un accroissement de population dans le nord , peu proportionné aux moyens de subsistance que fournissait alors une terre mal cultivée. Mais , pour déterminer le mouvement presque simultané de tant de nations, il fallut une première impulsion. Elle fut donnée de deux points trèséloignés l'un de l'autre : du centre de l'Asie , la rage du désespoir précipitait l'immense foule des Huns de ruines en ruines ; du centre de la Scandinavie , un esprit audacieux et entreprenant conduisait un petit nombre de Goths de conquête en conquête; le choc de ces deux nations ébranla l'empire romain , et en ouvrit les avenues ; tous les peuples barbares se jettent sur la riche proie qui venait de leur être indiquée ; ils arrachent , les uns aux autres, les lambeaux sanglans de l'Europe.

La nation des Huns est connue des Chinois sous le nom de Hiong-nu{i), Elle habitait, deux siècles avant J.-C. , au nord-est de la Chine, dans le pays actuel des Mongols et des Kalmouks. Les Huns étaient certainement de la même race que ces deux peuples; leur portrait , tracé par un historien (2) , le prouve. L'Europe vit avec autant d'indignation que d'effroi ces conquérans d'un extérieur ignoble, petits, trapus, ayant des cheveux rudes

(0 De Guignes, Histoire des Huns, etc. Comp. les objections de Gebhardi , Histoire de la Hongrie, ï, 187. — ('0 Jmm. Marc. XXXI, 2.

comme des crins, des nez difformes , et les os de la joue très-saillans. Des révolutions civiles et des guerres malheureuses déterminèrent une portion des Huns à émigrer vers l'occident. Ils s'étendaient , en l'an 3oo , jusque dans le pays actuel des Bachkirs, qu'on appela grande Hunnie ou Hungarie. Attaqués dans ce pays par d'autres nations asiatiques, ils envahirent, vers l'an 4oo î contrées autour des Palus-Méotides, où ils subjuguèrent les Alains(i) ; ils s'incorporèrent celte nombreuse nation, soumirent le royaume gothique en Pologne, pénétrèrent, selon quelques auteurs , jusqu'en Scandinavie (2). Attila tourne ses armes vers le midi; et l'occident, la Germanie, la Dacie, la Gaule , sont envahies ; les forces réunies des Francs , des Visigoths et des Romains arrêtent enfin, dans les plaines de Ghâlons, ce toifent dévastateur. Cependant, l'année suivante, Attila détruit Aquilée; il aurait peutêtre achevé la conquête de l'Europe, si une mort subite n'eût mis un terme à ses vastes projets. Son immense empire se dissout ; les Gépides et d'autres nations domptées secouent le joug; les hordes hunniques, désunies, se réfugient vers les marais de la Méotide, comme les Uturguri^) dans les antres du Caucase, comme les Sabiri{^), ou se fondent dans la masse des nations paisibles. Peut-être les Russes doivent-ils leur origine à un mélange des Huns avec des Slavons(5).

Nous avons vu que les géographes anciens connaissaient des Hunni sur les bords de la mer Caspienne , et des Chuni vers le milieu du cours du Borysthène. C'étaient sans doute deux tribus de la grande nation hunnique. On ne saurait pas en affirmer autant à l'égard des Huns

(0 Jmm. Marc. XXXI, 2, 3. Gros. VII, 34. — (^)Comp. Graberg , dans les Annales des Voyages , vol. IX , 236. — i}) Lé^'éque, Histoire de la Russie.— (4) Procop. B. Goth. IV, 4 , 5 , 18. — (5) Theophan., Corp. Byzant. VI, 119. Cedrenus , Vil, part. 2, p. 286. Malala, XXIV^74.

OU Hunes, établis dans la Frise et la Westphalie avant le ou VP siècle (i) . Les simples monumens qu'a laissés cette nation, et les traditions demi-fabuleuses des historiens islandais , ne fournissent que des lumières douteuses sur l'emplacement de cette Petite Hunnia^ connue seulement des Francs et des Scandinaves.

Les Goths figurent , dans l'histoire de la grande migration, moins comme un peuple que comme une armée d'aventuriers. S'ils ont joué le premier rôle dans le bouleversement de l'empire romain, c'est parce que, les premiers, ils reçurent le choc de l'invasion hunnique; et, poussés hors de leurs possessions, leur proximité de la frontière romaine la plus faible et la plus récemment établie , leur ouvrit une route facile à de nouvelles conquêtes. Je ne discuterai point si, avec beaucoup d'autres peuples européens, les Goths sont venus de l'Asie. Il se peut que, sortis des environs du Tanaïs, à une époque reculée dans la nuit des siècles, ils aient tenu à peu près la même roule que les Sarmates pour aller se fixer en Scandinavie , où des nations gothiques ont dû être établies plus de cinq siècles avant J.-G. , puisque Pythéas, un siècle plus tard, les trouva dans un état qui n'est pas celui des peuples sauvages primitifs (2). 11 est donc d'une absurdité manifeste de rejeter les traditions historiques des Islandais, aussi sûres pour le moins que celles d'Hérodote, et fondées, comme l'histoire primitive des Grecs, sur des généalogies qui , éclaircies par les recherches vastes et profondes du Varron danois, M. de Suhm(3), et évaluées d'après les saines règles de Fréret, remontent

(0 Mémoires sur les Huns franciques, Ann. des Voy. VI , 347- Gra- Aerg-, ib. — (2) Voy. ci-dessus, p. 120 et 121.

(3) Suhm , Histoire critique , I^'vol. Origin. des peuples, 11^ vol. Origine des peuples du Nord, III^ vol. Odin ou Mythologie Scandinave, IV-V. Migrations des nations gothiques, VI-X. Histoire critique du Danemark in specie ( en danois.)

au moins à l'an 25o avant J.-C. Les Islandais connaissaient des Goths continentaux sur les rivages de la Baltique, dans un pays nommé Reid- Gothland ^ probablement entre les embouchures de la Vistule et de l'Oder (i), et des Goths insulaires dans \ Ey- Gothland ^ probablement la péninsule de Scandinavie. Jornandès, auteur ignare, mais seul copiste des écrivains gothiques du V*^ siècle , s'accorde avec les Islandais sur le point principal ; il fait sortir les Goths continentaux de la Scandinavie (2) , et il nomme , dans cette péninsule , les cantons et peuples à'Ostrogothie.) de Vagoth^ c'est-à-dire West-Gothie^ de Suethans ou Suédois, de Finnaith^ le district de Finved en Smaland, de Raumarike et de Ragnarike ^ dans la Norvège méridionale, et encore d'autres dont il serait fastidieux de discuter la barbare orthographe (3). Ces noms, parvenus jusqu'aux oreilles de Jornandès , dans le VP siècle , ont nécessairement dû être en usage longtemps auparavant ; car les véritables noms des peuples barbares se répandent lentement. D'un autre côté , plusieurs de ces dénominations gothiques restent encore aux cantons qui les portaient il y a quinze siècles , preuves victorieuses de la véracité des auteurs copiés par Jornandès.

La Scandinavie , mieux connue par ses propres monumens historiques qu'aucune autre contrée du nord à cette époque, nous offre une image de toute l'Europe barbare. Un grand nombre de princes, qui tous prétendaient descendre d'Odin, dieu de la victoire; autant de royaumes que la nature y 'avait tracé de cantons ; un peuple dont la valeur suppléait au nombre; des chefs dont le génie naturel renversait les combinaisons politi-

Sckwarlz , Géogr. tle la German. septeut. 16, 22. Thiinmaniiy Recherches sur les peuples , etc. 36. — ('^) Jornandès , de reb. Get. 6 sqq, — Suhm , II, iSg, 196.

HISTOIRE DE LA GÉOGRA-PHIE. 889

ques et militaires d'un ennemi plus civilise ; des lois simples , mais sages ; une grande concorde envers tout ennemi commun 5 enfin un enthousiasme exalté par la religion, et qui permettait aux chefs d'employer la totalité des hommes en état de porter les armes : tels étaient les avantages des peuples appelés barbares, et surtout des Goths sur les Romains (0. C'était plus qu'il ne fallait pour vaincre les enfans dégénérés des Romulus et des Brutus.

Dans leur marche vers le midi, les Goths semblent avoir suivi le cours de la Vistule , et ensuite la chaîne des monts Carpathes. Ptolémée , qui connaissait en Scandinavie les Gutœ, nommés expressément Goths (2) par un auteur du V® siècle , place une nation gothique près de l'embouchure de la Vistule, sous le nom de Gythones ; Pline et Tacite paraissent étendre leur pays jusqu'aux bords de l'Oder : le premier les nomme Guttones, le second Gothones, ces trois manières d'écrire le même nom représentent les trois manières dont les Scandinaves eux-mêmes le prononcent. Pline compte les Goths comme une tribu secondaire parmi les Vandalii ou Vandales, apparemment que ceux-ci formaient alors le peuple dominant. Ces Goths de la Prusse étaient donc ou de faibles restes de l'ancienne migration de leur race, ou des colonies nouvellement établies. Les émigrations successives des Goths de la Scandinavie , divisés en Osirogoths et PFestrogoths ou Visigoths, donnèrent aux Goths de la Sarmatie de nouvelles forces et des chefs audacieux. Ils envahirent toutes les contrées sur la Vistule ; ils soumirent les Vandales (3) et divers autres peuples, qui furent dès lors considérés comme Goths (4). Une tribu gothique,

(.^) Suhm ,\\ , i38, i58. — (') Afoses C^07-e/ie/îsi5, Hist. arm. 342, 345, 198, 201, 263. Il suit Pappus, géogr. alexandrin de l'an /^oo. — (3) Olympiod. in Corp. Byz. I, i5o. — (4) Procop. in C. B. I , 345 ; 11 , 45. Theaphan. ib. VI, 65. Comp. Cedren. VII, 270.

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les VictofaleSj combattit avec les Quades et les Marcomans contre Marc-Aurèle (0. Sous Caracalla , en 2i5, ils se trouvent déjà avancés au-delà des Garpathes, puisqu'ils font la guerre aux Romains sur le Danube. Ils envahirent probablement, entre l'an 280 et 3oo, le pays des Bastarnes, situé sur le Dniester et le Proulh ; car Lactance, en 3o4, parle d'un peuple chassé par les Goths , et recueilli par l'empereur Galerius (2). Or quel pouvait être ce peuple ? Vopiscus dit , environ vingt ans plus tôt , que l'empereur Probus reçut amicalement 100,000 Bastarnes , et leur donna une contrée dans la Thrace (3). Les Goths suivirent naturellement le cours de la Vistule, et ensuite celui du Dnieper; aussi voit-on les HeruU^ nation probablement gothique, descendre le Borysthène avec une flotte de cinq cents voiles, pour piller Byzance (4). Il n'est pas étonnant que les Romains, se voyant attaqués par les Goths du côté du bas Danube, confondirent ces peuples tantôt avec les Gètes, tantôt avec les Scythes; d'ignares historiens de ces siècles de décadence, n'ayant lu ni Pline ni Ptolémée, répétèrent ces abus de noms.

Au IV^ siècle de notre ère , le grand Hermanaric monte sur le trône des Goths; il réunit sous ses lois toutes ces bandes guerrières qui étendaient leurs courses depuis la Baltique jusqu'au Danube , et depuis la Vistule jusqu'audelà du Borysthène. Bientôt il tourna ses armes du côté du nord-est; il soumit les iEstiens , pêcheurs de l'ambre jaune ; les Coldas^ probablement en Courlande, autour de la ville de Koldiga ( Goldingen) ; les Merens^ sur les bords du Merecz en Lithuanie; les Mordensimnis ^ et d'autres peuples dont les noms paraissent sarmatiques et fin-

(0 Jul. Capùolin. Marcus Antoniiis, cap. 22. Comp. Eulrop. XVIII, 2. — (2) Lactant. , de morte Pcrs. , cap. 38. — (^) Fopîscu<i , in Probo. — (i) Syncellus , Corp. Byzant. tom. V, p. 3o4 , 3o6.

nois (1). Mais un orage se formait dans les déserts de l'Asie; les Huns attaquent l'empire d'Hermanaric. Les Goths, qui formaient plutôt une armée qu'un peuple, ne purent résister aux hordes innombrables que voinissaient le Volga et le Tanaïs. Ils succombèrent, et l'Europe avec eux (2).

Pendant ce grand naufrage, une partie des Goths se sauva dans une contrée nommée CaucaJaiid ^ probablement le district de Cacoenses chez Ptolémée, et le Cacawa des cartes modernes , au sud de Hermanstadt en Transylvanie (5). Une autre troupe de Goths semble s'être réfugiée dans les montagnes au midi de Gracovie, où la plupart des noms de familles sont gothiques et non pas slavons(4). Un reste des Goths s'est maintenu long- temps en Prusse , sous le nom de Gudiwari ou Witlii-wari, ^c'est-à-dire restes de Withi ou Goths (5). C'est pour cela que les Lithuaniens donnent encore aujourd'hui aux Prussiens le nom de Gudaï.

Le plus grand nombre des Goths se réfugia sur les terres des Romains. Les Ostroo^oths obtinrent une nouvelle patrie en Pannonie. Le sage, le valeureux Théodorîc, en 4^9? conduisit à la conquête de l'Italie; il y joignit encore iaRhétie, laNorique, une partie de 111 lyrique, et, en Gaule, la Provence. Rai^enne devint la capitale de ce vaste Etat , que les successeurs de Théodoric ne surent pas maintenir. Les Grecs du Bas-Empire se rendirent maîtres de l'Italie vers l'an 553.

Que ne m'est-il permis de m'arrêter quelques instans pour rendre un juste hommage à la grandeur morale

(') Jornand. Get. 23. — (2) En 876. — (3) Jornand. Comp. Timon, imago antiq. Hungar. II, c. 10, p. 5o , add. 16, Toppeltîn, Orig. Transylv. 24, 66 , 76, etc. — (4) Sarnicfà, Annal. Polon. lih. IV, c. 5, ad calcem. JJlugossi , t. II, p. 961. — (5) Thiinmann, Recherches sur quelques peuples, etc. (en ail.), p. 87, 92.

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d'un peuple vainqueur des vainqueurs de la terre ! Nous aurions vu les Ostrogoths rétablir en Italie Tordre civil et administratif, faire de nouveau respecter le sénat romain, élever ou restaurer plus de monumens qu'ils n'en avaient détruit, réprimer les dissensions des sectes chrétiennes, dessécher les marais, protéger le commerce, et, en un mot, se conduire de manière que le grand roi Théodoric osa dire à ses sujets romains : Imitez mes Goths; ils joignent à votre civilisation la vertu de leurs ancêtres*, ils savent combattre leurs ennemis et vivre en paix entre eux (i). J'aurais encore peint cet illustre descendant d'Odin, arbitre des rois et des peuples , plaçant ses sœurs ou ses filles sur les trônes des Visigoths, des Bourguignons, des Thuringiens et des Vandales (2), adoptant pour fils un roi d'Hérules (3) , et concevant ainsi d'avance le grand système de la fédération européenne. Mais le plan de cet ouvrage nous fait un devoir de la rapidité , et nous oblige de suivre sans interruption les traces des nations gothiques.

Une partie des Goths établis sur le Borysthène chercha dans la Ghersonèse taurique un asile contre la fureur des Huns; les écrivains byzantins les connurent sous le nom de Gothi Tetraxitœ[\). Des écrivains des XIV^ et XV® siècles (5) parlent d'une contrée des Goths en Crimée; et un voyageur du XVP siècle connut à Constantinople des habitans de cette péninsule, qui parlaient un idiome décidément gothique (6). Les recherches des sa-

(0 Cassiod. Variar. 1 , 4 > > " ^ > ^5 , 28 ; II , 3 , 7 , 2 1 , 26 , 27 , 32, 35; ITI , i3, 23 , etc. , etc. , etc. , toutes les/o/vwuZe^ des livres VI et VII. — (2) Cassiod. Variar. III, 1,2, 3, 4; IV, 1 ; V, 2, etc., etc. Procop. de Bell. Goth. — (3) Cass. Var. IV, 2. —(4) Procop. B. Goth. IV, 4, 5, 18. Nicephor. in Corp. Byz. VII, 21. Evagr. Hist. eccles. IV, 23. — (5) Pachf/n. in Corp. Byz. XIII, SgS. Joseph. Barb. itin. ad calcem Bizari , Hist. pers. 455. — (6) Busbecq, oper. 322-326, ep. 4- Jhre, Glossar. Sviogo'Ji. I, proœm. Q, 7. Nonobstant Beckmann , Annal, des Voy. IV^ 3;.

HISTOIRE DE LA. GÉOGRAPHIE. SqS

vans du Nord n'ayant été encouragées par aucun gouvernement, n'ont pu mettre en évidence si ce coin de terre cachait encore quelques traces du séjour des Goths (i).

Une branche des Ostrogoths, les Gruthungi ^ était dispersée jusque dans l'intérieur de l'Asie-Mineureî'^). Leur nom vient probablement de Grud, alliance (3) ; et ils formèrent peut-être la souche de la milice gothique , nommée dans le Bas-Empire les Federati.

La Thrace était devenue l'asile des Visigoths pendant l'invasion hunnique. Alaric, chef d'une partie de la nation, marche en Italie vers l'an ^oo. Les Visigoths, sous Ataulphe (Adolphe), passent en Gaule et en Espagne. La Septimanie échangea son nom contre celui de Gothie^ et celte dénomination laissa des traces jusque dans le XIIP siècle (4). Toulouse fut long-temps la capitale des Visigoths; le roi Eurich ou Eric, législateur de son peuple (5), étendit sa domination jusqu'aux bords de la Loire ; mais sous son fils la bataille de Vouiilé donna la Gaule aux Francs. En Espagne, le royaume des Suèves, qui renfermait la partie nord et ouest , fut conquis par les Visigoths, qui, à leur tour, sont défaits par les Arabes en 714. L'Espagne renaît ensuite sous son ancien nom ; la Catalogne ou Gothalanie seule, dans son nom comme dans le génie et l'audace de ses habitans, conserve le souvenir des Goths et de leurs alliés et précurseurs les Alains.

Ce dernier peuple, parti des environs du Caucase, ou, selon d'autres , des bords de l laïk , termina ses courses et

(0 Suhniy Hist. de Danemark , I, 97, trad. allem. de Groeter. not. — (2) Claudiaii. in Eulrop. II, v. i53, 210 , 576-578. — (3) Lagerbring , Hist. de Suède, 1 , 555. Comp. Suhm , IV, 323. — (4) Valesii notit. Gall, 5i6, 5i6. Lindembrog . Cod. Leg. pag. i4o8. Eigord. ap. Du Chesne, V, 1. Fulcher, ib. IV, 820, etc., etc. — (^) Isidor. Chron. p. 720, ap. Grot.

son existence en Lusitanie. Ils étaient probablement de la race primitive des Goths , restés en Asie à une époque inconnue (1). Les anciens en connaissaient déjà des colonies sur le Borysthène (2). L'histoire du F"" siècle de lere vulgaire les montre, d'un côté, voisins du Danube; de l'autre, maîtres des défilés du Caucase et ennemis des Parthes (3). Dans le IV*^ siècle, ils paraissent constamment voisins et alliés des Goths (4). Cependant tous les historiens byzantins donnent aux Albanais du Caucase le nom d'Jlanes{5)'^ et les voyageurs, jusque dans le XVP siècle, emploient le même nom (6) , sans qu'il soit possible de décider si ces Alanes du Caucase sont un reste des autres , ou si une dénomination semblable a été commune à deux nations différentes. Les Alanes , connus dans la grande migration , eurent pour compagnons d'aventures les Suèues et les Vandales. Ces deux noms désignent moins une nation qu'une ligue de plusieurs peuples; telles que furent depuis les confédérations des Francs et des Saxons. Le nom même de Sueves indique un peuple errant ; ceux qui, en partie, suivirent les Alains, occupèrent la haute Souabe, tandis que les Alamanni demeuraient sur les bords du Necker (7). On nomme \2iS11avia parmi les provinces soumises au sceptre de Théodoric; mais la plupart des critiques lisent Savia (8). Plus tard , et surtout après la chute des Alamani, ce nom engloutit celui d'Alemannia (9). Les Vandales, diffamés outre mesure, habitaient, d'après l'opi-

(0 Procop. de Bell. Goth. I, i. {Grot. p. 9) de Bell. Vandal. ,1,3, p. 189. Jornand. c. 5o. Corap. Gatterer, Hist. synchronist. p. 868, en ail. Suhm, II, passim. — C"^) Dion. Perieg. 3o5 , 3o8. Plin. IV, 25. Ptol. III, 5. —(3) Jmm. Marc. XXIII, pag. 246; XXXI, pag. 437,467, ed. Vales., etc. — {^) Joseph, de Bell. Jud. VII , 7. Suet. inDomit. 2. Comp. Moses Char. II, 47' — Procop. etc. ap. Suhm , II , 44 ^99' — -^O" seph Barb. ad cale. Bisari. Hist. pers. 44" • Lambert i , Relaz. délia Colcliidc. — il) Jmm. Marc. XVI, 10. Jornand. Get. ^5. ~-(.^) Cassiod. Variar. IV, 49 — (») Paul Diac. Longob. Il, i5 ; HT, 18. Greg . Turon. H ,

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 3g5

nion la plus vraisemblable , en Moravie , ou peut-être vers les sources de rElbe(i). C'était du moins le siège des Silingi, tribu vandalique , nommée par Ptolémée. C'est sur le Danube, en Autriche et en Bavière, qu'on voit les Vandales se montrer tour à tour ennemis ou voisins tranquilles des Romains (2). La table de Peutinger les place en Bavière.

Les ^^^/w^i, tribu vandale, demeurèrent, comme vassaux, sujets des Romains, d'abord dans la Dacie (3) , ensuite en Pannonie (4). Les Alains, en suivant le cours du Danube, réunirent sous leurs drapeaux les tribus vandaliques et les Suèves ; ces hordes ravagèrent la Gaule et l'Espagne vers l'an 4o7'4io- Les Suèves se fixèrent dans la Galice, où leur royaume, toujours resserré de plus en plus par les Visigoths, cessa d'exister en 585. Les Vandales occupèrent la Bétique, qui prit alors le nom de Kandalicie^ d'où l'on a ï^it Andalousie [^) : conduits par le génie audacieux de l'infatigable Genséric , ils passèrent en Afrique et soumirent les côtes septentrionales de cette partie du monde; la mer Méditerranée même prit alors le nom de W endelsea^ mer des Vandales; la Sicile et la Sardaigne firent pendant quelque temps partie de leur royaume, qui s'écroula en 53o , sous les coups de Bélisaire. Les Vandales , semblables aux Goths par leur haute stature, la blancheur éclatante de leur peau et la couleur blonde de leurs cheveux (6), se livrèrent en Afrique aux mêmes voluptés qui avaient affaibli la puissance romaine : l'or et la soie éclataient dans leurs vêtemens ; ils partageaient leur temps entre les bains , les spectacles et

(') Sclilœtzer, Hist. univers en ail. XIII , p. 120. Mannert, Géog. Ilî, 4oo. ( Nonobstant Suhm , IV, 498 sfjq. ) — (2) Uio. Cass. LXXII , 2 , etc. Dexipp. cxcerpt. de Icg. p. 12. — (3) Dio. Cass. LXXI, 12. Pet. Magist. excerpt. tle leg. p. 12. — (4) Jorn. Get. 22. — (5) Eockric. Tolet. Hispan. illust. II , j54 , i58. ~ («) Procop. Bell. Vand. 1,2,3.

l'amour; ils demeuraient dans ces beaux jardins ornés de jets d'eau, et dont on attribue faussement l'origine aux Maures. Mais le tableau des cruautés exercées par ce peuple (0 doit ses plus sombres couleurs à la haine religieuse qui animait les chrétiens orthodoxes contre les sectateurs d'Arius, au nombre desquels étaient les Vandales.

On ne saurait décider de quel point de la Germanie partirent les Burgundi^ Burgundiones ou Bourguignons ^ qui attaquèrent l'empire romain vers l'an 276. D'après l'opinion la plus généralement reçue, ils formèrent une tribu gothique ou vandalique, qui, des bords de la basse Vistule, fit des courses, d'un côté vers la Transylvanie, de l'autre vers le centre de l'Allemagne (2). L'assertion singulière d'Ammien Marcellin, qui les appelle descendans des Romains , peut s'expliquer par leur alliance avec ces derniers contre les Alamanni, lors de leur séjour dans la Franconie. Une opinion extravagante, inventée dans le XVI® siècle P) , et répétée par les Celtomanes modernes, les fait sortir des Gaules à une époque inconnue (4) \ mais cette chimère, dénuée de tout témoignage historique , ne mérite d'être citée que pour montrer jusqu'où la vanité nationale peut conduire les faiseurs de systèmes. Il reste certain que les Burgundiones partirent des bords du Mein pour passer le Rhin en 4^7) qu'ils s'établirent en Gaule vers l'an 436.

Le premier royaume de Bourgogne renfermait dans ses limites la Bourgogne moderne , la Franche - Comté , la Suisse, le Valais, la Savoie, le Lyonnais; il s'étendit mê-

(0 Victor Vitensis , Historia persecut. Vand. — (2) Suhm, IV, 535 sqq. Comp. Plin. Ptolem. et ci-dessus, pag. 892. Jmmien Marcell. XVIII , XXVIII , etc. — 0) Saint- Julien, de l'Origine des Bourgongnons (Bourguignons). Paris, 1587. — (4) Dunod, lîisf. des Sëquanois , Paris , 1735, p. 216-293.

me, pour quelque temps, jusqu'en Provence. Il ne dura que de 4i4 à 536, époque à laquelle les Francs s'en rendirent les maîtres.

Tout ce qui nous reste de la langue des Bourguignons est gothique ; même l'habit rouge sans manches, nommé armilaus'a [^) ^ et qui a fait donner à une tribu bourguignonne le nom Ôl Armilausini ['^) ^ concourt à prouver que ces peuples parlaient un idiome gothique. Rien dans leurs usages n'indique une origine différente. Nouvellement sortis des forêts du nord , ils conservaient un extérieur grossier; leur taille était gigantesque; ils aimaient l'oisiveté, le chant et la musique; le beurre rance leur servait de pommade (3) ; et Théodoric, l'Ostrogoth , envoya au roi des Bourguignons une horloge, comme un objet propre à leur faire sentir les bienfaits de la civilisation (4) ; mais leurs lois équitables , quoique sévères , démontrent qu'ils avaient quelque raison de dire : Nous tenons à honneur d'être des barbares plutôt que des Romains (5).

Combien de tribus connues, et même célèbres dans l'histoire , mais dont le géographe cherche en vain les traces fugitives sur cette terre qu'ils ont remplie du bruit de leurs exploits ! .L® premier conquérant barbare qui osa s'asseoir au Capitole en souverain, le fameux Odoacre^

Isidor. Orig. XIX, 22. Paull. ep. 17 ad Sever. Du Ca/zg-e, Gloss. I, 336, in voce Camden, remains, etc., 233. (2) Taù. Peuting. Jul. Orat. Mthicus.

i}) Sidon. Jpollin. carm. XII , Epist. lib. VIII, 9, etc.

(4) Cass. Variar. I, 45, 46.

(5) Leg. Gundeb. ap. Lindenbrog y p. 266, 3o8 , etc. Mascov, Hist. des Ail. I , 276; II, app. 1-1 5. Cependant c'est aux Bourguignons que l'on doit le barbare usage du duel. Gundebald , leur troisième roi, est le premier qui ait donné force de loi à ces jiigemens de Dieu , dans lesquels l'accusé, l'accusateur et les témoins des deux parties étaient obligés de soutenir par les armes la défense et l'accusation. J. H.

'5g8 LIVRE QUINZIÈME.

fut chef des Turcilinges [^) ^ des Scyres et des Hérides ; niais d'où venaient ces peuplades qui renversèrent le trône de l'occident ? Quand on voit le nom de Turcœ ou Turcs paraître chez Pline et Mêla , où les critiques , il est vrai, prétendent y reconnaître une mauvaise copie du nom des Jyrcœ d'Hérodote (2) ; quand on réfléchit sur la position de ces peuples vers les sources de la Kama ou du Rha oriental ; quand enfin on se rappelle les Turcs qui, selon l'Edda , accompagnèrent Odin lors de son arrivée en Scandinavie (3) , on serait tenté d'admettre une très - ancienne émigration de quelques familles turques ou tatares, vers le nord de l'Europe. Le nom de Turcilinge, exphqué d'après l'analogie des langues gothiques, signifie descendans des Turcs. Les Scyri sont placés par Pline à côté des Hirri^ au nord des Venedi^ dans la Courlande et la Livonie actuelles; ils paraissent à la fin du IV*^ siècle, vers le bas Danube, comme ennemis des Romains et vassaux des Huns (4). Un grand nombre d'entre eux, tombés au pouvoir des Romains, furent répandus dans l'empire comme esclaves ou comme soldats (5). Leurs nombreuses hordes, après avoir eu des démêlés avec les Goths en Pannonie (6) , osèrent demander aux Romains le tiers de toutes les terres d'Italie (7) ; unies aux Hérules, elles détrônèrent le dernier empereur d'Occident ; mais leur puissance éphémère fit place à celle des Ostrogoths.

Selon les témoignages peu nombreux que les historiens nous fournissent , les Hérules^ chassés de Scandinavie par les Danois (8) ^ paraissent avoir demeuré quel-

(0 Jomand. in reb. Get. 46. Hist. misccll. ap. Muratori , I, 99. Paul. Diac. 1 , I . — (2) Plin. VI , 7 . Mêla , 1 , 2i . Herod. IV, 22. — (3) Suhm, Il , 60, 72J m, 87. — (4) Zozim. IV, 34. — (5) Sozom. Hist. cccles. IX, 5. — (6) Jomand. Get. 5o , 53. Prise, in Corp. Byz. I, 3o. — (7) Procop. Bell. Goth. I , I. — (8) Jornand. Get. 3.

que temps dans le Mecklenbourg actuel, aux environs de Werle et dans le voisinage des Varnes ou Varines , dont la puissance , après avoir embrassé plusieurs contrées situées depuis la Baltique et l'Oder jusque vers le Rhin, s'écroula sous les coups des Francs (i). C'est ce qu'indique la marche des Hérules soumis aux Romains , lorsqu'ils envoient à Thule pour chercher un roi : ils traversèrent , dit Procope (2) , les pays des Slavons , des Varnes et des Danois. Les premières incursions de ces hardis aventuriers embrassèrent tout l'empire romain : ici , on les voit attaquer la Gaule conjointement avec les Chaihones ou Caviones , passer par le détroit de Gibraltar , et ravager les côtes d'Italie (3) ; là , leurs flottes nombreuses sortent du Dniester, prennent Byzance, et portent le fer et la flamme sur les rivages de la Grèce (4). Quelque temps avant et après leur invasion en Italie ^ ils possédaient de vastes États dans la haute Hongrie et la Moravie ^ ils paraissent avoir touché d'un côté aux Thuringiens (5) , et de l'autre aux Lombards, qui anéantirent leur puissance et les obligèrent de se mettre à la solde de l'empire d'Orient.

L'exposé que nous venons de tracer des migrations des Hérules ne satisfera pas toutes les opinions. Sans parler des systèmes extravagans, nous remarquerons l'hypothèse de ceux qui ont voulu trouver les Heruli dans les Hirri^ dont le nom est resté à la Hirrie en Estlionie. Cette idée a pour elle le voisinage des Sc/ri, frères d'armes des Hérules (6). Une autre opinion plus hardie, et qui ne

(0 Cluver. Germ.lII, io6, 107. Suhm,W , ^^%^-f^<^Q. {Fredegar, c. i5, ap. Du Chesne, I , 746 .) — (2) Bello Goth. II , 14 , i5. — (3) Mannert , Panegyr. c. 6, 7. Jmm. Marc. XXVII, i , 8. Idacius , in Scalig. Euseb. p, 26, 27. — (4) PolLio , inGallieno, i3. in Claud. 6. Syncellus Zonaras , etc. , etc. — (5) Cassiod. Variar. II, 3. — (6) IIai thioch,ap. Nattelbladt , Fascic. rcr. Curlancl. praef. 5. 3. Réfuté, Suhm, IV, 4^6. Gralath , Livonie prussienne, I, 43 1.

laisse pas de conserver un grand crédit , considère les Hernies comme une race très-étendue, à laquelle appartiendraient les Lettons ou Lithuaniens , les Samogitiens et les anciens Prussiens (i). On considère alors les Hérules de Mecklenbourg comme une colonie de cette race (2), Le seul fondement de cette hypothèse est une assertion de Lasius, qui a donné comme hérulique une version lithuanienne ou prussienne de l'oraison dominicale ; mais comment savait-il que ce morceau était hérulique? quelle preuve en a-t-il fournie ? Tous les noms propres des anciens Hérules , seuls restes authentiques de leur idiome , paraissent gothiques. Il faut convenir que cette tribu différait de toutes les autres par plusieurs caractères essentiels. Quelle rapidité dans leurs courses multipliées ! D'autres ont franchi les monts et les mers avec la prestesse de l'aigle; les mouvemens des Hérules ressemblent à ceux de la foudre. Ils combattaient presque nus , comme les Berserkes des historiens islandais : leur bravoure ressemblait à la rage (3) ; très-peu nombreux , ils étaient pour la plupart du sang royal. Mais quelle férocité , quelle licence effrénée souille partout leurs victoires ! Le Goth respecte les temples, les prêtres (4) , le sénat; l'Hérule massacre tout , point de pitié 'pour la vieillesse , point d'asile pour la pudeur. Entre eux , même férocité ; les malades et les vieillards se font donner la mort au milieu d'une fête solennelle ; la veuve termine ses jours en se suspendant à l'arbre qui ombrage le tombeau de son époux (5). Tous ces indices, en frappant un esprit familier avec les histoires Scandinaves, pourraient bien faire

(0 J^ec^erdelinguâ Hericulâ, inMiscell. Berolin. III. Koialowiezj Hist. Lithuan. 1 , 5. Lelewel , Essai sur les nations lithuaniennes (en polon. ). — (2) Behr, res Mecleburg. 1 6, 18, 46. Comp. Franck, le Mecklenbourg, I, 19, p. i()5. — i}) Procop. Bello Pers. Vantl. Goth. ;;ass/m, etc. Jgathids, etc. — (4) Procop. Bell. Goth. II, i5, etc. — (5) Id. ib, 14.

entrevoir dans les Hérules moins une nation qu'une réunion de princes et seigneurs obligés par un serment à vivre et mourir ensemble les armes à la main. Leur nom, écrit tantôt Heruli ou Eruli ^ tantôt Airuli^ signifiait, selon un auteur ancien, des seigneurs i^) ^ et paraît ainsi répondre mieux au mot Scandinave iarl ou earl^ qu'à aucun de ceux que les étymologistes ont proposés en si grand nombre (2).

Les Rugii ou Rugiens présentent moins de matière à discussion. Cette tribu germanique, très-liée avec les Goths , habitait des deux côtés de l'embouchure de l'Oder. Une île de la Baltique a conservé leur nom. Chassés par les Goths, ils formèrent,' de 4^0 à 487, un Etat sur les bords septentrionaux du Danube, vis-à-vis de la Norique. État nommé Rugiland^ et qui probablement embrassait la Moravie et une partie de l'Autriche (3). Vaincus par les Hérulés, ils trouvèrent en partie un asile chez les Ostrogoths 5 leur tribu , en ne se mêlant point aux autres par des mariages, conserva quelque temps son nom (4).

La série des nations venues de la Scandinavie ou des rivages de la Baltique se termine avec les Gépides. Leurs prehiières aventures, la situation de leur île entourée parla Vistule, et nommée Gepid-Oios^) ^ leur demeure lors de l'invasion des Huns; tout est enveloppé d épaisses ténèbres. Distingués par leur valeur parmi les peuples

(*) Isid. Hispal. in Glossar. p. 24, ad cale. Lex. philol. Martini, II. — (2) Heruli de Her, armée. Suhm, IV, 454- De Hir ( celtique) , long , haut. Wachter, gloss. col. 707, Harli , rapides, en illyrien; Dolci, de linguâ illyricâ, pag. i3. Ereli , aigles ,|en prétendu slavon ; Prœtor. orb. Goth. III, 4» P- 3o. Irliy Irlandais!!}! Lazius, migr. gent. 783,807. — 0) Eugipp. vita S. Severini in jPeziï script. Austriac. I, 6ijsqq. Jornand. 5o, 54. Paul. Diac. I, i , 19. — (4) Procop. Bell. Goth. III, 2.—{^)MS. cité par il/uraf on script, rer. Ital. 1 , 200, not. 7. Comp. chez Jornandès, les variantes Ojos , Ovim , etc.

qu'Attila conduisit aux ohanips catalauniens, ils profitent de la faiblesse de ses enfans pour secouer le joug des Huns et pour repousser ces barbares vers les bords du Tanaïs. Maîtres des pays situés entre le Danube , la Theiss ou Tisianus{i), et la Tausis, fleuve inconnu, ils donnent à ces contrées, la Dacie des Romains, le nom de Gepidia; ils se répandent même en Pannonie, au-delà de la Theiss et du Danube (2) , et reçoivent des Romains effrayés , sous forme de présent, un tribut annuel. Au bout d'un siècle , les Lungobardi renversent la puissance des Gépides, et, après avoir d'abord partagé leur pays avec les Awares , en laissent bientôt la possession à cette nation asiatique.

Les peuples qui bouleversent la géographie du monde politique laissent ordinairement plus de souvenirs bruyans que de monumens durables. Les royaumes ^ fondés par les Goths ont brillé un moment , comme ces météores qui embrasent au loin la voûte des cieux. La géographie conserve les traces plus profondément marquées des Alamannes ^ des Francs ^ des Bavarois^ des Lombards^ des Thuringiens^ des Saxons et Ffisons, tous peuples germaniques.

Parlons d'abord des Lombards^ parce qu'avec eux se termine , au moins pour plusieurs siècles , ce débordement des peuples septentrionaux , qui tour à tour changeaient la face de TltaUe. Les Lombards originaires de la Scandinavie , selon leurs propres traditions , demeuraient, au siècle, parmi les nations suéviques de la Germanie. Dans le IP siècle, leur puissance, d'après Ptolémée, semblerait avoir, pendant quelques instans, atteint les bords du Rhin (3). Ils disparaissent de la Germanie ; mais il est presque impossible de les suivre dans leurs

(') Jornand. Get. 17, — (^)Geogr. Ravenn. IV, i4- Procop. Bell. Vandal. 1, 2. — <3) Comp. ci-tlessus, p. 127, 283. Manneri , Germ 'liS^qc/.

courses vagabondes aux pays incouTius de Vurgundaih^ à'Anthaib et de Banthaib (i), noms bizarres dans lesquels on a cru retrouver les Burgundiones , les Slavons-Antes et les Vandales (2). Il est d'autant moins permis de rejeter ces migrations comme fabuleuses, à l'exemple d'un grand philosophe et médiocre historien (3) , que nous voyons avec certitude les Longobardes reparaître du côté de la haute Hongrie et de l'Autriche. Avant l'an 5oo , nous les trouvons maîtres du Rugiland (4) , dont nous venons d'indiquer la position; vainqueurs des Hérules , ils étendent leur domination sur une contrée nommée Feld^ c'est-àdire plaine, et que les uns cherchent au nord de Vienne et les autres au centre de la Hongrie. Un demi-siècle après, ils conquirent la Pannonie sur les Gépides ; en 568, ils entrent en Italie , et en soumettent successivement la partie supérieure avec la Toscane et les régions centrales jusqu'à Bénévent : la ville de Rome , l'exarchat de Ravenne et les extrémités méridionales restèrent dans les mains des Grecs. L'Italie lombarde fut divisée en trente-cinq duchés^ dont les titres se sont long-temps perpétués. Pavie était la capitale. Le duché de Bénévent, qui subsista jusqu'en 891 , formait un Etat presque indépendant (5). On donnait au duché de Frioul le nom à'Justria^ ou contrée orientale; celui de Turin était nommé Neustria (6). Le royaume de Lombardie fut conquis par Charlemagne, en 774 7 mais il fut long-temps considéré comme un Etat à part (7) ; aussi le nom de la Lombardie a maintenu jusqu'à nos jours son ancienne célébrité.

Nous ne pouvons pas nous arrêter pour discuter si le

(0 Paul. Diac- Hist. Longob. I, i3. — (^) Schmidt, de Longobardis , Jenie , ï74^* — Leibnilz, orig. Franc, c. 12, ad cal. Eccavd. Irg. s^d. 253. — (4) Paul. Diac.l, 19, 14, 18. — (5) y/ssema/zm, script, irai. 1,25, 28, 29, etc. Erchempert , etc. — (^') MuraLori, ant. ital. mxà. ;evi. I, 72. — Lupi .. cod. diploni. Bergoin , 563, 58y.

4o4 LIVRE QUINZIÈME.

nom des Longobardes , Lungohardi ou Langobardi signifie des gens armés d'une longue barde ou lance (i); s'il a rapport au canton nommé la longue Borde ou plaine voisine de l'Elbe (2) ; ou si , d'après l'opinion commune , ils doivent cette dénomination à la longueur de leurs barbes (3). Nous n'entreprendrons pas de défendre leurs mœurs contre leurs ennemis les papes , qui les accusaient de sentir mauvais et d'avoir la lèpre (4) ; mais nous devons observer que leurs lois, leur longs vêtemens de lin, le soin qu'ils prenaient de leurs cheveux, leur manière de combattre et les mots qui restent de leur idiome , en prouvant une grande ressemblance entre eux et les Anglo-Saxons (5) , réfutent le rêve moderne qui leur donne la Finlande pour patrie.

La destruction du royaume des Lombards nous conduit à parler des Francs^ de ce peuple qui a changé le nom de la riche et fertile Gaule. Plusieurs hypothèses ont été formées sur l'origine de ce peuple : on a voulu voir des Celtes, dès Cimbres, et jusqu'à des Troyens venus d'Asie sous la conduite d'un fils d'Hector, inconnu à Homère. La seule opinion aujourd'hui admise par les historiens critiques les regarde comme une confédération des nations connues au siècle sous le nom à'istœi>ones{^). Une tribu de Cattes^ les Marvingi ou Mérovingiens, demeurant sur la Saale en Franconie , et qui en tiraient l'épiîhète de Salii^ se trouva bientôt à la tête de cette ligue, dont la dénomination générale annonce le noble projet de vivre et mourir libres. Par leur valeur,

(0 Picet, orb. Goth. III, pag. 44- Loccen. antiq. etc. Comp. SnoiTO, Ileimskringla , I , i65. — C^) Schurzjleisch, op. Hist. polit. 34 1 . Schmidty p. 3, etc. — (3) Jsidor. Orig. IX, 2. Paul. Diac. 1 , 2. JVachter, Schiller, etc. — (4) Stephan. Papa ap. Murât. Script, ital. III , part. 2, col. 179. — (5) Schiller, Etymol. voce Inveigle. Spelman, Glossar. 362. Wilkins , Leg. Anglosax. — (6) Gatterer, Hist. synchron. 867. Comp. Greg. Turon. Fredegar, etc.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l[o5

les Francs firent entrer successivement dans leur fédération tous les peuples depuis le Weser jusqu'au Rhin : voilà pourquoi l'on ne saurait fixer d'une manière positive les limites de la Francia primitive (i) , nommée teutonique ou orientale; elle avoisinait, au sud, les Alemanni; à l'est, les Thuringii ^ et au nord, les Saxones^ ainsi que les Frisii. Unis aux Alemanni et aux luthungi^ les Francs firent déjà, en l'an 260, une invasion dans la Gaule. A l'exemple des Saxons et d'accord avec ceux-ci , ils ravagèrent les côtes de l'Armorique ; l'audace leur tint lieu de l'expérience d(ïs peuples navigateurs. On vit des Francs, amenés comme prisonniers sur les bords du Pont-Euxin, s'emparer de quelques bâtimens, parcourir la Méditerranée, en dévaster toutes les côtes, passer le détroit de Gibraltar , et , à travers l'Océan , retourner sur les côtes de la Batavie, dont une lisière appartenait à leur nation (2). Les Francs s'établirent dans la Gaule belgique vers l'an 4^7 ; leurs possessions s'étendaient jusqu'aux bords de la Somme : on ignore si la capitale de cette première France gauloise fut Cambrai , ou Arras, ou Tournai (3). Nous pensons qu'outre l'État gouverné par Clodion et par les princes de la dynastie mérovingienne , ou plutôt marvingienne (4) , il exista beaucoup d'autres petits royaumes. Les nations germaniques, confédérées sous le nom de Francs, durent long-temps conserver leur gouvernement primitif, dans lequel chaque chef de tribu était plus ou moins souverain en proportion de sa puissance. Les conquêtes des Francs-Marvinges ou Saliens s'étendirent déjà , sous Childeric , jusqu'à Orléans et

(0 Tabul. Peuting. Hieron. Op. 1, 246. Canis. , CoUectio , II, 116; III, part. I, 175. — (2) Eumen. Panegyr. 19. — (3) Foncemagne, Mém, sur l'étendue du royaume de France sous la première race, dans les Mém, de VAcad. des Inscr. XII, 212, éd. in- 12. — (4) Voyez ci-dessus, p. 297, sur les Marvingi , etc.

4o6 LIVRE QUINZIÈME.

Angers (0; peut-être même les îles des Saxons^ prises par ce roi, sont-elles les îles de la côte méridionale de Bretagne.

La barbare politique de Clovis ou Chludwig créa la monarchie Franco-Gauloise. Par ses ordres , le fer assassin éteint les autres dynasties qui régnaient à Cologne , à Cambrai, au Mans, sur des États particuliers. La Gaule encore romaine, ou les pays entre la Seine et la Loire, depuis Rennes et Nantes jusque vers Autun, passe sous les lois de Clovis ; les Bretons mêmes deviennent ses vassaux {2). Il soumet les Alemanni^ et impose aux ducs des Boioariens ou Bavarois un joug que ceux-ci secouaient dans toutes les occasions favorables (3). Aidé par le fanatisme religieux de ses peuples, cet infatigable conquérant se rend maître des Etats gaulois des Visigoths, qui s'étendaient depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées : il ne leur laisse qu'une partie du Languedoc ou de la Septimanie , avec la Provence (4). Le royaume de Bourgogne, qui, en 5i7, s'étendait depuis Autun jusqu'au centre de l'Helvétie , et depuis le pied des Vosges jusqu'à Avignon, devint tributaire sous Clovis, et fut conquis , en 534? P^r ses trois fils (5). En 536 , les Ostrogoths , pressés par Bélisaire , cèdent aux Francs la partie du royaume de Bourgogne située entre le Rhône et les Alpes, et qu'ils tenaient en dépôt, ainsi que la Provence. ^ Les rois germains, dit Procope, voient aujourd'hui les jeux de la Grèce et de Rome dans le cirque d'Arles. » Les Vascones ou Gascons, maîtres pour quelque temps de la Novempopulanie, qui prit leur nom, furent soumis en 63o , et environ un siècle plus tard, Charles-Martel

(0 Greg-. Turon. II , \^.—i?)Hard. CoUect. concil. V, 20^ 21. — (^) ZiemgibL, Mém. sur les ducs bavarois avant Charlemagne , dans les Mém. hist. de Vacad. de Munich, t. I. — (4) Foncemagne , 1. c. 226. — {^) Marins f ap. Duché sne , I, 21 3.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l^O"]

enlève la Septimanie aux Sarrasins , qui venaient de subjuguer les Visigoths. Du côté de la Germanie, la conquête de la Thuringe (i) avait été le fruit d'une seule bataille, gagnée en 53o ou 53 1 ; les intrépides Frisons mêmes succombèrent vers la lin du VIF siècle; la Saxe seule, tour à tour soumise ou libre , échappait encore au joug des Francs.

Le peuple qui bouleversait l'Europe éprouvait dans son intérieur tous les maux qu'il répandait au dehors. Les Francs unirent de bonne heure à la férocité des nations barbares la corruption la plus profonde; du moins c'est sous ces couleurs que l'histoire nous présente la cour des Mérovingiens. Tous les vices s'assirent tour à tour sur le trône que Glovis leur avait légué : l'assassinat, le parricide, l'adultère et la guerre «civile commencent ou terminent tous les règnes. Les partages de cette dynastie tirèrent de ces vices des princes un caractère particulier ; la méfiance leur imposa la loi de mélanger tellement les lots , qu'aucun des copartageans ne possédât un vaste territoire contigu ; d'ailleurs, les usurpations continuelles faisaient varier d'un jour à l'autre les limites confuses de ces Etats morcelés. Il en résulte une impossibilité presque absolue de déterminer l'étendue des divers royaumes formés par les descendans de Glovis (2). Deux grandes divisions méritent notre attention. Les pays entre la Meuse et la Loire portèrent le nom de Neustrie , nom formé par corruption de celui de Westria^ ou partie occidentale. Dans les divers partages, les villes de Soissons, de Paris et d'Orléans en furent ordinairement les capitales. Metz fut le plus souvent la résidence des rois de \ Austrasie ou France orientale. Le sens de ces deux dénominations, changeant selon les temps , se restreignit de plus en plus ;

(0 Bunau , Histoire de l'Empire, II , 85i . — Foncemagne^ loc. cit.

4o8 LIVRE QUINZIÈME.

la Neustrie finit par ne comprendre que la Normandie j et le nom d'Austrasie, appliqué quelquefois à tourte la France teutonique ancienne et nouvelle , fut borné à une partie de la Lorraine. Charlemagne , devenu roi de toute la France , en étend les frontières de l'Elbe à Bén«évent , et de l'Ebre aux bords du Raab en Hongrie (0. Ce nouvel empire d'Occident était partagé en gouvernemens, décorés du titre de duchés, de comtés et de marcgraviats. Mais les changemens géographiques postérieurs à Charlemagne seront exposés ailleurs.

La ligue des nations comprises sous le nom de Saxons se trouvant au sud de celle des Cimbres, la Saxe primitive doit être cherchée dans le Holstein : le canton des Anglo-Saxons ou l'Anglia, situé entre Flensbourg et Slesw^ik, paraît marquer leur plus grande extension au nord (2). Déjà dans le IV® siècle, ils semblent avoir été maîtres des parties septentrionales des cercles modernes de Basse-Saxe et de Westphalie (3) ; et comme les noms des anciennes tribus germaniques disparaissaient à cette époque, il est probable que dès lors les dénominations à' Ostphalie et Westphalie^ ou Saxe orientale et occidentale, devinrent usitées. Nous n'en avons des témoignages positifs que du siècle de Charlemagne (4). 1! Ostphalie s'étendait du Weser à l'Elbe ; elle comprenait aussi les conquêtes faites sur les Thuringiens j les pays que baignent le Weser, l'Ems et la Lippe, et que les possessions des Frisons empêchaient d'atteindre la mer, formaient la Westphalie^ dont les parties les plus basses portaient le nom ^Engrie^ sans doute le même que celui des Angrivarii^ tribu déjà connue de

(0 Had. Voles. Notit. Gall. 872. Merula, Cosmographia , II , liv. 3, p. 482. — (2) Suhm, II, 277 sqq.j V, ch. I , etc. , etc. — (3) Zozim. III, p. 24 , 252, in Corp. Byz. Hieron. in Euseb. Scaliger. p. 187. — (4) Capitul. 787, ap. Baluz. 1 , 276 , etc.

Tacite. Le Nord- Alhingîa ou le Holstein, est indiqué comme un pagus ou canton à part. Il est probable que les cantons nommés en allemand gau, formaient autant de petits États confédérés, et que la dénomination de Phalie^ purement géographique , répond à celle de contrée (i). Les frontières entre les Saxons et les Francs varièrent selon la fortune des armes. Les Saxons, maîtres pendant quelque temps de la Batavie, et alliés des Frisons, devinrent, dans le IIP siècle, des pirates redoutables. Le nord entier, n'en doutons pas, fournissait déjà des renforts à ces hordes maritimes ; les liaisons subséquentes des nations Scandinaves et saxonnes le démontrent assez; lorsque les Bretons, abandonnés des légions romaines, cherchaient de nouveaux, maîtres, la Saxe et la Chersonèse cimbrique leur en fournirent également. Les Jutes s'établissent les premiers dans une partie du Kent, en l'an 449- Les Saxons y fondent, en 477 •> lÉtat de Sussex ou Saxe du sud; en 49^, le West-Sex ^ et, en 527, XEssex. On donnait à ces provinces le nom de Saxonie d'outre-mer. En 547 5 Angles débarquent en Bernicie, et fondent, plus tard, le royaume Ostangle. Le royaume de Mercie commence en 585. Ces Etats forment la fameuse Heptarchie des Anglo- Saxons : les princes élisaient ordinairement entre eux un chef suprême qui portait le titre de monarque, tandis que les assemblées de la nation s'appelaient Wittenagemot. Les contrées situées à l'ouest de la Saverne eurent alors le nom de Pays des Galles. Les Welches ou Bretons anciens, qui s'y réfugièrent, ainsi que dans le Cornouailles j n'étaient pas des Celtes purs, mais un mé-

(0 Hickes. Lit. t. I , in Gramm. Island. p. 77. Fold, terre. Ostfold et TVestfold, en Norvège. Comp. les Etymolog. de Wachter. Etymolog. in voce TVestphalia. Spelman, GJoss. 210, 548. Strodtmann, idiot. Osnabr. 62. Cluver, Gefman. , I, 35. Schaten , ann. Westphal. 421.

4lO LIVRE QUINZIÈME.

lange de Celtes, de Belges et de descendans des Romains.

Tous les peuples germaniques n'eurent pas des destins aussi tumultueux. Les Thuringiens ^ qui nous paraissent les Teuriochœmœ de Ptolémëe, quoique des savans distingués y aient voulu voir la tribu visigothique nommée Thervinges (i) , étendirent leurs possessions depuis les bords de l'Oder jusqu'au centre de la Germanie. Dans les IV® et V® siècles , le royaume de Thuringe arrivait jusqu'aux bords du Danube, dans les environs de Ratisbonne (2). En l'an 53 1, les Saxons et les Francs se partagèrent la Thuringe ; des peuplades slavonnes occupèrent les parties au-delà de l'Elbe. C'est alors que le nom de Franconie fut étendu à toutes les contrées sur le Mein , et que le haut Palatinat des modernes , devenu en partie une possession bavaroise, fut appelé Nord-gau, Les Bavarois ou Boiovarii^ qui s'étendaient jusqu'à l'Ens et aux Alpes , descendaient peut - être eu partie des anciens Boii, La syllabe ajoutée au nom des Boii^ paraît,

dans quelques dialectes germaniques , avoir signifié reste ou descendant (3). Mais comme il ne s'est conservé en Bavière aucune trace d'une origine celtique , on se trouve dans l'alternative ou de nier que les Boii aient été de vrais Celtes, ou d'admettre que leurs descendans aient été en très -petit nombre. Peut-être le nom du pays autrefois habité par des Celtes , passa-t-il aux nouveaux habitans venus de l'intérieur de la Germanie (4). Les Boiovarii, nommés déjà Bawarii yAV les Francs (5) , restèrent indépendans tant que la fortune des Goths balança celle

(0 Masco^>y Hist. des Allemands^ II , app. 16-27. ^^y. les réfutations : Sagittarius , de ant. stat. Thuring. 6,8, 12, 23. Suhm,V, i3'-j, etc. Les Thervingi habitaient au-delà du Danube une partie de la Dacie. J . H.

(2) Geog. Rav. IV, 25. Grupeii. Orig. German. II , 3i4- — Thunmann. Recherches sur quelques peuples, 40, 4' X^" ail.). — (4) Mannert, German. 449 ^99- > ^^5 sqq. — (5) Leg. Ripuar. tit. 38.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. l^l l

des Francs. Leurs rois , devenus vassaux des monarques français , durent se contenter du titre de ducs. Charlemagne réunit la Bavière à son empire. Les frontières de ce pays étaient la rivière de Lech à l'ouest (i) j la ville de Botzen ou Bauzanum au midi (2), et le Danube au nord. La limite orientale variait avec la fortune des armes; Charlemagne letendit momentanément jusqu'à la rivière de Raab.

La ligue des Alemanni^ c'est-à-dire des hommes de toutes les tribus , se montra vers l'an 247 ; ils habitaient sur le Rhin, le Necker et le haut Danube; dans le IV*^ siècle, \ Alemannia s'étendit depuis la Thuringe jusquà Langres en Champagne (5). La bataille de Tolbiac , en 496, rendit tous ces peuples vassaux des Francs. De leur nom la Germanie entière a reçu le nom d'Allemagne , en français et en italien. L'histoire des Alemanni , traitée par des savans du premier ordre (4) , offre encore des obscurités. On ignore si les Suevi formaient seulement une des tribus principales de la ligue , ou si tous ces peuples , appelés Alemanni par les étrangers , se nommaient eux-mêmes Suevi^ ce dernier nom s'étant seul conservé dans le pays. On n'a pas encore expliqué l'origine des luthungi ^ que trois témoignages positifs représentent comme une grande nation voisine des Quadi et des Sarmates^ pouvant mettre sur pied 3oo,ooo cavaliers (5) , tandis que beaucoup d'autres passages non moins authentiques en font une tribu alemannique, voisine de la Rhétie(6), et qui paraît avoir

(0 Eginhard, vit. Carol. IL Poeta Saxo apud Leibnitz , I, i36. — Paul. Diac. II , 32 ; III , 9; V, 36. — (3) Athavarid. ap. Geograph. BaTenn. IV, 26. — (4) Schœpjlin, Alemann. antiq. in ejusd. Comment. Histor. i']2scfr/. — (5) Dexipjms, in Corp. Byz. I, 5-9. Tabula Peuting. Segin. 4. Eumen. Paneg, IV, 10. — W Jmm. Marc. XVII^ p. gô.Vales. net. p. 140. Victor. inOallicn. Ambros. Op. 111, 106, ep. 27. Prosp. in Euseb. Scalig. 5i. Idat. ib. 23. Sidon. Apoll. carm. 7, v. 233 et 234.

4l2 LIVRE QUINZIÈME.

très- long -temps conservé le culte d'Odin(i). C'est une énigme historico-géographique dont on ne verra probablement jamais une solution certaine.

Les Frisii ou Frisons^ dont le nom indique un peuple qui creuse des canaux, habitaient , du temps d'Auguste, dans la Hollande propre ; ils se répandirent , dans les IP et IIP siècles , depuis l'Escaut jusqu'au Weser. Ils prirent part à l'invasion de la Grande-Bretagne par les Saxons. Les Francs, sous Pépin et Charles - Martel , vainquirent et subjuguèrent cette nation, opiniâtrement attachée à sa liberté et au culte de ses ancêtres. Charlemagne leur ôta le droit d être gouvernés par leurs propres rois. A l'occasion des guerres de ce monarque avec les Danois, plusieurs Frisons trouvèrent un asile dans les îles des côtes occidentales du Jutland. Dans toutes ces contrées on retrouve encore les traces de leur idiome et de leurs mœurs (2). Dix-huit siècles ont vu le Rhin changer son cours , et l'Océan engloutir ses rivages; la nation frisonne est restée debout comme un monument historique , digne d'intéresser également les descendans des Francs, des Anglo-Saxons et des Scandinaves.

A l'est des peuples germaniques et gothiques , et quelquefois au milieu de ces derniers, nous trouvons dans le VP siècle les vastes établissemens des Slauons^ qu'on a voulu, sans aucun argument plausible, considérer comme une nation venue d'Asie pendant la grande migration. Il est aujourd'hui prouvé que les Venedœ , vers les rivages de la Baltique , les Ljgii sur la Vistule , et les Dàces ou Gètes au pied des monts Carpathes, forment la souche des SlavonsP); et si l'on peut varier sur le nombre d'an-

(0 Jonas, Vit. S. Columbani, c. 2Ô, ap. Bed. 111, 3oi. — (2) Wiarda, Hist. clerOstfrise(enall.) introduct. Comp. Siihm, V, 38, 68, etc. , etc. Sprengel , Hist. d'Angleterre, p. 84.

(5) Grattever, Disquisitio an populorum Slavicorura originem à Getis

ciens peuples qu'il faut compter dans cette famille , si l'on peut avec avantage disputer contre ceux qui y comprennent même les anciens lUyriens (i) , du moins il ne nous semble plus permis de douter que les Slavons , aussi bien que les Grecs , les Celtes , les Germains , n'aient habité l'Europe depuis un temps immémorial. Proçope, le premier qui les ait nommés , étend leurs demeures depuis le Danube jusqu'aux terres des Varmi^ peuple du Mecklenbourg. Jornandès , contemporain de Procope , comprend toutes ces nations sous le nom de Winidi ow. Veneti; il les distingue en trois grandes branches, les Winidœ proprement dits, les Alites et \es Slawîni {'^) , Procope ne connaît que les i\.ntes et les Slavini. Mais ces auteurs se sont probablement trompés tous les deux, puisque encore aujourd'hui toutes les nations slavonnes, depuis la mer Adriatique jusqu'à la Baltique, et des bords de l'Elbe à ceux du Volga, se donnent, d'un accord unanime, le nom diversement modifié de Slavons (3).

Le grand bouleversement de l'Europe, en affranchissant les Slavons et les Wendes du joug des Goths, leur donna occasion d'étendre leurs possessions à mesure que leur nombre augmenta. Les restes des Gètes , dont le nom a souvent été donné aux Slavons (4), en fuyant devant les armes de Trajan, contribuèrent sans doute à renforcer les nations sur la Vistule. Il paraît que dans

sive Dacis liceat rcpetere, in Comment. Soc. Gotting. vol. XI , p. 167. . Tableau de la Pologne, par Malte-Brun, tom. II de la 1^ édition revue et refondue par M. Léonard Chodzko. Paris, i83o.

(0 Dolci , de linguâ illyricâ. Venise, 1764. — i"^) Joivi. Get. 5, 23.

0) Slovènes , chez Nestor, auteur russe de iooo-io56; Slowinzi , en servien, croate et tous les dialectes illyriens; Slouieni , dans le dialecte des Cassubes, en Poméraniej Slouakî , parmi les Slavons de Hongrie, etc., etc. Jdelung , Mithridates, II.

(4) fojes l'Histoire de Bohême, par Puhischka , l, 347.

4l4 LIVRE QUINZIÈME.

le VP siècle les Wendes demeuraient principalement au sud de la Baltique, les Slaves vers les source de la Vistule et de l'Oder; enfin les Antes^ troisième branche de cette race , sur les bords du Dnieper et du Dniester. Ces Antes, qui, conjointement avec des Slaves établis en Moldavie , faisaient la guerre à l'empire grec , disparaissent tout à coup de la scène de l'histoire; ils furent, sans doute, en partie anéantis par les hordes asiatiques (i) , et en partie repoussés au sud du Danube dans la Pannonie et l'Illyricum. C'est ici que nous voyons pour la première fois paraître les sept tribus de Slavons , dont la langue, encore aujourd'hui plus rapprochée du russe que du polonais ou du bohémien, prouve leur parenté avec les Slavons orientaux ou de Russie (2). Il est vrai qu'un empereur byzantin fait arriver les Slavons d'illyrie, des bords de la Yistule et de l'Oder , où il place le pays de Grande- Chrobatie ou de Grande- Serblie , patrie, selon lui, des Croates et des Serviens d'illyrie (3). Cette opinion prouve seulement que les Byzantins connaissaient ces peuples pour être Européens d'origine, mais quant aux Serbli, Sorabes ou Serviens de la Lusace et de la Saxe, il est prouvé que leur idiome ressemble assez peu au servien parlé sur les bords du Danube (4) ; et à l'égard du nom de Chrobates, Horovates ou Croates, il est appellatif; il signifie montagnards (5) , et peut par conséquent avoir été appliqué à des tribus absolument différentes entre elles. Quoi qu'il en soit , les Chrobates arrachèrent aux Awares, vers l'an 620, la Dalmatie^ la Croatie et la Bosnie actuelles; d'autres tribus slavonnes donnèrent de l'existence et des noms aux petits Etats de Carinthie ou

(0 Stiilter, Memor. popul. I, 739. — (2) Jdelung, Mithridat. II , 614, GSg. — (3) Constant. Porphyrog. de admin. imperio, cap. 32. — (4) Adelung , 1. c. 634- — (^) Geùhardi, Hisl. de Bohême, dansl'Hist. univ. ail. LI, 289 ; UI , 356.

niSTOlRE DK LA. GÉOGRAPHIE. 4^^

Carantanum [^) ^ de Camiolei'^) , de Serbie, de Zellia on le comté de Cilley , nommé aussi Marche - énède (3) ,. YEsclavonie proprement dite. Mêlés aux anciens lUyriens , ils se répandirent même en Albanie et en Grèce. Nous ne cacherons point qu'il y a des raisons pour croire que plusieurs peuples slavons étaient établis dans ces régions long-temps avant la migration des peuples. Le nom slavon de Garni ^ peuple connu avant la naissance de J.-C. , et qui occupait la Carniole (4) , semble prouver que cette contrée n'a point changé d'habitans. Sans rien décider à cet égard , remarquons seulement que l'opinion de ceux qui considèrent les anciens lUyriens comme Slavons (5) se concilie facilement avec les argumens positifs qui nous font regarder la race slavonne comme également indigène des régions qu'arrose la Vistule.

Mais les grands établissemens des Slaves eurent lieu en Bohême , en Pologne et en Russie. Les Tcheches , qui peuplèrent la Bohême , doivent à leur position géographique leur nom, qui signifie littéralement ceux en açant ; la Bohême est en effet le plus occidental des grands Etats fondés par les Slavons (6). Les Liaiches ou Lèches fondèrent les divers duchés de Pologne , dont la Silésie fit partie jusqu'en ii63. Pourquoi chercher l'origine de ces Liaiches jusque parmi les Laziens de la mer Noire ? Il est plus naturel de les reconnaître dans les Lygiens , que déjà Pline indique sur les bords de la Vistule.

(0 Carnuntum quod corruptè vocitant Carantanum. Paul. Diac. V, 22. Carinthia in Ann. Fuld. ad ann. 86o, — C^) Carniola, Sclavorum patria. Paul. Diac. VI, Sai, — (3) Sclavorum regio quoe Zellia vocatur. Paul. Diac. IV, 40.— (4) Strab. IV, 106. Plin. III, 20 , etc. — (5) J/a«/o O/'ôfm", regio dcgli Slavi , p. 173. i)oZcz, de Illyricie lingure vctustatc , 1754. I<1. Epist. Zanclti confutata. Katanisich, specim. pliilog. geograph. Pannon, Agram. 1797. — i^') Dobrowski, Dis;sertation sur le nom de Tclicches. Prague, 1782.

4l6 LIVRE QUINZIÈME.

Les annales russes de Nestor semblent, à la vérité, placer les Liaiches , qu'il nomme aussi Poliaines ou habitaris des plaines, dans les environs de Kief(i). Il se peut que les tribus lygiennes aient été repoussées vers le Borysthène par les Goths et les Gépides; elles seront retournées dans leur ancienne patrie après la chute de l'empire d'Attila. D'autres tribus slavonnes semblent avoir toujours rempli les pays sur la Vistule et l'Oder; dès l'an 536, on voit les Francs attaquer deux Etats slavons, connus également des auteurs byzantins.

La Grande- Chrohatie embrassait la Bohême , du moins en partie, la haute Silésie, et peut-être la haute Pologne. Les Awares subjuguèrent la Grande-Croatie; mais Samo, particulier devenu riche et puissant par le commerce , affranchit ses compatriotes du joug de ces barbares, et fonda, vers l'an 628, un grand empire slavon. Séduits par le nom de Croates, quelques historiens ont voulu circonscrire les exploits de Samo dans l'étroite sphère des régions illyriennes. Cependant les Wendes - Bisulciens , ses premiers sujets, haj^itaient plutôt sur la Vistule, nommée Bisula par Ptolémée, que dans le petit canton de la Marche - Yénède. Les Belo - Croates ou Croates blancs ne différaient probablement pas des habitans de la Grande-Croatie; la prononciation et l'orthographe des Grecs byzantins leur faisaient confondre les deux mots slavons qui signifient grand et blanc['^). Après la mort de Samo , les Slavons formèrent de petits Etats (3) , parmi lesquels la Morauie ou Mahrai^ania devint une puissance respectable. Toute la Hongrie septentrionale faisait partie de ce royaume, qui, subjugué momentanément par Charleniagne, resserré, vers l'an 894? dans les

i'^) Nestor, éclit. ail. de Schlœtzcr, pag. 41.— (2) Beli ou Bieli , blanc , weli , grand , en grec /3eAt , qu'on prononce weli. — (}) Aimoin , IV, c. 23. Fredegav, c. 4^-

bornes de la Moravie actuelle, devint, en 1177, une dépendance de la Bohême (i). Il est plus difficile de décider en quels lieux et à quelle époque a existé le royaume slavon nommé Grande-Serhlie ou Servie. L'opinion la plus généralement reçue comprend sous ce nom une partie du royaume actuel de Saxe, depuis lOder jusqu'à la Saale, pays que les Sîavons de Bohême appellent encore Serbsko'\?) , et où les armes de Charlemagne rencontrèrent si souvent une puissante nation slavonne ou wende , désignée dans les chroniques du temps sous le nom latinisé de Sorabes.

Les Wendes proprement dits se répandirent dans toutes les contrées où l'Oder et la Vistule roulent leurs flots vers la mer Baltique. Les Lut.zizcs ou Leutieii ont laissé leur nom à la Lusace; ils étaient une des principales tribus de la nation appelée JVilzes par les Allemands, et Welatabi ou plutôt Wladawi dans leur propre langue (3). Ce nom exprime leur puissance, qui , surtout dans les VIP et VHP siècles, s'étendait sur le Brandebourg , la Poméranie occidentale , et une partie du Mecklenbourg. L'Oder les séparait (4) des Poméraniens ou des Po-morskî^ c'est-à-dire peuples maritimes; la rivière d'Havel servait de limite entre eux et les Sorabes ou Serbes (5) : leur capitale s'appelait Rhetra. Une de leurs tribus, les Jjkerains^ a laissé son nom à la province à' Uker ' mark ^ nom composé d'un mot slavon et d'un mot allemand, qui tous les deux signifient frontière. Les Obotritiy nommés Afdrede dans la géographie d'Alfred, occupaient le Mecklenbourg; leurs rois, dans le XP siècle, eurent quelque célébrité. L'Elbe, appelé Labe

(0 Dobner, Recherches critiques sur ïa Moravie, clans les Mém. d'une société des Particuliers , publiés par M. de IVarms , II , 202. — i.^) Ade- Iwig. Mithr. , II. — i}) Jord. Orig. Slav. part. III, p. 192. — (4) Adam. Brem. 19. — (5) Buchholz , Topog. anc. de Brandebourg , p. 1 1 et 12. I. 27

4l8 LIVRE QUINZIÈME.

en slavon, communiquait à une partie des Obotrites le surnom de Po-labes (i).

L'époque de ia grande migration ne vit pas les nations sarmatiques de la Prusse et de la Lithuanie éprouver des révolutions assez bruyantes pour que l'histoire en dût conserver le souvenir. Les Estiens envoyèrent au grand Théodoric une ambassade chargée d'un présent en ambre jaune (2). Les Samogitiens ou Szamàites paraissent avoir conservé le nom général de Sarmates. Les Galindœ restèrent dans le canton de la Prusse qui porte leur nom. Les Vidioarii ou TVidhariens^ qui habitaient vers les embouchures de la Vistule , étaient plus probablement un reste des Goths. Mais passons ces régions obscures pour suivre dans l'est de l'Europe les migrations des Slavons. Deux nations de cette race avaient bâti, à une époque inconnue, l'une la ville de Kief, sur le Dnieper; l'autre la cité de Novogorod sur les bords du lac Ilmen. Vers l'an 85o, des Scandinaves , nommés TVariègaes^ et conduits par Rurik, devinrent les maîtres de l'Etat de Novogorod ; mêlés avec les Slavons, ils formèrent un peuple connu depuis sous le nom de Russes (3). Les conquérans Scandinaves, en suivant le cours du Borysthène, soumirent aussi l'état de Kief, et firent retentir jusqu'à Constantinople le bruit de leurs armes victorieuses. Cette course, plus rapide encore que celle des Goths, sert à nous donner une idée des invasions des peuples du Nordj c'étaient moins des migrations auxquelles le Nord n'aurait pas pu fournir, que des entreprises militaires dans lesquelles les nations, plus industrieuses, plus pacifiques, fixées en Sarmatie , ouvraient une route facile aux audacieux enfans d'Odin.

(0 Schwariz , Géogr. de l'AUem. septcnt, 27, 34, 2.^1 , 289, etc. — (2) Jornandès. — (^) Millier^ Orig. gent. et nomin. Russor. dans Gatte^ ver, Biblioth. hist. V, 283.

A l'est de ces vastes contrées où les Goths, les Huns, les Sarmates et les Slavons se combattaient , se croisaient ou se poursuivaient les uns les autres, demeuraient les restes des Scythes d'Europe , connus sous l'appellation moderne de nations finnoises. Les sièges actuels des Lapons , des Finnois , des Permiens , des Tchérémisses et des autres nations comprises dans cette race, indiquent assez l'ancienne étendue des régions qu'ils occupèrent depuis la mer Glaciale jusqu'au Volga, et vers la mer Caspienne. Au sud- est des nations finnoises , vers le lac Aral et au pied du mont Altaï, demeuraient les Turcs, et plus loin, vers le centre de l'Asie, les Igours : les uns et les autres, très- vraisemblablement , sont des restes des Scythes d'Asie. C'est de ce monde , presque inconnu aux Grecs et aux Romains, même à ceux de Byzance, que, dans le VP siècle , on voit sortir un nouvel essaim de barbares, connus sous les noms de Bulgares^ Awares^ CJiazares ou Khazares ^ Ougres , Hongrois et autres. Les savans n'ont pu s'accorder encore sur l'origine de ces hordes, qui probablement étaient un mélange de tribus finnoises et turques.

