‹ Précis de la géographie universelleChapitre 13 sur 16 · BASSE EGYPTE · texte numérisé non relu

BASSE EGYPTE

Panopolhes Thebarum , Tentyrites , Thinites.

Memphkes , Oxyrynchites .

Athribites , Bubastites f Busirites , Cabasites, LeontopoUies .

Mendesius ,

Mttelites , Naucratites , Neout , Onuphites , Phthemphu, Phtheneotes ,

A l'est du Delta.

Prosopites , Suites , Sebennytes , Sethroites ^ T'unîtes , Xoïtes.

Arabiu , Phurbœtites ,

Hcliopolites , Pelusium*.

A l'ouest du Delta.

Alexandriu , Menelaïtes ,

Gynœcopolit es, L etopolites .

Mureotes, J. H.

(') C'était une place de guerre importante, environnée de lacs et de marais, qui dut son nom k sa malpropreté : ïi-n^b^ signifie boue ; Ezéchiel l'appelle ilD Sug , c'est-à-dire crusse, mulpropreté; Strabon dit qu'on l'appelait aussi Telmatu , nom que l'on peut traduire par mure. Ses ruines sont à i55o mètres de la mer. J. H.

' L(?s médailles de cette ville feraient croira qu'elle était le clief-lieu d'un iiome. J. H.

igS LIVRE NEUVIÈME.

les femmes rendaient à un bouc sacré des hommages impudiques j et Thamiathis^ plus voisine de la mer que ne l'est la nouvelle ville de Damiette. Strabon , d'accord avec Hérodote et Ptolémée (0 , mais non pas avec d'Anville (2), place Bubastus vers le sommet du Delta, où Pococke en a retrouvé les ruines après Benalhassar (3). Le canal Bubastique exista encore long-temps après que le bras Pélusiaque fut à sec. C'était au Nil même, mais près de la sortie du bras Pélusiaque , aux environs de la ville arabe de Patumos, qu'aboutissait le canal qui devait ouvrir une communication entre la Méditerranée et la mer Rouge, canal commencé et abandonné par Sésostris, Necos et Darius Hystaspis, achevé sous Ptolémée Philadelphe, mais qui probablement était détruit avant le temps d'Auguste, et que Trajan paraît avoir voulu rétablir (4).

Depuis le Nil jusqu'à la mer Rouge, espace que les anciens comprenaient dans l'Arabie, et qui portait la dénomination de nome Arabique , Strabon cite Phaccusa , bourg que Ptolémée indique comme chef-lieu de préfecture, et quelques villes importantes. Arsinoé^ fondée ou plutôt agrandie par Ptolémée Philadelphe , et embellie par Cléopâtre qui lui donna son nonij Heroopolis et Phagroriopolis appartenaient à cette partie de l'Egypte. Près de la pointe du Delta se trouvait Heliopolis , bâtie sur un tertre élevé. Cette ville, qui avait acquis de la célébrité par ses monumens , par le culte que l'on y rendait au bœuf Mnévis, et par la sépulture du Phœnix , qui

(0 //eVW. II, i56. Sirah. XVII, ii58. Plolem. IV, 106.— (^)Mém. sur l'Egypte, 106. — (}) Pocoche , 1 , 22 ( en ail.).

(4) Hérod. II, i58. Biod. I , 56. Strab. XVII. PZm. VI, 29. Ptolem. IV, etc. , etc. Ce fut Adrien qui rétablit la navigation sur ce canal. M. Letronne s'appuyant sur un passage tiré par Grégoire de Tours, de la relation d'un pèlerin, a prouvé que ce canal était encore navigable ■Vers r;in 5oo (le l'ère cbréticnne. J. H.

y renaissait de ses cendres; cette ville, qui fut la patrie de Moïse , et qu habitèrent pendant plusieurs années Platon et Eudoxe son disciple , n'offrait plus , du temps de Strabon, que des débris échappés à la fureur sacrilège de Cambyse.

Le Delta occidental renfermait les villes encore florissantes de Busiris avec le magnifique temple d'Isis; 6'^?;*, où, à la fête de Minerve, des milliers de lampes éclairaient au loin le fleuve et ses rivages (0 ; Naucratis, célèbre par ses courtisanes, et dont le port, assigné aux négocians grecs dans les siè cles de l'indépendance de l'Egypte, fut depuis éclipsé par celui de la ville d'Alexandre (2) ; mais notre géographe semble , comme tous les anciens , à l'exception d'Hécatée (3) , avoir ignoré ou dédaigné Bolbitina, ville située â peu près sur l'emplacement de Rosette. Au-delà du bras Canopique, où, selon quelques auteurs, commençait la Libye, s'élevait, sur la rive du Nil, Canopus^ qui avait hérité du commerce et des mœurs licencieuses de Naucratis (4).

Plus loin brillait, sur les bords de la mer, la magnifique, l'immense Alexandrie, la capitale du monde commercial et le principal foyer des lumières géographiques répandues dans l'ancien monde. La bibliothèque formée par les Ptolémées avait été anéantie en grande partie dans un incendie du temps de Jules César; les trésors littéraires de Pergamus avaient de nouveau rempli le vide : hélas! ils devaient un jour subir le même

(0 On croit qu'elle occupait l'emplacement de Sa-el-Iïaggar , à 18,000 mètres du canal de Chabour. J. H.

(') On reconnaît encore Naucratis dans le village à' El-Negrach. J, H. i}) Heiinicke , Geogr. Herodoti , 5i.

(4) Strabon dit que son nom vient de Canobus, pilote de Ménélas, qui mourut dans l'endroit où elle a été bâtie ; mais il est reconnu par tous les savans que le mot Canopus est d'origine égyptienne : Cahnoub signifie terre dor. J. H.

sort; tant les peuples conquérans, par leur fureur de tout amasser, contribuent à tout détruire! Cette superbe ville, dans l'espace assez étroit de quatre lieues de pourtour , renfermait trois cent mille personnes libres, et peutêtre autant d'esclaves. Les clartés de son phare dirigeaient dans son port des milliers de vaisseaux marchands ; d'autres milliers de barques voguaient sur le canal de Canopus, chargées de riches oisifs, de femmes galantes et de musiciens (i). Le caractère des Alexandrins, avili par l'influence d'une cour corrompue, avait déjà révolté Polybe, et ne paraît pas avoir mérité une apologie de la part de Strabon.

Dans ï Heptanomide ^ où nous avons vu Strabon si hontèusement s'égarer, la première ville qui se présente est l'antique capitale, Memphis^ que d'Anville paraît avoir mise trop au sud (2) , puisque Strabon et Pline ne la placent, le premier 'qu'à trois schœnes, et l'autre à quinze milles romains au sud du point où le Nil se partage. Pline a évalué le schœne à 4o stades olympiques (3). Toutefois ces mesures, comparées à celles de la distance de Memphis aux Pyramides, laissent toujours quelque incertitude sur l'emplacement de cette ville (4), qui, du temps de Strabon , était déjà descendue au second rang (5). Une autre ville, Arsinoé^ était célèbre par le fameux labyrinthe situé dans son département, et par le culte que l'on y rendait au crocodile , ce qui lui avait fait donner

(0 Strah. XVII. — (=) D'Anville, Mém. ija. Gatterer, Biblioth. histor. XI, 71 sqç. — (}) Plin. V,9; XII, 14. — (4) Comp. c?'^wi7Ze , 1. c. Shaw, II, 25, trad.' franç. Savary , 1 , 257. Larcher, II, 362 sqq.

(5) Si l'on considère que les 120 stades qui répondent aux mesures données par Strabon et par Pline ne peuvent, pas être évalués, ainsi que le pense M. Letronne, à plus de 26,666 mètres, on admettra "avec ce savant que Memphis s'étendait jusqu'à la hauteur du château de Torrah, situé au bord du Nil sur l'emplacement de l'antique Troia dont parl*^ Strabon < J. H.

antérieurement le nom de Crocodilopolis. A CynopoUs on honorait les chiens, par respect pour le culte que l'on y rendait au dieu Anubis.

Les Oasis ^ îles de verdure, au milieu de la mer de sable de la Libye , appartenaient à l'Heptanomide. Dans le haut de cette province , Hermopolis la grande a laisse des ruines imposantes.

La Théhaïde offrit à Strabon PanopoUs^ la Chemmis d Hérodote (i) , la Chemmo de Diodore, et ITchmin des modernes (2); Ptolemais ^ la plus grande ville du pays après Memphis, et qui se gouvernait en république; LycopoliSy où l'on rendait un culte symbolique au loup; Abydos, aujourd'hui Madfouneh , célèbre par le Memnonium , vaste palais bâti par Memnon ; Tentyra , dont les habitans étaient ennemis irréconciliables de ceux d'6?/?2^o^, parce que le crocodile, juste objet d'horreur pour les premiers, était chez les autresr une divinité révérée (5). Strabon passe aussi à Coptos^ aujourd'hui Keft^ où Ptolémée Philadelphe avait fait tracer un chemin de dix à douze journées, qui aboutissait à Bérénice sur le golfe Arabique : c'était dans le port de celle-ci qu'arrivaient toutes les marchandises de l'Inde, de l'Arabie et de l'Ethiopie. De Bérénice on les transportait sur des chameaux à Coptos, et de là elles descendaient le Nil jusqu'à Alexandrie, qui était l'entrepôt général du commerce de l'Asie. Myos-Hormos ^ dont l'emplacement est reconnaissabîe par les ruines du vieux Kosséir, .était un port d'où sortaient chaque année 120 voiles; JpoUonopolis ^ distinguée d'une autre ville plus importante par le»

(0 Hérod. Il, 91. Diod. I, 18.

(2) Diodore de Sicile nous apprend gue Chemmo signifie ville de Pan, nom que les Grecs ont simplement traduit. J. H.

i» Juvén. XV, 3i. JElian. X , 21.

'201 LIVRE ]neuviem;e.

surnom de Petite, est remplacée aujourd'hui par celle de Kous(i).

Strabon visita ensuite les augustes ruines de l'antique T/ièbes, que Gambyse avait bouleversée, .de Thèbes aux cent portes et aux cent noms, la Diospolis des Grecs ei le No'Ammon des Hébreux (2) ; il entendit résonner la statue de Memnon aux premiers rayons de l'aurore; il lut les pompeuses épitaphes gravées sur les tombeaux des rois d'Egypte, et dans lesquelles il était question des conquêtes très-problématiques de ces princes. Les ruines de Thèbes s'étendaient sur un espace long de 80 stades olympiques; ce qui peut très-bien s'accorder avec la circonférence de 4^0 ou ^10 stades égyptiens, que d'autres écrivains donnent à cette ville (3).

Sfène offrit à notre géographe voyageur ce fameux puits qui, au moment du solstice d'été, devait être tout éclairé en dedans par les rayons du soleil , phénomène au moyen duquel les anciens disaient avoir découvert que Syène était directement sous le tropique (4), mais qui, pouvant avoir lieu dans l'espace d'un quart de lieue audelà ou en-deçà de ce cercle astronomique, ne présente

(0 Suivant Strabon, Myos-Hormos eï Bérénice, situées toutes les deux sur le golfe Arabique, étaient à la même distance l'une de l'autre que Coptos et Jpolloiiopolis. Il ajoute même que cette distance est peu considérable. En cela , il commet une grave erreur, ainsi que l'a fait observer M. Letronne. Coptos était à 22 milles romains d'Apollonopolis ; tandis qu'j Myos-Hormos était à 1806 stades de Bérénice, c'est-à-dire environ dix fois plus loin. Strabon indique imparfaitement , entre ces deux dernières villes , l'emplacement sur lequel les Arabes avaient établi de riches exploitations d'érneraudes et d'autres pierres précieuses : c'est entre le 24^ et le 25^ degré de latitude que M. F. Cailliaud a reconnu les vestiges de ces mines célèbres. J. H.