Les Bulgares, qui, selon les auteurs byzantins, seraient une branche des Ougres (i), mais qui offrent bien plus de traits de ressemblance avec les Turcs (2) , tiraient sans doute leur nom du fleuve sur lequel ils habitaient originairement. Leur premier pays, ou la Grande-Bulgarie , était arrosé par le Volga. On montre près de Kasan quelques restes de leur capitale. Ils demeurèrent ensuite sur le Kouban , et enfin près des bords du Danube, où ils subjuguèrent, vers l'an 5oo, les Slavons-Serviens établis sur la partie basse du cours de ce fleuve. Soumis à leur tour par les Aw^ares , ils s'affranchirent de ce joug en 635 j leur empire

(0 Thunmann, Hist. des peuples de l'est de l'Europe, p. 36. — Engel, Hist. univ. allem. XLIX, 262 , 298.

l\10 LIVRi: QUINZIÈME.

comprit alors les Cuturgores, restes des Huns, établis vers les Palus-Méotides. La Bulgarie danubienne, démembrement de ce vaste Etat, se rendit long-temps redoutable à l'empire byzantin.

A côté des Bulgares on voit paraître les Falaques, Walaches ou Woloches, mélange d'anciens Gètes ou Daces et de colons romains, comme le prouve leur langue, dérivée du slavon et du latin (>). Réfugiés dans les vallées du mont Hémus, ces peuples revinrent, par une suite d'événemens, dans leurs anciennes demeures, où, successivement esclaves de diverses nations, ils ne formèrent des Etats indépendans que dans le Xlil*^ siècle. D autres restèrent au sud du Danube, et se disséminèrent jusque dans la Grèce.

hesAwares^ que de Guignes s'amuse à faire venir des confins de la Chine, paraissent plutôt être les Aorsi de la géographie ancienne. S'étant montrés d'abord comme ennemis des Sahires^ peuples du Caucase, ils se portèrent sur le Danube, et pillèrent la Thrace en 474- Vainqueurs des Gépides, ils établirent, en 566, un royaume dans la Dacie et la Pannonie , d'où ils ravagèrent toute l'Allemagne méridionale; leur barbarie, ainsi que leur mélange avec quelques restes des hordes hunniques vivant dans le pays de Hunnivar, ou dans la Haute-Hongrie (2) , les fit nommer Huns-Aivares. 11 est certain que plusieurs auteurs du moyen âge les considèrent comme de vrais Huns (3); mais comme les historiens byzantins assurent que les Awares parvenus en Europe n'étaient que des Ougres , autrefois sujets des vrais Awares (4), nous restons dans le doute et l'incertitude.

L'empire des Chagans , ou princes des Awares, s'éten*

(0 Thunmann, Hist. des peuples , e\c. , pag. 169. Sulzer, Dace transalpine, H, i5i , etc. — (^) Jornandès , Get. 53. — W Paul. Diac. 1 , 27 ; H, 7. Geogr. liavenn. IV, 14. — (4) Theophyl. VII, 8.

dait depuis la mer Adriatique jusqu'au Pont-Euxin, il embrassait une grande partie du cours du Danube et de la Vistule. Leurs courses s'étendaient jusqu'en Thuringe(i). Les richesses de vingt contrées étaient accumulées dans leurs ringij ou camps retranchés ; mais ce peuple brigand ne conserva pas long-temps sa funeste puissance. Très-affaiblie par les guerres avec les Bulgares, la Hunauarie succomba sous les armes de Charîemagne, en 796, et, resserrée en Dacie, elle devint, dans le IX® siècle, la proie des Moraviens et des Patzinakites.

Les Chazares^ nommés aussi Ougres hlancs par les historiens byzantins, se montrèrent d'abord entre la mer Caspienne et les Palus-Méotides. Délivrés du joug passager des Huns et des Bulgares, ils étendirent leur domination jusqu'à la rivière de Theiss, et restèrent, pendant les VIP et VHP siècles , la nation prépondérante dans cette partie du monde. Ennemis des Persans, et ensuite des Arabes, l'empire byzantin eut en eux de puissans alliés; mais , vers l'an 884 ? ^es Patzinakites commencèrent à ébranler leur puissance U). Le nom de Chazaria resta, jusque dans le XIP siècle, à la péninsule de la Tauride, aujourd'hui la Crimée.

Les Ougres, dont le nom s'écrit aussi Hongrois^ Onogures , Hunnugares et Unnogundures ^ mais qui s'appelaient eux-mêmes Magyares ^ d'après la principale de leurs tribus (3) , vivaient dans le V® siècle vers les sources du Volga , dans une contrée qui conserva jusqu'au XIIP le nom de Grande- Hongrie (4). Ils s'approchèrent,

(') Greg. Turon. ]V, 29. Paul. Diac. II , 10; IV, 12. — f^) Thunmann, Hist. des peuples, p. 110. Gebhardi, Hist. iiniv. LI, 368. i'ray, diss, in Annal. Hunnor. dissert. 4- Stritter, Memor. popul. 111 , etc. — < (^) Fischer^ Dissert, de origin. Ungror. 1 18. — {^) Bayer., Geogr. Russiae, p. 383, in Comment, acad. Petrop. tom. IX. Àbulgazi , Hist. génëalog-. p. Constant. Povphyvog . efc.

dans les Vli®, VHP et IX® siècles, des bords du Don et des Palus-Méotides ; les ruines d'une ville nommée Madchar; qui se trouvent dans les déserts au sudouest d'Astrakhan, attestent leur séjour dans ces régions (i) ; mais il est incertain si c'est précisément ici qu'il faut chercher la contrée Lebedias ^ d'où, dans le IX® siècle, ils sortirent pour se rapprocher des monts Carpathes , d'abord comme auxiliaires des Slavons-Moraviens contre les Allemands, et ensuite comme alliés d'Arnulphe , roi de Germanie , contre la Moravie. Ils finirent par s'emparer du vaste pays qui porte encore leur nom, et d'où leurs hordes sanguinaires se précipitaient tantôt sur l'Allemagne et tantôt sur l'Italie. On les confondit avec les Awares , qu'on avait déjà confondus avec les Huns; mais comment le Hongrois à la taille élancée , à la mine noble et fière , serait-il le descendant de l'informe Hun ou Mongol? La langue hongroise, qui a quelques rapports avec le turc et les autres langues orientales (2) , ressemble, par les caractères les plus essentiels, aux langues finnoises (3) , et prouve ainsi que les Hongrois ont dû leur origine à un mélange de Turcs ou Tatars et de Finnois.

Ici se termine, du moins pour l'Europe et pour quelques siècles, cette immense série de hordes barbares qui , semblables aux nuages chargés de foudres qu'un vent impétueux roule les uns sur les autres, se sont précipitées des déserts du nord et de l'orient sur les fertiles régions de l'occident et du midi.

(0 Busching, Magasin histor. etgcogr. V, 53 1 sqq. — (*) Beregszaszi ^ sur la ressemi)lance de la langue hongroise avec celle de l'Orient , 1 797 (en allem.). Kalmar, prodromus idiom. Scythico-Mogorico-Avarici, etc. Poson. 1770. — ^'^) Sainovicz , Demonstr. idiom. Ungar. et Lappon. etc. Copenhague, 1770. Ihre. Thunmanii, Hager, etc. Gyavmathi affînitas lingune hungaricai; etc. Gœt. 1799.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — Décadence de cette science en Europe. — Voyages, découvertes et ouvrages géographiques des Arabes. A. 700-1400.

Nous avons esquissé rapidement les changemens géographiques dont la grande migration des peuples fut la source. Comment fixer les détails à une époque où la science géographique avait presque disparu sous les ruines du monde? La Géographie de Ptolémée et le Voyage en Grèce par Pausanias, qui florissait sous les Antonins, sont les derniers ouvrages dans lesquels brillent encore les lumières de la docte antiquité. Les Itinéraires dont nous avons déjà parlé (i) , la Table Peutingérienne que nous avons également fait connaître; le dessin géographique du monde entier qui, encore dans le IV® siècle, ornait les murs de l'école d^Autun (2) , et quelques autres monumens semblables, prouvent sans doute le zèle avec lequel la géographie avait été cultivée , et le besoin qu'on en avait toujours; mais dans ces ouvrages et d'autres de la même époque, on n'aperçoit que peu de science. Nous devons quelque reconnaissance à des faiseurs d'abrégés, comme Agathémère et Marcien d'Héraclée, parce qu'ils nous ont conservé des fragmens des ouvrages perdus du et du IP siècles. Festus Avienus, froid imitateur des beaux vers de Denys le Périégète, a rendu, sans y penser, un service éminent à l'histoire critique de la géographie en nous conservant, dans son Ora maritima^ quoique d'une manière très-confuse, les traditions des

(•) Liv. XIV, p. 340-342. — (2) Eumen. Panegyr. 20.

4^4 LIVIŒ SEIZIÈME.

Carthaginois sur les voyages que leurs navigateurs avaient faits le long des côtes de l'Espagne , des Gaules et d'Albion. La géographie d'Ethicus, conservée par Orosius, les diverses notices des provinces et d'autres ouvrages de nomenclature, malgré leur sécheresse et l'ignorance assez générale de leurs auteurs, nous fournissent des renseignemens utiles. Les dictionnaires géographiques de Vibius Sequester pour le monde romain, et d'Eusèbe pour les lieux nommés dans la sainte Ecriture , ressemblent à nos dictionnaires modernes; ils ne sont ni exacts ni complets; celui d'Etienne de Byzance , beaucoup mieux fait, ne nous est parvenu que par extrait; mais si toute notre civilisation venait à s'éteindre par une nouvelle irruption des barbares, on conçoit que même un Vosgien , sauvé du naufrage de nos bibliothèques , intéresserait la dernière postérité.

Cosmas, moine égyptien, à qui ses voyages dans l'Ethiopie, appelée souvent Inde, avait fait donner le surnom à' Indopleustes ^ nous a laissé le seul ouvrage original de toute cette époque. Sa Topographie du Monde chrétien offre beaucoup de détails que les naturalistes ont cherché à expliquer , et dont on trouvera quelques exemples dans la suite de cet ouvrage. Nous avons déjà cité ses notices sur le Tzinistan (0 , et cette fameuse inscription qu'il avait copiée à Adulis en Ethiopie (2). Le système cosmographique de cet auteur du VP siècle mérite peut-être autant d'attention que celui de Ptolémée : il considère la terre comme une vaste surface plane, entourée d'une muraille; le firmament comme une voûte appuyée sur cette muraille, et la succession des jours et des nuits comme l'effet d'une grande montagne placée au nord de la terre, et derrière laquelle le soleil se cache

(0 Ci-rlessus, F^iv. XV. —(2) Id. Liv. IX. Voy . note 2 , p. siiiv.

tous les soirs (0. Cosmas démontre très-bien que ces opi-

vrages des écrivains sortis du sein des nations barbares.

(0 Cosmas j'^aip. Montfaucon.

(2) Cosmas commença par être marchand à Alexandrie ; ses voyages dans l'Inde lui firent donner le surnom d' Indicopleustes. Dans sa Topographie , le seul ouvrage qui reste de lui , il s'élève contre la sphéricité de la terre , qu'il regarde comme une hérésie ; il cherche à prouver que le soleil égale tout au plus en grosseur la huitième partie de notre planète ; il donne une description détaillée de l'ile de Taprobane ; il nous transmet différens passages d'anciens auteurs que nous avons perdus ; il nous donne un aperçu des connaissances géographiques des Brachmanes indiens ; enfin c'est le dernier écrivain grec de l'antiquité qui ait conservé quelques notions de longilude et de latitude, connaissances tout à-fait inconnues aux géographes qui le suivirent.

Quant à la célèbre inscription d'Adulis, que nous devons à Cosmas, et sur laquelle il a été donné quelques détails (Liv. IX, pag. i8.i), nous devons rappeler ici une observation fort importante du savant Saint-Martin, que nous avons omise à la page précitée. C'est que la première partie seule concerne la domination de Ptolémée Évergètes sur la côte de l'Ethiopie; c'est à un autre prince postérieur de cinq siècles que se rapporte la liste des peuples vaincus dans une expédition vers l'intérieur de l'Afrique, mentionnée sur cette inscription. Ainsi Cosmas aura par erreur réuni deux monumens qui n'ont aucun rapport ensemble. J. H.

(^) Mos. Chor. Historia Armena, acced. ejusd. Epist. geograph. edid. Whistonii. Lond. 1736. Saint- Martin, Mém. hist. etgéogr. sur l'Arménie, t. II, p. 3oi etsniv. 11 n'est pas certain, au reste, que cet ouvrage soit de Moisc de Chorène; il a du moins subi des interpolations. Pour tout ce

écrivain du VF siècle, Jornandès, que plusieurs critiques prétendent nommer Jordanis, nous a transmis, dans le style le plus barbare, quelques renseignemens précieux sur les migrations des Gotbs et des Huns, ainsi que sur la géographie du nord et de l'est de l'Europe à cette époque. Sans lui, nous nous serions trouvés dans les ténèbres; mais les lumières qu'il nous fournit peuvent égarer ceux qui, sans avoir une connaissance des langues gothiques, prétendraient lire un auteur goth de naissance. A peu près dans le même temps, vivait Paul Warnefrid ou Paul Diacre, auteur d'une histoire des Lombards où le géographe ne découvre que peu de renseignemens. Un Goth , dont on a toujours ignoré le nom, et qu'on appelle communément le géographe de Ras^enne, nous a laissé une description générale du monde connu dans le VIII® siècle, description que nous avons déjà plusieurs fois citée. On est étonné du grand nombre de géographies perdues pour nous, et dont l'anonyme de Ravenne invoque le témoignage : ce sont Gastorius et Lollien, Romains; Hylas et Sardonius, Grecs; Aphrodision et Arsacius, Persans, mais qui avaient écrit en grec un tableau de l'univers (0 ; Ciacori et Blantasi, Egyptiens, qui avaient voyagé au midi de leur patrie (2) ; Probus et Mélisien , Africains; Aithanarid, Marcomir et Eldelvs^ald, Goths (3). C'est à tort qu'un savant illustre a prétendu voir, dans ces auteurs, des êtres imaginaires (4) ; les détails que donne le géographe de Ravenne prouvent assez sa véracité ; mais son texte, très-corrompu, aurait besoin d'une révision (5). D'ailleurs, nous n'en avons qu'un extrait, fait

qui concerne la géographie de l'Arménie , on fera bien de consulter les Mémoires de M. Saint-Martin. J. H.

(0 Geogr. Rav. II, 12. — Id. III, 2. — Wld. IV, 17.— (4);Fesseling , Diatribe de Judaeor. archont.

(5) Anonymi Ravennye de Geographia libri ex manus. Cod. reg. ^diti

avec peu de soin par un Italien du XIV® siècle, Galateus, qui probablement a puisé dans le grand ouvrage de l'anonyme une partie de la description qu'il a publiée de la Calabre.

Les pèlerinages des chrétiens commencèrent déjà , dans le Vir siècle, à ressusciter l'esprit observateur.

Adaman (i), abbé de Jona, composa une description de Jérusalem et des lieux saints , d'après ce que lui ra conta saint Arculfe. Willibald , premier évêque d'Aichstedt, a laissé une relation détaillée de son pèlerinage à la Terre-Sainte en y'do : il s'y rendit par l'Italie et l'île de Chypre (2). Il existe aussi une autre relation d'un moine français, nommé Bernard, inconnu d'ailleurs, faite en 870, et celle d'un voyage de Baie à Constantinople (3) , par Haiton. On cite même des cartes géographiques de ces siècles de barbarie : saint Gall , fondateur de la célèbre abbaye qui porte son nom , et qui vivait dans le VIP siècle, en possédait une, qu'un historien de cette abbaye appelle mappam suhtili opère ^ « carte d'un dessin élégant (4). » On connaît les trois tables d'argent de Charleraagne, sur lesquelles étaient représentées la terre entière (5) , les villes de Rome et de Constantinople. Dans la guerre que son petil-fils Lothaire eut à soutenir contre ses frères, en 842, il mit en pièces la première de ces tables, qui était la plus grande, et en distribua les morceaux à ses soldats (6).

Dans un commentaire manuscrit de l'Apocalypse , com-

cum notis per Placidum Porcheron, 8°. Paris, 1688. Réimpression sans notes dans la deuxième édit. de Pomponius Mêla, par Grono^ius. Leyde , 1721. Frisch explicatio verbor. obscur. Geog, Ravenn, in Miscellan. Berolin. tora. XIX, 191.

(0 Mabillon, acta S. ordin. Bened. , II, 5o2. — (2) Id. ibid. 372-380. •— (3) Id. ib. 455-473. —(4) Radbert. de Casibus monast. S. Galli. c. 10. — (5) Eginhard, edit. Colon. 1621, p. 41. — (6) Annal. Bertin, in Duchasne scriptor. rer. Gallicar. t. Ilï , ad annum 842, p. 199.

posé en 787, et qui est dans la bibliothèque de Turin, on trouve une carte très-curieuse qui peut servir à l'explication du géographe de Ravenne(i). Elle représente la terre comme un planisphère circulaire , composé de trois parties inégales. Au midi , l'Afrique est séparée par l'Océan d'une terre appelée la quatrième partie du monde, où est le séjour des Antipodes, et que la chaleur excessive a empêché de visiter jusqu'à ce moment. Les quatre côtés de la terre sont chacun accompagnés de la figure d'un vent à cheval sur un soufflet, d'où il fait sortir de l'air , ainsi que d'une conque qu'il tient à la bouche. En haut, ou à l'orient, sont Adam et Eve avec l'arbre du fruit défendu et le serpent. A leur droite est l'Asie avec deux montagnes très-élevées , et ces mots : Mons CaucasiuSy Armenia. Il en sort le fleuve Eusis^ et la mer dans laquelle il se jette forme un bras de l'Océan qui entoure la terre ; ce bras se joint à la Méditerranée et sépare l'Europe de l'Asie. Peut-être que l'auteur a voulu par là désigner la prétendue communication de la mer Caspienne avec l'Océan septentrional et la Méditerranée. Entre les montagnes est la Cappadoce , et au-dessous r Asie-Mineure, la Calcédonie, ]a Phrygie^ la Pamphilie,* plus loin, un désert de sable au nord de ces pays, dont il est séparé par le fleuve Eusis. A peu près au milieu de la carte, on voit le mont Garmel , le mont Sinaï, Ibrim, peut-être Hébron , Jscalones^ la Judée, la Babylonie. A !a gauche d'Eve, est Sidon et le mont Liban, entourés du Jourdain; puis la Mésopotamie et l'Antiochie entre les montagnes , avec cette inscription : Mons Arahiœ. A côté un fleuve, peut-être l'Euphrate, puis les mots Ahicasia^ Timisci^ Jixi campi de Sera. Les Amazones ont dû avoir habité cette contrée. Dans les Indes on remarque l'île de Criza et celle à'Algure^ la Chrjse (0 Spren^el , Hist. des découv. gcograph, ^ '->o , note c.

et \ Argyre (0 des anciens. Viennent ensuite un fleuve et une montagne sans nom ; plus loin, au-dessous de la mer Rouge , le Nil , avec une inscription dont voici la signification : « D'autres auteurs rapportent quHl 'vient de « montagnes très-éloignées ^ et quil coule toujours sur un « sable (Tor; qu ensuite il se jette dans un très -grand « lac par une embouchure étroite. » L'Ethiopie est représentée sablonneuse et déserte. Dans le reste de l'Afrique , on n'a marqué que peu de fleuves et de montagnes , et au-dessous on lit : « Garamantes ^ Baggi^ Getuli la- « cw^, montes Atlanni^ duo Alpes contra Aresibi, Tingi^ « Abecania^ Gens (peut-être la ville de Gent , placée près de Tingi par le géographe de Ravenne). Dans la mer Atlantique , près de l'Afrique , on voit deux îles inconnues. L'Europe présente les villes et les pays qui suivent : « Tascia (Tuscia), Roma ^ Salerna^ Benebentij Epiruniy « Aquileja^ FUwius Eusis (qui sort d'une montagne), <t Constantinopolis , Thessalonica , Macedonia , Germa- « nia^ Ren. FL Danubii^ Stolie ^ Sarmati. » Suivent les mots : « Hic caput Europœ , Rettacum canoricum. » De l'autre côté: « Dardania^ Epirum^ Apollin , Spo' « leti j Niaçraria. » Un peu plus bas, les noms suivans : « Suebi^ Francia^ Gallia^ Belgia^ G allia Lugdunensis^ « montes Galliarum , Litania , Tolosa , Gallicia sancti Jacobi Apostoli^ Betica ^ Flavius Tavus , Asturia^ « Cœsar - Augusta^ Narbona. » Au nord de cette côte: « Tile insula^ Faneuses insula (peut-être le Danemark), « Britania insula^ Scotia insula. » Dans la mer d'Europe, outre sept îles inconnues, il y a Coos insula, Samos insula., Sicin insula Tascis, Corso insala. Au-delà de l'Afrique , au midi, on lit ces mots : « Outre les trois parties «du monde, il yen a, au-delà de 1 Océan, une qiia- « trième , que l'extrême ardeur du soleil nous empêche

(') Aurea et argentea Regio.

43o LIVRE SEIZIÈME.

« de connaître , et sur les confins de laquelle habitent les « Antipodes fabuleux (i). »

Abandonnons pour quelques momens l'Europe, devenue le siège de l'ignorance. D'autres peuples ont hérité du feu sacré de la science; d'autres parties du monde offrent un nouveau théâtre à l'esprit de découvertes. La géographie , qui en Europe paraissait prête à s'éteindre , est remise en honneur et cultivée avec succès par les Arabes. Ce peuple , dont le génie avait été réveillé par Mahomet, recula les bornes du monde connu, surtout en Asie et en Afrique. Dès leurs premières conquêtes, les califes ordonnèrent à leurs généraux de faire faire des descriptions géographiques des pays soumis (2). En 833, le calife Mamoun fit mesurer, par les trois frères Ben Schaker, un degré de latitude dans le désert de Sangiar, entre Racca et Palmyre : cette mesure, répétée près de la ville de Koufa , servit à déterminer la grandeur de la terre P). Long-temps avant Christophe Colomb, des aventurier arabes, nommés les Almagrurins ^ firent voile de Lisbonne pour arriver aux terres occidentales au-delà de la mer Ténébreuse ou Atlantique. Nous examinerons plus loin ce voyage. La nation arabe fit des découvertes plus positives dans la mer des Indes et de la Chine. Deux observateurs zélés, Wahad et Abouzeid (4), parcoururent et décrivirent, depuis 85 1 jusqu'en 877, les pays les plus reculés de l'Asie, qui avaient échappé à la connaissance des anciens. On a long-temps douté de 1 authenticité de leurs relations; mais de Guignes l'a parfaitement démontrée (5). Vers la même époque, Sallam, surnommé

(0 Pazini , Catalog. Biblioth. Turin, 1 , 28. — (*) Sprengel, Hist. des (.lécouv. p. 181 , en ail. Cardowie, Hist. de l'Afrique, etc., etc. — (}) MassomJi, Noiiccs et Extraits, etc., 1, 49- Abulfeda, Annal, moslemici, II, •241. — (4) Anciennes relations des Indes et de la Chine, trad. de l'arabe par Renaudot. — ip) Notices et extraits, I, 1S6.

l'interprète, explorait, par ordre de Vatek, calife de Bagdad , les environs de la mer Caspienne , et s'élevait fort haut dans le nord. Plus tard, en 921, un autre calife de Bagdad envoyait Ibn-Fozlan en ambassade auprès du roi des Bulgares , pour instruire le prince et ses sujets des dogmes de la religion musulmane. Ces peuples occupaient alors les bords du Volga, et à cette occasion, Ibn-Fozlan donne des détails fort intéressans sur les premiers temps historiques de la nation russe (i).

Malheureusement le laps de temps, l'ignorance de la langue et mille autres circonstances, nous ont fait perdre la plupart des monumens géographiques des Arabes. Nous ne connaissons plusieurs de leurs plus célèbres auteurs en cette partie , que comme Pythéas et Eratosthène , c'est-àdire par des citations d'autres écrivains qui mirent leurs ouvrages à profit, ou par des catalogues de manuscrits non imprimés (2) , ou par des extraits que plusieurs savans en publient, et parmi lesquels on remarque ceux que les orientalistes français tirent des manuscrits de la bibliothèque royale de Paris (3). Il serait à désirer que quelque écrivain fît au moins imprimer la notice générale des géographes orientaux. En attendant, les géographies arabes imprimées jusqu'à présent donnent une idée provisoire

(0 La relation d'Ibn-Fozlan nous a été conservée par El-Yakout dans son Dictionnaire géographique arabe, et elle a été publiée par M. Fraelin, sous le titre de Ibn-Fozlan' s und anderer araber berichte ûberdic russen altérer zeit; S. Pétersbourg , iSaS, i vol. in-4°. La njême relation, ainsi que les détails du même genre qu'on trouve dans les auteurs orientaux , ont été traduits en français par M. C. d'Ohsson, et publiés sous ce titre : Des peuples du Caucase et des pays au nord de la mer Noire et de la mer Caspienne dans le dixième siècle , ou P'oyage d'Jbou-el-Cassim , Paris, 1828, I vol. in-8«. J. H.

{'^) Koehler, A bulfedae Tabula Syriae, Leips. 1766, proœm. So.Casiri, Bibliotheca arabico-hispanica , II, 2, etc. — (^) Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi.

des connaissances étendues que ce peuple avait acquises; mais ce que nous en possédons ayant été composé durant une période d'environ six cents ans , et la manière d'écrire des Arabes et des Orientaux, en général, étant contraire à une méthode chronologique exacte , le tableau de leurs connaissances géographiques ne saurait être tracé avec la précision que nous avons cherché à mettre dans celui de la géographie grecque et romaine. Indiquons d'abord les principaux auteurs arabes et persans , dont les ouvrages ont été extraits ou imprimés en entier et traduits.

Massoudi, surnommé Cothbeddin, écrivait en 947? et mourut au Caire en g^y. 11 existe de lui , sous le titre de Prairies^ (For et mines de pierres précieuses^ une histoire générale des royaumes les plus connus des trois parties du monde. Il entre dans de grands détails géographiques, particulièrement à l'égard de l'Afrique, de l'Inde et de l'Asie moyenne (0. C'est lui qui nous a conservé les relations des Indes et de la Chine , publiées en français par l'abbé Renaudot , et déjà citées.

Le siècle vit fleurir Ibn-Haukal, auteur d'une géographie intitulée /r/^<2Ô al messâlek ^ et qu'il ne faut pas confondre , comme on l'a fait d'abord , avec un court traité persan traduit en anglais , et rempli d'erreurs graves (2). Grand voyageur et écrivain élégant, Ibn-Haukal

(') Notices et extraits, I, 1-67.

(2) The oriental geography of Ibn-IIau/ial, translatée!, etc. by W. Oiiseley. Londres, 1800. Comp. Wahl, Epiiéméritles géogr. de Weimar , 1802, avril, mai et juin. Sihestre de Sacy, Mag. encyclopédique, et Journal des Savans, an 1828, p. 18. Langlès ^ Biographie universelle, au mot Haucal. — L'ouvrage d'Ibn-Haulal est écrit en arabe, et il existe en original à la Bibliothèque de Leyde. Déjà M. Uylenbroek a publié la description de l'Irak-adjemi sous le titre suivant : Iracœ persicœ descviptio , cui prœmissa est dissertatio de Ïbn-Haucali codice. Leyde, 1822, 1 yol. in-4". J. H. {Note communiquée par M . Reynaud. )

a tracé des tableaux aussi instructifs qu'intéressans de tous les pays soumis à \islam ou la religion mahométane : le reste n'est traité que superficiellement , et la raison qu'en donne l'auteur n'est pas flatteuse pour les Européens de son siècle. « Quant aux pays des Nasaréens ( ou Chrétiens ) et des Ethiopiens , je n'en ferai , dit-il , qu'une mention légère, attendu que mon amour inné pour la sagesse, la justice, la religion et les gouvernemens réguliers, ne me laisse rien à louer ni à citer chez ces nations. »

Vers l'an ii53, le schérif Al-Edrisi, appelé communément le géographe de Nubie , composa , à la cour de Roger P^, roi de Sicile, ses Récréations géographiques pour donner Texphcation d'un globe terrestre en argent , que ce prince avait fait faire , et qui pesait huit cents marcs.

Un abrégé de l'ouvrage du schérif Al-Edrisi fut imprimé à Rome, en arabe, en 1692. Le président de Thou engagea deux maronites, Gabriel Sionita et Jean Hesronita , à le traduire en latin : ce qu'ils firent sous le titre de Geographia nuhiensis (i). Grew avait l'ouvrage entier en Angleterre avec plusieurs cartes bien dessinées. Pococke en avait aussi deux exemplaires complets , qu'il avait apportés d'Egypte (2) ; il en a publié le chapitre qui traite de la Mecque (3). Casiri a aussi fait réimprimer ce fragment (4) ; c'est à l'immortelle université de Gœttingue que l'on doit la publication de l'ouvrage le plus savant qui ait paru sur ce géographe (5). Edrisi

On attend maintenant que M. lîamaker, professeur de langues orientales à l'université de Leyde , acquitte la promesse qu'il a faite de donner une traduction latine du traité entier. {Note communiquée par M. Reinaud.)

(0 Paris, 1619, in-4°. — (^) Spécimen historiée Arabum , 122-128. — (}) Hudson, geogr. minor. T. II, pag. 80. Commentar.de fatis iinguar. orient, pag. 99. — (4) Casiri, Bibliotheca escorial. arab. hispan. II, lo.

(?) Hartmann , Africa Edri?, Gœtt. 1791. Id, Hispan. Edrisi, Marburg, I. 28

traitait dans son ouvrage des plantes de chaque pays : son abréviateur a omis ces détails.

Edrisi était né à Geuta, et, avant de composer sa géographie , il avait étudié à Cordoue ; il descendait d'une famille qui avait régné en Nubie ou en Egypte; de sorte que , quoi qu'en dise Casiri , ce n'est pas sans raison qu'on lui a donné le nom de géographe de Nubie (i).

Schaab-ed din Abou Abd-allah Yakout composa un dictionnaire géographique intitulé : Kitâb Moadjem eU Boldan , c'est - à - dire X Indicateur des pays par ordre alphabétique , et fit un extrait du même ouvrage sous le titre suivant : Des lieux divers qui ont des noms semblables. Auteur de plusieurs écrits estimés sur l'histoire, Yakout commença par être l'esclave d'un commerçant et devint commerçant lui-même. L'instruction qu'il acquit dans ses voyages et dans une vie qu'il consacra jeune encore à l'étude, en se livrant au commerce des livres, explique comment il put laisser un assez grand nombre d'ouvrages, quoiqu'il soit mort en 1229, à peine âgé de cinquante ans.

Vers la même époque, le cheykh Zacaria terminait sa géographie divisée en sept climats, et intitulée : Description des pays et traditions des peuples.

Ibn-al-Ouardi composa à Alep , vers le milieu du XIV® siècle de notre ère , un ouvrage de géographie physique , intitulé la Perle des merveilles. Il y a semé beaucoup de détails d'histoire des trois règnes de la nature. Il entre dans de grands détails sur l'Afrique, l'Arabie et la Syrie ; mais il est très-succinct sur l'Europe , l'Inde et le

i8o3. En ce moment, M. A médée Jaubert prépare une traduction française faite sur l'exemplaire de la Bibliothèque royale de Paris : une traduction anglaise faite par M. Renouard doit également être publiée par le comité de traductions de Londres. {Note communiquée par M. Reinaud. ) (0 Casiri, 1. cit. i3. Hartmann, Africa.

nord de l'Asie. La bibliothèque de Paris possède neuf manuscrits de son ouvrage, auquel il avait joint une carte générale de la terre , que de Guignes n'a pas fait insérer dans ses extraits de cet auteur (Oj elle est conforme en bien des points à celle de Sanudo, qu'on voit dans Bongars ce qui prouve que les premiers géographes et dessinateurs de cartes , chez les chrétiens , copièrent les Arabes.

De Guignes a publié des extraits d'Ibn-al-Ouardi , tirés des manuscrits de la bibliothèque de Paris, Antérieurement, AuriviUius, professeur à Upsal, y avait fait imprimer un essai de l'ouvrage de ce géographe {^); depuis, un savant de Lund en Scanie s'est occupé de le publier en entier (4).

Le géographe persan Hamdoullah , dont l'ouvrage est estimé par tous les orientalistes (5) , vivait à peu près du temps d'Ibn-al-Ouardi.

Aboul-Feda , prince de Hamah en Syrie , guerrier intrépide, surnommé le Roi victorieux et la Colonne de la religion^ est un écrivain célèbre chez les Arabes (6). Il mourut en i33i, à l'âge de soixante ans. Nous avons de lui le Takouim al boldan, c'est-à-dire la Fraie situation des pays : c'est une description très-détaillée de la terre par tables rangées suivant les climats, avec les degrés de longitude et de latitude de chaque lieu ; il ne fait cepen-

(0 Notices et extraits , II, 19; et Biographie univ., art. Ibn-al-Ouardi. — (2) A la fin de la seconde partie des Gesta Dei per Francos. — (3) Particula ex op. cosmogr. Ibn-al-Ouardi, etc. Upsal, 1742. Michaelis, Dissertât, ad philol. orient. Gotting. 1790. — (4) Hylander,?,^Gc\n\. oper. cosmogr. Ibn-al-Ouardi. Lond. 1 784-1800. Part. I-XX. — (5) Sdi^estre de Sacy, Mém. sur diverses antiquit. de la Perse. M. Ouseley le nomme an admirable work. M. Langlès en a cité quelques fragmens dans son édition des Voyages de Chardin. — (6) Jourdain, Notice biographique sur Aboul-Feda, dans les Annales des Voyages et la Biographie wiiuers. Reinaud, Extraits des historiens arabes , relatifs aux guerres des croisades ; Paris , 1829.

dant pas comme les autres géographes arabes, qui parlent des divers pays, de chaque climat, en allant de l'occident à l'orient; il décrit chaque contrée principale dans un chapitre séparé; et dans l'introduction il s'étend sur la géographie mathématique, les mers, les rivières et les montagnes les plus considérables du monde. Greaves avait eu l'intention de publier cet ouvrage , d'une importance majeure pour la géographie; il en fit un essai, en insérant dans la quatrième partie du Recueil des petits géographes d'Hudson la description du Khovaresm, du Mavarelnahar et de l'Arabie. Mais ayant prêté de l'argent au roi d'Angleterre , dans le temps des troubles , il fut mis en prison par ordre du long parlement; sa maison fut pillée, et sa traduction , qui était achevée, fut perdue, ainsi que l'original (i). Reiske a traduit l'ouvrage entier en latin , à l'exception de ce qui avait été déjà publié par Greaves et d'autres (2). Kœhler avait fait paraître la Syrie en 1766 (3) • et Michaelis , l'Egypte, en 1776(4), avec une version latine et un commentaire (5). La Syrie , étant la patrie d' Aboul-Feda , est le pays qu'il a le mieux décrit. Il donne aussi des renseignemens précieux sur les contrées voisines , comme l'Arabie, la Perse, l'Egypte et le Magrab j c'est-à-dire toute la côte septentrionale de l'Afrique. Ses notions sur le Turkestan ou la Tatarie, et sur la Chine, n'offrent pas les détails auxquels on pourrait s'attendre d'après les fréquentes communications des Arabes avec ces pays. L'Europe chrétienne et les contrées de l'Afrique habitées par les nègres lui ont paru

(0 Benaudot, Ane. relat. pref. i3.— (^) Magasin géogr. de Busching, IV, p. 121-298; et V, p. 3oi-366. — (3) Abulfedae Tabula Syriae. Leipzig, 1766 , in-8° ; 2^ édit. 1786. — (4) Abulfed^ie ^gyptus. Gotting. 1776, in-8".

(5) M. Reinaud a commencé une édition complète du texte arabe accompagné d'une traduction. J. H.

peu dignes d'attention (i). Aboul-Feda compile plus qu'il n'analyse; son esprit froid et rassis repoussait les fables. Son Histoire universelle , ou plutôt ses Annales des peuples mahométans, précédées d'une introduction générale (2), fournissent peu de lumières aux géographes.

El-Bakoui , qui a publié les Merveilles de la toutepuissance sur la terre ^ vivait à la fin du XIV® siècle : une confusion dans le manuscrit parisien a fait changer son nom en El-Yakout (3) , ce qui pourrait le faire confondre avec le véritable Yakout, dont nous avons parlé plus haut. El-Bakoui fut ainsi appelé parce qu'il était né à Bakou , sur la mer Caspienne ,* son véritable nom était Abd-Ourraschid. De Guignes a donné un ample extrait d'EÎ-Bakoui (4).

Le XIV® siècle, déjà si fécond en géographes arabes, produisit encore un voyageur digne d'être comparé aux Massoudi et aux Edrisi : c'est Ibn-Batouta, resté inconnu à l'Europe savante jusqu'à ces dernières années. Ibn-Batouta, né à Tanger, sur les bords de l'océan Atlantique, quitta sa patrie vers l'an i325 , et pendant vingt ans parcourut l'Egypte, l'Arabie, la Syrie, les provinces de l'empire grec, la Tatarie, la Perse, l'Inde et la Chine. De retour en Afrique, il visita l'Espagne; puis, repassant la mer, il traversa l'Atlas et pénétra à Tembouctou, à Melli et jusqu'au fond du Soudan. Ibn-Batouta n'était pas de ces esprits superficiels qu'une vaine curiosité pousse à une vie vagabonde ; doué d'une profonde instruction , il mérita l'estime de tous les peuples qu'il visita, et remplit pendant quelque temps les fonctions de cadi dans la ville de Dehli et dans les îles Maldives. De

(0 MicJiaelisy Bibliothèque orientale (en ail.), I, p. 7. — {^) Aboul-Feda y Annales moslemici , arab. et lat. , cura Adler, sumptibus P. F. Suhm. Copenhague , 1 790. — 0) Petit de la Croix, Renaudot, etc. — (4) Notices et extraits, II, 386-545.

quel intérêt ne serait pas pour nous la relation originale d'Ibn-Batouta? Malheureusement il n'est jusqu'ici parvenu en Europe que des abrégés de l'ouvrage (i).

Léon l'Africain, auteur d'une Description de l'Afrique, appartient presque à la géographie moderne. Il serait inutile de nommer d'autres géographes arabes moins célèbres et moins importans. Ignorant la langue dans laquelle ils ont composé leurs ouvrages , nous devons éviter de nous engager dans trop de détails , et ce n'est qu'en réclamant l'indulgence des orientalistes que nous tracerons le tableau des connaissances géographiques des Arabes*

Ce peuple connut principalement les pays qui avaient embrassé la doctrine du Roran ou Coran , et qui furent visités par leurs commerçans , ou vaincus par leurs armes. Cependant les contrées de l'Europe les plus reculées et les déserts de l'Asie au-delà de la mer Caspienne n'échappèrent pas entièrement à leurs regards"; mais les notions isolées qu'on trouve dans leurs géographies sur quelques pays et villes, comme sur l'Irlande, sur Paris, capitale des Francs , sur l'Angleterre (^Ancalthar)^ sur le duché de Sleswig , la ville de Rief et quelques autres endroits, font qu'on a peine à concevoir comment ils ont obtenu sur quelques points ces renseignemens précis, tandis qu'ils n'ont rien su du tout sur tant d'autres contrées voisines.

(0 L'exemplaire le moins défectueux se conserve à Ja Bibliothèque de Gotha , et il en a été publié des fragmens intitulés : De Mohammede Ebn-Batuta Tingitano ejusque itineribus Commentatio academica, par Jean Godefroi Kosegarten , lena , i8i8, m- ; Descriptio teiTœ Malabar, par Henri Apetz, lena, 1819. Cet abrégé a pour auteur Mohammed Kelebi. C'est un abrégé de cet abrégé que le savant M. Lee a publié en anglais, avec des notes, par ordre du comité de traductions de la société asiatique de Londres. Ce dernier extrait porte le nom de Mohammed Bylouni, et le titre suivant : The travels of Ibn-Batuta , Londres , 1839, in-4". {Note communiquée par M. Reinaud.)

Les Arabes étant maîtres de la plus grande partie de l'Afrique , parcoururent cette partie du monde jusqu'aux environs de Sofala à l'orient, et jusqu'au-delà des bords du Niger dans l'intérieur; mais sur la côte occidentale leurs connaissances semblent s'être arrêtées vers le cap Blanc. Les six îles Fortunées des anciens étaient connues des Arabes sous le nom de Chaledat[^), Quelques auteurs, s'en tenant aux plus grandes, n'en nomment que deux; savoir : Lakus, qui est sans doute Lancerote, et Saali, qui serait alors Forteventura. Les statues qui montraient du doigt l'occident , et qui figurent sur tant de cartes du moyen âge , se trouvent indiquées par les auteurs arabes dès le commencement du XIII® siècle (2). Les peuples qui habitaient ces îles sont représentés sans barbe. Parmi les autres îles de la mer Occidentale ou Ténébreuse, les Arabes semblent avoir connu Ténériffe avec sa célèbre montagne, sous le nom de Chasaran. D'autres terres se montrent dans un lointain obscur. L'île Kulhan^ où les hommes ont des têtes semblables à celles des monstres marins P) , pourrait bien être la Galédonie. La terre de Moustakkin ^ remplie de serpens , rappelle VOphiusa des anciens navigateurs carthaginois ; c'est peut-être l'Irlande, Il serait trop téméraire de voir les îles de Feroœ dans celle de Ganam, c'est-à-dire des Moutons. Cependant la signification est la même. Edrisi indique encore l'île de Sahelia^ où l'on achète de l'ambre jaune , et celle de Laka^ où il vient des bois odoriférans. En ne marquant aucune distance , les Arabes ont ouvert la porte à toutes les conjectures ; on n'a pas manqué de chercher ces îles en Amérique (4) ; on a même cité les frères Almagrurins comme ayant fait un voyage dans

(0 Edrisi, Africa, edit. Hartmann, 3io sgc/. — C^) Ibn-al-Ouardi, Notices et extraits , 55. — {^) Edrisi, ibid. 3j6. — (4) De Guignes, Notice sur lùn-cd-Ouardi , p. 24.

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cette partie du monde avant l'an H4y* Ce fait mérite notre attention.

Huit habitans arabes de Lisbonne auxquels on donna le nom di^ Almagmrins ou errans^ entreprirent un voyage pour découvrir les terres les plus reculées à l'occident; ayant navigué onze jours à l'ouest et vingt - quatre au midi, ils trouvèrent plusieurs îles. L'une d'elles était trèsriche en brebis qui avaient la chair si amère , qu'ils n'en purent pas manger. Une autre était habitée par des hommes qui leur dirent que l'Océan était encore navigable trente journées plus loin, mais qu'au-delà l'obscurité empêchait d'avancer. Le souvenir de leur voyage se conservait encore au temps d'Ibn-al- Ouardi , par le nom d'une rue de Lisbonne qu'on avait appelée la rue des Almagrurins. La relation des pays qu'ils prétendaient avoir vus pourrait s'appliquer à cette grande île hypothétique que plusieurs cartes , faites avant les découvertes de Christophe Colomb , placent à l'occident de l'Europe (i). Mais il est plus naturel d'admettre la réalité du voyage, et de croire que ces navigateurs auront visité les Canaries, puisqu'ils revinrent au port ài Asfi ou àiAsaji^ situé dans le Magrab-el-aksa^ ou l'Afrique la plus occidentale (2).

Edrisi connaît les Zanhagi, tribu qui a donné son nom au fleuve Sénégal. Des documens du XIIP siècle, conservés à Gênes , indiquent le Rio do Ouro sous le nom arabe de Wadimel (5). Il semble donc que les connaissances des Arabes ont dépassé le cap Boyador, qui arrêta si longtemps les Portugais.

La géographie moderne n'offre pas de renseignemens

(0 Sprengel , Hist. des découv. 20, — (2) Tychsen, dans la Nouv. Liblioth. orient, et exegct. Vlll, 54 sqq. — (?) Graberg , Annali di statistica, II, 290. Comp. Walckenaer, Annal, des Voyages de Malte- Brun, VII, 246 sqq.

postérieurs à ceux que donnent les Arabes sur la plus grande partie de la Nigritie. Ainsi , la discussion sur le Nil des JSigres ne saurait être séparée de la description de l'Afrique. Ce fleuve, que, selon la juste remarque de M. de Lalande, quelques auteurs arabes font couler à l'ouest , pourra très-bien un jour être retrouvé dans une rivière différente du Joliba ou notre Niger. La contrée Meczara^ avec la ville, ou, selon d'autres, l'île à'Oulil^ termine ici la géographie arabe à l'occident, comme le pays de Lamlem au midi. La Nigritie ou la Belad-al- Soudan^ dont certains cantons s'appellent aussi Beladal- Tibr (pays de l'or), renfermait les villes de Tocrur, Sallah^ Berassa, Gana^ célèbres par leur grand commerce , et qui peut-être fleurissent encore. Au nord de ces pays était le désert de Sahara , que les caravanes des habitans de Vareclun traversaient, ou sur les confins duquel elles se rendaient pour aller chercher l'or, les esclaves et l'ivoire du pays des Nègres.

L'Afrique orientale, depuis l'Egypte jusqu'au cap Gorientes, fut fréquentée par les Arabes dès le siècle (i). Ils y établirent leur domination et leur religion. Les noms qu'ils donnèrent aux peuples de ces contrées sont les mêmes qu'ils portent aujourd'hui. Les villes de Mélinde, Mombaza et Sofala florissaient dès le XIP siècle (2). Les géographes arabes placent au-dessous de l'Egypte la Nubie , dont les habitans étaient très-recherchés pour esclaves (5). A ce pays confinait VHabach ou l'Abyssinie, où l'on trouvait beaucoup de girafes, et qui était limitrophe du pays de l'or (4). Sur la même côte , plus au sud, était le pays de Zindges ou Zanguebar , où se trouvent les villes dont nous venons de parler, et d'autres encore célèbres

i^) Jienaudot , Ane. relat. pag. 3o5, 806. — {^) Edrisi , cd. Harlm. 101, 1 i3. — (^) Ouardi, p. 38. — (4) Bakoui, p. 394-

par leur commerce (0. Avec le pays de Sofala^ qui, outre l'or, produisait beaucoup de fer, se terminait l'Ethiopie, connue des Arabes; car , pour la terre Ouac'Ouac^ plus reculée encore, on ne sait où la chercher. Les Arabes ne savaient pas que la mer Herkend ^ c'est-à-dire la mer entre l'Afrique et l'Inde , ne faisait qu'un tout avec la mer Atlantique; au contraire, quelques uns de leurs géographes répètent les erreurs de Ptolémée sur l'adhérence des parties méridionales de l'Afrique et de l'Asie. Du moins Edrisi place près des îles de Sauf et de Malaï^ les plus reculées des Indes, une grande terre qui s'étendait de l'ouest à Test, qui à l'ouest est unie à la côte de Zindges en Afrique, et au nord se prolongeait jusqu'aux côtes de Sin^ c'est-àdire rinde au-delà du Gange (2). Les géographes arabes parlent de beaucoup d'îles de l'Océan indien. Il est certain que dès lors Madagascar était fréquenté par les étrangers , ainsi que le prouvent d'anciennes colonies arabes qui y sont établies (3). Massoudi dit (4) qu'à environ deux journées de navigation de Zanguebar , était l'île de P/ianhalu^ dont les habitans avaient embrassé la religion de Mahomet, Nous avons déjà fait remarquer la frappante ressemblance de ce nom avec celui de Phébol^ grande île de la mer des Indes, connue du temps d'Aristote.

L'île Seranda , évidemment le Serandib des Indiens et notre Geylan , est placée près de l'Afrique par Edrisi (5). C'est encore une suite des idées des Grecs sur Taprobane.

Les Arabes connurent la plupart des pays et des peuples de l'Asie. Leurs fervens missionnaires répandirent la doctrine de Mahomet jusqu'au centre même de cette partie du monde. Les Arabes conservèrent et augmentèrent

(0 Geog. nub. p. 28. Ouardi, p. 40. — WGeog. nub. p. Sy. — Q) Boothby, Discovery and Description of Madagascar. London, 1646, p. G. — (4) Not. et extraits , I , i5. — (5) Edrisi, Africa Hartmann , p. i ii>-.

même les notions que Ton avait sur la Syrie et la Perse. L'Arabie, leur patrie, ne tarda pas à sortir de l'obscurité; et, grâce à leurs écrivains, on connut chaque province et chaque ville de cette presqu'île, dont auparavant on distinguait seulement quelques villes le long de la côte. Parmi les autres contrées de l'Asie, celles au nord de l'Inde et de la Perse, l'ancienne Bactriane et la Transoxiane, ayant passé de la domination des Perses sous la leur, ils en acquirent une connaissance très-détaillée. Ils avaient aussi appris beaucoup de particularités sur les contrées au nord et à l'est du fleuve Djihoun; mais comme ce,s pays n'ont été que fort peu visités depuis cette époque, comme les- villes et les royaumes y disparaissent ainsi que les collines de sable se dissipent devant le souffle des vents impétueux, ce que les géographes arabes , et même Ibn-Fozlan, en ont écrit, reste pour nous enveloppé de quelque obscurité. La presqu'île au-delà du Gange, et les îles de rinde découvertes par les Portugais au-delà de Sumatra et de Java, n'ont été que vaguement indiquées par les Arabes.

Leurs connaissances exactes et détaillées de l'Asie à Test de la mer Noire, et des contrées limitrophes de l'Europe, habitées par les peuples slavons ou sclaves, finissaient aux gorges du Caucase, du côté de Bah-el-Ahuab ^ à cette espèce d'immense mur de séparation , découvert dans le XVIIP siècle par les Russes, près de Derbent(i), de cette ville appelée par les Arabes la ville de la Porte des portes. Le défilé de Derbent a donné lieu à quelques erreurs géographiques, parce qu'on l'a souvent confondu avec un autre qu'on aurait dû chercher dans la Boukharie , au-delà du Djihoun. Celui-ci s'appelait, comme le premier , la Porte de fer^ et se trouvait près

(0 Geogr. nub. Bakoui, 536. Baier, de muro Caucaseo, in ejus op. Halaj, 1770, pag. 94.

de la ville de Termed^ sur le Djihouii , dans la province de Balk ; mais il est clair qu Aboul-Feda et Edrisi le confondent souvent avec la Porte de fer , près de Derbent (0. Cependant ce dernier auteur, dans un endroit de son ouvrage , assigne à celle-ci sa véritable place (2). Le passage de Termed est fameux , parce que Tamerlan le traversa avec son armée; et Cherefeddin, son historien, donne le nom de Kolugga à l'endroit près duquel il se trouvait. D'Anville y a indiqué une Porte de fer dans sa carte d'Asie (3). Clavijo , qui en i4o3 fut envoyé en ambassade à Tamerlan par le roi de Castille, est celui qui a le mieux décrit ce passage principal de l'Inde à Samarcand(4j. L'Allemand Schildberger le traversa aussi dans le même temps , à la suite de Scharock , au service duquel il était.

Aboul-Feda a placé dans le voisinage de la Porte de fer, près de Derbent, les Lesghi et autres peuples qui parlaient des langages différens. Guldenstaedt les a trouvés dans le Caucase (5). Au-delà de cette chaîne de montagnes, était situé Seclab, ou le pays des Esclavons. Les habitans avaient les cheveux rouges. Parmi leurs villes , Maschput^ probablement Moscou, était fort célèbre, ainsi que les salines de Susith[Q), La contrée limitrophe de celleci , ainsi que du Volga, était Belad-al-Rus ^ la Russie actuelle, habitée par un peuple fort sale (7). Quelques géographes arabes donnent les noms de beaucoup de villes russes (8) ; mais ce n'est qu'avec beaucoup de difficulté que l'on vient à bout de reconnaître celui de Kief, l'ancienne capitale, dans Kénan^ Kujah on Kujavah.

(0 Magasin géogr. de Busching , V, 3o8. Geograph. nub. pag. 267. — (0 Idem, pag. 141 . — (3) Cherefeddin , Hist. de Timur beg. I, pag. 3-33. — (4) Clauijo, Histor. del gran Tamerlan y enarracion del viage , etc. , p. i^o, i4t , éd. de Madrid , 1782. — (5) Magas. géog. de Busching, IV, 179. — W Bakoui, 5^2. — (7) Id. p. 533. ~ (8) Geogr. nub. p. 262. ,

Sur le bord du Volga, ou Itil^ ils placent les Chozares ou plutôt les Khazares^ peuple tatar , parmi lequel vivaient des juifs , des chrétiens , des païens et des mahométans (i).

Aux Khazares confinaient les Bulgares. Presque tous les géographes font mention de Bolgar ou Bolar, leur capitale , située sur le Volga. Ses ruines , qu'on voit encore à quatre-vingts verstes au-dessus de Sinbirsk , prouvent son ancienne importance (2). Quelques Orientaux la regardaient comme la ville la plus septentrionale du monde ; on trouvait dans ses environs les os de mammout, ou l'ivoire de Sibérie (3). Les Arabes connaissaient à peu près la figure et l'étendue, du nord au sud (4) , de la mer Caspienne dite de Chozar, de Taharistan ou de Gorgan^ et les principaux fleuves qui s'y jettent. Ils donnaient aux vastes plaines situées au nord de cette mer, et où erraient plusieurs hordes turques et tatares, les noms de Kîptchack o\x Descht-Kaptschack^ déserts de Kaptscliack (5) , qu'ils portent chez les Orientaux (6). Entre autres hordes , on

(0 Bahoui, p. 532. Suivant Schems-eddin de Damas, on comptait, au Xe siècle, chez les Khazares quatre villes : Khamlidje, Balandjar, Semender et Itil, la capitale, dans laquelle le palais du roi , le seul édifice construit en briques, s'élevait au milieu de cabanes éparses. Ebn- Haoucal et Ebn-Fozlan nous apprennent que la langue des Khazares diffère totalement du turc et du persan , qu'elle ne ressemble même à aucun autre idiome , et que leurs traits ne sont point non plus ceux des Turcs. Ces deux, auteurs ajoutent qu'il y a deux races de Khazares, les blancs et les noirs j mais ils prennent à tort à la lettre une dénomination employée fréquemment par les Turcs, et qui dans l'origine signifiait probablement des tribus indépendantes et des tribus esclaves ou sédentaires. Voyez l'ouvrage de M. C. d'Ohsson, intitulé : Des peuples du Caucase et des pays au nord de la mer Noire et de la mer Caspienne, dans le siècle, ou Voyage d'Abou-al-Cassira. Paris, 1828, i vol. in-8°. J. H.

(2) Voyages de Pallas , de Falk , etc. — (}) Bakoui, p. 5^1 . — (4)Geog. nub. p. 243. Aboul-Feda, pag. i52. — {^) Jboui-Feda , pag. i5o-364.

(6) Khoje Abdul Kurreem, Mémoires, p. 54-77-

rencontrait celle qui s'appelait la dorée, ou les peuples du trône d'or(i), dont le khan demeurait dans la ville de Saray^ près de l'embouchure du Volga. Avant sa destruction par Tamerlan , en iSpS , Saray était un marché d'esclaves très-fameux. Les caravanes des chrétiens qui se rendaient à la Chine avaient coutume d'y passer. A l'orient de la mer Caspienne , les armes des Arabes ne pénétrèrent pas beaucoup plus loin que celles d'Alexandre et de ses successeurs. La Transoxiane , ou \q Mauarelnahar , fut l'État arabe le plus reculé vers le nord. Il confinait avec le Turkestan, nommé Belad-Tatar et Belad-Kargis ^ habité par ces mêmes hordes tatares et kirghizes qui y errent encore aujourd'hui.

Les descriptions faites par les Arabes, des pays soumis à leur domination dans ces régions, sont encore aujourd'hui presque les seules que nous possédions ; et , en les analysant avec trop de détails, nous anticiperions sur notre géographie descriptive moderne. La contrée au nordest de la Perse, et qui s'étendait jusqu'à lOxus, s'appelait le Khorassan ^ quelquefois on y comprenait le Candahar et la province de Balk. Les villes de Herat, Nisabour, Khojend, et les deux Mérou, dont Aboul-Feda et Bakoui font mention, subsistent encore. Plus au nord, ou Je long de la côte sud-est de la mer Caspienne, s'étendait le pays de Khouarezm ou Kharism , traversé par le Djihoun (2), et entouré de plusieurs côtés de déserts sablonneux et stériles. Les principales villes étaient Otrar ouFarah, Ourghendj\ Àmol^ Hazarasp et Cath, Quelques unes existent probablement encore. Abdul-Kerim, qui accompagnait Nadir - Schah , parle d'Ourghendj et d'Hazarasp comme des villes les plus florissantes de cette province (3). Hanvs^ay trouva, en 1739, Amol en bon état,

(0 Ouardi , p. 4?- Geog. nub. p. 244- — Aboul-Feda, in Geog. min. t. III, p. 18. — (3)Memoirs of Khojeh Abdul Kurreem, p. 65.

avec des mines de fer et des forges de fer dans les environs (0. Au Khorassan confinaient les provinces de Gour et de Badakhckan. Celle de Gour était un petit État particulier dans la partie orientale des montagnes du Khorassan , au midi de la province de Balkh , et avait une capitale de même nom. Le Badakhchan ou la Balaxian de Marc Pol , fameuse par ses mines de pierres précieuses (2), était, dans le XVIP siècle, une province de l'empire du Mogol , et confinait, selon Edrisi, avec le royaume indien de Canoge sur le Gange , Etat jadis très-célèbre dans tout l'Orient. Le Tibct^ situé dans les hautes montagnes entre rinde et la Chine , paraît , dans les géographies arabes (3) , sous les noms de Tobbat et d\Àlboton ; il était alors divisé, comme aujourd'hui, en trois parties, le Tibet supérieur , celui du milieu , et l'inférieur (4). Les Arabes savaient qu'on y trouve le borax et l'animal qui donne le musc; ce qu'ils disent de la manière dont on recueille la première substance s'accorde avec le rapport des naturalistes modernes (5). Les autres pays plus au nord , à l'exception du Mauarelnahar , paraissent, d'après leurs écrits, ne leur avoir été connus que d'une manière trèsconfuse (6). Le Mavarelnahar , qui devint ensuite un Etat mogol particulier, et porta, avec une partie de la grande Tatarie, le nom de Zagathai, était situé entre le Sihoun et le Djihoun; après avoir arrosé cette province, et avoir passé assez près de ses villes principales, Boukhara , Samarcand et autres , ces fleuves étaient censés se jeter dans la mer Caspienne. Cette ancienne erreur , répétée par des géographes européens, est contredite par Abdul-Kerlm, qui visita ce pays vers le milieu du siècle précédent. Nous

(0 Voyage de Hanway. — (2) Bakoui , p. 4/2. — (^) Aboul-Feda , in Geog. min. III, pag. 33. — (4) Geogr. nub. p. 142. Georgi , alphab. Tibet, p. 170. — (5) Geog. nub. p. 142. — (p) Aboul-Feda^ in Geog. min. 111, p. 3o

avons fait voir que des idées systématiques et fausses sur l'étendue de la mer Caspienne ont seules donné naissance à cette opinion. Le pays des Turcs, le Turkestan^ s'étendait au-delà du Djihoun vers le nord et l'est ; mais ce qu'en disent les écrivains arabes ne répand qu'une lumière très-faible sur la grande Tatarie , dont les conquêtes des Russes nous ont fait connaître les différentes parties. Par exemple , Edrisi fait mention d'un pays de Baghargar^ au-dessus du TijDCt, dont la capitale est Tantabre; il s'étend vers l'orient jusqu'à l'océan Ténébreux, qui fait la limite de la Chine (i). Ce nom paraît devoir sa naissance à une erreur de copiste. Suivant la remarque de d'Herbelot, le même pays s'appelle Tagazgaz^ et il est souvent question de ses habitans dans l'histoire de la Chine. De ces côtés aussi était le pays de Charchiry peut-être celui des Kirghizie). Dans d'autres auteurs arabes, on trouve les noms des Ouzbecks et des Adcash ou OlodhcoSj qui vivaient dans le voisinage de Gog et Magog; les Baschkart ou Bachkirs (3) , Xe&Kaymak^ les Kadzadche^ et autres hordes tatares dont quelques unes ont changé de dénomination, ou bien ont été exterminées par leurs vainqueurs.

Quant à la partie la plus reculée au nord de l'Asie, où les grands fleuves de l'Obi , de leniseï , de Lena , arrosent les déserts des Tongouses et d'autres peuplades de barbares , elle resta inconnue aux Arabes. Le pays le plus septentrional de cette partie du monde , selon eux , était celui de Gog et Magog; mais cette contrée ne se montre qu'au milieu d'un nuage de fables. La grande hauteur et l'escarpement des montagnes, la profondeur de la neige, et le caractère farouche des habitans, faisaient que peu d'étrangers osaient y pénétrer; puis l'extrême

(') Geog. nub. p. 253. —(^) Ici. p. i43-i45. - 0) Bakoui, p. 54i.

obscurité qui en couvrait les défiJe's, rendait la sortie singulièrement périlleuse (0. Suivant l'opinion de quelques auteurs, cette prétendue extrémité du monde était séparée des autres pays par une muraille énorme, et il fallait vingt-huit mois pour venir de la mer Caspienne jusque là (2). Les fables qu'ils débitaient sur ce pays inaccessible passèrent dans la géographie des chrétiens. Voilà pourquoi les faiseurs de cartes du moyen âge, et même ceux du XVIP siècle, plaçaient dans le voisinage de la mer Caspienne une grande chaîne de montagnes , et au-delà le château de Gog et Magog (3). Des géographes moins crédules, tels que Mercator, Blaeuw et Sanson, ont cependant conservé sur leurs cartes Gog et Magog, avec cette différence qu'ils regardèrent ces noms , cités par Sanudo et Bianco, comme les équivalens de ceux des peuples mongols (4).

Des ambassadeurs arabes et d'autres voyageurs allèrent en Chine à une époque assez reculée. Sous le khalife

(0 Geogr. nub. p. 247. — Ouardi , p. 47- Bakoiii, p. 536. — (^) Forvnaleoni, sulla nautica antica, p. 4o. Bongars, Gesta Dei, t. II vers la fin.

Selon M, d'Ohsson , que nous avons déjà cité, les Arabes ont pris la tradition de Gog et de Magog dans le Coran. Mahomet, qui, pour mieux cacher les sources où il puisait, altérait les noms et les faits, vit dans Ezéchiel et dans l'Apocalypse les prophéties contre G^)g et Magog, et fit de ces deux noms les deux peuples Fadjoudje et 3Jadjoudje, que\es commentateurs du Coran représentent sous des formes monstrueuses et comme prédestinés à envahir la terré peu de temps avant la fin du monde. « Ils placent, dit M. d'Ohsson, les Yadjoudjes et Madjoudjes au-delà du fameux rempart, dans le nord de l'Asie j et d'après des autorités aussi respectées, tous les géographes mahométans font mention de ces peuples fabuleux dans la description du septième climat qui comprend la zone la plus septentrionale du globe. On crut d'abord que les Yadjoudjes étaient derrière le Caucase j mais à mesure que les connaissances géographiques s'étendirent, on les recula vers le nord, et ils furent enfin placés sur les côtes de la mer Ténébreuse , c'est-à-dire de la mer Glaciale. » J. H.

(4) Witsen, Noord en Oost Tartary, t. II.

45o LIVRE SEIZIÈME.

Walid, qui régna de 704 à yiS , des envoyés de cette nation se rendirent dans ce pays en traversant Kachghar , et en rapportèrent de riches présens (0. Depuis lors, les voyages par terre de Samarkand à Kanfou en Chine furent assez fréquens (2). Dans le IX^ siècle, cet empire fut visité par les navigateurs arabes , comme nous l'apprend le voyage que Wahab et Abuzaïd firent à Canton par mer. C'est, selon toutes les apparences, le même endroit que Marc-Pol appelle Canfou , et qu'il faut appeler Kouang ; c'est là que se bornait leur commerce par mer. En 85o, ils y avaient un consul et se trouvaient en grand nombre dans l'empire. Outre le port de Canfou , plusieurs villes de l'intérieur leur étaient ouvertes , comme Jangu^ Chansa , Zajton et d'autres : leurs commerçans connaissaient parfaitement le pays et les avantages qu'ils pouvaient en retirer; mais leurs géographes n'ont su ni déchiffrer ni comprendre les noms des provinces et des villes. Aussi ne citent-ils que les plus renommées (3), et sont-ils très- concis sur un pays que les deux voyageurs traduits par Renaudot ont décrit avec tant de détail. Ceux-ci y trouvèrent des communautés chrétiennes ; la langue et la religion des Arabes n'y firent que de faibles progrès. C'est dans leur relation que nous voyons la plus ancienne mention qui ait été faite de Teaude-vie, du thé, de la porcelaine , et de cette monnaie chinoise de bas aloi, appelée falus^ et qui conserve encore aujourd'hui son ancienne forme (4). Chez eux^ et chez la plupart des géographes orientaux, la Chine porte plusieurs noms. Ils distinguent les provinces du nord de celles du midi j ils appellent les premières Cathai et Tcha- Cathai^ c'est-à-dire CatJhai du Thé, et leur capitale

(0 Notices et extraits, II , 874- — (^) Renaudot, pag.gS. — (3) Ahoul- Feduy Magasin géog. de Busching, V, 276 (en allem.). — (4) Renaudot^ p. 17, 26, 41, 58.

Chanhalek ou Camhalu (i) ; celles du midi étaient nommées Tchin ou Sin. Il parait même que sous ce dernier nom ils comprenaient toute la presqu'île au-delà du Gange , dont aucun de leurs géographes ne fait mention sous une dénomination particulière; peut-être est-ce là qu'il faudrait chercher plusieurs villes de Sin, dont les noms ne ressemblent en aucune manière à ceux des villes de la Chine ; peut-être aussi ont-ils été mal entendus et écrits peu correctement ; ou bien ces villes , comme celles du Turkestan, mentionnées par Edrisi , aurontelles été détruites avec les royaumes où elles étaient situées. L'Arménien Hayton place au midi de la Chine le riche pays de Sym^ où il y a des mines de diamans, et qui confine avec l'Inde et le Cathai (2). L'auteur du Miroir d'Akbar, dont le témoignage est d'un grand poids, dit qu'au commencement du XVIP siècle le Pégou portait dans l'orient le nom de Cheen ou Tschin, Nous avons vu que c'est dans ces environs qu'on doit chercher le pays de Sinœ et la fameuse ville de Thinœ (3). Pour distinguer le midi de la Chine , on lui donna le nom de Maha-tchin ^ c'est-à-dire Grande-Chine , d'où l'on fit par corruption Manji.

Ce que nous comprenons aujourd'hui sous le nom d'Hindoustan ou d'Indoustan, était divisé en deux grandes provinces , Sind et Hind. Quoiqu'on ne puisse déterminer avec précision les limites de la première , on peut juger qu'elle comprenait les pays le long de l'Indus, le Lahor, le Moultan, l'Adjeimyr et le Goudjérate, ou plutôt une partie de ces provinces et des voisines. L'Hind était à l'orient, et renfermait les provinces de Dehli et d'Agra, le pays d'Oude et le Bengale, ou les contrées le long du

(0 Geogr. min. tom. III, pag. 55. Benaudot, p. 178. Muller, Disquis. Hislor. et Geogr. de Chataja , Berol , 167 1 , in-4°. — (^) Hayton , Histor. orient, ed. MùUer, p. 3. — 0) Voy. ci-dessus, liv- XIV, p. 371.

Gange. Le Dékhan, la presqu'île méridionale, appartenait au Sind. Les Arabes ne connaissaient pas l'intérieur ni la côte de Coromandel. La connaissance certaine et détaillée qu'ils avaient du continent, finissait au cap Comorin ou Ras-Comr. Une partie du Sind leur fut soumise de bonne heure (0, et au commencement du VIII® siècle, à la même époque où le khalife Walid fit achever la conquête de l'Espagne et du Khorassan, ses armées réduisaient le Moultan et Lahor; aussi tous les géographes arabes offrent assez de détails sur ces régions. Ils dépeignent les délices de 1a vallée du Cachemire et de ses villes populeuses ; ils parlent de son climat tempéré et de la chaîne de montagnes dont elle est ceinte de tous les côtés (2); ils décrivent l'état florissant A' Almansoiira ^ qui s'étendait sur tout le Delta de l'Indus ; ils connaissaient plus particulièrement le Goudjérate; ils font mention des villes de Sumenat i^j ^ Camhay , et surtout de Nahrwahra ou Nahelwahra^ résidence du roi le plus puissant des Indes, connu chez les Arabes sous le nom de Maha-Balara. Aboul-Feda l'appelle Ilhara^ c'est-à-dire roi des rois (4) ; son royaume s'étendait depuis le Goudjérate et le Concan jusqu'au Gange. Les autres rois de l'Inde, dont le nombre était considérable, lui cédaient le rang. Quoique Renaudot ait prouvé que le Maha-Balara était un prince différent du zamorin de Calicut (5) ^ un historien anglais moderne (6) a de nouveau confondu ces deux personnages distincts. Ce royaume de Balara fut renversé par les mahométans en 1204 (7). H était borné à l'orient par le Bengale^ Etat ancien et puissant

(0 Aboul-Feda , Annal. Molsem. t. I, p. 427. — W Bakoid , p. 4i5.

— (3) Rentiely Méin. pag. 46. — (4) Renaudot, pag. i54. Massoudi, p. 9. Geograph. nub. p. 62. — (^) Renaudot , p. i55. — (^) Robertson, Histor. disquisition , etc., 96. Comp. Chambers , Asiatic Researches, I, 16-:.

— (7) Jyeen-Jkbery, p, 91.

qui portait le nom de Canoge^ d'après celui de sa capitale. Elle était sur le Gange , et avait trois cents marchés seulement pour les pierres précieuses. Les ruines qui en existent encore aujourd'hui font voir qu elle était d'une immense étendue \ cependant l'Ayeen-Akbery n'en fait pas la plus légère mention. Ses rois portaient un titre particulier, celui de Baras^ Goraz ou Bouron (0 ; peutêtre faut-il changer ce nom en celui de Gouron/i^ d'après l'ancienne ville de Goj\ à huit milles du Gange, bâtie long-temps avant Jésus-Christ, et résidence des rois du Bengale avant la conquête de ce pays par les mahométans (2). Les géographes arabes citent encore, dans cette partie de l'Hindoustan , Benarès ou Banars ^Xd^ntique école de la philosophie indienne. Ils parlent aussi de la forteresse imprenable de Gualior (3). Ibn-Batouta nous apprend que Dehii tomba au pouvoir des mahométans en 1188 de notre ère. Il vante la beauté de cette ville , qui de son temps était la plus vaste de l'Hindoustan et de toutes les contrées orientales soumises à l'islamisme, parce qu'elle était formée par la réunion de quatre villes. Il décrit sa muraille de onze coudées d'épaisseur, et son ancien temple hindou, transformé en mosquée d'une magnificence et d'une étendue sans égales. Le géographe arabe décrit ensuite Daoulet-Jhad ^ qui alors était tellement importante qu'elle rivalisait, ditil, avec Dehli; la petite ville de Nazar-Âhad ^ habitée par des Mahrattes, peuple adonné aux arts, à la médecine et à l'astrologie ; Sagar^ qui portait le nom de la rivière qui l'arrosait, et dont les habitans étaient religieux et paisibles; enfin Goa^ qui appartenait au roi de Candahar, le tributaire de l'empereur de l'Hindoustan (4).

(0 Fienaudot, p. 20. Massoudi, p. 9. — (2) Jyeen-Akbervy,\\,'^. 11. Tiefenthaler, p. 55g (en ail.). — (^) Geog. min. III, p. iig-iSi. Buschiiig , Magasin géograph. IV, 270. — (4) The Travels of Ibn-Batuta.,

Les Arabes ayant fréquenté les côtes de Concan et de Malabar comme pilotes des Romains (i) , et ayant servi de guides aux Portugais lorsque ceux-ci découvrirent la route cherchée si long-temps pour y arriver par mer, il s'ensuit qu'elles leur étaient connues ; cependant leurs écrivains ne parlent d'aucune ville de commerce aujourd'hui fréquentée , excepté de Mangalor. Il est possible que celles dont ils font mention aient éprouvé le sort général des autres villes de l'Asie. On croit reconnaître Tanna dans l'île de Salcette, voisine de Bombay, et qui dans le Xlir siècle était renommée par son commerce. Ils citent aussi la côte de Malabar, ou Melibar ^ ou al Mabar, comme le sol natal du meilleur poivre ; ils y connaissaient encore la ville de Coilan^ Quilon ou Caulam , dans le royaume de Travancor, à l'extrémité de la côte du poivre. Ils placent aussi sur cette côte une ville dont les habitans étaient juifs (2) ; ils avaient donc des notions sur la colonie juive qui, depuis un temps immémorial, est établie à Gochin (3). Peut-être s'étaient-ils eux-mêmes fixés de bonne heure le long de la côte du poivre. Ce qui est certain, c'est que les Portugais, lors de leurs premiers voyages à la côte de Malabar et au royaume de Cananor, y trouvèrent les mahométans, sous le nom àe Mapouletes , en si grand nombre, qu'ils composaient la cinquième partie des habitans ; ce ne fut que l'arrivée des Portugais et leur présence qui les empêcha de se rendre maîtres de toute la côte (4).