(2) D'Anville , Mém. 198 sqq. Michaelis ad Abulfed. Egypt. n. 176.

0) Comp. Gatterer, Biblioth. histor. XI, 95-97. D'Arwille, Méra. 20.

(4) Strab. Il, !5i ; XVII, 1172, ed. Basil. Paus. VIII, 38. Plin. 1,23.

HISTOIRE DU LA GÉOGRAPHIE. 1o'5

aucune notion certaine. Strabon ne poussa ses courses qu'à loo stades au-delà de Syène; mais les généraux de Gallus avancèrent jusqu'à Napata, où résidait la reine des Éthiopiens (i); la capitale ordinaire était Méroéj située à 873 milles romains de Syène (2) , dans la grande contrée presque insulaire qu'embrassent les eaux du Nil , de l'Astaboras et de l'Astapus. Depuis des siècles on vantait la puissance des rois de MéroéP); on n'avait pas encore oublié î'éloge qu'Homère donne aux Ethiopiens comme étant les plus justes des hommes. Cependant Strabon, qui nomme les Blemmyœ, nègres très-difformes (4) , \es Nubœ et les Megabari comme des tribus éthiopiennes , avoue que le bruit de la puissance du royaume de Méroé était fort exagéré, et que ces peuples, brigands plutôt que guerriers, avaient dû leurs succès contre l'Egypte à la seule rapidité de leurs incursions. Les relations de Diodore semblent au contraire nous montrer Méroé comme un Etat assez civilisé, gouverné par une caste de prêtres qui pouvaient envoyer au roi l'ordre de mourir. Un de ces monarques, nommé Ergamènes, instruit dans la philosophie des Grecs, fit massacrer les prêtres, et se déclara despote. Cette révolution a pu anéantir la splendeur de Méroé, fondée sur le culte de Jupiter-Ammon et sur le commerce des caravanes (5). Le millet , l'orge, la chair

(0 Snivant StraLon , elle s'appelait Candace; mais il paraît que ce nom était donné à toules les reines d'Ethiopie. Dans les temps les plus reculés, les Ethiopiens prenaient pour roi celui de leurs prêtres ou de leurs citoyens qui se distinguait le plus par la beauté , la force ou le courage. On ignore à quelle époque et par quel changement dans le système électif, le trône fut occupé par des femmes, ou si les reines avaient le droit de succéder à leurs maris. J. H.

(^) Plin. VI , 29. — (3) Hérod. II , 29. ~ (4) Plin. V, 28. Fopisc. in Prob. 17.

(5) Heeren, Idées, etc. , 1 , 262-289. Josèphe ( Antiq, Jud. II, 5) dit que Méroé se. nommait originairement Saba , où régnait cette princesse qui fit le voyage de Jérusalem pour écouter les préceptes de Salomon.

Îi04 LIVRE NEUVIÈME.

et le lait des moutons sans laine, quelques forêts debène et de 'dattiers, des exploitations de cuivre, de fer, et de pierres ptécieuses; voila les richesses que Strabon accorde à ce pays . Il parle encore d'un temple d'or (i), et de cercueils de verre dans lesquels les habitans de Méroé renfermaient les dépouilles de leurs pareils (2); mais il ne connaît ni la table du soleil, ni toutes les autres merveilles dont Hérodote enrichissait le pays des Ethiopiens Macrobiens (3) ; il ne paraît pas non plus qu'il ait connu ou regardé comme authentiques les conquêtes attribuées à Ptolémée Evergète par le monument d'Adulis.

Quelques auteurs prétendent que Cambyse substitua le nom de Mëroé , qui était celui de sa mère ou de sa femme , à celui de Saba. J. H.

(0 C'est celui dont s'empara Ptolémée Philadelphe , et dofit il égorgea tous les prêtres en instituant un nouveau culte. J. H.

(2) Ces cercueils n'étaient pas , comme on pourrait le croire, des boites à châssis de verre; car, ainsi que le fait remarquer M. Letronne, le texte de Strabon porte TTEptxeàvTîç ZolXov, c'est-à-dire littéralement ayant coulé du verre tout autour. Il est difficile de deviner quelle était la substance que l'on coulait ainsi : ce n'était certainement pas du verre , encore moins une espèce de sel fossile ou de pierre spéculaire , comme se le demande M. Letronne dans sa note {Strab. XVII, p. 44^» l'imp. roy.) ; mais ne serait-ce pas une matière résineuse et transparente ? non pas l'ambre jaune , mais la résine copal qui lui ressemble beaucoup , et que l'on obtient par incision du ganitrus copallifera de Gœrtner, plante qui croît dans l'Inde? Ce prétendu verre fondu ne serait alors qu'une sorte d'enduit ou de vernis transparent. J. H.

(3) Il est probable qu'Hérodote n'a point exagéré la splendeur des cités éthiopiennes. Les ruines d'El-Marouk et de Danqueyleh, qui , avec celles d'Assour, occupent l'emplacement de Méroé ; celles d'El-Meçaourât , de Naga , de Sôbah , dans l'île de Méroé ; plusieurs autres sur différens points de l'Ethiopie , semblent attester la véracité du père de l'histoire. Des temples ornés de tableaux et de sculptures , comparables aux plus beaux édifices de l'antique Egypte ; des avenues de sphinx , de lions et de béliers; plus de quatre-vingts pyramides; des voûtes qui annoncent une architecture avancée ; des objets d'arts qui attestent l'avancement du luxe et conséquerament de la civilisation , et dont nous parlerons en décrivant la Nubie, assignent aux Ethiopiens une place distinguée parmi les peuples anciens. ' J. H.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 2o5

Le silence de Sti abon et d'Ératosthène sur les sources du grand Nil et les contrées qui les avoisinent, prouve assez que les anciens ne se croyaient pas aussi bien informés à cet égard que le prétendent quelques uns de leurs commentateurs modernes. 11 est vrai que Diodore de Sicile, auteur contemporain de Strabon, cite Anaxagoras comme ayant affirmé que les crues du Nil étaient dues à la fonte des neiges sur les hautes montagnes de rÉthiopie(i) ; mais en ajoutant qu'Euripide, disciple d'Anaxagoras , plaçait dans V Egypte même ces montagnes couvertes de neiges , Diodore rend très - suspecte l'assertion du philosophe de Clazomène, que d'ailleurs il réfute sur-le-champ par la juste observation que les fleuves gonflés par des neiges fondues , exhalent toujours des vapeurs épaisses, ce qui n'arrive jamais au Nil. Enfin, avant d'entrer dans cette discussion , Diodore assure qu'aucun Grec n'avait rien appris de certain à l'égard des sources .du Nil W. Il reste toujours à expliquer un passage obscur d'Aristote (3) , où il dit que le Nil prend sa source dans les montagnes d'argent, qui semblent, à la vérité, être celles dites de la lune, et d'où il fait couler vers la mer extérieure un autre ^rand fleuve, le Ghrémètes; mais ces expressions se rapportent sans doute à quelques renseignemens particuliers obtenus par Alexandre, et qui évidemment n'ont pas influé sur les opinions géographiques généralement admises.

Les écrits d'Artémidore d'Ephèse ont cependant fourni à Strabon des notions très- détaillées sur les côtes de l'Afrique qui bordent le golfe Arabique, ainsi que sur celles qui s'étendent jusqu'au cap Guardafui , et même un peu au-delà (4). Un autre voyageur, Agatarchide de Gnide, avait décrit d'une manière très-intéressante Içs côtes du

(0 Diod. I, 36. — (^) Id. ib. 35. — 0) Aristot. Meteor. I, i3.--(4) Ar^ temid. ap. Strab. XVI, 769-773 et 776-779.

'^o6 LIVRE NEUVIEME.

golfe Arabique jusqu'aux parages de l'île ^ Orine ou Dahlac (i). H ne nous reste que des fragmens de ces deux voyageurs , et pourtant on chercherait en vain chez les modernes une relation plus instructive sur ces contrées.

La Troglody tique commençait à la ville de Bérénice^ qui en tire son surnom; elle renfermait encore, parmi d'autres établissemens des Gréco -Egyptiens , une Ptolémaïsy surnommée Epi-Theras ^ c'est-à-dire aux éléphans. Dans une des nombreuses îles du golfe, on exploitait une mine de topazes (2). Le nom générique de Troglodytes ou habitans des cavernes comprenait une foule de tribus, dont les unes, placées dans l'intérieur, poursuivaient l'autruche et l'éléphant , tandis que les autres , vivant aux bords de la mer , se nourrissaient de poissons et de racines; les Grecs leur donnaient en conséquence les noms de stroutophages ^ à' éléphantophages ^ ô^ichthjophages^ de rhizophages, et autres noms moins vagues. Beaucoup de tribus de la Troglodytique possédaient des troupeaux de bœufs et de chèvres; ces simples trésors excitaient des guerres, ou plutôt des querelles perpétuelles , auxquelles les prières des femmes quelquefois mettaient fin : quelques uns enterraient leurs morts avec des cérémonies remarquables; ils liaient la tête du mort à ses pieds ; le corps ainsi ramassé, était porté sur une colline, où chacun, joyeux et riant, lui jetait des pierres jusqu'à ce qu'on ne l'aperçût plus. Croirait-on que des tombeaux antiques de la Scandinavie présentent des squelettes placés dans la position qu'on vient d'indiquer, et sous des tas de pierres, à

(0 Agatharch. de mari Rubro, in Geog. Min. L Phot. Bibl. Cod. 25o. Diod. Sic. III, passim^

(^) Artémidore dit que cette ile avait reçu le nom à' Ophiodes à cause de la quantité de serpens dont elle était remplie , et que Ptolémée Pliiladelphe fit détruire parce qu'ils répandaient l'alarme parmi ceux qui y obordaient pour chercher des topazes. J. H. ,

la véritp rangées avec quelque art ? Ainsi , dans leurs écarts, les diverses superstitions se rencontrent sans s'être copiées Tune l'autre.

Sur le détroit, un peu en dedans et en dehors, les auteurs que nous analysons placent la contrée de Sabée avec la ville de Sabœ ou Assab. Etait-ce peut-être parmi ces Sabéens qu'on trouvait les palais ornés d'ivoire éclatans d'or, parfumés d'ambre (i) , que nous dépeint Agatharchide.^ Etait-ce une colonie des Arabes du même nom? ou ces noms sont-ils de ces appellations génériques dont le sens vague arrête toute discussion géographique? Nous l'ignorons. Il est certain que , du temps de Pline (2) , on connut dans le même emplacement la nation des Adulites^ qui s'y conserva jusque dans le VP siècle (3) , et dont probablement le royaume à' Adel de nos jours est encore un reste. Le nom à'Adulis a été donné à une ville sur le golfe de Matzua , et à une autre voisine de Zeila.

Après avoir passé les îles couvertes de palmiers et d'oliviers qui resserrent le détroit de Dirœ, aujourd'hui de Bab-el-Mandeb , on découvrait le canton qui produisait la myrrhe, et un peu plus loin celui où croissait la cannelle. On trouvait de l'encens près le cap Pytholaus ^ et de la fausse cannelle aux environs du port de Pithangelus. Le cinnamome ou la cannelle croissait vers le cap Elephas^ le mont Fellis de nos cartes. Ces aromates de l'Afrique ne se retrouvent qu'en partie j mais qui peut assurer que leur disparition ne soit la suite des guerres dévastatrices qui auront interrompu les communications avec l'intérieur? D'ailleurs la côte est aujourd'hui peu connue.

La côte décrite par Artémidore se termine à un pro«>

(0 Diod. 180, edit. Wechel. Jgath. inGeog. Min. I , 65 . — i^) Plin . VI , 3. — 0) Procop, Pers. I , 19. Cosmas Indopl. Il , 140.

montoire peu éloigné du cap Guardafui, et que les anciens navigateurs avaient nommé Corne - du - Midi. Comme ce même nom se retrouvait dans le périple d'Hannon , où il désigne une rivière , une entrée, un bras de mer, les géographes qui réunissaient les côtes découvertes à l'est et à l'ouest de l'Afrique, en les plaçant dans une direction imaginaire et conforme à leurs idées systématiques sur les limites de la terre, furent conduits à prendre le cap Corne-du-Midi chez Artémidore, et le fleuve du midi chez Hannon , pour la même chose , quoique dans la réalité un immense espace les sépare. A cette première erreur il s'enjoignit bientôt une autre; la fameuse île de Cerne ^ que tous les auteurs de poids placent sur la côte occidentale de l'Afrique (i), se trouva, par cet arrangement, rapprochée de l'Ethiopie orientalê, et y fut bientôs comprise par des écrivains peu jaloux de l'exactitude géographique : Ephore paraît l'avoir placée vis-à-vis du golfe Persique; une zone de feu la rendait inaccessible W. Lycophron, toujours empressé de montrer son érudition , transporte dans Cerne le lit d'Aurore et de ïithon P), Un grand érudit, qui s'amuse à tout nier (4), a conclu de ces passages que Cerne, îlot de quelques stades de circonférence , était Madagascar. Un autre grand érudit qui aime l'affirmative (5) , ayant trouvé dans un scoliaste inédit que Cerne était un lac ( erreur due à la transposition d'une lettre dans le grec (6) , s'est empressé de comparer ce lac imaginaire avec une grande lagune indiquée par Artémidore sur la côte d'Adel , et d'apphquer ces notions doublement confuses au grand

(0 Périple d'Hannon, ci-dessus, p. 76. Polyb. ap. Plin. VI, 3i . Dion. Perieg. 219. Arrian. Desc. 328. Ptolem. IV, 6. Scylax, Peripl. etc. ,etc. — (2) Eph. ap. Plin. l. c. — (3) Lycophron, MeiL. 16-18.— (4) Le P. Hav douin. — (5) M. Bureau de la Malle fils. — (6) LIMNH , lac. LIMHN , port.

lacMarawi dans -l'intérieur de l'Afrique australe. Voilà comment les érudits, en ne se tenant qua un nom, parviennent à étendre au-delà de toutes les bornes de la vraisemblance les découvertes des anciens.

La description de l'Afrique occidentale, chez Strabon, prouve bien que les connaissances de son temps atteignaient à peine les bords du Niger : il dit, il affirme, il répète que l'Afrique se termine par des déserts, soit qu'on suive les côtes sur l'Océan, soit qu'on pénètre vers l'intérieur, et que les Romains en possèdent à peu près toutes les parties qui ne sont pas ou désertes ou inhabitables (i). Il nous paraît donc certain que les connaissances des Grecs se terminaient au grand désert de Sahara. Voyons d'ailleurs quelles sont les régions que Strabon sait décrire. Il retrace vaguement la Mauritanie^ nommée par les Grecs Maurusie, avec la ville de Lixus^ la dernière de l'empire romain au sud-ouest : il connaît un peu mieux la région fertile des Massœsili et des Massyli , que les historiens ont comprise sous l'appellation de Numides^ c'est-à-dire Nomades (2), et dont loi, surnommée Cœsaria, et l'opulente Cirta^ étaient les capitales; mais il ne nous apprend rien de particulier sur la nation mauro-numidique , qui, selon Salluste, était originaire de la Perse et de la Médie(3)j et qui, en effet, dans les noms des individus et des lieux, présentait quelques traits de ressemblance avec les langues de l'Asie occidentale. Strabon, qui aime tant à disserter sur l'origine des peuples, montre une grande incurie à l'égard des nations africaines: il décrit avec un peu plus de soin les riches plaines de \ Afrique proprement dite, un des greniers de Rome, où parmi des champs de blé inépuisables, des

(0 Strab. XVII , versus finem. — C^) XiV. XXVIII , 17; XXIV, 48. Polyb. III , 33, Dion. Perieg. 186. Dion. Cass. XVI. Comp. f^oss. ad Mel. 1,7. — (^) Sali. Jiigurtha , in princ.

IlO LIVRE NEUVIÈME.

vergers et des vignobles, Cartkage, rétablie en qualité de colonie romaine, était redevenue la reine des cités africaines.

On est étonné de voir Strabon négliger une occasion aussi naturelle de donner à ses lecteurs une idée de l'ancien empire de Carthage. Nous suppléerons à son silence par les témoignages d'autres écrivains. Les fertiles contrées qui s'étendent depuis le cap Blanc (0 jusque vers le lac Triton (2) , au sud de la Petite-Syrte, formaient le noyau des États carthaginois ; c'est là que de belles et vastes terres, cultivées avec intelligence (3), fournissaient aux grandes familles de la république un revenu plus sûr que le gain commercial (4) ; c'est là que les colons de Phénicie, mêlés avec les indigènes, formaient la nation des Libf- Phéniciens, fidèles soutiens de l'État. Deux provinces y sont distinguées : au nord, la Zeugitane avec Carthage et ses villes alliées, Utica et Hippo-Zaritos ; au sud, le Bfzaciurny l'ancien pays des Byzantes d'Hérodote, dont les côtes portaient le nom Emporta, c'est-à-dire les ports marchands (5).

Parmi les nombreuses villes dont ces contrées étaient parsemées, les unes, colonies antiques des Phéniciens (6), se ralliaient à Carthage comme à une sœur plus heureuse qui leur tenait lieu de mère; les autres, colonies carthaginoises, vivaient tranquilles sous un régime sévère, mais juste et bienfaisant (7). Hors de ce territoire central, dont l'île de Melite ou Malte, riche atelier de toiles fines (8) , était le poste d'avant- garde , Carthage , peuplée de 700,000 âmes , ne possédait en Afrique qu'une lisière le

(0 Traité avec les Romains, chez Polybe.

W Strab. XVII, 1189.— WPZm. XVIII, 3, 5.—(^)Diod. Sic. XX, p. 761, edit. Wecliel. PolybA, 177, edit. Schweigh. — C^) Polyb. passira. — (6) Steph. in voc. Utica, Leptis. Sali. Jug. 19. — ii) Arist. Polit. VI, 5. — (8) Diod. 5, p. 294.

long de la mer; car la région Sjrtîque avec Leptis netait habitée dans l'intérieur que par des nomades ; les villes surnommées Métagonites étaient des places de commerce semées sur les côtes de la Numidie (i), dont l'intérieur ne fut jamais soumis à Carthage; enfin , au-delà du détroit des Colonnes , une série de villes maritimes fondées par Hannon, et dont le nombre, par quelques auteurs, est porté à trois cents , s'étendaient au sud jusqu'aux limites du monde connu ; mais les Phariisii et les Nigritœ les avaient détruites (2). Telle était la base d'une puissance qui domina sur la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et qui faillit sauver l'univers du joug des Romains.

La Cyrénaïque occupe dans la description de Strabon presque autant d'espace que tous les Etats carthaginois. Verdoyante et tout à la fois triste et fertile, cette lisière de l'aride Libye renfermait cinq villes grecques, qui lui tirent donner le nom de Libye Pentapole ^ et parmi lesquelles on distinguait Bérénice , antérieurement Hesperis, aujourd'hui Bernik, située dans l'antiquité non loin d'un bosquet riant, appelé le jardin des Hespérides (3) ■ Bajce , avec son port nommé Ptoiéniaïs , qui conserve encore le nom de Tolanieta, et Cyrene ^ patrie d'Eratosthène , de Callimaque et de beaucoup d'autres savans. A l'est de la Cyrénaïque s'étendaient les côtes arides de la Marmnrique ^ dont le nome Libyque ^ province égyptienne , avec le port Parœtonium , était un démembrement. Ce port a changé son ancien nom en celui d'Al- Baretoun. Les triples moissons qu'oifrait la Libye, selon le niveau différent du terrain (4), les troupes de gazelles, d'antilopes, de moutons à cornes, de vaches de Barbarie, de chacals, de porcs-épics, de belettes, de gerboises communes qui peuplaient ses monts et ses plaines (5) ;

(•) Pline, Y, 2. Comp. Lucas Holst. ad Ortel. 121 . — C^) Strab. XVII. — Scyl. Pcr. in fin. — (4) Hér. IV, 199. — (5) Ib. 29, 172, i86, etc. , etc.

2ia

enfin le silphium , qui croissait sur les côtes de la Syrte , mais qui du temps de Néron avait presque disparu (i) : toutes ces richesses naturelles, remarquées déjà par Hérodote, prouvent que cette contrée était mieux connue des Grecs qu'elle ne l'est de nous. Les nombreuses peuplades de la partie intérieure , que nous avons nommées ci-dessus en analysant Hérodote (2) , avaient probablement disparu avant le temps où écrivit Strabon ; du moins il ne nomme que la célèbre oasis ài Ammonium et la nation des Nasamones. Plus à l'occident, derrière la région des Carthaginois et des Numides , il connaît les Gé^ tuliens^ et après eux, dans l'intérieur des terres, les Garamantes^ dans une contrée qui n'a que 1000 stades de long, et qui paraît être le Fezzan : mais Pline nous apprend que les Roiiuiins avaient recueilli des notions plus étendues et un peu plus positives sur ce peuple, qui, aux yeux du savant Virgile, demeurait « au-delà de la route du Soleil , vers les extrémités du monde. »

Une autre découverte en Afrique , rejetée formellement par Strabon , présente tant d'obscurité, qu'elle res-

(0 Plin. XIX, 3. Salm. ad sol. 262. Cette plante, dont Dioscoride vante les qualités bienfaisantes , était sudorifique et excitante. Sa douce odeur de myrrhe la faisait rechercher pour donner une haleine agréable et pour aromatiser les mets les plus exquis. Du temps de Strabon, elle était devenue fort rare dans la Cyrénaïque : ce qu'il attribue aux dévastations de cette contrée par les tribus nomades ; tandis que Pline en assigne la cause à l'avarice des publicains qui la détruisaient pour la rendre plus chère. Elle se vendait au poids de l'argent. Le naturaliste romain nous apprend que César, au commencement de la guerre civile, tira du trésor public un morceau de cette plante, qu'il appelle Laserpitium , du poids de 1 1 1 livres , que l'on conservait avec les métaux les plus précieux. M. Viviani , dans l'ouvrage qu'il a publié en 1824, sous le titre de F/or<» Libicœ spécimen, a décrit sous le nom de thapsia silphium une espèce nouvelle pour les modernes , mais qu'il croit être le silphium dont les anciens ont parlé. Elle croît encore dans la Cyrénaïque , où il l'a recueillie. J. H.

i?) Voyez ci-dessus, Liv. III , p. 69 et suivantes.

tera probablement toujours un sujet de doute pour les savans. Je veux parler de la Panchœa d'Evhémère. Selon Diodore , qui nous a conservé tant de traditions demi- fabuleuses, Evhëmère, chargé d'une expédition par Cassandre , souverain de Macédoine , découvrit un groupe de trois îles situées au sud de l'Arabie ; l'une d'elles avait 200 stades de long ; mais la Penchsea proprement dite était bien plus grande. Quatre nations différentes l'habitaient; chez Tune d'elles le gouvernement était entre les mains de trois rois électifs qui ne pouvaient infliger la peine de mort qu'avec le consentement du collège des prêtres. Un temple magnifique contenait des inscriptions en hiéroglyphes égyptiens. Trois villes, Hiracia^ Dalis et Oceanis^ ornaient une contrée où abondaient toutes sortes d'arbres , de plantes et d'animaux ; ici , des palmiers d'une hauteur prodigieuse, des vignes, des myrtes et des cyprès ombrageaient le .paisible habitant ; là , c'étaient des forêts où séjournaient le lion et l'éléphant. L'île, de 200 stades de long, produisait assez d'encens pour en fournir les autels de tous les dieux du monde (1). L'arbre résineux qui fournit cette substance croissait ici, selon Virgile, au milieu des sables (2). C'était en Panchaea, disaient des auteurs cités par Pline, que le Phénix déposait sur l'autel du Soleil son nid, qui était en même temps sa tombe et son berceau (3). Toutes ces merveilles sont-elles nées dans la tête exaltée d'un Arabe ou d'un Grec d'Alexandrie? la Panchaea est-elle une contrée imaginaire, une Atlantide ressuscitée? C'est l'opinion de Strabon (4) , de Plutarque (5) et de presque tous les modernes. Mais de quelle contradiction manifeste la relation d'Evhémère est-elle donc entachée.^ Les traits physiques, un peu embellis, rap-

(0 Diodor. V, — v^) VirgiL. Georg. Il , iSij. — (3) Plin. X, 2.— (4) Strab. I, 32; II, 71 ; VII , -^07. Casaub. —(5) PUu. in Isid.