Le cap Gomorin, avec une ville du même nom , for-

translaled from the abridged arabic manuscript copies, preserved in the public library of Cambridge; with notes, illustrative of the history, geography, botany, antiquities, etc. ; by the rev. Samuel Lee. B. D.

(0 Jrrian. Peripl. maris Eryth. pag. 10-12.— (2) Magasin géogr. de Busching, IV, p. 271. — (5)Id. XIV, 126. Orient, repertorium , etc. — (4) Odoardo Barbosa, dans Ramusio, I, p. 334-

mait la limite entre le Sind et l'Hind (i). Les lies Maldives furent connues des navigateurs arabes sous le nom de Robaihat. Ils les fréquentaient dès lors pour le commerce des cauris [cyprœa moneta)^ ou coquillages servant de monnaie ; ils remarquèrent que les habitans préparaient toutes sortes de tissus avec l'enveloppe fibreuse du coco. Ils estimaient le nombre de ces îles à dix-neuf cents (2). Quelques uns de leurs géographes placent exactement près de l'Inde l'île de Ceylan, ou Serendip, et la décrivent comme étant grande, riche, bien peuplée, et produisant des épiceries , du bois de sandal et de Brésil, ainsi que des perles (3). A la suite de cette île vient ordinairement le royaume de Raniani ^ que l'on pourrait, d'après la mythologie indienne, prendre pour la partie méridionale du Goromandel, où s'étend le banc de récifs nommé pont de Rama , et par où le dieu de ce nom est censé avoir passé pour combattre les géans de Ceylan (4). Une île entre Ceylan et le continent porte le nom de Ramana- Coil ; et dans le delta formé par le fleuve Madura, il existe une ville de Ramana^ ancienne capitale d'un royaume (5). C'est donc ici qu'il faut chercher l'île ou le royaume de Ramani, quoique les Arabes l'aient eux-mêmes confondu avec Sumatra. La côte de Goromandel et de Bengale leur était vaguement connue sous le nom de Mah^bar (6). Les deux voyageurs de Renaudot font mention, à la vérité, d'un royaume de Zapaga qui se terminait à Gomor, et dont les souverains avaient le nom de Mehrage. Nous ne savons si on peut entendre par- là le titre de Maha-rajah que portaient ja-

(0 Magas. géqgr. de Busching , IV, p. 2'ji. Bakoui, p. 41 5. — (2) Renaudotfip. i . Geog. nub. p. 3i . — (}) Iienaudot,p. 'i. Bakoui, p. 400-41 — (4) ^Fahl, Indoustan, II , 666. — (5) Id. ib. 668. — (6) Comp. Marc Pol et Jean de Marignol , cités. Géog. d'Jsie, d'après BiiscUing, nouv. édit. par Wahl , V, part. 11, 18, 19, 83.

dis les princes mahrattes 5 la ressemblance des noms est trop peu certaine, et la position du royaume de Zapaga n'est pas de'terminée avec assez de précision. D'autres anciens royaumes , placés sur cette côte , sont aussi peu reconnaissables, comme, par exemple, ceux de Tafex ^ diHitî^agey de Mugat (0. Il est peut-être même trop hardi d'affirmer que la grande île de Malài d'Edrisi est la presqu'île de Malacca (2).

Mais il n'y a pas de doute que, sous le nom de Lamery^ confondu avec celui de Ramani, les Arabes entendaient l'île de Sumatra. Les productions de Lamery, telles que le camphre, le bois de teinture, l'or, l'ivoire, etc., sont celles que l'on tire encore aujourd'hui de Sumatra. Le nom de Lambrj ou Jambée existait encore du temps de Marc-Pol et de Mandeville. Ce dernier fait mention d'une île de Lameiy^ qui est auprès d'une autre appelée Sumabar , ou Sumatra. Ribeiro place sur sa mappemonde, faite en i529, un royaume de Lambry dans l'île de Sumatra. Marc-Pol (3) parie d'un ancien royaume de Fanfur, situé dans cette île, et fameux dans tout l'orient pour l'excellence de son camphre. Les Arabes désignent sous ce nom, tantôt une ville et tantôt une île riche en ambre (4), qu'ils placent dans le voisinage de Java. Edrisi connaît même la dénomination actuelle de Sumatra, ou une autre qui n'en est qu'une variante : il l'appelle Sohorma (5), ce qui est un des nombreux noms que lui donnent les Arabes et les écrivains du moyen âge (6). Alors ses habitans étaient encore sauvages et anthropophages ; Oderic de Portenau les trouva tels dans le XIV^ siècle. Ils vendaient des esclaves engraissés aux

(0 jRenaudot yi^t. 20, 25. — (2)Geograph. nub. pag. 35. — (3) De rebus orient, p. i36. — (4) Aboul-Feda, dans le Magasin géogr. de Busching, IV, p. 277. Bakoui, p 4i5. — (5) Geogr. nub. p. 33-36. — {^) Marsden, History of Sumatra, p. 6-8.

HISTOIRE DE Lk GÉOGRAPHIE. 4^7

étrangers qui abordaient sur leurs côtes (0. Java, ou Djauak, était déjà connue des Arabes comme une île riche en épiceries, mais ébranlée par ses volcans, dont les ravasfes ont recommencé dans les XVIP et XVIIP siècles (2). Les géographes arabes indiquèrent confusément les îles situées plus à l'est, et découvertes depuis par les Portugais et les Hollandais. Au moins , les descriptions qu'ils en font, les noms qu'ils leur donnent et les fables qu'ils débitent, ne peuvent s'appliquer avec certitude à l'une de ces îles plutôt qu'à une autre : ils savaient que le pays des épiceries se trouvait dans ces parages. Très -peu de temps avant l'arrivée des Portugais aux Moluques, des colons arabes venaient de s'y établir et d'y introduire leur religion et leur commerce, dans Tidor et dans Ternate (3). Leur langage, leur religion et leurs opinions se retrouvent aux Philippines, à Mindanao , et peut-être jusqu'aux îles Carolines (4).

Toutes ces terres avaient sans doute été découvertes et peuplées par les Malais et les Japonais, long-temps avant qu'un navire arabe ne fendît les flots de l'Océan oriental (5). A combien de conjectures les noms persans d'(9romaze et Arimane^ mêlés à ceux des divinités d'Otaïti, ne peuvent-ils point donner lieu î Mais les événemens que la nuit des siècles dérobe à un examen critique ne doivent point figurer dans un précis historique.

(0 Oder de porta Naon , clans Hacluit, I , p. 45. — Magasin géog. deBusching, IV, 277. Bakoui , 397-410. Baderinaker, Description de Jacatra dans les actes de la société de Batavia, I , p. 17. — (3) Falentyn, Oude end niew Ostindien, I, pag. i35. — (4) Cantova , dans Debrosses , Hist. des navig. aux Terres Australes, 473,

(P) Nous verrons dans le livre suivant que plusieurs siècles avant les Arabes, les navires chinois fréquentaient Java , et probablement tout le grand archipel d'Asie. J. H.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — Connaissances géographiques, voyages et cartes des Chinois et des Japonais. A. 200 avant J.-C. jusqu'au XVIII^ siècle de notre ère.

Ce serait une histoire fort curieuse que celle de la géographie des Chinois. Les renseignemens qui ont élë publiés sur cet intéressant sujet sont encore trop peu nombreux pour que nous puissions , comme dans le livre précédent, en donner une esquisse rapide, mais complète. Cette tâche est réservée à l'un de nos savans les plus familiarisés avec la langue et les connaissances des Chinois (i). Essayons toutefois, d'après les travaux les plus importans que nous connaissions sur cette matière , d'en donner un aperçu qui nous paraît indispensable dans une histoire de la géographie.

Malgré la haute antiquité de l'histoire de la Chine , on ne peut faire remonter d'une manière précise , à une époque plus reculée que cent cinquante ans avant notre ère, la connaissance que les Chinois ont eue des régions qui s'étendent à l'occident de leur vaste empire. Ce ne fut que sous l'empereur Hiao-wou-ti, qui régna depuis l'an 142 jusqu'à l'an 87 avant J.-C, que la Chine commença à avoir des rapports réglés avec les pays de l'occident (2).

(0 C'est aux diverses publications faites sur ce sujet par M. Abel Rémusat, c'est à l'obligeance qu'il nous a témoignée en nous confiant un Mémoire manuscrit qu'il a lu, vers la fin de l'année i83o, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, sur un Voyage fait par des Chinois dans la TartaHe et dans VInde au IV^ siècle, que nous devons les prinpaux matériaux de ce XVII^ livre. J. H.

(2) Nous ne comprenons pas , dans cet exposé de la géographie des Chinois, les descriptions de leur empire , car alors il faudrait faire renronter

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 4^9 Les Chinois connaissaient les Hioiuig-nou^ qui différaient des Ou'Siun et des autres nations tatares , en ce qu'ils vivaient dans les villes et s'adonnaient à l'agriculture. A l'ouest de ce peuple et au sud des Ou-siun , on comptait trente -six États dont les princes avaient été soumis anciennement aux Hioung - nou , mais qui ne payaient plus à ceux-ci qu'un tribu honorifique. Le roi des Hioung-nou ayant forcé les Youeï-chi vaincus à porter leurs établissemens au loin , l'empereur conçut le projet d'entrer en relations avec ceux-ci , afin de parvenir à ruiner les Hioung-nou. Le général chinois Tchhangkian fut chargé de cette mission. Cet ambassadeur part accompagné de quelques officiers et d'une suite de cent personnes; mais les Youeï-chi, après s'être emparés du pays des Saï^ qui s'étaient réfugiés dans celui des Hîantou^ avaient été forcés par les Ou-siun de s'établir dans le Ta-wan ou Schasch, puis dans le Ta-hia ou pays des Daces , et s'étaient enfin fixés au bord de TOxus. Tchhangkian , se dirigeant vers la Transoxane , est pris par les Hioung-nou, qui avaient pénétré ses desseins; cependant, après dix années de captivité, il s'échappe, arrive dans le Ta-wan dont les habitans l'accueillent et lui facilitent les moyens d'aller dans le Kang-kiu ou la Sogdiane, d'où il se rend chez les Youeï-chi, qu'il ne peut déterminer à revenir dans leurs anciennes possessions pour faire la guerre aux Hioung-nou. Tchhangkian , après avoir échoué dans sa mission , revient par le Tibet, afin d'éviter ces peuples ; mais comme leurs courses s'étendaient jusque dans cette contrée, il retombe entre leurs mains , et ne parvient qu'à la faveur des troubles

leurs connaissances géographiques au XXIII^ siècle avant notre ère, date du Chou-king , livre canonique de morale et d^histoire, dont un chapitre, intitulé Ju-koung , comprend la description de la Chine , divisée en neuf arrondissemens (tcheou)^ savoir : Ki, Yen, Tsiiig , Su, Yang, Kingy Yuy Leang et Vong. J. H,

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causés par la mort de leur roi à retourner en Chine, après une absence de treize années, suivi d'un seul de ses anciens compagnons. Il rapporta de son voyage des connaissances géographiques tout-à-fait nouvelles pour les Chinois; il leur fit connaître les Indiens sous le nom de Chintou^ et leur apprit que les habitans du Sset-chhouan venaient commercer aux Indes, et jusque dans la Bactriane , en traversant des montagnes par une route beaucoup plus courte que celle qu'il avait prise.

Le voyage de Tchhangkian inspira aux empereurs de la dynastie des Han le désir de porter leurs armes dans les contrées qu'il avait parcourues. Ce projet réussit : vers le commencement de notre ère, la Tatarie occidentale forma cinquante-cinq petits Etats dont les princes étaient tous vassaux de l'empire; la Chine exerçait en outre une sorte de protectorat sur la Sogdiane et sur la Bactriane. Deux routes traversaient d'abord la Tatarie occidentale : on s'empressa d'en tracer une troisième.

Dans le courant du P*" siècle, plusieurs Chinois voyagèrent dans l'Inde dans le but de recueillir et de rapporter dans leur patrie des livres relatifs à la religion de Bouddha.

Vers la fin du même siècle, la puissance chinoise fut un moment ébranlée ; ses conquêtes dans l'occident faillirent lui échapper. Les Hioung - nou s'étaient emparés du pays des Ouïgours ; mais cet échec fut bientôt réparé; on reçut même la soumission des Tadjiks ou de la Perse , des A-si ou de la Boukharie et de tous les peuples qui habitaient jusqu'aux bords de la mer Caspienne. Un général chinois reçut alors la mission de visiter ces nouvelles possessions : son voyage procura une foule de connaissances géographiques qu'on n'avait pas eues sous les précédentes dynasties.

Les expéditions des Chinois vers la mer Caspienne

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. /^6l

avaient principalement pour but le commerce entre la Chine et le grand T/isin ou l'empire romain. M. Abel Rémusat en trouve la preuve dans un auteur chinois qui prétend que les princes de cet empire avaient toujours eu le désir d'entrer en relations avec la Chine, mais que les A-si, qui vendaient leurs étoffes à ceux du Grand Thsin, tenaient soigneusement secrets les chemins à suivre et les moyens qui pouvaient favoriser les relations directes entre les deux empires. D'après ce même auteur, ce doit être vers l'an 166 de notre ère qu'arriva en Chine par Ji-nan, c'est-à-dire par le Tonking, la première ambassade envoyée par An-thun^ roi du Grand Thsin.

Ainsi le témoignage d'un auteur chinois fournit la preuve positive de la connaissance que les anciens avaient de la Chine. Ce roi An-thun ne peut être que l'empereur Antonin : il mourut en 161; c'est donc après un voyage de plus de quatre années que ses ambassadeurs arrivèrent chez les Chinois.

Vers la fin de la dynastie des Thsin, c'est-à-dire l'an 399 de notre ère, plusieurs Samanéens chinois, excités par le désir d'aller étudier les originaux des préceptes du bouddhisme, entreprirent un voyage dans l'Asie centrale , l'Afghanistan , le Beloutchistan et l'Inde. Cette relation, précieuse pour la géographie comparée, M. Abel Rémusat vient de la faire connaître au monde savant, en en donnant une analyse raisonnée.

Partis de Si - an- fou , nos pèlerins passent le mont Loung , et arrivent à Koua-tcheou , près du grand désert , s'arrêtent aux environs du lac de Lop , dans le royaume de Chen-chen; ils y trouvent le bouddhisme établi et des livres sanscrits, fait assez curieux, qui prouve quelle était à la fin du lY® siècle l'extension de l'influence indienne au nord du Tibet. Après un mois de séjour dans ce royaume, ils se rendent chez les Ouï-

gours et dans le royaume de' Kao-tchhang , du côté de Tourfan : c'est le point le plus septentrional de leur voyage ; le bouddhisme y était également établi. Après quarante-cinq journées de marche , ils arrivèrent dans la ville de Khotan , où plusieurs des voyageurs restèrent pour assister à une cérémonie bouddhique qui se pratiquait vers le solstice d'été. Ceux-ci se rendirent ensuite en vingt -cinq jours dans le royaume de Tseu-ho^ pays situé à l'ouest de Khotan. Ils entrèrent dans les montagnes Bleues : c'est ainsi que les Chinois nomment les chaînes détachées de l'Himalaya qui courent du sud au nordj mais Fa-hian, le chef de nos voyageurs, désigne sous ce nom le massif principal (i). Us marchent ensuite pendant trente jours pour arriver dans le royaume de Kieï-tcha, ou de Cachemire. Ce royaume est au milieu des montagnes Bleues. Le climat y est froid , et la terre ne produit d'autre grain que le blé. Les habitans de tout le pays situé à l'orient, c'est-à-dire du petit Tibet, portent des vêtemens grossiers, mais semblables à ceux de la terre de Thsin. En avant des montagnes, tout change ; les herbes , les arbres , les fruits , sont d'espèces toutes nouvelles. Trois végétaux seulement sont semblables à ceux de la Chine : le bambou, le grenadier, et la canne à sucre. « Cette remarque du voyageur indique assez précisément le point où nous le voyons parvenu. Revenant sur la région montagneuse qu'il vient de parcourir : Les montagnes Bleues, dit-il, sont couvertes de neige l'été comme l'hiver; on est, en les traversant, arrêté par toutes sortes d'obstacles ."des dragons venimeux,

(0 Suivant un géographe de la dynastie des Thang, dit M. Abel Rémusat dans son Mémoire, les montagnes Bleues sont situées au midi et à l'ouest deTseu-ho : ainsi Tseu-ho est au nord et à l'est de la branche septentrionale du Caucase indien , ou de ce que l'on nomme Belour- Tagh sur nos cartes ordinaires.

lèvent, la pluie, la neige, les sables volans, les galets j il y a dix mille chances contre une pour qu'on n échappe pas à tous ces dangers. Les habitans se nomment les hommes des montagnes de neige. Ces derniers mots sont la traduction exacte de celui d'Himalaya. »

C'est après avoir marché pendant quarante-cinq jours que les voyageurs arrivent, en se dirigeant vers le sudouest, au bord du Sin-theou^ le Sind de nos jours, et dans le royaume de Ou-tchang ^ dont le nom ne se trouve plus maintenant parmi les dénominations géographiques de ces contrées : fait très -facile à concevoir après les nombreuses révolutions qui les ont bouleversées depuis quatorze siècles. Les anciens ont pratiqué une route jusqu'au fleuve, en perçant les rochers j ils y ont placé des échelles qui ont 700 degrés , et du haut desquelles une corde ^spendue sert à passer d'une rive à l'autre à la distance de quatre-vingts pas. Au pays d'Owtchang succède , dans la direction du sud , le petit État de Sieou-ho-to^ absolument inconnu. En cinq journées on va de ce pays dans celui de Kian^tho-weï ^ qui , suivant un géographe chinois plus récent, doit être le Kiantho-lo. M. Abel Rémusat fait remarquer que ce pays présente de l'analogie avec celui des Gandari de Strabon , le Gandhara des Pouranas, et le Candahar des géographes musulmans, nom qui est resté affecté à une ville célèbre.

Traversons rapidement avec nos voyageurs le royaume des Fé-leou-cJia ^ qui correspond au pays des Beloudchys, le royaume de JSa-kieï^ aussi difficile à préciser que la ville de Hi-lo, sa capitale; et les deux petits pays de Lo-yi et de Po-na; et après avoir passé de nouveau rindus, traversons le Matheou-lo , le Mathoura de nos jours. « Tout ce qui est au-delà des sables et de la rivière (Djumna), dit Fa-hian, forme les royaumes de l'Inde

occidentale. Les rois y sont attachés à la loi de Fô, et témoignent un si grand respect pour les religieux , qu'ils n'osent pas, devant eux, prendre place sur un siège. »

Le tableau que Fa-liian fait de l'Inde , qu'il nomme le royaume du Milieu, d'après la signification de son nom sanscrit Madhyadesa , est digne de fixer l'attention, quoiqu'il soit un peu trop embelli. « Le climat offre un mélange tempéré de froid et de chaud ; la neige est inconnue. Le peuple jouit abondamment de tout ce qui est nécessaire à la vie. On ne sait ce que c'est que rôle d'impôts et recensement de population. Il n'est nul besoin de juges : la liberté appartient à tous. Les rois ne font aucun usage des supplices : les fautes sont punies par des amendes. En cas de récidive , on se borne à couper la main du criminel. On ne donne point la mort aux êtres vivans, et l'on ne boit pas de vin.*Il faut excepter les Tchan - tcha- la Tchandalas) ^ sorte de misérables qui ont des habitations séparées , et qui , lorsqu'ils entrent dans une ville, sont obligés de frapper sur un morceau de bois pour avertir les habitans d'éviter leur approche. Ils sont aussi les seuls qui aillent à la chasse. Du reste, il n'y a dans les marchés ni boucheries, ni boutiques de marchands de vin. Le commerce se fait avec des coquilles ou des dents, etc. »

Nous ne détaillerons pas les petits royaumes qui divisaient alors rinde ; notre voyageur y remarque une foule de lieux célèbres par les miracles de Bouddha , et par des temples consacrés à son culte. Il parle avec admiration des établissemens scientifiques et religieux réunis dans la ville de Patna, de ses hôpitaux, de ses académies, enfin de l'industrie et de la moralité de ses habitans; il visite la ville de Béuares^ qu'il appelle Po-lo-naï ; on lui apprit qu'il existait au sud de cette ville un pays qu'il nomme Tha-thsin^ c'est-à-dire le Dakschin, aujourd'hui

HISTOIRE DE LiV GÉOGRAPHIE. 4^5

le Décan; il donne une description pompeuse de ces temples taillés dans le roc par Gaya , premier successeur du patriarche Chakia-Mouni, neuf siècles avant notre ère, et que le savant Wilson croyait être d'une date postérieure au VIIP ou au IX^ siècle (i).

Fa-hian descendit le Gange jusqu'à son embouchure dans le royaume de To-ma-li-ti ^ dont le nom se retrouve dans le canton et la ville de Tamlouk , aujourd'hui à peu de distance de Calcutta. De là, il s'embarqua sur un grand vaisseau marchand, qui, faisant route vers le sudouest, arriva, après une navigation de quatorze jours et autant de nuits, dans le royaume des Lions , c'est-à-dire à Ceylan. Dans la description qu'il fait de cette île, il mentionne les deux empreintes du pied de Fô , qui se voyaient , l'une au nord de la ville royale , et l'autre au sommet d'une montagne ; il décrit une magnifique tour haute de 400 pieds, et chargée d'ornemens en or et en argent; près de là, un monastère habité par 5,ooo religieux , et renfermant une chapelle dans laquelle on voyait une statue de Bouddha en jaspe vert, haute de vingt pieds, et tenant un diamant d'un prix inestimable. Il vante la beauté des rues et la magnificence des édifices de la capitale de Ceylan. Il assista à la grande cérémonie qui avait lieu à l'équinoxe de printemps, et dans laquelle on exposait à la vénération publique une dent de Bouddha, probablement la même qui plus de mille ans plus tard fut détruite par les Portugais.

Après un séjour de deux ans dans l'île , employé à rassembler une importante collection de traités religieux en langue sanscrite, Fa-hian s'embarqua pour retourner dans sa patrie ; il éprouva une violente tempête , et après une navigation de quatre-vingt-dix jours, il aborda à Java , qu'il appelle royaume de Ye-pho-tL 11 séjourna

(0 Catalogues of the Mackenzie collection , t. I , p. lxix, I. 3o

cinq mois dans cette île, puis monta sur un navire qui se destinait pour Canton , et qui avait des provisions pour cinquante jours. C'était beaucoup pour un pareil voyage ; cependant les tempêtes, ainsi que les accidens qui en furent la suite, nécessitèrent quatre-vingt-deux jours de navigation. Fa-hian arriva à Si-an-fou après douze années d'absence, c'est-à-dire l'an 4i4 de J.-C. Il avait fait par terre une course de plus de 1200 lieues, et de plus de 2,000 par mer, et avait visité plus de trente royaumes. « Une excursion si lointaine, entreprise à une pareille époque, est par elle-même, dit avec raison M. Abel Rémusat, un fait assez remarquable. D'autres faits du même genre , reconnus depuis quelques années , ont déjà fort ébranlé les préjugés qu'on avait anciennement adoptés sur l'ignorance des Chinois à l'égard des nations étrangères ; mais on ne se serait peut-être pas attendu à voir les relations de leurs voyageurs jeter du jour sur l'histoire religieuse des provinces orientales de la Perse, et servir à compléter les matériaux contenus dans les ouvrages sginscrits sur la géographie ancienne de l'Inde. »

Ce fut à cette époque que plusieurs nations tatares, telles que les Toii-kou-hoen , les Jouan-jouan et les Turcs y profitant des troubles qui agitaient l'intérieur de l'empire, commencèrent à acquérir une grande puissance. Cependant les connaissances géographiques continuèrent à se répandre : la dynastie des Weii , originaire de la Sibérie, qui régna depuis l'an 898 jusqu'en 534 sur la plus grande partie de la Tatarie , conserva des relations avec les tribus qui habitaient au-delà du lac Baïkal jusqu'à l'Obi et aux contrées voisines de Vocéan Glacial. «Jamais, dit M. Abel Rémusat, le nord de l'Asie ne fut mieux connu des Chinois. Un grand nombre des tribus sibériennes furent alors décrites avec beaucoup de soin : celles du nord-ouest, en tirant vers l'ocpi-

dent , le furent aussi , quoiqu'avec moins de détails. On eut des rapports multipliés avec les pays de Schaschon , de Koueï-chan, avec les Sou-te ou Alans, avec les Persans, les A-si de Boukhara, les Ou-siun, les habitans de Balkh et de Randahar, et plusieurs peuples de l'ouest. Des officiers envoyés par Taï-w^ou-ti dans les contrées occidentales rapportèrent qu'elles étaient partagées en trois ia ou régions, dont la première était comprise entre la partie du Gobi qu'on nomme les sables moiwans, et les monts Bleus on la chaîne de Kachghar ; la seconde comprenait le pays de Bisch-balikh , et s'étendait au midi jusque chez les Youeï-chi; et la troisième, comprise entre les deux mers (la mer Noire et la mer Caspienne), n'était bornée au nord que par les vastes marais que les géographes chinois placent dans la partie septentrionale du Kaptchak. »

Du VIP au VHP siècle, sous la dynastie des Thang, les Chinois eurent une grande influence jusque dans des contrées fort éloignées des limites naturelles de leur empire. La Perse est la plus occidentale avec laquelle ils aient eu des rapports. Entre Kachghar et le Kachemyr, les géographes chinois placent deux pays qu'ils appellent le grand et le petit Po-lin (Pourout). Ces pays, habités par des Tibétains, acquirent de l'importance au VHP siècle (I).

Depuis le VIP jusqu'au XVIP siècle, plusieurs auteurs chinois ont donné la description géographique et historique du Camboge ; l'une d'elles, écrite en 1295 par un officier chinois , offre des détails si intéressans sur ce pays, que M. Abel Rémusat a cru rendre un service à la géographie en en donnant une traduction fidèle. Nous consulterons cette relation pour la partie' descrip-

(0 M. Abel Hémusat, Mémoires sur plusieurs questions relatives à la géographie centrale. (Recueil de l'Académie des Inscriptions. )

468 LIVJIE DIX-SEPTIÈME.

tive de ce Précis, Vers la même époque, un auteur chinois nommé Ma-tou-lin composa, sous le titre de Recherche approfondie des anciens monumens ^ un recueil historique regardé comme le plus utile à consulter. Il renferme une description historique et ethnographique des contrées connues des Chinois, et des notions très-curieuses sur les peuples de la Tatarie, de la Boukharie, du Tibet, de THindoustan et des îles orientales de l'Asie (i). Espérons que M. Abel Rémusat satisfera d'ici à peu d'années le monde savant qui attend de lui la traduction de cet important ouvrage : selon lui, cette géographie historique est pour l'Asie ce qu'est la géographie de Strabon pour les contrées occidentales de l'ancien continent.

Parmi les peuples dont il décrit le pays et les mœurs, nous citerons, à l'ouest du Tibet et au sud du Khotan, les Yang-thoiing , qui, pour suppléer l'écriture, font des nœuds à des cordes ou des crans à des morceaux de bois; les habitans du Ni-pho-lo ou du Nipol^ qui rasent leurs cheveux et leurs sourcils , et portent des pendans d'oreilles, et qui se livrent au commerce et à l'agriculture; ceux du royaume de Ki-pin^ ou de l'ancienne Cophene ^ industrieux, habiles à ciseler, à bâtir et à fabriquer toutes sortes d'objets de luxe ; à l'ouest des montagnes Bleues, les^/^-^^, Ases de Strabon, qui épousent leurs sœurs et même leurs mères; les Ta-hia^ ou

(0 Ce qui prouve que les Chinois n'ont pas toujours été aussi arriérés qu'ils le sont en connaissances nautiques , n'est pas seulement le voyage de Fa-hian : on sait qu'ils naviguaient jadis , non-seulement dans toute l'étendue de l'océan Indien, mais qu'ils fréquentaient les côtes de l'Arabie et de rÉgypte. Au commencement du VP siècle , ils commencèrent à entretenir des relations avec l'archipel de Lieou-khieou , qu'ils connaissaient précédemment.

M. Klaproth a publié sur ces iles des détails fort intéressans, tirés des descriptions faites par les Chinois et les Japonais. Voyez ses Mémoires relatifs à l'Asie. In-8°. Paris, 1826, tora. II. J. H-

Dahœ de Strabon et de Pline, chez lesquels chaque ville a son prince particulier; les grands Youeï-clii^ les Masdes anciens, peuple nombreux et redoutable à la guerre; les An-thsai ^ ou Asii et Asiani^ qui confinent à l'ouest de l'empire romain , et qui comptent plus de cent mille archers ; les Ye-tha , ou Gètes , originaires des pays au nord de la grande muraille, et qui ont les mêmes mœurs que les Turcs : chez eux les frères épousent en commun une même femme, et celle-ci porte un bonnet qui a autant de cornes qu'elle a de maris. Ces peuples sont nomades : ils suivent le cours des rivières pour trouver des pâturages, et s'y construisent des maisons en feutre (0.

Au commencement du VHP siècle, les Chinois avaient des renseignemens précis sur le Kachmyr ou Cachemire, qu'ils appellent Ko-chy-my^ et que, suivant une antique tradition, ils regardaient comme ayant été un lac rempli de dragons, qui se dessécha par la suite des siècles. C'était une vaste contrée entourée de montagnes, assez peuplée pour pouvoir mettre sous les armes des troupes nombreuses, composées d'infanterie, de cavalerie, et d'hommes montés sur des éléphans. Il est à remarquer que ces derniers animaux ne sont plus connus dans le Cachemire. Parmi les dépendances de ce riche pays , qui envoya plusieurs ambassades à la Chine, on comptait cinq tribus fières et courageuses , habitant les montagnes et formant cinq États distincts, quoiqu'elles fussent sans princes et sans chefs.

Nous voici arrrivés à l'époque où la Chine étant gouvernée par des Mongols, et la Perse par un prince de la même famille , l'empire chinois ne connut pour ainsi dire plus de limites du côté de l'occident. Cette étendue démesurée dut avoir une grande influence sur les connais-

(0 M. Ahel Rémusat, Nouveaux Mélanges asiatiques, t. I'»^.

sances géographiques des Chinois relatives à l'Asie et même à une partie de l'Europe (i). Mais vers la fin de la

dynastie des Ming, c'est-à-dire du XVP au XVIP siècle,

(0 Plusieurs ouvrages chinois attestent l'exâctitude des notions qu'ils possédaient sur le centre de l'Asie. On y trouve des itinéraires détaillés, depuis les frontières de la Chine jusqu'aux différentes villes des Etats qu'ils considéraient comme soumis ou tributaires. C'est de ces ouvrages que M. Abel Rémiisat a tiré les matériaux de celui qu'il a publié sous le titre suivant : Histoire de la ville de Khotan , tirée des annales de la Chine , et traduite du chinois ; suivie de Recherches sur la substance minérale appelée par les Chinois pierre de lu , et sur le jaspe des anciens. In-80, Paris, 1820. J. H.

(2) La géographie est à la Chine une science qui embrasse tout : topographie, hydrographie, histoire naturelle, antiquités, beaux-arts, industrie, agriculture, commerce, population, statistique, gouvernement^ histoire spéciale, biographie et bibliographie. Aussi le recueil de toutes les descriptions de la Chine par provinces, et rédigé sous la dynastie des Ming, forme-t-il 260 gros volumes qui offrent des détails aussi complets que ceux que nous possédons sur les pays les mieux connus de l'Europe. Ce recueil se trouve à la Bibliothèque royale de Paris. Il est à regretter que les auteurs chinois n'aient pas employé un système descriptif aussi étendu relativement à la Tatarie, au Tibet et à la partie de l'Inde qu'ils ont bien connue. J. H.

HISTOIRE DE LA GÉOGR APHIE. l

touié seulement de quelques centaines d'îles qui forment le reste de l'univers. En effet, la plupart de leurs cartes de cette époque placent l Océan glacial arctique à peu de distance de la grande muraille. Toutefois , quoique les Chinois n'aient jamais su appliquer la géométrie et l'astronomie à la géographie, ils possèdent des cartes assez exactes des côtes de leur empire et de la position respective des villes de l'intérieur.

Quelques mots sur les cartes des Japonais, peuple qui a tant de rapports et de points de ressemblance avec les Chinois, termineront cet exposé. Cependant nous devons faire observer que, bien que disciples des Chinois, les Japonais témoignent moins de préventions contre les notions qui leur viennent des étrangers. Leurs ouvrages descriptifs ne sont pas moins étendus qu'à la Chine ; ils se renouvellent d'ailleurs fréquemment par suite des variations perpétuelles qu'éprouvent les noms de lieux et de provinces , et qui font que tous les cinquante ans la plupart de ces noms sont méconnaissables. Leurs cartes ne sont encore que des imitations incomplètes ou infidèles des nôtres.

On conserve dans le Musée britannique de Londres une mappemonde japonaise qui paraît avoir été faite vers la fin du XVIP siècle. L'auteur s'est évidemment servi, pour la dresser, de quelque carte européenne ; cependant il faut qu'il se soit attaché à ne pas copier exactement, ou qu'il ait cru rectifier les renseignemens qu'il consultait, puisqu'elle diffère d'une manière essentielle de nos cartes (i) . Un grand continent qui s'avance à peu de distance de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique, occupe le bas, ou la partie le plus méridionale de cette mappemonde ; une presqu'île de ce continent , qui s'avance vers l'équateur, paraît représenter la Nouvelle-Hollande. En Europe , la péninsule italique n'a ni la forme ni les dimensions qu'elle présente sur nos car-

(•) M. J. Klaprotli , dans ses Mémoires relatifs à l'Asie, t. III , p. 47 ' ^ Cil donne la description et la copie.

[^'Jl LIVRE filX-SEPTiÈME.

tes; la Hollande, qui porte le surnom de pays des poils rouges^ y est représentée comme la contrée la plus vaste de cette partie du monde, probablement par suite de la haute idée de puissance que les Chinois et les Japonais avaient des Hollandais à l'époque où cette carte fut faite. L'Afrique , étroite et très-allongée, est représentée comme un assemblage de grandes îles et de grandes presqu'îles. En x\sie, le Ta-ta-koue ou pays des Tatars^ est situé à l'est de la Sibérie , et s'étend depuis le désert de Chamo jusqu'à l'Océan glacial; l'Amérique est le continent dont la représentation est la moins fautive dans son ensemble.

Les Japonais ont mieux réussi dans la représentation de leur propre pays (0 : on cite une grande carte du Japon (2), réimprimée avec corrections en 1744? qui passe pour un beau monument géographique ; un atlas de cinq cartes publiées à Yedo en 1786, comprenant la description générale des pays voisins du Japon , celle d'Yeso, de la Corée, des îles Lieou-khieou, Madjikosima et Thaï-wan, enfin d'un groupe d'îles appelées en japonais Bo-nin Sima ou îles inhabitées^ nom qu'ils donnent depuis longtemps à ces îles, aujourd'hui peuplées par des colons japonais, mais sur lesquelles les géographes européens n'ont encore que des renseignemens vagues ou incomplets.

(0 M. J . Klaproth, dans ses Mémoires relatifs à l'Asie (t. II, p. ^w), donne quelques éclaircissemens sur uïie carte chinoise et japonaise fort curieuse dont il présente une copie. Cette carte confirme ce que nous avons dit ci-dessus relativement à l'ignorance dans laquelle les Chinois sont tombés sous le rapport de la géographie , depuis qu'ils n'ont plus la prépondérance dont ils jouissaient en Asie sous la dynastie mongole. Quoiqu'elle porte un titre écrit en chinois et en japonais, et qu'elle soit cependant bien japonaise , M. Klaproth a reconnu, à la nature des mesures itinéraires qui y sont employées, qu'elle a été copiée d'après une carte chinoise. Elle doit avoir été faite au XV^ siècle , mais d'après des matériaux dont plusieurs datent du VII^, et qui prouvent qu'à cette époque les Chinois connaissaient assez bien le centre de l'Asie et même l'Inde. J. H.

(2) Elle a 49 pouces '/a sur 3i.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — Voyages et découvertes des Worraans ou Scandinaves. — Première découverte de l'Amerique. — Discussion des relations des frères Zeni. An 800i38o.

Tandis que le peuple de Mahomet étendait ses courses victorieuses jusqu'aux extrémités de l'orient, le peuple d'Odin, toujours agité d'un héroïsme fanatique, continuait ses migrations, qui avaient depuis tant de siècles ébranlé l'Europe. Les frères des Goths , des Hérules et des Anglo-Savons reparaissent de nouveau sur la scène, sous les noms de Normans, de Jf^arègues ^ d'Ostmens et d'autres : mais, arrêtées au centre de l'Europe par les rois d'Allemagne et de France, ces nouvelles excursions des Scandinaves durent principalement avoir la mer pour théâtre.

Après le IX^ siècle, il sortit du milieu de ces pirates des géographes instruits et des navigateurs avides de découvertes. La mémoire des services qu'ils ont rendus à la géographie nous a été conservée par le roi Alfred, par Adam de Brème, par \ Heims-Kringla^ ouvrage historique de Snorron , écrit dans le XIP siècle , par diverses autres chroniques islandaises, et par la carte des deux frères Zeni. La plus ancienne description claire et précise des pays du nord de l'Europe, est celle qu'en traça le roi Alfred. Ce roi d'Angleterre, qui régna de 872 à 900, inséra dans sa traduction anglo-saxonne d'Orosius un extrait de deux relations Scandinaves : dans l'une , le Norvégien Other retraçait ses voyages depuis le Halogaland en Norvège, jusqu'à la Biarmie à l'est de la mer

Blanche ; et d'un autre côté, le long des côtes norvégiennes et danoises parle Sund, jusqu'à la ville de Hœthum ou Sleswlck ; enfin, il décrit la Suède, la Norvège, et le Queenland ou TOstro-Bothnie : il parle aussi d'un port de Sciringas-Heal, sur la position duquel ses commentateurs ne sont pas d'accord. L'autre relation était celle d'un voyage du Danois Wulfstan, depuis Sleswick jusqu'à Truso , ville de commerce dans le pays d'Estum ou la Prusse (i).

Alfred comprend dans la Scandinavie les pays suivans : la Biarmie, la Finnmarkie, le Queenland, la Gothie, la Suède , la Norvège et le Danemark. Le nom général le plus ancien pour désigner toutes les contrées de la Scandinavie habitées par des Goths, paraît avoir été celui de Mannaheim , c'est-à-dire patrie des hommes (2).

La Norvège, ou Nort/imannaland, consistait dans la côte occidentale de la Scandinavie, depuis la rivière de Gotha jusqu'à Halogaland (3). Les côtes méridionales se nommaient Viken^ c'est-à-dire le golfe; c'est là qu'il faut chercher la ville de Kiningesheal ^ le Koughille moderne, nommé Scyringesheal par une faute de copiste (4).

La Finnmarchie ou le Finmœrk est la Laponie actuelle, dont les habitans avaient la réputation d'être sorciers. Ayant passé cette extrémité de l'Europe, Other entra dans le grand golfe nommé aujourd'hui la mer Blanche, alors Queti'Sia^ mer des Quènes ou Gandvik (5). Il visita ensuite la Biarmie ou Permie ; c'est la côte habitée par les Samojèdes, le long de la mer Blanche , près de

(0 Langebek , Scriptor. rer. Dan. II, 106. Daines Barrington , the anglo-saxon version from the historian Orosius, by Alfred the Great, etc. Londres, 1773. Other et Wulfstan, Peripl. ad calcem J ri Fro de , edit. Bussaei. — (2) Eyvind Skaldaspiller, poëte du siècle, chez Snorron , Heimskringla , I , cap. 9 , p. 10. — i?) Other, ad calcem Ari Frode, 4 et 14. — (4) Id. ib. 14, 16. Alfs saga, 8. — (5) Torfœi , Hist. Norveg. I, i63 sqq. Schœning , Gcogr. norveg. 67.

l'embouchure de la Dvina. Les Permiens ou Biarmiens , peuple de la race finnoise ou scythique, s'étendaient jusqu'aux Bulgares, vers les sources du Volga. Le commerce des pelleteries , et peut-être les mines de l'Oural, les enrichissaient. Les princes norvégiens ravageaient souvent ces contrées (i).

Les noms de Quenes et de Queenland , par leur ressemblance avec le mot gothique qui signifie femme ^ donnèrent occasion à tous les écrivains du moyen âge de placer dans l'extrême nord un royaume des Amazones W. Les Quenes s'étendaient depuis la mer Blanche jusqu'à l'ouest du golfe Bothnique. Ils touchèrent la frontière de la Norvège. Ces pays, peu habités aujourd'hui, n'étaient alors que des déserts couverts de forêts épaisses (3).

La Suède (ou Suéonie) avait alors des bornes bien plus resserrées qu'aujourd'hui; d'ailleurs les voyages d'Other et de Wulfstan ne les y avaient pas conduits. Il faut donc se garder de conclure du silence d'Alfred sur cette contrée, qu'elle était un désert inhabité. Le témoignage de Tacite, d'accord avec les historiens islandais, prouve assez que les Si^iones ou Si^iar (4) formaient, dès le P'" siècle, et plus tôt peut-être, une nation puissante et plus civilisée que les tribus de la Germanie. L'Hérodote du nord explique même le passage obscur où Tacite parle des Sitones j en nous apprenant qu'une partie de XUpland^ le pays des Up-Sviar^ c'est-à-dire la haute Suède, formait un Etat particulier qui, de sa capitale, prit le nom de Sigtun (5).

(0 Chalcocondylas , Corp. Byz. XVI, lib. III, p. 55. Sturlangs saga, p. 4^. Alfs saga, p. 6. Herrands saga , c. 7, p. 1!^. Hevberstein , Comm. rer. Moscovit. 85, 164. Muller, Recueil sur la Russie, III, SSg, VI, 161 sqq. etc., etc. — (2) Geograph. Ravenn. IV, 4 et 46. Paul. Diac. I , î5. Adam. Brem. ap. Lindenbrog, 87, 58, etc. — (3) Alfred, Orosius, p. 21- 3o. — (4) Tac. Germ. ci-clessus, p. .29?. 6/îo/7'o, Heimskrongla, I, p. 527. — (5) Snorro, \, 6. Suhm , II, 180.

Alfred , en se bornant aux pays visités par Other, ne put nommer que la Scanie , Schoneg;\2i Blekingie, Beclnga-Eg ; le Méore ^ probablement une partie du Smoland, ainsi que les îles d'OEIarid et Gotbiand. Adam de Brème , qui écrivait deux cents ans après lui , fait mention de rOstrogothie et de la Vestrogotbie , déjà connues de Jornandès; du Vermeland, et des villes de Birca , Sigtuna et Scara (0. H est le premier qui ait nommé XHelsiîigie^ qui, long-temps déserte, avait peut-être été, à une époque inconnue, la demeure des //m /z^ Scandinaves (2). Les noms des autres provinces de la Suède sont de temps plus modernes P). Le royaume de Danemark portait déjà son nom , et comprenait les îles de Seland ou Sillande^ de Langeland , Laland, Falster et autres, ainsi que le Jutland , où la ville de Sleswik était célèbre sous le nom de Hœthum (4).

Toutes les relations sur la Scandinavie, depuis le siècle de Pytbéas jusqu'à celui d'Alfred, offrent des noms gotbiques. D'un autre côté, la mytbologie Scandinave, conservée dans l'Edda , ne présente que des traits pbysiques conformes à la nature des pays septentrionaux, et des usages pris dans la vie d'un peuple guerrier et navigateur ; c'est un dieu qui invente l'art de patiner ; c'est un demi-dieu dont les restes mortels sont brûlés sur un vaisseau lancé à la mer : dans le Valhall même, le bruit des armes se mêle à celui des festins, et l'bydromel remplace le nectar à la table d'Odin. Tout cet ensemble des antiquités Scandinaves , soit poétiques, soit bistoriques, concourt, avec la géograpbie, à nous montrer, depuis les

(0 De situ Daniae, ed. Lindenbrog, c. 23 1 , 282. Murray, Descriptio terrarum septent. saeculis IX, XI, pag. i53. (2) Graberg , Annal, des Voyag. IX.

i^) Lagerbring , Hist. delà Suède, ï, c. 7, p. Soi (en suédois). (4) Otheret JVulfstan, Peripl. i6 et 18.

temps les plus reculés, un seul et unique peuple comme maître de la Scandinavie proprement dite.

Mais à l'est de la terre héréditaire des Goths, erraient les tribus nomades des Scythes et des Sarmates. C'est aux entreprises des Scandinaves que les X* et XP siècles durent quelques notions positives sur ces nations. Déjà nous avons suivi Other et Alfred dans les régions lointaines des Permiens; d'autres guides nous feront connaître les pays que baigne la mer Baltique.

Jusqu'en ii57, la Finlande n'était que le repaire de sauvages qui exerçaient la piraterie^ et' qu'on appelait Finnois et Kyriales. Les Finnois, que, dans le siècle, nous avons trouvés établis dans la Pologne actuelle, étaient déjà , avant le VP siècle, en possession du pays qui a conservé leur nom (i) ; il paraît que des colonies finnoises pénétrèrent même dans quelques cantons de la Scandinavie. Le golfe de Finlande est appelé Kyriala- Botn dans ie X^ ou le XP siècle ; c'était une des arènes les plus fréquentées par les pirates Scandinaves (2). Les Suédois, devenus chrétiens, soumirent les côtes de la Finlande vers la fin du XIP siècle. Dans cet intervalle, on bâtit dans le midi du pays la ville d'Abo, nommée en finnois Turku^ du mot suédois Torg, qui veut dire une place ou marché. Trompé par ce nom, qu'il ne comprenait point, Adam de Brème a placé des Tuj^cs en Finlande. On bâtit aussi Tavastegous et Yiborg. La mer Baltique, nommée par les Scandinaves Austur- Saltr^ c'est-à-dire eau salée d'est, était le théâtre ordinaire où s'élançait une jeunesse avide de combats et de pillage. Les côtes méridionales et orientales de cette mer porté-

(0 Jornand. Reb. Get. 82. Paul. Diac. I, 5. — (=) Halfdan Eistensons Saga, MSS. de la collection Arnas Magnœus , à Copenhague , n° 34©, p. 535.

rent les noms Scandinaves A' Austur^feg , route d'est; ^Eystland^ contrée d'est, et autres semblables (0. Nous pensons que les mots Epigia et Osericta^ ou plutôt Esthia Gl Osterika^ chez Pline, sont des modifications de ces dénominations Scandinaves, sans doute très-anciennes. Mais les ténèbres de l'antiquité enveloppent les premières relations entre la Scandinavie et les régions orientales de l'Europe ('2). Eginhard écrivit le premier une description de la mer Baltique ; mais il n'en connaît pas l'extrémité orientale, et se contente de nommer les principales peuplades (3). Le Danois Wulfstan , contemporain d'Oiher, en donna une description plus complète au roi Alfred. Il lui marque en particulier les îles les plus considérables; et outre celles dont on a déjà parlé , il indique l'île de Bornholm sous le nom de Burgendaland (4), nom que les Scandinaves rendaient plus souvent par Borgundar- Holm (5) , et qui rappelle d'une manière frappante les Burgundi ou Bourguignons, peuples autrefois voisins des Gothones sur les bords de la Vistule. Il donne l'embouchure de ce fleuve pour le point de séparation entre le Weonodland ou le pays des Wendes , et les contrées des Estiens. Il ne connaît pas encore Jumme ou Vineta (6) , république célèbre , fondée cent ans plus tard par Palnatoke, soumise tantôt aux Normands et tantôt aux Wendes, et enfin détruite par l'archevêque Absa- Ion (7).

La première description exacte et détaillée de la Prusse «st due aux Normands; cependant ils ne parlèrent point de l'ambre jaune, qui y est si abondant. Wulfstan fait mention de la Prusse sous le nom de Witland^ nom dont

iy)Suhm,\\, 10; m, 117, etc., etc.— (2) Id. II, i65, 168. — (3) hard, Vita Caroli M. edit. Schminkii , pag 63. — (4) Peripl. pag. 18. — (^) SnoTTo , I , c. 21 , p. 218. — (6) Langebek, Scriptores Dan. tora. I, 53, n. k. — C7) Mag. Geogr. de Busching, VIII, 887 . Suhm, III, 61, ^tc.

on voit des indices dans les Vidioariens de Jornandès, dans les Vitiens du géographe de Ravenne, et qu'une partie du Samland portait encore dans le XlIP siècle (i). Les Scandinaves donnaient généralement 1 epithète d'Estiens à tous les peuples qui habitaient à l'est, à l'orient de la Vistule. C'est dans le pays des Estiens que Wulfstan trouva une ville nommée Truso^ probablement sur le lac Drausen, non loin d'Elbing. Ce navigateur nous apprend que les Estiens buvaient du koumis ou lait de jument ; qu'ils n'enterraient point leurs morts pendant l'hiver , usage que pratiquaient encore les Russes à la fin du XVP siècle (2), et qu'ils laissaient leur héritage, non point à leur parent le plus proche, mais au meilleur cavalier de leur tribu. Les écrivains islandais du XP ou XIP siècle connaissaient Y Ermeland (5) , province de la Prusse , désignée aussi sous le nom à' Ormaland (4), et dont les habitans sont appelés Ormoii et Wermiani (5). Derrière ces contrées, Alfred plaçait le Wislaland ou le pays de la Vistule, qui, dans les Sagas, porte le nom de Poulina- /<2/i^/ ou Pologne (6). Plus loin, les Scandinaves, ainsi que nous l'avons vu , jetèrent les fondemens de l'empire russe, dont les Sagas parlent très-souvent en l'appelant Gardarike^ c'est-à-dire l'empire de la Cité. Cette cité était la célèbre ville de Novgorod , que les Scandinaves appelaient Holmgard et Austurgard (7). Le port de Novgorod, sur le golfe de Finlande se nommait Aldeiguhorg. Les liaisons entre les Wariègues-Russes et les autres Scandinaves furent long-temps très-intimes ; aussi

(0 Diplômes de 1264 , cités par Bayer. Comment. Acad. Petrop. V, 359. Dreger, Cod. dip. Poraer. I, 4/6. — Alfred' s Orosiiis, pag. 19. — (^) Langebek , II , 36. Ari Frode schedee , c. 8 , p. 5o. — (4) Herrauds Saga, p. 69. — (5) Thunmann, Recherches, etc., 60. — (6) Orwar Odd's, Saga, MSS. Arn. Magn. 340, p. 3o4.

(7) Suhm , II , 21 , etc., etc.

48o LIVRE DIX-HUITIÈME.

les Sagas connaissent-ils les Etats formés en Russie par les diverses branches de la famille de Rurik, tels que Kiœnugard ou Kief, Palteskia ou Polocz, Muramar ou JMurom, Sursdal ou Susdal, et autres (0.

Depuis le IX® siècle, les navigateurs Scandinaves, connus sous les noms de Normans et d'Ostmans , visitèrent les îles et les côtes les plus reculées de la mer du Nord, qui auparavant étaient ou inconnues , ou du moins peu fréquentées. Nous allons en parler dans un ordre moins chronologique que géographique.

L'Irlande , quoique très-éloignée de leur patrie , fut , suivant leurs écrivains, découverte de très-bonne heure, et même dès la fin du VII® siècle (2). Le terme de la langue du pays dont on se sert encore pour désigner un étranger, Danair ou Danois, confirme, par son étymologie, l'assertion qu'avant l'arrivée des Scandinaves , les Irlandais du nord n'avaient encore été visités par aucun étranger. Les Scandinaves, nommés ici Ostmans ou hommes d'est (3) , fondèrent dans cette îles les royaumes de Dublin, d'Ulster et de Gonnaught, qui leur payèrent long-temps tribut, et qui furent soumis par les Anglais depuis II 71, de même que les anciens habitans. Les vieilles chroniques disent même que dans le IX® siècle les Normans trouvèrent à l'ouest de l'Irlande une trèsgrande terre qu'elles appellent grande Irlande, ou le pays des homines ^blancs. Mais les meilleurs critiques rangent cett^ découverte parmi les traditions fabuleuses (4). Les descendans des Scandinaves se maintin-

(0 Geogr. island. MSS. Arn. Magn. n» 281, pag. r5i. Orvar Odd's , Saga, 3o3-3o5 , etc. — C^) Murray, de coloniis scandicis in Insulis Britannicis, p. 71, in Comment. Gotting. t. III. — C^) Comp. Ihre, Glossar. sviogoth. II, 322. Schlcetzer, Hist. du Nord, pag. 3o2 (en allem.). — (4) Thorkelm, Fragments of english and irish history, p. 80. ^rengel, Hist. des découvertes, § 20.

rent long- temps aux environs de Dublin sans se mêler avec les indigènes (i).

Les Normans occupèrent vers l'an ^54 W les îles de Shetland, Jetland ou Hialtland ^ qui firent, pendant quelque temps, partie du comté des Orcades (3). Ce furent encore les flibustiers normans qui firent connaître plus exactement ces dernières îles, confondues souvent avec celle de Thule (4) \ ils chassèrent et exterminèrent les anciens habitans , nommes Peti et Papa (5) , et qui sont probablement les Picti des auteurs romains. Il paraît même que les Islandais donnaient à toute l'Ecosse le nom de Pettoland{^). Mais l'origine Scandinave des Picti ou Petti^ quoique extrêmement vraisemblable, se rapporte à des siècles reculés qu'aucun rayon historique n'éclaire (7).

La province de Caithness, qui est la pkis septentrionale de l'Ecosse, formait un Etat très-peu jjonnu , mais dont les chants, attribués à Ossian , ont conservé quelques souvenirs. Cet État eut souvent, avec les Orcades , les mêmes souverains, qui portèrent leurs conquêtes dans les provinces voisines du Sutherland et de Ross; et même jusque dans celle de Fife (8). Il fut renversé en iipS par Guillaume, roi d'Ecosse (9) ; mais son souvenir existe encore dans la tradition du pays, ainsi que celui des Normans, ses fondateurs, à qui on attribue tous les monu-

(0 limes, Essay on the ancient inhabitants ofBritain, II, 453. Petty's, Political survey of Ireland, 104. — (2) Campbell, Political survey of Great-Britain, t. V, p. 677. — (^) Orhieyinga Saga, seu Historia Orcadensium ex edit. Jon. Jonaci. Hafniae, lySo, p. 23-2-). — (4) Geogr. Ravenn. liv. V, ch. 3i . — (5) Orkneyinga Saga, p. 549- — Snorro, I, 890. Niais Saga, c. 86, p. 126. — (7) Archœol. brit. 1 , 230-237. O'Flaherty, Boethius , etc. Comp. Suhm, Histoire de Danemark, 1 , 299, trad. allem. — W Orkneyinga Saga, p. 3i-4i . — (9) Dalrymple, Annals of Scotland, t. I, p. i38.

482 LIVRE DIX-HUITIËME.

mens dont on découvre les ruines dans ces sauvages montagnes (1).

Les Normans avaient conquis en' 898 , les îles Hœbudes des anciens, situées le long de la côte occidentale d'Ecosse , et qui portèrent les noms de Suder-Eyar^ îles méridionales par rapport aux Orcades et au pays de Caithness. Elles firent peut-être partie du royaume de Man 5 mais elles furent , avec la presqu'île de Cantire , jusqu'en 1266, une dépendance de la Norvège (2).

L'audace ou le hasard conduisit, vers l'an 861, un bâtiment Scandinave aux îles Fœroe; cet archipel lointain semblait annoncer d'autres terres; le vol des corbeaux confirmait cet indice (3). Entre 860 et 872, trois navigateurs visitèrent Y Islande , île célèbre par les manuscrits qui y ont été conservés, par les services que ses habitans ont rendus à l'histoire du Nord, et par le nombre de descriptions géographiques qui en ont été faites. Les premiers navigateurs Scandinaves indiquèrent la vraie circonférence de l'Islande d'une manière conforme aux observations modernes des astronomes français; on pouvait, disaient-ils, faire le tour du pays en sept jours, et la circonférence était de 168 vikur ou lieues de i5 au degré (4).

Le Groenland, grande île ou presqu'île séparée de l'Amérique septentrionale par le détroit de Davis , fut découvert, suivant la plupart des chroniques, en 982, et peuplé en 986; suivant d'autres, il le fut dès 932. L'Islandais Eric Rauda , ou Le Rouge , à qui l'on en

(0 Cordiners , Antiquities et scenerîes of the north of Scotland, p. 4°) 58, 80. ALexander Pope, on Caithness, Stratlmaver, and Sutherland. Pennantj Tour through Scotland, p.. 3 18. — Langebek , Script, rer. Dan. t III, p. 216 Pennant, Tour to the Hébrides, p. 267. — i})Torf. Norveg. Historia , II, I. II, c. 2. — (4) Annales de Groenland, MSS. Arn. Magn. no 768, p. 4^-

attribue la découverte , fut le premier qui s'y fixa. On a soutenu que ce pays, ainsi que l'Islande, était connu avant cette époque. Il en est fait mention dans un privilège accordé à l'église de Hambourg par Louis-le-Débonnaire, en 834(0. Mais il est à craindre que ces documens n'aient subi quelque interpolation; car, même en supposant l'Islande et le Groenland découverts à cette époque , il serait absurde de croire que des missionnaires y eussent déjà répandu la religion chrétienne. L'Eglise de Hambourg aura voulu se donner des droits sur ces pays , et une pieuse fraude aura corrigé le document en question. Jusqu'en i4i8, les colons norvégiens établis dans ce pays avaient leurs évêques , et payaient au Saint- Siège 2600 livres pesant de dents de morses , pour dime et denier de Saint-Pierre. On y avait bâti deux villes , Garda et Hrattalid. Cependant les établissemens des Islandais n'y étaient guère plus solides que ne l'ont été depuis ceux des Danois sur la côte occidentale, ou ceux des Anglais à la baie d'Hudson. On n'allait pas au Groenland aussi fréquemment ni d'une manière aussi suivie qu'aux autres colonies du Nord. Les voyages pour aller et revenir duraient quelquefois cinq ans. En i383, un bâtiment arrivant en Norvège, y apporta la première nouvelle de la mort de l'évêque de Groenland, décédé depuis six ans. On peut dire qu'il n'y avait guère que des aventuriers très-hardis qui entreprissent ces voyages. Par la même raison, le Groenland était le pays des prodiges; on en débitait les fables les plus incroyables. Par exemple, suivant Torfœus, un certain Hollur-Geit, suivi d'une chèvre, alla de Norvège au Groenland sur la glace. Il y avait de grandes forêts dont les arbres produisaient des glands gros comme des pommes, et où l'on faisait la chasse aux

(•) Lambec , Origin. Hambourg, pag. 36. 7o//(cei Groenlandia antiqua, p. 7t.

ours de mer (0. On voyait dans la mer d'alentour des géans marins de chaque sexe , et des rochers de glace aussi merveilleux que ceux que les Argonautes avaient rencontres à l'entrée de la mer Noire. Le livre islandais, intitulé Miroir des rois ^ en donne une idée plus juste (^). L'ancien Groenland ne différait presque en rien du Groenland moderne; la côte, même en été, était entourée de montagnes énormes de glace, telles que les Norvégiens n'en avaient jamais vu dans leur patrie. Les colons établis sur cette presqu'île ne connaissaient pas le pain, et n'exerçaient point l'agriculture. Ils échangeaient des dents de morses et des peaux de veaux marins contre le bois dont ils avaient besoin pour se chauffer et pour construire leurs habitations. Ils avaient, il est vrai, du gros bétail et des brebis, tandis que les colons actuels, moins industrieux, n'ont que de ces dernières. La côte n'était habitée que dans les endroits où la pêche était abondante; l'intérieur du piiys, rempli de montagnes et de vallées couvertes de neige et de glace , n'offrait pas un accès plus facile qu'aujourd'hui. Le nombre des colons était peu considérable et ne faisait que le tiers de celui d'une grande paroisse de Norvège. On ne leur avait donné un évêque qu'à cause de leur grand éloignement de la mère patrie. La colonie Scandinave en Groenland était divisée en deux cantons : l'un occidental , où il n'y avait que quatre églises; l'autre oriental, où se trouvaient les deux villes, ou plutôt hameaux. Cette division a fait naître une grave erreur en géographie; on a cru que le canton oriental de l'ancien Groenland occupait la côte opposée à l'Islande P) ; et appliquant à ces régions encore inconnues les descriptions de Y Âusturbygd ou du Groen-

(0 To/ycez Groenlandia antiqua , 25, 44 > — i"^) Spéculum régale, S- Kongs-skugg-sio, p. i84 , i88 , 191 , 200. — (^) Arngrim Jonœ spécimen Islancl. II, i4t). Torfœus , etc.

land oriental , on y a tracé des golfes et des promontoires hypothétiques, et qui peut-être n'y existent point du tout. Cette géographie systématique de Torfœus et d'autres Islandais a été renversée par un critique moderne (i).

En examinant les relations des premiers navigateurs, on voit qu'en partant de l'Islande pour aller au Groenland; ils se dirigeaient au sud- ouest, évitaient une côte entourée de glaces et vue par le nommé Gunbiorn, doublaient la pointe de Hi^arf^ et faisaient ensuite voile au nord-ouest pour arriver à la colonie (2). En partant de Bergen en Norvège pour aller à cette pointe de Hi^arfy ils naviguaient droit à Fouest , reconnaissaient les îles Shetland et Fœroe, et voyaient des oiseaux arriver de l'Islande (3). Si l'on suit ces deux routes sur une carte, on reste persuadé que la pointe de Hvarf est l'extrémité méridionale du Groenland. Par conséquent, l'ancien Groenland oriental n'aurait été que la portion la plus orientale et la plus méridionale de la côte d'ouest. En effet , c'est là seulement que , pendant le mois de juin, une brillante verdure, quelques bosquets de bouleaux et le parfum des fleurs justifient le nom de Terre- Verte ^ signification du mot Groenland^ par lequel les Islandais désignèrent les premiers cette contrée. Plus haut , les glaces accumulées par le double effet du courant Polacie et du courant dit du Golfe, ont de tout temps dû repousser même les pirates les plus hardis. Enfin, les ruines des anciens hameaux et des églises bâties par des Normans mettent le dernier sceau à cette explication. On en a trouvé beaucoup sur la côte sud-ouest; on a découvert jusqu'à sept

(0 Eggers, sur la vraie situation de l'ancien Groenland oriental, dans les Mémoires delà Société économique de Copenhague , IV, aSg-Sao. — (*) Gripla, MSS. islandais dans les Annales dn Groenland , p. 89. Landnamaùok , p. 101 sqq. etc. Carte MSS. de Gudbrand Torlahson, conservée à la bibliothèque royale de Copenhague. — (}) Landnamabok , p. 4-

églises. Après un espace absolument dépourvu de ruines, on en a encore trouvé au nord du cap de Désolation, mais en très-petit nombre. Ces deux séries de ruines indiquent, sans contredit, les emplacemens de deux colonies Scandinaves (i).

La grande peste qui, vers le milieu du XIV® siècle, ravagea l'Europe et dépeupla surtout le nord, étendit ses ravages jusqu'au Groenland. Le commerce avec cette colonie devint ensuite un droit régfalien des reines de la Norvége. A ces causes de décadence se joignit enfin , en i4i8 , une invasion ennemie ; une flotte vint , on ne sait pas d'où, attaquer la colonie déjà affaiblie, tout fut détruit par le fer et le feu (2). Cette flotte appartenait probablement au prince Zichmni de Frislande, dont nous parlerons en exposant les voyages des frères Zeni.

Ces recherches sur la vraie position des colonies Scandinaves en Groenland nous conduisent à une question bien plus intéressante : les Normans ont -ils découvert l'Amérique avant Christophe Colomb ? nous ne pensons pas qu'on puisse hésiter à y répondre affirmativement , après avoir lu les détails qui vont suivre.

En l'an looi, l'Islandais Biorn , cherchant son père au Groenland, est poussé par une tempête fort loin au sud-ouest ; il aperçoit un pays plat tout couvert de bois, et revient, par le nord-est, au lieu de sa destination. Son récit enflamma l'ambition de Leif , fils de cet Éric Kauda qui avait fondé les établisseraens du Groenland. Un vaisserju est équipé ; Leif et Biorn partent ensemble; ils arrivent sur la côte que ce dernier avait vue. Une île couverte de rochers se présente; elle est nomnîée Hellelanci. Une terre basse, sablonneuse, couverte de

(0 Thorhallesen , rapport sur les ruines du Groenland (en dan. ) , p. 36, 100, etc. —(2) Bulle de Nicolas V, ap. Egede, relation du Groenland , p. 87.

bois, reçoit le nom Markland, Deux jours après, ils rencontrent une nouvelle côte, au nord de laquelle s'étendait une île ; ils remontent une rivière dont les bords étaient couverts de buissons qui portaient des fruits trèsagréables; la température de Tair paraissait douce à nos Groenlandais ; le sol semblait fertile, et la rivière abondait en poissons , surtout en beaux saumons. Étant parvenus à un lac d'où la rivière sortait, nos voyageurs résolurent d'y passer l'hiver. Dans le jour le plus court, ils virent le soleil rester huit heures sur Thorizon ; ce qui suppose que cette contrée devrait être à peu près par les quarante-neuf degrés de latitude. Un Allemand , qui était du voyage, y trouva des raisins sauvages; il en expliqua l'usage aux navigateurs Scandinaves, qui en prirent occasion de nommer le pays Vinland^ c'est-à-dire pays du vin. Les parens de Leif firent plusieurs voyages au Vinland. Le troisième été, les Normans virent arriver dans des bateaux de cuir quelques indigènes d'une petite taille, qu'ils novL\m^xç,xil Skrœlingues ^ c'est-à-dire nains; ils les massacrèrent , et se virent attaqués par toute la tribu qu'ils avaient si gratuitement offensée. Quelques années plus tard, la colonie Scandinave faisait un commerce d'échange avec les naturels du pays, qui leur fournissaient en abondance les plus belles fourrures. Un d'eux ayant trouvé moyen de s'emparer d'une hache d'armes, en fit immédiatement l'essai sur un de ses compatriotes, qu'il étendit mort sur la place; un autre sauvage se saisit de cette arme funeste et la jeta dans les flots. Les richesses que ce commerce avait procurées à quelques hommes entreprenans , engagèrent beaucoup d'autres à suivre leurs traces. Aucun témoignage positif n'indique que ces navigateurs y aient fondé des établissemens stables; seulement on sait qu'en 1121 un évêque Eric se rendit du Groenland au Vinland , dans l'intention de con~

venir au christianisme ses compatriotes encore païens (i).

Révoquer en cloute la véracité de rapports aussi simples et aussi vraisemblables, ce serait outrer le scepticisme; mais si on les admet, il est impossible de chercher Vinland autre part que sur les côtes de V Amérique septentrionale. Cette partie du monde avait donc été découverte par des Européens cinq siècles avant Christophe Colomb; et celte découverte, la première qui soit historiquement prouvée, ne fut peut-être pas entièrement inconnue à l'habile et courageux Génois qui , le premier , sut ouvrir entre les deux hémisphères une communication suivie (2).

(0 Snorro , Hist. reg. sept. cap. io3-i 10. Hauks-Bok, ou Annales d'Islande par Hauk , descendant d'un des premiers navigateurs au Vinland : il écrivit vers l'an i3oo. MSS. cités dans les ouvrages suivans : Torfœi Historia Vinlandiae antiquœ, Hafniae, i^oS. Jonas Àrngrim, Histor. Island. c. g , 18 , etc. Sulim, sur les navigations des Norvégiens du temps du paganisme, dans les Mém. de la Soc. de Copenhague , VIII, 80-84. Comp. Celsius, dissert, de itin. in Americam; Upsaî, 1725^ Kalm de itin. prise. Scandin. in Americam; Abo, 1767.

(') 11 a été rendu compte dans le Nile*s Regisler, de novembre 1828, des recherches de M. Rafn de Copenhague Sur les voyages entrepris au nord de l'Amérique par des habitans du nord de l'Europe avant l'époque de Colomb. Ce fut en 98.S que la côte du nouveau continent fut découverte pour la première fois par Biarke Herjullson; mais il n'y aborda pas. Quinze à vingt ans plus tard eut lieu l'expédition de Leif; Thorfinn Karbefeue succéda à ce dernier : de son fils Snorre, qui naquit en Amérique, descendaient, à la 1^ et à la Z*^ génération, les célèbres évêques d'Islande Thorlak, Biœrn etBrand; et, à la 8^ génération, le juge Hank, auteur de plusieurs sas^as, et qui vivait dans le XII« siècle et au commencement du XIII^. M. Rafn prouve dans son travail que la principale station des navigateurs Scandinaves était à l'embouchure de la rivière de Saint-Laurent ; que la baie de Gaspe était leur rendez-vous le plus connu ; mais qu'ils connaissaient la côte beaucoup plus loin au sud et même jusqu'aux Carolines. Au surplus, la réalité des découvertes faites par les anciens Scandinaves en Amérique est confirmée par un monument dont M. Rafn a signalé l'existence. C'est une pierre runique trouvée en 1824 sur la côte occidentale du Groenland, par 73» de latit. N. et portant une inscription dont voici la traduction : « Erling Sigvalson et Biorne Hordeson et Endride

Sans parler ici d'un voyage douteux, attribué à Madoc-ap-Owen vers l'an 1170, nous possédons les documens authentiques des navigations exécutées dans le XIV^ siècle par les deux Zeni , nobles vénitiens , qui , entrés , en i38o, au service d'un prince des îles Fœroe et Shetland , visitèrent de nouveau les contrées découvertes par les Scandinaves, ou du moins en recueillirent une description qui, à travers beaucoup d'obscurités, confirme les relations islandaises , et qui a dû être connue de Colomb.

Cette assertion a besoin d'être prouvée ; mais les preuves ne sauraient être tirées que de la carte des navigations des deux Zeni, et de la relation de ces voyages, publiées pour la première fois à Venise en i558 , par un descendant de Nicolo Zeno (0 , copiées depuis dans une foule d'ouvrages (2) , et commentées de plus d'une manière (3). Voici des détails que nous croyons suffisans pour éclairer l'opinion de nos lecteurs.

La carte des deux Zeni, copiée d'après une vieille gravure sur bois , offre, sous une graduation grossière, les pays suivans. Au midi, et du côté d'est, on voit Scocia^ l'Ecosse. Au sud-est se présente Dania , le Danemark : la forme en est remarquablement exacte pour ce siècle ; on reconnaît tous les détails de la côte occidentale du

Addon , le samedi avant Gagnday (26 avril) , ont élevé cet amas de pierre et nettoyé cette place en l'année 11 35. » J. H.

(0 Voy. le Catalogue anglais des libres de Pinelli, n° iSga. Marcolini n'en fut que l'éditeur. Dalrymple , note commun, à M. Eggers , loc. cit. p. 3io. — (2) La relation : Ramusio, navigazioni, II, fol. 222. Hackluyt^ navigat. vol. II, part. II, 121. Hieron. Megiser, septentr. novantiq. etc. Copies réduites delà carte : Ruscelli , trad. de Ptolémée, i56i et 1674^ Europe , tab. XVI. Eggers , 1. c. p. 3 10. Fac simile de la carte : Dissertation de M. Zurla, Venise, 1808, et Annales des Foyages , tome X. — Q') Sprengel, Hist. des Découvertes, § 22. Forster, Découvertes faites au Nord, liv. II, ch. 3, sect. i3. Buache , Hist. de l'Académie des Sciences, 1784. Zurla, Dissert. efc.

Jutland; les îles (ÏJmere ou Amro , Sait ou Sylt, et ainsi de suite jusqu'à la pointe de Bovenbergen , dont le nom est écrit Bomienbergen. A l'est on voit Gocia^ la Gothie, et Succia; les côtes, quoique sans détails particuliers, offrent des contours assez exacts. Toutes les positions sont cependant trop au nord : la Norvège, Norvegia^ ne commence qu'à soixante -quatre degrés. Le cap Lindesnes ou Der-Neus est nommé Gemnes, On reconnaît Bergen dans Pergen^ Trondhiem dans Trondo ^ et l'île de Tromsôe dans Trons ; le cap Stat est marqué par son nom ; on retrouve jusqu'à des villages , tels que Gasendel ou Giesdal. A l'ouest de la Norvège on aperçoit un archipel nommé Estland^ composé d'une grande et de plusieurs petites îles. La position , ainsi que les mots Sumbercouit[^) ou cap de Sumburg; S. Magnus ^ baie de S. Magne; Bn'stund, Bressa-Sound ; Scalogui, Scallowag, et quelques autres, démontrent que ce groupe de la carte de Zeno représente les îles Shetland, appelées par les Norvégiens Jetland, Hialtland et Hitland. La carte donne même à un îlot de cet archipel le nom à'itland. La position de l'Islande n'est pas moins évidente; on reconnaît, dans Scalodin et Oleiisis ^ les villages de Scalholt et d'Hola ; le dernier nom n est évidemment qu'une abréviation de ces mots : Olensis episcopi sedes. La partie orientale de l'Islande, découpée par plusieurs golfes profonds, est représentée comme un assemblage d'îles.