2l4 LIVRE NEUVIÈME.

pellent la région de l'encens et de la myrrhe sur la côte orientale de l'Afrique; les lois contre le despotisme ressemblent à celles qui régissent l'Yémen (i)- Ainsi, les Panchéens sembleraient être une colonie arabe établie en Afrique. Or, c'est justement vers l'extrémité orientale de l'Afrique, semée de colonies arabes, que Pomponius Mêla semble placer ses Panchœi (2). Pourquoi ne pas chercher ici les régions visitées par Evhémère , et qu'avait embellies son imagination trop ardente? Le groupe de trois îles dont il parle ne représenterait-il pas le cap Guardafui avec les îles de Socotora et d'Abdal-Guria ? Là se retrouvaient deux circonstances historiques du récit d'Evhémère : la colonie des Grecs envoyée par Alexandre (3) , et l'existence simultanée de quatre races d'habitans trèsdistinctes (4). Evhémère aurait piis l'extrémité orientale de l'Afrique pour une île, erreur très-excusable. Telle était notre hypothèse sur Panchaea, lorsque nous apprîmes que le savant Gossellin, persuadé comme nous de l'existence de cette terre, avait donné des raisons irès-ingénieuses pour la considérer comme identique avec l'île de Maceira^ sur la côte d'Arabie (5). Beaucoup de circonstances s'expliquent confusément dans l'hypothèse de M. Gossellin ; mais les hiéroglyphes égyptiens , les éléphans et les lions indiquent trop clairement une contrée africaine, pour ne pas nous ramener à notre première idée.

Nous terminons ici le résumé de la géographie de Strabon, dans la ferme persuasion qu'un lecteur instruit, en suivant notre marche sur la carte, se convaincra par lui-même du peu d'étendue qu'avaient les connaissances

(0 Niebuhr, Descr. de l'Arab. II, Sa. — (2)MeZa, III, 8. Comp. ^'055. in loc. — (5) Edrisiet Philostorge , cités par Busching, Asie (Socotora), 1 , 564- — (4) Thumas Roe, ibid. — (5) Gossellin, Recherches sur les côtes Bicridionales de TArahie, dans les Mérn. de l'Acad. dos Inscr. XLIX.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 2l5

géographiques généralement reçues parmi les Grecs au commencement de l'ère vulgaire. Le vaste continent que nous habitons leur parut se terminer au nord vers l'embouchure de l'Elbe, et au sud, dans les régions qu'arrose le Niger, tandis qu'une ligne, tirée du cap Saint-Vincent aux bouches du Gange, en marquait la plus grande étendue du couchant au levant. Voilà cet unwers que le héros macédonien entreprit de subjuguer , et dont les Romains se crurent presque les maîtres. Les bornes étroites de leur géographie expliquent comment ils ont pu croire leur éternel empire au-dessus de toute attaque hostile : ils ignoraient combien de vastes contrées et de peuples belliqueux avaient échappé à leur joug.

Suite de l'histoire de la Géographie. — Découvertes des Romains et de leurs sujets. — Analyse de la géographie de Pline : Afrique, A. après J.-C. 1-80.

L'empire romain était devenu la patrie commune de toutes les nations civilisées; un commerce paisible liait entre eux les peuples du monde connu, et devait peu à peu en faire connaître de nouveaux. Mais beaucoup de circonstances retardèrent les progrès de la géographie : d'abord la facilité de trouver, dans les pays déjà découverts, tous les objets que réclamaient les arts et le luxe, ensuite les imperfections d'une navigation dépourvue du secours de la boussole et de nos voilures, plus adaptées aux voyages de haute mer; enfin, le peu de connaissance que les anciens avaient des vents qui régnent entre les tropiques. Mais examinons, avant tout, les monumens historiques qui nous apprennent la marche des découvertes pendant ce siècle. L'abrégé géographique de Denys le Périégète , en beaux vers grecs , respirant la lecture d'Homère , et celui de Pomponius Mêla , en prose souvent concise et élégante, quelquefois sèche et obscure, voilà les deux ouvrages de ce siècle qu'on cite le plus souvent; mais il s'en faut bien que leur mérite égale leur renommée. Denys retrace dans ses vers le système géographique de Strabon ; le seul peuple qu'il y ait ajouté, ce sont les Indo-Scythes (i) : il connaît assez peu l'occident de l'empire romain (2) ; et son surnom de Périégète ou voyageur autour du monde, surnom qui en a im-

(0 Dion. Perie^. v. 1 088. —• (^) Idem , v. 282, 287, 5Gi , 566.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. ai 7

posé à des critiques superficiels , lui a été commun avec plusieurs écrivains (0 , et lui est venu de son ouvrage intitulé Périégèse^ plutôt que des voyages qu'il n'avait point faits (2). Comment a-t-on pu croire que ce poète était le Denys de Gharax (3) , envoyé par Auguste en Orient , afin de recueillir des notes à l'usage du jeune Caïus , destiné à commander contre les Perses ? De quelle utilité un poème descriptif pouvait- il être à un général d'armée? Après beaucoup de discussions savantes, l'âge précis de cet auteur reste encore un problème • mais il appartient probablement au premier siècle de l'ère vulgaire (4) : son livre paraît surtout avoir été répandu dans les siècles de l'ignorance j des commentateurs et imitateurs nombreux lui ont donné une certaine importance aux yeux des philologues.

L'abrégé de Mêla , bien plus curieux pour le géographe , offre le système d'Eratosthène (5) : dans ses détails historiques on remarque des particularités qu'il a dû tirer d'ouvrages perdus pour nous ; il semble douter de la prétendue communication de la mer Caspienne avec l'Océan (6) j il trace bien le cours de l'Oxus vers notre lac Aral (7) ; dans le nord de l'Europe, il distingue la Scandinavie et les îles voisines; il sait que les Sarmates ont déjà étendu leurs possessions jusqu'à la Baltique (8) ; sa description des Gaules et de l'Espagne contient quelques particularités physiques : mais ne lui demandons point une critique sévère; il ne compare point, il joint seulement les vieilles et les nouvelles relations. A l'égard de

(0 Foss, Hist. grœc. 174. — (^) Dion. Perieg. v. 708, 7i5. Son poëme est intitulé UtpLnynaiç, oixoufievwî. — (3) Plin. VI, 27. — (4) Scaliger, Euseb. ad ann. 22i5. Salmas , in Solin. pag. 628. Barth. Advers. 1. 58, c. 5. f^oss. Hist. graec. 171 sqq. — {^) Mêla, I, 2, 3, 4- — Idem , 111, 5. — (7) Voyez notre Lwre LVI, Recherches sur la mer Caspienne, efc. — (8) Mêla , III , 4.

2l8 LIVRE DIXIEME.

la Scythie et de l'Inde, il copie sans choix les notices surannées d'Hérodote (i) : parle-t-il de l'Afrique, il extrait d'une manière très-infidèle le périple d'Hannon ; et en réunissant ces lambeaux à un récit fabuleux sur le voyage d'Eudoxe de Cyzique, il remplit de détails imaginaires une côte méridionale de l'Afrique également imaginaire, puisqu'il la trace à travers le continent.

C'est dans des sources bien plus authentiques que nous devons démêler l'histoire des progrès de la géographie. Quoique riche en monumens de cette espèce , le premier siècle ne nous en a légué qu'un petit nombre ; le reste est devenu la proie du temps et des barbares. Parmi les ouvrages qui nous sont parvenus, on doit mettre au premier rang le Périple de la mer Érytliréenne ^ qui, faisant mention d'un César , semble être du temps de la dynastie césaréenne , et ne contient du moins aucun indice intérieur d'une époque postérieure (2). XlArrien^ à qui on attribue cet itinéraire nautique et commercial , était probablement un négociant romain établi à Alexandrie. Un autre itinéraire, les Stathmi Parthici, par Isidore de Charax, nous apprennent beaucoup de détails purement géographiques sur l'empire des Parthes. Quelle distance de ces sèches nomenclatures à la peinture animée qu'un Tacite nous a laissée de la Germanie ! Mais ce sublime tableau des mœurs n'offre pas à la géographie des notions tout-à-fait précises et sûres; il excite notre curiosité sans la satisfaire, et nous force de regretter l'histoire des guerres de Germanie par Pline. Ce n'est guère que par cet élégant et érudit compilateur que nous connaissons la géographie des Romains du premier siècle. 11 nous a conservé de précieux fragmens d'une foule de

(0 Mêla, II, I ; III, 7.— (2)Comp. Vincent, Peripl. of ihe Eryth. Sea. I , Dodwell in Geog. Minor. 1, Fossius et Mannert. Salmas. Plinian. Exercif. 1 186,

livres engloutis dans le naufrage de la docte antiquité; de ce nombre sont la description de l'empire romain faite par ordre et sous les yeux d'Agrippa , gendre d'Auguste (i) ; les commentaires sur l'Afrique par le roi Juba , commentaires tirés principalement des livres carthaginois (2) ; la relation de Statius Sebosus sur les îles Fortunées (3) ; les mémoires sur l'Inde par Sénèque (4) , dont les questions naturelles touchent souvent à la géographie, et les relations de plusieurs généraux et envoyés romains, déposées dans les archives du Palatium, Il avait encore compulsé un plus grand nombre d'auteurs grecs; et il nous a déjà servi à compléter l'exposé des idées géographiques d'un Eratosthène, d'un Polybe, même de Strabon, qu'il ne cite pourtant jamais. A ces mérites Pline joint le défaut ordinaire de ces esprits ardens qui veulent embrasser l'universalité des connaissances humaines; il copie souvent au lieu d'analyser, et il n'entend pas toujours ce qu'il copie. Peu instruit de la valeur des différens stades grecs, égyptiens, babyloniens et autres , il évalue toujours les mesures que ses auteurs lui fournissent à huit stades pour un mille romain (5) : voilà pourquoi il donne, par exemple, à Babylone 60 milles romains de tour; ce sont les 480 stades babyloniens d'Hérodote, qu'il a évalués comme s'ils eussent été des stades olympiques (6). Un autre défaut de Pline, c'est de ne pas distinguer avec assez de soin les témoignages des auteurs grecs anciens d'avec ce que lui apprenaient les relations de ses contemporains; de sorte que ses descriptions offrent souvent un mélange incohérent de faits appartenant à des siècles différens. Enfin il n'a point de principes fixes sur l'étendue et la configuration de la