Jusqu'ici tout s'explique sans efforts ; les difficultés vont se présenter. Au midi de l'Islande , au nord-est de rÉcosse, entre les et 65^ degrés de latitude, on aperçoit une grande île entourée de plusieurs petites. Cette terre, appelée FrisJand^ appartenait au roi de Norvège; mais elle lui fut enlevée par un prince du nom

(0 Covii, pour Hovit , tctc , cap^ en Scandinave

de Zichmni{^) ou Zicnoi"^) , qui, à l'instar des anciens héros normans, fondait sa puissance et sa gloire sur des expéditions maritimes, pour ne pas dire des courses de piraterie. Celte île de Frislande est nommée, dans la Vie de Christophe Colomb (3) , de manière à laisser douter si ce;; illustre navigateur l'a visitée en i4y^j ou si c'est vers l'Islande qu'il avait dirigé sa course; elle a été copiée, d'après la carte de Zeno, par beaucoup d'auteurs deXVP siècle (4). Le navigateur anglais Forbisher, en se dirigeant d'après la carte de Zeno (5) , crut même l'avoir retrouvée à vingt-six degrés à l'ouest des Orcades; mais il paraît démontré que c'est la pointe méridionale du Groenland qu'il prit pour la Frislande, tandis qu'il appliqua le nom de Groenland aux îles situées au nord de la terre de Labrador (6),

Lorsque les voyages réitérés des modernes eurent démontré qu'il n'existait aucune terre dans la position indiquée par Zeno , les géographes se partagèrent d'opinion sur la Frislande. Ortelius avait déjà soutenu que c'était une partie de l'Amérique septentrionale , et particulièrement de la Nouvelle-Angleterre , nom qu'on étendait alors jusqu'aux environs de Terre-Neuve (7). C'est probablement d'après ce passage d'Ortelius , que Cluver parle de la Frislande comme d'un pays soumis au roi d'Angleterre. D'autres supposèrent que la petite île de Bus ou de Brfy au sud de l'Islande , était un reste de la Frislande qui avait été submergée (8). Il y en eut qui osèrent consi-

(0 Zeno, ap. Zurla,p 5. — (^) Marco Barbara, Discenclenzepatrizie, tom. VII. 31SS. cité par ZurZa , pag. 29. — (3) Fernando Colon. Vie de Christoph. Col. c. 4. — (4) Clui^er. Introcl. in univ. Geog. Botero, Relaz. del mondo. Biccioli, d'Àvity, etc. — (5) Backluyt, t. II, part. II, p. 62. — (6) Lœvenœrn, Nouv. Mém. de la Société royale des Sciences de Copenhague, III, 220-234. — (7) Ortel. Theat. mundi , fol. 97. — Delisle , Hémisphère occidental , 1720.

dérer l'existence de la Frislande , et même tout le voyage de Zeno, comme une fable (i).

Une nouvelle explication s'est présentée à l'esprit d'un Français et d'un Danois qui nous semblent avoir trouvé la vérité par deux voies différentes (2). M. Buache a prouvé que la position géographique de la Frislande répond à celle de l'archipel des îles de Fœroe. Zeno dit expressément que les îles d'Estland ou Shetland étaient entre la Norvège et la Frislande. La distance de vingt journées de navigation entre cette dernière terre et le cap méridional à'Engroneland ou Groenland, évaluée à 20 lieues marines par jour, nous reporte vers les îles Fœroe, dont la latitude correspond à celle de la Frislande. M. Eggers s'est plus attaché à démontrer l'identité des noms, tels que Monaco ou le Moine ; rocher au sud de cet archipel ; Sorand ou Sorrey, pour Sudereyan, l'île la plus méridionale; Sudero-golfo ^ encore aujourd'hui appelée détroit de Suderoe ; Andeford ou Andefiord^ baie des canards, et d'autres ressemblances moins évidentes. Si à ces argumens on ajoute que Zeno, en nommant toutes les possessions du roi de Norvège attaquées par Zichmni , passe sous silence l'archipel de Fœroe ; et que , de l'autre côté, aucun écrivain islandais ne connaît la Frislande, l'identité de ces deux contrées, désignées sous deux noms différens, devient extrêmement vraisemblable. La grande étendue de l'île principale dans la carte de Zeno provient sans doute de ce que le dessin original , très -délabré lorsqu'il fut copié, n'offrait qu'une image confuse des canaux qui séparent les îles de Fœroe. D'aiî-

(0 Baudrand, Dict. géog. Tiraboschi ^ Storia letter. V, etc. — i^) Buache, Mém. sur l'île de Frislande. Paris, 1787, dans l'Hist del'Académ. des Sciences pour 1784. Eggers, Mém. sur l'ancien Groenland, couronné en 17^2 par la Société économique de Copenliague. Mém. de cette Société, tom. IV.

leurs, les exagérations de ce genre sont très -communes dans les cartes du moyen âge. Quant au nom de Frislande, que Frobisher et les auteurs anglais écrivent Freesland^ il semble n'être qu'une modification de celui de Ferejs-land ou terre de Fœroe; dénomination pléonastique, il est vrai, mais analogue au genre des langues Scandinaves.

Forster, qui d'ailleurs a très-mal expliqué le voyage de Zeno , observe qu'un comte Sinclair , possesseur des Orcades vers la fin du XIV® siècle , pourrait bien être le prince Zichmni ou Zieno de ce voyageur (0.

Avant de parler des terres découvertes au sud-est de la Frislande, examinons le haut de la carte.

Au nord de l'Islande, on voit une immense péninsule semblable, par sa configuration , au Groenland, mais qui, au nord-est va joindre la Norvège; il est vrai que la liaison n'est formée que par une ligne vague ; où les mots « mare et terre incognite » indiquent les doutes de l'auteur. Toutefois la relation dit positivement que Nicolo Zeno , allant de l'Islande , et probablement de l'Islande orientale au nord , trouva une terre appelée Engrouiland dans le texte (2), mais qui sur la carte porte les deux noms Engronelandt et de Grolandia^ l'un placé à l'ouest, l'autre à l'est. L'un et l'autre mot rappellent le Groenland ; mais les noms particuliers ne répondent point à ceux que donnent les topographies très-détaillées des colonies scandidaves (3). Le seul endroit habité que la relation indique ressemble un peu à un château des fées, et a servi d'argument à ceux qui traitent de fabuleux tout le voyage.

Dans \ Engronelandt , selon la relation , ou dans le Grolandia^ selon la carte, Zeno trouva un monastère de

(0 Forster, Découv. au Nord, 1. c. — Zurla, pag. 9. — {^) MSS. is-» landais , extraits par Eggers, 285.

Frères prêcheurs, et une église dédiée à saint Thomas, située près d'une montagne qui jetait du feu comme l'Etna et le Vésuve.

« Il y a, dit-il, dans cet endroit, une source d'eau bouillante, avec laquelle les moines échauffent l'église, le monastère et leurs chambres. Parvenue à la cuisine , l'eau est encore si chaude , qu'on n'a pas besoin de feu pour apprêter les mets. Pour faire du pain , il suffit de mettre la pâte dans des pots de cuivre , et de tenir ces vases dans l'eau; le pain cuit de cette manière comme s il était dans un four. Il se trouve aussi dans ce monastère de petits jardins couverts en hiver; on les arrose avec celte eau, ce qui les garantit de la neige et du froid, qui, dans ces pays situés si près du pôle, est extrêmement piquant. Par ce moyen , les moines font venir des fleurs , mûrir des fruits, et pousser diverses espèces de plantes qui végètent aussi bien que si elles se trouvaient dans des climats tempérés ; au point que les sauvages grossiers qui habitent ces contrées, étonnés de ces effets , qu'ils regardent comme surnaturels , prennent les moines pour des dieux, et leur portent toute sorte de présens, tels que des poules, de la viande et différentes autres choses ; ils révèrent ces moines comme leurs seig^neurs. Ceux-ci

non seulement chauffent leurs maisons au degré qu'ils jugent convenable , mais en ouvrant leurs fenêtres ils peuvent, en un instant, diminuer la chaleur à volonté. Ils n'emploient, pour les bâtiniens de leur monastère, d'autres matériaux que ceux qui leur sont fournis par le volcan ; ils prennent, à cet effet, les pierres qui sont lancées en forme de scories ou fraisil par la bouche de la montagne , et pendant qu'elles sont encore brûlantes, ils jettent de l'eau dessus : elles se dissolvent entièrement par ce moyen , et se convertissent en une bonne chaux qui , après avoir été employée , se lie si bien , qu'elle dure à

jamais. Les scories, lorsqu'elles sont froides, servent, au lieu de pierres, à faire des murs et des voûtes trèssolides; car, lorsque ces matières sont une fois refroidies, elles ne peuvent être entamées que par un instrument de fer. Les voûtes faites avec ces scories sont si légères qu'il n'est pas besoin d'appui pour les soutenir, et qu'elles se maintiennent toujours entières. Ces facilites sont cause que les moines ont construit une quantité étonnante de murs et de bâtimens de différentes espèces. Les couvertures et les faîtes de leurs maisons se font, pour la plupart, de la manière suivante. Le mur est élevé d'abord perpendiculaiiement à la hauteur qu'on veut lui donner; on le conduit ensuite dans une direction inclinée jusqu'à ce qu'il se ferme en voûte. On n'est cependant, dans ce pays, guère incommodé de la pluie; car la première neige qui tombe reste gelée pendant l'espace de neuf mois, temps que dure l'hiver. Le peuple vit d'oiseaux sauvages et de poissons. L'eau chaude du volcan, en se jetant dans un grand havre, empêche la mer d'y geler; ce qui attire en cet endroit une si grande quantité de poissons et d'oiseaux, que les religieux en prennent autant qu'il leur en faut pour leur subsistance et pour celle d'un grand nombre d'habitans du pays qu'ils occupent continuellement, tant à bâtir qu'à la chasse et à la pêche, ainsi qu'à divers autres ouvrages et affaires relatives au monastère. Leurs maisons sont bâties autour de la montagne de chaque côté; la forme en est ronde; elles ont vingt-cinq pieds de largeur; elles s'élèvent en cône, au sommet duquel ils ménagent une petite ouverture pour avoir du jour ou de l'air. Le plancher de la maison est si chaud, que le froid le plus rigoureux ne se fait point sentir dans l'intérieur.

« Il arrive, dans cet endroit, pendant l'été, un grand nombre de petits navires des îles voisines et du cap qui

/jgO LIVRE DIX-HUITIÈME.

est au-dessus de la Norvège, ainsi que de Trondon (ou Drontheim); ils sont chargés de toutes sortes d'objets d'agrément ou d'utilité, destinés pour les pères, qui donnent en échange des peaux de différens animaux et du poisson qu'ils ont fait sécher au soleil ou qu'ils ont conservé au moyen du froid. Ces moines reçoivent à leur tour du bois pour le chauffage et des ustensiles de bois très-ingénieusement sculptés, avec différens grains et du drnp pour se vêtir. L'échange des deux derniers articles, dont toutes les nations voisines ont besoin, aide les religieux à se procurer, sans peine et sans dépense, tout ce qu'ils peuvent désirer. Des moines de Norvège, de Suède et d'autres pays, mais principalement d'Islande , se rendent à ce monastère : on y trouve toujours, durant l'hiver, un grand nombre de navires qui ne peuvent sortir, parce que la mer est tout-à-fait gelée, et qui attendent le retour du printemps.

a Les barques de pêcheurs d'Engroneland ont la forme d'une navette de tisserand; elles sont faites d'os d'animaux marins , recouverts de peaux de poissons cousues en plusieurs doubles ; ces barques sont si imperméables et si solides, que, dans les plus grandes tempêtes, ceux qui les montent se contentent de s'y tenir tranquilles, peu inquiets de l'endroit où les vents et les vagues les porteront, bien persuadés d'ailleurs que leurs barques ne courent pas risque d'être fendues ou submergées ; même s'il arrive qu'elles soient jetées sur un roc, elles ne sont pas endommagées. Ils ont, au fond de ces barques , une espèce de manche qui est toujours serrée fortemeiit dans le milieu , et lorsqu'il est entré de l'eau dans la barque , ils la font couler dans une moitié de la manche, dont ils lient le bout avec deux morceaux de bois. Lâchant ensuite la manche en bas et en dehors, ils évacuent l'eau. Cette opération est répétée aussi souvent

qu'il est nécessaire , sans le moindre danger ni dommage ^i). »

Ce tableau des merveilles à' Engroneland offre probablement des fragmens d'une relation véridique , mal réunis, et surtout mal appliqués. Le fameux mont ignivome de l'Islande, les bains que les anciens habitans de cette île avaient construits en y employant des sources thermales, les églises et monastères du Groenland, qui possédaient en domaine presque tout ce pays, les barques de cuir des Esquimaux ; toutes ces circonstances , vraies en elles-mêmes , auront été accumulées pour former l'ensemble fantastique que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs. Un peu de vanité chez Zeno le voyageur, ou un peu de négligence chez Zeno le rédacteur de la relation, ont facilement pu faire naître cette confusion. Conformément à ces explications, nous regardons la côte orientale du Groenland de la carte de Zeno comme n'étant autre chose que la côte sud - est mal orientée et étendue outre mesure, peut-être d'après les récits ou inexacts ou mal compris de quelques Islandais.

A plus de mille milles à l'ouest de la Frislande, ou des îles Fœroe, et au sud du Groenland, la carte et la relation de Zeno indiquent deux côtes nommées Estotiland et Droceo. Voici comment ces pays avaient été découverts. Une barque de pêcheurs de Frislande, jetée par une tempête très-loin à l'ouest, atterrit à une île nommée Estotiland^ dont les habitans conduisirent les P'rislandais dans une ville bien bâtie et peuplée, où demeurait le souverain. Un interprète qui parlait latin^ et qui avait également été jeté sur cette côte par le hasard, se fit comprendre des naufragés, et leur intima l'ordre de rester dans l'île. Ils apprirent la langue du pays. L'un d'eux, ayant pénétré dans l'intérieur, assura que l'île, moins étendue que l'Is-

(0 Zeno ap. Zurla , p. 9-12.

lande, était beaucoup plus fertile; qu'elle abondait en toutes sortes de denrées , et que le centre était occupé par une haute montagne d'où sortaient quatre rivières. Les habitans exerçaient divers arts et métiers; ils avaient des caractères d'écriture qui leur étaient particuliers. Dans la bibliothèque du roi se trouvaient des livres latins qu'ils n'entendaient point. Le commerce avec X Engroneland leur fournissait du soufre, de la poix et des fourrures. Ces insulaires semaient du blé, buvaient de la bière, de- ^meuraient dans des maisons de pierre, et naviguaient, quoique sans le secours de la boussole. Les Frislandais, munis de cet instrument, furent chargés par le roi d'Estotiland d'une expédition maritime vers un pays situé au sud , et nommé Drogeo ou Droceo. Le malheur les fit tomber entre les mains d'une nation d'anthropophages ; un seul Frislandais , épargné à cause de son habileté dans la pêche , devint un sujet de guerre entre les chefs de ces sauvages; chacun voulut posséder un esclave aussi utile; transféré d'un maître à l'autre, il fut à portée de connaître toute cette contrée. Il assura que c'était un pays fort étendu , et comme un nouveau monde. Les habitans , ignorans et grossiers , ne savaient pas même se couvrir avec les peaux des bêtes qu'ils tuaient à la chasse. Armés d'un arc et d'une lance de bois , ils se livraient des combats continuels. Le vainqueur dévorait le vaincu. Plus loin , au sud-ouest, des peuples un peu plus civilisés connaissaient l'usage des métaux précieux, bâtissaient des villes et des temples, mais offraient cependant des sacrifices humains à leurs affreuses idoles (i).

Tel fut le rapport du Frislandais, lorsqu'après de longues années il revint de Drogeo et ô^Estotiland dans sa patrie, devenue la conquête du prince Zichmi. Ce chef

(0 Zeno ap. Zurla , p. i3-i6.

entreprenant se mit à la recherche des terres occidentales; mais, après avoir découvert une île nommée Icaria^ il fut poussé vers les parages d'Engroneland. Les tentatives ultérieures qu'il aura pu faire nous sont restées inconnues , attendu que la suite de la relation de Zeno n'a pu être retrouvée.

Il nous semble que la description de l'Estotiland ne convient qu'à Terre-Neuve, et non point à la terre de Labrador. Les habitans, assez civilisés, nous paraissent être les descendans des colons Scandinaves de Vinland^ chez qui la boussole devait être inconnue, et dont la langue, pendant trois siècles, avait pu changer assez pour être devenue presque inintelligible aux pêcheurs de Fœroe. Les livres latins , circonstance qu'on aurait difficilement pu imaginer, y avaient sans doute été portés par cet évêque groenlandais qui, en 1121, se rendit au Vinland pour y prêcher le christianisme.

La contrée de Drogeo serait , dans cette hypothèse , la Nouvelle-Ecosse et la Nouvelle-Angleterre. Les peuples civilisés qui offraient des sacrifices humains dans de riches temples, seraient ou les Mexicains , ou quelque ancienne nation de la Floride ou de la Louisiane.

Le nom même d'Estotiland paraît Scandinave , car Eastout'land^ en anglais, signifierait terre extérieure d'est; dénomination qui convient à la situation de Terre-Neuve à l'égard du continent d'Amérique.

Qu'on se rappelle maintenant toute cette série de recherches; qu'on réunisse sous un seul point de vue les découvertes des Scandinaves dans les X® et XP siècles et les voyages des frères Zeni dans le XIV^, on restera persuadé que le Nouveau-Monde a été visité par les peuples du nord antérieurement à l'an 1000, et l'on pensera peut-être que cette première découverte, historiquement prouvée, après avoir été constatée de nouveau en 1390

5oO LIVRE DIX-HUITIÈME.

par le vénitien Zeno, a pu être connue de Colomb en i477) ^^^^ voyage dans les mers du nord. Loin de

nous l'intention de vouloir ternir la gloire de l'immortel Génois! mais un coup d'œil sur la carte montrera, même aux esprits les plus préoccupés, que la nature elle-même avait désigné Terre-Neuve pour recevoir la première les visites des Européens.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — Coup d'œil géne'ral sur les voyageurs et les géographes européens du moyen âge. — A. iooo-i4oo.

Les découvertes des Arabes et des Normands dans les parties du monde inconnues aux anciens, restèrent assez long-temps cachées aux savans de l'Europe chrétienne. Cependant l'ignorance de la géographie dans le moyen âge n'était ni aussi générale ni aussi grande qu'on le pourrait supposer d'après «la réponse d'un abbé de Clugny. Les environs de Paris lui semblaient une contrée si éloignée et si peu connue, qu'il n'osa se rendre aux vœux du comte Bourcard, qui l'avait engagé à venir établir un monastère de son ordre à Saint-Maur des Fossés (0. On pourrait encore citer l'exemple des moines de Saint-Martin de Tournay, qui, en 1096, se donnèrent en vain beaucoup de peine pour découvrir l'abbaye des Ferrières (2). Mais ces deux faits prouvent seulement que dans les monastères riches, l'esprit de l'insouciance avait succédé à l'esprit des entreprises et des voyages périlleux.

La justice nous fait un devoir d'avouer que le clergé, dans le moyen âge, rendit des services à la géographie comme aux sciences en général. Les annalistes de cette époque, qui étaient pour la plupart moines, insérèrent souvent dans leurs écrits les descriptions des pays voisins ou éloignés. G est ainsi que la chronique d'Emo , abbé de Werum, dans le pays de Groningue, contient , à l'occasion

(') Sprengel , Histoire des Découvertes, 20. — (=) Z)flc/iery, spicileg; H, 90. {Nairatio rertaural. Abbaliœ S. Martini Tomac.)

d'une croisade en Palestine , la relation détaillée du voyage entier, avec la description de tous les pays et de tous les endroits que les croisés traversèrent depuis les Pays-Bas jusqu'en Palestine (O- Mais ce furent surtout les prédicateurs de la foi chez les païens , qui reculèrent les limites de la géographie. Saint Boniface , apôtre des Allemands , a rendu de grands services en donnant connaissance des pays et des peuples qui confinaient à l'orient avec le royaume des Francs. Environ cent ans après que ces conquérans eurent appris à connaître les Slavons , il alla prêcher à ceux - ci l'Évangile. Ses lettres prouvent qu'il obéissait aux ordres des souverains pontifes en leur envoyant des relations sur ces peuples sauvages (2). C'est sans doute d après ses relations et celles des Anglais ses compagnons , qu'Alfred composa , dans'le IX® siècle , la première description complète des pays esclavons. Nous avons déjà parlé des principales tribus slavonnes de l'Allemagne, telles que les Wilzes, les Obotrites, les Sorabes et les Bohèmes, connus par Alfred sous les noms de Wiltes^ Apclredes^ Surpes et Bohèmes. Les missionnaires, conjointement avec les commandans des frontières , firent encore connaître les nations sur l'Oder et la Vistule. De ce nombre sont les Polonais, qui paraissent pour la première fois, sous le règne d'Othon li, dans les écrits de Ditmar de Mersebourg, sous le nom de Poleni : il y est aussi question de la Silésie sous celui de Pagus Sileiisis, qu'elle tira d'une haute montagne (3).

(0 Anton. Matthei. Analecta veteris aevi. Tom. II, p. 26.

La Chronique d'Erao comprend depuis l'an i2o3 jusqu'en 1237, époque de sa mort; mais elle a été continuée, d'abord par Menko jusqu'en 1272, et par un anonyme jusqu'en 1292. J. H.

(2) Bonifac. Epist. 261, in Biblioth. max. Palrum , XIII, p. 288, editprim. Lugdun. Comp. Epist. 19 , ibid. p. 77. — i^) Ditmar Marseb. in Leilmitz script. Brunsviccns. tom. I, p. SSg, 371, ^iS-

HISTOIRE DE LA GEOGRAPHIE. 5o3

Un ermite espagnol, nomme Bernard, qui introduisit l'arithmétique des Arabes en Allemagne, ainsi que Gerbert avait fait en Italie, mais qui n'eut pas autant de succès dans ses travaux pour convertir les Slaves , engagea saint Otton , évêque de Bamberg , à aller prêcher ces païens du côté de Gamin, WoUin , Stettin , Belgard et Golberg, et même à essayer de planter la vigne chez eux (i). Il visita aussi Tîle de Rugen, dont les habitans repoussaient les étrangers de leurs côtes, comme font aujourd'hui les habitans de la Nouvelle-Zélande. Avant ce voyage , Otton n'avait jamais entendu parler de la mer Baltique. Aussi fut il très-surpris de trouver cette mer si large, qu'un navigateur, en la traversant, n'apercevait les côtes que comme des nuages lointains (2). Sous le règne de Louis-le-Débonnaire, Anschaireou Ansgarius, moine de Gorbie, animé de même d'un saint zèle, ouvrit aux chrétiens la patrie des redoutables Normands, et parcourut les royaumes de Suède et de Danemark, peu connus jusqu'alors. Le journal détaillé de ses travaux et des dangers qu'il courut n'existe plus. Rambert, qui a écrit sa vie , et qui a parlé le premier de la Gourlande sous le nom de Coros{^), n'a pas assez mis ce journal à profit pour nous faire juger quelles étaient les connaissances que les chrétiens avaient des Etats du Nord avant les recherches d'Alfred. Dans le moyen âge, ce journal fut la source principale des renseignemens sur le Nord. En 1260, Tymo , abbé de Gorbie, l'envoya complet à Rome (4).

Adam de Brème, qui vivait deux cents ans après Anschaire , puisa dans son ouvrage ; il l'imita en faisant une description détaillée des royaumes du Nord , d'après

(0 Anon. Histor. Otton. p. 325. — (^) S. Anscharii vifa per Jîemùerlum, ap. Langebeck , t. I, 47^ — Id. p. 193-325. — (4) Ami. Corbeins. ap. Leibniiz , II, 4io.

5o4 LIVRE DIX-NEUVIÈME.

les observations qu'il avait recueillies de la bouche de Suenon Estrithson , roi de Danemark. Cette description nous a été conservée (0, et Murray, professeur à Gottingue , l'a enrichie d'un savant commentaire (2). Adam de Brème décrit le Jutland dans le plus grand détail, et parle de plusieurs îles de la mer Baltique dont ses devanciers n'avaient pas fait mention. Il traite de l'intérieur de la Suède, dont Other et Wulfstan ne connaissaient que les côtes, et de la Russie, dont auparavant le nom seul était connu. 11 dit que c'est le royaume slave le plus considérable; que sa capitale est Kief ou Chue^ et que ses habitans commercent avec les Grecs par la mer Noire. Il étend même sa description jusqu'aux îles Britanniques, qu'il n'avait point visitées ; mais il ne fait que répéter à leur sujet tous les contes merveilleux de Solin et de Martianus Capella. Cette manie était générale parmi les géographes du moyen âge; ils transportaient les fables de l'antiquité jusque dans la description particulière des pays qu'ils n'avaient pas vus eux-mêmes : témoin la première description détaillée de la principauté de Galles, composée par Giraud Rarry ou Giraldus Cambrensis, grand doyen de Saint- Asaph, sous Henri II. Cet auteur y joignit le tableau de l'Irlande, qui venait d'être conquise; mais il s'occupa malheureusement beaucoup trop de la recherche des merveilles et des prodiges; il parle de canards qui croissent en Irlande sur des arbres, de poissons à dents dorées, et de monstres moitié hommes et moitié taureaux (3).

(0 De situ Daniœ et reliquarum quae trans Daniam siïnt naturâ, deque gentium istarurn moribus religionibusque , ift Lindenbrog scriptor. rer. septent. Hamburg. 1706. — C^) J. P. Murray, Descriptio terrarum septentrional ium sueculis, IX, X, XI, ex ideâ Adami Bremensis aliorumque script, germanicorum istiusievi; in not*. Comm. Gouing. t. 1, 126.

(^) Giraldi Cambrensis Itinerariiim Cambriœ, scu de luudibilibus Wal-

HISTOIRE DK LA GÉOGRAPHIE. 5o5

Parmi les ecclésiastiques qui ont bien mérité de la géographie, il faut encore nommer Dicuil , moine irlandais, qui vivait pendant le IX® siècle , et dont l'ouvrage contient l'extrait des mesures de l'empire romain prises sous Théodose, et quelques traits particuliers sur le Nil et sur les îles de l'Ecosse. Il paraît qu'ayant possédé ou trouvé un manuscrit renfermant un résumé des mesures de l'empire romain prises sous Théodose, il en fit un extrait dans lequel il encadra des passages tirés de Solin, d'Orose, d'Isidore et de quelques autres écrivains , ainsi que cinq ou six observations qu'il avait lui-même recueillies de la bouche des moines voyageurs. De ce travail de compilation est résulté le livre De mensura orbis terrœ^ longtemps cité comme manuscrit par Velser, Isaac Vossius , Saumaise, Hardouin , Schœpflin. Cet ouvrage, par les extraits qu'il renferme de différens auteurs, a servi à fixer quelques points relatifs à l'état des connaissances géographiques au IX® siècle, tels que la première découverte de l'Islande et des îles Fœroe par des colons irlandais, et la rupture du canal entre le Nil et la mer Rouge (i).

Le clergé, maître de l'instruction publique, encouragea quelquefois les études géographiques.

liae, apud Cambden, scriptor. hisfor. Angliae. Francof., 1602, pag. 820, Idem, de Illaudabil. Walli.e , ap. Wharton, Angliae sacra, It , pag. 2^4- Comp. Beckmann , Ann. des Voyages, IV, p. 19. Paris, i8oy.

(0 Nous devons à M. A. Walckenaer une eclitio princeps de l'ouvrage de Dicuil , in-8"; Paris , 1807. Ce savant géographe a cru devoir faire imprimer le texte tel qu'il existe dans les deux manuscrits de la bibliothèque royale de Paris, réservant pour un autre temps les recherches nécessaires, soit pour corriger ce texte extrêmement corrompu , soit pour éclaircir le sens de l'auteur, soit enfin pour en tirer quelque lumière. Mais M. Letronne s'est chargé de rendre ce service à Dicuil ; le commentaire qu'il a donné sur cet auteur, et qui est accompagné d'un texte corrigé (in ^"; Paris, i8i4) , ne laisse que le glanage à ceux qui voudront parcourir ce champ aride.

5o6 LIVRE DIX-NEUVIÈME.

Levêqiie Guillaume de Wixliam , qui, en i38o, créa un nouveau collège à Oxford, fit les dispositions suivantes dans ses lettres de fondation : « Lorsqu'en hiver, à l'occasion d'une fête du Seigneur, ou de sa mère, ou de quelque autre saint, on fait du feu dans la grande salle pour les confrères , lesdits confrères et les écoliers peuvent , à l'issue du dîner et du souper , s'amuser d'une manière convenable dans la grande salle, par le chant des cantiques et d'autres passe-temps honnêtes, comme aussi en s'entretenant tranquillement de la poésie , des chroniques des divers royaumes , et des merveilles de ce monde, et de tout ce qui fait l'ornement du clergé. » Il existait des ordonnances semblables dans d'autres collèges d'Angleterre (i). Giraud le Gallois nous fournit un exemple du singulier enthousiasme avec lequel on recevait les relations des pays étrangers. Il fut obligé de hre trois jours de suite en public, à Oxford, sa description de l'Irlande. Le premier jour fut consacré aux pauvres de la ville; le second aux docteurs, clercs et étudians; le troisième à la bourgeoisie. Les Scandinaves étaient cependant, avec les Arabes, les seuls peuples chez qui le goût des lectures historiques était devenu national. Les savans islandais , honorés dans les cours du Nord , y charmaient l'oreille des rois et des héros en leur récitant ces sagas^ ou contes historiques, écrits avec la naïveté d'Hérodote, et dans lesquels une saine critique, en fixant leurs dates au XP et au XIP siècle , reconnaît les traces d'une histoire traditionnelle qui remonte aux temps les plus reculés , et qui, à côté de quelques obscurités, offre tous les caractères intérieurs d'un haut degré de véracité. Nous venons d'examiner, dans le livre précédent, les importantes données que les sagas fournissent à l'histoire de la géographie.

(0 Ifharton , History of english poelry, I, p. 92.

Quelques souverains surent apprécier la science qui montre aux rois les limites des empires, et qui trace aux héros la route des conquêtes. Les princes Scandinaves, si la boussole leur eût été connue, auraient fait le tour du monde. Waldemar II, roi de Danemark, fit dresser, en i23i, un cadastre ou tableau topographique de toutes les provinces de son royaume, ouvrage étonnant pour le XIIP siècle (0- Les rois d'Angleterre se montrèrent pénétrés du même esprit. Malgré la destruction générale des livres sous Henri YIII, on a trouvé, dans les anciennes bibliothèques d'Angleterre , sept cartes de ce royaume et des îles voisines, faites dans le XIP siècle , et qui jettent du jour sur l'histoire de Mathieu Paris , sur le Polychronicon de Higeden, et sur les relations de Giraud (2). Dans ces cartes, à la vérité très^grossières, le dessin des principales villes et des abbayes avec leurs murailles , leurs clochers et leurs portes, occupe tant d'espace, qu'il n'a pas été possible de marquer les divisions des provinces, les endroits peu considérables et les petites rivières. Les monarques anglais, voulant connaître leurs États plus en détail, firent rassembler et composer des tableaux généraux des provinces et des terres où étaient marqués les terrains cultivés et ceux en friche, les villages avec le nombre de leurs habitans , et la quotité d'impôts qu'ils paient. Tel est l'ouvrage connu sous le nom de Doomsdayhook^ auquel Guillaume -le -Conquérant fit travailler de 1080 à io83, et où, à l'exception de la principauté de Galles et des provinces de Northumberland, Cumberland, Westmoreland et Durham, tout le reste de l'Angleterre est décrit de la manière la plus circonstanciée. Les districts cultivés et habités ou déserts, les habitans libres ou serfs, avec les espèces de services auxquels ils étaient

(0 Gebhardi, Hist. du Danemark. Thaarup, Statistique. — (2) Gouglis- Anecdotes of Lritish topography, I, p. 5o, où elles sont gravées.

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assujettis ; tout y est noté , jusqu'au nombre de têtes de bétail et de ruches dans quelques comtés (i). Cet ouvrage , si intéressant pour la topographie de l'Angleterre du moyen âge, n'était connu que par des fragmens détachés qu'on trouvait dans différentes descriptions particulières de comtés et de villes. En 1783, le Parlement le fit imprimer aux frais de l'Etat W. Le roi Edouard II fit travailler, en 1291, à un tableau général et détaillé des possessions territoriales du clergé en Angleterre et dans le pays de Galles ; il existe en manuscrit dans la bibliothèque d'Oxford (3), et il n'en a été imprimé que des morceaux isolés dans les topographies de quelques comtés. Nous devons au comte de Herzberg l'obligation d'avoir publié un pareil monument géographique concernant une partie de l'Allemagne ; c'est la description financière en latin de la Marche de Brandebourg, faite dans le genre du Doomsdaybook , et à laquelle on travailla depuis 1875 jusqu'en 1877, P^*" ordre de l'empereur Charles IV (4).

Mais les principaux progrès de la géographie, pendant le moyen âge, furent dus aux grandes révolutions de l'Asie, qui, en amenant sur la scène du monde une foule de peuples jusqu'alors inconnus, et en établissant des rapports entre eux et les Européens, firent naître le besoin de visiter la Tatarie et la Chine. Rappelons en peu de mots les événemens de cinq à six siècles en Afrique et en

(') Short account of some particulars concerning Doomsdaybook , with a view to promote its being published. London, 1766, in-4''. Compar. Gough's Anecdotes, I, p. i8. — C^) 1 vol. in-fol. — 0) Gough's Anecdotes , p. 116.

(4) Cadastre de 1 electorat et de la marche de Brandebourg , dressé en 1875 , par ordre de l'empereur Charles IV, roi de Bohême et marquis de Brandebourg, publié d'après les originaux conservés dans les archives de Brandebourg, et enrichi d'cclaircisscmcns , par C.-F. de Herzberg. Berlin, 1781, in-4'' (en ail.).

Asie. Le vaste empire des khalifes s'écroule ; plusieurs monarchies naissent de ses débris. Kàirvan devient la métropole du khalifat des Aglabites qui régnent sur l'Afrique propre et la Sicile. Les Fatemites héritent des dépouilles des Aglabites ; le Caire est leur capitale ; en l'an le grand Saladin ou Salah-ed-dyn les détrône. Dans l'Afrique occidentale, Zeiri fonde un royaume qui renfermait les pays d'Alger, de Fez, de Segelmesse et de Tripoli j il subsista pendant deux siècles. Les Almoravides bâtissent, en 1069, Marrakch ou Maroc ^ soumettent l'Espagne musulmane, et y régnent de io56à 1146. Les deux royaumes de Maroc et d'Alger sont réunis sous les Almohades^ qui régnent jusqu'en 1269; les Mérinites leur succèdent. Les États de Tunis, d'Alger, de Tremecen et^ autres, naquirent des démembremens qu'éprouvèrent ces monarchies. L'Afrique septentrionale prit ses formes géographiques actuelles dans le XV® siècle.

En Asie, les révolutions provoquées par les croisades eurent peu de durée. Le royaume de Jérusalem, les principautés d'Antioche, d'Edesse et autres, disparurent peu de temps après leur naissance. Diverses peuplades sauvages acquirent une existence indépendante, telles que les Druses et les Kourdes. Il arriva de l'intérieur de l'Asie des hordes nomades qui occupèrent les provinces dépeuplées par la guerre; tels sont les Turcomans^ qui|, après avoir traversé le Djihoun, se répandirent, pendant les XI® et XIP siècles," dans le Khorassan, la Boukharie, la Géorgie^ l'Arménie , la Syrie , l'Asie-Mineure et une partie de la Turquie d'Europe (1). Plusieurs émirs

(0 M. Rlaproth rapporte que , pour expliquer le nom de Turcoman, les Persans prétendent que le Khorassan fut envahi par des tribus turques qui épousèrent des femmes du pays , et que leurs descendans furent appelés Turcomans , c est-à-dire semblables aux Turcs ; mais pour prouver combien cette opinion est paradoxale , il fait observer que des hordes de

5lO LIVRE DIX-NEUVIÈME.

OU princes arabes fondèrent de petits États, et l'Arabie retomba dans l'anarchie d'où le génie de Mahomet l'avait tirée. L'enthousiasme le plus aveugle maintint, pendant un siècle et demi, le singulier État des Ismaéliens ou des Assassins, dont il y avait deux branches, l'une en Perse, l'autre en Syrie : le chef de ces derniers fut appelé vulgairement le Vieux de la Montagne,

Les empires fondés par les Turcs avaient plus de stabilité. Les Grt^A2<3W^/e^ régnèrent pendant les Xr et XIP siècles sur un grand empire, dont le Kaboul, le Kandahar et le Rhorassan formaient le noyau ; Gazna ou Ghizni était leur capitale. Les Seldj'oukides eurent encore une fortune plus brillante : Togrul-beg en posa les fondemens par la conquête de Khorassan en 1037; toute l'Asie occidentale, depuis les côtes de Syrie jusqu'aux monts Kachgar, fut conquise. Le royaume d'Iran, le principal Etat des Seldjoukides , fut détruit en 1195 ; celui de Roum, ou d'Iconie, dura jusqu'en i3o8; il embrassait l'Asie-Mineure : de ses cendres naquit la puissance ottomane, qui engloutit les misérables restes de l'empire romain d'Orient , ainsi que les royaumes de Bulgarie, de Servie et autres pays voisins du Danube.

Les Khovaresmiens ou Chariss imites ^ indépendans depuis iioo, et, un siècle après, vainqueurs des Seldjoukides, étendirent leur domination jusqu'aux confins de la Chine; leur empire s'écroula en i23i.

Parmi les États moins vastes, on doit citer celui que

celte nation de race turque , parlant aussi le turc et restées au-delà du Djihoun, se donnent à elles-mêmes la dénomination de Turcomans. M. Klaproth pense que ce nom est la réunion des deux noms de peuple Turc et Coman, et qu'il a été donné à la partie de la nation turque qui est restée à l'est de la mer Caspienne , sous la dénomination des Turcs de l'Altaï , tandis qu'une autre qui était indépendante est venue s'établir à l'ouest de cette mer et au nord de celle d'Azof. C'est cette portion d'un même peuple qui plus tard poussa jusqu'en Hongrie. J. H.

fonda en Syrie Noureddin, et que le célèbre Saladin agran dit de l'Egypte, de la Palestine et de la Mésopotamie. Cet État meurt avec son fondateur ; mais de ses débris on voit naître en Egypte la monarchie des Mamlouks.

Un torrent de destruction entraîne les débris de la plupart de ces Etats ; et en Asie , la puissance des Mongols reste seule debout. Le génie gigantesque de Temoudjyn , qui prend en 1206, en présence des chefs de cent tribus, le titre de Tchinghiz-Rhan , précipite ces .nomades hors de leurs immenses déserts ; chaque année voit ajouter un royaume à son empire ; vers Tan 1208, il soumet les Turcs orientaux; en I2i5 , Pe-king est pris d'assaut, et tout le nord de la Chine est envahi ; en 12 19, les principales villes du Kharizm tombent en son pouvoir, et le Khorassan est envahi; deux années plus tard, ses troupes victorieuses pénètrent jusqu'au-delà de la mer Noire, tandis que Tchinghiz-Khan lui-même traverse le grand désert de Gobi et soumet le Tangout ; bientôt sa domination s'étend du Dnieper au-delà de la grande Muraille. Son fils Ogodaï soumet la Syrie, l'Asie-Mineure , la Géorgie et l'Arménie, la Russie entière, la Pologne, la Silésie, et dévaste la Hongrie. Les Ouzes^ connus des Russes sous le nom de Polouzes^ et des Grecs sous celui de Cumanes ^ Virent leur royaume, fondé aux dépens des Patzinacites, vainqueurs des Chazares, s'engloutir à son tour dans l'empire d'Oktaï-Khan. A l'est , ce prince achève la conquête du pays des Vioutchi. Mangou met fin au khalifat de Ragdad. Roublaï-Khan conquiert la Chine méridionale et une partie de l'Inde. L'Asie entière était sur le point d'être réunie en un seul empire. Les vents et les flots défendent le Japon. Rientôt l'immense monarchie mongole se partage en plusieurs khanats, VIran embrassait l'Asie occidentale ; la résidence était Tauris, Dans le khanat de Kaptschak était

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compris à peu près tout ce qui forme aujourd'hui l'empire de Russie en Europe et en Asie; Sarai en était la capitale. Le Zagathaï renfermait dans ses limites la Tatarie, la Kalmoukie, le Tibet et l'Inde; la capitale se nommait Bich-balik. Le khan de la Chine était censé le suprême chef de l'empire, mais l'éloignement rendit son pouvoir illusoire.

Cette grande révolution, en bouleversant l'Asie, la fit connaître. Les victoires des Mongols et leurs courses en Polos ne, en Silesie et en Hongrie, tout en répandant la terreur parmi les chrétiens, produisirent un avantage inattendu pour la géographie. Ces événemens attirèrent l'attention des Européens sur la patrie de ces dévastateurs et sur les nations qu'ils avaient subjuguées. L'empereur Frédéric renouvela plusieurs fois ses exhortations par écrit pour engager les potentats de la chrétienté à se réunir (i). La crainte de ces barbares était si grande, même dans les contrées de cette partie du monde les plus éloignées d'eux, qu'en i238 elle empêcha les peuples de la Frise et de la Gothie de se rendre à la pêche du hareng sur la côte d'Angleterre (2). Le pape cherche, par ses envoyés et par des missionnaires , à détourner le fléau qui menaçait l'Europe. Quelques journaux de ces ambassades se sont conservés jusqu'à nos jours. Les noms d'Ascelin, de Carpin et de Rubruquis brillent au premier rang. Avant les conquêtes des Russes dans le nord de l'Asie, et les nouveaux voyages entrepris pour commercer avec les pays au-delà de mer Caspienne , leurs itinéraires offraient, avec la relation de Marc-Pol, les seules sources où l'on pouvait puiser des renseignemens sur la Tatarie et les pays des Mongols. Le plus grand nombre de ces journaux est perdu , ou est enseveli dans la poussière des bibliothèques, comme l'Indicateur des

(>) Malth. Paris, Hist. major. 557-662. — (?) Id. ibid. p. 47i« '

HISTOIRE DE LAl GÉOGRAPHIE. 5x3

routes de la grande Tatarie, composé, en i3o6, pour l'usage des missionnaires (0 ; comme le Voyage d'André de Lonjumel, qui en 124^ alla prêcher le christianisme chez les Mongols; ou bien encore comme les Voyages en Tatarie de Ricold de Monte-Croix, traduits en français en i35i par Jean le Long d'Ypres (2). Les missions continuèrent ensuite durant quelques siècles. En'i3i2, Jean de Monte-Corvino était évêque de Pé-king. Non seulement des missionnaires isolés, mais même des troupes de prédicateurs, entreprirent ces voyages pénibles par l'ordre des papes et par zèle pour la religion (3).

Suivant toutes les apparences , ces voyages en Asie furent précédés par la relation que le juif Rabbi Benjamin de Tudela, en Navarre, écrivit en 1160 , et où il décrit tout ce qui lui avait paru le plus curieux dans le midi de l'Europe, en Grèce, en Palestine, en Mésopotamie , dans les Indes , en Ethiopie et en Egypte. Il ne dit pas positivement qu'il ait visité tant de contrées diverses 5 ce sont quelques uns de ses anciens traducteurs qui lui font tenir ce langage; lui-même il cite parfois les garans de ce qu'il rapporte. D'ailleurs la sécheresse de ses relations, ses bévues en géographie, et d'autres fautes que Baratier (4), son éditeur, a déjà relevées, semblent prouver qu'en général il ne parle que d'après des ouï-dire, surtout pour les pays hors de l'Europe. Il s'attache principalement à décrire les endroits où les Juifs vivaient réunis en grand nombre ; il retrace

(0 Directorium ad faciendum pasagium transmarinurn per editorem per quemdam fratrem ordiiiis Praedicatorutn scribentem experta et visa potius quatn audita. Mosheim , Historia Tartarorura ecclesiastica , p. 97.

(2) Sinner, Catalog. MSS. Bibliothecœ Bernens. II , p. 460. —(3) Mosheim, Hist. eccles. III , p. 79-98. —(4) Voyages de Rabbi Benjamin de Tudela, traduits de l'hébreu et enrichis de notes, par /. P. Baratier, 2 vol. in- 12. Amsterdam, 1734, §I> p. i3.

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leur situation dans les différens États. A l'article de la Perse, il parle tout à coup de la ville de Samarkand, où se trouvaient alors cinquante mille Israélites ; puis du Tibet, et de l'animal qui porte le musc. Il nomme aussi la Chine j mais les fables qu'il raconte pour donner une idée des dangers de la route , dénotent une extrême crédulité. Ses traducteurs trouvent aussi dans son ouvrage des indices d'un voyage aux Indes : à la vérité, il parle beaucoup de Bassora , de son commerce florissant , des Juifs noirs de l'Inde, de la culture du poivre et de l'origine des perles; mais cet épisode est trop court pour qu'on en tire des lumières. Il est impossible d'éclaircir en aucune manière plusieurs noms des endroits qu'il mentionne, comme l'île de iVe^/'o/:/^ dans le golfe Persi que , le royaume d'Oulam, l'île de Cinf^ag et ]a viWe de Cingala. Peut-être en est-il de ces noms-là comme de plusieurs noms européens qu'ont défigurés ses copistes, en prenant une lettre hébraïque pour l'autre (i). Quelques unes des villes qu'il attribue à Tlnde étaient situées sur la côte d'Arabie comme Katifa (El-Katif), et Zahid ( Zibid ) sur la mer Rouge, où il s'embarqua pour l'Afrique (2).

(0 Pour les différentes éditions et traductions de Benjamin, voyez Catal. bibliothecœ Bunav. , II , i 74 ' •

(^) On peut citer encore les voyages d'un autre rabbin contemporain de Benjamin de Tudela , c'est Petachia de Ratisbonne, Il voyagea en Pologne, en Russie , en Tatarie , en Arménie , en Assyrie et en Palestine j il visita Jérusalem vers l'an 11 85, et laissa des Mémoires qui servirent à publier après luij, sous le titre de Sibbub blam (Voyage dans le monde), une relation qui a été imprimée à Prague en i5y5, in-4°, insérée avec une traduction latine dans les Exercitationes de Wagenseil (1687 et 1697, in-4*'); enfin dans les Institutions rabbiniques de Zanolini, et dans le Trésor des antiquités sacrées d'Ugolini. Mais toutes ces traductions sont plus ou moins inexactes : aussi serait-il à soubaiter que quelque liabile orientaliste tirât de cet ouvrage tout le parti que la géographie a le droit d'en attendre. J. H.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 5l5

L'infatigable esprit du commerce, qui probablement n'était pas étranger à Benjamin de Tudela, anima bien d'autres voyageurs. Des marchands de Brème , jetés par la tempête sur la côte de Livonie, comme Cabrai sur celle du Brésil, complétèrent les connaissances qu'on avait déjà acquises sur la mer Baltique. Les chevaliers porteglaives et les flottes danoises n'envahirent que les côtes de la Russie actuelle ; mais les négocians hanséatiques , en suivant les traces des Permiens et des Wariègues , pénétrèrent probablement jusqu'en Tatarie (0. Nous connaissons mieux les découvertes des marchands italiens au-delà de la mer Noire et de la mer Caspienne chez les Tatars , les Mongols et autres nomades de TAsie j il est même bien des choses dans ces pays sur lesquelles, encore aujourd'hui, nous ne savons guère que ce qu'ils nous en ont appris. Durant environ deux cents ans, les Génois et les Vénitiens firent, comme les Romains, le commerce de l'Inde et de la Chine par des caravanes : elles partaient des côtes de la mer Noire et de la Syrie, parce que l'Egypte, où les marchandises de l'Inde étaient apportées par la mer Rouge, leur resta fermée aussi long - temps que dura le premier feu de l'animosité entre les chrétiens et les mahométans. L'Egypte ne s'ouvrit probablement de nouveau aux chrétiens et à leur commerce de l'Inde qu'après l'an 1260, lorsque les Génois eurent rétabli les Grecs sur le trône de Constantinople. En récompense de ce service, ils obtinrent des avantages exclusifs pour leur commerce. Les Vénitiens , exclus de la mer Noire, firent un traité avec le soudan d'Egypte j les rois d'Aragon et de Sicile, et les Génois eux-mêmes, suivirent cet exemple, et Alexandrie devint le grand entrepôt des marchandises des Indes , jusqu'à l'époque où les Portugais découvrirent la route plus commode du cap de Bonne-Espé-

(0 Fischer, Hist. du Commerce d'Allemagne, 1 , 20-3i.

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rance pour aller aux Indes et aux îles des Epiceries (0.

Avant cette révolution commerciale, les Génois et les Vénitiens recevaient les marchandises de l'Inde et de la Chine par Caffa^ Tana et Ajazzo ; elles y arrivaient par deux voies différentes. On les faisait venir à Bassora , à l'embouchure du Tigre , dans le golfe Persique ; de là , elles allaient par ce fleuve et à travers la Perse jusqu'à Tauris ; puis elles traversaient l'Arménie, et ensuite la mer Noire jusqu'à Tana , ville à l'embouchure du Tanaïs. Sanudo et Pegoietti ont parlé d'une partie de cette route du commerce; mais les objets les plus précieux, et d'un petit volume, étaient portés de Tauris à Ajazzo ou Aïas, sur la mer Méditerranée. Sanudo semble indiquer la route de Bagdad par le grand désert, puisqu'il se borne à dire que, de cette ville, les marchandises fines étaient envoyées jusqu'à la Méditerranée aux marchands chrétiens (^). Le Florentin Balduci Pegoietti, qui se trouvait dans ces contrées en i353, décrit la route des caravanes des Indes jusqu'à la Méditerranée dans le plus grand détail , et nomme tous les endroits qu'elles traversaient, même les moins considérables , ainsi que les villes où elles acquittaient des péages (5). Il démontre que la route commerciale remontait jusqu'à Tauris : il n'en

(0 Les traités de pajx faits en cette occasion nous ont été conservés par les auteurs arabes. Voyez dans les Extraits relatifs aux Croisades, par M. Reinaud. Paris, 1S29. i vol. in-S".

(2) Sécréta fîdelium crucis , ap. Bongars , II, p. 23.

(?) Voici l'itinéraire : Torisi , Sandoddi, Condro, Fiume Rosso, Piana di Falconieri, Locclie, Scaracanti , Sotto VJrca Noe (sous l'Ararat), Aile 3 Chiese (Eschmiazin) , Calacresti, Aggia, Sermessa, Polorhech, Arzerone (Erze-roum) , Gavazera alla mojitagna , Ziguni, Arzinga , Mughisar, Greboco, Dudriaga, Sal^astro, Gauazera di casa Giacomi , Gadue , Gav^era del JmiragliOf Casena, Gandon, CoUdara, Ajazzo. On pourrait supposer que le mot Gavazera, répété par trois fois, veut dire un caravansérail.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. Si']

indique point la raison ; iil observe seulement qu'à Tauris, Torisso ou Tebriz ^ on faisait le commerce d'épiceries, de perles, d'indigo et d'autres articles (0. Les marchandises étaient portées par des chameaux et d'autres bêtes de somme, de Tauris par le mont Ararat, par Erze-roum, situé à cinq journées de marche de la mer Noire, et par Erz-inghian sur l'Euphrate, à Ajazzo, ville de commerce alors très-célèbre dans* la petite Arménie sur la mer Méditerranée, près du passage connu des anciens sous le nom de Pas cVlssus. Marc-Pol en parle en ces termes : « Un grand nombre de marchands s'y rend de tous les pays, même de Venise et de Gênes à cause de la variété des marchandises que l'on y trouve, surtout des aromates de différentes espèces et autres objets rares et précieux qui y sont apportés des régions orientales pour être vendus; car cet endroit est comme le port de tous les f ays de l'orient (2). » On aimait mieux faire venir par cette route détournée les marchandises de prix qui n'étaient pas d'un grand poids, que de les acheter à Alexandrie ; l'encens surtout y était d'une qualité supérieure à celui qui arrivait en Egypte par la mer Rouge (3).

Les marchandises de l'Inde qui venaient par la deuxième grande route commerciale faisaient un long détour avant d'arriver à la mer Noire ; peut-être les envoyait-on de Cambaye ou Cambay, ville commerçante du Goudjerate, jusqu'à l'Indus, qu'elles remontaient tant qu'il était navigable; de là elles allaient par terre par le Kandahar, le Tokharistan ou la Boukharie jusqu'au Djihoun, d'où on les chargeait pour Astrakhan sur des chameaux ; ou

(U Divisamenti di Paesi et di misure di mercalanzie et d'altre cose ùisognei'ole di sapere a mercatanti di div^erse parte del mondo ; dans la troisième partie de Délia Décima e délia altre Gra<^ezza , di Pagini. Lisbonne et Lucques , 1766 , in-4°, p. 7.

(2) Marc. Pol. de reb. orient. 1. I , c. II , pag. î i , cdit. Miill. Jboul-' Feda, Syria, cd. Kuîhler. p. 182, etc. — (^) S'anudo, ap. Bougars,^^. i3.

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bien on les envoyait à Strava , l'Astrabad moderne , pour traverser ensuite la mer Caspienne. D'Astrakan , les marchands se rendaient à Azof en longeant le pied du Caucase. Cette route paraît avoir été commune aux caravanes qui , d'Azof, se rendaient à la Chine ; il est certain qu'elles passaient au nord de la mer Caspienne , et , suivant le dire de l'Anglais Mandeville, elles restaient en chemin onze mois* ou un an (i). Mais, au-delà du Volga, cette route varia probablement selon les circonstances politiques. Le génie du commerce s'ouvre des sentiers nouveaux quand la tyrannie lui ferme ceux qu'il avait fréquentés. Il paraît que Marc-Pol , Mandeville et autres anciens voyageurs, pour aller à la Chine et à la cour du Grand-Mongol, passèrent par le midp de la petite Boukharie. Il n'y eut que Paschalis, moine franciscain (2), qui, en se rendant à Almalikh en i338, suivit en partie la route des commerçans , tracée en détail par Pegoletti, et qui passait par le pays des Gètes ou des Ouigours (3), pour se terminer à Pé-king (4).

Tous ces voyages du moyen âge offrent beaucoup d'obscurité et souvent peu d'intérêt. Les pays qu'on parcourait n'étant, en général, que des déserts habités par

(0 Sir John Mandeville , Voyages and Iravayles , ch. 20 , p. 266. (') Mosheim, Historia Tartarorum ecclesiastica , p. igB.

(3) Les Ouigours, dont il est si souvent question dans la géographie de l'Asie, étaient d'origine turque. On les a appelés Igours et quelquefois Jaghours. Quelques auteurs les ont regardés comme Tibétains ; mais M. Klaproth a fiait observer que ce qui les distingue, c'est qu'ils écrivent de haut en bas , et les Tibétains horizontalement. Les notions que Ton a sur les Ouigours remontent au 11^ siècle avant notre ère. Originaires des bords de l'Orkbon, ils ont possédé la petite Boukharie, fondé plusieurs royaumes , et dominé dans toute la partie moyenne de l'Asie. J. H.

(4) Voici l'itinéraire que suivit le Florentin François Pegoletti en i345 : Azof, Astrakhan , Saratchik, Ourghenj, Olrar, Almalikh, Khamil, Rantcheou , près de la grande muraille, Cassai, aujourd'hui Hang-tcheou, et Cambalu ou Pé- Iting. J. H. ,

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. SlQ

des nomades, on n'y rencontrait ni villes, ni édifices, ni aucun de ces objets dont Téclat commande l'attention du voyageur. Ces courses étaient accompagnées de fatigues et de dangers extraordinaires. Les envoyés européens étaient obligés de suivre les hordes de Tatars dans leur vie errante, même pendant les saisons les plus rudes, et d'endurer, comme ces barbares, et la faim et le froid. Dans une pareille position, il leur était difficile de faire des observations sur ce qu'ils voyaient. Les missionnaires, pleins d ignorance et de crédulité, ne connaissaient ni les relations de leurs prédécesseurs , ni les remarques faites par d'autres missionnaires qui erraient en même temps qu'eux parmi les Mongols. Il en résultait qu'aucun d'eux ne songeait remplir les lacunes qu'avaient laissées ses confrères, ni à éviter les contradictions dans les noms des lieux dont il parlait. Plusieurs de ces relations de voyages ne furent pas composées sur les lieux mêmes ; le voyageur les écrivait de mémoire à son retour, comme le prouvent les exemples de Marc- Pol et de Mandeville : c'est ce qui fait qu'elles manquent souvent de liaisons ; que les pays , les peuples , les noms , la position des lieux, tout y est confondu ; que les îles y sont placés en terre ferme, et que les continens se trouvent métamorphosés en îles. Ces écrivains ne distinguent pas ce qu'ils ont vu par eux-mêmes de ce qu'ils ont appris d'autrui ; et la plupart, suivant le goût de leur siècle, cherchent à plaire en racontant des prodiges, des histoires fabuleuses et des léo^endes. C'était même sous le titre de Merveilles que les voyageurs publiaient leurs relations. Plusieurs de ces écrits n'existent plus en original ; nous n'en avons que des extraits ou des copies altérées par le caprice de ceux qui les ont transcrites. Voilà pourquoi les traductions de Marc-Pol , d'Oderic de Portenau et de Mandeville varient tant entre elles.

On n'a pas encore trouvé un manuscrit du premier auteur, qui ne différât essentiellement d'un autre par des abréviations, des intercalations et des c^angemens.

Lés cartes de ces siècles d'ignorance joignaient , aux défauts qui résultent du manque de connaissances, ceux qui proviennent d'un arrangement systématique d'après des hypothèses imaginaires. Il nous semble que la critique doit ranger les cartes du moyen âge dans deux grandes classes ; celles dans lesquelles on copia simplement les idées de Ptolémée et des autres anciens, et celles dans lesquelles on se permit d'insérer des terres nouvelles, soit réellement découvertes , soit dont on soupçonnait l'existence.

Dans la première classe, on trouve plusieurs mappemondes qui représentent l'Europe, l'Asie et l'Afrique comme une grande île, en terminant l'Afrique au nord de l'équateur. Nous avons déjà observé que , malgré l'autorité contraire du divin Ptolémée , cette opinion des Eratosthène et des Strabon s'était conservée dans l'Europe occidentale. Parmi les géographes qui l'adoptèrent il faut citer Martin Sanudo, qui, en proposant, vers l'an iSai , une nouvelle croisade pour arracher le commerce des Indes des mains du Soudan d'Egypte, accompagna son projet d'une carte qui faisait connaître les pays dont il parlait (0 : tous les peuples et les royaumes de l'Europe y sont marqués j mais les trois Etats du nord tiennent à la Russie par une langue de terre très-étroite, habitée par les Caréliens, nation infidèle. Le midi de l'Afrique semble ouvert à la navigation ; mais l'excès de la chaleur y rend l'intérieur du pays inhabitable. La figure de l'Asie mérédionale lui était presque entièrement inconnue, de même que les îles de l'Océan indien. D'après les Arabes, il place Gog et Magog dans

Bongars , Gesta Dei per Francos , II.

le nord-est de l'Asie j les Tatars occupent le nord de cette partie du monde.

Parmi les cartes de la seconde classe, les plus remarquables sont celles qui semblent indiquer des découvertes importantes faites à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique dans les XIP et XIIP siècles. Nous avons de'montré, dans le livre précédent , que Terre-Neuve et les côtes voisines de l'Amérique avaient été découvertes par les Normans vers l'an, 980, et même occupées par eux depuis l'an 1000. Mais ces navigations au nord-ouest, inconnues à la plupart des Européens du midi, n'ont rien de commun avec certaines navigations au sud-ouest, indiquées seulement par des cartes géographiques , et dénuées d'autres preuves. historiques certaines.

Une carte de i346, écrite en castillan (i), présente le cap Bojador en Afrique comme un point connu, et que les. navigateurs avaient doublé. Un manuscrit conservé à Gênes nous apprend qu'en i346, un bâtiment de l'île Majorque partit pour aller à un fleuve nommé Kedamel ou Rui-jaura , probablement Rio-do-Ouro ; on n'en eut point de nouvelles (2). Les historiens génois nous assurent que deux de leurs compatriotes , Tedisio Doria et Ugolino Vivaldi, entreprirent de se rendre dans l'Inde par l'ouest ; on ignore quel fut le sort de ces navigateurs (3). Les îles Canaries n'ont jamais été entièrement perdues de vue, puisque les géographes arabes les ont connues et décrites; elles paraissent sur la carte castillane de i346) où Ténériffe porte le nom à^lnfierno ou île d'Enfer ; car les anciennes fables sur le séjour des bienheureux et le royaume des morts sont toujours restées attachées aux

(0 MSS. de la Bibliothèque royale de Paris, nû 6816. — (^) MSS. d' Usodimare , cités, Annali di statistica , di J. Grœberg , Tî , 290. — i^) Foglietta , Histor. genues. V, ad. ann. i"?9i. Casoni , Annal di Gcnova , I, ad. ann. i5o6.

îles de rOcéan occidental. Il y a plus : l'île de Madère se montre sur une carte de i384î sous le nom Isola di legname^ île aux bois, ce qui est aussi le sens de son nom actuel (i). Aurait-elle donc quelque fondement, celte touchante histoire de Robert Macham, Ecossais qui, s'étant enfui avec la belle Anne d'Arfé, fut jeté, le 8 mars i344î sur les côtes de Madère, et crut trouver, dans cet Elysée insulaire, un asile pour ses amours, mais qui, bientôt livré aux angoisses de la faim, vit son amante expirer dans ses bras, et ayant en vain fait retentir toutes les solitudes des cris de son désespoir , ne trouva le terme de ses maux que dans la tombe (2) ?

Jusqu'à présent on avait attribué aux Portugais la fondation de la plus ancienne académie nautique, et l'invention des caries planes. On a répété que c'est le prince Henri qui le premier établit une académie de ce genre au village de Sagres, dans les Algarves, en 141^? et qu'avant cette époque on ne connaissait que les cartes à méridiens inclinés. Un de nos savans les plus zélés vient de prouver l'inexactitude de ces deux assertions en rendant aux navigateurs catalans la justice qui leur est due (3).

(0 Carte MSS, de la Bibliothèque de Pinelli, aujourd'hui à M. Walckenaer.

(2) Il est difficile de révoquer en doute l'histoire de Macham. Un pilote castillan nommé Morales, ayant connu dans les prisons de Maroc un des compagnons de l'infortuné gentilhomme écossais, s'empressa, dès qu'il fut rendu à la liberté, de communiquer le récit de la découverte de l'ile nouvelle au navigateur portugais Zarco, qui l'emmena en 1419 à la recherche de cette ile : Moralès, y débarquant un des premiers , y reconnut le tombeau de Macham. La rade où ce dernier avait abordé reçut son nom , et porte par corruption celui de rade de Machin. Voyez la Relation historique de la découverte de Vile de Madère, traduite du portugais de F. Alcaforado. Paris, 1671, in-12. J. H.

Q) Nous devons les renseignemens que nous donnons ici sur les Catalans à M. J>-A. Buchon, inspecteur des archives du royaume. 11 a jjien

HISTOIRE DE LA. GÉOGRAPHIE. 5^3 La splendeur à laquelle les Catalans s'étaient élevés sous leurs comtes, dont le dernier, Raimond V, monta sur le trône d'Aragon, s'accrut encore par la conquête que le roi Jacques ou Jayme d'Aragon fit de l'île de Majorque et du royaume de Valence sur les Maures. Les Catalans, qui passaient pour le peuple le plus éclairé de l'Espagne , portèrent au plus haut degré la prospérité de Majorque : le commerce de cette île prit la plus grande extension; les connaissances géographiques s'y répa^irent rapidement, surtout pour les différentes contrées de l'Afrique avec lesquelles ils avaient de fréquens rapports. Aussi peut-on dire sans exagération que telle notion géographique ou historique, aujourd'hui douteuse ou contestée, relative aux peuplades africaines , était alors familière à tous les rangs, à tous les esprits. « D'un autre côté, ajoute M. Buchon, l'expédition si aventureuse et si extraordinaire des Catalans dans l'empire grec, sous leur amiral Roger de Flor, leurs guerres avec les Turcs de ce pays, leurs marches et leur établissement dans toute l'étendue de l'empire grec, depuis l'année i3o3, où ils succédèrent aux Génois dans la domination de ce vaste et faible empire, jusqu'à l'année i3i5, où l'infant Ferdinand de Majorque se fit reconnaître à Clarentza comme souverain de la Morée, leurs courses commerciales et militaires dans un grand nombre de ports de la mer Noire, ouverts auparavant aux seuls Génois , leur faisaient connaître en même temps une partie considérable de l'Europe et de l'Asie. » Ainsi, leur influence politique , leurs conquêtes, l'étendue et l'importance de leur commerce, tout favorisa chez les

voulu nous confier un Mémoire qu'il a lu récemment à l'Acatlcmie des Inscriptions, relatif à un Atlas catalan de l'an 1874 j qui existe parmi les manuscrits delà Bibliothèque royale. C'est dans ce Mémoire, qui doit être publié par les soins de l'Académie, que nous prenons les renseignemens que Ton va lire. J. H.

Catalans l avancement des connaissances géographiques; aussi le savant jésuite espagnol Juan Andrès, dans son ouvrage écrit en italien sous le titre de Storia dogni litteratum^ fait-il remarquer que ce fut un Majorquin appelé Jacques qui fut choisi pour établir et diriger l'académie nautique de Sagres : il y avait donc à Majorque une école de mathématiciens expérimentés, avaat qu'il en existât en Portugal. Ce fait est encore prouvé par l'atlas manuscrit doiit nous allons prendre la description dans le travail inédit de M. Buchon.

La date de ce précieux monument géographique est indiquée d'une manière assez précise par le drapeau chrétien placé sur l'île de Chypre : on sait qu'elle fut conquise par le Soudan d'Egypte en i375; il ne peut donc être postérieur à cette année. D'un autre côté , il n'est pas antérieur à l'année i346, puisqu'on lit sur l'une des cartes une légende relatant cette date par le voyage de dom Jayme Ferrer à la rivière d'Or (i). De plus, le calcul pour le jour de Pâques y est indiqué pour l'année iSjS, ce qui annonce que cet atlas fut terminé en i374 et qu'il remonte trente-un ans avant la fondation de l'académie nautique de Sagres.

Passons maintenant à la description de cet atlas. Il se compose de six doubles cartes collées sur bois et peintes en couleur. Les deux premières contiennent le développement des idées géographiques, physiques et philosophiques de cette époque; les quatre autres sont purement géographiques. Elles sont, comme toutes les cartes anciennes, ornées de figures d'hommes et d'animaux; les villes y sont représentées; les mers sont couvertes de navires, et de nombreuses légendes se rapportent à la géographie et à

(0 Voici la légende qu'on lit au-dessus du navire de ce navigateur : Partichlo xer don Jaeme Ferrer per anar al Jliu de l'or, aljorn de Sait Lorenz , q'ii es a X de J'gosL e jo en Vany wcccxi^vt.

1 histoire. Pour recevoir tous ces détails, ces cartes n'ont que 23 pouces de hauteur sur i8 de largeur.

Sur la première, on voit un long exposé des cinq manières dont le monde a été formé, des quatre élémens qui le composent, de la forme de la terre, de sa circonférence, évaluée à 20,o52 milles, et de notions générales sur les trois parties du monde, sur le mouvement du soleil et de la lune, sur l'influence bonne ou mauvaise de notre satellite, et sur la manière de calculer le jour auquel Pâques doit tomber, particulièrement l'an

La seconde présente la marche des saisons relativement aux douze signes du zodiaque, le degré d'influence bienfaisante ou malfaisante des planètes et des constellations et la durée de leur révolution.

La troisième représente le nord, le centre et le midi de l'Europe, et tout ce que l'on connaissait alors de l'Afrique. Au nord , on voit une île appelée Chatanes , et au sud de celle-ci une autre portant le noin i^Archania^ avec cette légende : Dans cette île il y a six mois de jour pendant lesquels la nuit est claire , et six mois de nuit pendant lesquels le jour est obscur. On y lit aussi que l'île Canarie doit son nom à la multitude de gros chiens qui l'habitent. L'Afrique représentée sur cette carte offre quelques points dignes de remarque : ainsi , près de Mascarata^ on lit: Oest par ici que passent les marchands qui viennent dans la terre des nègres de Guinée^ et ce pays s^ appelle Vallée de Sara; mais ce qui paraît plus curieux, c'est d'y voir au midi Tenbuch ou TembouctoUj situé sur le bord d'un lac près duquel on lit : Ormess ou Lacus NUI ; surtout lorsqu'on remarque que cette ville est placée dans la même situation que lui assigne la belle carte de Berghans, publiée par Cotta. Une autre remarque que fait fort judicieusement M. Buchon , c'est que, comme dans cette même carte, le Nil se dé?

bouche d'un côté dans la Méditerranée et de l'autre dans l'Océan.

Sur la quatrième carte se trouve le reste de l'Europe septentrionale et méridionale, avec toute la partie orientale, ainsi que l'occident de l'Asie, avec quelques unes des îles de l'Archipel, la Palestine, les côtes de la Barbarie, l'Egypte et la Nubie. La mer d'Allemagne porte la légende suivante: Sachez que cette mer est gelée pendant six mois de ï année , c'est-à-dire depuis la mi-octobre jusquà la mimars , tellement quun homme peut ^voyager dessus auec des chariots. Depuis le cap Bocassus jusqu'à Alexandrette, il semble que l on ait voulu indiquer les limites du royaume d'Arménie , qui ne fut conquis par le Soudan d'Egypte que dans l'année iSyS, à l'époque même où cet atlas se rédigeait.

La cinquième carte contient une partie de l'Afrique, l'Arabie, les contrées à l'est et à l'ouest de l'Euphrate, les Indes, les côtes de la mer Caspienne; du reste, elle n'offre rien de particulier.

La sixième carte est plus intéressante : elle représente le reste de l'Asie. On y voit au nord une ville de Lap, dont la légende porte que c'est là que se rendent les marchands de l'empire de Sara pour aller au Kathai en droite ligne. Au sud, est la ville d'Ysical , où l'on voit , dit-on , un monastère qui possède le corps de Saint-Mathieu l'évangéliste. Tout-à-fait au nord, se trouve une mer, avec une légende qui porte que dans ces îles vivent un grand nombre de grifauts et faucons , réservés pour l'usage du grand-khan, empereur du Kathai. A l'est, au milieu des montagnes , on lit Gog et Magog , avec cette légende : Le grand seigneur de Gog et de Magog. Il ^viendra au temps de 1 Antéchrist avec une nombreuse suite. Dans le Kathai, on voit Ghanbaleth, capitale du grand-khan, avec une inscription qui porte qu'antérieurement à cette

HISTOIRE DE LA. oilOGRAPHIE. 627

ville il en existait une nommée Gueribalu, que ce prince fit détruire, parce que les astres avaient prédit qu'elle se révolterait un jour contre lui. La légende relative à la mer des Indes porte qu'on y voit 7648 îles riches en pierres fines] et en métaux précieux. On y montre Java, qui y est appelée Jarva; et, ce qu'il y a de remarquable, l'île de Ceylan y est figurée, et l'on rappelle que les Tatars la nomment Màgno-Caillf.

Telles sont les principales particularités qu'offre cet atlas catalan, qui, outre l'intérêt qu'il présente, a le mérite d'être un des plus anciens que l'on connaisse (i).

Combien d'aventureuses courses dont l'histoire n'a conservé aucun souvenir ! Combien d'infortunés précurseurs de Christophe Colomb, qui, engloutis dans les flots de l'Océan, ou naufragés sur quelque plage déserte, n'ont recueilli, pour fruit de leur noble audace, qu'une mort ignorée ! D'autres sont revenus en Europe 5 ils ont fait connaître ces îles de Brazil^ c'est-à-dire du Feu, de Corvos marinos^ de San-Jorzi^ et autres, dont la position sur les cartes du XIV^ siècle annonce que les îles Acores étaient obscurément connues dès l'an i38o, ou même plus tôt, si tant est que le nom évidemment arabe de l'île de Bentujla^ sur la carte de Bianco , nous autorise à y voir une découverte des Arabes d'Espagne.

Aucune de ces découvertes ne compromet en rien la gloire de Colomb; mais on en cite une qui, si elle était démontrée réelle j réduirait tout le mérite de ce navigateur à avoir retrouvé des terres connues un siècle avant

(0 On ne cite qu'un seul atlas plus ancien ; c'est l'Atlas géo-hydrographique in-8° de la Bibliothèque de Vienne, et portant cette inscription : Petrus Fisconle de Janudfecitistas tabulas Aniio D. Mcccxviii. La même bibliothèque en renferme un autre du format petit in-folio , ayant pour titre : Gratiosus Benincosa Jnconitanus composait , anno Domini mccclxx. J. H.

qu'il eût vu le jour. Cette prétendue découverte se trouve indiquée dans une carte faite en i436 par André Bianco, et que l'on conserve dans la bibliothèque de Saint - Marc. Formaleoni en a donné une description détaillée (0 , et a fait graver deux feuilles des dix qu'elle contient. Voici de quelle manière il représentait la terre (2). Les trois parties de l'ancien monde forment un grand continent, partagé en deux portions inégales par la m^er Méditerranée et par l'Océan indien qui court de l'est à l'ouest , et renferme une grande quantité d'îles. L'Afrique s'étend de l'ouest à l'est parallèlement à l'Europe et à l'Asie; l'Ethiopie orientale et le royaume du prêtre Jean se prolongent jusqu'à son extrémité méridionale ; c'est encore l'Afrique des anciens, terminée au nord de l'équateur : aussi le golfe profond que la mer forme du côté de la Guinée n'y est pas marqué. Sur cette même carte, Bianco a placé deux dragons, avec ces mots : Nidus Ahimalion, jL'Asie est tout aussi mal figurée. La côte méridionale court tout droit de Test à l'ouest. Il n'y a presque point d'indice des deux péninsules de l'Inde ni du golfe du Bengale. La partie orientale ^consiste en deux grandes presqu'îles séparées par un golfe immense : sur celle du nord, on voit Go^ et Magog ; et sur la méridionale, le Paradis^ d'où sortent quatre grands fleuves, dont deux se jettent dans la mer Caspienne. Ensuite viennent les royaumes de Kathai , de Cambalikh ou Cocobalich ; la ville de Samarkand et l'Inde septentrionale, avec quelques villes dont les noms sont inintelligibles, comme Udexi^ Omindan^ Lagade ; puis la Perse et la Syrie. Les royaumes de l'Europe sont mentionnés, à l'exception de la Pologne et de la Hongrie. Dans leur voisinage, on voit la Tatarie avec la grande

(0 Ficenzo Formaleoni, Saggio sulla antica nautica de Veneziani, etc. p. II, etc. (Venise, 1783). — (2)lbid. p. 40.