(0 Plin. III , 3. — i-^) Jmm. Marcell. XXII , i5. — (3) Plin. VI , 36 — (4) Id. ib. 17. — Gossellin, Géog. anal. 8 , 26 , 1 12. — W Plin.Vl, 26. Comp. ci-dessus, p. 104.

terre, il flotte entre Hipparque et Ératosthène; tantôt il paraît croire que l'on peut faire le tour de l'Afrique par l'Océan et en dedans de la zone habitable (i), tantôt il semble prolonger indéfiniment au midi les terres de notre continent, en regrettant seulement que la zone brûlante et inaccessible nous ferme toute communication avec la zone tempérée australe (2). Il donne à notre continent 9818 milles de long, 5472 de large, d'après Isidore de Charax ; mais il paraît que les stades d'Isidore étaient de 833 au degré : cette mesure revient donc , avec quelques modifications , à celle d'Eratosthène (3). Ses idées sur la grandeur relative de trois parties du monde sont clairement exprimées dans un passage où il dit « que l'Europe forme un tiers du continent, plus un huitième; l'Asie un quart ^ plus un quatorzième; et l'Afrique un cinquième, plus un soixantième (5). » Voilà la condamnation la plus formelle de ceux qui veulent étendre les connaissances des anciens jusqu'à la Chine et au - delà de la ligne équinoxiale.

Commençons par la partie que les commentateurs ont le plus obscurcie. L'Afrique, dit Pline (5), en prenant un terme moyen entre des mesures très-différentes, a 3648 milles romains de longueur de l'est à l'ouest : cette mesure , évaluée en stades de 700 au degré , nous paraît représenter l'étendue approximative des côtes depuis la vallée de Catabathmus, entre l'Egypte et la Cyrénaïque, jusquau cap Noun, qui aurait été le terme des voyages de Polybe, dans l'opinion de Gossellin (6). La largeur de la partie habitée de l'Afrique ne dépassait nulle part 260 milles romains ; mais en partant des frontières de la Cyrénaïque à travers les déserts et le pays des Garamantes, Agrippa (7) donne à cette partie du monde

(0 i'Zm.II, 77; VI, 29. — (=») Id.II, 78 — (3)Id. II, loS.— (4)Idem. VI, 33.— (^) II). — (6) Rech.sur la géogr. 1 , 117, 120. — (7) /^/m. VI, 33-.

gio milles de largeur : cette mesure, due sans doute à l'expédition contre les Garamantes, nous conduit audelà d'Agadès et de Bornou, mais n'atteint pas le Niger. Quelles que soient les discussions auxquelles les chiffres très- corrompus du texte peuvent donner lieu , il est évident que les Romains ne connaissaient qu'un tiers de l'Afrique.

Cette vérité générale une fois établie par les paroles mêmes de Pline , nous devons y subordonner tous les détails qu'il nous apprend. Ce Romain eut-il connaissance des contrées situées au-delà des limites qu'il assignait à l'Afrique, aussitôt il arrangea ces matériaux de manière à les faire entrer dans son système. C'est ainsi qu'il a traité les notions étendues, mais confuses que les ouvrages du roi Juba lui avaient fournies à l'égard du cours du vrai Nil et du Niger; il les prend pour un seul et même fleuve, et il en donne une description romanesque dont nous allons citer les principaux traits (i).

Après avoir commencé par avouer qu'on ne sait rien de certain des sources du Nil, Pline nous apprend que Juba, roi de la Mauritanie, crut les avoir découvertes dans un lac considérable, situé sur une montagne de la Mauritanie intérieure. « Le lac qu'on appelle Nilis n'est pas très-éloigné des bords de l'Océan ; on y trouve les mêmes animaux que dans le Nil, comme, par exemple, des crocodiles. D'ailleurs, dit Pline, on a observé que les accroissemens du Nil étaient proportionnés à la masse des eaux pluviales et des neiges tombées en Mauritanie. »

Ce prétendu Nil s'indigne de couler à travers des déserts arides, et se cache sous terre pendant un espace de plusieurs jours de marche; » puis il reparaît dans la Mauritanie césarienne ; il y sort d'un lac bien plus grand que le premier : il jette un coup d'œil sur les peuples voisins ,

(0 Plin. V, 8.

et comme apparemment les Massésyles ne lui plaisent pas, il se cache do nouveau sous terre.

Pour cette fois-ci son indignation est sérieuse; il coule sous terre l'espace de vingt journées de marche, jusqu'à ce qu'il ait atteint les confins des Ethiopiens. Comme les Ethiopiens, d'après le témoignage d'Homère, étaient de bonnes gens, le soi-disant Nil se résout à se montrer de nouveau. « Il a senti la présence des hommes; il ressort de la source appelée Nigrls; son cours sépare l'Afrique de l'Ethiopie ( c'est-à-dire des nations blanches ou basanées des peuples noirs, les Maures des Nègres ) ; ses bords ne sont pas partout couverts d'habitations , mais au moins il nourrit partout des animaux , et en arrosant le terrain il y crée des forêts. Lorsqu'il traverse le milieu de l'Ethiopie , il prend le nom à'Âstapus. » On voit clairement que Pline regarde le Niger et le Nil comme un seul fleuve sous deux noms ; mais on est un peu surpris de le voir appliquer au Nil le nom ^ Astapus ^ que tous les anciens donnent à l'Abavai. On conçoit pourtant que cet Astapus est le grand Nil, puisqu'il « forme des îles innombrables, dont quelques unes sont si vastes qu'il emploie cinq journées de marche pour en faire le tour , quoique son cours soit trèsrapide. >' Ici vient une obscure description de l'Astasobas et de l'Astaboras , bras qui s'unissent à l'Astapus, lequel est regardé par Pline comme le plus occidental et le principal. Le fleuve réuni, dit-il, prend le nom de Nil; mais il s'appelle encore , pendant l'espace de quelques lieues , Siris, comme auparavant.

Cette discussion singulière renferme probablement quelques traits authentiques, défigurés par l'esprit de système. D'abord il paraît, par un passage d'Ammien-Marcellin, que le roi Juba avait tiré toutes ses connaissances des livres carthaginois; circonstance dont on sent facilement toute l'importance. Admettons donc que les deux premières

apparitions du prétendu Nil de Pline ne sont que de petites rivières qui coulent sur les flancs méridionaux du mont Atlas. Mais l'espace désert de vingt journées de marche indique clairement les solitudes de Sahara; et le rapprochement des sources du prétendu Nil aux bords de l'Océan, convient même à la position des sources du Niger ou du Diali-ba.

Voilà ce que les livres carthaginois avaient appris au roi Juba. Pline, en suivant son système général , a d'abord dû rapprocher les latitudes de ces fleuves divers dont il composait son Nil ; ensuite il a dû compter les vingt journées de marche plutôt de l'ouest à l'est que du nord au sud. Ce n'est qu'avec de tels changemens qu'il a pu faire entrer ces distances dans sa carte d'Afrique.

Mêla, contemporain de Pline, et qui, de même que lui, regarde l'Afrique comme moins étendue que l'Europe (0 , dit qu'il y a chez les Ethiopiens occidentaux une source qui paraît être l'origine d'une des branches du NiL Le nom de Nuhul paraît à cet auteur n'être qu'une corruption du mot Nil. « Toutes les autres rivières de cette con-r trée (il parle de l'Ethiopie occidentale) s écoulent dans l'Océan; celle-ci seule se dirige vers l'orient; « et Mêla ne sait pas ce qu'elle devient (2).

Strabon dit dans un endroit que le Nil, près de ses sources, se cache sous terre (3). Il cite dans un autre passage, mais en la rejetant, l'opinion de ceux qui croient le Nil originaire des extrémités de la Mauritanie (4) , c'està-dire des contrées assez voisines de celles où naît le Dialiba. Tous ces témoignages ne prouvent-ils pas que le Niger et la Nigritie ont été connus de ce peuple commerçant qui disputa aux Romains l'empire de l'univers? Mais la manière confuse dont les géographes grecs et romains exposent ces traditions carthaginoises, prouve, d'un autre

(0 Mêla, I, 4. — Wia. III , 10. —(5) Strab. XVI. —(4) Id. XVII.

côté, qu'aucun voyage ni aucune expédition des Grecs d'Égypte ou des Romains n'avaient porté le flambeau de la science dans ces régions, encore aujourd'hui si mal connues.

Pline nous a cependant conservé le souvenir et les résultats de plusieurs voyages faits en Afrique. Dans sa description de la Mauritanie, il donne un extrait d'un périple de l'historien Polybe, qui ne paraît pas avoir pénétré bien au-delà du cap NounlOj du moins les mesures générales qu'il donne ne s'étendent qu'à 8i3 milles romains au sud du détroit de Gibraltar ; c'est là qu'il place \e grand Atlas ^ qui correspondait ainsi au cap de Noun. Il règne à la fin du récit de Pline une grande obscurité qui ouvre la carrière aux hypothèses,* cependant il nous semble qu'en se tenant à ce que le sens littéral offre de plus clair, on est obligé de convenir que Polybe connaissait par ouïdire une côte, au midi du mont Atlas, égale à peu près à celle qui séparait cette montagne du détroit. A l'extrémité de cette côte, le fleuve de Rio-de-Ouro, ou bien le golfe Dos Medaios^ paraît être le Cornu Hesperi de Polybe, d'Hannon et d'autres anciens.

Derrière ce rivage inhospitalier, où, du côté de la terre, une immense mer de sables, et, du côté de la mer, une barrière flottante d'herbes marines arrêtaient les navigateurs et les voyageurs, on connaissait un peuple de Damtites ; ce sont incontestablement les habitans du royaume de Darah, le plus méridional des Etats tributaires de Maroc.

Les Pharusii^ leurs voisins , avaient détruit les colonies fondées par les Carthaginois (2). Strabon, qui nous apprend ce fait, ajoute qu'ils venaient, quoique rarement, en Mauritanie pour y faire le commerce; que leur rendez-vous était à Cirtay aujourd'hui Gonstantinej qu'ils y

(OComp. Gossellin, Rech. I, 106. — (») Strab. XVII, 568, Casawb.

arrivaient en passant par des endroits marécageux et des lacs, en portant avec eux de l'eau dans des outres suspendues sous le ventre de leurs chameaux (i). Pline indique la demeure de ce peuple à l'ouest du grand désert (2). Mêla les représente comme une nation qui avait été riche (3). Voilà donc très-probablement une de ces tribus du désert qui de tout temps ont fait le commerce entre le nord de l'Afrique et les pays où le Niger et le Sénégal roulent de l'or dans leurs sables. La jalousie commerciale leur a sans doute mis les armes à la main contre les Carthaginois. Seraient-ce les habitans de Pharcala^ région placée au sud de Ségelmessa par Léon (4) , et probablement nommée V areclan (5) par l'Edrisi? Cette tribu, jadis commerçante, semble du moins avoir occupé un emplacement qui peut correspondre à celui des Pharusiens.

Dans l'océan Atlantique même les Romains connurent des îles auxquelles il leur plut d'appliquer le nom de Fortunées. Pour expliquer l'histoire géographique de cette dénomination , rappelons-nous les riantes images de la mappemonde poétique des premiers Grecs. La peinture des contrées fertiles situées à l'ouest de la Grèce , et la renommée des peuples qui , dans ces régions heureuses, menaient une vie patriarcale, étaient déjà parvenues aux oreilles d'Homère : ce poète plaça à l'occident et dans un lointain obscur, mais pourtant en dedans de l'entrée de 1 Océan , l'île enchantée à'Ogfgia (6) ^ où régnait Calypso, fille d'Atlas: voilà donc la première Atlantide. En passant par l'entrée mystérieuse de l'Océan, où les Songes et d'autres fantômes planaient devant la caverne des morts, les héros arrivaient dans \ Elysée (7), ou l'île

(0 Stvab. XVII, 570. —(^) Plin. V, 8. Comp. 1 et3o.— (3) Mela,Ul, 10. — W Léon. Jfric. p. 616. — (5) £'i/n5i, Hartmann, p. i54. — (^) Od. 1, 5o; VII, 244; V, 268, 276; XII, 447, etc. — (7) Od. IV, 56i, etc., etc. 1. i5

des Bienheureux : voilà le type de toutes les îles Fortunées. Lorsque, un ou peut-être deux siècles après Homère, une tempête eut entraîné Colaeus de Samos audelà des Colonnes d'Hercule, les récits exagérés de ce navigateur sur les charmes de Tartessus , et l'aspect du vase sacré orné de figures des Hyperboréens et des Griffons, déposé dans le temple de Junon , à Samos, exaltèrent encore plus l'imagination si mobile des Grecs , et fournirent à Hésiode (dont on a trop reculé l'âge) une belle occasion pour agrandir le monde poétique d'Homère. Au lieu d'un seul Elysée , nous avons à présent plusieurs îles Bienheureuses (0 , où la terre donne trois fois par an des fruits délicieux. Un roi Atlas règne à présent sur une vaste contrée bénie du ciel ; et de son union avec la nymphe Hesperis il naît sept filles , nommées, tantôt Atlantides d'après leur père, tantôt Hespérides d'après leur mère (2). Ces nymphes, douées d'une voix harmonieuse, gardent le jardin aux pommes d'or, près de l'entrée de l'Océan et non loin du séjour d'Atlas P). Vis-à-vis, les sombres royaumes du Sommeil et de la Mort servent encore de demeure à divers fantômes, entre autres aux Gorgones^ trois sœurs ailées ayant des serpens au lieu de cheveux, et aux Grées ^ autres trinité de monstres qui se servent d'un seul œil, d'une seule dent , et qui évidemment ne sont que les Parques sous un autre nom (4). On sait qu'Hercule et Persée se rendirent dans ces régions , l'un pour enlever les pommes d'or, l'autre pour tuer Méduse , l'une des Gorgones. Rappelons-nous encore que le Soleil prêta au premier de ces héros son mystérieux ^vaisseau d'or pour passer dans l'île Erjthia , séjour des Hespérides (5) , et que du

(0 Hesiod. ap. Strab. \\\. — {-^)Diodor. IV, 27. — (3) Jïmot/.Theog. 2i5 , 5i8. — (4) Id. ibid. 270 sqq. Eschyl. Prometh. 701 .— (5) P/ierec. ap. Athen. Xï , 5.

sang de Méduse, ruisselant dans les champs affreux de Kisthene (i) , naquit le cheval ailé Pégase. Qu'ils montent donc sur Pégase , ou qu'ils s'embarquent dans le navire d'or, ceux qui recherchent l'emplacement géographique de ces pays fabuleux !

Nous ne nierons pas que l'histoire d'Hercule Tyrien , très-souvent répétée même par les historiens et les géographes , ne soit une allégorie orientale sous laquelle un poète phénicien aura dépeint les navigations audacieuses de ses compatriotes , et leurs conquêtes dans le Pérou de ces siècles reculés. Mais comme le i périple d'Hannon prouve que, du temps même d'Hérodote, les Carthaginois n'avaient pas encore découvert les îles Canaries, il est évident qu'on ne doit point chercher à appliquer à ces îles les vagues peintures d'Hésiode et de ses contemporains, dans lesquelles le nom diErythia permet seulement d'entrevoir quelque trace de l'existence de la célèbre ville de Gades, qui en était voisine (2}. Même après que la relation d'Hannon a pu être connue en Grèce, nous ne trouvons qu'un seul et faible indice qui pourrait rappeler les îles Canaries : c'est le passage dans lequel Pindare dit « que près des îles des Bienheureux on voit nager sur le paisible Océan des fleurs d'or (3) image qu'on pourrait rapporter à ces plaines verdoyantes et fleuries qui, formées par des plantes marines, flottent à la surface de l'Océan , et qui arrêtèrent la navigation des Carthaginois (4).

Une tradition , différente de celle d'Homère et des Phéniciens , se répandit en Grèce après la fondation de Cyrène et les voyages d'Hérodote. On apprit que les Égyptiens désignaient sous le nom d'îles Fortunées ces cantons fertiles semés dans les vastes déserts de la Libye,

(0 Eschyl. loc. cit.— (2) Hérod. IV, 8. Scyl. etc.— (5) Pind. Olymp. II , 127. — (4) Scyl. p. 5i, Voss.

IlS LIVRE DIXIÈME.

et qu'on nomma depuis oasis (i). Les Grecs de Cyrène ne manquèrent pas de s'emparer de l'idée des Égyptiens ; et ayant découvert sur la côte, d'ailleurs si aride, de la grande Syrte quelques terrains où la chaleur et l'humidité réunies entretenaient une brillante végétation, ils leur donnèrent le nom de Jardins des Hespérides. C'est là que l'oranger et le citronnier, en étalant aux yeux des Grecs leurs fruits dorés, leur rappelèrent les pommes d'or qu'Hercule avait été chercher dans l'occident fabuleux des poètes. Scylax place ce jardin des Hespérides sur les bords de la mer ('^) ; Strabon en fait une oasis de l'intérieur ; et Pline dit avec raison que « la fable vagabonde a transporté ce nom en cent lieux divers (3). » Les traditions se confondirent et se mêlèrent ensemble; tantôt les nymphes Hespérides furent transformées en Amazones (4) , et on transporta dans le Pont-Euxin l'île Erythia on Pourprée; cette île, autrefois colorée des rayons du soleil couchant, le fut maintenant par les clartés naissantes de l'aurore (5) : tantôt les Hespérides suivaient le sort de leurs voisins, les Hyperboreens ; on donna à leurs îles le surnom d Hyperboréennes (6), et on y plaça les mines d'étain du Cornouailles (7). Que les amateurs de fausses antiquités emploient ces îles voyageuses comme ils l'entendent ; qu'un Rudbek les joigne à son Atlantique lapone, et qu'un Oviedo y voie le pays des Amazones dans l'Amérique méridionale ; nos lecteurs, s'ils ont bien suivi le fil de cette histoire , n'auront pas besoin qu'on leur fasse remarquer l'absurdité de ces hypothèses, et, avec Pline, ils renverront les Hespérides au pays des fables. Il en est de même des Gorgones^ dont la contrée,

(0 Hérod. III, 28. àrab. II, igSj XVII, 1140, 1168. Almel. Olympiod. ap. Phod eod. 80. — (^) Scyl. 44. — (3) Plin. V, 5; VI , 3i ; XIX, 4, etc. — (4) Diod. III, 54. — (5) Orph. Argon. io46, 55.— (6) Apollod. II , 5 , II. Tzetze$ , Mel. II , 36. — (7) Dion. Perieg^ ci-dessus , p. 1 15.

nommée Kisthéné par Eschyle, fournit aux faux Orphée le modèle de ses îles des Èrinnjes ou des Furies. Quand on se rappelle la chevelure de serpens et les mains de fer attribuées aux Gorgones, on sentira combien cette confusion des deux fables était facile. Peut-être l'île Pœna de Ptolémée n'est-elle qu'une nouvel!» apparition de ces îles des Furies, dont la mystérieuse barque des Argonautes, douée de la faculté de parler, conseilla aux héros qn'elle portait d'éviter la fatale approche. Laissons à Xénophon de Lampsaque (0 le soin de comparer ces îles mythologiques avec le pays des Gorilles, trouvé par Hannon ; laissons-le chercher à déterminer même la position de ces contrées imaginaires, et voyons comment ces fables ont passé dans la géographie.

Les Phocéens ayant, vers la lvii® olympiade, ouvert au commerce des Grecs l'occident de l'Europe, toutes les fables des siècles poétiques, les îles Fortunées, les Gorgones et les Hyperboréens que Persée avait visités en chemin , furent repoussés dans les espaces inconnus (2). Platon en renouvela le souvenir par son conte moral de l'Atlantide. Aristote parait réellement avoir appris que les Carthaginois venaient de découvrir dans l'Océan occidental une île considérable, belle et déserte ; mais cette découverte , défigurée] par Diodore (3) , a dû être perdue , puisque Polybe , envoyé à la recherche des établissemens carthaginois, n'eut aucune nouvelle d'une île semblable.

La première connaissance certaine qu'on eut des îles situées à l'ouest ne date que des derniers temps de la république romaine. Sertorius, réfugié en Espagne avec un parti de Romains, fut informé qu'à dix mille stades

(0 Xénoph. ap. Plin. VI , 36.

(2) Les fables basées sur d'anciens systèmes d'astronomie ont peut-étve passe aussi de la sphère céleste sur la terre. J. H.

(^) Àrisi. de Mirab. auscult. Diad. V, 19.

!2 3o LIVRE DIXIÈME.

de la Libye (on voulait sans doute dire de l'Ibérie), il se trouvait deux îles agréables , riches en productions naturelles, et qui, dans leur sein tranquille, lui offraient une nouvelle patrie. Plutarque assure que ces îles atlantiques étaient regardées par les indigènes comme l'Elysée ou l'île des^ienheureux , chantée par Homère (0. Mais les Guanches, habitans des Canaries, lisaient-ils [les poèmes grecs ? C'est à quoi le bon Plutarque n'a guère pensé. Ce furent donc les Romains, et non pas les Canariens, qui donnèrent aux deux îles de Sertorius le nom de Fortunées. Vingt ans après, Statius Sebosus recueillit à Gades tous les renseignemens qu'on avait sur les îles occidentales (2) ; il apprit à en connaître cinq , savoir : Junonia^ Pluuialia^ dépourvue d'eau, Capraria ^ Convallis ^ remarquable par ses montagnes, et Planaria^ dont le nom indique une nature opposée. Le roi Juba fit de nouvelles recherches sur cet archipel.

Au sud-ouest des îles Purpurariœ ^ où il avait établi des teinturiers en pourpre , il connut les six îles suivantes. « La première des îles Fortunées s'appelle Ombrios : on n'y trouve aucun vestige d'édifices ; sur les hauteurs , il existe un étang et des arbres semblables à la férule : les uns sont noirs , on en exprime une eau amère ; les autres sont blancs, on en tire une eau agréable à boire. La seconde est nommée Junonia ; on n'y voit qu'un petit temple bâti en pierres. Près de Junonia est une autre île du même nom, mais plus petite. Ensuite vient Capraria^ remplie de grands lézards. On aperçoit, de ces îles. Niainsi nommée des brouillards et des neiges qui la couvrent en tout temps. Près de Nivaria est Canaria; elle doit son nom à la multitude de chiens d'une grandeur énorme qu'elle nourrit. Cette île offre des débris d^édifices. Dans toutes ces îles on trouve des pommiers, (0 Plat, in Scrtor. — (2) Plia. VI, 36, 37.

HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. iSl

des dattiers, beaucoup d'oiseaux, et du papyrus (0. »

A ces détails physiques, Juba et Sebosus ajoutent des mesures tellement corrompues, qu'il est impossible de les appliquer à l'état actuel de ces parages sans y faire, avec Gossellin, des corrections trop considérables (2). D'Anville, en ne se tenant qu'aux traits physiques (3) , a pensé que les Purpurariœ sont les deux îles Lancerote et Fortaventura ; ce sont aussi les Atlantiques de Sertorius et les Hespérides de Sebosus. Canaria est la Canarie des modernes , et les neiges qui couvrent le sommet du pic de Ténériffe lui font adjuger le nom de Nwaria^ auquel Gossellin joint encore celui de Comallis, Ce qu'on a débité sur un arbre distillant l'eau par ses feuilles dans l'île de Fer, où il manque d'eau de source , peut lui faire attribuer les noms de Plm>ialia en latin, et à' Omhrios en grec. Ainsi, conclut d'Anville, il reste les noms de Junonia et de Capraria pour les îles de Gomère et de Palme.

Ces explications arbitraires , dans lesquelles l'ordre des noms est bouleversé, paraîtront peu satisfaisantes lorsqu'on aura vu Ptolémée placer les six îles Fortunées presque dans une ligne nord et sud, en les nommant Aprositos ou l'Inaccessible, Junonia^ Pluitalia [on Pluvialia), Casperia (ou Capraria), Canaria eX. Ninguaria^ c'est-à-dire Niuaria (4). On est frappé de l'arrangement de ces îles, qui ne correspond qu'à la position de Fortaventura et Lancerote; on remarque aussi une constante uniformité dans la manière dont les noms se suivent. En partant de ces deux observations, nous avons été conduits à une nouvelle explication de la géographie de ces îles.

Les Purpurariœ ^ où Juba avait établi des teinturiers en orseille, sont les îlots qui forment le port de Voladia,

(•) Plin. VI, Z'^ . — {^) Gossellin , Recherches, 1, — C^) D' Anville , Géog. anc. III, 117. — (4) Piolem. IV, 6.

23a LIVRE DIXIÈME.

au sud de Mazagan; elles se trouvent juste à 626 milles romains de l'extrémité méridionale de Fortaventura, soit en suivant la côte d'Afrique, soit en louvoyant à l'ouest, et ensuite à l'est, comme il paraît qu'on faisait (i). Les deux îles Lancerote et Fortaventura avec les trois îlots d'Allegranza, Clara et Lobos, représentent le véritables groupes des îles Fortunées. Et voici comment nous concilions entre elles, et avec l'état réel des lieux, les trois relations de Sebosus , de Juba et de Ptolémée.

HOMS MODERNES. SESOBUS. JtJBA. PTOLÉmÉe.

Allegranza . . . Aprositos.

Clara Junonia Junonia parva. . Junonia.

Lancerote Pluvialia Ombrios Pluitalia.

Lobos Junonia

Fortaveotura . . Capraria Capraria Casperia.

Au-delà de ces îles Fortunées, dit Pline, il y en a encore d'autres. Il s'explique plus bas : on voit, dit-il, du rivage des îles Fortunées , celles de Nwaria et de Canaria. Ce sont , comme tous les géographes l'ont pensé , Ténériffe et Canarie. Ce sont aussi la Comallis et la Planaria de Sebosus, qui donne à ces deux îles exclusivement le nom de Fortunées, restreint par Juba aux quatre précédentes.

Là s'arrêtent les découvertes de Sebosus et de Juba ; là se termine même la géographie de Ptolémée. Les trois autres Canaries ont été inconnues aux anciens, ou du moins elles sont de trop pour expliquer leurs relations.

Dans l'explication que nous présentons, l'ordre de noms est presque entièrement conservé ; la position des îles Fortunées du nord au sud est reconnue ; les traits physiques se retrouvent également, car Lancerote ou Pluvialia n'a d'autre source de fécondité que les pluies

0 Plin. VI, 3r.

périodiques. S'il reste des difficultés , elles résultent des mesures données par Sebosus; mesures que d'Anville n'a pas crues susceptibles d'explication, et que Gossellin n'a pu expliquer qu'au moyen de suppositions ingénieuses, mais arbitraires.

Quoi qu'il en soit de cette solution nouvelle d'une des énigmes de la géographie ancienne , il est certain que ces îles Atlantiques ne doivent qu'à des traditions mythologiques le nom à'iles Fortunées. Mais ce nom usurpé n'en eut pas moins de célébrité; on attribua aux îles Atlantiques tous les avantages et tous les charmes dont la fable avait orné les îles des Bienheureux Voici comment le poète le plus philosophe les peignit aux Romains , fatigués de guerres civiles. « Vous, leur dit-il i) , vous qui avez du courage, cessez des plaintes stériles; voguez loin des rivages d'Etrurie : l'Océan qui ceint le monde nous est ouvert; cherchons ces riches campagnes, cherchons ces îles bienheureuses où la terre, sans culture, rend chaque année d'abondantes moissons; où la vigne, sans être taillée, fleurit toujours; où l'olivier n'offre jamais de vaines espérances; où la figue mûre orne toujours son arbre; là, le miel distille du creux des chênes, et l'onde limpide bondit en murmurant sur les flancs des montagnes; là, les chèvres viennent d'elles-mêmes s'offrir à la main qui les trait , et la brebis caressante rapporte des mamelles toujours pleines : point de contagion parmi les troupeaux; point de chaleurs funestes au bétail; l'ours n'y vient point le soir gronder autour de la bergerie; la terre n est point sillonnée par d'énormes vipères. Combien d'autres avantages nous y attendent ! Nous n'y verrons ni les champs inondés par des pluies immodérées , ni le blé tendre desséché par un vent brûlant; le roi des immor-

(•) Horai. Epod. XVI.

tels y tempère l'une et l'autre saison. Car sachez que les mortels n'y ont point encore introduit leurs vices; les Argonautes n'y abordèrent point ; l'impudique Médèe n'y porta point ses pas ; ni l'infatigable Ulysse , ni les navigateurs phéniciens n'ont tourné leurs voiles enflées vers ce rivage , que Jupiter réserve aux hommes vertueux. »

C'est ainsi que la poésie triompha de la vérité et maintint sur les cartes le nom d'un pays de féerie. L'imagination, qui avait, pendant des siècles, cherché à l'occident le séjour d'une félicité inconnue sur la terre, orna de tous ses rêves le pays le plus occidental qu'on eût découvert; et « les fables vagabondes » furent obligées de s'arrêter où finissait le monde ancien.

Après avoir discuté les découvertes faites à l'ouest, suivons Pline dans l'intérieur de l'Afrique. « Le mont Atlas, dit-il, s'élevant du milieu des sables, présente du côté de l'Afrique des sources jaillissantes, de belles forêts et de riches campagnes, tandis que le côté tourné vers l'Océan auquel il donne son nom, n'offre que de stériles précipices (i)- « Dans ce passage, l'auteur paraît supposer qu'une partie de l'océan Atlantique bornait l'Afrique immédiatement au midi du mont Atlas. Par conséquent, lorsqu'il ajoute plus bas que Suetonius Paulinus, parti de Lixus avec des troupes romaines, arriva en dix journées au mont Atlas, le dépassa l'espace de quelques milles, et rencontra, dans un désert de sable noir, une rivière qu'il prit pour le Niger, il ne faut qu'un coup d'œil sur la carte pour s'apercevoir que la première rivière rencontrée par les Romains a dû être le Gyr de Segeîmesse; il ne faut qu'un peu de réflexion pour juger que, dans le faux système de Pline et de ses contemporains , le Niger , pour trouver place en Afrique , devait paraître plus rapproché de l'Atlas, et en général plus au nord qu'il ne l'est.

(0 Plin. V, 1.

Une autre expédition offre au premier coup d'œil des résultats plus positifs. Pour s'en faire une juste idée, il faut suivre exactement la marche du seul auteur qui nous en a conservé le souvenir. Après avoir décrit l'Afrique propre et la Gyrénaïque maritime, Pline (i) énumère les nations de l'intérieur voisines de ces deux contrées. Il nomme d'abord les Marmaridœ ^ voisins du Catahathmus ^ puis les Ararauceles ^ puis les Nasamones ^ qui s'étendent jusqu'à la grande Syrte. Viennent ensuite les Ha^bitœ ^ les Macœ ^ et à onze journées à l'ouest de la grande Syrte, les Hammanientes ^ qui construisaient leurs maisons avec une pierre de sel. Puis, en tournant au sud-est, on parvient, en quatre journées de marche, à une tribu des Troglodytes^ c'est-à-dire à une tribu qui habitait des cavernes, par conséquent dans une chaîne de montagnes calcaires, et qui exportait des pierres fines,' qu'elle recevait de l'Ethiopie intérieure.

Après toutes ces nations se présentait parmi les déserts la Phazanie , contrée qui s'étendait vers la Syrte mineure , c'est-à-dire une oasis, une vallée qui se dirigeait vers le golfe appelé la petite Syrte, aujourd'hui le golfe de Gabes. « Nous avons soumis, dit Pline, la nation phazanique avec ses deux villes, Alèle et CîUaba^ ainsi que Cydamus. Depuis Gydamus, continue Pline, s'étend de l'ouest à l'est une longue montagne appelée Ater^ à cause de sa couleur noire. Viennent ensuite des déserts, puis se présente Matelgœ ou Telgœ ^ ville des Garamantes, la célèbre fontaine Dehris, et Garama^ la capitale de cette nation. Toutes ces contrées ont été subjuguées par les armées romaines j Gornelius Balbus en a triomphé. « Pline énumère ensuite une foule de villes et de tribus dont les noms ont orné le triomphe : On y porta , dit-il , dans l'ordre suivant, les noms et les images des cités et des contrées

'0 Plin. V, S

conquises:» Tabidium^ bourgade; iV/fem, tribu; ISegUgemela^ bourgade; Buheium^ tribu; Vel^ bourgade; Enipi^ tribu ; Thuhen^ bourgade; la montagne Noire; les bourgades Nitibrum et Rapsa^ la tribu Discera^ la bourgade Débris y la rivière Nathabur^ la bourgade Tapsagum^ la tribu Dannagi^ les bourgades Boin et Pege^ le fleuve Dasibari; enfin, les bourgades Baracum^ Buluba^ Alasi^ Balsa^ Galla, Maxala^ Zizama^ et le mont Gyri^ riche en pierres précieuses. »

Quelles lumières la géographie peut-elle tirer de cette liste de noms sans indication des distances? Il n'échappe à Pline qu'un seul mot qui puisse nous découvrir les traces de Cornélius Balbus; le voici:

« Le chemin qui conduit vers les Garamantes était resté impraticable jusqu'à présent, parce que leurs hordes vagabondes couvrent les puits ; mais par la guerre qu'ils ont depuis faite aux Oéenses^ on a connu, pour aller dans leur pays , une route plus facile et plus courte de quatre journées de marche. »

Dans un autre passage, malheureusement assez obscur, Pline dit que les AugiLœ sont à 25o milles romains de la côte, et que, depuis leur pays jusqu'à celui des Garamantes^ il y a douze journées de marche (i). Hérodote place ceux-ci à dix journées d'Augila, et à trente du pays des Lotophages (2). Au sud, ils touchaient aux Éthiopiens.