Russie qui occupe presque tout le nord , et qui est grossièrement séparée de la Suède et de la Norvège par une grande montagne.

Sur ces cartes si imparfaites, on trouve trois indications que Formaleoni et d'autres Vénitiens ont voulu^appliquer à l'Amérique. Dans la septième feuille , sont représentés les royaumes du nord , l'Islande et la Frislande de Zeno, on voit une île de Scorajixa ou Stokafixa. Formaleoni prétend que ce nom est celui de stockfisch ou morue en allemand, et qu'il désigne sous le nom de Terre-Neuve. Toutefois, comme l'Islande était dès lors fameuse pour la pêche, et comme Zeno observe, dans son voyage, que la Frislande avait une assez grande abondance de poissons pour en fournir la Flandre, l'Angleterre, le Danemark et d'autres pays encore (i) j le mot de stockfisch^ dans la carte de Bianco , pourrait, selon l'opinion de Sprengel , ne point désigner une île en particulier; mais, suivant l'usage des anciens géographes, et entre autres de Ribero et de Martin Behaim, ce Vénitien aurait voulu marquer sur sa carte les curiosités de ces pays éloignés (2). Nous avouons qu'en attendant une édition très-correcte et très -soignée de cette carte et d'autres monumens , nous penchons plus pour l'opinion de Formaleoni que pour celle de ses critiques. Mais continuons à examiner les indications d'André Bianco. A l'occident des îles Canaries, il donne le nom ô^Antillia à une grande terre de forme carrée et très-allongée , qui se retrouve de même, seulement moins étendue , sur le globe de Martin Behaim (3). En Italie, on est parti de là pour avancer que l'Amérique méridionale et les Antilles avaient été connues beaucoup plus tôt qu'on ne pensait ; mais

(0 Ramusioj II, 23o. — (?) Sprengel , Hist. des Découvertes , § 4> "0- -tes. — (^) Voyez la Carte clans l'Histoire diplomatique du chevalier Mavtin Behaim, par Murr, Nuremberg, 1778, trad. Paris, 1802.

53o LIVRE DIX-NEUVIÈME.

les critiques allemands, loin de soutenir les prétentions apparentes de leur compatriote, ont considéré Antillia comme un produit de l'imagination des géographes, et Je savant Buache la regarde comme une des Accres (i). Les^découvertes de Marc - Pol et des autres voyageurs du Hffil^ siècle obligèrent les dessinateurs de cartes et de globes d'étendre plus à l'est le continent de l'Asie. Quand on se rappelle que Marin de Tyr et Ptolémée avaient reculé les contrées d'Ava, de Pégou et de Siam jusqu'à la position des îles Mariannes , on conçoit que la Chine et les îles Zipangri ou le Japon, d'après les relations vagues de Marc-Pol, durent s'étendre presque aux lieux où se trouve l'Amérique septentrionale. Quelques savans, en partant de cette fausse idée, conclurent, comme le fit Paul Toscanelli , le conseil de Colomb, que les îles en avant de l'Inde n'étaient pas extrêmement éloignées des côtes occidentales de l'Europe (2). Des traditions, vraies ou fabuleuses, confirmaient cette opinion. On racontait que, lors de la conquête de l'Espagne par les Arabes, plusieurs chrétiens étaient allés se réfugier, avec leur fortune , dans une île où ils avaient bâti sept villes (3). Il semblerait, d'après la lettre de Toscanelli à Colomb, que le peuple donnait à cette île le nom de Sette Cittade^ ou Sept- Villes, tandis que les savans l'appelaient Antillia^ nom que Colomb appliqua fhodestement aux îles qu'il a probablement visitées le premier. Car , lorsque les Espagnols découvrirent le Nouveau-Monde, ils firent beaucoup

(0 Buache ^ Mémoire inséré clans le volume de ceux de la i''^ classe de l'Institut. Ce savant fait observer Antillia et l'île de la Man Satanaxio sont indiquées aussi sur une carte faite à Venise en 1367, par F. Picigano. J. H.

(2) Lettre de Paul Toscanelli à Chr. Colomb, dans Ximenez, del vecchio e nuovo gnomone , etc. — (3) Formaleoni , p. 3o. Murr , Histoire du chevalier Martin Behaim.

HISTOIRE DE LA GlÉOGRAPHIE. 53 1

de recherches pour retrouver ces sept villes, elles furent toutes infructueuses (0.

Au nord d'Antillia, à peu près à la place de Terre- Neuve, la carte de Bianco présente une autre grande île appelée Isola de la Man Satanaxio (île de la Main de Satan ). Ce nom prouverait, selon Sprengel , qu'on ne doit entendre par là ni Terre-Neuve, ni le Labrador; mais que Bianco, à l'exemple des anciens géographes, a placé l'enfer dans ces régions inconnues. On pourrait encore voir dans ce pays fabuleux un conte arabe du moyen âge. Dans la mer des Indes, disait-on, il y avait une île auprès de laquelle on voyait une main qui sortait hors de l'eau pendant le jour, et qui, la nuit, entraînait les habitans du pays dans les abîmes de la nier. Cette main ne pouvant être, d'après les idées du temps, que celle du diable, Bianco l'a nommée sur sa carte l'île de la Main de Satan. Cette île se trouvait probablement sur plusieurs autres mappemondes dont les navigateurs qui les premiers découvrirent l'Amérique se servirent dans leurs voyages. Une carte faite en France en i543 , et qui se trouve dans Ramusio (2) , pour servir à l'intelligence d'un vieux voyage français , place au nord de Terre-Neuve l'île des Diables, dont on voit une légion voltiger à l'entour. Cortereal paraît avoir donné à une île, sur la côte de Labrador, le nom Isola de los Demonios (3). Peut-être tous ces contes ne devaient-ils leur origine qu'à des descriptions inexactes de ces fameuses statues placées dans les îles Açores, et dont parlent déjà Ibn-al-Ouardi , Edrisi et d'autres écrivains arabes. La carte que Picigano fit en 1367 offre le dessin d'une statue placée sur les rivages d^Antillia, et qui, en levant une main gigantesque, in-

(0 Ramusio , II , pag. 356. — C^) Id. III , 1 29. — (3) Cartes de Magini, de Munster, etc.

dique aux navigateurs le danger qu'il y aurait d'aller plus loin.

Tous ces indices obscurs pourront être renforcés par quelques cartes encore ensevelies dans la poussière des bibliothèques, telles que celles de Benincosa d'Ancône (0 , ou celles de Pierre Visconte , de La Porte et de quelques autres plus anciennes encore. Mais, dans l'état actuel des connaissances , l'histoire ne connaît d'autres découvertes de l'Amérique avant Christophe Colomb que celle qu'ont faite en l'an looi les Normans Scandinaves, et celle que fit Jean Scolnus ou de Kolno (Janz Kolna), Polonais au service de Christiern 11, roi de Danemark, qui aperçut en i4i6 la terre de Labrador (2).

En passant en revue les principales cartes du moyen âge, il ne faut point oublier la mappemonde de Fra Mauro , ouvrage réellement remarquable pour l'époque à laquelle il fut exécuté. Mauro, dont on ne sait ni la date de la naissance ni celle de la mort, était un religieux de l'ordre des Gamaldules et du monastère de Saint-Michel de Murano , près Venise. Ses connaissances en mathématiques, en physique et en géographie le placèrent au rang des plus célèbres cosmographes de son temps; il paraît même qu'il forma plusieurs élèves, parmi lesquels on cite Andréa Bianco. Ce qui assura sa réputation, ce fut la belle mappemonde qu'il exécuta entre i457 et 14^9? et qu'on voit encore dans une des salles de la bibliothèque du monastère de Saint-Michel de Murano (3). Elle com-

(0 Formaleoni y p. ^6-45. Tiraboschi , Storia délia litteratura italiana, VII , I i-i 18. — (2) Voyez l'ouvrage de Georges Horn, intitulé Ulzwsen. Leyde , 1671, in- 12; et 7. Lelewel, Histoire de la Géographie ( en pol. ). Varsovie, i8i4> in-S».

(}) Cette mappemonde a été pendant long-temps un sujet d'admiration comme elle en est un d'intérêt aujourd'hui. En i494) les Médicis en firent faire une copie exacte et fidèle qui fut placée dans leur palais à JFlprence ; le monastère d'Albaraça en Portugal 8*en procura également

prend les découvertes de Marc-Pol , et'celles que venaient de faire les Portugais, c'est-à-dire le cap Vert, le cap Rouge et le golfe de Guinée. Fra Mauro ajouta même les renseignemens que s'empressèrent de lui donner plusieurs voyageurs qui n'ont point écrit; c'est ainsi que le Darfour^ inconnu en Europe jusqu'au voyage de Bruce, y est marqué sous le nom de Dafur, Il y joignit ce qu'on savait de son temps par les Arabes; ceux-ci avaient poussé leurs découvertes sur la côte d'Afrique jusqu'à Sofala, et avaient aperçu Madagascar. Mais Fra Mauro confondit la ville de Sofala avec l'île de Madagascar, et plaça celle-ci, sous le nom de Sofala , au sud de l'extrémité méridionale de l Afrique. Il est à remarquer qu'il donne à cette partie du monde une forme assez exacte. Cette carte eut une grande influence sur les idées des navigateurs de son siècle et du siècle suivant ; car , en présentant les contours de l'Asie, d'après les découvertes de Marc-Pol, Fra Mauro diminuait la distance des côtes de cette partie du monde à celles de l'Europe, et en plaçant faussement à peu de distance des Açores des îles que l'on désignait sous les noms de Saint -Bradan ^ di Antilles et de Berzil^ il encoul ageait , sans le vouloir , les navigateurs à se diriger vers des terres qui, situées beaucoup plus loin, disposèrent quelques esprits supérieurs à la découverte d'un monde nouveau.

une copie; enfin en 1804 plusieurs voyageurs anglais en firent faire un dessin qu'ils déposèrent au musée britannique. L'original de ce planisphère est de forme circulaire; son diamètre est de 6 pieds français; ses quatre coins sont occupés par quatre petits cercles qui représentent le système de Pfolémée , les cercles tracés sur le globe terrestre , Adam et Eve au milieu du Paradis terrestre, et l'influence de la lune sur les marées. Plusieurs légendes s'y font remarquer : l'une porte que le flux et le reflux sont reffct de l'attraction de notre satellite et de la chaleur du soleil. Cetfe carte est peinte avec beaucoup de soin et ornée de miniatures qui brillent des plus vives couleurs. J. H.

LliVRE VINGTIÈME.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — Voyages d'Ascelin, de Carpin, de Rubriiquis et de Marc-Pol. A. 1245-1290.

Nous allons examiner en détail les principales relations des voyageurs nommes dans le livre précédent. Commençons par les trois missionnaires Ascelin , Carpin et Rubruquis, hommes aussi dignes que les Colomb et les Cook de l'éternelle reconnaissance des géographes, quoique des motifs étrangers à la science aient excité et soutenu leur courage. C'était la voix du souverain pontife qui leur ordonnait de franchir tant de fleuves glacés et tant d'âpres montagnes, pour aller fléchir le cœur des sauvages monarques du désert, et pour détourner sur l'empire de Mahomet l'orage qui menaçait les peuples chrétiens. C'était l'image de la religion éplorée , qui , au milieu d'affreuses solitudes, ou parmi des hordes plus affreuses encore, brillait devant leurs yeux comme un astre consolateur. Pleins de cette image céleste, ces pieux voyageurs traversèrent sans armes les pays de vingt peuples féroces, et parurent avec un front calme devant ce trône hérissé de fer, d'où les paroles de la destruction sortaient pour ensanglanter, dans le même instant , les bords du Hoangho et ceux de la Vistule:

Nicolas Ascelin ou Anselme , moine dominicain , fut envoyé en 124^, par le pape Innocent IV, aux Khans tatars et mongols, qui, peu auparavant, avaient ravagé la Pologne , la Siiésie et la Hongrie, et qui alors gouvernaient la Russie avec un sceptre de fer. Il partit de Ptolémais, traversa la Syrie, la Mésopotamie et la Perse, et se rendit auprès de Bajothnoi ou Bajuh-Novian , général

mongol, qui probablenient campait avec ses nomades dans le Khouaresîn , sur la rive orientale de la mer Caspienne, il revint à Léon après une absence de trois ans et sept mois (i). Comme il ne dit que peu de mots sur les pays qu'il traversa, et qu'il n'entre dans quelques détails que relativement à son séjour parmi les Mongols, son voyage n'a pas beaucoup enrichi la géographie : sa relation ne nous est pas non plus parvenue en entier ; ce que nous en avons nous a été conservé par Vincent de Beauvais, à qui il fut communiqué par Simon de Saint-Quentin, compagnon d'Ascelin , et qui l'inséra dans son Miroir historique (2).

En 1245, Jean de Piano Carpini , frère mineur de l'ordre de Saint-François, avait été envoyé avec quelques uns de ses confrères au khan Batou, qui régnait dans le Kaptchak. Celui-ci l'a^it dépêché au grandkhan Kajouk , souverain seigneur de toutes les hordes mongoles. Son voyage dura treize mois ; nous en avons une relation complète et une autre en abrégé (3). Outre la relation de son voyage, Plan-Carpin a dépeint les mœurs des Mongols. Le fidèle tableau que lui et Rubruquis en ont tracé démontre que, depuis six siècles, ces nomades n'ont pas beaucoup changé leur manière de vivre. Carpin passa par la Bohême, la Silésie et la Pologne pour aller à Kief ou Kiow , alors capitale de la Russie; il rencontra les Mongols, qu'il nomme toujours Tartares ^ à Canove^ ville sur le Dnieper (4) , qui aujourd'hui s'appelle Kanef (5); puis il traversa la Kumanie ou la partie sud-est de la Russie, le long de la mer Noire, jusqu'au

(0 Vincent de Beauvais , Spéculum historiale , lib. XXXI, cap. 4o. — (2) Idem, ibid. ed. Venet. i494» 1- 3i , ch 4^ , etc. Comp. Sprengel , Hist. des Découvert. § 20. — (3) Hakluyt , Principales navigations et voyages, I, p. 21 et 87. — (4) Gcogr. nub. p. 262.

C*) Les savans sont partagés sur le nom qu'il faut donner à ces peuples :

quartier-général du khan Batou. Dans sa route, il apprit les noms actuels des quatre grands fleuves qui arrosent la Russie : le Dnieper, le Don, le Volga et le Jaïk(i)j noms auparavant peu connus. Il traversa aussi les pays des Cangles ou Cangittes , nation soumise alors aux Kumaniens , et dont il est question , avant cette époque ^ sous le nom de Petschenegiens ^ dans les annales russes ^ byzantines et allemandes (2). Du camp de Batou, Carpin fut envoyé à la horde du grand-khan Kajouk, qu'il nomme cuine ; il y arriva par le pays des Bisermines , où il rencontra beaucoup de villes ruinées. Le nom de ce peuple est sans doute une corruption de celui de musulman , et désigne les mahoniétans qui demeuraient sur les côtes orientales de la mer Caspienne (5). Plus loin , il traversa le pays des Naïmans^ peuple mongol, visité à cette époque par plusi||irs voyageurs chrétiens, et qui ^ suivant quelques uns , avait pour chef le célèbre et fabuleux prêtre Jean , l'Unk-khan , chef des Trogules (4).

les uns, comme M. Klaproth , n'admettent que celui de Tatars ; les autres, comme M. Abel Rémusat , conservent le nom de Tartares , usité depuis long-temps dans les écrits latins et français. Les Russes , qui , par leur position de voisinage , rcmblent faire autorité, disent Tatars : leurs anciennes chroniques portent Tatari. M. Abel Rémusat assigne l'origine de l'altération de ce nom à un jeu de mots que Matthieu Pâris prête au roi saint Louis , à qui la reine Blanche témoignait ses craintes sur les progrès de l'invasion de ces peuples : « Ma mère, soyons soutenus par cette consolation qui nous vient du ciel : s'ils arrivent, ces Tartares , ou nous les ferons rentrer dans le Tartare , d'où ils sont sortis , ou bien ils nous enverront nous-mêmes jouir dans le ciel du bonheur promis aux élus. » Le jeu de mots de saint Louis n'eut cependant pas la vogue de celui de l'empereur Frédéric : Tartari imo Tavtarei, comme les appela ce prince, qui refusa de se reconnaître pour leur vassal, fut la dénomination qui se répandit dans l'occident. J. H.

(0 Ch. 21-27. — ^"^^ Hist. du Nord par Schletzer, p 53 1 (enallera.). Recherches sur les peuples de l Europe orientale, par Thunmaiin, tom. I, p. 1 39 ( en ail. ). — (3) Forster, Découvertes au Nord , 1 , 1 54 , trad. franc. ^ ( t) Hakluyt , Voyages , t. I , p. 84-

Ce prétendu prince chrétien avait dès lors été subjugué par les Mongols, et Carpin est le premier qui parle de son empire, que des voyageurs postérieurs ont soutenu avoir trouvé. Il passa aussi par le Khithaï noir [Carakitaï), c'est-à-dire le Kachghar tributaire, ou le pays que les Khitans occidentaux avaient conquis depuis le Sihoun jusqu'à rObi (0. Il arriva enfin à Syra Orda ou la horde dorée, quartier- général du grand-khan; il y obtint audience, ainsi que plusieurs autres envoyés étrangers, fut renvoyé avec une lettre pour le souverain pontife, et revint par la même route jusqu'à Kief (2).

Ce que les Arabes et les auteurs byzantins avaient écrit avant Carpin sur les peuples et les pays qu'il avait par- Courus, n'ayant pas été répandu chez les chrétiens de l'Europe occidentale , il est le premier qui les leur ait fait connaître. Outre ses propres observations, il a inséré dans sa narration tout ce qu'il apprenait de ses compagnons de voyage le long de la route. C'est ainsi qu'il entre dans des détails sur l'ancienne Kumanie^ nommée Kaptchak par Rubruquis , et dont Hayton l'Arménien parle comme d'un Etat renversé par les Mongols (3) , et qui confinait au nord avec la Russie ou Rassia d'Hayton. Au-delà des Russes habitaient les Morduins, les Bulgares et les Bachkirs , que Carpin nomme Bastarcas. Ces derniers étalent, suivant lui, ancêtres et frères des Hongrois (Magyares), et parlaient la même langue. Dans ces mêmes régions vivaient les Samoyèdes et les Parossites. Ceiix-

(0 Les Khithans, peuple mongol-tongouze qui occupait les provinces Septentrionales de l'empire chinois, avaient donné leur nom au Kiiithaï appelé aussi Kathai : de là le nom de Khetaii, par lequel les Boukhares désignent encore les habitansdela Chine. Le Kachghar était un royaume puissant qui appartenait à des princes de la famille des Tchingliis Khan, et qui comprenait le Khotf.n , pays qui , d'après l'origine sanscrite de sort nom Koustana (Mamelle de la Terre), annonce que Khotan, sa capifalc/ fut peuplée par une colonie hindoue. J. H.

(*) Voyez la Collection de Bergeron. La Haye, Jean Neaulme , 1735'.. in-4''. — (3) Histor. oriental, c. 5 , p. 5 , cdit. Miiller.

ci paraissent être un de ces peuples fabuleux que les voyageurs, du moyen âge introduisent si volontiers dans leurs relations, afin de flatter le goût de leur siècle pour les prodiges surnaturels. Les Parossites ne pouvaient manger, à cause de la petitesse de leur bouche et de leur estomac, et ne vivaient que de la fumée des mets qu'ils préparaient.

Au midi de la Kumanie était le pays des Alains, auxquels Carpin donne le nom à'Ases, et Rubruquis celui di^Acas et Acias; ce qui a engagé des savans , d'ailleurs respectables, à chercher dans ces régions les Ases^ ou divinités des Scandinaves, compagnons d'armes d'Odin, dieu de la victoire (i). Il est sans doute singulier que Strabon ait connu ici une ville A'Aspurg^ dont le nom gothique ressemble à celui à'Asgard^ demeure d'Odin j mais ces indices ne sauraient jamais fonder une opinion historique. Les Ases de Carpin sont probablement les Abases sur la côte orientale de la mer Noire , qui se donnent le nom à^Ahsne^ et qui sont voisins des Circassiens W , que Carpin appelle Kergis. Plus loin étaient les Khazares ou Ghazari^ peuple de la Russie méridionale et de la Crimée, appelés encore Ghazariéns par les Russes dans le XIIP siècle. Notre voyageur place à leur suite les Ibériens, Li^:iens habitans de la Géorgie; puis les Cates ^ probablement les habitans de Kachete , également en Géorgie P). Parmi les autres peuplades du Caucase, il fait encore mention des Brutachi^ qui étaient juifs, et se rasaient entièrement la tête. Ce nom paraît mal écrit; on n'en trouve aucun qui ait avec lui la plus légère ressemblance dans les écrivains qui ont parlé des nations du Caucase ; peut-être Carpin veut-il parler des Chaitakhi qui habitent sur la frontière du Chirwan, et

(0 Suhniy I , passîm. — i?) Ellis , Memoir of a map of the countries belween the Black and Caspian sea, p. i8. — i^) Forster^ Découv. ï, i53. Sprengel , § 25.

HISTOIRE DE LA. GÉOGRAPHIE. SSq

qu'on met au nombre des Lesghi (i). Dans leur voisinage vivaient alors les Cithes (il faut dire les Ciches)^ qui, selon Rubruquis, erraient en hordes nombreuses près de l'embouchure du Don, et dont il est aussi question à une époque antérieure dans l'histoire de ce pays (2). Carpin finit par nommer les Géorgiens et les Arméniens.

Il avait aussi appris le nom des quatre principales tribus mongoles 5 mais ceux qu'il cite ne s'accordent pas avec ceux qu'on doit à d'autres auteurs du même ten^ps; voici les siens : Jeka - Motigal^ Sumongal ^ Merkat et Mekrit. Hayton (3) fait mention de sept principales tribus mongoles, dont les noms ne ressemblent pas aux précédens : l'atar^ Tangot^ Cunat^ Jalair^ Sonich, Monghi et Tebet. Dans les subdivisions modernes de cette nation , il est question de tribus entièrement différentes (4). Cependant les noms cités par Carpin ne sont pas forgés à plaisir; il a seulement pris des hordes particulières pour des tribus principales. De Guignes (5) fait mention des Merkats comme d'un peuple qui prit part aux premières guerres des Mongols. Marc-Pol trouva les Médites ^ Medrites ou Médites dan^ un état sauvage, aux environs des montagnes de l'Altaï (6). La notice qu'il donne des peuples (7) soumis les uns après les autres par le5

(•) Relation des peuples à l'occident de la mer Caspienne , par Gerbert^ dans le Recueil de Millier, pour l'Hist. de Russie. IV, p. 55. Voyage de Guldenstœdt , I , p. 49^ (en allem, ). — (2) Hist. du Nord, par Schlœzer, p. 52o (en ail.). — W Ch. 16 , p. 26 , edit. Mûller. — WRclat. hist. sur les peuples mongols, par /'«//as , t. I, p. 5 (en ail.). — (5) Hist, des Huns et des Turcs^ III, p. 4-1 5. — W De rébus orient, p. 52.

(7) Hakluyt, Voyages, ch. 7, p. 3/j. Les noms des pays qu'ils ont subjugués sont ceux-ci : les Kytayes , Naymans , Solanges , Carakilai ou Noirs Cathatiens , Comans , Timat , Foirat , Caranites , Huires, Soboal, Merkites, Menites, Barihryar, Gosmit, Sarasins, Bisermins, Turcomans, Bileres, la Grande Bulgarie, les Baschares , Grande Hongrie, Kergis^ Colono, Thorati, BuriLabeih, Parossites , Susses y Jacobites , Alains on Asses, Obèses ou Géorgiens, Nesioriens, Arméniens, Cangites, Comans

54o LIVRE VINGTIFMK.

Mongols , ne contient que des noms de tribus asiatiques, sans aucune remarque sur le lieu qu'elles habitaient, leurs mœurs et autres particularités. Quelques uns de ces peuples, tels que Soboal, Gosmit^ Thoas ^ trouveront difficilement quelqu'un qui veuille se donner la peine inutile de chercher leurs traces obscures d'après la ressemblance de leur nom avec celui d'un peuple connu. Plusieurs de ces noms paraissent ne désigner que le même peuple : d'autres indiquent des sectes chrétiennes, comme les nestoriens et les jacobites ; d'autres enfin , tels que Baldach ou Bagdad , ne sont que ceux d'une ville. Il y en a qui désignent réellement des peuples existant encore en partie, et que leurs conquérans n'ont pas fait disparaître des annales du monde. Les Tumats sont aujourd'hui une horde de Kalkas-Mongols qui habitent les environs de la grande muraille de la Chine , et que de Guignes nomme Tumati (O- Cette peuplade est connue aussi du géographe chinois (2) , qui la range parmi les Mongols soumis à la Chine. Les V oirats et les Thorats^ placés immédiatement après , sont sans doute les Burattes, tribu mongole très-nombreuse , qu'on nomme aussi Nirats (3). Les Karanites sont des Kirghiz. Au moins, dans le XVIP siècle, une tribu de ce peuple , appelée les Karaïtes, vivait sur les bords de la rivière d'Abakan, près de Tleniseï (4). Carpin avait aussi entendu parler des Ouïgours sous le nom à'Huiur; enfin , on peut appliquer son Buritaheth au Tibet.

Passons au voyage de Guillaume Rubruquis.

Brutaches qui sont juifs , Morduins , Torces, Gazares, Sumoyedes, Ruthènes ou Hussiens , Baldachs , Sarti, Perses, Thoas , Inde mineure ou Éthiopie , Vrchase , etc. (Trad. de Bergeron. )

(0 Hist. des Huns et des Tarîares, III. — C^) Mag. géog. de Busching, XIV, p. 547. — (3) Fischer, Hist. de Sibérie , I , pag. 87. Pallas , sur les î^euples mongols, p. 12. — (4) Fischer, II, p. 689-709»

HISTOIRE DE LA GilOGRAPHIE. 54 1

Une lettre supposée (0 et le bruit général que le grandkhan des Mongols avait embrassé la religion chrétienne, portèrent saint Louis, roi de France, à envoyer à ce prince un frère mineur de l'ordre de Saint -François , natif de Brabant, et nommé par les uns Rubruquis, par d'autres, plus exactement, Ruisbroek , accompagné du frère Barlhélemi de Crémone, Le moine ambassadeur partit d'Acre le 7 mai i253, pour Constantinople , où il s'embarqua pour Soldaya, prit la même route que ceux qui l'avaient précédé , et , après bien des fatigues , arriva dans la ville de Kara-koroum , située dans le désert de Cobi, que le khan Mangou parcourait alors. Hakiuyt a le premier publié le voyage de ce religieux (2) , mais d'après un manuscrit incomplet. Purchas l'ayant trouvé entier dans une bibliothèque à Cambridge, l'a fait imprimer dans son recueil, après l'avoir traduit en anglais (3) ; il y a joint un extrait assez exact, tiré de la quatrième partie de YOpus Majus de Roger Bacon (4). Comme ses descriptions sont assez étendues et semées de détails intéressans, il fut longtemps, avec Marc-Pol , le guide principal pour ces pays éloignés. A son passage par la Crimée, il y découvrit les restes des anciens Goths qui parlaient allemand; étant originaires des Pays-Bas, il comprenait ce langage. Depuis lors , Josaphat Barbaro et Busbeck ont confirmé sa découverte (5) ; et les doutes qu'on a élevés sur la réalité de cette observation n'ont conduit qu'à des explications forcées (6). Les provinces russes qu'il visita ensuite, le long du Volga et de la mer Caspienne , étaient dévastées par les Mongols. De là il voyagea pendant deux mois jusqu'au quartier-général du khan Sarlak, à trois journées en-deçà du Volga, sans entrer une seule fois dans une tente ou

(0 Matth. Paris, Acklitam. pag. 178. — W Hakiuyt, I , pag. 71-92. — Purchas, Pilgrimes, III, p. i , etc. —(4) Id. ibid. 52-58. — (5) Voyc^ ci-^dessus, p. 394-395. — (^) Bechmann, Annal, des Voyages, IV, Sy.

dans une auberge , et passant toutes les nuits dans son chariot. Les Mongols qu'il rencontra étaient très-incommodes : à chaque instant ils lui demandaient des présens, des vivres, et même des friandises; mais ils ne lui volèrent rien. Dans les déserts entre le Don et le Volga, vivaient alors les Morduins, qu'il appelle Moxels^ et qu'il dépeint comme païens. Ils n'avaient point de villes, et habitaient des huttes éparses dans les forêts. Au nord de cette peuplade , il en trouva une autre appelée les Merdus ou Merduas; ils étaient mahométans, et s'étendaient jusqu'au Volga. On reconnaît dans ces deux tribus les Tchérémisses qui, dans leur langue, se donnent le nom de Mari^ et les Morduans, qui se nomment eux-mêmes MokshaK"^).

Rubruquis fut très-bien reçu du khan Sartak], à qui il remit des lettres de saint Louis, et qui occupait" avec six femmes un campement considérable. Il s'informa si, comme on le disait en occident, ce prince était chrétien; mais on lui répondit qu'il était mongol et non pas chrétien : ce nom passait pour celui d'un peuple. Le franciscain fut ensuite obligé d'aller vers le khan Batou, père de Sartak, qui errait plus loin à l'est avec sa horde. A son retour , il trouva le fils habitant la ville de Saray sur le Volga; il traversa ensuite le fleuve du Jaïk ou de l'Oural, et le pays des Bachkirs, qu'il nomme Pascatirs^ et qui parlaient la même langue ^que les Hongrois. Plus loin, il arriva à la ville de Kenchat où il trouva des vignes; il vit une grande rivière qui sortait des montagnes voisines, mais il ne put apprendre ni son nom ni celui du pays d'alentour. A peu de distance était la ville de Talach^ où quelques Allemands demeuraient parmi les Mongols. Après avoir éprouvé bien des fatigues et traversé bien des déserts, il atteignit Equius^ ville dont les habitans parlaient la langue persane.

(0 Pointer, I , i6o.

On n'a pas encore retrouvé ces villes avec toute la certitude désirable (0 ; il est probable que la grande rivière est le Syr-Deria ou l'Iaxartes, et que la ville de Talas était située sur la rivière nommée de même (2). Mais la ville à'Equius présente encore une énigme dont la sagacité des voyageurs futurs donnera peut-être la solution.

Rubruquis alla ensuite à Cailac^ ville très-commerçante dans le pays à'Organon^ pays riche en pâturages, et qui renfermait un lac dont on ne pouvait faire le tour en moins de quinze ^ours. Ce nom d'Organon est probablement celui A' Irjonekon (3) travesti à la manière latine, et donné à une vallée entourée d'une chaîne de montagnes autour du lac Palcati; il s'y trouve beaucoup de mines, et elle est très-célèbre chez les peuples mongols. Il est possible aussi de retrouver la ville de Gailac. Marc- Pol la nomme Calacia^ et parle de son grand commerce en faisant l'éloge des camelots qu'on y fabriquait avec de la laine blanche et le poil de chameau. Il appelle Egrigoja la province tangoutienne dont elle était la capitale. Quoique les manuscrits de cet ancien voyageur contiennent tous des variantes sur les noms propres , celui de cette province se trouve toujours écrit de la même manière ; un seul manuscrit de Berlin porte Eggoja (4). Le peuple le plus proche était les Ouïgours ; c'est dans leur pays qu'était la ville de Kara - koroum ^ à dix journées du quartier- général du khan (5) j ils étaient bornés, d'un côté, par le pays appartenant au prêtre Jean; plus loin, à l'est, s'étendait le Tangout, et auprès le Tibet, ainsi que les Langes et les Solanges. Ces derniers sont probable-

(0 Sprengel, § 26. — (2) Forsier, 1 , 169. — (3) Aboulgazi Khan, II , chap. 5. — (4) Sprengel, loc. cit.

(5) Kara-koroum était située sur les bords de TOrkhon par environ 102° de long, ouest, et 46"^ 3o' de lat. nord. J. H.

ment les Zulags, peuples inconnus, nommés dans la géographie des Birmans (0; et les Langes seraient alors les habitans d'un canton du Tibet, autour du lac Lanken.

Au-delà se trouvait le Kathai^ que Rubruquis regarde comme le pays des Seres. Le nom de Kathai a eu une acception très-vague. Rubruquis s'en sert pour désigner la Chine septentrionale ; il en parle d'après des documens certains, qu'il avait recueillis dans le camp des Mongols, où il vit des ambassadeurs chinois. Il avait observé la manière d'écrire des Chinois ; il dit qu'ils emploient un pin* ceau semblable à celui des peintres,» et qu'ils tracent plusieurs lettres réunies ensemble dans une figure qui signifie un mot ou une phrase entière ; c'est désigner les carac^ tères chinois d'une manière non équivoque. Rubruquis répète d'ailleurs les récits fabuleux touchant la capitale de la Chine, dont les murs étaient d'argent et les tours d'or; peut-être a-t-on mal interprété ce qu'il a voulu dire, l'épithète de dorée étant appliquée, dans les langues de la Tatarie , à tout ce qui excelle en gloire et en puissance. A vingt journées du Kathai, était le quartier- général du khan Mangou, où Rubruquis resta cinq mois; il était éloigné de dix journées du pays des fleuves Onon et Kerlori , ancienne demeure des Mongols, et lieu de la naissance de Tchinghis-Khan ou Tchinghiz-Khan. Dans cette contrée vivaient aussi des Kirghiz et des Orangeï ^ peuples pasteurs et pauvres. Les derniers se garnissaient les pieds de petits os bien polis, pour aller plus vite sur la neige et la glace. Rubruquis resta quelque temps à Kara-koroum; mais ce heu, dont le nom faisait trembler l'Asie, était à peine aussi considérable que Saint- Denis ; la ville, entourée d'un mur en terre , renfermait deux mosquées et iine éoflise chrétienne. Les Chinois habitaient une rue particulière. Ils donnèrent au voyageur plusieurs ren-

(0 Wilford, dans les Asiatic Research. VI.

seignemens sur la Chine. Kara-koroum fut le terme 'du voyage de Rubruquis; il revint par le même chemin qu'il avait suivi en allant, et rencontra Sartak qui se rendait à la cour de Mangou-khan, et qui remit à l'envoyé de saint Louis deux habits de soie pour ce prince (i). Cependant il passa par Saray et par un endroit voisin d'Astrakhan, et nommé Sumerkent. Ce village sans murailles, Sumerkent, situé sur un bras du Volga, ne doit point être confondu avec Samarkand. De là, il prit sa route par la côte occidentale de la mer Caspienne, par Derbent , traversa la Géorgie, l'Arménie, le pays du sul;an des Turcs, qu'il nomme Turcomanie, et Tîle de Chypre, et arriva, le i5 août i255, à Tripoli de Syrie, porteur d'une lettre du grand-khan pour le roi de France.

Tout le long de la route, depuis Astrakhan jusqu'à Derbent, notre voyageur ne fait mention d'aucun lieu ni d'aucune horde ; mais il reprend sa relation après avoir passé la fameuse muraille de Derbent , dont il fait une description assez détaillée, et dit que les Arabes la regardaient comme un ouvrage d'Alexandre-Ie-Grand. Entre autres endroit où il passa à son retour, il cite la ville de Chabran (2) sur la mer Caspienne, où il trouva beaucoup de juifs ; celle de Charaackhi (3) , capitale du Chirvan, et la grande plaine de Mogan (4) en Arménie, arrosée par la rivière du Kour ; < e qui avait fait donner aux Géorgiens le nom de Kourgiens. Il passa ensuite par Nakhchivan (5) , endroit détruit dès ce temps-là , puis par Arzingan, Sivas, Kaïsarièh œsaie .) , Konieh (^Iconiiim) et Curch j usqu'à Ajazzo.

(0 M. Abel Rèmusat, Mémoires sur les relations politiques des princes chrétiens avec les empereurs mongols. Paris , 1 824 ; et dans les Nouveaux Mémoires de l'Académie des Inscript, et Belles-Lettres, t. VI et VII. — (2) II écrit Samaran. — ^) Samag. — (4) Moan. — (5) Il écrit Fax^ nan; lisez : Naxuan.

Ce qui donne à la relation de Rubruquis un nouveau prix, c'est qu'en toute occasion il mêle au récit de ses voyages des remarques intéressantes pour la géographie physique et l'histoire des mœurs. C'est lui qui nous apprend que les khans mongols tiraient un revenu considérable des lacs salés de la Crimée. Une charge de sel était vendue deux pièces d'étoffe de coton. Il a le premier fait connaître en Europe le koumis , boisson favorite des peuples mongols, ainsi que la manière dont ils le préparent en laissant fermenter le lait de cavale. Il a parlé, avant Marc-Pol , de l'eau-de-vie de riz ou arack, qu'il appelle terracina (i). Dans le pays de Tangout, il vit les bœufs grognans (2) , nommés encore sarluck par ces peuples , et yak dans le Tibet ; il en fait une description assez conforme à celle qu'en ont donnée les naturalistes modernes qui les ont vus (5) 5 il parle de leurs longues cornes qu'on est obligé de scier, de la crinière qu'ils portent sur le dos et sous le ventre , et de leur queue qui ressemble à celle d'un cheval , et qui est garnie de poils fins et touffus. Dès ce temps-là on en faisait usage aux Indes et à la Chine pour divers ornemens de tête, et pour chasser les mouches. Il est le premier Européen, depuis Ammien Marcellin, qui fasse mention de la rhubarbe comme d'un remède ; elle fut ensuite plus généralement connue par le récit de Marc-Pol, qui la trouva dans les montagnes de la province chinoise de Suchur (4)', près de la ville de Singui. Pegoletti en parle aussi dans sa nomenclature des marchandises, et en décrit les qualités. Lorsque Rubruquis traversa la Caramanie, il y trouva en pleine activité les alunières qui approvisionnèrent toute l'Europe jusqu'au XV^ siècle. Selon lui, elles étaient

(0 Purchas , loc. cit. p. 35. — C^) Bos grunniens , L. — (3) Bogie, Transact. philosoph. 177 1, vol. LXVII , part. 2, pag. /j84 Pallas, Mém. du Nord , T , 1-28. — C i) Siieiio.

situées dans le voisinage d'Iconium, et tenaient probablement à ce groupe de lacs salés et amers que nous avons appris à connaître d'après Strabon (0- Il vit aussi, dans les environs de Kara-korouni, les ânes sauvages, si légers à la course, qui vont par troupes dans les landes de l'Asie, que les Mongols nomment colans^ et que Pallas a le premier décrits en naturaliste (2).

Dans l'état d'enfance où était alors la géographie en Europe, on croyait généralement que la mer Caspienne était unie à l'Océan du Nord : Rubruquis fit voir qu'elle est un grand lac isolé, auquel son immense étendue a fait donner le nom de mer.

Le grand nombre d'Allemands et de Français qu'il rencontra en divers endroits parmi les Mongols, et que ceux-ci employaient dans les travaux des mines, pour la fabrication des armes et comme artisans en divers genres , prouve que ces prisonniers de guerre répandirent de bonne ^heure les arts de l'Europe dans l'intérieur de l'Asie. La fontaine mécanique faite par Guillaume Bouchier, de Paris, pour le grand-khan de Kara-koroum, et les autres objets curieux possédés par les Mongols, servent à rendre raison de toutes ces figures en métal , de dieux, d'animaux et de monstres, qu'on trouve en si grande quantité dans les tombeaux de la Sibérie : il est vraisemblable qu'elles furent faites par ces artistes européens.

Les remarques de Rubruquis sur les Ouigours et les chrétiens nestoriens qui vivaient parmi eux , offrent matière aux méditations de l'historien qui voudrait approfondir les rapports du système religieux du Dalaï-Lama avec celui de quelques sectes chrétiennes. 11 nous semble aussi très-permis de croire que ces nestoriens avaient , dans les VF et VIl^ siècles, porté jusqu'en Chine plusieurs

(0 Voyez ci-dessus, pag. i5i. — (2) Pallas , Mém. du Nord, Il , 22.

arts et découvertes de l'Europe, et ainsi achevé de répandre chez ce peuple les germes de la civilisation européenne, qu'ils avaient probablement reçus des Grecs de la Bactriane. Les nestoriens, selon Rubruquis, habitaient quinze villes dans le Kathai; leur évêque résidait à Segin, probablement Singan , ville de la Chine occidentale, où un monument attestait encore en 162^ l'ancienne existence d'un établissement chrétien. Les nestoriens n'avaient point appris aux Ouïgours ou Igours l'écriture syriaque, comme les commentateurs on cru le voir dans Rubruquis (i). Ce voyageur dit seulement que les Mongols (qu'il nomme Tatars) ont pris des Ouïgours leur alphabet et leur manière d'écrire, probablement originaires du même pays qui a vu naître les anciens alphabets indiens (2).

Les Tibétains avaient été anthropophages, comme les Padaei d'Hérodote ; le souvenir de cette coutume n'était pas encore effacé du temps de Rubruquis.

L'énigme la^plus célèbre qu'offrent ce voyage et celui de Carpin, c'est la prétendue existence d'un monarque chrétien nommé le prêtre Jean , au centre de l'Asie, couverte alors , comme aujourd'hui, des ténèbres du paganisme.

Ce furent les croisades qui firent connaître aux chrétiens le prince qui, sous le nom de prêtre Jean, fit tant de bruit en Europe dans le moyen âge. Les écrivains du commencement du XIP siècle , tels qu'Albert d'Aix et Othon de Freisingen, le connaissaient déjà sous ce titre (5) • il en est également question dans les chroniques syriaque et arabe d'Aboul-Faradje. Parmi les voyageurs qui pénétrèrent dans l'intérieur de l'Asie pour convertir les

(0 Forster, Découvertes au Nord, I, 174, note. — {^) Langlès , alphabet tatar mantchou , p. 5i, 55, 98, etc. — {^) Sprengel , Wist. des Découvertes, 33, net. d.

Mongols, Plan Carpin entendit parler du prêtre Jean, de ses guerres contre Tchinghiz-Khan , et de ses miracles. Rubruquis, qui, au nom de saint Louis, devait conclure une alliance avec lui contre les Mongols, est celui qui en parle le plus amplement. Il donne ce nom à Unkkhan ou Oung-khan, prince mongol , qui était chrétien nestorien, résidait à Kara-koroum , régnait sur les tribus de Merkites et de Keraïtes, et périt en i2o3 , un demi-siècle avant le voyage de Rubruquis , dans la guerre contre Tchinghiz-Khan (i). H ne put rien apprendre davantage , quoiqu'il traversât le pays de ce prince. Il recueillit tout ce qu'il en rapporte des relations des nestoriens, intéressés à répandre en Europe toutes sortes de faux bruits sur l'existence des princes chrétiens en Tatarie. D'autres voyageurs , qui visitèrent ensuite ces peuples, citent aussi le prêtre Jean comme un prince qui avait régné en Asie ; ils parlent de ses descendans, et cependant ils ne disent point avoir été à leur cour, et ne donnent pas une description étendue de leurs Etats. Jean de Monte-Gorvino , un des moines que le pape envoya des derniers dans ces contrées, et de plus évêque chrétien de Cambalikh ou Khan-balik , et auteur d'une traduction du Nouveau Testament en mongol, écrivit de Pé-king en i3o5 qu'il avait converti à la foi un prince de la race du prêtre Jean (2). Ainsi, dans le temps où les missionnaires visitaient fréquemment le pays des Mongols, ce prêtre Jean déjà n'était plus au nombre des vivans.

On a proposé diverses conjectures sur cet être mystérieux; on a même voulu y voir le Dalaï-Lama (3) : assertion inadmissible, à cause de la position que les voyageurs assignent au royaume du prêtre Jean. Il n'est pas

(0 De Guignes, Hist. des Huns, III , 16. — (2) Mosheim, HistoriaTartarorum ecclesiastica, pag. 96-1 1 5. Ce prince , de la tribu des Keraïtes , se nommait George. — (3) Georgi , Alphabelum tibetanum, p. 690.

55o LIVRE VINGTIÈME.

aisé de dire avec quelque vraisemblance d'où venait le nom qu'on lui donnait en Europe. Toutes les étymologies qu'on a citées n'éclaircissent pas la question (i) ; mais l'idée la plus bizarre qu'on ait eue sur ce prince, c'est assurément celle des Portugais, qui, à l'époque de leurs grands voyages dans le XV^ siècle , s'avisèrent de transporter tout à coup le prêtre Jean en Afrique , et de le confondre avec le Négus d'Abyssinie. Aucun des écrivains qui ont répété cette fable n'en avait cherché l'explication avant le savant Sprengel : voici ce qu'il pense de l'origine de cette opinion : « Plan Carpin (2) place le prêtre Jean dans l'Inde, habitée, selon lui, par des Nègres, ou, comme il les appelle, des Sarrasins noirs on Ethiopiens^ tels qu'on en rencontre sur le continent d'Asie parmi les races sauvages , et dans les îles parmi les Haraforas ou Iclahans. Par conséquent, le prince chrétien appelé Jean, habitant au milieu des Sarrasins et des Indiens, pouvait bien se trouver parmi les peuples que les Portugais avaient visités dans le cours de leur navigation le long de l'Afrique. Lorsqu'ils furent arrivés au Bénin et se furent répandus dans le Congo, ils apprirent des habitans qu'à 200 milles de distance derrière eux, vivait, dans l'intérieur de l'Afrique , un prince chrétien qui s'appelait Ogane. Ce récit et la ressemblance du nom d'Ogane avec celui du prince Oung-Khan, auront donné naissance à cette idée qui fit accélérer l'expédition de Vasco de Gama et le premier voyage aux Indes par le midi de l'Afrique. » La translation du royaume du prêtre Jean en Afrique serait ainsi due à cette ancienne confusion de l'Inde avec l'Ethiopie ; confusion qui , chez Lucain, a fait placer les Sères près la source du Nil, et

(0 Hydedià Peritsol, 1 , 189. Witsen, Oost en Nooril Tartarye, p. 3'|5 — (2) Carpin, ap. Hackluyt , c\\. 10, p. 41 •

HISTOIRE DK LA. GÉOGK VPHIE. 55 1

dont nous avons montré l'origine jusque dans les poèmes d'Homère.

De tous les voyageurs du moyen âge, le plus célèbre , et celui qui a parcouru et décrit le plus de pays différens, est Marco-Polo , noble vénitien , dont le nom s'écrit en français, tantôt Marc-Paul, tantôt et mieux Marc-Pol. Son ouvrage sur les pays orientaux fut long-temps le manuel de toute l'Europe pour la géographie de l'Asie; et sa réputation ne fit que s'accroître lorsque ^les Portugais, par leurs découvertes maritimes, eurent constaté la vérité de plusieurs de ses récits , qu'on prétendait être forgés à plaisir. Marc-Pol parcourut l'Asie pendant vingt-six ans (0. U est le premier qui ait pénétré dans la Chine, qu'il divise en Kathaî et en Mangi^ dans l'Inde au-delà du Gange, et dans plusieurs îles de l'océan Indien, auparavant enveloppés de fables. Il entreprit ce voyage fameux vers 1271, après l'élection du pape Giégoire X (2) , accompagné de son père , Nicolao Polo , qui avait déjà été à la cour du grand-khan Koublaï; ils avaient avec eux quelques moines dominicains, dont l'un, Guillaume de Tripoli, a aussi donné la relation de ses voyages (3). Marc-Pol, peu après son retour dans sa patrie, en 1295, fut pris par les Génois dans un combat naval, et conduit à Gênes; il y fut mis en prison ; sa détention dura quatre années , pendant lesquelles il écrivit luimême ses voyages et les mit en ordre. Suivant d'autres versions plus anciennes, il les fit rédiger par son compagnon d'infortune Rustigielo ou Rusca de Pise (4). On a aussi beaucoup disputé pour savoir s'il avait écrit ou

(0 Bamusio, II, p. l\. Forster, I, 198, not. a. — (*) Tiraboschi, Storia tlella letteratura italiana,IV, p. 82. — (3) Extrait dans Duchesne, script, vol. V, le MSS. complet à Berne, Sinner, Catalog. II , 281. — (4) Tiraùoschi, IV, 79. Comp. la tracl. MSS. de Cepoi : Sinner, Ccl\î(\. biblioth. Cern. II , 4'9> 4^^-

fait écrire son voyage en latin ou en italien. C'est plutôt dans l'ancien dialecte vénitien que parut d'abord le véritable original, ainsi que Zeno l'a prouvé d'après un manuscrit très-ancien (0 ; mais il est bien difficile de décider si les nombreuses traductions de ce voyage dans la plupart des langues de l'Europe, et dont une fut imprimée à Lisbonne dès i5o2, ont été faites d'après l'original italien ou d'après la première version latine donnée en i320 par François Pepino de Bologne, et qui existe encore manuscrite dans la bibliothèque royale de Berlin. Une chose qui décide en faveur de l'italien , c'est qu'il s'en trouve dans la bibliothèque de Berne une traduction française, faite en iSoy par le chevalier Théobald Cepoi, qui dit tenir l'original du voyageur luimême (2). En 1496, les voyages de Marc-Pol furent pour la première fois imprimés à Venise en italien (3). L'édition de i5o8 est encore en vénitien (4)*, mais celle de Trévise, de iSgo, qu'un géographe anglais annonce comme très-rare, et faite d'après le véritable original, est un extrait italien d'assez peu de valeur. Il existe plusieurs manuscrits de l'original, et des traductions ensevelies dans les bibliothèques. Apostolo Zeno a vu, dans celle de J. Soranzo, sénateur de Venise, une copie de l'écrit original fait à Gènes (5). On trouve aussi des copies de l'ancienne traduction latine dans plusieurs bi-

(0 Sprengel, Hist. des Découv. § 28, M. Marsden, voyageur anglais , qui publia en 18 1 8 une traducfion anglaise de Marc-Pol, pense avec Simon Grjnaeus que le célèbre Vénitien composa son ouvrage en italien.

(^) « Ledit sire Marc-Pol bailla et donna au dessus dit seigneur de

Cepoi la première copie de sondit livre. »

(3) Tiraboschi, IV, p. 78. — (4) Voyez notre vol. III , p. 420, i*e édit.

(5) Fontaniiii, Bibl. II , p. 27 r . Zeno, qui en donne une bonne description (Lettere eccl. IV, 222, lett. 781 ), prouve qu'elle ne remonte pas audelà de 1 45o : elle est donc postérieure aux manuscrits latins ; mais comme elle est en dialecte vénitien , rien ne s'oppose à ce qu'on admelle qu'elle

bibliothèques d'Italie (0 ; outre celle de Berlin , il y en a encore une dans celle de Paris, et une au Muséum britan nique. Le manuscrit latin de Wolfenbûltel (2) , un autre cité par Echard , sont des versions distinctes de celles de Pepino de Bologne. Il y en a aussi de très-anciennes traductions allemandes , une entre autres de 1480, conservée dans la bibliothèque de l'église de Neustadt sur l'Aisch en Bavière (3).

Long- temps après la publication de la première édition des voyages de Marc-Pol dans le XV® siècle, Ramusio les fit imprimer dans la seconde partie de son recueil , d'après un manuscrit italien conféré avec la première traduction latine (4). Avant lui, Grynaeus l'avait fait imprimer en latin , dans son recueil de Relations de Voyages en cette langue, dont on a donné plusieurs éditions (5). Sa traduction, qui diffère en beaucoup d'endroits de celle de i32o, sert de base à l'édition de Mùller (6) , qui a comparé les plus anciennes traductions latines, et a noté les principales leçons

est la copie de l'original écrit sous la dictée de Marc-Pol, par Rustigielo , dont elle offre une préface. J. H.

(0 Tiraboschi , p. 79. — (2) Lessing , second essai sur l'Hist. de la littérat. (en ail.), p. 161.

(3) La Bibliothèque royale de Paris possède un manuscrit qui paraît être de l'année 1298, et qui est une traduction française. Si cette date était certaine , il serait de l'année même qui vit Marc-Pol achever son ouvrage. Les chapitres y sont autrement disposés que dans les autres , et les vingtsept derniers ne se trouvent dans aucune édition imprimée. Le manuscrit latin , mentionné ci-dessus comme appartenant à la même bibliothèque , est du XI siècle, mai§ il n'est pas la traduction du manuscrit français : il s'accorde seulement avec celui-ci pour le fond des pensées. Ces deux manuscrits ont été publiés par la Société Géographique de Paris j in-4«, 1824. J. H.

(4) C'est la version de Ramusio que M. Marsden a traduite en anglais ; in-4'', London, 1818.

(5) Marco Polo f^eneziano, délie maraviglie del mondo da lui vedute. Vinezia, 1496, in-8°.Novus orbis reg. acinsular. i532, in-f".— (6)M. Pauli Vineti de regionibus orientalibus libri très. Colon. Brandenb. 1671 , in ^".

et les variantes qui se trouvent dans les manuscrits et les éditions de ce voyage ; elles regardent non seulement les norns de pays et de lieux défigurés par l'ignorance des copistes , mais elles s'étendent aux dislances d'un endroit à l'autre, qui ne sont pas toujours indiquées de même. On aperçoit encore de temps en temps des applications isolées, des périodes, des paragraphes entiers qui sont ajoutés dans certains exemplaires, et qui manquent dans d'autres.

Les commentateurs de Marc-Pol rencontrent encore une difficulté d'un autre genre : ce voyageur ne dit pas toujours s'il a réellement été dans les pays dont il fait mention, ou s'il n'en parle que par ouï-dire.

D'après cet exposé, on nous pardonnera facilement de ne pas entreprendre un relevé complet de tous les pays et de tous les peuples dont parle Marc-Pol , surtout de ceux que les connaissances actuelles sur la géographie de l'Asie n'ont pas pu nous faire retrouver. La seule nomenclature remplirait plusieurs pages de mots inintelligibles avec beaucoup de variantes , et les recherches sur les vraies leçons tiendraient plus de place qu'on ne pourrait leur en accorder dans un Précis historique. Contentons-nous d'indiquer celles qu'on a reconnues parmi les découvertes de Marc-Pol.

Employé dans plusieurs missions d'Etat par le grand khan des Mongols et des Chinois , Marc-Pol avait parcouru toute l'Asie centrale; mais comme il ne suit aucun ordre dans ses récits , il est difficile d'y retrouver quelques notions positives. Balac ou Balkh , et la province de Scaseni ou l'Al-Shash, se reconnaissent aisément (0 ; mais où placer la contrée Balascian ou Balaxian^ avec ses montagnes riches en rubis-balais , lapis-lazuli , argent et divers métaux, avec son climat froid, avec ses troupeaux de mou-

(') Castiglioni, Moncte enfiche , p. 63. i vol. in-4°, Milan, 1819;

tons sauvages et ses agiles chevaux, dont le dur sabot n'avait pas besoin d'un fer conservateur? Nous croyons y voir le Badakhchan traversé par le Djihoun. Un canton voisin , celui de Vash , est nommé Bascia par notre voyageur, qui décrit aussi l'heureuse vallée de Kachmyr sous le nom de Chesmur. Il traversa la plaine élevée de Pâmer ^ qu'il nomme Pamier, et les montagnes de Belour^ qu'il appelle la contrée Belor; et dans ces régions glacées où les loups et les hyènes poursuivent le mouflon, ou mouton à grandes cornes, il observa, long-temps avant les physiciens modernes \i) , que le feu brûlait avec moins de vivacité et de force qu'au milieu d'une atmosphère moins raréfiée.

Descendu de ces hauteurs stériles , Marc-Pol avait vu s'étendre au centre de l'Asie les régions tempérées et fertiles de Cascar ou Kachghar, de Cotan ou Khotan, de Pein et autres cantons de la petite Boukharie. Les détails qu'il donne sur ce pays méritent encore d'être consultés. Il en est de même de la ville de Lop ^ située près d'un grand lac, et dé la province de Camul ou Khamil , dont les habitans poussaient l'excès de l'hospitalité jusqu'à céder aux voyageurs leurs filles et leurs femmes. La recherche de Toasis du grand désert , qu'il désigne sous le nom Ciarciam, et celle du royaume de Tendue, où régnait un descendant du prêtre Jean, ne présentent aucun espoir d'un résultat tant soit peu satisfaisant 5 il n'y a qu'un autre Marc-Pol qui , en y pénétrant de nouveau , puisse nous faire retrouver ces contrées inconnues (2). Faisons seulement observer que le voyageur

i^y Deluc, Recherches sur les modifications de l'atmosphère, §9o3, 919.

(2) M. Klaproth parait cependant avoir découvert l'emplacement du Tendue, qui a si long-temps exercé les commentateurs : selon ce savant, ce royaume était situé autour du lac Bouïr-noor, par 49° lat. N. et 1 15° long. E. de Paris : sa capitale, Tendeck ou Tendue, u'c\iste plus. J. H .

vénitien avait décrit d'une manière assez exacte l'animal porte-musc, le grand faisan (i), et divers autres objets d'histoire naturelle. Son génie observateur le tint en garde contre les fables orientales qui enchantèrent l'esprit léger de Mandeville , de Pinto, et d'autres voyageurs bien plus modernes.

Donnons , d'après Marc-Pol , quelques détails sur le Tibet et l'Inde. « Le Tebet ou Tibet renferme, selon lui, huit royaumes; une partie avait été dévastée par les armées de Koublaï-Khan; les animaux sauvages y fourmillaient, et les voyageurs, pour se garantir de leurs attaques, mettaient le feu à des forêts de grands roseaux (bambous) dont le pays était couvert. Dans la partie habitée il régnait plusieurs usages singuliers. Les indigènes n'aimaient pas à épouser des filles qui avaient conservé le trésor que dans d'autres pays les époux recherchent avec tant d'avidité. Ils suppliaient avec instance les étrangers d'apprendre à leurs jeunes filles les mystères de l'amour, et de leur laisser quelques présens comme témoignage de ce commerce passager : les filles attachaient à leur cou ces honteux trophées, et plus elles en étalaient, plus elles étaient sûres de trouver un mari. Le pays produisait de l'or, du musc et du corail (2). »

A l'ouest du Tibet , Marc-Pol plaçait la province de Gainda ou Chaynda^ où l'on trouvait un lac riche en perles, beaucoup d'animaux à musc, nommés gaddery^ des mines de turquoises , de l'or , et plusieurs végétaux aromatiques. Cette contrée paraît répondre à celle de Gang'Desh^ indiquée dans le Zend-Avesta et chez Ferischta ; c'est la région où coule le Gange, depuis sa source jusqu'à ses cataractes (3). Elle se termine à l'est par le

(0 Phasianus Argus, L- — (2) Marci Pauli de reb. orientalib. lib. II, cap. 36-37, ëclit. de Millier ; cap. 85 , édit. i5o8. Wahl, pag. 239-

HISTOIRE DE LA. GEOGRAPHIE. ÔSy

fleuve BriuSy probablement le Bramapoutre ou Brihmapoutre, qui roulait des paillettes d'or, et se jette dans l'Océan. Passé cette rivière , on entrait dans la province de Caraianij dont la capitale s'appelait lacy. Ce pays, riche en chevaux, en or et en riz, était infesté par d'énormes serpens. Les habitans parlaient une langue particulière; ils buvaient de l'eau-de-vie de riz. Le grandkhan fit la guerre au roi de M/ew (d'Ava) et de Bangala (Bengale), à cause du pays de Caraiam; il l'occupa, ainsi que celui de Botta qui en était limitrophe (i). H est évident que le Botia ne peut être que le Boutan des modernes; ainsi, le Caraiam^ que les commentateurs jusqu'ici ont transporté jusque dans la Petite-Boukharie , doit être le pays d'Acham, avec l'ancienne capitale Azou. Peutêtre le nom de Caraiam a-t-il quelque rapport avec celui des monts Garrow. Dans une province voisine, nommée Ardondam ou Arcladam (2) , ou enfin Caridi (3) ^ on voyait les hommes garder le lit pendant quarante jours après l'accouchement de leurs femmes; ils étaient chargés du soin de l'enfant nouveau-né. On n'y adorait que les esprits des ancêtres de chaque famille. L'or abondait tellement , que tous les hommes portaient les dents couvertes d'une petite lame de ce métal; ils l'échangeaient à poids égal contre l'argent que les habitans du pays de Mien leur apportaient , et qui manquait entièrement dans celui de Caridi. Leurs sorciers prétendaient guérir les malades par des chants magiques, pendant lesquels ils dansaient avec des contorsions effroyables, jusqu'à ce que l'un d'eux, saisi par l'influence du démon, tombait à terre, et déclarait par quelle sorte de sacrifices il fallait conjurer la bienveillance de l'esprit qui le faisait parler. Ce sont précisément les jongleries des chamans actuels. La capitale de

(0 Marc-Pol, de reb. orient, lib. Il , cap. 89, 4o, ^1, 43, éd. deMiil- 1er. — (^) Édit, de Mùller, c. 4 1 . — (3) Édit. de 1 5o8 , cap. 89.

la province de Caridi était Nokiani^)'^ c'est le nom d'un grand fleuve qui descend du Tibet dans l'Ava. Ainsi, le pays de Caridi est la pointe sud-est du Tibet, et peut-être la partie de la nation des Kariaines ^ répandue dans l'Ava. Marc-Pol connaît encore dans ces environs la ville de Cianglu (2) , qui paraît être le Dsanclo de la carte des missionnaires.

Marc-Pol parcourut toutes les provinces de la Chine; il fut même au service du grand-khan mongol , et gouverneur, pendant trois ans, de la ville d'Yangui ou Yangtcheoii. Sa description n'embrasse pas toutes les provinces chinoises. H y a des choses si obscures dans les parties qu'il décrit, que Gaubil, Magalhaens et autres missionnaires qui ont été sur les lieux , n'ont pu les éclaircir. Parmi les villes remarquables de l'empire chinois , il décrit en détail Cambalu (Pé-king) sa capitale, et ses douze faubourgs. L'explication qu'il donne de son nom , ^ville du seigneur, est très-juste. Il parle de Nan-king, capitale du Manji^ ou la Chine méridionale. Parmi les provinces du Manji, il décrit le district de Nanghin^ très-important par son riche commerce de soie. Il regarde la ville de Quinsai (^Hang'tcheou) comme la plus grande du monde. Son nom, en langue du pays, signifie 'ville céleste; elle était coupée par des canaux sur lesquels il y avait douze mille ponts. Pour donner une idée de l'immensité de cette ville , il dit que la consommation journalière du poivre y était de 94 quintaux. Ses habitans avaient la coutume de brûler , avec le corps des personnes de distinction , des morceaux de papier où étaient représentés des esclaves, des chevaux et des monnaies d'or et d'argent. A 25 milles d'Italie de cette ville, était le port

(0 Édit. de i5o8. Unchian, dans MûUer. — C^) Éd. de i5o8. Canglou, dans Millier.

de Ganfu (i), par lequel elle faisait un commerce considérable avec les Indes et les îles à épiceries. Il fallait une année entière pour se rendre à ces îles, à cause des moussons ou vents périodiques. On y apportait, entre autres, une quantité de poivre cent mille fois plus considérable que celle qu'on importait à Alexandrie, quoique cette dernière place en approvisionnât l'Europe entière. M. Klaproth reconnaît ce port dans le bourg de Kan-phou.

Le Tangout^ pays situé à l'ouest du fleuve Jaune, a été parfaitement connu de Marc-Pol : il donne une idée si exacte de ses limites et de son étendue, qu'il est impossible de ne pas le séparer du Tibet. Voici , selon lui , les provinces dont il se composait : le Sachion ou Chatcheou^ le Chamul ou Khamil^ le Succuïr ou Sou-tcheou , le Sinchin, et le Campion ou le Kan-tcheou. Toutes les hordes qui habitaient cette contrée étaient nomades , et suivaient , avec leurs troupeaux , le cours des rivières et les pâturages qui les bordent.

On pourrait trouver surprenant que Marc-Pol , qui a observé tant de choses en Chine , n'ait pas fait une seule fois mention du thé: mais il faut faire attention qu'ayant écrit son voyage de mémoire , il était difficile que tout se présentât à l'instant à son esprit. Il n'avait pas oublié la porcelaine (2) : on en fabriquait beaucoup à Tingiii (3) , ville peu éloignée de Quinsai; elle était à si bon marché dans ces deux endroits, qu'on pouvait acheter huit grands plats pour un grosso dé Venise. Il fallait laisser la terre à porcelaine exposée long temps à l'air avant d'en pouvoir faire usage: elle restait ainsi trente ou quarante ans; les pères la laissaient en héritage à leurs enfans et à leurs pelits-enfans. D'autres voyageurs ont fait la même obser-

(0 Campu de quelques éditions faites d'après le manuscrit de Rarausio. — (') Scodelle c piadine di porcellana. — (2) Tinuguj ou Ciiinguj.

56o LIVRE VINGTIÈME.

vation (0 ; mais ne l'avaient-ils pas copiée dans Marc-Pol? Il fut surpris de la rareté et du prix élevé de l'argent en Chine. Ce dernier métal y était à l'or dans la proportion de un à six, ou de un à huit. Les pelleteries fines y étaient à un prix excessif. Un grand qui paie aujourd'hui loo à i5o piastres pour une peau de loutre marine de la Nouvelle- Albion, donnait, dans ce temps-là, 2000 piastres pour une fourrure de zibeline de première qualité, et 1000 byzantins pour une de qualité moyenne. Notre voyageur cite, comme une des merveilles de Pé-king, le charbon de terre, ou, comme il l'appelle, la pierre noire, qu'on tirait des montagnes du Cathai ou Rathai, et qu'on brûlait au lieu de bois.

Marc-Pol semble confondre avec les provinces du Kathai le Bengale et le Pégou ; il donne à ce dernier pays le nom de Miefij qu'il porte encore aujourd'hui chez les Chinois. On trouvait de l'or dans ce pays, d'ailleurs très-sauvage et couvert de forêts pleines d'éléphans et autres animaux sauvages. Ce voyageur est le premier qui ait fait connaître le Bengale aux Européens : il en dépeint la fertilité; il fait l'éloge du coton, du riz et du sucre qu'on y récolte. On y faisait alors, et depuis encore dans le XV® siècle, un grand commerce d'eunuques (2).

Ayant fait voile de Zaiton ou Zeitoun^ port du Manji, Marc-Pol visita plusieurs îles. Dans la description de ce voyage, il a occasion de parler du Japon, qu'il nomme Zipungu (3). Ses habitans avaient le teint blanc, et adoraient des idoles monstrueuses, à plusieurs têtes et à plusieurs bras, comme celles des Indiens. Il raconte comment le khan Koublaï voulait faire la conquête de ce royaume ,

Pigafetta, pap. Ramusio , l, 89 1. Sal. Sweigger, Voyage de Tubingue à Constantinople, en i558 , cité par Sprengel, § 33, note c. — l^) Comp. YJyen Jhbery, II , 10. — (3) Zipangu, Gypungu, Zimpachu , dans quelques manuscrits.

et comment la plus grande partie de son armée fut engloutixi dans les flots. Au sud du Japon s'étendait la mer de Cin^ où il y avait sept mille quatre cent quarante îles, la plupart habitées et riches en épiceries ; mais il dit n'y avoir jamais été. De Zaiton, il alla par le golfe d'Yunan à la province de Ciamba , très-riche en élépharls et en bois d'ébène. C'est la province de Ciampa, au sud de la Cochinchine. Au sud-est de ce pays, Marc-Pol place, d'après des rapports qu'on lui avait faits , la grande Java , l'île la plus considérable du monde , abondante en épiceries que les Chinois y venaient acheter. C'est sans doute l'île de Bornéo; au moins la description qu'en donna Édouard Barbossa, qui était dans les Indes au commencement du XVP siècle, et la courte notice de Marc-Pol, ne conviennent aussi bien à aucune autre. Il est plus difficile de deviner quelles sont les îles voisines, nommées Soudur et Condur. La petite Jaça^ qu'il visita, est. bien certainement Sumatra. Les habitans des montagnes de l'intérieur sont encore aussi sauvages que Marc-Pol les a dépeints. Les royaumes dont il fait mention, inconnus aux premiers auteurs qui ont parlé de Sumatra , tels que Barbossa et Barros , ont en partie été reconnus par des écrivains du XVIIP siècle ; le pays de Ferlech ou Felech porte, chez Marsden, le nom de Perlach ; et cehii de Basman ou Passaman est encore une contrée très-peuplée (0. Peut-être le Dragaian de Marc-Pol est-il le royaume Angragueri ou Andreguir des auteurs portugais (2). Le royaume de Laînbri SiSddl été connu des Arabes, et Barros le nomme Jambli. Il existe encore (3). Celui de Fanfur, dont Aboul-Feda et Bakoui font mention , comme étant riche en une espèce de camphre (4), a con-

(0 Marsden, History of Sumatra , 284. — (^) Barros , Décades da Asia, 111, 1 14. Diego de Couto, decad. 1 , 58. — (?) Marsden, 290. — (4) Jboul- Feda, ap. Busching , IV, 277. Bakoui, not. et extraits, III, 4i5. I. 36

serve une obscure existence sous le nom de Campar (0. Ainsi Marc-Pol avait recueilli d'assez bons renseiijnemens pendant les cinq mois qu'il resta à Sumatra. IL ne vit lui-même que le royaume de Samara^ d'où l'île paraît avoir tiré son nom ; car les voyageurs européens qui sont venus après lui l'appellent Samatarra^ Zamatra^ Zairiara , Saborma et Samaiider. La mention qu'il fait de l'île de Malaiur et de la ville de même nom prouve qu'il avait entendu parler de ce peuple qui s'était répandu au-delà de Malacca. Entre autres curiosités de Malacca, il décrit l'arbre du sagou, et la manière dont les insulaires préparaient un aliment avec sa moelle ; il parle aussi du rhinocéros, qu'il nomme leoncorno. Cet animal, à ce qu'il croyait, se servait, pour sa défense, de sa langue, qui est à la vérité fort rude.

Au nord de Sumatra, il trouva les îles de Nicobar et d'Andaman ; mais ici sa relation est peu conforme à la vérité; il ne connaît qu'une île dans chacun de ces groupes du golfe du Bengale; Tîle de Noncoueri^ qu'il nomme Necmeran ^ dans le, groupe de Nicobar, et sous le nom à'Jngaman probablement celle d'Andaman. Les habitans étaient anthropophages et avaient, dit-il, des têtes de chien. Ce qu'il raconte de l'état sauvage de ces îles et des habitudes cruelles des indigènes, a été confirmé par les voyageurs modernes ; mais ils n'y ont pu découvrir les épiceries dont il fait l'éloge. A l'est de ces îles était celle de Ceylan, qui avait 2400 milles d'Italie de circonférence. Jadis elle avait été plus grande : les eaux de la mer en avaient enlevé une partie, ainsi qu'il l'avait appris des cartes marines indiennes. Il répète le conte du gros rubis que possédait le roi de cette île, et que le grandkhan mongol convoitait vainement.

11 se rendit à la presqu'île du Decan, et d'abord dans

(0 Marsden, not. et extraits.

le pays de F^ar ; c'est le Marvar. Sa description de l'Inde ne regarde que les pays situés le long des côtes de Coromandel, de Malabar, de Goncan et de Gondjërate. Il n'avait rien appris sur l'intérieur de cette contrée, ou bien il n'a pas jugé à propos d'en parler. Il s'étend beaucoup sur les coutumes des habitans, ainsi que sur les merveilles du pays; il fait connaître les Bramines ou Ahraiamains ^ non seulement comme formant la première caste indienne, et comme les sages de la nation, mais aussi comme schamans ou sorciers. On ne pouvait, sans leur secours, faire la pêche des perles, parce qu'ils avaient le pouvoir de maîtriser les monstres marins. Les chevaux étaient rares dans cette partie de Tlndouslan : on les faisait venir par mer de l'Arabie et de la Perse , comme on le pratique encore aujourd'hui ; et à cause du manque de fourrage, on les nourrissait avec du riz cuit, même avec de la viande et autres choses qu'on n'a pas coutume de leur donner en Europe. Les voyageurs modernes ont confirmé ce que Marc-Pol rapporte à ce sujet ; on donne encore aujourd'hui aux chevaux de l'Inde de l'ail, du beurre et des têtes de çiouton bouillies (i). La vénération générale que les Indiens ont pour les bœufs et les vaches n'échappa point à ses observations. Les habilans du Marvar regardaient comme un péché de manger du bœuf et de quelques autres animaux. Il y avait des tribus qu'il nomme Gavi , et qui osaient manger du bœuf mort naturellement, ou d'autres animaux tués. Les Indiens ne buvaient pas à la manière des Européens : chacun avait son vase particulier pour cet usage; ils ne le faisaient pas toucher à leurs lèvres, mais versaient d'en haut la boisson dans leur bouche, de la manière décrite par Sonnerat et autres voyageurs modernes. Dans cer-

COiJfum'o, narrât, of the military opérations, p. 5o. Crawjord, sketches of India , p. 89^ .

564 LIVRE VmGTiÈME.

taines contrées de l'Inde méridionale , boire du vin e'tait un délit; ceux qui en buvaient n'étaient pas admis en témoignage. Quoiqu'il n'y ait pas de vignes sur les côtes de Malabar et de Coromandel, et que le vin y doive être fort cher et à l'usage de peu de personnes, îl paraît cependant que la défense d'en boire, mentionnée par Marc- Pol, y est très-ancienne. Les géographes arabes en ont tous parlé. Entre autres, Bakoui dit, de la ville de Comor ou Comorin, que le vin y est défendu, et que l'ivrognerie y est punie. Avant eux, Gtésias avait raconté d'un certain roi de l'Inde, qui avait un grand nombre d'éléphans, que rien n'était réputé si honteux chez lui que la gloutonnerie et l'ivresse (i). Ce que Marc-Pol dit de l'aversion des Indous pour la mer, s'est plusieurs fois confirmé de nos jours. Les Anglais ont été obligés , en différentes occasions , d'envoyer les Cipayes par terre du Bengale à Madras, à travers le pays des Mahrattes et des Circars septentrionaux , parce qu'ils refusaient absolument de s'embarquer (2). Marc-Pol connaît aussi les courtisanes de l'Inde, les fameuses hajaderes .* il en trouva près de chaque temple^ elles célébraient, par des danses, les fêtes de leurs dieux, qu'elles épousaient, eux ou leurs prêtres. Il parle des palanquins, dans lesquels les principaux habitans se font transporter si voluptueusement d'un endroit à un autre. Il avait aussi appris que l'apôtre saint Thomas était venu prêcher le christianisme aux Indes ; qu'il était enterré dans la ville de Méliapour, au nord de Marvar, et qu'auprès de son tombeau il se faisait, disait-on, beaucoup de miracles (3).

Au nord du Marvar, sur la côte de Coromandel, était le royaume de Mutjili ou l'île de Morfil , c'est-à-dire le

(0 Heeten , de Gryecorum de Indiâ notifia in commenlar. Gottingens. X,p. i32. — i"^) Robertson's historical disquisition concerning India , p. 192. —(3) Ramusioy p. 53-55, édit. de Mûller, p.

pays de l'ivoire. Gomme il ajoute qu'il y avait dans ce royaume des mines de diamant très-riches, il paraît certain qu'il a voulu parler du royaume de Golconde. On y fabriquait aussi, de même que dans le reste de l'Inde, des mousselines de la plus grande finesse, et d'autres tissus de coton. A l'occident de Méliapour, on trouvait le pays de Lar (ï) , où il y avait beaucoup de Bramines et de logées qui menaient une vie très-austère, couraient tout nus et vivaient d'aumônes. On ne peut appliquer ce nom qu'au Goudjérate des modernes , qui est la Larice des Grecs et le Laar des Arabes. Il est donc évident que Marc-Pol ne suit aucun ordre en nommant les provinces de rinde. En décrivant les côtes du Malabar et du Concan, le premier endroit dont il parle est Cail^ ville très-commerçante. Il remarqua chez ses habitans la coutume de mâcher du bétel , généralement répandue dans Finde. Comme Barbossa cite dans le royaume de Coulan une ville de Cael , qui, au commencement du XVP siècle, faisait un grand commerce de perles (2), et que l'historien Couto (3) nomme, parmi les principaux Etats du Malabar, celui de Calecoiilan^ il y a lieu de penser que le Cail de Marc-Pol désigne Calicoulan, poste hollandais dans le Travancore. Ce voyageur passe ensuite au royaume de Coulan^ qu'il appelle Coilon^ où habitaient beaucoup de juifs, et qui produisait du poivre et de l'indigo en grande abondance. Il retrace tous les procédés qu'on employait pour obtenir cette drogue, propre à la teinture en bleu, et qui dès ce temps-là était à Venise un article de commerce. Il décrit ensuite le royaume de Comari ou Comorin , sans faire observer que le continent méridional se terminait au promontoire de ce nom; il revient sur ses pas, et nomme tout d'un coup

(') Lac , Lae et Loac , dans quelques éditions. — C^) Ramusio, 1, ^'ig. — ^) Décades da Asia, 111, p. Sog.

566 LIVRE VINGTIÈJME.

le royaume de Delhi, qu'il désigne sous le nom d'Ell (ï), et qu'il présente comme riche mais peu peuplé.

Marc-Pol se rappelle enfin le royaume de Malabar ou de la côte de ce nom, qui, à proprement parler, comprend tous les pays qu'on vient de nommer. Le dernier royaume de l'Inde dont il s'occupe est celui de Gozurat ou de Goudjérate, qu'il avait déjà décrit sous le nom de Lar. Il parle de ces fameux pirates indiens qui , encore aujourd'hui , inquiètent le commerce dans ces parages. Il décrit "la culture du coton, et les tissus extrêmement fins qu'on en prépare. La fabrication en était immense dans ces environs, avant que les Mahrattes y eussent détruit toute industrie. L'antique ville de Camhaye^ trèscommerçante, était alors le chef-lieu d'un Etat indépendant (2). Semenat^ la plus ancienne ville de Goudjérate, florissait aussi par son commerce étendu. De là Blarc- Pol retourne au Concan et parle de Tana^ place de commerce dans l'île de Salçette et dans le voisinage de Bombay. Dans le XIIP siècle, elle était connue des Arabes par son grand commerce. La province la plus occidentale de rinde est, suivant notre voyageur, celle de Kesmacoran ^ qu'il appelle aussi Macoran , et dont les habitans étaient mahométans. C'est sans doute celle de Mécran en Perse.

Après la description de l'Inde, vie^nt celle des principales villes de la Perse et de l'Arabie , ainsi que d'une partie de l'Afrique orientale; et enfin celle des déserts de l'Asie septentrionale, enveloppés de fables. Le port à' Aclen était un marché très-célèbre , d'où l'Inde tirait ses chevaux, et où l'on apportait la plus grande partie des

(0 Ely, Oly, clans les manuscrits français et latins; Ley et Dely, dans les manuscrits italiens. J. H.

(?) Comp. /^ami7^o«''5 acconnt of the east Indies , l, pag. i3o, Rennel, p. 293.

épiceries et des marchandises destinées pour l'Europe. De là on les expédiait, J)ar la mer Rouge, sur de petits bâtimens qui se rendaient, en vingt jours, à Suez, d'où on les transportait par terre à Alexandrie. Au nord d'Aden, sur la côte occidentale du golfe Persique, était cier^ aujourd'hui Adjar, autre place de commerce : ses environs produisaient beaucoup d'encens. Marc-Pol parle de l'île célèbre à'Ormus^ de son commerce étendu et de ses navires si remarquables par leur frêle construction, et que les Arabes nomment Tî^enkis ou Tarad (0. Il paraît aussi qu'il a été à Bassora; du moins il observe que c'est là que croissaient les meilleures dattes, dont cette ville fait encore aujourd'hui un grand trafic. Il ajoute qu'elle était sur une des routes du commerce de l'Inde avec l'Europe. A Bagdad , qui était à dix-sept journées de la mer, on chargeait les marchandises sur des chameaux. C'était dans cette ville que se faisait presque tout le commerce des perles qu'on envoyait en Europe. Elle possédait des fabriques de brocards d'or, de damas et d'étoffes de soie brochées. Une grande quantité de marchandises allait de Bagdad à^Tauris, où l'on rencontrait des négocians de l'Inde, de la Perse et d'autres pays. Notre voyageur paraît n'avgir pas connu le commerce direct de cette ville avec la Chine , dont les relations modernes nous ont entretenus, quoiqu'il soit probable qu'il eût lieu alors , comme au XVP siècle, par le moyen des caravanes. Suivant lui, Bassora même n'avait point de relations immédiates avec l'Inde. Les marchandises de ce pays étaient d'abord portées à Chisi ou Quisci , avant d'arriver à Bassora. Il a probablement voulu parler de quelque île du golfe Persique; du moins Barbossa cite une île de Quixi. Suivant d'Anville, elle s'appelle

(0 Niebuhv, Description de rAra))ic.

Keish (i) , et jadis elle était l'entrepôt du commerce de la place de Sira^ marché très-renommé dans le siècle , parce que les navigateurs n'aimaient pas à aller jusqu'à Bassora, à cause de la fréquence des orages (2). Par la suite, Ormus attira tout le commerce. Aujourd'hui l'île située au midi de Siraf se nomme Kes ou Kyen P).

Dans l'Afrique orientale, notre voyageur décrit d'abord Madagascar. C'est là que se trouvait le rock^ cet oiseau énorme qui était assez fort pour enlever un éléphant. Ibn-el-Ouardi place aussi cet animal fabuleux dans une île de l'Océan (4). C'est de ce géographe, ou de quelque autre Arabe , que Marc-Pol aura emprunté ce qu'il dit des îles, dont les unes n'étaient habitées que par des femmes , et les autres par des hommes. Bakoui a aussi parlé, dans sa géographie, d'hommes à tête de chien, que le voyageur vénitien raconte avoir trouvés dans une île du golfe du Bengale. Cet auteur arabe place encore dans l'île de Cassar, située dans la mer de la Chine, les petits nains que Marc-Pol déclare être des singes, et se trouver à Sumatra.

Ce dernier ne parle que de deux pays du continent de l'Afrique; du Zanguebar ou Zanghibar, habité par des nègres sauvages, et de l'Abyssinie. Il n'a connu aucun des petits États arabes placés sur cette côte. Il donne à l'Abyssinie le nom arabe à Abasce , Ahascia ou Habesch. Le souverain, qui était chrétien, régnait aussi sur des mahométans. On y trouvait des mines d'or très-abondantes.

De ces pays méridionaux, Marc-Pol passe à ceux du nord de l'Asie. Il y en avait un très-riche en pelleteries; mais le sol, composé de marais, restait couvert de neiges

(0 Recherches géographiques sur le golfe Persique, Mém. des Inscrip. LU, p. 44. — Renaudoty p. 10, \(^\. — (^) Niebuhr, Description de l'Arabie. — (4) Notices et extraits , 11, p. 56.

et .de glaces la plus grande pariie de l'année. Au lieu de chariots , les habitans se servaient de petits traîneaux tirés par des chiens; les commerçans les employaient aussi pour eux et leurs marchandises. A ce pays de glaces, dans lequel on reconnaît la Sibérie, confinait celui des Ténèbres, dont les habitans n'avaient pas de tête. Le soleil ne s'y montrait presque pas dans l'hiver; mais, malgré, la longueur des nuits, les Tatars savaient fort bien enlever aux habitans les précieuses fourrures qui s'y trouvaient en grande abondance. Dans cette partie du monde était la Rozie , empire immense , tributaire des Mongols. Ses habitans faisaient un grand commerce de pelleteries, et professaient la religion grecque.

Marc-Pol est le créateur de la géographie moderne de l'Asie; c'est le Humboldt du XIIP siècle. Mais sa mauvaise fortune , en l'empêchant de publier une relation plus méthodique , a répandu sur ses exploits et sa gloire un sombre nuage , et a dérobé aux sciences une partie des travaux de ce grand homme.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — Itinéraire de Pegolelti. — Oderic, Mandeville, Clavijo , Josapliat Barbaro, et antres voyageurs des XIV* et XV*' siècles.

La religion , la politique et le commerce , ces trois grands mobiles de toutes les grandes entreprises, continuèrent, pendant les XIV^ et XV® siècles, à diriger l'attention des Européens vers l'Asie centrale. Les exploits de Tamerlan, vainqueur pour un moment de la redoutable puissance des Turcs, fixèrent les regards et les espérances du monde chrétien. Peu à peu les nouvelles routes commerciales par l'Egypte, et ensuite par le cap de Bonne- Espérance, firent abandonner les voyages en Asie. Nous continuerons l'histoire de ces voyages par une explication succincte de l'Itinéraire d'Azof à la Chine par François- Balduin Pegoletti, qui voyagea en Asie vers l'an i335. C'est une indication de la route qu'on peut prendre pour aller, avec des marchandises, d'Azof à la Chine, et pour en revenir.

«Premièrement, dit Pegoletti, d'Azof à Gintarchan^ ou Astrakhan , il y a vingt-cinq jours de route en allant dans un chariot traîné par des bœufs ; quand il l'est par des chevaux, il ne faut que dix à douze jours. On rencontre, chemin faisant, beaucoup de Mongols armés. De Gintarchan à Sara^ il y *i une journée par eau, et de Sara à Saracanco ou Saratchick, huit journées aus^ par eau. On peut, si l'on veut, s'y rendre par terre; mais quand on porte avec soi des marchandises, le voyage est à beaucoup meilleur marché par eau. De Saracanco à

HISTOIRE JbE LA GÉOGRAPHIE. 57 1

Organci ou Urgens, il y a vingt journées avec des chameaux. Celui qui a des marchandises fait bien de passer par Organci, parce qu'on trouve à les y vendre avantageusement. Déjà à Oltrare^ Otrar, on compte trente-cinq à quarante journées aussi avec des chameaux. Ceux qui n'ont point de marchandises peuvent prendre un chemin plus court, en allant directement de Saracanco à Oltrare, ce qu'ils font en cinquante jours. D'Oltrare à Armalech il y a quarante-cinq journées de marche qui se font sur des ânes. Dans la route on "rencontre souvent des Mongols. D' Armalech à Camexu^ ou Chamil, il y a soixante-dix journées, qu'on fait encore à dos d'âne; et de là on va en soixante-cinq jours, à cheval, jusqu'à un fleuve dont le nom n'est pas connu. De ce fleuve on peut se rendre à Cassai^ Quinsay , pour y vendre des lingots d'argent, parce que cette marchandise y est d'un fort bon débit. On part de Cassai avec le produit de l'argent en espèces monnayées, et en trente -cinq jours on se rend à Gamalecco , Cambalu, Pékin , capitale de la Chine. La monnaie courante y est en papier : quatre babissi (c'est le nom de cette monnaie) font un sonmo en argent. »

Les marchands qui faisaient ce voyage étaient obligés de laisser croître leur barbe et de prendre avec eux un bon interprète et des domestiques sachant la langue kumane ou turque. La valeur des marchandises et de l'argent qu'un seul négociant portait avec soi se montait en tout à une valeur de 25,ooo ducats fins d'or; la dépense totale du voyage jusqu'à Pé-king, y compris les gages des domestiques, était estimée 3oo à 35o ducats. Ces détails, un peu minutieux, prouvent que le voyage de la Chine était beaucoup plus facile au XIV* siècle qu'il ne l'est de nos jours. Aussi, les notions sur l'Asie étaient, à quelques égards, plus avancées qu'elles ne le sont à présent; il est malheureux que

le défaut d'observations astronomiques leur ôte ce caractère de précision qu'exige la géographie. Tâchons pourtant de reconnaître les lieux indiqués dans l'Itinéraire de Pegoletti (i).

Gintarchan est notre Astrakhan. Josaphat Barbaro, dans son Voyage de Tana en Perse, fait dans le XV® siècle, en parle sous ce nom. Les épiceries et la soie y arrivaient pour être ensuite portées à Tana (2). On appelait encore cette ville Citracan (3). L'un et l'autre de ces noms sont formés , par corruption , du nom arabe Hadgi- Tarkan.

Sara^ la seconde station de notre voyageur, était Saray, capitale des Etats du khan de Raptchack. Elle fut bâtie en 1266 par le khan Berkai ou Bereka (4). Aboul-Feda dit qu'elle est la capitale des Tatars septentrionaux, et la place à deux journées de marche de la mer Caspienne (5). Elle était sur la rivière d'Actuba , qui tombe dans le Volga au-dessus d'Astrakhan , et fut détruite par Tamerlan en i4o3. Dans le XVII® siècle, on se servit des pierres provenant des ruines de Saray pour bâtir et fortifier Astrakhan.

Saracanco ou Saratchick est aussi ruiné. En 1288 c'était une ville florissante. Le franciscain Paschalis la visita à cette époque. Elle existait encore en i558, lorsque Jenkinson alla d'Astrakhan à Boukhara,* il estime sa distance de la première ville à dix journées de route.

(0 L'ouvrage de Pegoletti est un traité de géographie appliquée au commerce. 11 est intitulé : Divisamenti di prezzi e misure e usanze di varie parti del mundo. La bibliothèque Riccardiana à Flgrence en possède un manuscrit, J. H.

Josaph. Barbaro , Viaggi fatti da Vinezia alla Tana, etc. Venisi , '548, p. 20. —(3) Minadoi, Hist. délia guerra fra i Turchie Persiani , Ven. i588. La carte. Witsen , Nord and OstTartarye , p. 709. — (4) De Guignes , III , p. 872 — (5) Magas. géograph. de Busching , V, 365,

Elle était fréquentée alors par des caravanes qui , d'Astrakhan, se rendaient à la Chine (0. Cette ville des Tatars Nogaïs , autrefois très-peuplée, s'étendait sur les bords du Jaïk , où l'on voit encore les vestiges de ses anciennes fortifications sur une longueur d'une lieue.

Organzi, ou Ourghendj, capitale du Khovaresm^ était à environ, un demi-mille du Djihoun. Les Orientaux l'appellent aussi Dzorzanyah et Gurgandzi, Cette ville, trèsancienne, souffrit beaucoup du tremblement de terre de 8i8, de même que plusieurs autres villes sur le même fleuve W. En i558, Jenkinson, en quittant Saratchick , passa par Ourghendj , qui n'était qu'un endroit misérable ; la route de la Chine le traversait à la vérité, mais il avait été ravagé quatre fois en sept ans (3). Deux voyageurs anglais s'y trouvèrent en 1740. De toute la ville il n'existait plus qu'une mosquée, et les Tatars fouillaient les ruines pour y découvrir des trésors.

Les voyageurs remontaient au nord pour arriver à Oltrare ou Otrar, qui porte aussi le nom de Farab (4). Mandeville en parle comme de la meilleure ville du Turkestan (5). Ici l'Itinéraire de Pegoletti nous laisse sans lumières sur une des contrées les moins connues de l'Asie, en nous conduisant , à travers le Turkestan , directement à Armalecco ou Almalikh , ville du pays de Gété ou de rigour, sur la rivière Ab-Eile ou Ili, dont elle porte aussi le nom (6) , et qu'on appelle même indifféremment lli ou Ilibalik. En 1^00 elle fut prise par Tamerlan (7). Paschalis, qui y séjourna en i338, dit que c'est la capitale des Mèdes[^). Mais l'Itinéraire, trop rapide, nous conduit

(0 Witsen , pag. 897, 4o4* — Ahoul-Feda , Annal, moslem. II, 21,

— 0) Hakluyt , Collection , 1 , 329. — (4) Aboul-Feda , Annal. II , 619.

— (5) Mandeville , p. 3o8 — (6) Chereffeddin , Vie de Tymour, II, 67. — (7) Klaproth, Mémoires relatifs à l'Asie, t II. Ulugh Beg et Nassyreddin, Geog. min. III, p. ii3, i45. — W Mosheim, Hist. tartar. 196.

directement à Camexu clans leTangout, non loin de la grande muraille de la Chine, Selon Sprengel , critique judicieux, ce serait le Campition de Marc-Pol , et le Kamtsiou de Carpin , aujourd'hui Kan-tcheou, ville chinoise , où les ambassadeurs de Sha-Rock passèrent en 1419 en se rendant de Herat à Pë-king (i). Cette explication paraît inadmissible, si l'on a égard aux .distances; Came-xa est plutôt la ville de Khamil ou Hami, si fameuse par la complaisance avec laquelle le beau sexe y recevait les voyageurs (2).

Le fleuve, éloigné de soixante-cinq journées de Camexu, et dont le nom est omis, ne peut être que le Caramuran, qui, en arrosant la Chine, porte le nom de Hoang-ho ou fleuve jaune. Mandeville , Oderic de Portenau et tous les voyageurs du moyen âge le traversèrent avant d'arriver à Pé-king. Marc-Pol le passa plusieurs fois. ■

Les travaux des Rlaproth, des Rémusat, des Marsden ont fait retrouver Cassai, ancienne ville très-célèbre par son commerce, et que Mandeville et Oderic citent sous les noms de Cassai, Causai, Cascai, Canasia et Quinsay. Marc-Pol en parle , sous ce dernier nom P) , comme de la ville de commerce la plus grande et la plus riche de la Chine. Ce voyageur et Oderic traduisent son nom par celui de Cité céleste; Nicolas Conty, qui parcourut toute l'Inde avant i444î nous avait appris qu'elle était à quinze journées au-delà de Cambalu ou Pé-king; mais aujourd'hui nous savons que les Chinois l'appellent Hang-tcheou et qu'elle est à sSo lieues de la capitale (4).

(0 JVitserii p. l^^i. — C^) Ci-dessus, p. 554-

(^) Les manuscrits français , latins ou italiens portent tantôt Quinsay ^ Quinsai ou Quisay î tantôt Qui eus ai , Chesai ou Chisai. Voyez l'édition publiée par la société de géographie. J. H.

(4) M. Klaproth, qui s'est occupé d'un commentaire sur Marc-Pol , a rC'

Cette dernière ville répond certainement à celle que l'Itinéraire nomme Gamalecco ; c'est Cambalu ou Gambalig arrangé à l'italienne.

Un commentaire commercial de cet Itinéraire se trouverait ici hors de sa place; mais qu'il nous soit permis de défendre la véracité des voyageurs du XlV^ siècle contre les injustes reproches de quelques modernes. Tous ces voyageurs font mention du papier-monnaie de la Chine, que Pegoletti nomme hahissi j c'était, selon lui, un papier jaune, marqué du timbre du prince. Rubruquis dit que, de son temps, la monnaie courante, à la Chine, consistait en morceaux de papier fait avec du coton , marqués dù nom du souverain. Hayton affirme la même chose; Oderic de Portenau nomme ce papier-monnaie halis. Les habitans du pays l'employaient à payer leurs impôts (i). Vraisemblablement, le nom de balis ou balisi est le même que celui de faloues, petite pièce de billon qui, dans le IX® siècle , était la seule monnaie courante. Mille de ces faloues valaient un denier d'or (2). On fit ensuite ces balisis en papier, et ils eurent une plus grande valeur. Marc-Pol (3) est celui qui en parle avec le plus de I détail ; il dit expressément^ qu'aucune autre monnaie n'a cours en Chine, et qu'elle est fabriquée pour

trouvé plusieurs autres villes dont parle ce célèbre Vénitien , et qui depuis ses voyages ont été détruites^ou bien ont changé déplace et de nom. Ainsi Ganfu ou Ganfou , dont il était très-difficile de reconnaître la place, n'a point échappé à la sagacité du savant orientaliste. M. Klaproth retrouve cette ville , qui dès le 1 siècle était un port important , à 3 lieues est-nord-est de Hang-lcheou-fou ; aujourd'hui des sables en entravent l'approche. La ville maritime de Zaithoum ^ que Marc-Pol écrit aussi Zaiton , avait été le sujet de plusieurs erreurs , lorsque M. Klaproth , guidé par la grande géographie impériale de la Chine, a reconnu cette ville , vantée à juste titre par le voyageur vénitien , dans l'ancien Tseu-thoung , aujourd'hui Thsiuan-tcheou-fou. J. H.

(0 Hakluyt, Collect., II, 48. — W Renaudot, Ancienn. relat. 28, etc, ~ (3) Liv. II , c 2! , p. 80 , édit. de Miiller.

le compte du khan avec lecorce du mûrier. Suivant Mandeville, il y en avait aussi en cuir (i). Josaphat Barbaro, qui était en Perse vers la fin du XV® siècle, observe que cette monnaie avait encore cours en Chine. « Pour le détail , dit-il , on se sert dans ce pays d'une monnaie de papier; on la change chaque année contre une nouvelle; en portant l'ancienne au trésor, on en reçoit en échange une neuve et belle. « Malgré tous ces témoignages , le jésuite Magaillans ou Magalhaens nie qu'il y ait eu du papier-monnaie en Chine, à quelque époque que ce soit. Il prétend encore que Marc-Pol est le seul voyageur qui en ait parlé; il l'accuse d'avoir regardé comme une monnaie courante les petits morceaux de papier doré, en forme de pièces d'or et d'argent, qu'on brûle avec les corps morts (3). Mais de quel poids cette simple dénégation peut-elle être vis-à-vis de tant de témoignages positifs ? Aussi un savant, qui a passé une partie de ses jours à la Chine, reconnaît l'ancienne existence du papier-monnaie dans cet empire; seulement il en attribue l'introduction aux Mongoux. Les Chinois ne reçurent cette monnaie qu'avec répugnance (3).

Parmi les voyageurs et géographes du XIV® siècle , nous distinguerons encore Hayton, Oderic de Portenau et Mandeville. Ils ont ajouté peu de vérités et beaucoup de fables aux notions recueillies par Marc-Pol.

Hayton, prince de Gorigos en CiHcie, issu d'une famille alliée aux anciens rois d'Arménie , composa un ouvrage intitulé Histoire orientale^ qui renferme une géographie générale des principaux Etats de l'Asie , à l'exception de la presqu'île au-delà du Gange et des îles voisines (4). Pour exécuter ce travail, il mit à profit les

(0 Voyag. and travayles, p. 287. — (2) Nouv relation de la Chine. Paris , 1678, p. 168. — (3) De Guignes , Voyage à Pé-king, III , 281 . (4) L'ouvrage d'Hayton en latin est intitulé : De Tartaris, ou Histçria

écrits des auteurs mongols , un mémoire qu'avait rédigé Hayton P"^, roi d'Arménie , lorsqu'il était avec Rubruquis à la cour du khan Mangou, et enfin ce qu'il avait luimême appris durant son séjour en [Arménie. Cet Hayton , qui avait échangé la pourpre royale contre le froc d'un prémontré, fut mandé en France en 1807 par le pape Clément V , pour y donner des renseignemens touchant la croisade qu'on préparait; et se trouvant à Poitiers , il dicta son ouvrage en français , de 'mémoire , et sans aucune note écrite, à un certain Nicolas Salconi. Celui-ci le traduisit en latin. MûUer a publié cette traduction en entier avec le voyage de Marc-Pol. Ramusio l'a insérée dans son recueil , mais incomplète ; car , dans la traduction italienne , il manque entre autres les quinze premiers chapitres, qui contiennent la description de FAsie.

Dans les légères esquisses géographiques du prince arménien, on doit distinguer ce qu'il dit du royaume de Tarse^ situé à l'ouest de la Chine et à l'est du Turkestan; Mandeville indique aussi la même position. Hayton donne aux habitans du Tarse le nom A'Igours^ dont il a souvent été question précédemment sous le nom d'Ouïgours; il y avait parmi eux des chrétiens qui se servaient de lettres particulières. Le Turkestan était borné à l'ouest par le Khovaresm. Ses habitans vivaient presque toujours sous des tentes. Leur ville principale s'appelait Ocerra^ Otrar. Le KhovareSm s'étendait jusqu'à la mer Caspienne , et vers le nord jusqu'à la Rumanie. Il appelle sa capitale Charesm; c'est le nom qu'elle porte chez le géographe de Nubie. Hayton ne fait mention que de l'île d'Ormus, qu'il nomme Hermès^ parce que, dit-il, le philosophe Hermès l'a pro-

orientalis. Dans la Collection de Grynœus (in-folio. Bâie, i555), on en trouve une version assez exacte. En italien , il est dans le Recueil de Bamusio, et en français dans celui de Bergeron. J. H.

(lui te par l'effet de son art. Il parle aussi de Geylan , dont le roi possédait le plus gros rubis du monde; enfin, nous lui devons le trait si souvent répété depuis sur Torgueil des Chinois, qui disent qu'eux seuls ont deux yeux, et que les autres habitans de la terre n'en ont qu'un.

Oderic de Porlenau , religieux de l'ordre des franciscains, plein de zèle pour la conversion des infidèles, parcourut l'Asie depuis les côtes de la mer Noire jusqu'à la Chine. Il était né dans le Frioul vers l'an 1286; on ne sait pas précisément en quelle année il commença ses courses ; ce fut vers l'an i3i4; elles furent terminées en i33o. Ce qui nous reste de ses observations n'accroît pas beaucoup les connaissances dues à ses prédécesseurs. La relation venue jusqu'à nous de ce voyage a été écrite en latin par Guillaume de Sologne, d'après les entretiens qu'il avait eus avec Oderic. Ramusio en a inséré dans son recueil deux relations, l'une abrégée, l'autre plus étendue (i) ; elles diffèrent en plusieurs points. Hakluyt a, dans le sien , copié l'original latin W. Oderic étant mort en i33i en odeur de sainteté, et ayant même fait des miracles , les BoUandistes ont inséré dans leurs Vies des Saints P) un récit de ses voyages ; Venni , le biographe le plus récent d'Oderic, en a donné en 1761 une édition (4) d'après un manuscrit de i4oi ; mais elle est tronquée.

Oderic parcourut l'Asie dans le même temps que Mandeville ; et la conformité souvent textuelle de leurs relations ferait croire que l'un a copié l'autre , ou qu'il ont puisé tous deux à une source commune. Un trait particulier de la relation d'Oderic, c'est que très-souvent il affirme par

(0 Ramusio, II, p. 248-266. — (2) Itineraiium fratris Oderici fratrum minorum de mirabilibus orientalium Tartarorum, dans Hakluyt, Voyages, II, pag. 89. — 0) Acta sanctor., januar. I, p. 486. — (4) Venni, Elogio historico del beato Oderico. Venez. in-4°.

serment la vérité de plusieurs de ses récits, qui n'en paraissent pas moins incroyables.

C'est en arrivant sur la côte du Malabar que ce voyageur commence à mériter quelque attention. Selon lui, le poivre croissait dans une immense forêt, longue de quinze journées de marche , et où étaient situées deux villes encore inconnues , Flandrima et Cycillin^ ou Alandrina et Ziniglin : Mandeville les nomme Fladrina ou dandina^ et Cinglans ou Cinglante. La première était habitée par des juifs et des chrétiens; dans leur voisinage était Polumbrun^ ville très-commerçante, où les femmes se brûlaient avec le corps de leur mari défunt. Oderic ajoute qu'on n'exigeait pas d'elles ce sacrifice lorsque le mari laissait des enfans. A quinze journées de là était Méliapour (i) , où l'apôtre saint Thomas était enterré. Ici Oderic décrit la manière dont les Indiens honoraient leurs divinités, les pénitences extraordinaires que s'imposaient les faquirs, et comment, lors des fêtes, les Indiens se faisaient écraser sous les roues des chars qui portaient leurs idoles. De là il fit voile pour Sumatra , ou l'île de Lameri^ dont une province s'appelait Symoltra; ses habitans étaient anthropophages. Auprès de Lambri était Jaua , île très-considérable. Entre ces deux îles , il place le grand royaume de Boterigo (2). A peu de distance de ce royaume inconnu, il y en avait un autre, celui de Paten^ que Marc-Pol nomme Petan; mais il est situé dans l'île même de Sumatra. On pourrait aussi trouver dans Marc-Pol l'explication du nom de Boterigo; c'est probablement son royaume de Boeach^ mais il ne cite pas assez de particularités de ce pays pour établir un parallèle. Dans celui de Paten croissait l'arbre du sagou, dont la moelle servait de nourriture aux habitans. Oderic visita le

(0 Mobar, Mibar dans diverses éditions. — (2) Botemgan et Botegom, chez Mandeville.

58o LIVRE VINGT -UNIEME.

royaume de Ciampa^ ou il y avait abondance de poissons et de très-grandes tortues. Ici l'ordre du voyage paraît interrompu. On ignore ce que c'est que l'île de Hicunera, En parlant de Geylan , Oderic raconte qu'outre des diamans et des rubis, on y trouve des oiseaux à deux tètes ^ monstres qui ont reparu dans une géographie française. Au sud de Geylan devait se trouver une autre île de Dadin ou Badiriy habitée par des anthropophages.

Oderic comprend dans les Indes 44oo îles , dont il n'indique pas les noms , et qui étaient gouvernées par soixante-quatre rois. Selon lui , le Manci, ou la Chine méridionale, fait aussi partie de l'Inde; il la nomme Inde supérieure. Il parle des longs ongles des personnes de qualité, et des petits pieds des femmes; il dépeint la surprise que lui ont causée la grandeur et la richesse des villes qu'il visita lors de son retour de Zaiton à Pé-king.

Pour revenir en Europe , il traversa le pays du prêtre Jean, ou de Ung>Khan , prince de Naymani, dont la capitale s'appelait Kosan, Mandeville rapporte plusieurs particularités de cette ville , la nomme Suse et Sofa, sans qu'on en sache mieux quel endroit c'est. A plusieurs journées de ce pays on trouvait la grande province de Cassan , soumise à l'empereur de la Chine , et où croissait la rhubarbe; c^tte racine y était à si bon marché, que, pour six grossi, on en pouvait acheter la charge d'un cheval. Oderic a sans doute voulu parler du Kachghar, que Marc Pol traversa aussi, et qu'il nomme Cassar et Cassan. Le Cassar est limitrophe du Tibet (i) , dont les habitans, selon Oderic, conservaient encore la coutume, mentionnée par d'autres voyageurs, de faire servir leurs estomacs de tombeaux aux corps de leurs proches

(») Tibec et Tiboc y dans le« éditions.

HESTOIRE DK LA GÉOGRAPHIE. 58 1

parens qui venaient à mourir, et d'employer les crânes humains en guise de gobelet. Oderic avait entendu parler du Dalaï-Lama, qu'il appelle le pape de ces contrées; il dit que son titre est alfabi ou abassi. Son voyage se termine au Tibet , et on ignore par quelle route il est revenu en Europe.

Le désir de parcourir les pays étrangers et de voir les célèbres merveilles de l'Asie, engagea Jean Mandeville, chevalier anglais, à quitter sa patrie en 1327. Loin de se conformer aux lois de la chevalerie, qui ordonnaient de guerroyer contre les infidèles, il combattit sous leurs drapeaux. Il servit d'abord le Soudan d'Egypte, puis le grand-khan du Kathai dans ses guerres contre le roi du Manci. Il mourut à Liège en iSyi. Il avait écrit ses voyages à son retour chez lui, en i356, afin de charmer les ennuis de la solitude. De son propre aveu, il emprunta beaucoup de traits à de vieilles chroniques et à des romans de chevalerie. Il copie des pages entières du voyage d'Oderic et de la géographie d'Hayton. On prétend que Mandeville écrivit son ouvrage en anglais, en français et en latin \ il le dédia à Edouard III. Il existe plusieurs manuscrits die l'original anglais; on en a donné la première édition complète en 1726. On conserve, dans la bibliothèque de Berne, une relation de ce voyage en français : il est dit, dans la préface, que Mandeville écrivit d'abord ses voyages dans cette langue (i).

Conformément au goût de son temps, Mandeville rapporte les choses les plus incroyables : ce sont des îles habitées par des géans qui ont vingt-huit et cinquante pieds de

(0 Sinner, Catalog. II , pag. 4i5. La première édition anglaise de son ouvrage a été imprimée à Westminster en 1499. Vingt ans auparavant avaient paru l'édition latine en Angleterre, l'édition française à Lyon, et une traduction italienne à Milan. La plus correcte est l'édition anglaise en vieux langage, qui parut à Londres en 1725. J. H.

haut ; ce sont des montagnes au sommet desquelles on voit des têtes de diables qui vomissent feu et flamme ; il parle aussi du fameux agneau de Tatarie, qui était engendré par un melon. Voici ses paroles :

« Dans un pays appelé Chadissa^ croît une espèce de fruit semblable aux caroubes, mais beaucoup plus grand : lorsqu'il est mûr, il s'entr ouvre par le milieu , et on trouve dans l'intérieur une petite bête, avec de la chair, des os et du sang; elle ressemble à un petit agneau sans laine; on la mange avec le fruit (i). »

Les principaux endroits que Mandeville décrit ayant été mentionnés par Oderic de Portenau , nous ne parlerons que de ceux que ce dernier a omis. Dans le voisinage de Sumatra , Mandeville place les îles de Calouac^ Tracoda , Cassalos et Multa. Selon Sprengel , aucune de celles qu'on connaît dans ces parages n'a la plus légère ressemblance de nom avec ces îles (2) ; mais il faut peut-être les considérer comme des portions de Sumatra même, où l'on trouve un canton nommé Calouang. Ce voyageur rapporte beaucoup de choses singulières sur le pays du prêtre Jean; il donne à ce royaume le nom à'île de Pentaxoire ^ dont dépendent la province de Milstorac^ l'île de Taprohane ^ et une autre appelée Bragman^ arrosée par le fleuve Thehe. Il décrit , dans ce pays , les villes de JSyse et de Suze. Comment expliquer ce mélange des noms grecs et indiens, ce rapprochement entre le Tihet et la célèbre Nysa, la ville de Bacchus, qui, selon quelques savans (3) , serait le JSischada-Buram des Indiens, ou la ville du dieu Dewanischi? Le nom de Pentaxoire ressemble à celui de Pendscheher ou Pendschemyr (4) , canton dans les montagnes entre l'Inde et la grande Boukharie. L'histoire du prêtre Jean semble donc

(0 Sprengel, Histoire des Découvert. § 3o. — Jiamusio, II, aSi, — (^) TFahl, Indostan, II, 280. — (4) Jyen-Jkberi cité par fVakl, il>id.'

être mêlée de quelques traditions indiennes. Ce souverain avait, selon Mandeville, un palais magnifique dans la ville de Suze : entre autres choses on y admirait une haute tour ornée de deux grosses pommes d'or très-éclatantes; elles contenaient chacune deux grandes escarboucles, qui 5 toute la nuit, brillaient d'un éclat singulier (i). Dans une lettre que le prêtre Jean fit remettre, dans le XIP siècle, à Manuel Comnène, empereur de Constantinople, et dans laquelle il fait une description exagérée de sa puissance et de ses richesses , on trouve ce passage : « Sur le faîte de mon palais sont deux pommes d'or, et dans chacune d'elles deux escarboucles ; de sorte que l'or brille pendant le jour, et les escarboucles reluisent pendant la nuit (2). «

L'Arabe Bakoui avait aussi entendu parler d'un temple situé aux extrémités de la Chine, au sommet duquel se trouvait une pierre précieuse de la grosseur d'une tête de veau, et très - éclatante (5). Sprengel a cru trouver, dans l'Ayen-Akbery, l'explication de ce conte. Dans la description que ce livre donne du palais impérial du Grand-Mogol, il parle aussi de la manière dont on éclaire la cour : « A midi , lorsque le soleil entre dans le degré du capricorne, on place, en face des rayons de cet astre , une espèce d'onyx très-brillante , qu'on appelle en indien sureikerant^ et l'on tient auprès un peu de coton. Le soin de ce feu céleste est confié à une garde. Ceux qui allument les lanternes et les porte-flambeaux viennent en prendre pour se procurer de la lumière. Tous les ans on renouvelle ce feu de la même manière (4). » Mais n'est - ce pas vouloir expliquer une énigme par une autre?

Ce goût des merveilles règne dans presque toutes les

(0 lîamusio , II , SSq. — (=») Mosheini , Hist. fart. p. 3 1 — (3) Notices et extraits, II , 4o3. — (4) Jyen-Akberi , l, 62.

relations du XIV*' siècle; celles du XV® offrent un caractère moins fabuleux. On distingue surtout Ruy-Gonzales de Clavijo comme un voyageur instruit et véridique.

Le bruit des conquêtes de Tamerlan, répandu jusqu'aux extrémités de l'Europe , engagea Henri III , roi de Castille, à envoyer à ce khan des Tatars une ambassade qui devait le trouver au sein de son empire. Il désirait connaître la puissance et les mœurs des nations qui l'habitaient, la position des vaincus et le caractère du vainqueur. En conséquence, deux nobles de son royaume, Pelajo de Sotomayor et Ferdinand de Palazuelos , partirent en iSpS pour le Levant, arrivèrent à la horde de Tamerlan avant sa victoire sur Bajazet , et furent témoins de la défaite complète des Turcs. Le vainqueur renvoya les Espagnols chez eux avec des présens , et les fit accompagner par une ambassade dont il honorait le roi de Castille. Henri III en envoya une seconde à Tamerlan en i4o3. De cette dernière était Clavijo, qui revint en Espagne en i4o6; il écrivit le jourçial de son voyage, où il raconte la réception qui lui avait été faite à Samarkand, et ce qu'il avait observé dans les différens pays qu'il avait traversés. Quelques personnes contestèrent à tort la vérité de sa relation. Clavijo évite soigneusement de répéter les contes et les descriptions merveilleuses de ses devanciers. Son journal a été imprimé en i582 à Séville (0 , et en 1782 à Madrid (2).

Il s'arrêta quelque temps à Constantinople , dont il visita surtout les églises. Cette immense ville n'était pas très-peuplée; on voyait, dans son enceinte, des jardins et des champs labourés. Après une navigation très-lente

(0 Mariana, Historia gênerai de Espana, t. II, pag. 88. — (2) Historia del gran Tamorlan , e itinerario y enarracion del viage y relation de la embajada , que Ruy Gonzalez de Clavijo le bizo por raandado del rey don Henrique terceiro de Castilla. Madrid, 1784, in-4°-

dans la mer Noire, il arriva, le ii avril i4o4) à Trébisonde, où deux châteaux étaient occupes, l'un par les Génois et l'autre par les Vénitiens. L'ambassade traversa l'Arménie , le nord de la Perse et le Khorassan : souvent elle fut obligée de passer la nuit au milieu des déserts, ou bien avec une horde errante que Clavijo nomme Djagataï, Il est impossible de reconnaître les noms de beaucoup d'endroits visités par ce voyageur. A Khoï (i) , sur la frontière de Perse et d'Arménie, il rencontra un ambassadeur du sultan de Bagdad, qui, entre autres présens pour Tamerlan, lui amenait une girafe (2) vivante. Il fit route avec lui jusqu'à Samarkand. Depuis Tauris il y avait des stations réglées où était un certain nombre de chevaux toujours prêts à porter les ordres du khan, ou pour le service des voyageurs. Tauris faisait un grand commerce; on y trouvait en abondance des perles, de la soie , des toiles de coton et des huiles odoriférantes. Les Génois y jouissaient de la liberté du transit pour leurs marchandises. Sultania était aussi un marché célèbre pour les marchandises des Indes. Tous les ans , depuis le mois de juin jusqu'en août, il y arrivait des caravanes de ce pays; il en venait encore èiYésen^ probablement Yezd, et de Serpi; les toiles de coton de toutes couleurs et le coton filé y étaient apportés du Khorassan. Les perles et les pierres précieuses venaient d'Ormus , éloigné de soixante journées , et où , suivant Clavijo , les marchands du Kathai apportaient des perles et de trèsbeaux rubis. Les caravanes des Indes faisaient surtout le commerce d'épiceries fines , comme girofle , muscade et macis, l'écorce intérieure de ce fruit, denrées dont on trouvait les meilleures qualités à Sultania. Clavijo est le premier qui nous fasse connaître cette nouvelle route du

(0 Coi chez Josaphat Barbaro; Viaggifatti di Fenezia , etc. , 33. (0 Jomufa.

commerce entre l'Inde et l'Europe. On commença peutêtre à la suivre lorsque Bagdad eut été détruit par les Mongols ; mais il paraît que Sultania ne conserva pas longtemps, après le passage de Clavijo, ce commerce florissant; car Josaphat Barbaro, Contareni et autres voyageurs ou marchands qui vinrent dans cette ville vers la fin du XV^ siècle, disent qu'il n'y avait de remarquable que les minarets d'une mosquée , qui étaient en métal et travaillés avec beaucoup de délicatesse.

Clavijo décrit , avec les expressions d'une admiration extrême et avec une prolixité fatigante, les fêtes que Tamerlan donna aux ambassadeurs. Les tentes nombreuses où mangeaient la cour et les principaux Tatars étaient revêtues de brocards d'or , d'étoffes de soie précieuses , enrichies de perles , de rubis et d'autres pierres fines : on y voyait des tables d'or; les plats, les vases pour boire étaient d'or, d'argent, de faïence (0 et de porcelaine. Les convives étaient régalés avec de la viande de cheval bouillie et rôtie, avec du mouton, du riz et des fruits. On servait aux envoyés des portions si énormes, qu'elles auraient suffi pour les nourrir eux et leur suite pendant un an. Les moutons et les chevaux bouillis ou rôtis étaient posés sur des brancards revêtus en or , portés par des chameaux que les domestiques conduisaient aux écuyers tranchans. Il y régnait une semblable profusion de boissons. Les convives s'enivraient avec du vin et du coumis. Celui qui buvait le plus avait le titre de hahadar ou de brave. Pour rehausser davantage l'éclat de la fête , on jetait de temps en temps aux personnes présentes des pièces d'or et d'argent , ou même des turquoises.

Avant de partir, les ambassadeurs visitèrent la ville de Samarkand; elle n'était pas plus grande que Séville ,

(0 De barro vedriado.

mais beaucoup plus peuplée , et avait des faubourgs immenses avec de grands jardins et des vignobles : Tamerlan y avait transporté et établi plus de cent cinquante mille hommes tirés des pays qu'il avait conquis, surtout des ouvriers en soie de Damas , et des fourbisseurs de Turquie et d'autres endroits. A cette époque, Samarkand faisait encore un grand commerce ; les Russes et les Tatars y apportaient des cuirs , des pelleteries et des toiles j il y venait des étoffes de soie, du musc, des perles, des pierres précieuses et de la rhubarbe du Kaihai. Il fallait six mois pour se rendre de Samarkand à Cambalou ou Pé-king, et l'on en employait deux à traverser des déserts. Samarkand avait aussi des relations avec l'Inde, d'où elle recevait les épiceries fines, telles que le girofle et le macis. Glavijo répète à ce sujet l'observation qu'il a déjà faite à Sultania , que ces sortes d'épiceries ne se trouvaient pas à Alexandrie.

Parmi les autres voyageurs du XV^ siècle, on a souvent distingué un prisonnier de guerre allemand, nommé Jean Schildberger , de Munich; il suivit Tamerlan dans ses expéditions jusqu'en i4o5, et servit encore divers autres khans tatars jusqu'en 1427. Sa relation, écrite de mémoire, n'offre pas de grandes lumières à la géographie. Nous avons déjà remarqué que le passage qu'il appelle Témurcapit^ ou la Porte de fer , doit être cherché entre la Tatarie et la Mongolie, et non pas à Derbent (i). Comme Schildberger n'avait point étudié, il écrit tous les noms d'après la prononciation , tandis que les autres voyageurs de son temps les défigurent d'une autre manière, en leur donnant une tournure italienne ou latine.

Les ambassadeurs de Schah-Roukh, qui, en 1420, se rendirent à la Chine, suivirent la route connue, par le pays d'Igour et par celui de Tourfan ; la relation de leur

(0 Voyez ci-dessus, p. 444-

voyage ne donne des lumières nouvelles qu'aux historiens (i).

Le géographe trouve plus d'instruction dans les voyages de Josaphat Barbaro, noble vénitien , envoyé par sa république à Tana ou Azof, en i436, et en Perse, auprès du roi Hussum-Cassan , en i47i« La première édition de sa relation parut en i543, chez les Aides (2). Barbaro habita et parcourut pendant seize ans la Tatarie , c'est-à-dire le khanat de Kaptchack ou Kaptschack qui embrassait tous les pays situés depuis l'embouchure du Dniester jusqu'aux monts Durais, et depuis les portes de Moscou jusqu'à la mer Caspienne. Le duché de Russie était un État sans force et mal peuplé ; Moscou renfermait de vastes espaces couverts de bois. Nous avons déjà fait obsen-ver que, dans la Crimée, nommée encore Chazaria^ notre voyageur rencontra des restes des Goths. Pourquoi le suivrions-nous au milieu des peuplades du Caucase, dont il défigure les noms en changeant, par exemple, celui des Mingréliens en MengUriens? Il serait plus intéressant de l'accompagner en Géorgie , où une nation, retombée dans l'état sauvage, ne conservait de son ancienne civilisation que des mœurs corrompues. Barbaro visita les principales villes de la Perse, telles que Schiras^ qui comptait alors 200,000 habitans ; Yezcl, riche par ses manufactures de soieries ; et Strai^a , ou Estrava , sur la mer Caspienne , port où florissait le commerce , et qui , malgré les doutes des commentateurs (3) ,

(0 Ambassades d'un roi de PInde , de la Perse, etc. , par Langlès, 1788. — (2) Renouard, Histoire de l'imprimerie des Aides. Elle est intitulée : Fiaggi fati de Vçnezia alla Tana in Persia , India , et in Constantinopoli , conla Déscrizione délie citta, luoghi , siti , coslumi , e délia Porta del Gran Turco. In-S». Venezia , i543-i545. — C^) Rxamusio , 11, 73. Comp. Beckmann, Annal, des Voyages , X, 48- Sprengel, Hist. des Découv. § 32, note a.

répond très-certainement à l'Astrabad de nos jours. Elle était à vingt-cinq journées de inarche à l'est de Tauris. Mais les observations de Barbaro ne pouvant , sous aucun rapport, être considérées comme des découvertes, sortent du cadre de cette histoire des connaissances géographiques.

Il est d'ailleurs temps de quitter les voyageurs d'Asie, et d'aller observer sous d'autres climats le nouvel essor de l'esprit de découvertes. Mais avant de nous élancer sur l'Océan pour suivre les traces des Colomb et des Vasco de Gama, il faut jeter un coup d'oeil rapide sur les résultats des changemens géographiques opérés en Europe pendant le moyen âge.

Le traité de Verdun, en 843, consacra le partage de l'empire de Charlemagne, et la séparation des royaumes de France et de Germanie. L'empereur Lothaire ou Lothar P', en donnant à son fils, qui portait le même nom, les pays entre le Rhin, la Meuse et l'Escaut, fit naître la dénomination de Lotharingie, ou royaume de Lothar, d'où nous avons fait Lorraine. La Lotharingie répondait alors à peu près à l'ancienne Austrasie. Le duc Boson ayant enlevé aux rois de France la Provence, le Dauphiné, la Savoie , le Lyonnais et une partie de la Franche-Comté, en forma le royaume de Bourgogne cisjurane. Pendant les dissensions qui suivirent la destitution de Charles- le- Gros, on vit l'Helvétie, détachée par Rodolphe, se transformer en royaume de Bourgogne transjurane. Les deux Bourgognes réunies prirent le nom de royaume à'Arélate ou à' Arles. En 911, une troupe de Normans, plus redoutable par la valeur que par le nombre, força les faibles descendans de Charlemagne à la cession de la province qu'on désigne encore aujourd'hui sous le nom de Normandie. Les ducs de ce nouvel Etat , ceux de Bourgogne et d'Aquitaine, ou Guienne, les comtes de

ÔgO LIVRE VINGT-UNIÈME.

Toulouse , de Champagne et de Flandre , quoique vassaux , jouirent long - temps d'une puissance presque souveraine. La maison ducale de Bourgogne acquit même en souveraineté les riches Etats connus depuis sous le nom de Pays-Bas, et joua, jusque vers la fin du XV® siècle, un grand rôle parmi les puissances de lEurope.

En Allemagne, les maisons de Luxembourg, de Hohenstaufen ou Souabe, de Bavière, de Saxe et d'Hapsbourg, se formèrent successivement des Etats dont les noms , après beaucoup de changemens à l'égard des frontières, subsistent encore. L'Autriche grandissait. La Bohême ayant pris le titre de royaume, et presque détachée de l'empire germanique , vit quelquefois ses rois monter sur les trônes de Pologne et de Hongrie. Mais de tous les Etats orientaux, la Pologne seule jeta un grand éclat : réunie sous Yladislas-le-Nain, elle étendit sa doniination jusque sur la Moldavie et la Yalaquie ; enfin, la Lithuanie ^ État qui, dans le XIIF siècle, avait arraché à la Russie, humiliée par les Mongols, de vastes provinces sur le Borysthène, fut incorporée à la monarchie polonaise, déjà héritière d'une partie des conquêtes faites en Prusse par les chevaliers teutoniques. Depuis la Baltique jusqu'à la mer Noire, le nom polonais dominait sur l'antique Sarmatie ; mais loin des regards de l'Europe , le grand Ivan rétablissait, à la même époque , le vaste empire des Russies, qui devait un jour engloutir tout l'orient de l'Europe. La nation des Cosaques paraît s'être formée dans le XIP ou XIIP siècle, par un mélange des tribus russes et mongoles. Les Etats voisins du Danube , tels que la Hongrie, la Servie, la Bulgarie et autres, devinrent, dans le XV® siècle, l'arène sanglante où le croissant de Mahomet devait si long-temps lutter contre les armes chrétiennes.

Dans le nord (i) , les trois royaumes de Suède ou d'Upsal, de Norvège ou de Trondhieni , et de Danemark ou de Léthra , héritèrent successivement de tous les autres petits États Scandinaves, et prirent les limites qu'ils ont conservées jusqu'en 1660. Près des glaces du pôle, la liberté fit fleurir pendant deux siècles la république à' Islande , devenue ensuite une misérable annexe de la Norvège. Les conquêtes des Danois en Angleterre, en Prusse et en Livonie, ne produisirent aucun changement durable; ce fut aussi en vain que la Sémiramis du nord noua, pour quelques instans , le lien de cette fameuse union qui devait embrasser la Scandinavie entière.

V Espagne^ plus lieureuse, vit les couronnes de Léon , de Castille et d'Aragon se réunir successivement sur la même tête (2). Le dernier de ces trois Etats comprenait, outre l'Aragon, la Catalogne et Valence, les îles de Sicile , de Sardaigne, et les Baléares, qui avaient successivement été conquises par la dynastie issue de Raymond, comte de Barcelone. L'Etat de Navarre, démembré de l'empire de Charlemagne, se fond aussi dans la monarchie espagnole; le Maure fugitif pleure dans les sables d'Afrique la perle du paradis de Grenade; une lisière de la péninsule, seule détachée de l'ensemble, forme le royaume de Portugal.

Parmi les petites républiques d'Italie brillaient Florence, la moderne Athènes; Pise^ redoutée des Sarrasins; Gènes et Venise^ illustres rivales dans la carrière des conquêtes maritimes; ces Etats semblaient retracer, dans les XIIP etXIV^ siècles, une image de cette immortelle Grèce , l'objet des éternels regrets de tout esprit libre et noble. Venise et Gênes survécurent à la chute de la liberté générale. La première restait, à la fin du XV *^ siècle, maîtresse d'un grand territoire en Lombardie, des

5gi LIVRE VTNGT-UNIÈME.

côtes de la Dalmatie, des îles Ioniennes, de Candie et de Chypre. Dépouillée de ses comptoirs en Crimée et sur la mer Noire, Gênes retomba dans un état de faiblesse, d'où le génie dédaigné de Colomb aurait seul pu la faire sortir. Cependant les autres républiques italiennes virent sortir de leur propre sein les usurpateurs qui leur enlevèrent le plus précieux bien d'un peuple; les Médicis, les Este, les Gonzaga, les Visconti, changèrent ainsi Florence, Modène, Mantoue et Milan, et d'autres États libres, en autant de duchés. Les comtes de Savoie fondent obscurément cette puissance qui devait un jour devenir la gardienne des Alpes.

Le pontife romain avait été long-temps l'arbitre des rois, sans avoir pu se rendre souverain des États dont Pépin et Charlemagne avaient donné la suzeraineté à l'église de Rome. Enfin, l'ancienne capitale du monde reconnut pour prince son évêque; et après avoir été agitée par diverses intrigues aristocratiques, après avoir même vu, pour un instant, renaître la république romaine, elle trouva dans ime obéissance tranquille le plus sûr garant de sa prospérité et de sa grandeur nouvelle (0- Pendant les XIIP et XIV® siècles, les armes et la persuasion étendirent le nouvel Etat romain depuis les bords du Tibre jusqu'aux bouches du Pô. Avant d'être une puissance temporelle, le pape avait déjà des vassaux dans les comtes de la Pouille et de la Calabre , qui , après avoir chassé de l'Italie méridionale les Grecs et les Arabes, se proclamèrent rois des Deux Siciles (2).

(0 An. ii83? à 1477. — An. 1 127 à ii35.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — De'couvertes des Portugais en Afrique et en Asie. A. i4oo-i543.

Une nouvelle carrière va s'ouvrir à nos regards. La vaste étendue de l'Afrique et les chaleurs de la zone torride avaient paru , à la plupart des anciens , rendre impossible la navigation autour de l'Afrique. Le commerce entre l'Europe et l'Inde avait suivi constamment les deux routes de l'Euphrate et d'Alexandrie. Les événemens amenèrent une révolution qui, avec la découverte du Nouveau-Monde, concourut à changer la face de l'Europe, et à fixer dans l'Occident le siège de la civilisation moderne.

Les Portugais, parvenus à chasser de leur pays les Maures, poursuivirent jusque sur les rivages d'Afrique ces ennemis du nom chrétien. On voulut exterminer leur religion, mais on voulut surtout s'emparer de leurs richesses. Chaque nouvelle victoire entraîna une nouvelle expédition. On vit accourir en Portugal tous ceux qu'animait le goût des entreprises , tous ceux que tourmentait le besoin de la gloire. A côté des Italiens et des Castillans, on vit des Flamands et des Allemands rivaliser d'audace avec les Portugais. Un chevalier danois fit admirer son courage (i), comme Martin Behaim sa science. Les dames de Lisbonne concoururent à exalter cet enthousiasme universel : elles refusaient leur main à celui qui n'avait pas fait sur les rivages africains ses preuves de bra-

(0 Balarle fut son nom. Barros , Decad. I , c. i5. I. 38

voure (i). Enfin la boussole, invention d'une origine incertaine (2), avait permis aux marins de quitter les rivages et de parcourir la haute mer. Cependant c'est principalement aux succès éclatans obtenus devant Ceuta, et à la louable curiosité de l'infant don Henri, que la géographie est redevable du renouvellement de la navigation autour de l'Afrique, de la découverte des pays qui s'étendent depuis le cap Bojador jusqu'au cap Guardafui, et enfin de la. connaissance plus exacte de l'Hindoustan et des régions méridionales de l'Asie, depuis Ceylan jusqu'à la Nouvelle-Guinée, contrées auparavant enveloppées des ténèbres de la fable.

Parmi les motifs du prince Henri, il faut peut-être compter les rapports que des Juifs et des Arabes lui fournirent sur l'intérieur de ce pays, sur les Azenaghis ^ qui habitaient au-delà des Nègres, et sur les mines d'or de la Guinée (5). Le cap Bojador avait jusqu'alors été le terme ordinaire des navigations. Chacun redoutait les dangers affreux que la trahison faisait craindre à ceux qui le doubleraient (4). C'est ce que Gilianez ou plus correctement Gilles Anès exécuta enfin en i433, après plusieurs tentatives inutiles. Cependant les tempêtes et les orages, qui retardèrent si long-temps cette entreprise, avaient poussé en i4i7 Jean Gonzalez Zarco et Tristan Vaz vers l'île de Porto-Santo et vers celle de Madère , qui probablement avait déjà été visitée plus d'une fois sans être pour cela connue des navigateurs (5). Cette terre élevée parut d'abord aux Portugais n'être qu'un épais brouillard dans le lointain. Ce fut dans les forêts

(0 Gebauer, Hist. de Portugal, 166 (en ail ). — (2) Jzuni , Dissertation sur la Boussole , deuxième édit. Paris , 1809. — (3) Decada primeira da Asia, de Joao da Barros. Lisboa, 1628 , 1 , 5. — (4) Abrah. Peritsol, Itin. mun<li ex edit. Thom. Hyde, syntagma dissert. 1 , 121 . — C^) Jlcaforado , Relat. de la Découv. de l'île de Madère, MSS. de 1421, trad. ea français , etc.

immenses de Madère qu'ils fondèrent leur première colonie : l'infant y envoya des habitans et des animaux domestiques; il y fit planter des cannes à sucre de Sicile ainsi que des vignes de Chypre, et y fit établir des moulins à scie, afin que la mère-patrie pût profiter des beaux bois qui avaient échappé aux ravages de l'incendie allumé par ceux qui avaient découvert l'île (i). Vers le temps où l'on doubla le cap Bojador , d'autres Portugais découvrirent les Açores, que les Arabes cependant paraissent avoir connues avant eux. Gonzalo Velho Cabrai aborda à l'île de Sainte-Marie en 1 43 2; les autres furent trouvées peu à peu, et leur découverte ne fut complétée qu'en i45o. On les prit d'abord pour les Antilles ou îles en avant des Indes de Marc-Pol, et Martin Behaim plaça dans sa carte les côtes du Kathai à leur couchant (2). Elles commencèrent à être peuplées en i449« En 1466, la duchesse de Bourgogne y envoya une colonie de Flamands, ce qui leur a aussi fait donner le nom d'îles flamandes (3).

Il règne dans l'histoire de la découverte des îles Açores beaucoup d'obscurité. On varie sur les dates que nous venons de citer, on ne sait même rien de positif sur la découverte des îles Flores et Graciosa (4) ; mais on s'accorde à représenter ces îles comme absolument inhabitées avant l'arrivée des Portugais; on prétend qu'on n'y trouva pas même un seul quadrupède. Cependant nous avons vu que les cartes du XIV^ siècle indiquent des îles dans ces parages (5). La statue équestre qu'on prétend avoir été trouvée par les premiers colons dans l'île de

(1) Navigazioni di Alvizo da Cada Mosto y dans Ramusîo , I, 106. — (2) Murr, Histoire du chevalier Martin Behaim, pag. 24-53 (en allem.). — Q) Barros, Decada primeira, p. 17, i b. — (4) Cordeyro , Hist. insulana. Freire , vida do infante Henrique, pag. 3 18-339. Lisboa^ i758, in-4''. — (5) Ci-dessus, liv. XX.

DgG LIVRE VINGT-DEUXIÈME.

Corvo, et qui, selon les uns, montrait du doigt vers l'ouest, ou , selon les autres , faisait signe aux voyageurs de retourner sur leurs pas, nous a également paru la preuve d'une découverte antérieure. Mais les monnaies carthasfinoises et cyrénaïqu^s qu'on a trouvées à Corvo {}) ne nous autorisent point à faire remonter celte découverte aux siècles de l'antiquité : elles ont pu y être portées par des Arabes, et même par des Normands revenant d'une expédition en Afrique.

Cependant la guerre avec les Maures ou Arabes continuait toujours au-delà du cap Bojador. En Lisbonne vit avec étonnement les premiers esclaves noirs avec leurs cheveux crépus et entièrement différens des prisonniers de guerre maures qui n'étaient que basanés : les mahométans les avaient donnés, ainsi que de la poudre d'or , pour rançon de quelques uns de leurs compatriotes tombés entre les mains des Portugais ; car avant l'établissement de la compagnie créée pour le commerce d'esclaves, et établie à l'île d'Arguin, découverte en i452, et avant que l'or de la Guinée eût mis les Portugais en état d'acheter les nègres, les malheureux Africains étaient tous les jours enlevés de force. En i445) l^s Portugais arrivèrent au Sénégal (2) , où ils trouvèrent les premiers nègres païens. Tous les peuples qu'ils avaient vus plus au nord , et avec qui leur comptoir d'Arguin faisait un commerce réglé, étaient mahométans. Les îles du Cap-Vert avaient été découvertes en i45o par Antoine Foli, génois au service du Portugal. En i456, le Vénitien Aloysio de Cada Mosto, en compagnie de quelques Génois, arriva à l'embouchure de la Gambie, et reconnut les îles du Cap-Vert ; le soin qu'il mit à les visiter et à les dénommer,

(0 Podolyn, dans les Mém. de la Société des sciences de Goth'embourg , prem. cahier, p. 106 et Tab. VI (en suéd. ). — (2) Marrnol, Descript. de l'Afrique , III , 43.

lui en fit attribuer la découverte (0. Peu après, Pierre de Cintra atteignit le premier la côte de Guinée, donna à une montagne le nom de Serra-Leone, et se dirigea au sud jusqu'au cap Mesurado (2). Déjà la côte d'Afrique , en se repliant vers l'est, semblait ouvrir aux infatigables émissaires du prince Henri la route de l'Inde. Déjà ce prince, si utile à son pays et à la géographie , pouvait se flatter de voir s'achever ses nobles projets, lorsque la mort l'enleva en i463. Mais l'esprit de ce grand homme ne cessa point d'animer les Portugais.

La route était tracée : pour arriver au but, il ne fallait plus qu'une constance ordinaire. L'état imparfait de la navigation retarda seul les progrès des découvertes. Quoique la compagnie privilégiée, qui seule avait la permission d'aller aux côtes de Guinée, en payant 200;Ooo reis par an, se fût obligée de pousser les découvertes à 5oo milles plus au sud dans l'espace de cinq ans, les Portugais n'atteignirent le cap de Bonne-Espérance que cinquante-trois ans après qu'ils eurent doublé le cap Bojador (5), circonstance d'autant plus digne d'attention , qu'elle réfute complètement l'opinion de ceux qui regardent le tour de l'Afrique par les Phéniciens comme un fait historique. Comment des hommes censés pourrontils Croire qu'une galère phénicienne ait exécuté en trois ans ce que n'ont pu achever dans un demi-siècle des navigateurs hardis , montés sur de forts vaisseaux et munis de la boussole? Mais reprenons le récit des découvertes réelles.

La compagnie privilégiée ne pouvait faire le com-

(0 Navigazioni di Alvize Cada Mosto, ap. Ramusio, I, p. 1 15. Comp.

Jloysio de Cada Mosto et libro de la prima navigazione par Oceano a le terre de Nigri delà bassa /Ethiopia, per commandamento del illustris signor infante don Ilenrich de Portugallo- In-zj", Vienne, iSo^. — (2) En ,462. (3) En i486.

5gS LIVRE VINGT-DEUXIÈME.

merce à Arguin ou au Cap-Vert , mais seulement sur les côtes inconnues au sud de Serra-Leone; le roi de Portugal se réservait le droit exclusif d'y acheter l'ivoire à un prix assez bas (0. Des navigateurs, dont les noms sont oubliés, découvrirent en 147^^ les îles de Saint-Thomé, du Prince et d'Annobon, situées sous la ligne. La première ne tarda pas à devenir fameuse pour la culture du sucre. Beaucoup de juifs espagnols s'étant réfugiés en Portugal, y furent exilés; et, long-temps avant la découverte de l'Amérique , des.esclaves nègres y cultivèrent la terre (2). La construction du fort de la Mine sur la Gôte-d'Or, découverte en 1471 par Jean de Santarem et Pierre Escobar (3) , facilita beaucoup l'accroissement des connaissances sur la Guinée. Peu après , Diego Gam trouva le fleuve du Zaïre dans le royaume de Gongo, dont plusieurs habitans s'embarquèrent volontairement pour le Portugal : ils ignoraient, ces malheureux Africains, que les étrangers auxquels ils accordaient l'hospitalité venaient prendre possession de leur patrie en y plantant une croix et en y élevant un pilier avec une inscription portugaise. Ge pilier de pierre fît d'abord donner au fleuve Zaïre le nom de Rio Pedrao, qu'il porte chez Martin Behaim (4). A la même époque, Alfonse d'Alveiro découvrit le Bénin , et en apporta le piment à Lisbonne : on y connaissait cette plante depuis long-temps. Les marchands italiens le tiraient du nord de l'Afrique, où Jes caravanes l'apportaient de Guinée, en traversant le pays des Mandingues et les déserts du Sahara (5) : comme on ignorait en Italie quel était le pays qui produisait cette précieuse épicerie, on lui donnait le nom de graine de Paradis. Les Portugais l'apportèrent

(0 Quinze cents reis le quintal. Bcirvos , I , pag. 33. — (2) Ramusio , p. 104. — (^) Barros ,1, 33. — (4) Murr, Hist. diplom. dans le Journal de Littérature , VI , 112, — (?) Barros , Decada primeira , p. 33 ,

ensuite en grande quantité au port d'Anvers; mais le monopole royal des épiceries en rendit l'usage peu commun pendant long-temps (0-

Ceux qui abordèrent les premiers au Bénin , ayant appris des habitans qu'à aSo milles à l'est de leur pays résidait un prince chrétien qui adorait la croix , on crut enfin avoir trouvé en Afrique le royaume du prêtre Jean , qu'on cherchait depuis si long-temps (2) , et sur lequel nous avons recueilli et comparé les obscures traditions des auteurs du moyen âge.

Le Bénin et le Congo donnèrent d'abord une direction inattendue au commerce des Nègres que faisaient les Portugais. Ceux qui, avant 1434? avaient fait métier d'enlever les Nègres et les Maures le long des côtes et dans les îles pour les aller vendre en Portugal, où c'était un article très - lucratif , commencèrent à trafiquer de leur détestable butin en Afrique même. Ils conduisaient leurs captifs, soit directement au fort de la Mine , soit à l'île de Saint-Thomé, d'où on les transportait ensuite au fort; on les y échangeait contre de l'or que les marchands nègres ou maures apportaient de l'intérieur du pays. Enfin le roi Jean 111 prohiba entièrement ce trafic , qui faisait tomber annuellement des milliers de Nègres dans les mains des infidèles (3).

Les Portugais ne firent pas d'établissemens au sud du cap Negro dans le Benguela et la Cafrerie, et n'examinèrent pas le pays avec autant de soin que les parties plus septentrionales de l'Afrique. Enfin Barthélémy Diaz atteignit, en i486, l'extrémité méridionale; il la nomma cap des Tourmentes ; mais le génie du roi Jean II y vit le cap de Bonne - Espérance ^ et bientôt l'on ne douta

(0 Vandelli , sobre algunas produçôes das conquistas. ( Dans les Memorias economîcas de Lisùoa, I, pag. 192.) — (2) Barros, 1, p. ^i, b. — (*) Ibid.

6oO LIVRE VINGT-DEUXIEME.

plus de la possibilité de faire le tour de l'Afrique par mer.

Avant que Diaz apportât la nouvelle de sa découverte à Lisbonne, le roi Jean II avait envoyé deux moines à Jérusalem pour obtenir, des pèlerins qui s'y rendaient de tous les pays chrétiens , des renseignemens sur le prêtre Jean qui demeurait en Afrique. Cette députation n'eut aucun succès , parce que les env yés ne comprenaient pas l'arabe. Pierre Covilham et Alfonse de Païra furent ensuite dépêchés à Alexandrie pour y chercher des notions sur ce prince chrétien, de même que sur l'Inde. Ils allèrent jusqu'au Caire : là, s'étant mis de compagnie avec des marchands maures de Fez et de Trémecen qui se rendaient à Aden , ils partirent pour Suez. Covilham s'y embarqua, visita Goa, Calicut et plusieurs autres villes commerçantes des Indes , ainsi que les mines d'or de Sofala en Afrique. Il revint par Aden au Caire, afin d'y attendre son compagnon Païra : celui-ci s'était rendu par terre en Abyssinie , où il était mort. Mais avant que les rapports de Covilham parvinssent à Lisbonne , deux juifs portugais qui avaient été long-temps à Ormus et à Calicut, donnèrent au roi de très-bons renseignemens sur les Indes et sur tous les royaumes qui en dépendaient (O- D'après leur relation et d'après la connaissance qu'on avait acquise d'une mer qui s'étendait au midi de l'Afrique, Vasco de Gama fut envoyé , en i4975 à la recherche des Indes par cette voie ; il eut la mission de conclure avec le prêtre Jean une alliance pour protéger le commerce de ces contrées contre les Maures et les Arabes qui y étaient très-puissans. Gama navigua le long des côtes orientales de l'Afrique. Les nombreuses flottes portugaises qui le suivirent ayant tenu la même route, toutes les parties de la côte, qui auparavant n'étaient connues que des Arabes, (0 Barros, I , p. 44.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 6oi

se déployèrent pour la première fois aux regards des Européens. La mer Ténébreuse^ au-delà de Sofala, qui avait paru inaccessible aux Arabes (0 , fut parcourue en tous sens. Après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance , Gama visita une partie de la côte de Cafrerle, à laquelle il donna le nom de pays de Natal, d'après le jour auquel il en fit la découverte (2). Il n'alla pas jusqu'à Sofala ; mais on en eut bientôt des relations par Pierre de Rhaja , qui y fit bâtir un fort en i5o6. Sofala, connu chez les Arabes sous le nom de Pays de VOr, appartenait au grand royaume de Monomotapa ^ ainsi appelé d'après son souverain.

Les royaumes de Quiteve^ de Sedanda^ de Chicoça et de Butua^ dépendans du Monomotapa , furent bientôt visités avec soin après que les Portugais eurent commencé à naviguer sur le grand fleuve de Zambèze , et eurent bâti sur ses bords les forts de Sena et de Tate : ils y tenaient toujours , ainsi qu'à Bucati et à Nacapa , des missions et des comptoirs, avec des facteurs en chef, pour acheter l'or des Cafres qui demeuraient tians les environs des mines (5). Une armée, commandée par les Portugais Baretto et Homen , partit en i573 de Sofala et de Mozambique ; après avoir essuyé bien des fatigues et livré de fréquens combats , elle pénétra jusqu'aux mines de Manica et de Butua. Il fut impossible aux Portugais de s'établir dans ces déserts. Ce n'était qu'avec beaucoup de difficulté qu'on séparait l'or du sable en le lavant; un ouvrier, après avoir travaillé long-temps, en obtenait à peine quatre à cinq grains. Les Cafres ne savaient pas chercher les veines d'or dans l'intérieur de la terre : les fouilles qu'ils faisaient se comblaient journellement. Ils

(0 Histoire d'Egypte par Maray, dans leMag. géogr. de Busching. — Barros , I, p. 65, b. — Q) Id. I, p. 192. Couto , Decadas nonas , t. m, pag. 5ii.

602 LIVRE VINGT-DEUllÈME.

ne voulaient point partager le commerce de l'or avec les étrangers ; ils leur refusaient des vivres , et leur dressaient des embûches.

Gama, n'ayant pas touché à Sofala , découvrit Mozambique, où il crut pouvoir ' trouver des pilotes pour les Indes, mais ce fut en vain. Il aborda en i497 ^ ^ ^'^ Mombaza. Ici les Portugais éprouvèrent une surprise agréable: une ville d'Afrique leur présenta 'des maisons régulièrement bâties et des mœurs civilisées; c'était une colonie arabe. Ils visitèrent ensuite le royaume de Mélinde, où régnait le luxe, où florissait le commerce et où Gama vit, pour la première fois, des Banians ou commerçans indiens; il y obtint des pilotes pour le guider dans sa route.

Les flottes qui le suivirent , et qu'on envoyait tous les ans de Lisbonne aux Indes, achevèrent la découverte de l'Afrique orientale jusqu'à la mer Rouge : Faria y Souza en a tenu un registre qui embrasse cent quarante ans (2). Pierre Alvarez Cabrai , après avoir été jeté par une tempête sur une terre inconnue, qu'il appela terre de Sainte- Croix ^ et qui est le Brésil , arriva en i5oo à Quiloa, capitale d'un royaume arabe très-puissant, sur la côte de Zanguebar, qui posséda assez long-temps Mombaza, Mélinde, les îles Comores, et plusieurs ports à Madagascar (3). Albuquerque - le - Grand découvrit en i5o3 l'île de Zanzibar, dans le voisinage de Mombaza, et imposa à son souverain un tribut annuel. Plusieurs autres États arabes ne tardèrent pas à être soumis à de semblables contributions. On exigeait cinq cents mitigales par an de la république de Brava. Le roi de Portugal tirait un revenu considéra-ble de tous ces Etats nègres; l'or de l'Afrique était principalement employé à payer les mar-

(0 De i5oo à 1640. Lobo, Voyag. 1 , 280. — C^) Asia portuguesa. Lisb. 1671, p. 35 1, — (?) Barros , l , p. i56.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 6o3

chandises des Indes que les Portugais ne pouvaient solder avec les produits et les remises de l'Europe. Le bruit qui s était répandu que Madagascar, ou, comme on l'appelait alors, Vile Saint- Laurent ^ parce que Lorenzo Almeida y avait abordé, produisait des épiceries fines, engagea Tristan d'Acunha, en i5o6, à la visiter en détail. Il n'y trouva que du gingembre, des Nègres farouches, et quelques Arabes répandus le long des côtes, où ils avaient des établissemens dont l'importance et la sûreté dépendaient de leurs colonies d'Afrique (i). Vers ce même temps , d'autres navigateurs portugais abordèrent à la côte d'Ajan, nom sous lequel les Arabes comprenaient tous les pays entre le fleuve Quilimanci et le cap Guardafui. La ville de Magadoxo faisait alors un très-grand commerce ; ses habitans avaient découvert le pays de Sofala , et étendu leurs relations le long de cette côte (2). Magadoxo était fréquenté par les marchands d'Aden et de Gambaye, qui venaient y échanger les marchandises de l'Inde contre de l'or et de l'ivoire (3). Albuquerque étant enfin venu à bout d'expulser les Arabes d'Aden en i5i3, la mer Rouge fut ouverte aux Portugais 5 ils acquirent une connaissance exacte des ports et des pays qui en bordent les côtes, ainsi que de sa navigation lente et périlleuse (4). L'Abyssinie leur avait été connue, dès 1487, par l'ambassade qu'ils y avaient envoyée, et par d'autres voies; mais ils ne parurent pas sur les côtes de ce royaume avant i52o. A cette époque , Lopez Segueira y vint avec une flotte. François Alvarez fit connaître le pays par la relation de son ambassade.

Ainsi , les côtes de l'immense péninsule d'Afrique fu-

(0 Barrosy II , p. 2. — (2) Idem , 1 , pag. i55. — (3) Odoardo Barbessa, p. 3 12. — (4) Barros , II , p. 1 85 -190. Barbessa , Recueil de Ramusio, I; p. 3i3.

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rent entièrement connues. Accordons que, parmi les anciens j quelques géographes aient regardé comme possible la circumnavigation de cette partie du monde, tandis que d'autres se refusaient d'y croire ; admettons qu'un navire arabe, dans le IX^ siècle, en allant aux Indes, ait été poussé par une tempête au sud de l'Afrique, et soit arrivé dans la Méditerranée (i). La route autour du cap n'en était pas moins inconnue; et les Arabes, auxquels il eût été plus facile de la découvrir, y pensèrent si peu, que le navire dont nous venons de parler leur parut devoir être entré dans la Méditerranée par la mer des Khazares (2), c'est-à-dire par la mer Caspienne^ qu'ils supposaient joindre à la fois l'Océan oriental et la mer Noire. Comment voir, dans cette anecdote si incertaine et si obscure, une découverte antérieure à celle des Portugais ?

Il faut jeter un coup d'œil sur les voyages des Portugais en Asie. Nous avons perdu une des sources principales, la géographie d'Asie par Barros , la plus complète de celles de ce siècle (3) ; mais Ramusio nous en a conservé deux autres qui contiennent d'excellens renseignemens sur l'Asie méridionale , depuis la mer Rouge jusqu'au Japon. L'auteur de l'une est Edouard Barbosa ou Barbessa ; il y recueillit tout ce qu'il y avait observé par lui-même (4) , et ce qu'il avait appris d'autrui. Il paraît que son ouvrage n'a pas été imprimé en Portugal; il y était môme si peu connu, qu'il n'est pas du tout cité par Faria y Souza dans une notice très-étendue des principaux auteurs portugais qui ont écrit sur l'Asie et d'autres pays éloignés (5). La traduction que Ramusio en a donnée est faite d'après un manuscrit très-défectueux. Barbosa accompagna Magellan dans son voyage autour du monde ,

(0 Renaudot , Anciennes relations , etc. p. 78. — (^) Notices etextraits des MSS. 1 , 16 1 . — (3) Couto , Dccad. 1 , p. 3 1 3 . — (4) Libre di Odoardo Barbessa, ap. Ram T , p. 3io. — (^) Asia portuguesa , I, p. 4-

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 6o5

et éprouva le même sort que lui dans l'île de Zébu. Le nom de l'auteur de la seconde géographie ne nous est pas connu \i) ; cependant il avait lu Barbosa , car il dispose dans le même ordre les pays dont il parle. Il promet une description particulière et détaillée des Moluques; mais cette partie de son ouvrage est entièrement perdue.

C'est d'après ces sources que nous présenterons le tableau des progrès successifs des Portugais dans les Indes , que nous indiquerons les royaumes qui y florissaient alors, et que nous dirons quels sont les services que ces Européens ont rendus à la géographie, en complétant nos connaissances sur l'Asie.

Yasco de Gama aborda en 149B à Galicut, capitale des Etats du Zamorin sur la côte de Malabar. Ses compagnons ne tardèrent pas à se répandre à Gochin , à Cranganore et dans les autres ports de mer qui faisaient le commerce du poivre ou celui des épiceries fines. Les Arabes et les voyageurs du moyen âge avaient fait connaître isolément quelques endroits de la côte de Malabar ou d'autres contrées de l'Inde, Les premières relations des Portugais représentèrent les pays et les peuples mêmes les moins considérables, selon leur position et leur importance réelle; et au lieu des fragmens qu'on avait eus jusqu'alors sur l'Inde , on put enfin former un tableau général. Barbessa et Barros font déjà mention des royaumes situés entre les caps Dilli et Comorin, tels que ceux de Calicut , Cranganore , Cochin , Coulan et Travancore , ainsi que de plusieurs petit Etats des Nadires , comme Porca et Chettua. Ges deux auteurs décrivent aussi avec les plus grands détails les usages du Malabar , la division par castes et tout ce qui distingue les Indiens des autres nations W.

(0 Soramario di tutti li regni , citta e popoli orienlali. Ramusio , I, p. 349-363. — (2) Barbessa, p. 327. Barros, I, p. 180.

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Les Portugais ne tardèrent pas à arriver aux montagnes des Chattes^ d'où sortent tous les fleuves considérables qui arrosent la côte de Coromandel (i). Bientôt après leur arrivée, ils s'étendirent tout le long de la côte occidentale jusqu'au golfe de Cambaye. Ils pénétrèrent dans le royaume de Kanara, qui touche au Malabar; sa capitale était alors Onor, ville commerçante qui existe encore. Baticale et Mangalore étaient dès lors des villes célèbres. Le fleuve Aliga formait , aux environs des Ankedives, la limite septentrionale du pays de Kanara : là commençait le Dekhan ^ Efat très-puissant alors, qui s'étendait jusqu'à la côte de Coromandel (2) , et qui était partagé en plusieurs royaumes, nommés par des écrivains modernes Visapour ^ Bérar ^ Golconde et Khandeych (3). En i5io, Albuquerque conquit dans le Dekhan la ville de Goa, depuis si célèbre, et le centre de la domination des Portugais dans les Indes. Dabol , Ghaul , et autres villes maritimes, furent aussi forcées de se soumettre au vainqueur. La rivière de Bainganga séparait le Dekhan du royaume de Cambaye^ qui renfermait plusieurs villes de commerce très-florissantes, telles que Daman, Barotoh et Surate, Il avait aussi dans sa dépendance l'île de Salcette , dont les pagodes creusées dans les rochers , les idoles gigantesques et les autres antiquités attirent encore l'admiration des voyageurs (4). Parvenus au Goudjérate, les Portugais bâtirent dans l'île de Diu^ célèbre par la richesse de son temple , une forteresse et une ville qui fit un très-grand commerce avec l'Arabie, la Perse et les pays voisins (5). Au nord, dans les montagnes, habitaient les indomptables Rasbuttes.

Les princes mahométans de ces Etats ayant essayé par la force des armes d'éloigner les Portugais de leurs côtes,

(0 Barros , I , pag. i ^3. — (2) Fariay Souza , I , p. 3^, ^. — {?) Ormès, Fragmens, p. 22. — (4) Couto , III, p. 80. — (5) Barbessa , p. 32o. ^

ceux-ci formèrent des relations d'amitié avec plusieurs grands royaumes hindous de l'intérieur. L'alliance avec celui de Bisnagar ne tarda pas à leur devenir extrêmement importante. Cet État, qui portait le nom de sa capitale , aujourd'hui détruite , comptait les rajahs de Kanara parmi ses vassaux. Sa domination s'étendait jusqu'à la côte de Goromandel. Barbosa donne à ce royaume le nom de Narsinga. Il dit qu'au nord du fleuve Aiiga il était borné par le Dekhan , et qu'il dominait sur le Tanjaour et le Travancore (i). Barros semble comprendre dans ce royaume toutes les provinces méridionales de la presqu'île en-deçà du Gange (2).

Les Portugais ne commencèrent à fréquenter la côte de Goromandel qu'après avoir découvert Malacca et les îles des épiceries. En i5i8, ils arrivèrent au Bengale sous le commandement de Jean de Silveira. Vers le même temps , le roi Emmanuel donna ordre de s'occuper de la recherche du tombeau de saint Thomas à Méliapour (3). Aucun des historiens portugais ne fait mention des anciens royaumes ou provinces actuelles de Maraoua , de Tanjaour et de Karnatic , mais bien d'un grand nombre de villes, parmi lesquelles Tutucoryn , Negapatam , Tranquebar, Pondichéry, Paliacate et Masulipatam existent encore. La côte de Goromandel était approvisionnée avec le riz du Malabar. Souvent il n'y pleuvait pas du tout , ce qui occasionnait une disette si horrible , que les parens vendaient leurs enfans pour deux à trois petites pièces d'argent appelées fanams ; ces infortunés étaient ensuite transportés comme esclaves dans d'autres endroits de l'Hindoustan (4). Dans la partie septentrionale de la côte de Goromandel était le royaume à'Orixa , aujourd'hui province de l'Hindoustan anglais ; on y trouvait

(0 Barbessa, p. 323. ~{^) Barros, I, 174, ^. —0) Ici. III, p. 197. — (4) Barbessa , p. 329.

6o8 LIVRE VINGT-DEUXIÈME.

aussi plusieurs -villes de commerce très-florissantes , dont lu plupart existent encore (i). Lorsque Jean de Siiveira arriva au port de Chittagong ou Chatigam , dans le Bengale ^ il y fut reçu très-froidement, et n'apprit que peu de chose sur ce jardin de l'Inde. Chittagong avait des relations avec tous les ports de l'Inde. Lors de l'arrivée des Portugais, on y expédiait pour la Perse un grand nombre d'eunuques, qu'on vendait cent et deux cents ducats. On fabriquait au Bengale des tissus de coton de la plus grande finesse; il en venait aussi beaucoup de sucre en poudre, du gingembre et de la soie. Depuis l'arrivée des Portugais, le commerce de Chittagong diminua rapidement, parce que les Arabes ne pouvaient plus expédier sûrement les productions du Bengale à Malacca et à Cambaye (2).

Les îles voisines de l'Inde ne tardèrent pas à être visitées par les conquérans portugais ; François d'Almeida bâtit un fort aux Ankedwes ^ afin d'intercepter les navires maures qui s'y rassemblaient depuis que les Portugais s'étaient emparés de Gochin et de Cahcut, et que la côte de Malabar fourmillait de corsaires chrétiens (5). En i5i2, Simon d'Andrade fut jeté sur les Maldives , qui devinrent bientôt fameuses par leurs cocos (4) ; elles étaient déjà fréquentées; les Arabes y cherchaient les cordages qu'on y fabriquait avec les fibres des cocos , et les cauris qui tenaient lieu de petites monnaie au Bengale et à Siam. Les Portugais seuls tiraient annuellement deux à trois mille quintaux de ces petits coquillages qu'ils portaient en Guinée , au Congo et à Bénin (5). Dès i5o6, ils avaient visité Ceylan, Almeida chercha à en chasser les Maures, qui portaient la cannelle à Aden et à Ormus, et qui faisaient servir cette île

(0 Barros, \, p. 176. —(2) Barbessa , 33o. — (^) B art-os , I, p. i65. — (4) Id. II , p. i63. — (5) Id. III , p. 69.

de lieu de rafraîchissement à leurs navires chargés d épiceries venant de Malacca et des Moluques. et se rendant aux golfes de Perse et d'Arabie (0. Les Portugais enseignèrent aux insulaires l'usage désarmes à feu, ainsi que la fabrication des canons et d'autres armes. La forteresse qu'ils bâtirent à Colombo^ résidence du roi des Chingalais, fut leur premier établissement dans cette île. Bientôt tous les rois voisins furent obligés de leur payer un tribut annuel en cannelle, en bagues garnies de perles et de rubis, et en éléphans (2). Cette île était alors divisée en neuf royaumes. Au centre était celui de Candy. On nomme déjà les villes de Djefnapatam, Trinquemale et Batticala (3).

L'espoir de trouver à Malacca ou dans les îles voisines la patrie des épiceries, y attira Lopez Sequeira en iSop; maison n'y forma d'établissement fixe qu'en i5ii , après la prise de .Malacca par Albuquerque. Cette ville avait été bâtie, depuis environ deux cent cinquante ans, à la place de celle de Sincapour, jadis renommée par son commerce ; elle était la capitale d'un royaume particulier qui s'était séparé de celui de Siam; son port était le marché principal pour les marchandises de la Chine et les épiceries : on y voyait des négocians de l'Arabie et de la Perse; il s'y rendait des navires du Malabar, du Bengale , de Siam , de Java , de la Chine , des Moluques et des Philippines. La conquête de cette ville rendit les Portugais maîtres du commerce des épiceries, et leur ouvrit tout l'archipel indien, ainsi que la presqu'île audelà du Gange. Ils trouvèrent le royaume de Siam composé de neuf autres , dont Barros nous a conservé les noms (4). Sa capitale s'appelait Judia, et ses ports les plus fréquentés par les étrangers étaient Tennasserim et

(0 Barros, I, p. 2o3. — i.-^) Couto , I, p. "^lo. — Barros , III, p. 26. — (4) Id. II, 36.

6lO LIVRE VINGT-DEUXIÈME.

Queda (i). Le roi de Pégu^ ou plutôt de Pégou^ le plus puissant parmi ses voisins, prenait déjà le titre de maître de l'éléphant blanc. Martaban était l'endroit le plus commerçant du Pégou. Outre les autres marchandises des Indes, on y trouvait de la gomme laque, de la porcelaine et des aromates (2). Les autres royaumes de cette presqu'île, comme ceux de Birman^ àAracan^ d^ça , de Camboge^ de Ciampa et de la CochincJdne ^ jusqu'alors ignorés des Européens, sortirent de l'obscurité à mesure que les Portugais poussèrent en avant leurs courses victorieuses P).

Ces infatigables conquérans pénètrent dans la Chine en i5i6. Ferdinand Perez (4) , parti de Malacca, aborda à Canton , ou plus exactement à l'île de Taman , éloignée de trois milles de cette ville. Déjà les Chinois avaient conçu tant de défiance des étrangers , qu'ils ne leur permettaient plus l'entrée de leur pays par terre, qu'ils les obligeaient à déposer leurs marchandises dans l'île de Taman avant de pouvoir les apporter à Canton, et qu'ils ne voulurent pas accorder aux Portugais la liberté de se promener dans la ville. Les Portugais furent surpris de l'étendue immense de la Chine. Suivant eux elle se prolongeait 3i degrés vers le nord. Les cartes géographiques faites dans cet empire, et qui parvinrent alors en Portugal, donnèrent la connaissance de la grande muraille qui sépare la Chine de la Tatarie (5). A leur arrivée, cet empire était composé de quinze royaumes différens , auxquels Barros donne les noms suivans : Cantam^ Foquiem, Chequeam ^ Xantom ^ Nanquii^ Quincii , qui étaient le long de la mer; plus loin, ceux de Qidchen^ Junna^ Quancii^ Sujuam^ Fuquam, Cansii, JCiansii, Honan^ Sancii, Quelques uns de ces noms

i}) Barhessa , p, 342. — (2) Barros, III, p. 62. — (^) Sommario di Requi, p. 362, ~ (4) Barros , III , p. 40, — (5) Id. t. 1 , 43.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. Gll

ne ressemblent guère à ceux des provinces actuelles. La Chine renfermait 244 villes de premier rang. L'imprimerie, qui ne faisait que de naître en Europe, y avait été en usage depuis des siècles. Un ambassadeur arriva bien à Pé-king, mais ne fut pas admis à l'audience de l'empereur. Les personnes en autorité à Canton annoncèrent les Portugais à la cour comme des espions qui venaient examiner le pays. Avaient-ils tort ? Non : la conquête de Malacca devait bien faire craindre aux mandarins un affront pareil pour la Chine. L'ambassadeur, obligé de retourner à Canton, y mourut en prison, ainsi que les gens de sa suite. La haine des Chinois contre les Portugais était encore si forte en i542, que sur les portes de Canton on lisait ces mots écrits en lettres d'or : « On ne laisse pas entrer ici , et on n'y souffre pas « les hommes qui ont une longue barbe et de grands « yeux (i). »

Depuis i5ii les navigateurs portugais parcoururent tout l'archipel oriental des Indes. Dès leur premier voyage, Sumatra fut examiné avec plus d'exactitude qu'on avait fait jusqu'alors. Barros donne les noms des vingt-neuf royaumes malais qui existaient dans cette île, sans compter ceux qui, situés dans les montagnes de l'intérieur, n'avaient aucune relation avec les Portugais ; ils tiraient de cette île les mêmes marchandises qui aujourd'hui la rendent importante pour le commerce, l'étain, le poivre, le bois d'aigle, le bois de sandal et le camphre : cette dernière drogue y était bien meilleure qu'à la Chine , où l'on donnait sous ce nom une espèce de composition (2), Ils arrivèrent en i5i3 à Bornéo (5) 5 mais cette grande île resta moins connue que les autres , et

(') Couto , Décades , 1 , 539. — (2) Barros , III , p. 114. — C^) Galvano, Discovcries oftlie world in tlie Earl of Oxford' s , Collection of Voyages and Travels, t. II, p. 386.

6l2 LIVRE VINGT-DEUXIÈME.

tout ce qu'on en put dire alors, c'est qu'elle produisait aussi du camphre. Ce ne fut que dans l'année i53o qu'elle reçut d'eux le nom de Bornéo : Magellan l'avait appelée Bunné. Dès i5i3, ils fréquentèrent beaucoup Java; cependant Barros dit que l'on ne visita pas la côte méridionale, dont les habitans n'avaient guère de relation avec ceux du nord. Cette île produisait en abondance du riz, du poivre et d'autres denrées. La ville de Japara était la résidence d'un prince puissant ; mais le royaume de Jacatia était le plus considérable de l'île. Les mots javanais Laout-Kidor ^ c'est-à-dire mer méridionale (i), firent naître la dénomination mer de Lanchidol^ qui, sur les cartes du XVF siècle, désigne les parages entre Java, la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée.

Le nombre immense d'îles situées au sud-est de l'Asie avait frappé le Tite-Live des Portugais ; il y vit déjà une cinquième partie du monde (2) , que nous appelons Océanie^ Océanique. Couto, son continuateur, comprend toutes les îles au-delà de Java et de Bornéo sous cinq groupes différens. Au premier appartiennent les Moluques ou Ternate, Motir, Tidor, Makian et Batchian, découvertes d'abord par les Chinois , auxquels les Arabes les enlevèrent, et dont les Portugais, commandés par Antoine Abreu, s'emparèrent en i5ii. On donnait le nom de Moluques ou dalles aux Epices à un plus grand nombre d'îles ; mais il appartenait exclusivement aux cinq qu'on vient de citer, parce qu'elles produisaient le girofle et la muscade: on devrait plutôt les appeler Moloc, qui, dans la langue du pays, signifie ce qu'il y a de plus excellent et de plus délicat P). Le second archipel comprenait Gilolo, Mortay et plusieurs autres îles habitées pai!" des sauvages, ainsi que celle de Célèbes ou Macassar,

(0 Falentyn, Oud and Nieuw Ostindien, t. V. — W Barros , I, p. î47- — v>) Sprengel, Hist. des Découv- § 33.

HISTOIRE DE LA GEOGRAPHIE. 6l3

dont Garcia Henriquez voulut faire Texamen en i525 , parce qu'elle était fameuse pour ses mines d'or ; mais les habitans l'empêchèrent de venir à terre (i). Cependant les Portugais ne tardèrent pas à y bâtir un fort et à y fonder quelques établissemens. Le troisième groupe contenait la grande île de Mindanao, celle de Soloo et plusieurs des Philippines méridionales, entre autres Mascate. Barros connaissait moins celles qui étaient au nord, peut-être parce qu'elles appartenaient aux Espagnols. Cependant il fait mention de celle de Luçon à l'époque de l'an i5ii. Parmi les peuples éloignés qui venaient faire le commerce à Malacca, il nomme les Chinois, les habitans des îles Lieou-Khieou et ceux de Lucon : ce nom est donc plus ancien qu'on ne le croit généralement, et n'est pas dû à une méprise des Espagnols (2). Le quatrième archipel était formé par les îles de Banda, Amboine, et plusieurs autres très-petites dans leur voisinage , comme Ay , Banda-Neira et Rom (3). Les deux plus grandes furent découvertes en i5ii par Antoine Abreu. A Banda croissait le muscadier ; Amboine fournissait tous les ans deux mille quintaux de girofle.

Les Portugais fréquentèrent peu le cinquième archipel, parce que les habitans, pauvres et farouches, fuyaient tout commerce avec les étrangers ; ils étaient aussi noirs que les Cafres de l'Afrique, ne connaissaient aucun métal , et se servaient de dents de poissons aiguisées pour percer le bois; ils se donnaient le nom àe Papous ^ c'est-àdire noirs. Il y avait parmi eux quelques individus de couleur blanche , qui ne pouvaient supporter la clarté du jour. Ces particularités ne peuvent convenir qu'à la Nouvelle-Guinée et aux îles voisines , habitées encore aujourd'hui par des peuples tout semblables. C'est aussi ce quia fait donner, sur les cartes, à la côte nord-ouest de

(0 Barros, 111 , p. 262, Ik — {^)U. II , p. i34. — (3)Id. IH , p. i3i

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la Nouvelle-Guinée , le nom de terre des Papous. Quoiques ces contrées fussent le terme des découvertes des Portugais vers l'est , ils soupçonnèrent qu'il y avait encore d'autres îles au-delà ils supposèrent qu'elles devaient être placées le long d'une grande terre méridionale qui s'étendait jusqu'au détroit de Magellan (0. Ce serait ici le lieu de démontrer que les Portugais ont certainement visité les côtes de la Nouvelle-Hollande avant l'an i54o, mais qu'ils les regardaient comme une partie du grand continent austral , dont on admettait l'existence d'après Ptolémée : nous réservons ces discussions pour le livre suivant.

Malgré les obstacles qui empêchaient les Portugais de visiter la Chine, ils parcoururent la mer qui en baigne les côtes. Perez, qui aborda le premier à Canton, découvrit en i5i8 les îles de Lieou-Khieou^ riches en or, et dont les habitans naviguaient jusqu'à Malacca ('2). En i54^, Antoine de Mota , qui lâchait, malgré les défenses, de pénétrer en Chine , fut jeté par la tempête sur les côtes du Japon, que ses habitans appelaient Nipongi. Ils étaient plus blancs que les Chinois, et avaient, ainsi qu'eux, de petits yeux et très-peu de barbe; ils reçurent les étrangers d'une manière très-amicale, et payèrent leurs marchandises en argent Cette découverte fut bientôt poursuivie avec ardeur, surtout par les jésuites, qui, s'empressant d'y suivre les marchands, y établirent des missions, répandirent partout la religion chrétienne , publièrent plusieurs descriptions du pays, et firent imprimer l'histoire de leurs succès (4).

Tels furent les résultats du projet formé par le prince

(0 Bairos , 111 , pag. 254- Couto, pag. 190. — (2) Bavros , III , p. 5o.^ — K^) Couto ,111, p. iSg. — (4) Brovis Japonise insnlae descriptio, ac rerum a Patribus socielatis Jesu gestarum siiccincta narratio. Colon. i58o. Lcftcre del Giapone e délia Chine negli anni iSSg-iSgo, scrîtta al R. P, générale délia comp. di Giesu. Roma , «Sgi, in-8".

HISTOIRE DE L\ GÉOGRAPHIE. 6l5

Henri; car c'était l'esprit de ce grand homme qui, animant les Gama et les xilbuquerque, les avait conduits des extrémités occidentales de l'Europe jusqu'aux lieux où l'immense Océan oriental semble avoir brisé en mille îles la vaste masse de l'Asie. Rien n'avait pu les arrêter, ni l'étendue des côtes arides et sauvages qu'il avait fallu parcourir, ni l'exemple effrayant de plus d'une flotte naufragée. Ils avaient dépassé ce redoutable promontoire où la muse de Camoens vit le génie de l'Océan , du haut d'un trône de nuages , secouer en courroux son sceptre flambloyant^ qui soulevait les flots et déchaînait les tempêtes; ils avaient dispersé ces nombreuses armées d'Arabes belliqueux, défendant, contre une poignée d'étrangers, leur foi, leurs trésors et leurs vies, sous la conduite de princes illustres et de vaillans capitaines. Tout avait cédé au courage d'une petite nation européenne; toutes les côtes de l'Asie et de l'Afrique envoyaient leurs tributs à Lisbonne. Mais la témérité du roi Sébastien lassa enfin la fortune, et la puissance portugaise trouva son tombeau dans les plaines sanglantes A' Alcaçar-Quwer ou Alcaçar-El-Kihir [^), Languissant sous le joug espagnol, le Portugal vit son magnifique empire en Asie et en Afrique dépérir et se réduire successivement à quelques comptoirs. La soif de l'or, qui avait inspiré aux chefs des colonies portugaises une conduite tyrannique ; le soulèvement des nations orientales, les attaqueS'des Hollandais, les discordes intestines, tout concourut à rendre inutiles les prodiges de valeur par lesquels le grand Castro et quelques autres Portugais cherchèrent à défendre les conquêtes d'Asie. Une autre nation hérita de leurs découvertes; mais les renseignemens nouveaux que la patience batave nous a procurés sur ces régions appartiennent entièrement à la géographie moclerne.

(0 Cette bataille fut livrée en 167 8.

Suite de l'Histoire de la Géographie. — De'couverte de l'Ame'rique par Colomb. — Voyages autour du monde. — Découverte de la Nouvelle-Hollande et des Terres océaniques. An 1/^9*2-1800.

A mesure que nous approchons des siècles modernes, notre histoire des découvertes doit prendre une marche plus rapide; les notions de détail appartiennent désormais à la géographie moderne^ sur laquelle nous ne voulons point anticiper. D'ailleurs les événemens étant plus certains, n'offrent plus une aussi ample matière à des discussions scientifiques. Nous devons donc nous horner à conduire jusqu'à nos jours la série des événemens qui ont contribué aux progrès des connaissances géographiques.

Pendant que le Portugal poursuivait vers l'orient le chemin de la gloire et des richesses, l'Espagne fut, malgré elle, entraînée dans les vastes projets de Christophe Colomb.

On a cru honorer la mémoire de ce grand homme en disant qu'il avait deviné le Nouveau-Monde. D'après ce que nous avons déjà remarqué, soit à l'égard des contrées d'Asie visitées par Marc-Pol , et que les géographes étendaient beaucoup trop à l'orient (i) , soit au sujet des voyages des Scandinaves au Groenland et à l'île de Terre- Neuve, voyages probablement connus en Italie au XV^ siècle (2), nos lecteurs jugeront sans doute que Colomb fut moins téméraire et plus savant que ses aveugles

(0 Ci-dessus, liv. XIX, p. 566. — 0) Ci-dess. liv. XVllI, p. 4^1 '499-

panégyristes ne le représentent. Il jugeait, comme Aristote, Marin de Tyr et d'autres anciens avaient jugé (0 , que les extrémités de l'Inde ne devaient pas être très-éloignées des rivages de l'Espagne. Cette heureuse erreur sur les dimensions du globe fut le principal motif de l'entreprise de Colomb {2).

Ce que la science montrait au génie du navigateur génois, parut néanmoins un rêve aux chefs des gouvernemens contemporains; mais en vain les rois refusent le don d'un monde qu'il leur offre : la généreuse Isabelle a compris sa grande pensée. Trois frêles barques traversent l'océan Atlantique. Il découvre, en 1492, lîle San-Salvador , dans les Lucayes, celle de Cuba, et celle d'Espafiola, qui s'appela dans la suite Saint-Domingue, et qui se nomme aujourd'hui Haïti. Il visite, en 1498 > l'archipel des Antilles; dans cette dernière année, il pénètre jusqu'aux côtes de la Terre-Ferme, et à l'embouchure de l'Orinoco : il s'aperçoit qu'il a trouvé ce nouveau continent ^ que l'ingratitude nomme encore Amérique.

Ce n'est pas que le géographe Améric Vespuce fût un homme sans mérite : il est même probable que ce Florentin visita, un an avant Colomb, la côte de la Guyane et de la Terre-Ferme (3). Du moins il est certain qu'il

(0 Ci-dessus, liv. IV, p. 95 ; XIV, 345-347.

(') Fernando Colon, Hisloria ciel amirante D. Christoval Colon, c. 6, 7. C'est peut-être ici le lieu de rappeler que dans l'Etat de Gênes plusieurs lieux, tels que les villages de Cogereo, de Cogoleto et de Boggiaseo, et les villes de Finale , de Nervi, de Savone et de Gênes , se disputent l'honneur d'avoir vu naître ce célèbre navigateur; tandis que les uns le font naître à Pradello , dans le Plaisantin, et que, suivant M. Napione, il serait Piémontais et descendrait de la famille des seigneurs du château de Cuccaro. J. H.

(^) Catiovai, Elogio di Amerigo Vespucci , con una dissertaz. giustific. • Florence, 1798, quatrième édition. Tiraboschi, Storia délia literat. t. V, p. I, lib. I , cap. 6.

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en fit, deux ans plus tard, la première reconnaissance exacte. Aussi mal apprécie que Colomb, il entra au service du Portugal, examina dans deux voyages les côtes du pays qui depuis a été nommé Brésil, et où il découvrit le cap Saint-Augustin et la baie de Tous-Ies-Saints (i). Une tempête avait jeté le Portugais Cabrai sur les côtes plus méridionales où s'élève aujourd'hui la ville de Porto-Seguro; il appela cette côte Terre de la Sainte- Croix; la dénomination ài Amérique ne fut donnée alors qu'aux parties septentrionales, où croît ce Éois de teinture rouge, connu depuis sous le nom de hrazil ou bois couleur de feu ; nom qui dans la suite effaça dans ces régions et celui d'Améric et celui de la Sainte-Croix (2). Mais les géographes d'Europe maintinrent le nom d'Amérique en rétendant à tout le continent. C'est en ravissant au savant Florentin la gloire d'attacher sa mémoire à ses propres découvertes, qu'un hasard bizarre lui a procuré une célébrité bien plus étendue, mais moins méritée (5).

(0 Lettres d'Amcric, dam liamusio , I, i38. Bandini , Vita del Amcrigo, p. 46.

(2) Voici un passage curieux de Bairos, qui a trait à ceci : « Ce pays « eut dans les premiers temps le nom de Sainte-Croix, à cause de celle (c qu'on y avait élevée ; mais le démon , qui perd par cet étendard de la « croix l'empire qu'il avait sur nous , et qui lui a été enlevé par la mé- « diation et les mérites de Jésus- Christ, détruisit la croix et fit appeler « le pays Brésil , du nom d'un bois rouge. Ce nom est entré dans la « bouche d^un chacun, et celui de Sainte-Croix s'est perdu ; comme s'il « était plus important qu'un nom vînt d'un bois qui sert à teindre les « draps , plutôt que de ce bois qui donne la vertu à tous les sacremens, 't moyens de notre salut , parce qu'il a été teint du sang de Jésus-Christ « répandu sur lui. »

(3) Cet heureux navigateur, dont le vrai nom est Amerigo Vespucci, né • à Florence en i45i d'une famille noble, se destina d'abord au commerce ;

mais né pour la vie aventureuse , excité d'ailleurs par les succès de Colomb, il entreprit son presnier voyage de découvertes le 10 ma» i497'S"r

L'Espagne et le Portugal , jaloux de leurs découvertes mutuelles, demandèrent au pontife romain une sentence qui partageât entre eux le monde, en assignant à l'ambition de chacun son hémisphère à part. La fameuse ligne de démarcation, ainsi que nous le démontrerons dans notre description de l'Amérique , exclut réellement les Portugais de cette partie du monde ; ce ne fut qu'à force d'interprétations arbitraires et d'arrangemens subséquens qu'ils firent comprendre le Brésil dans leur hémisphère. Mais à l'est, la possession des îles à épiceries restait incertaine; les Portugais soutinrent que personne qu'eux n'avait le droit de faire des conquêtes à l'est de la ligne de démarcation; les Espagnols en conclurent qu'ils avaient celui d'aller à l'ouest de cette même ligne aussi loin qu'ils pourraient. Le pape, infaillible pour les dogmes de la foi, n'était pas obligé d'être cosmographe, ni même de savoir que la terre était un globe, et que par conséquent une ligne de démarcation, tracée sur un seul côté du globe, devenait illusoire.

I/espoir d'arriver à ces riches îles où le muscadier parfume les airs, engagea les Espagnols à chercher un passage aux Indes, au midi de l'Amérique.

Solis périt dans une entreprise de ce genre, mais il découvrit, en 1609, le Rio de la Plata. Magellan fut

une flotte espagnole , et après trente-sept jours de navigation il parvint au nouveau continent, qu'il côtoya pendant 4oo lieues après avoir visité le golfe de Paria et l'île Sainte-Marguerite. Au mois de mai 1^9^, il repartit de Cadiz et arriva en quarante-quatre jours sur une terre de la zone torride , qui n'était que la continuation des côtes qu'il avait reconnues pendant son premier voyage. Le 10 mai i5oi, séduit par le roi de Portugal Emmanuel , il partit de Lisbonne et arriva sur les côtes du Brésil, qu'il suivit jusqu'à celles de la Patagonie. Il avait conçu le projet de trouver par l'extrémité méridionale du nouveau continent un clicmin pour l'Asie j mais un autre devait être plus heureux dans cette entreprise. J. H.

plus heureux : il passa le redoutable de'troil qui a reçu son nom l'océan qu'il appela mal à propos Pacifique, porta pour la première fois un bâtiment européen. Il découvre les îles des Larrons et des Philippines, où il trouve la mort. Ses compagnons arrivent, à letonnement des Portugais, aux Moluques,* ils retournent par le cap de Bonne-Espérance. Tel fut le premier voyage autour du monde; il avait duré onze cent vingt-quatre jours; celui de François Drake, entrepris un demi-siècle plus tard, fut achevé en mille cinquante et un jours; un autre Anglais, Thomas Gandish, n'y en employa que sept cent soixante-dix-neuf jours. Dans le XVIIF siècle, le perfectionnement de la navigation a permis à un corsaire écossais (2) de parcourir la circonférence du globe en deux cent quarante jours, chose qui, de nos jours, ne paraîtra plus incroyable.

Revenons à l'histoire des découvertes faites dans le Nouveau-Monde.

Les deux Amériques sont en même temps découvertes et envahies. Pizarro au Pérou, Cortès dans le Mexique, établirent l'empire de l'Espagne sur des monceaux de cadavres.

Il serait inutile de suivre tous les aventuriers qui parcoururent l'intérieur de l'Amérique méridionale. Remarquons seulement le nom de Vasco Nunez de Balboa , le premier qui traversa l'isthme de Darien et aperçut le grand Océan, auquel il donna le nom impropre de mer du Sud (3) : il y entra jusqu'à la ceinture, et tirant son épée, il crut prendre possession, pour le roi d'Espagne, de cette mer qui occupe une moitié du globe. Les grandes pensées

CO Parti de l'Espagne le 20 septembre iSig, Magellan, dont le vrai nom est Magelhaens, traversa, du 21 octobre au 28 novembre 1620, le détroit qui porte son nom. J. H.

i^) Peachox , cité, journal étranger, juillet 1754. — ('') En i6i3. '

du conquérant du Mexique embrassèrent la magnifique carrière que cet océan ouvrait à de nouveaux Colomb; mais l'exposé des tentatives des Espagnols, de ce côté, nous entraînerait trop loin de l'Amérique. Cortès mit encore beaucoup de zèle à rechercher un passage au nord de ce continent, semblable à celui que Magellan venait de découvrir au midi (i) : il n'y réussit point; mais la découverte de la Californie et de la mei- Vermeille eût pu servir à la gloire d'un homme moins illustre. On sut dès lors que la Californie était une grande péninsule (2) , et nous devons remarquer avec étonnement l'obstination de quelques géographes du XVIP siècle, qui prétendirent en faire une île (3).

L'idée d'un détroit au nord de l'Amérique paraît avoir eu sa source dans les relations encore mal connues de Gaspard Cortereal, navigateur portugais. Les côtes de l'Amérique septentrionale avaient déjà été examinées par les deux Cabot, Jean et Sébastien , jusqu'à une très-haute latitude (4); lorsque Cortereal se rendit à Terre-Neuve, il examina le fleuve Saint-Laurent, et côtoya le continent, qu'il appela Terra de Labrador^ c'est-à-dire terre des agriculteurs, jusqu'au détroit qui porte aujourd'hui le nom de Hudson^ et auquel il imposa celui à'Anian (5). Il retourna en Portugal pour annoncer la découverte de ce passage, qui semblait ouvrir une route nouvelle aux Indes; mais, dans un second voyage, il périt ou disparut. L'un de ses frères, étant allé à sa recherche, éprouva le même sort; le troisième frère voulut se sacrifier à la gloire nationale et à la piété fraternelle, lorsque le roi

(0 Cartas de Fernando Cortez , etc. Lettre IV, parag, ig, clans les Historiadores de Borcia, I, i5i. — (2) H errera , Décati. V, 1,8, c. 9, 10. Decad. VIII , liv. 6, c. 14. f^enegas, Hist. de la Californie, 124. Lorenzaiia, Hist. du Mexique, 322. — (^) Cartes de IFiu , Sajison , NoLin, etc. — (4) Années 1494 à 1497. — An i5oo.

(le Portugal, par une défense formelle, rendit son noble dévouement inutile (i).

D'après cet exposé des découvertes de Cortereal , conforme à l'opinion des savans les plus versés dans ces matières (2), la célébrité du détroit tïAnian^ les divers emplacemens qu'il occupe sur les cartes du XVP siècle, et sa disparition dans la géographie moderne, ne sont plus des énigmes inexplicables. Les géographes de ce temps donneraient aujourd'hui trop d'étendue aux découvertes qu'ils avaient à retracer. C'est ainsi qu'ils font remonter la terre de Labrador jusqu'au-delà du cercle polaire; ils prolongent ensuite le détroit de Hudson au nord de tout le continent d'Amérique. La mer que nous nommons baie de Hudson devait, dans ce système, être prise pour l'océan Pacifique, et les îles de Gumbeiland, avec les détroits toujours obstrués de glaces qui les séparent les unes des autres , étaient censées se trouver sous le pôle même. Toutes ces apparentes découvertes au-delà du cercle polaire, que présentent les cartes du XVP siècle P), durent être vaguement connues des Espagnols ainsi que des Anglais, et les engagèrent à chercher au nord-ouest du Mexique le fameux détroit d'Anian. Or la côte, qui du Mexique se prolonge vers l'Asie, offre beaucoup d'îles, de détroits et de golfes. Les navigateurs crurent donc quelquefois avoir vu le passage tant désiré, mais en avoir été repoussés par un vent défavorable ou par d'autres obstacles. Les géographes, ayant appris à connaître la baie de Hudson et à en donner les vrais contours,

(0 Gahaiio, dans la Collection du comte Oxford, II , 3^5. Fiuchamer, Collection des Voyages (en allem.). Nuremberg, i5o8 , c. 126. Purchas, Pilgrims . Londres, 1626, tom. IV, 809, 8io. — (2) Fleurieu, Voyage de Marchand , introd. p. iij ( nonobstant Gomara, Hist. de las Indias , dans Barcia, Historiadores , II, 29, et Sprengel , Hist. des Découv. § 33). — (3) Magini , Sébastien Munster, etc.

conservèrent le vieux dessin du détroit d'Anian , au nord de la Californie; les plus savans parmi eux jugeaient avec raison que les détails dont cette découverte était accompagnée en prouvaient la réalité, arbitrairement niée par des auteurs superficiels (0. La véritable origine de ce détroit d'Anian étant tombée dans l'oubli, quelques enthousiastes modernes ont imaginé que c'était le détroit de Bering, et que les navigateurs du XVP siècle, en passant par la baie de Baffin, et en traversant les éternelles glaces des mers polaires , avaient fait le tour de l'Amérique par le nord ; rêve qu'il serait ridicule de vouloir réfuter (2).

Les Espagnols, en cherchant le détroit d'Anian , firent quelques découvertes réelles. Gabrillo et son pilote Ferrelo côtoyèrent en i542 les régions qui portent aujourd'hui le nom de Nouvelle-Californie jusqu'au cap Blanc', ou vers le 4 3^ degré de latitude. Ils découvrirent aussi le cap Mendocino ^ mais ne trouvèrent aucun indice d'un détroit (5). Quinze ans plus tard, Urdanietta prétendit avoir trouvé un passage par le nord de l'Amérique; mais on n'a aucune donnée sur son voyage. Un autre navigateur espagnol, Gali, découvrit en i584 les côtes que les Anglais de nos jours ont nommées Nouvelle-Géorgie et Nouveau -Cornouailles; il y admira la beauté de ces montagnes colossales dont la cime se couvre de neiges éternelles, tandis que le pied est revêtu d'une verdure éclatante. En naviguant près des îles du

(0 Riccioli, Geog. reform. I, ^O']. Farenius , Geog. gen. 1,1. 12, c. 7, prop. 9.

(2) Baudrancl, Autlifret, etc. Ce qui excuse cette opinion, c'est que l'on croyait au XVI siècle que le détroit d'Anian se prolongeait jusqu^aux côtes de l'Asie, qu'il séparait de l'Amérique septentrionale. J. H.

(}) MSS. espagnols, conservés à Mexico, cités par de Humholdt, Essai sur le Mexique, 829 Couip. Fleurieu, Voyage de Marchand, ï, intr

Japon, il reconnut un courant qui lui fit penser, ainsi qu'il le dit dans sa relation, que Ton devait trouver un canal entre l'Asie et l'Amérique. Gali, suivant une traduction française de ses voyages, s'éleva jusqu'au 67® degré 3o' de latitude; mais il est probable que c'est une erreur du traducteur.

Vingt ans après, une escadre, sous les ordres de Sébastien Yiscaino, examina en détail les côtes jusqu'au cap Mendocino , et découvrit le port de Monterey. Un seul bâtiment parvint à la latitude de 43 degrés, et y trouva une ouverture qu'on prit d'abord pour une rivière , mais dans laquelle on prétendit ensuite voir un détroit qu'on nomme Entrée de Martin Aguilar; elle n'a pas encore été retrouvée.

Pendant que les Espagnols poursuivaient ainsi à pas lents la découverte des côtes occidentales d'Amérique, l'audace de Francis Drake déploya tout à coup le pavillon britannique sur ces rivages que l'Espagne croyait posséder avant de les connaître. Ce navigateur , ayant traversé en iSyS le détroit de Magellan, fut pendant quelque temps le jouet des vents et des flots : il découcouvrit, sous le nom àiûes Elisahethides ^ la partie occidentale de l'arcbipel appelé Terre de Feu^ et atteignit même cette extrémité australe de l'Amérique , à laquelle plus tard des navigateurs hollandais imposèrent le nom de cap Horn. Si ces découvertes eussent été mieux déterminées, elles auraient dû détruire la fausse opinion qu'on avait sur l'étendue de ces terres qu'on regardait comme faisant partie d'un immense continent austral. Le navigateur anglais, ayant remonté vers le nord jusqu'au parallèle, dans l'espoir de trouver un passage pour rentrer dans l'Atlantique, visita les côtes déjà découvertes par Gali, et Cabrillo en prit possession et voulut qu'elles s'appelassent Nciwelle- Albion, Le nom

HISTOIRE DE LA Gl^OGRAPHlE. 6^5

de Drake est resté attaché à cette prétendue découverte , tandis que les îles Eiisabethides , cherchées en vain hors de leur position , ont ^oaru presque fabuleuses. Il était réservé à un savant français de restituer à ce héros favori du peuple anglais ses vrais titres de gloire , en effaçant ceux qui n'étaient dus qu'à l'erreur (i).

Telles sont , à l'égard de la côte nord-ouest d'Amérique, les seules découvertes historiquement prouvées qui aient été faites dans les XVP et XVIP siècles. La limite des connaissances certaines de ce côté était le cap Mendocino; on avait une notion vague des côtes de la Nouvelle- Géorgie et du Nouveau-Gornouailles. Mais nous ne devons pas dissimuler que les trois voyages de Maldonado , de Juan de Fuca et de l'amiral de Fonte, s'ils étaient authentiques, prouveraient des découvertes bien plus étendues : des mers méditerranées plus considérables que la Baltique, de vastes lacs, de magnifiques détroits ouvriraient, un peu au nord de la Californie, une route facile jusqu'à la baie de Hudson.

Malheureusement les découvertes de ces navigateurs, de quelque manière qu'on les explique (2) , ne sauraient s'accorder avec les notions positives que nous avons sur ces régions ; aucun document authentique n'a encore été produit pour démontrer la vérité de leurs voyages. Enfin, l'existence individuelle même de Juan de Fuca et de l'amiral de Fonte n'est appuyée d'aucune preuve. Aussi les juges les plus compétens placent-ils ces voyages au rang des fables (5). En partageant cette opinion , nous de-

(0 Fleurieu , Recherches sur les terres australes de Francis Drake, dans le Voyage de Marchand, t. V de l'in-S^, III de i'in-4°. — (») Voyez G. de l'Isle, Explication de la carte des nouvelles découvertes, etc. Paris, i552. Philippe Buache , Consid. géograph. et physiq. , etc. 1753. — 0) Les savans espagnols cités par M. de Humboldt , Essai sur le Mexique , 829 .

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vons cependant convenir qu'en dégageant le voyage de Juan de Fuca des détails évidemment fabuleux , il pourrait paraître probable que ce navigateur aurait parcouru le canal de Géorgie, dont Vancouver nous a procuré une connaissance si détaillée. Arrivé à l'extrémité septentrionale de ce canal , il aura cru voir une mer nouvelle ; ce n'était cependant que l'océan Pacifique , sur lequel il était revenu à travers un labyrinthe d'îles. Quant aux découvertes de l'amiral de Fonte , qu'on prétend avoir été faites avant le milieu du XVIP siècle, elles portent, dans toutes les circonstances qui les accompagnent, le caractère de l'imposture; seulement \ archipel de Saint- Lazare , qui paraît répondre à celui qu'ont visité Vancouver et Quadra , ferait croire que , parmi les matériaux employés pour fabriquer la relation attribuée à Fonte, il a pu s'en trouver de vrais. Pour ce qui regarde Maldonado , comme on annonce que sa relation a été retrouvée en Italie, nous sommes obligés de suspendre notre jugement (i).

(0 La relation dont il est question ici est celle que M C. Amoretti découvrit dans la bibliothèque Ambrosienne dont il était conservateur. C'était un mémoire manuscrit , en langue espagnole , dans lequel l'auteur exposait les avantages que l'Espagne tirerait d'une communication directe avec les Pliilippines par le nord-ouest. On y donne des détails du voyage que Laurent Ferrer de Maldonado fit en i588 dans un détroit'qui sépare l'Asie de l'Amérique, et qu'il croit être celui d'Anian. Ce mémoire est donné comme une copie de celui de Maldonado.

Apostolos Valerianos, de l'île de Céphalonie , plus connu sous le nom de Jean de Fuca, paraîtrait , suivant le récit qu'il en a donné, être parti pour la seconde fois en 1692 du port d'Acapulco avec deux petits bâtimens espagnols : il prélendit avoir trouvé^ entre le 47*^ et le 48^ degré de latitude boréale, un détroit dans lequel il navigua pendant vingt jours, et qui communiquait du grand Océan à l'océan Atlantique.

Barthélémy de Fuentès ou Fonte, dont la patrie est incertaine, n'est connu que par une courte relation qui porte que le 3 avril iQ^o il partit de Lima sur un navire espagnol, suivit la côte nord-ouest de l'Amérique, découvrit un grand archipel auquel il donna le nom de Saint- Lazare,

Durant ces tentatives pour trouver un passage que l'on aurait dû regarder comme impraticable à cause des glaces, Verazzano , Cartier et autres examinent 'les côtes de Floride, de Virginie, d'Acadie et du Canada (i).

L'Espagnol Jean Ponce de Léon avait découvert le premier de ces pays, où il cherchait en vain une fontaine rajeunissante. Ces contrées ne présentaient à l'avidité espagnole aucun indice de métaux précieux : ce ne fut que vers la fin du XVP siècle et au commencement du XVIF que les Anglais en occupèrent la meilleure partie. La Virginie fut explorée par un homme qui, dans les temps de la chevalerie , eût égalé les Roland , par le malheureux Walter Raleigh , qui , pour conjurer sa mauvaise fortune , se mit ensuite à la recherche d'un pays fabuleux nommé el Dorado ou le Doré, pays que

entra sous le 53"^ degré dans une rivière, puis dans plusieurs grands lacsj et se dirigeant toujours vers l'est, finit par rencontrer un vaisseau commandé par le capitaine Shapely qui revenait de Boston : preuve certaine de l'existence d'une communication par le nord entre les deux océans.

On peut faire observer à l'égard de ces trois voyages, que s'ils présentent des détails erronés, la faute n'en est peut-être pas à leurs auteurs, mais à ceux qui s'en sont faits les narrateurs; et que les erreurs de latitude qu'on y remarque ne seraient pas une preuve de leur fausseté , puisque des erreurs semblables existent dans les relations des plus célèbres navigateurs du XV^ et du XVI <^ siècles. J. H.

(0 Le navigateur florentin Verazzani ou Verazzano fut envoyé en 1624 par François I^' pour faire des découvertes dans l'Amérique septentrionale. Il parcourut les côtes de cette contrée depuis le So'^ parallèle jusqu'à l'île de Terre-Neuve; il reconnut même une partie de la Nouvelle-France. Il parait cp'il périt misérablement de la main des sauvages.

Jacques Cartier, de Saint-Malo, partit pour I9 même destination, ou, selon le langage du temps , pour les Terres neuves , dix ans après Verazzano; il reconnut que la Terre neuve était une ile , ce qu'on ne savait point encore ; il entra dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent, le remonta jusqu'à 3oo lieues de son embouchure, où il choisit une station favorable, et y bâtit un fort qui protégea nos premiers élablissemens du Canada. Cartier fit trois voyages au fleuve Saint-Laurent. J. H.

les traditions des Espagnols plaçaient vers le centre de la Guyane. La connaissance de l'Amérique méridionale fut achevée lorsque les Hollandais Schouten et Lemaire découvrirent le détroit qui porte le nom de ce dernier ; ils démontrèrent que les deux océans, le Pacifique ou le Grand , et l'Atlantique , se joignent au sud de l'Amérique par une vaste mer australe. Les îles voisines de cette extrémité du Nouveau -Monde furent encore l'objet de quelques recherches dont il sera parlé dans la description que nous en ferons.

Le désir de trouver une route plus courte aux Indes fit entreprendre les courses les plus hardies. Déjà , en i553, les Anglais, en cherchant ce passage au nord-est, parviennent dans la mer Blanche, et commencent à faire le commerce de Russie par Kholmogory, dont les comptoirs furent, trente ans plus tard, transférés à Arkhangel. Trois ans après, ils arrivent aux côtes de la Nouvelle- Zemble et au détroit de Waigatz. Deux Hollandais , Barentz et Hemskerk , le premier seul en i594, et tous deux dans la même expédition l'année suivante, avaient tenté deux fois, mais en vain , de trouver par le nord-est la route de la Chine , lorsqu'en iSçô ils osèrent essayer un voyage qui fut plus malheureux que les trois autres. Ils pénètrent au nord de la Sibérie : ils luttent en vain contre les élémens ; leur vaisseau se brise : ils construisent avec ses débris deux petits bâtimens : Barentz meurt; son compagnon hiverne dans la Nouvelle-Zemble , et ne revient à Amsterdam que le novembre iSyy. L'opinion commune place vers la même époque l'arrivée des Hollandais au Spitzberg^ dernière terre connue vers le nord. On a même parlé des voyages faits par les Hollandais à loo lieues plus à l'est que la Nouvelle-Zemble. On a cherché, dans la politique des Russes et dans la jalousie de la compagnie hollandaise des Indes, les raisons qulont

empêche Ui découverte d'une route navigable au nord de l'Asie (i). Mais , depuis les dernières tentatives faites de nos jours par les Anglais, il est à peu près certain que, dans aucune saison , le pôle n'ouvre sa barrière de glace.

On a aussi essayé la route du nord-ouest. En cherchant ce passage tant désiré, Forbisher retrouve les parties méridionales du Groenland , qu'il appelle Westfriseland ^ et passe par un détroit entre quelques îles de la baie de Hudson , détroit qui a été faussement transporté au Groenland (2). Davis, en 1607, découvre le détroit qui porte son nom, et une partie du Groenland. Hudson, en cherchant le même passage , mais en se dirigeant droit au pôle, voit la côte orientale du Groenland à 78 degrés de latitude , et est arrêté à 82 degrés par les glaces. Plus tard , il découvre le détroit et la haie qui portent son nom, et où il trouva son tombeau. C'est vers 1616 que Bylot et Baffin entrent dans la baie qui conserve le nom de ce dernier; ils en font le tour sans trouver le passage qui ôte à cette mer la dénomination de golfe. Jean Munck , Danois , en cherchant par le nord-ouest la route des Indes , est jeté successivement dans trois golfes qu'il appelle mare Christianeum^ mare Noçum et fretum Christianeum , qui ne sont que des portions de la mer et du détroit de Hudson, et sur une côte qu'il nomme Nouveau-Danemark. Il passa l'hiver de 1619 à 1620 dans un long golfe ou port qu'il nomma Muncks Vinterhavn^ ou Port d hiver de Munck^ qui paraît être celui que les Anglais ont appelé Entrée de Chesterfield.

Pendant que le courage se fatiguait sans fruit au milieu des glaces éternelles du pôle boréal , un autre nouveau monde attendait en vain quelqu'un qui voulut en faire la découverte. Je veux parler de ces vastes terres du

(0 Bergmann, Géographie physique, I, 162-159 (en suédois). Engel, Buaclie, etc. — (2) Voyez ci-dessus, p. 49» , note 6.

63o LIVRE VINGT-TROISIÈME.

grand Océan , regardées aujourd'hui comme une cinquième partie du monde. H y a des raisons pour croire que les premiers navigateurs portugais en découvrirent une partie. On voit sur toutes les mappemondes du XVP siècle une grande terre australe ; et , dans la configuration de cette terre, on reconnaît les parties septentrionales de la Nouvelle-Hollande, principalement le golfe de Carpentarie et l'île considérable qui est à l'ouest de ce golfe. Le détroit de Torrès y est ordinairement marqué ; mais , comme sur ces vieilles mappemondes on a joint la Nouvelle- Hollande à une terre australe imjiginaire qui s'étend au sud de l'Afrique et de l'Amérique, les géographes n'ont eu aucun égard aux parties qui semblent réellement indiquer une ancienne découverte de ces terres entre i53o et i54o.

Cependant les droits des Portugais à l'honneur de cette découverte viennent de recevoir un nouveau jour par deux anciennes cartes qui se trouvent au Muséum britannique. La première est un grand rouleau de parchemin sur le plan de la carte du globe par Mercator, mais sans longitudes ni latitudes (0. Elle est entièrement écrite en français; les noms principaux sont très-grands et trèsdistincts, comme dans l'Amérique méridionale, TejTe du Brésil^ etc. Le midi est au haut de la carte, au lieu d'être en bas , comme c'est l ordinaire maintenant. On y voit au sud de l'Asie une grande île dont la position correspond à notre Nouvelle-Hollande. Il y a un passage étroit entre Java et cette grande île ; Timor est placée au nord-est. La grande île est appelée Java-la- Grande. Parmi les noms qui se trouvent écrits le long des côtes, on remarque celui fie Côte des Herhaiges , ou des plantes, nom que l'on a cru correspondre à Botany-Bay, mais qui est trop avancé vers le nord. Au midi de la côte des

(0 Catal. des MSS. du Muséum brifannique, n" 5^13.

Herbaiges, il y a trois autres noms à des distances considérables : le premier, côte de Gracal^ puis un promontoire étendu et très-saillant, appelé cap de Fromose. A une autre distance considérable au sud , se lit le mot goufre^ qui indique un golfe ou plutôt une grande baie. La ligne qui termine la carte coupe celte grande île , et en laisse l'étendue incertaine.

Les noms de Gracal et Fromose semblent être portugais , et on peut croire que la carte a été traduite de cette langue. Ce soupçon se trouve confirmé par une collection de cartes intitulées Hydrographie , par John Rotz , datée de i^^i, et qui se conservent également dans le Muséum britannique (i). Ce curieux et important manuscrit est écrit en anglais, sur vélin, mais la dédicace est française. Peut-être l'auteur était-il un des Flamands qui passèrent en Angleterre avec Anne de Clèves en i54o. Outre un calendrier et quelques instructions sur la navigation , il s'y trouve plusieurs cartes exécutées avec exactitude et élégance, en particulier un planisphère qui termine la collection. La Nouvelle-Hollande y est dessinée presque comme dans les cartes du XVIP siècle, avant le voyage d'Abel Tasman : elle porte le nom de Terre de Java.

En comparant cet ouvrage avec la mappemonde dont il a été parlé plus haut, on est porté à croire que les cartes de Rotz sont les originaux j car elles contiennent beaucoup de noms portugais qui, dans l'autre, sont traduits en français. Dans toutes deux la côte occidentale de Bornéo est située comme elle doit l'être, avec les noms de Porto de Borne et Baxos de Borne, Au nord de Bornéo, on voit Palaouan ou Palaw^an; à l'est sont les Moluques. Ces détails rendent inadmissible l'opinion de ceux qui ont prétendu ne voir, dans la Nouvelle-Hollande de ces

(0 Catal. du Muséum, n" 20, c. IX.

cartes, qu'une répétition erronée de l'île de Bornéo, nommée Grande Jaça chez Marc-Pol. Dans la mappemonde, Bornéo est, à la vérité, représentée par un carré oblong beaucoup trop petit; mais cette erreur est commune à toutes les cartes du même siècle. M. Goquebert-Monbret a vu une collection de cartes qui a appartenu au nommé Jean Yalard , de Dieppe, et qui est de Tan i552; on y trouve à peu près les mêmes choses que dans les deux cartes du Muséum britannique.

L'accord de tant de preuves ne permet guère de douter que, dans le premier enthousiasme pour les découvertes, après le voyage de Magellan , les Portugais ou les Espagnols n'aient visité les parties septentrionales de la Nouvelle- Hollande, environ un siècle avant la prétendue découverte des Hollandais. Il est même probable qu'ils découvrirent la côte orientale retrouvée depuis par le capitaine Cook. Cette assertion n'aura rien d'étonnant pour ceux qui se rappellent que la IS ouv elle- Guinée ^ ou la terre des Papous, avait été découverte, selon les Portugais, en i5ii, par les deux navigateurs Antoine Ambrea et François Serram, par Menezes, en 1327, et d'après les Espagnols, un an plus tard, par Saavedra (1).

Les Portugais ayant été supplantés aux Moluques par les Hollandais, 1 Europe en général, et même le savant président Debrosses, ont regardé ces derniers comme les principaux auteurs de la découverte de la Nouvelle-Hollande, depuis l'année 1606 jusqu'en i644 (^)- Debrosses date la première découverte du mois d'octobre 1616,

(0 Dalrymple , Historical collection, I, Sg. Lavanha , Voyage de Menezes, p. 53, 61. Madrid, i6i5 (cité par Dalrymple).

(2) Il parut même à Francfort, avant la plus ancienne de ces deux époques, une relation intitulée : Mundus aller et idem, sive Terra australis longis itineribus peregrini Academici nuperrime perluatrala, Autore Guiilelmo Knigh. In-12, i6o/j. J H.

quand l'extrémité occidentale fut visitée par le capitaine Dirck-Hartighs, qui la nomma Teire de Concorde^ en hollandais à Eendracht , d'après le lieu qui l'avait vu naître (i). Dans le courant de l'année 1642, la partie septentrionale, appelée Terre de Diemen^ fut découverte par le célèbre navigateur hollandais Abel Janssen Tasman, qui lui donna ce nom en l'honneur d'Antoine Van- Diemen , gouverneur général des Indes orientales, protecteur de la navigation et de la géographie. Abel Tasman , quittant Batavia avec deux vaisseaux, fit le tour de la Nouvelle - Hollande , quoique à une grande dislance; il découvrit au midi de ce continent l'île de Van-Diemcn, qui en fut d'abord considérée comme une partie. Il était dès lors démontré que l'ensemble des terres auxquelles on commençait à donner le nom général de Nouvelle-Hollande ne s'étendait point vers le pôle austral; mais la découverte partielle de la Nouvelle-Zélande par le même voyageur laissa toujours subsister la chimère d'une grande terre australe (2). Dans les dix années suivantes, Edels , Leuw^in , Witt , Arnheim , et d'autres dont on ignore les noms , complétèrent la reconnaissance des côtes occidentales et septentrionales de la Nouvelle-Hollande. La baie de Carpentarie fut ainsi appelée par le général Carpenter, qui la visita en détail. L'aspect sauvage de ces terres, et les périls sans nombre que présente leur approcVie, excitèrent peu l'envie d'y former des établissemens. Pierre Nuyts, plus entreprenant que ses précurseurs, découvrit le premier la côte méridionale en 1627; on n'a aucun détail sur le voyage important de ce navigateur éclairé.

Depuis la moitié du XVIP siècle, l'Europe entière semblait avoir oublié la Nouvelle - Hollande. L'intrépide

(0 Debroszes, Hist. des navig. aux Terres australes , 1 , 4^' • — ^rtlentjrn, Quel and nieuw Ostindien , III; Description de Banda* 47«

Dampier seul recueillit quelques détails nouveaux sur la côte occidentale (i). La compagnie hollandaise des Indes orientales envoya, entre les années i6go et 1710, plusieurs navigateurs pour examiner ce vaste pays, dont les Hollandais se regardaient comme les souverains. Parmi ces voyages, qui ne sont pas tous connus, on doit distinguer celui de Van Ylaming , homme d'un vrai mérite , et qui examina soigneusement ^plusieurs havres et baies de la côte occidentale, où il découvrit le premier les cygnes noirs ('2). La compagnie hollandaise était trop faible pour s'emparer de ce continent; elle était trop jalouse pour permettre que d'autres nations profitassent de ses recherches. Ainsi l'Europe savante n'apprit aucun nouveau détail. On croyait tout le pays aussi stérile que les rochers sur lesquels Pelsart et d'autres étaient venus faire naufrage (3).

Cependant les géographes !^avaient déjà tracé vaguement le contour de cette grande île; ils la séparaient déjà du continent austral , qu'on reléguait plus au sud. Les dessins qui en avaient été faits furent à peu près trouvés conformes à la vérité par le célèbre capitaine Cook , qui visita en 1770 la côte orientale de ce pays. La famine seule avait ravi cette gloire au Français Bougainville , qui , six ans plus tôt , dirigeait vers ces mêmes rivages ses voiles fatiguées. Cook passa entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée , ainsi que l'avait fait , en 1606, Torrès , le compagnon du célèbre Quiros. Le mérite d'avoir retrouvé ce détroit appartient en commun au capitaine Cook et au savant Dalrymple , qui , dans ses

(0 William Dampier' 3 a Voyage to New-Holland, etc. , in the year 1699. Lond, in-8°, 1703. — C^) Valentyn , V, 96. In-folio, Amsterdam, 1724-1726.

0) La relation du naufrage du Hollandais Pelsart en 1629 se trouve clans la Collection de Thévenot. J. H. ,

HISTOIRE DE LA. GÉOGRA.PHIE. 635

ouvrages , n'a jamais cessé d'indiquer les vrais moyens pour accélérer les progrès des découvertes dans ces régions australes.

La circumnavigation de la Nouvelle -Hollande a été achevée de nos jours. Un large détroit qui sépare l'île de Van-Diemen du continent, détroit que Furneaux , compagnon de Cook, avait vu sans s'en douter, fut découvert par le médecin Bass , parti dans un léger esquif de la colonie anglaise de Port- Jackson , premier établissement européen dans ce monde nouveau. Vers la fin du siècle dernier , les navigateurs Vancouver , d'Entrecasteaux et Flinders reconnurent successivement diverses parties de la côte méridionale de la Nouvelle-Hollande. Le premier visita la côte méridionale, et mouilla dans la baie du Roi George; le second, qui allait à la recherche de LaPérouse, explora la même côte, mais avec plus de soin que Vancouver, et parcourut la côte orientale; il découvrit plusieurs goulets et ports, et donna son nom à l'un d'entre eux: enfin Flinders examina avec un zèle intrépide les côtes de la terre de Diemen. Nous verrons dans le livre suivant que leurs travaux ont été achevés et perfectionnés par l'expédition française dont M. Pérou est le digne historien. Le golfe Napoléon^ placé vis-à-vis celui de Carpentarie, a trompé l'espérance de ceux qui , pour reconnaître plus promptement cette vaste terre, désiraient la trouver entrecoupée d'un bras de mer.

Après avoir réuni sous un seul point de vue la série des découvertes qui ont déterminé la position de la Nouvelle- Hollande, parcourons rapidement cet immense Océan, où des milliers d'îles fortunées ont si souvent charmé les regards des navigateurs , mais n'ont point contenté leurs vœux avides.

Après les courses de Saavedra , qui trouva la Nouvelle- Guinée, et celles de Hernando Gallego, auquel plusieurs

livres de géographie attribuent la découverte d'une terre australe très - douteuse (0, le premier grand voyage de recherches fut entrepris par Alvaro Mendana de Neyra , parti des cotes du Pérou ; il prit son essor à travers le grand Océan vers la terre australe, et découvrit en i568 un archipel qu'il nomma iles Salomon. Il les plaça entre 5 et 9 degrés de latitude sud; mais ses observations de longitude furent si vagues et si inexactes, que lui-même ni aucun autre navigateur ne purent de longtemps retrouver ces terres. Il paraît avoir cru , selon son estimation, se trouver à i45o lieues marines de Lima; mais les Espagnols voulurent cacher cette découverte , dans la crainte d'exciter les autres nations à s'établir dans ces terres; et les auteurs, par ordre ou par ignorance, placèrent ces îles tantôt à 800, tantôt à i5oo lieues à l'ouest du Pérou (2). Mendana nomma Isabella la plus grande île, qui s'étendait du sud -est au nord -ouest; Guadalcanal est une île longue, située au sud de la première , et derrière quelques petites îles , parmi lesquelles Sesarga renferme un volcan. La terre la plus méridionale qu'on trouva fut nommée île Christoval. Tout cet archipel était peuplé par des nègres armés de flèches et de lances ; ils se teignaient les cheveux en roux , et mangeaient avec délices la chair humaine (3), Rien ne prouve que Mendana ait trouvé des indices de terrains aurifères. Le nom de Salomon ne fut mis en avant que pour tenter l'avarice du gouvernement espagnol (4). De retour à Lima, il vanta sans cesse la beauté de ces îles, leur fertilité, et surtout leur abondance en métaux précieux. Il faut toujours promettre de l'or à la multitude

(0 Dalrymple, Historical collection, 1 , 96, 97. — Id. ibid. p. 43 sqq. Fleurieu, Découv. au sud-est de la Nouvelle-Guinée. — (3) Figucroa, dans le Fiajero unw. vol. XXVII, 378. — (4) Figueroa , Hechos de don Garcia de Mendoza , marqués de Canote ,1. VI, p. 238 sqq.

et aux rois. Des vues plus profondes guidaient l'intrépide admirai des lies Salomon; il présentait le danger qui résulterait pour l'Amérique espagnole d'un établissement étranger dans la mer du Sud. Un second voyage lui servit à étendre ses découvertes. Dans ce voyage, Mendana, ayant en vain cherché les îles Salomon , découvrit celle de la Santa- Cruz et quelques autres. C'est l'île Egmont et les autres îles de la Reine- Charlotte , retrouvées par le capitaine Carteret. Il retourna pour la troisième fois aux îles Salomon, accompagné de prêtres et de soldats, afin d'y fonder une colonie. Le destin, contraire à ses projets, lui fit trouver la mort au sein de son nouvel établissement, qui ne lui survécut point. Sa veuve ramena aux Philippines les débris de la colonie échappés aux maladies et aux attaques des indigènes. Il avait découvert en chemin l'archipel des Marquezas de Mendoza^ celui qui, de tou.s les groupes d'îles du grand Océan, se rapproche le plus de l'Amérique méridionale.

La position des îles Salomon , objet de tant de contestations, semble aujourd'hui démontrée. Ce sont les terres visitées par Carteret , Surville, Bougainville et Shortland, auxquelles on avait donné les noms de Nouvelle- Géorgie et à^iles Arsacides. On retrouve l'île de Santa- Cruz et son excellent port dans la principale de celles que les Anglais ont nommées îles de la Reine-Charlotte (i).

Carteret descendit sur l'île de la Santa- Cruz , où il eut à soutenir un combat sanglant contre les habitans. Les Anglais avaient été reçus et régalés dans une maison d'assemblée , semblable pour la forme et l'ameublement à celles de Taïti \'^). Les naturels étaient d'un teint noir peu foncé L'un d'eux, qui fut fait prisonnier, avait les cheveux laineux, mais les traits réguliers. Vigoureux et

(0 Fleurieu, Découv. des Français au sud-est de la Nouvelle-Guinée. — (^) Voyage de Carteret, ch. IV et V.

brave , ce peuple défendit avec opiniâtreté son île , qui est fertile , bien boisée, et bordée de gros villages. Carteret reconnaît la priorité de la découverte des Espagnols, et cependant il prétend donner à ce groupe le nom à' îles de la Reine- Charlotte. Même Tîle Swallo^v, qui n'a pas été retrouvée dans la position indiquée par le navigateur anglais, pourrait bien être celle àe San- Francisco ^ vue par Mendana ; du moins la latitude et les traits physiques correspondent (i).

Surville, navigateur français, aie premier retrouvé les îles Salomon. En suivant la chaîne de nord-ouest au sudest, du côté septentrional, il découvrit le Pojt Praslin , l'île des Contrariétés ^ celles de la Délivrance^ et la pointe orientale de ces terres , nommée cap ou île Surville. Une année avant le voyage de ce navigateur, Bougainville , après avoir quitté successivement l'archipel du Saint-Esprit ou les Grandes-Cyclades, et les terres de la Louiisiade, vint se frayer un chemin à travers la partie septentrionale de l'archipel de Salomon ; il découvrit les iles Bougainville et Bouka ; le détroit qui sépare ces îles de celles qu'avaient visitées Mendana et Surville, reçut le nom de détroit de Bougainville.

Un compagnon de Mendana , animé du même esprit et brûlant d'être le Christophe Colomb du continent aus- ^ tral ^ partit de Lima en 1606 avec une expédition destinée, selon les expressions d'un historien espagnol, « à gagner des âmes au ciel et des royaumes à l'Espagne (2). » Les vœux de la religion et ceux de l'ambition ne furent point exaucés ; mais la géographie dut au voyage de Quiros la découverte d'un grand nombre d'îles ; l'océan Pacifique ne parut plus un désert im-

(0 Fiajero unii^. p. 62. Comp. Découvertes des Français au sud-est de la NouvelJe-Guinée en i';68et 1769; Fleurieu, pag. 233. — (2) Torquemada , Monarquia indiana, I, liv. 5, p. 64.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. GSq

niense. On a reconnu les principales découvertes de cet habile navigateur ; son île Sagittaria répond à celle du Roi'Geojge m ^ que Wallis vit en 1767, que Bougainville, l'année suivante, appela N oiwelle - Cjthérée ^ que quelques Espagnols nommèrent Ainat^ à celle enfin qui est devenue célèbre sous son nom indigène d Otaïti. On retrouve la terre du Saint-Esprit dans la principale île de l'archipel auquel le capitaine Cook a voulu imposer le nom àe Noui^elles- Hébrides ^ tl que Bougainville avait nommées les Noin^elles- Cyclades. Une de ces îles , appelée Manicolo ou Mallicolo, était, selon les rapports des indigènes, un grand continent. Limagination bornée des insulaires et l'œil fatigué du navigateur se trompent souvent sur l'étendue des terres qui, au sein des vastes mers, reposent et charment la vue. Quiros n'eut guère une étoile plus heureuse, que Mendana : ce fut en vain qu'avsc des couleurs dont deux siècles n'ont pu effacer ni la vérité ni la vivacité, i! peignit les avantages physiques de cette partie du monde , les mœurs de ses habitans, la conduite à tenir envers eux ; en vain conjura-t-il son roi, par l'amour de Dieu, de ne point laisser tant de travaux, tant de veilles , une si noble persévérance rester sans fruits pour le monde et pour la patrie (0 : on ne lui fournit que des moyens peu proportionnés à la grandeur de l'entreprise. Ses nobles vues sur la civilisation des insulaires de la mer du Sud furent méconnues par les faibles descendans du grand Charles-Quint ; cette œuvre de piété et d'humanité (2) fut indignement abandonnée.

Quiros et Mendana furent les derniers héros de l'Espagne ; avec eux s éteignit cet esprit entreprenant qui avait conduit les Colomb aux Antilles et les Cortès dans le palais de Montézuma.

(0 Mémoire de Quiros , chez Dalrymple et Purchas. — (3) Piedad y misericordia.

64o LIVRE VINGT-TROISIÈME.

Quelques Hollandais pensèrent à continuer les découvertes des Espagnols dans le grand Océan. Nous avons déjà nommé Lemaire, dont le génie fut contrarié par l'esprit borné de son capitaine Schouten. Après avoir doublé la Terre-de-Feu , il découvrit cette mer mêlée d'îlots et d'écueils, si justement surnommée la me?^ Mauvaise ^ et voisine de \ archipel Dangereux de Bougainville. La route d'Abel Tasman fut choisie avec bien plus d'intelligence. S'il n'eût pas découvert les îles des Amis , la Nouvelle-Zélande et l'île de Van-Diemen, la seule direction de son voyage eût suffi pour éclairer les géographes , qui dès lors commencèrent à douter de l'existence d'une terre australe.

Le goût des découvertes s'affaiblit avec l'espoir de rencontrer un autre Pérou parmi les terres inconnues. Les premiers voyages des Espagnols aux îles Garolines n'excitèrent aucune attention. Après un long intewalle, Dampier paraît sur la scène, joignant l'audace d'un flibustier «î la science d'un géographe. Il découvrit la Nouvelle-Bretagne et le détroit qui sépare cet archipel de la Nouvelle-Guinée; il avança de beaucoup !a reconnaissance des côtes de cette grande île, commencée par Lemaire , et qu'un Hollandais, en 1706, commandant le bâtiment le Geehink^ poussa encore plus loin.

Le voyage de Roggewein ne produisit que de petites découvertes , parmi lesquelles les îles de Tienhoven et de Groningue , les plus importantes de toutes , n'ont pas été retrouvées par les navigateurs (i). Roggevrein crut avoir découvert en 1722 \ïle de Pâques ^ qui, selon l'opinion la plus généralement reçue , est la même que la terre vue en 1688 par Davis.

Le milieu du XVHP siècle vit tout à coup les Anglais

(0 Fleurieu, Recherches sur lesDécouv. de Roggewein dans le Foyage de Marchand, V.

et les Français, saisis d'une nouvelle ardeur, parcourir les mers australes. Tous se dirigèrent trop en ligne droite à travers les archipels de l'Océan, dont par conséquent cha cun d'eux ne découvrit qu'une portion; tous, au lieu de continuer ensuite leur navigation à l'ouest, tournèrent subitement au nord , comme pour éviter exprès la rencontre de la Nouvelle-Hollande et d'autres terres dont la découverte était indiquée par les géographes. Il est vrai que ce système de navigation leur était dicté en partie par un ennemi irrésistible , par la famine. L'Anglais Byron détermina d'une manière très-vague les îlots dont il enrichit la géographie. Wallis découvrit la chaîne méridionale de l'archipel Dangereux. Il retrouva 0-taïti ou l'île Sagittaria de Quiros. Nous devons à Carteret une découverte plus importante : après avoir touché à l'île de • Santa-Cruz, de Mendana, et après avoir été, sans s'en apercevoir, tout près des fameuses îles Salomon , ce navigateur passa le premier par le canal Saint-George, entre la Nouvelle- Bretagne de Dampier et la terre qui reçut dès lors le nom de Nouvelle- Irlande.

Ces trois Anglais firent à eux tous moins de découvertes que notre célèbre marin Bougainville. Celui-ci parcourut cet archipel Dangereux dont Wallis, presque à la même époque, n'avait vu que la moindre partie; c'est en vain que la jalousie anglaise a voulu attribuer à Cook ses découvertes dans ces parages (i). L'accueil que son équipage reçut des femmes d'O-taïti valut à cette île le surnom de Nouvelle- Cythère. Les attraits de ce séjour n'enchaînèrent que pour peu de temps un voyageur avide de connaissances. Ayant pris une route absolument nouvelle, il rencontra en 1768 ce bel archipel des Nauigateurs , dont la reconnaissance a été complétée par La Pérouse. Les îles que Bougainville voulut nommer Gra?i-

(0 Fleurieu, Voyage de Marchand, I , introd.

des- Cfclades ne sont qu'une partie de l'archipel découvert par Quiros sous le nom de Terres australes du Saint- Esprit; mais en partant de ces îles, quelle gloire nouvelle attendait le navigateur français, s'il eût pu vaincre l'obstacle invincible qui s'opposait à son courage! il se dirigeait droit sur la côte de la Nouvelle-Hollande ; il y allait devancer Gook : mais la famine le força enfin de tourner au nord. Cependant la découverte absolument nouvelle de y archipel de la Louisiade, et la vue d'une partie des îles Salomon, récompensèrent encore sa judicieuse persévérance.

Le destin réservait à la froide constance du capitaine Cook la gloire d'achever à peu près la reconnaissance générale de cette partie du monde. Ce navigateur célèbre franchit trois fois le cercle polaire antarctique, et reconnaît, en faisant le tour du globe dans ces régions glacées, qu'il n'y existe point de continent austral^ comme on l'avait cru jusqu'alors. Il visite la côte orientale de la Nouvelle-Hollande, qu'il appelle Nouvelle- Galles du Sud; il promue que la Nouvelle-Zélande est composée de deux îles; il découvre en 1774 la Nouvelle-Calédonie ^ et examine les Nouvelles- Hébrides ^ qui ne sont que les Grandes- Cyclades de Bougainville ; les îles de la Société , celles des Amis et celles de Sandwich. Si ce navigateur n'a fait que peu de découvertes dans le sens rigoureux du mot, il n'a pas moins bien mérité de la géographie , en résolvant d'ime manière négative des questions qui divisaient les savans et faisaient pulluler des systèmes.

Les sciences naturelles durent des lumières nouvelles aux compagnons de Gook ; aux tableaux un peu romanesque de ses prédécesseurs, on vit avec plaisir succéder ce ton de la simple vérité, dont autrefois Gortès et Tasman avaient donné l'exemple. Enfin la mort tragique de ce navigateur, en faisant oublier les défauts de son caractère,

lui donna une célébrité qu'aucun voyageur moderne n'a égalée.

L'histoire sévère peut-elle néanmoins se dispenser de réclamer contre l'ignoble jalousie de ce marin anglais? Jusque dans les régions glacées du pôle austral, cette triste passion poursuivit le capitaine Cook, en l'engageant à changer le nom de la Terre de Kerguelen et celui de l'île de Saint-Pierre ou Terre de la Roche ^ découvertes par des navigateurs français, la première sept ans et la seconde un siècle avant son voyage.

Des hommes peut-être supérieurs à Cook, les La Pérouse, les d'Entrecasteaux , les Vancouver, ont ajouté aux archipels déjà connus des îles nouvelles , ont examiné en détail des côtes très-étendues, ont marqué des chaînes d'écueils dont le moindre est cent fois plus redoutable que Scylla. Mais les grandes découvertes étaient faites ; il ne restait au génie même qu'un glanage souvent stérile.

Une autre carrière appela pour quelque temps l'audace des voyageurs. Les découvertes des Espagnols au nord de la Californie, et des Anglais dans la baie de Hudson , laissaient toujours dans une profonde obscurité les extrémités septentrionales de l'Amérique. On n'était pas non plus très-bien informé de la véritable situation des extrémités de l'Asie aux lieux où elle se rapproche du Nouveau-Monde.

Les Russes, il est vrai, avaient parcouru les vastes déserts de la Sibérie, franchi l'Océan oriental et découvert une grande étendue de terre en Amérique. Le Cosaque Dmitri Koupiloff fut le premier qui parvint jusqu'aux rivages de la mer orientale, aux environs d'Okhotsk. Un autre Cosaque, nommé Deschneff, exécuta même une navigation que les marins anglais de nos jours ont vainement tentée. Guidé par les vents, entraîné par les flots et

les glaces, il fit le tour des extrémités de l'Asie , depuis la Kovyma jusqu'au fleuve Anadyr. La péninsule de Kamtchatka ne fut pourtant occupée qu'un demi-siècle après ce voyage. On reconnut lentement les îles Kouriles; on aperçut au nord de la Sibérie une grande terre polaire ; mais toutes ces découvertes étaient mal tracées sur les cartes; l'Asie n'y avait point sa véritable étendue à l'est (0. Le génie de Pierre-ie-Grand donna une nouvelle activité aux recherches géographiques dans ces régions lointaines. Le Danois Bering fixa, par son premier voyage, l'extrémité orientale de l'Asie, vis-à-vis de laquelle les cartes russes, depuis cette époque, montraient une grande terre (2) : c'était l'Amérique; mais les géographes durent encore suspendre leur jugement. Le second voyage de Bering, qui y fut accompagné du Russe Tchirikoff, le conduisit jusqu'au continent américain, mais dans une latitude beaucoup plus méridionale. La mort du savant Delisle de laCroyère, géographe de l'expédition, empêcha l'Europe de connaître avec autant de précision les navigations subséquentes par lesquelles les Russes achevèrent de découvrir le nord-ouest de l'Amérique (3) , et dont l'une des plus importantes est celle que le commodore Billings fit par ordre de Catherine II, depuis 1^85 jusqu'en 1794) dans l'océan Glacial et sur les côtes du nouveau continent.

Il était donc utile que le capitaine Cook réunît ces reconnaissances isolées ; mais il y ajouta moins de découvertes réelles que de noms nouveaux. Il devina, mais il ne prouva point que l'Amérique offrait de ce côté un continent non interrompu. Cette vérité ne fut pas non plus entièrement démontrée par les voyages de Ferez, qui découvrit l'entrée de Noutka en i774> c'est-à-dire

(0 Voyez les cartes d' Isbrand Ides , 1698, et de Strahlenberg , 1736. — (=») Stachtan Nitada. — (?) Muller, Hist. de la Russie, vol. IIL ,

quatre ans avant qne Cook y mouillât; de Martinez, qui reconnut les etablissemens russes; de Malaspina , de Galiano et de Valdès, qui vingt ans plus tard examinèrent avec plus de soin que Cook plusieurs parties de la côte. Cette question ne se trouva résolue que lorsque vers la fin du XVIIP siècle l'Espagnol Quadra et l'Anglais Vancouver eurent reconnu toutes les baies et toutes les îles qui sur ces rivages présentent si souvent l'image trompeuse d'un passage. Mackensie, en parcourant les pays qui séparent le grand Océan de la baie de Hudson , n'a plus laissé dans l'obscurité que ces affreux climats où les extrémités septentrionales de l'Amérique se perdent parmi les glaces du pôle.

Un compagnon de Bering, et Danois comme lui, avait jeté quelque jour sur la géographie de cet archipel de leso^ que les Hollandais, un siècle auparavant, avaient visité , d'une manière incomplète ; mais l'infortuné Spangenberg n'eut pas les instrumens nécessaires pour donner de la précision à» ses observations. 11 était réservé à La Pérouse de détruire les systèmes qu'on avait formés sur ces contrées. Au nord de l'empire japonais, deux grandes îles forment, avec plusieurs petites, un archipel indépendant. C'est ici que la géographie critique s'amusait à dessiner sa fameuse île d'Ieso. D'abord on croyait que cette terre, connue par les relations sur le Japon, était un continent ou une grande île entre l'Asie et l'Amérique; ensuite on la confondit avec le Kamtchatka, ou plutôt on la joignit à ce que l'on appelait alors Tartarie russe ; car le Kamtchatka ne fut connu qu'en 1696 : enfin le voyage du Hollandais de Vries, appelé faussement Uries, et commandant le vaisseau le Castricom^ répandit le premier trait de lumière sur cette partie du monde. On apprit avec certitude que ces terres étaient aussi bien séparées du continent de l'Asie au nord-est qu'elles l'étaient

du Japon au sud. Mais il resta trois points douteux. La suite de terres vues par de Vries présentait une île bien déterminée, Xile des Etats; à l'est, la terre de la Compagnie offrait une étendue vague; quelques relations peu authentiques, entre autres celle d'un Jean de Gama, firent imaginer que cette île se prolongeait vers l'Amérique. D'un autre côté, le Castricom ayant longé les côtes est et nord-est de l'île de Mafsmaï ou de la terre leso ^ fut repoussé du détroit de Tessoï par les courans; les brouillards lui en dérobèrent même la vue; il arriva sur la côte méridionale et orientale de la terre de Saghalien , croyant toujours longer celle d'Ieso. Quelques géographes purent donc croire que toutes ces côtes, au lieu de former deux îles, ne faisaient qu'une péninsule de la Tatarie chinoise. Enfin , le journal du vaisseau hollandais le Breske n'ayant pas été consulté, on ignora que ces navigateurs avaient déterminé le détroit de Songaar tel que nous le connaissons (i); la pointe nord du Japon, étant placée deux à trois degrés trop au sud, fit naître une immense lacune entre cette terre et rieso, où il ne devait y avoir, selon les cartes japonaises, qu'un brus de mer très-étroit (^). Vers le même temps, on apprit par les missionnaires de la Chine quelques détails sur l'île Saghalien et sur l'existence d'un détroit appelé Tessoï. Le jésuite P. des Anges vit même ce détroit , en dépeignit les terribles courans , et apprit que la terre de l'autre côté , l'île de Saghalien , était nommée Aïno-Moxori, Nous savons aujourd'hui que ces mots signifient île des Aïnos (3); mais en 1620 ils parurent insignifians ou inintelligibles aux géographes. En combinant ces élémens imparfaits, les plus

(0 Witsen, Noorcl-en-ost-Tartarye , 2^ éd. p. i38. — (*) Kœmpfer, Relation du Japon , 1 , 78 (édit. ail. de Dohm). — (3) Aino , nom du peuple qui habite l'Ieso, les Kouriles, et Saghalien Modjeri , ile : Vocab. de la langue d'Ieso; MS. communiqué par M. Tilsingh.

HISTOIRE DK LA GÉOGR /VPHIE.

savans mêmes d'entre eux ne pouvaient que produire des aperçus informes. D'Anville essaya deux fois de tracer ces terres , et par un hasard assez ordinaire en géographie critique^ sa dernière idée fut la moins conforme à la vérité. Il plaça bien le détroit de Tessoï, mais il joignit le midi de l'île Saghalien, ou l'Aino-Moxori , au continent de la Mandchourie, nommée alors Tartarie chinoise, et figura cette même île sous de petites dimensions vis-à-vis l'embouchure de TAmour (0.

Les Russes, en visitant les îles Kouriles, voisines de leur Kamtchatka, durent enfin arriver à leso. Le Cosaque Kosirewski atteignit en 171 3 1 île de Kounachir, faisant partie des côtes d'Ieso des Hollandais; en 1736, Spangenberg, Danois au service de la Russie, examina l'île à Ouroup^ qui est la terre de la Compagnie, celle à'Atorkou^ qui est l'île des Etats, celles de Kounachir, de Tchikotan et de Masmay ou leso : il arriva jusqu'au Japon ; mais il n'avait ni les bâtimens ni les instrumens propres à seconder ses talens et son courage. Enfin, le Russe Potouchkef, en 17775 tour par l'ouest des îles Atorkou et

Ouroup. Ces découvertes furent placées (2) trop au sud , parce que l'on eut égard aux systèmes des géographes au sujet du gisement de Songaar. Deux mauvaises esquisses de ces découvertes , tirées des archives russes et publiées par M. Lesseps , achevèrent d'égarer la critique dans de vaines conjecti res.

Enfin, l'infortuné de La Pérouse commence cette découverte par le véritable chemin : il entre du côté de la mer du Japon, trouve le canal qui sépare la Tatarie, ou, pour mieux dire, la Mandchourie, des terres leso, pénètre jusqu'au détroit ensablé qui sépare ces terres du

(0 D'Jnville, Carte générale de la Tarlai ie chinoise et Carte de l'Asie, II* part. Ph. Buache , Consid. géogr. et pViys. sur les découv. p. 76 sqq. — (») Cartes des découvertes russes, publiées à Pétcrsbourg, «7715^1787.

continent, traverse un autre détroit auquel on ajustement donné son nom, et nous procure ainsi un aperçu tout nouveau de cet archipel.

Dans la partie descriptive de cet ouvrage , nous donnerons sur ces découvertes des détails qui seraient déplacés dans une histoire de la géographie. Par la même raison, nous devons nous abstenir d'indiquer les recherches qu'ont faites les voyageurs des temps modernes pour la géographie de l'intérieur des continens. C'est en décrivant l'Afrique que nous admirerons le courage d'un Mungo-Park, que nous plaindrons la fin tragique du major Laing, ou que nous apprécierons les observations d'un Norden, d'un Shaw , d'un Haest et d'un Sparmann ; les découvertes de MM. Denham et Clapperton, les savantes recherches d'un Belzoni, d'un Cailliaud et d'un Ruppel , et l'intrépide persévérance *d'un Caillié. C'est dans le tableau de l'Asie que nous rendrons hommage aux Niebuhr, aux Chardin, aux Pallas, aux Mouravief, aux Eichw^ald, aux Gamba et aux Humboldt. Enfin, c'est en parcourant l'Amérique sur les traces de ce dernier, du major Long et de M. Schoolcraft, que nous apprendrons à quel point de perfection a été porté l'art de voyager.

Mais cette esquisse historique des progrès de la géographie serait incomplète, si elle n'indiquait pas les révolutions qui, depuis le XY^ siècle , ont amené les méthodes scientifiques au point où elles se trouvent aujourd'hui.

Colomb et Vasco de Gama , eii franchissant les bornes chimériques qui avaient arrêté le génie des anciens, renversèrent tout d'un coup les systèmes de Ptolémée, de Strabon et des autres géographes de l'antiquité. Magellan acheva de persuader même à la multitude que la terre est un globe. N'oublions point que dans ce grand siècle les Copernic, les Tycho-Brahé et les Gahlée perfectionné-

rent cette science qui soumet les corps célestes aux calculs de l'homme. Le télescope, en rapprochant de notre faible vue les étoiles les plus éloignées, fournit des moyens pour déterminer avec plus de précision des lieux sur notre globe. Dès lors les énormes erreurs de Ptolémée, seul guide des voyageurs du moyen âge, frappèrent tous les yeux. Il fallut absolument que la géographie changeât de face. Les mappemondes des frères Appian,et celle bien plus intéressante de Ribeiro , représentèrent les premières l'hémisphère nouvellement découvert. Gemma Frisius en publia une très-complète pour cette époque. Trois géographes célèbres se distinguèrent dans le XVP siècle : ce laborieux Sébastien Munster, que ses contemporains comparèrent à Strabon; Térudit Ortelius, celui des prédécesseurs de d' Anville dans la géographie ancienne qu'on peut encore consulter avec le plus de fruit; enfin Gérard Mercator, qui, par son édition de Ptolémée, démontra l'extrême imperfection des systèmes des anciens, et en provoqua l'abolition. C'est du temps de Mercator que date la géographie moderne.

Le XVIP siècle continua l'édifice. Chaque jour vit disparaître quelque fable ou naître quelque vérité. Cluver, Riccioli et Varenius réformèrent toute la science géographique; le premier brillait par l'érudition, le second possédait des connaissances astronomiques; mais Varenius seul , peu content d'avoir débrouillé la géographie mathématique, s'éleva encore à ces hautes considérations physiques qui lui méritèrent d'avoir Newton pour traducteur et commentateur. La géographie ancienne dut à Cellarius des formes plus régulières. Parmi les nombreuses topographies qui avancèrent rapidement la géographie moderne, celles de Coronelli et de Mérian conservent encore une juste célébrité. Les Sanson en France, les Blaeuw en Hollande, les Buraeus en Suède, commen-

65o LIVRE VIKGT-TROISIÈME.

cèrent à soigner les détails des cartes géographiques; car jusqu'alors on avait eu peu d'égard aux distances exactes d'un lieu à l'autre.

L'extérieur même des cartes, vers la fin du siècle, devint moins bizarre : on ne vit plus de monstres marins nager sur les mappemondes au milieu des îles qu'ils semblaient menacer, ni les dix-sept Provinces-Unies représentées sous la figure d'un lion, comme l'avait fait Kaerius, auteur d'ailleurs digne d'attention. Ce siècle vit aussi naître un genre de description où les ressources et les forces des Etats étaient indiquées, et qu'on peut regarder comme les embryons de ce qu'on appelle statistiques. Déjà, en 1567, Sansovino en avait donné les premiers modèles; il fut suivi par Botiro et Davity. Gonring, professeur allemand, les laissa tous en arrière. La suite d'ouvrages connus sous le nom des républiques elzeviriennes appartient en partie à ce genre. Il faut pourtant avouer que l'on n'avait que des idées confuses sur le but et la nature de la géographie.

Dans le commencement du XYIIP siècle, on persista encore à considérer la géographie comme une simple science auxiliaire, subordonnée à l'histoire. Cependant la question de Taplatissement du globe, objet de discussion entre Newton, Huyghens et Cassini, valut à la géographie mathématique la protection des sociétés savantes, l'appui des gouvernemens et une place parmi les sciences exactes. Delisle en France, et Haase en Allemagne, portèrent les premiers le flambeau d'une critique sévère sur la construction des cartes; mais à quoi servent les principes lorsque les bons matériaux manquent pour l'exécution? Buache chercha en vain , par des systèmes ingénieux , à remplir les lacunes de la science. Enfin, vers le milieu du siècle, on vit paraître les deux créateurs de la bonne géographie, d'Anville et Busching.

Le premier, muni d'excellens matériaux, de relations authentiques et de plans levés sur les lieux, réforma toute la géographie mathématique, éclaircit pour la première fois l'intérieur de l'Asie, et débarrassa la carte d'Afrique des royaumes imaginaires qui la surchargeaient. C'est beaucoup que de chasser l'erreur et débranler l'aveugle croyance; mais d'Anville consacra encore une vie longue et tranquille à remplacer les faux systèmes par des notions plus sûres. C'est ainsi qu'après avoir resserré la géographie ancienne dans des bornes plus étroites, il remplit les pays compris dans cet espace de détails infiniment plus sûrs et plus précis que n'en avait présenté aucun de ses prédécesseurs. Ses infatigables recherches s'étendirent aussi sur le moyen âge, sujet épineux et que les liistoriens allemands n'ont pas encore entièrement débrouillé. Tels furent les vastes travaux du Ptolémée français : heureux si à la critique la plus saine et à une vaste érudition il eût joint ces talens littéraires qui seuls font aimer la science !

Busching ayant embrassé toutes les études historiques , se livra de préférence à cette partie de la géographie qui fait connaître l'état actuel des nations et des empires; il y mêla, selon l'habitude de ses compatriotes, une topographie ennuyeuse. Il avait sur d'Anville l'avantage de savoir sa langue. Sa grande géographie de l'Europe, faite avec méthode, offre un style correct et clair, mais diffus et pesant. Le mérite de ce livre est dans l'exactitude des détails; mérite malheureusement sujet à vieillir. La conscience la plus scrupuleuse présidait aux travaux du savant Berlinois. Protégé par tous les gouvernemens du nord, il tira de la poussière des archives un grand nombre de mémoires précieux; toutes les Russies et la Chine elle-même devinrent tributaires de son Magasin historico- géographique ; mais il se bornait à enregistrer des

faits; et, soit modestie, soit défaut de génie, il n'a jamais tracé des tableaux propres à émouvoir l'âme et à réveiller la pensée.

L'impulsion que d'x\nville et Busching ont donnée aux esprits dure encore. 11 est difficile de peindre un mouvement par lequel le peintre même se trouve entraîné; il est dangereux de vouloir apprécier ses contemporains. Cependant, qui nous empêchera de proclamer quelques vérités généralement senties ? L'étude de la géographie ancienne a été enrichie de plusieurs principes, déjà féconds en résultats intéressans, et que leur créateur, M. Gossellin, s'est encore occupé à étendre. Deux Anglais ont éclairci quelques parties de la géographie ancienne. M. Rennel , sans savoir le grec, a souvent deviné Hérodote; et M. Vincent, sans être profond géographe, a expliqué des voyages importans pour l'histoire ancienne. Un Allemand, M. Voss, a jeté le coup d'œil du génie sur les systèmes géographiques des poètes grecs : son érudit compatriote, Mannert, a revu de nouveau les immenses détails de cette branche de la science; Héeren a éclairci dans ses recherches sur les relations commerciales des anciens quelques unes des difficultés qu'offre l'exposé de leurs connaissances géographiques. L'art de décrire le monde actuel a été perfectionné par les Allemands Gaspari et Zimmermann , rédacteurs élégans de tout ce qu'accumule l'érudition d'un Bruns, d'un Ebeling, et de vingt autres dont les noms seront souvent cités avec reconnaissance dans la suite de cet ouvrage. Les Anglais, qui n'ont point encore su écrire un traité de géographie, recueillent d'excellens matériaux , surtout pour la description de ces contrées maritimes et lointaines où règne leur pavillon , et où leur commerce étend sa puissante influence. Chez eux , les collections de Dalrymple, les mémoires de l'académie de Calcutta,

les cartes d'Arrowsmith , malgré quelques erreurs que M. Klaproth y a remarquées relativement à l'Asie, celles de ses compatriotes Faden et Garrey; en Allemagne, plusieurs recueils périodiques utiles, tels que \Hertha, publiée à Stuttgard, et les Annales de Géographie de Berlin; les cartes de l'Institut géographique de Weimar et celles de MM. Liechtenstern , Reichard, Stieler, Streit et Weiland ; en France, les travaux de la Société de géographie, le Dictionnaire géographique universel, les cartes de MM. Brué, Denaix, Lapie et Dufour, sont d'utiles répertoires des découvertes les plus récentes. La critique éclairée d'un Zach , et les profonds calculs d'un Oltmanns, dédommagent pourtant l'Allemagne de ne point avoir un accès aussi direct aux sources nouvelles. La science d'un Fleurieu apprend même aux navigateurs anglais la juste valeur de leurs travaux. La critique d'un Warden nous fait connaître les recherches relatives à la géographie de l'Amérique ; celle d'un Walckenaer nous expose tout ce que l'on peut savoir aujourd'hui sur l'Afrique; celle des Klaproth et des Rémusat nous éclaire sur ce qui concerne l'intérieur de l'Asie. L'élégance et l'exactitude qu'on vantait dans les cartes de Cassini ont été atteintes par les Russes, les Danois et les Espagnols ; mais , par un nouvel essor , les ingénieursgéographes français surpassent tous les jours Gassini et laissent peu d'espoir à ceux qui, à leur tour, voudraient tenter de les surpasser. Toutefois les parties historiques de la géographie, parties qui présentent une si belle carrière à l'érudition, à l'éloquence et à la pensée, restent encore, en France, étrangères à l'enseignement public, bannies des académies, et déshéritées des encouragemens dont jouissent les autres sciences et même les arts les plus frivoles.

G'est dans ces circonstances que nous entreprenons de faire aimer la géographie et d'en répandre le goût, malgré

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le double monopole des belles-lettres et des sciences mathématiques; monopole qui aujourd'hui , en France , étouffe toutes les études historiques. Le public, notre seul protecteur, appréciera peut-être nos efforts : mais combien nous aimerions mieux, loin du tumulte des factions qui divisent la république des lettres , poursuivre , à travers mille périls, la route glorieuse qu'ont tracée les Colomb et les Humboldt! Que nous vous portons envie, vous qui, le compas ou le télescope, ou même les armes à la main , irez achever la découverte de notre monde! C'est pour vous que, parmi ses Alpes mystérieuses, l'Asie centrale garde ces antiques trésors de connaissances, nécessaires pour compléter l'histoire de notre espèce. Elle s'ouvrira pour vous, cette redoutable enceinte de la Nouvelle-Hollande, où tant de fleuves ignorés, tant de monts inconnus attendent encore des noms et des maîtres. Pour votre courage, pour votre génie, l'équateur est sans feux et le pôle est sans glaces. Vous saurez si l'Amérique voit son immense longueur se terminer aux bords d'une mer polaire, ou s'accroître stérilement de solitudes glacées. Vous déploierez vos pavillons sur ce fleuve qui arrose les secrets vallons de la Nigritie, et le Nil étonné verra ses sources s'ombrager de vos étendards. Pour nous, puisque le destin inique nous empêche de partager ces travaux , cherchons-en la consolation dans la tâche pénible de décrire les parties connues de notre globe.

SciTE de l'Histoire de la Géographie. — Voyages de découvertes entrepris depuis l'an 1800 jusqu'en i83o.

Depuis lepoque où le savant géographe dont nous avons été appelé à terminer le plus important ouvrage traçait l'Histoire de la Géographie , histoire dans laquelle nous avons rempli quelques lacunes avec cette juste réserve du disciple envers le maître, l'homme ne s'est point arrêté dans la carrière des sciences. Qu'on ne s'attende pas cependant à retrouver dans le tableau des voyages maritimes qui se sont succédé dans les trente premières années du XIX^ siècle, cet intérêt presque romanesque des voyages antérieurs. La soif de l'or et des richesses, le goût des expéditions aventureuses, le désir d'acquérir quelque célébrité en attachant son nom à la gloire de la découverte de terres nouvelles, ou à l'honneur de faire connaître quelque île ou quelque nation jusqu'alors ignorées, animèrent les premiers navigateurs qui se confièrent à la direction de la boussole, et firent encore battre le cœur de ceux qui plus tard, comme Vancouver, La Pérouse et Bougainville, n'eurent, en entrant dans cette carrière périlleuse, que la pénible tâche de glaner dans des régions où leurs devanciers avaient fait une ample moisson de renseignemens curieux.

«On ne doit plus se flatter aujourd'hui, dit avec raison, dans la Relation de son voyage autour du monde,

le compagnon de Baudin et le continuateur de Péron (0, que ce soit la rencontre inopinée d'une grande étendue de terre qui puisse attirer l'attention publique. Le globe est connu dans ses masses principales ; il ne reste qu'à revenir sur des détails pour éclaircir la science géographique plutôt que pour l'augmenter; aussi cette limitation de nos courses maritimes doit-elle donner aux expéditions nouvelles un caractère analogue à leur objet. Il faut donc que les voyageurs renoncent à étonner par la grandeur de leurs découvertes ; leur mérite ne peut plus consister que dans l'exactitude de leurs travaux et dans l'attention minutieuse qu'ils auront apportée à leurs observations. Cette tâche, il est vrai , est plus utile que brillante; elle ne peut être célébrée comme les entreprises de ces fameux navigateurs dont le nom se perpétue avec la terre qu'ils ont montrée aux autres hommes : mais, qui le croirait d'abord ? avec moins d'éclat elle offre aussi plus de difficultés. On pouvait autrefois reconnaître l'existence d'une île et en tracer les principaux contours , sans qu'il fût nécessaire de s'approcher beaucoup au-delà du point choisi pour le mouillage : on doit aujourd'hui pénétrer en quelque sorte jusque dans les moindres enfoncemens , reconnaître les récifs, sonder toutes les passes ; et l'on conçoit que cette obligation deviendra d'autant plus périlleuse qu'on sera plus dépourvu de ressources en cas d'accidens, ou plus éloigné des pays civilisés. »

Dans le tableau naturellement pâle et froid que nous allons offrir, et dans lequel viennent se placer les navigateurs de toutes les nations, nous tâcherons, en adoptant

(0 M. Louis de Freycinet , Voyage autour du Monde, entrepris par ordre du roi , etc. , exécuté sur les corvettes de S. M. VUranie et la Physicienne pendant les années 1817, 1818, 1819 et 1820; publié sous les auspices, etc. In-4°> Paris, iSa^.

une marche chronologique, de ne pas trop nous écarter de l'ordre géographique. Le principal théâtre des découvertes est l'immense océan Pacifique.

Les premières à signaler au commencement de ce siècle sont celles du capitaine Biscop , qui fait connaître en 1800 les petites îles Drummond et Sydenham , et l'année suivante l'île de Kennedy ou de Mattoucty , connue des voyageurs par la férocité de ses habitans (i). James Grant s'embarqua à Portsmouth, le 18 juillet 1800, sur un navire qui par sa petitesse attirait les railleries des autres marins. Il est le premier navigateur qui, venant d'Europe, ait traversé le détroit de Bass pour entrer à Port-Jackson. Sur la côte méridionale de la Nouvelle-Hollande, il signala deux promontoires boisés auxquels il donna les noms de cap Banks et cap Northumberland. Mais ce fut Flinders qui compléta, depuis l'année 1801 jusqu'en i8o3, les détails relatifs à la connaissance de ce continent. Il donna au cours d'eau qui tombe dans la baie que Cook nomme haie des Verreries , le nom de ri{>iere des Pierres -Ponces , noms qui annoncent des terrains volcaniques dans la partie méridionale de la Nouvelle-Hollande. Il reconnut que du 24* au 39*^ parallèle , aucun fleuve considérable ne se jette le long de la côte orientale. La carte qu'il dressa de l'archipel de la Recherché compléta celle de d'Entrecasteaux ; il donna le nom de son vaisseau , V Inuestigator y à un groupe d'îles, dont l'une reçut celui de Flinders. Le nom de Thistle ^ l'un des officiers de l'expédition , fut donné à une île isolée. Près de celle-ci un groupe d'îlots, de rochers et d'îles basses, fut désigné sous le nom à'iles de Neptune^ et un autre sous celui à'iles Garnbier; tandis que celles qui sont dans le canal Thorny furent appelées îles Tajlor. L'une des plus considérables est celle qu'il nomma île des

(0 Située par 17' de lat. S. et i65delong. E.

Kanguroos ^ parce qu'il y trouva un grand nombre de ces animaux: elle a trente-deux lieues de longueur sur lo de largeur. Une autre un peu moins grande, qu'il visita, et que le capitaine Head avait découverte en 1799, est Xîle King , que John Black avait ainsi dénommée deux ans après. Nous ne parlerons pas des îles V essel, petite chaîne basse que Flinders trouva en sortant de la baie d'Arnheim , ni de quelques autres dont la découverte est de peu d'importance.

A la même époque , le capitaine français Baudin parcourait les côtes de la Nouvelle-Hollande ou de \ Australie pour l'avancement de la géographie. Il en détermina plusieurs points importans , tels que la haie du Géographe^ le cap du ISaturaliste, et près de ses côtes plusieurs groupes d'îles qui reçurent les noms (^archipel Forestier^ à' archipel Champagny et ài archipel Bonaparte (i). Mais il paraît que n'ayant point eu connaissance des découvertes de Flinders, il s'en attribua quelques unes qui appartenaient au capitaine anglais : ainsi il donna le nom de terre Napoléon à la contrée méridionale de la Nouvelle-Hollande que Flinders venait d'explorer avant lui ; la marine française revendique cependant une terre à laquelle on a donné depuis le nom de terre Frejcinet. 'Vile des Kanguroos du capitaine anglais a reçu des Français ja dénomination i^ile Decrès, Enfin le golfe Spencer de Flinders est le golfe Bonaparte de l'expédition du capitaime Baudin , et le golfe Joséphine de celui-ci est le golfe Saint-Vincent de l'autre.

Les encouragemens du chef habile qui à la suite de nos troubles civils s'était emparé des rênes de l'État , les instructions données par le premier corps savant de

(0 Voyage de découvertes aux Terres-Australes, etc., pendant les années 1800, 1801, 1802, i8o3 et 1804, publié par décret impérial, et rédigé par Péron, naturaliste de l'expédition. Paris, 1807.

France, le choix de géographes et de naturahstes zélés autant qu'instruits, tout semblait promettre à cette expédition les succès les plus brillans et les plus fructueux pour l'avancement des sciences et pour l'accroissement de la gloire nationale; mais l'officier de marine que l'intrigue plaçait à la tête de cette expédition devait, par son imprévoyance et son ineptie , en compromettre le succès et même la santé et la vie de tous ses compagnons. « A peine, dit à ce sujet Malte-Brun (i) , nos malheureux voyageurs eurent-ils touché les rivages de l'île de France, que déjà les maladies , suite d'une mauvaise nourriture , et les dissensions, suite de la conduite capricieuse du chef, enlevèrent à l'expédition plusieurs de ses membres les plus distingués.

« Le capitaine Baudin cingle enfin vers la Nouvelle- Hollande : il n'avait qu'à se rendre tout droit à la région inconnue pour faire les découvertes que les hommes instruits en géographie avaient indiquées d'avance ; c'est ce que lui prescrivaient ses instructions. Il y désobéit; il perd un temps précieux à une reconnaissance rapide et imparfaite d'une partie de côtes déjà connue; il voit le capitaine Flinders , Anglais, quoique parti plus tard^, de l'Europe, arriver le premier aux lieux qui restaient à découvrir. Il oppose encore son ineptie au zèle des autres officiers, lors d^ la reconnaissance de la terre de Wiit, où tant de larges ouvertures dans la côte indiquent des golfes et peut-être des détroits communiquant avec une mer intérieure. L'histoire naturelle n'eut pas plus à se louer de lui que la géographie : il fallait toujours des instances réitérées pour obtenir la permission de débarquer ; les infortunés naturalistes ne pouvaient emporter

(0 Voyez le compte qu'il rendit de la relation de ce Voyage, le 24 juillet 1818, dans le Journal des Débats j ou bien consultez ses Mé'langes scientifiques et littéraires , tom. II , Paris, 1828.

66o LIVRE VINGT-QUATRIÈME.

avec eux les vivres ni les boissons nécessaires; ils étaient jetés sur une côte aride et déserte, comme des malfaiteurs abandonnés à leur destinée. Souvent le capitaine , impatienté d'un retard involontaire , les menaça durement de les laisser en arrière une autre fois, et s'exprima dans les termes les plus injurieux sur ces empailleurs doiseaux et ces ramasseurs de cailloux , qu'il avait traités de grands hommes à Paris. Toute la relation historique est remplie de plaintes sur la mauvaise conduite du chef et sur les souffrances des voyageurs. Aucune voi» ne s'est élevée pour défendre la mémoire du capitaine Baudin; et, d'après les entretiens que nous avons eus avec M. Pérou à ce sujet, il paraît que la conduite de cet officier, quels qu'en aient été les motifs, n'est pas susceptible d'apologie. »

Les explorations réitérées dans la mer du Sud offrirent en 1801 au capitaine Fearn l'occasion de découvrir l'île Pheasant; l'année suivante, au capitaine Sawle, celle de visiter pour la première fois l'île Palmyre. et procurèrent en i8o4, à l'Américain Crozer, la connaissance de la fertile Oualan ou Strong , dans la partie orientale de l'archipel des Carolines. Au sud de la Nouvelle-Zélande, un groupe de petites îles appelé Aukland (îles du nord), que découvrit en 1806 le capitaine Bristovs^, mérite d'être cité, parce qu'il indique une continuation sous - marine de la chaîne de montagnes qui parcourt la Nouvelle-Zélande.

De l'année 1800 jusqu'en i8o4, l'anglais John Turnbull exécute un voyage autour du monde. Il fait voile pour la Nouvelle- Galles du Sud, où l'appelait une mission toute commerciale; il visite l'île de Norfolk, où il détermine l'établissement d'une colonie tirée de Port-Jackson ; il voit les îles de la Société et les Sandwich , et remarque que depuis le voyage de Vancouver, les habitans de ces der-

nières îles ont fait de grands pas vers la civilisation. Les résultats géographiques de ce voyage furent la découverte des îles Margaret, qui appartiennent à l'archipel Dangereux, de celles de Holt et de Philips, et du groupe Buyen.

C'est vers cette époque que la marine russe , qui depuis Catherine II ne s'était fait remarquer par aucune expédition un peu importante, rivalisant de zèle avec celle de l'Angleterre et de la France , s'élança dans la carrière des découvertes et des recherches géographiques. Les voyages faits autour du monde par les capitaines Krusenstern etLisiansky, de i8o3 à 1806, n'ont eu pour la géographie aucun résultat important : le premier augmenta par de nouvelles conjectures les soupçons que La Pérouse a fait concevoir sur la qualification inexacte d île donnée à la terre de Tchoca^ désignée sur nos cartes sous le nom d'île Saghalien, et qui paraît être plutôt une péninsule liée au continent par un isthme de sable. Le second découvrit à l'ouest de l'archipel des Sandv^^ich une petite île sablonneuse entourée de récifs, à laquelle son équipage donna son nom. En i8i4j le capitaine Lazareff découvrit dans la mer du Sud une île qu'il décora du nom de Souvaroff.

L'expédition du capitaine Otto de Kotzebue , due aux soins et à la munificence d'un seigneur russe , le comte de Romanzof, est une des dernières qui ont le plus favorisé l'avancement de la géographie. Entreprise en 181 5 dans le dessein de reconnaître diverses îles du grand Océan, d'explorer les côtes de l'Amérique au sud et au nord du détroit de Bering , et de chercher un bras de mer communiquant avec la mer de Baffin, il n'y eut que la dernière partie de ce projet à laquelle elle fut obligée de renoncer; mais elle eut, du reste, le plus heureux résultat. Dans l'Océanie , le capitaine Kotzebue découvrit ,

en quelques jours et à peu de distance les unes des autres , deux îles qu'il nomma Romanzof et Spiridof^ plusieurs autres formant un groupe, qui furent appelées îles Rrusenstern , et une chaîne d'îlots inhabités qui reçut le nom de chaîne du Rurick ^ l'un des vaisseaux de l'expédition. Près de l'archipel Mulgrave , il découvrit deux groupes d'îles : le premier, qui est habité, reçut le nom de Koutoiisof^ le second, inhabité, celui de Souvarof, Dans le golfe de Kotzebue, formé par l'océan Glacial arctique, sur les côtes de l'Amérique, au nord-est du détroit de Bering, golfe presque toujours entouré de montagnes de glace, qui s'enfonce de 20 lieues dans les terres, et qui en a 23 dans sa plus grande étendue du nord au sud , se trouve une île qui fut appelée île Chamisso^ en l'honneur du naturaliste de l'expédition : les grandes variations que la boussole y éprouva firent croire que cette île contient beaucoup de fer. Au sud-ouest des îles Sandw^ich, on découvrit, le i^'^ janvier 181 7, une petite île boisée qui fut appelée île du Nouvel -An [Ostroi^ Noi>a - Goda) (i). Entre les archipels Sandvsrich et Mulgrave, on trouva le groupe que l'on appela RotnanzoJ\ dont l'île principale est Otdia (2), et à 2 milles au sud , celui de Tchitchagof^ dont le principal îlot est Irigoub. Un autre, que l'on nomma groupe d^Araktchef^ parut être beaucoup plus considérable (^) ; celui d'Aour fut appelé groupe de Trauersey (4) , et celui d'Aïlou, Krusenstern (5).

(0 Latitude 10" 8' S. , long. 189° 4' O.

(=) Otdia est située par 9° 28' lat. N., et 1890 43' long. 0.

(3) Kaven, la principale lie de ce groupe , est située par 8° 5i' lat. N. ^ el 1890 II' long. O.

(4) Aour est située par 8"^ 18' N., et 188° 5o' O. (^) Ce groupe est silué par 18° 17' N., et 190° O.

HISTOIRE DE Là GEOGRAPHIE. 663

Le capitaine russe Litke fut chargé en 1821 de s'assurer que la Nouvelle-Zemble est une île. Cette expédition n'eut d'abord pas de succès, mais l'année suivante elle réussit complètement. A l'embouchure de la rivière de «^Krestova, il découvrit une île qu'il nomma Wrangel ; il en reconnut plusieurs autres qui ont été découvertes par les navigateurs hollandais. Enfin la connaissance complète de la Nouvelle-Zemble eut lieu en 1823, à une troisième expédition.

A peine reposé de son premier voyage, M. de Kotzebueen entreprit un second en 1823, qui dura environ trois années. Il continua le cours de ses précédentes explorations sur les côtes septentrionales de l'Asie et de l'Amérique, dans la mer d'Okhotsk et dans l'océan Pacifique; il vérifia et rectifia la latitude de plusieurs lieux; il s'assura, en levant la carte des îles des Nwigateurs j que La Pérouse différait avec lui de 28 minutes dans les longitudes occidentales ; il reconnut que son île Spiridof n'était qu'une des îles du Roi-George ; il découvrit deux îles dans l'océan Pacifique, celle Predpriœtije Q,^\e. de Billinghausen (i). Au nombre de ses découvertes, il comptait une triosième île qu'il appela Kordakef \ mais c'est la même que celle à laquelle le capitaine Freycinet avait donné le nom de Rose.

Près de la terre de Van-Diemen , le vaisseau russe le Rurick reconnut au-dessus de la surface de l'eau un rocher que l'on croit être de Pedro Bianco (2). L'expédition que termina en 1826 le capitaine Billinghausen eut pour résultat la découverte de l'île Alexandre et de celle de Pierre. Mais les glaces qui les environnaient l'empêché •

(0 La première est par 15° 58' 18' de latit. S. , et par i4o'' 2 38" de longit. O. de Greenwich ; la seconde par i4° 32 Sij , et par 168" 6'. (') Par 440 lat. S. , et 147^ 45' de long. E.

rent d'en approcher de plus de 8 lieues (i). En 1828, le brick de guerre le Séniavine , commandé par le capitaine Litke, fit voir encore le pavillon russe dans l'océan Pacifique, et découvrit un archipel qui reçut le nomde ce navire, et dont l'île principale, Pounipet, est deux foist* plus grande qu'Oualan (2).

Pendant qu'on explorait du nord au midi l'immensité de l'océan Pacifique, on négligeait de rectifier des erreurs ou de tenter des découvertes dans les mers qui bordent les côtes orientales de l'Asie. En 1809, le capitaine anglais Ross parcourut, aux frais de la compagnie des Indes, les mers de la Chine ; mais il ne s'avança que jusque près des côtes septentrionales de la mer Jaune et jusqu'au golfe de Liao-toung. Cependant, en 18 16, le capitaine Murray Maxwel, commandant VAlceste, l'un des deux vaisseaux qui transportèrent en Chine l'ambassade de lord Amherst, fut chargé par son gouvernement de reconnaître avec exactitude les côtes qui entourent la mer Jaune. Après avoir exploré le golfe de Liao-toung, il signala vers son extrémité orientale une longue presqu'île que les Anglais appelèrent lEpée du Prince-Régent^ et à l'est , près de la côte de Corée , il découvrit un groupe d'îles qui reçut le nom de sir James HalL Mais s'il avait reconnu la côte qui forme au nord-est la continuation de celle de l'Epée du Prince -Régent , il aurait pu visiter un archipel beaucoup plus considérable : c'est celui que M. Klaproth a fait connaître d'après les auteurs chinois, et auquel il a donné le nom du savant Jean Potocki.

On discutait depuis trop long-temps sur l'avantage et la possibilité d'un passage de l'océan Atlantique dans

(') Elles sont par 69» de lat. et par 80° de long. O. (») Par 7" de latit. N., et i58 à iSq de long. E.

l'océan Pacifique , par la mer Polaire et celle de Bering, pour que 1 état de paix dans lequel se trouvait l'Europe depuis 18 1 5 ne décidât pas la première nation maritime du monde à favoriser la solution de cette question importante. Le capitaine Ross, auquel cette mission fut confiée en 1 818, et qui avait sous ses ordres le lieutenant Parry, n'essaya même pas de s'assurer si, au-delà du détroit de Lancaster, il n'y avait pas quelque chance de trouver cette route : il ne se hasarda que jusqu'à la distance de 3o milles de l'entrée de ce détroit , quoique la mer fût libre de glaces, qu'il fût favorisé par un bon vent, et que la sonde indiquât 760 brasses de profondeur. Le seul résultat de ce voyage fut la connaissance du Pitovak, contrée qui borde au nord-est la mer de Baffin, et à laquelle le capitaine Ross donna le nom à' Highland arctique (i). Cette découverte n'est cependant pas sans intérêt pour la géographie.

L'année suivante, une nouvelle expédition dans les mêmes régions fut confiée à M. Parry, à qui l'on adjoignit le lieutenant Liddon. Le conseil de l'amirauté avait promis une récompense nationale de 5ooo livres sterling à celui qui couperait le iio® méridien à l'ouest de Greenwich, par 74° 44' nord : les deux capitaines atteignirent le but proposé. Ils venaient de déterminer dans la mer de Baffin, vis-à-vis l'entrée du détroit de Lancaster, un bras de mer qui reçut le nom de passe du Prince- Régent^ et vers l'extrémité du détroit , un canal que M. Parry appela détroit de Barrow. Ils faisaient voile depuis quatre mois, lorsqu'ils jetèrent l'ancre pour la première fois le 5 septembre dans une rade qui reçut, en commémoration des deux navires de l'expédition, le nom de baie de ÏHeckla et du Griper ; enfin les îles qu'ils appelées Il est entre 76" et 77" !\q de lat. N. , et entre 60" et 72° de long. O. )

666 LIVRE VlINGT-QUATRiËME.

rerit Melçille (0, du nom du premier lord de l'amirauté, Sabine y Byam-Martin et Bdthurst^ sont les plus importantes de l'archipel qu'ils découvrirent dans la mer Polaire, et que le capitaine Parry nomma Géorgie septentrionale; au sud-ouest de ces îles, la terre la plus occidentale que l'on ait encore découverte est celle à laquelle il donna le nom de Banks, et qui s'étend au-delà du ii3® degré de longitude. Le point le plus éloigné auquel parvint l'expédition est 74^ 26' de latitude septentrionale et ii3^ 46' de longitude occidentale; audelà, les glaces [parurent augmenter; et comme dans ces régions hyperboréennes la mer n'est navigable que pendant sept semaines, le capitaine Parry acquit la certitude qu'il était impossible de traverser de la côte orientale à la côte occidentale par la mer de Baffin, et qu'il y avait plus de chances de succès en prenant le détroit de Bering. Il revint donc en Angleterre après un voyage d'environ dix-huit mois.

En 1821, l'intrépide capitaine repart pour une nouvelle expédition ayant sous son commandement les deux vaisseaux le Furi et VHeckla (2). Ce voyage est par ses résultats moins intéressant que le premier ; cependant il servit à reconnaître que la haie Repuise est fermée, tandis que l'on croyait qu'elle communiquait à un détroit qui conduisait dans la mer Polaire ; à découvrir une terre que M. Parry croit être une île , à laquelle il a donné le nom de Cockhurn (3), et au sud de celle-ci la presqu'île Mehille ^ dont elle est séparée par un canal assez large auquel il a donné le nom de détroit de Fury

(0 Elle est entre 74 et 76° 5o' de lat. N., et 108 et 1160 Je long. O. (2) Murray, Journal of a second voyage for the discovery of a Norlli- West passage, etc. i vol. in-^o, Lond. 1824.

(•^) Elle est par 70° de lat. N., et 820 de long. 0.

et (THeckla. Après avoir rencontré dans son entreprise mille obstacles occasionnés par l'encombrement des glaces et par des ouragans épouvantables, après avoir abandonné l'un de ses vaisseaux échoué, après avoir enfin acquis la persuasion que la passe du Prince-Régent devait conduire plus facilement vers l'extrémité de l'Amérique, qui se termine probablement, selon lui, entre le 70^ et le 71^ degrés de latitude, le capitaine termina son voyage. Son zèle cependant ne s'était pas ralenti : encouragé par l'espoir de trouver le passage que deux fois il avait cru être sur le point de franchir, il tente en 1824 une troisième expédition. Il part de la côte du Groenland le 4 juillet, reste pris par les glaces pendant 58 jours, entre dans le détroit de Barrovs^, et, pressé par les flots gelés, se réfugie dans un port de la vaste passe du Prince-Régent, jusqu'à la fin de juin 1825. Enfin il naviguait sous les plus heureux hospices , lorsque, assailli par une tempête, l'un de ses vaisseaux fut brisé par le choc d'une énorme masse de glace : cet événement mit fin à l'expédition. En vain en 1827 s'avança-t-il jusqu'au-delà du 82^ degré, les glaces et les courans furent encore des obstacles insurmontables. Ainsi, une tentative qui depuis si long-temps est le rêve des géographes , est restée sans succès par la difficulté de se frayer une route, tantôt à travers les vagues en courroux, tantôt à travers les masses d'eau solidifiée par le froid ; cependant tout porte à espérer qu'un navigateur non moins intrépide , mais plus heureux que ses devanciers, parviendra à éviter les difficultés qui se sont présentées jusqu'ici. Il est vrai que l'utilité, qui semblait être le principal point de vue des tentatives faites pour trouver le passage du nord-ouest, ne doit plus diriger le hardi marin : les obstacles qui ont arrêté le capitaine

Parry ont démontré que cette route ne sera jamais celle du commerce. La gloire seule de jeter un dernier trait de lumière sur les contours les plus septentrionaux du nouveau continent pourrait encore exciter l'émulation de quelque voyageur ; mais grâce aux deux voyages de Franklin, ce ne serait que pour remplir les lacunes qui existent à l'est entre le golfe du Couronnement de George IF la presque'île de Mehille^ et à l'ouest entre le cap de Glace, un peu au nord du 70^ parallèle, et le i5o^ degré de longitude.

Le capitaine Franklin fut chargé en 1819 et 1825 par le gouvernement anglais de seconder par terre l'entreprise du capitaine Parry. Dans la première expédition , il descendit par la rivière de Cuivre jusqu'au golfe que nous venons de nommer; dans la seconde, il reconnut la côte entre le cap Hearne et le fleuve Mackenzie , et découvrit à l'embouchure de celui-ci une île à laquelle il donna le nom d'île Garry. Des sommités de cette île, il aperçut une mer dégagée de glaces et d'îles, la côte se prolonger à une grande distance vers l'ouest et vers le i39® degré de longitude, l'horizon se terminer par des montagnes fort élevées. Enfin il parcourut l'espace entre le Mackenzie et la pointe de terre appelée cap de Glace par Cook. Nous reviendrons sur ces deux voyages en explorant le nord de l'Amérique. N'oublions pas toutefois de faire remarquer que l'habileté d'un marin peut avec les moyens les plus ordinaires triompher des plus grands obstacles : c'est avec de frêles navires que les Davis, les Baffin, lesHudson, se hasardant au milieu des glaces polaires, découvrirent les mers qui portent leurs noms. On se rappelle avec quelle intrépidité un capitaine français, M. Guédon, montant un faible et vieux bâtiment baleinier, sorti de Dieppe en iSsS, poursuivit

les baleines jusque dans le détroit de Lancaster : c'était la première fois que ce détroit était visité par des pêcheurs ; le voyage dura deux cent vingt-huit jours ; il ne cessa que parce que le navire ne pouvait pas résister à la force des vents. En 18 16, un vaisseau baleinier d'Aberdeen, le Neptune, parvint jusqu'au 83° 10' : le capitaine Parry n'avait pu atteindre que 82°

Tandis que l'on cherchait au pôle boréal une mer navigable, on découvrait au milieu des glaces du pôle austral des terres inhabitées. En 18 19, le capitaine Smith, doublant le cap Horn pour aller de Buénos-Ayres à Valparaiso, s'éleva plus au sud qu'on ne l'avait encore fait, et découvrit une terre qu'il appela le Nouveau-Shetland austral : la pointe la plus septentrionale fut nommée le cap Nord-Foreland (i) ; à peu de distance, s'offrit un port commode et spacieux qui reçut le nom de Shireff, Le capitaine Smith prit possession du Nouveau-Shetland austral au nom de la Grande-Bretagne. Les principales îles de cet archipel sont celles du Roi- George^ de \ Eléphant^ de Clarence^ de Greenwich et de Lwingston, Deux années plus tard, le capitaine Powel les visita et reconnut une île plus importante que toutes les autres, à laquelle il donna le nom de Coronation-Island, Il observa que la partie septentrionale du Shetland austral est précédée d'une multitude d'îles, de rochers et de brisans, tandis que la partie opposée en est entièrement dépourvue; qu'au commencement du printemps les glaces venues d'une grande terre plus australe s'accumulent sur les côtes méridionales, et qu'au-delà de celles-ci d'autres rochers et d'autres brisans sont autant d'obstacles qui s'opposent à ce que i'on s'approche de la Grande-Terre. Cette dernière, par ses côtes hérissées de montagnes,

(0 Par 590 i5" de long. G. , et par 62» de lat. S.

présenta au capitaine Smith le même aspect que la Norvège; il distingua même, à l'aide d'un télescope, des espèces de pins qui lui parurent très-grands pour un climat aussi froid; enfin il appela cap William l'un de ses principaux promontoires.

Le capitaine anglais Weddel aperçut en 1821 et visita avec détail en 1823 un groupe d'îles qu'il nomma Orcades australes. On les appelle aussi îles Povs^el : les principales sont Pomona à l'ouest et Meluille à l'est. Ce sont les plus stériles, les plus tristes et les plus disgraciées de toutes celles que Ton connaît dans les régions australes (0. Les montagnes dont elles sont hérissées paraissent être d'une origine volcanique; la mer aux environs est couverte de glaces flottantes. L'explorateur de ces nouvelles îles s'éleva vers le pôle 3 degrés au-delà du terme qu'atteignit le capitaine Cook. Lorsqu'il fut par 63° •2.1' minutes de latitude et 45° 22' de longitude, il s'assura que la terre de glace indiquée sur toutes les cartes au sud de cette limite était une de ces erreurs repétées sans discernement par plusieurs marins. Arrivé au 74^ degré, la mer lui parut libre ; il n'aperçut au loin que quatre îles de glaces. Cette portion de mer, qui passait pour impraticable et que personne n'avait visité avant le capitaine Weddel, a reçu de celui-ci le nom de mer du Roi- George IV.

Une nation d'hommes libres et de commercans devait payer son tribut à la science de la géographie ; nous avons vu l'Américain Crozer découvrir l'île d'Oualan, et d'autres suivre la même trace. Le capitaine David Leslie, de la même nation, entreprit au mois de juin 1822 un voyage autour du monde. Parti de New-York, il doubla le cap Horn, gagna le golfe de Californie, traversa dans différens sens l'océan Pacifique, où il décou-

(0 Elles sont par 60° 46' de lat. S., 46° 56' de long. O.

vrit plusieurs petites îles, détermina ou rectifia la position de quelques-unes qui l'étaient mal sur les cartes, et s'assura de la non-existence de quelques autres. En 1824, le capitaine Coffin reconnut six nouvelles îles formant un groupe situé au sud de la pointe de Sandown sur la côte du Japon. Les quatre plus grandes reçurent de lui les noms de Fisher^ Kidd^ île du Sud et ile des Pigeons. La plus étendue, celle de Fislier, a 4 lieues de longueur. M. Gardner, se rendant en 1828 dans l'océan Pacifique boréal à la pêche de la baleine, découvrit plusieurs îles |situées entre le i^^ et le 8^ parallèle au nord de l'équaleur, et entre le i44^ le i65*^ méridien. L'année suivante, M. Plarket fit la découverte des îles Smutface^ Parker et Bro^'n^ entre le i^"^ et le 18^ parallèle méridional, et entre le 174^ et le 177^ degré de longitude orientale. Le capitaine Chase, dans des parages peu éloignés, en a signalé deux : l'île Chase et Fîle Lincoln.

Le premier voyage maritime qui, bien que destiné à l'avancement des sciences, n'ait pas eu l'hydrographie pour objet, est l'expédition autour du monde, qui, approuvée par Louis XVIII, prince capable d'en apprécier l'utilité, fut confiée en 1 8 1 7 à l'expérience et à l'habileté de M. Louis de Freycinet. Le but principal de ce voyage était la détermination de la forme du globe terrestre dans l'hémisphère austral et l'observation des phénomènes magnétiques et météorologiques. L'étude des trois règnes de la nature avait été recommandée aussi par l'Académie des Sciences; on devait s'y occuper également de recherches sur les mœurs, les usages et les langues des peuples indigènes que l'on devait visiter ; enfin , quoique la géographie n'en ait point été exclue, cette science fut reléguée au dernier rang : aussi n'aurons-nous à signaler dans cette im-

portante expédition que la découverte de la petite île Rose (i). Nous ne nous étendrons donc point ici sur ses résultats; ils trouveront leur place dans les questions que nous aurons à traiter sur la géographie physique et sur Tethnographie.

Pendant que nos marins et nos savans ajoutaient par leurs recherches et leurs observations un nouvel éclat au nom français , le capitaine Nicholson signalait dans l'océan Pacifique équinoxial deux écueils qui portent son nom ; M. King découvrait une île qu'il appelait Elisabeth, explorait les côtes de la Nouvelle-Hollande, traçait une route facile dans le détroit de Torrès, et déterminait entre les caps York et Hillsboroug une étendue d'environ 700 milles de côtes; le capitaine Peyster signalait aux géographes un nouveau groupe d'îles qu'il appela le groupe EUice^ et dont les principales sont Escape , Brow^n et Peyster : il est au nord de l'archipel Fidji et au nord-ouest de celui des Navigateurs.

Au nord-ouest de l'archipel Fidji, le capitaine Hunter découvrit en 1823 une île d'origine volcanique appelée Onacuse ou île Hunter^ qui est haute, assez étendue, bien cultivée et bien peuplée, et dont il prit possession au nom du roi de la Grande-Bretagne (2).

Deux ans plus tard , dans le même océan au nord-ouest du groupe EUice, le Hollandais Eeg aborda sur une île nouvelle qu'il appela Néerlandaise [Nederlandisch- Island) (3). Elle a environ 3 lieues de longueur; elle est entourée de récifs, est basse et fertile, et paraît être bien peuplée. L'île Roxbourg^ que M. Wiglit découvrit au commencement de 1824, est une terre élevée

(0 Elle est par i4° Sa' 39" de lat. S., et par i68° 6' de long. O. (2) Elle est par 15° 3i' de lat. S. , et par i^S» 5i' de long. E. (2) Elle est par 700 10' de lat. S., et 175° i3' 1" de long. Ê.

qui paraît avoir 20 milles d'étendue de l'ouest à l'est (0.

L'expe'dition de la Coquille^ commandée par le capïtdiine Duperrej j est une des plus heureuses que l'on puisse citer : un voyage de 2 5, 000 lieues s'est effectué en trente et un mois et demi , sans la perte d'un seul homme, sans malades et même sans avaries. Ce fut le 8 août 1822 que la corvette mit à la voile ; sa première découverte fut celle d'une île basse à laquelle on donna le nom de Clermont-Tonnerre et qui est la plus orientale de l'archipel Dangereux : elle n'a que 12 milles de longueur et 3 de largeur. Les autres découvertes ne comprennent que quelques îles qui ne sont pas plus importantes : telles sont celle de Lostange i"^), la petite île d'Ury^ille (3) que couvre une brillante végétation, et le petit archipel Duperrey, composé de trois petites îles nommées par les naturels Ougaï, Moiigoul et Aoura (4). L'île d'Oualan fut explorée pour la première fois dans cette expédition. Un grand nombre de reconnaissances ont servi à déterminer la position de plusieurs terres, telles que cette dernière île , celle de Barbara, qui appartient aux îles de la Société, enfin quelques-unes qui font partie des archipels des Papous, des Moluques et des îles Timoriennes. Mais ce qui place ce voyage au rang des plus utiles, ce sont les travaux hydrographiques auxquels il a donné lieu, et la rectification d'un grand nombre d'erreurs faites par les navigateurs qui avaient précédé M. Duperrey dang les mêmes parages -, ce sont les nombreuses observations astronomiques , ainsi que celles qui sont relatives au magnétisme terrestre, et à la recherche de l'heure de l'établissement des ports.

(') Il la place par ai» 36' de lat. S., et par iSg» 40' de long. 0, (») Par i8« 43' lat. S. et ]44« iG' 3o"loDg. G. —(3) Par 70 ^ ,8" lat.N., et i5oo ]6' 62" long. O, — (4) Par 6° 39' lat.N., et j57° ac/ ao^long. E, I. /3 ' '

Le sort de La Pe'rouse avait excité au plus haut degré rintérêt de toutes les nations ; ne nous étonnons donc pas que, plus heureux que les émules et les compatriotes de notre intrépide navigateur, M. Peter Dillon^ capitaine dans la marine anglaise, ait retrouvé les débris du naufrage de cet infortuné marin. Depuis vingt ans M. Dillon parcourt les îles de l'océan Pacifique ; mais c'est dans son voyage commencé en 1827 et terminé en 1828 qu'il fut assez heureux pour constater le sort de l'expédition de La Pérouse, et pour apporter de l'île Mallicolo en France les témoins muets de la fin désastreuse de cet illustre voyageur.

Au commencement de l'année 1829, le capitaine d'Urville, commandant Z'^5i/'oZ«D<?^ termina le voyage de circumnavigation qu'il avait entrepris dans un but analogue à celui des expéditions de M. Freycinet et de M. Duperrey ; mais il eut le triste et précieux avantage d'acquérir la certitude que le capitaine anglais avait bien reconnu la terre inhospitalière qui fut témoin de la mort -de La Pérouse et de ses compagnons, et de contempler les débris qui ne laissaient aucun doute ni sur le lieu ni sur l'événement. La recherche de la plage qui les vit périr était une des obligations qui depuis long-temps faisaient partie des instructions données aux navigateurs français qui devaient parcourir le grand Océan. Suivons un instant dans sa route le capitaine d'Urville. Le 22 avril 1826, V Astrolabe leva l'ancre et s'éloigna de Toulon. Après avoir vérifié et rectifié la position de quelques points importans, le commandant s'acquitta de la tâche difficile de reconnaître et de préciser celle de l'archipel Fidji : il en a donné une carte complète, en restituant à ces îles le nom de Viti que leur donnent les indigènes ; mais en mémoire du célèbre navigateur qui les a découvertes,

il a imposé à l'une d'elles celui de Tasman. Plus tard, il reconnut complètement les îles Laughlan , puis la côte me'ridionale de la Nouvelle-Bretagne, où il de'couvrit un groupe d'îles qu'il appela îles du Duc d'Angouléme, Ce fut le 2 1 février 1B28 qu'il jeta l'ancre entre les récifs de l'île Mallicolo, qu'il nomme avec raison Vanikoro;, suivant l'exacte prononciation des habitans. Il vit près de la côte, au fond des eaux calmes et transparentes, des ancres, des canons, des boulets et une immense quantité de plaques de plomb, seuls restes d'un de nos vaisseaux naufragés. On retrouva au milieu des récifs de Païou et de Vanou une ancre pesant 1 800 livres et un canon en fonte du calibre de huit, tout corrodé par la rouille, ainsi que deux pierriers en cuivre assez bien conservés : comment douter que ce fut sur ces écueils que se perdirent les deux vaisseaux de La Pérouse? Cette triste certitude inspira à M. d'Urville la généreuse idée d'élever à la mémoire de nos infortunés compatriotes, sur cette funeste île de Vanikoro, dont le climat malsain faisaitdéjà, dans l'espace de quelques jours, éprouver à nos marins le besoin de l'abandonner, un modeste monument auquel chacun se fit un devoir de travailler.

Ecoutons le savant chargé de faire à l'Académie des sciences un rapport sur la navigation de V Astrolabe j, résumer les détails recueillis sur la perte de nos compatriotes (0. « Les renseignemens obtenus par M. d'Urville firent juger que les frégates commandées par La Pérouse auraient rencontré inopinément , dans une nuit obscure et pendant un vent violent de sud-est, les récifs qui entourent l'île de Vanikoro, et s^y seraient brisés. L'un d'eux serait venu heurter l'un de ces récifs taillé à

(0 M. Rossel, Rapport sur la navigation de V Astrolabe, lu à l'Acade» raie des sciences dans la séance du 17 août 1829,

^7^, ' LIVRE AaNGT-QXJATRlÈME.

pic et aurait coulé à fond presque imme'diatemont. L'autre vaisseau, plus heureux, serait entre dans une des coupures de ce récif; mais n'ayant pas trouvé assez d'eau, il se serait échoué et aurait demeuré en place. C'est celui dont les débris aperçus au fond des eaux attestent le naufrage.

3> Trente hommes du bâtiment coulé à fond auraient pu gagner la terre. M, d'Urville ne parle pas du sort qui leur a été réservé ; mais les récits du capitaine Dillon tendent à faire croire qu'ils auraient été massacrés par les naturels de l'île. Quant à l'équipage du bâtiment qui s'est échoué, et qu'il a été impossible de relever de la côte, M. d'Urville a entendu dire qu'il aurait débarqué dans le district de Païou, lieu voisin du naufrage, et aurait construit, avec les débris qu'il aurait pu sauver, un petit bâtiment à l'aide duquel tous les Français se seraient mis en mer, après un séjour de sept lunes dans l'île, pour venir dans quelques-uns des établissemens européens des Moluques ou de la Nouvelle-Hollande. On ne peut malheureusement que trop prévoir le sort qui a été réservé à ces infortunés , dont depuis plus de quarante ans on n'a pas entendu parler. Quelques récits cependant assurent que deux hommes de l'équipage restèrent dans l'île, mais qu'ils moururent en moins de deux années. Ainsi le fruit de toutes nos recherches a été de nous procurer quelques canons, une ancre rongée par la rouille , qui , en nous faisant connaître le lieu du naufrage des compagnons de La Pérouse, nous enlèvent l'espoir de jamais en retrouver un seul. »

. D'après la position que lui assigne M. d'Urville, l'île de la Recherche de d'Entrecasteaux ne serait autre que celle de Yanikoro : ainsi, lorsque ce capitaine, envoyé à la recherche de nos compatriotes , découvrit cette île

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. S-J 'j

en 1793, c'est-à-dire environ quatre ans apirès Aàufrage de La Pérouse, il était loin de se douter qu'en mettant pied à terre il devait atteindre le but de sa mission.

En traversant l'archipel des Carolines, M. d'Urville crut devoir compléter la reconnaissance que M. Duperrey avait faite des îles Dublon, découvertes en i8i4 par le capitaine de ce nom. Il leva aussi le plan d'un groupe que les habitans appellent Elil'i et qui forme la prolongation des Carolines. Enfin les travaux géographiques du capitaine d'Urville et de ses dignes compagnons sont tellement considérables qu'ils forment 53 cartes de côtes, de ports et de mouillages terminées; l'i plans esquissés , 866 dessins destinés à faire connaître les races d hommes, leurs armes, leurs habitations, etc., et ^oo autres dessins de vues de côtes, faits dans l'intention de présenter Taspect des pays visités pendant cette importante expédition, qui ajoute à la gloire que s'est acquise depuis long-temps la marine française.

On ne connaît point encore les i^ésultats des voyages qui ont succédé à celui de V Astrolabe, Au commencement de 1829, le gouvernement des Etats-Unis expédia trois navires pour explorer l'océan Pacifique, déterminer la position incertaine de plusieurs des nombreuses îles de cet océan, en reconnaître les écueils, et les fixer sur les cartes. Cette expédition ne doit revenir qu'après une tournée de trois ans. Vers la même époque, la Caroline, corvette commandée par le capitaine Laplace, partit de Toulon pour un voyage de circumnavigation. L'année i83o vit sortir du port de New-York les capitaines Palmer et Pendleton pour un voyage de découvertes; enfin l'intrépide Litke, qui se propose d'explorer la partie septentrionale de l'océan Atlantique et de faire

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des observations sur le pendule et sur les déclinaisons de l'aiguille aimantée^ a quitté Saint-Pétersbourg. Ces expéditions scientifiques nous offriront sans doute quelques détails intéressans, qui trouveront leur place dans la description de rOcéanie et dans l'exposition des phénomènes qui appartiennent à la géographie physique.

FIN DE l'histoire DE LA GÉOGRAPHIE ET DU TOME PREMIER.

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