En rapprochant ces indications de deux autres circonstances, savoir : que Cornélius Balbus ne rencontra aucun grand fleuve, et qu'il paraît avoir terminé son expédition en une seule compagne, nous pouvons peut-être nous flatter de retrouver quelques uns des endroits par où ce général a conduit sa troupe. Il semble que, parti ^Oea ou de Leptis , il a passé le mont Gyri^ le Goriano

(>) Plhu V, 4. — {A Hérod. IV, i83.

OU Gharian de nos jours; il s'est rendu par Maxalla^ à Sebbah ou Selbah, qu'il nomme Cillaha^ qui est probablement le Gher d'aujourd'hui , et qui est la ville la plus septentrionale du Fezzan ou Phazania, pays encore réduit à n'avoir d'eau que par le moyen de puits y quoique d'ailleurs il produise beaucoup de dattiers. Garama^ capitale des Garamantes, est Germa ^ au sud-est du Fezzan. La ville d'^/a^« est probablement le Mourzouk des modernes et le chef-lieu des Muchtusii de Ptolémée. C'est ici, dans la Garamantique proprement dite, longue seulement de looo stades (i) , que se trouvait, selon tous les anciens, une race de bœufs qui, ayant d'énormes cornes tournées en avant, ne pouvaient paître qu'en marchant à reculons (2). Les modernes parlent, comme les anciens, de l'épaisseur extrême du cuir de ces bœufs; et peut-être n'est-ce que faute d'esprit d'observation s'ils ne disent rien à l'égard des cornes (3). Les Garamantes de la Phazanie sont peut-être les Gamphasantes de plu sieurs anciens (4) , ce nom paraissant formé de la réunion de ceux de Garama et de Phasan. Mais la puissance des Gamarantes s'étendait plus loin : Hérodote déjà les considérait comme une des nations les plus nombreuses; Denys le Périégète les appelle un peuple immense ou sans limites (5) ; Virgile les nomme à côté des Indiens (6) , et en étendant leur pays au-delà du tropique (7) , il s'ac-

(•) Strah. XVII , in fin. — (^) Hérod. IV, i83. Plin. VIII , 45. Arist, Hist. Anim. VI, 21. Alexander M/ndius a^p. Athen. Y ^2.1. — MarmoL , Afrique, I, Sa.

(4) Plin. V, 5. Mêla, I, 4> 8. Ce dernier représente les Gamphasantes comme un peuple sauvage, sans habitations, sans vêteniens et sans armes. Pline, V, 8 , dit à peu près la même chose: « Gamphasantes « nudi, praeliorumque expertes, nuUi externo congregantur. » J. H.

(5) ÂTreîpiTOt.

(^) Super et Garamantas et Indos proferet imper ium. (7) Extra anni solisque vias.

corde avec les mesures données par Agrippa (i), qui, en effet, nous conduisent vers Agadès et Bornou. D'un autre côté, nous ne devons étendre les possessions des Garamantes qu'à la distance de neuf journées du pays des Éthiopiens occidentaux, qui sont certainement les mêmes que les Nigritœ (2). Cette considération nous défend d'aller au-delà d'Agadès. Il faut donc chercher au sein de cette oasis le Tahidium de Bal bus dans Tabou ou Tibedou, son Tapsagum dans Tagazi , ses Disceri aux environs de Djedeb. C'est dans le désert de Bilma, si riche en sel gemme , que nous chercherons ISegligemela , nom évidemment arabe; c'est Nedjed-al'mailah^ c'està-dire pays du sel. De même le fleuve Nathahur paraît signifier la rivière qui passe à Tabou, en arabe Nar-Thabou. Une autre excursion vers l'est conduisit les armes romaines à ^travers les; montagnes noires, aujourd'hui celles de Tibesti , dans les contrées des Thibbo, désignées sous le nom Thuhe, et peut-être jusque sur les bords du Ouadi-el-Ghazel, où les noms de Bom et de Dannagi semblent rappeler, l'un Bornou, l'autre Dangal. C'est à Bornou que nous retrouvons l'usage des Garamantes d'aller à la chasse aux Nègres (5), et même celui de la communauté des femmes, que Pline leur attribue. Voilà la plus grande extension qu'il soit possible d'accorder aux découvertes faites par Balbus. Vouloir qu'il ait pénétré jusqu'au Niger, c'est confondre les Garamantes avec lesNigritae, dont le général romain n'étala point le nom dans son triomphe, et que tous les anciens nomment comme un peuple à part.

Les Garamantes possédaient encore à l'ouest le pays de Ghédames ou Gadames, avec la ville du même nom, la Cydamus de Pline, et Matelgœ ^ dans quelques manu-

(0 Plin. VI, 33, — (2) Hérod. 1. c. Léo, pag. 255. Proceclings of the African. assoc. 234- — (^) Plin. V, 8. Léo , 656.

scrits Taïga ^ probablement le Telliagues des cartes modernes. Il serait possible que Bérigan et Guargala, dans l'intérieur du pays de Zab, dépendant d'Alger, fussent le Baracum et le Galla de Cornélius Balbus; ce qui s'accorderait avec l'opinion de Ptolémée, lorsque ce géographe dit «que les pâturages des Garamantes atteignent d'un côté le PaluS'JSubien ^ le lac Filtri, et de l'autre les sources du Bagradas^ fleuve qui arrose le royaume de Tunis » Mais c'est dans l'analyse de la géographie de Ptolémée qu'il faut renvoyer cette discussion.

Tout ce qui est au midi du pays des Garamantes et des cataractes du Nil s'appelle Ethiopie dans le système géographique de Pline; et il partage cette vaste région en occidentale et orientale : le Nil sépare ces deux grandes divisions, qui semblent d'abord rappeler les mêmes distinctions chez Homère, mais qui en sont essentiellement différentes. Les Ethiopiens d'Homère et des anciens Grecs sont tous les peuples méridionaux de la terre (2). Cette ancienne signification fut ensuite modifiée par les historiens de plus d'une manière : Hérodote plaça ses Ethiopiens d'orient dans l'Inde, ou, selon d'autres, en Colchide; il remarqua leurs cheveux droits en opposition avec la chevelure laineuse des Nègres ou Ethiopiens d'occident (3): Pline, peut-être instruit de la différence physique des peuples de l'Abyssinie actuelle d'avec ceux qui demeurent vers le Niger, considéra le Nil comme la limite qui séparait les deux Elhiopies (4) , et se flatta mal à propos d'avoir rendu le sens d'Homère. Il aurait cependant pu trouver dans son propre ouvrage de quoi conclure que l'Ethiopie d'Homère différait de celle des géographes; car il assure que c'était à Joppe en Palestine (5), qu'Andromède fut exposée aux fureurs d'un

(0 Ptol. IV ; VI , 109. —(^) Voy. ci-dess. 1. II. —0) Hérod. III , 94; VII, 70. —(4) Plin.Yy 8. —(5) 1(1. ib. 3i. ilfe/, I, 2. Strab. XVI, etc.

monstre marin; or, Andromède étant la fille du roi d'Éthiopie, on voit bien que les poètes étendaient jusqu'à la Méditerranée le séjour des Ethiopiens; d'ailleurs Homère t'ait ce peuple voisin des Sidoniens (i), et ne leur donne nulle part la physionomie des Nègres, dont il n'avait pas d'idée. Strabon, imité des érudits modernes, met aussi son esprit à la torture pour retrouver exactement son Ethiopie dans l'antique poème d'Homère (2). Pour nos lecteurs, déjà accoutumés à distinguer les traditions primitives, poétiques et populaires, des applications qu'en firent les historiens, et des commentaires que ces applications firent naître, ils doivent tout de suite s'apercevoir que le nom d'Ethiopien ou peuple au teint brun, a, comme tant d'autres noms , été repoussé de siècle en siècle vers les extrémités méridionales du monde connu à chaque époque.

Dans l'esprit de ceux qui, avec Hipparque, croyaient que l'Afrique et l'Asie se joignaient par le sud , les Ethiopiens et les Indiens devenaient voisins : Virgile et Lucain purent, en conséquence, faire descendre le Nil des pays frontières de l'Inde (3). Mais Pline, qui suit l'opinion d'Eratosthène sur l'étendue de l'Océan, donne des limites étroites à son Ethiopie; elle n'a que 2100 milles romains de longueur de l'est à l'ouest; sa largeur du nord au sud était de 1297 milles, y compris la Haute-Egypte. Telles étaient les mesures adoptées par Agrippa dans son grand ouvrage officiel, résultat de tous les mémoires recueillis par les Romains. Les connaissances géographiques du siècle d'Auguste atteignaient donc à peine les montagnes de l'Abyssinie.

L'Éthiopie occidentale paraît avoir été la moins connue. Nous avons déjà vu que le fleuve Niger, selon Pline ,

(') Hom. Odyss. IV, 83. — (2) Strab.l, passim.Comp. Freret, Observ. sur la Cyrop. Huet , Bochart, etc. — (3) Firg. Georg. IV, iqS. Luc,>; etc.

n'était qu'un bras du Nil. Le naturaliste romain setait confirmé dans cette erreur, en apprenant que le Niger nourrissait, comme le Nil, des crocodiles et des hippopotames , et que la plante appelée papyrus croissait sur ses bords aussi bien qu'en Egypte (i). Ce fleuve se débordait aussi régulièrement que le Nil. D'autres anciens paraissent également avoir eu quelques renseignemens sur les qualités naturelles de la Nigritie. Chez les Ethiopiens occidentaux, disait Ératosthène (2), l'air, en général pur, est obscurci par des vapeurs le matin et le soir. Iphicrate (3) assurait que le camelopaj^dalis ^ ou la girafe, se montrait dans l'Ethiopie occidentale; et, dans ces derniers temps, Mungo-Park a vu cet animal sur les bords du Niger. L'énorme serpent boa était aussi connu d'Iphicrate. L'or fin d'Éthiopie (4) paraît également rappeler les lavages de ce métal dans la Nigritie. Mais Pline convient expressément que tout ce qu'on savait sur les JSigritœ^ nommés chez tant d'anciens (5) , était mêlé de fables et plein d'obscurité. Il raconte, comme un échantillon, que le roi de ISigro'è (la Nigira de Ptolémée) passait pour avoir un seul œil placé au milieu du front (6).

Voilà donc les Cyclopes de la fable arrivés depuis la Sicile jusqu'en Nigritie! C'est ainsi que de toutes parts les êtres fabuleux furent transportés des pays connus dans le lointain encore obscur; c'est ainsi que les Pfgmées d'Homère devinrent un peuple de l'intérieur de l'Afrique. Les érudits qui recherchent sérieusement la demeure de ce peuple, et qui croient en avoir trouvé le reste, n'ont point saisi l'ensemble et la marche des découvertes, des erreurs et des systèmes historico-^éographiques de l'antiquité (7).

(0 Plin. V, 8. — (^) Strab. XVII , p. 670. Casaub. — 0) Ap. Stràb. ib. 569.— (4) /Te/iW. Ethiop. IXetX. Theodor. in lerem. \o. — {^) Dion. Peneg. 2i5. Ptolém. IV, 6. Strab. II et XVII. —(6) Plin. VI, 3o. — (7) Comp. Ludolf. de Pygmœis , in Comm. ad Hist. /Ethiop.. 69-74- * l. 16

'll^Q, LIVRE DIXIÈME.

L'Ethiopie orientale, située sur le Nil, était mieux connue. Pline donne quatre itinéraires depuis Syène en Egypte jusqu'à Méroé (i). Ces itinéraires, dont les uns suivent les bords du Nil, tandis que les autres semblent traverser le désert de Bahiouda , se rencontrent tous sur quelques points essentiels, entre autres sur la ville de JVupsia, Nupsis ou Tenupsis i"^) ^ qui nous paraît être la Nuabia des modernes, quoique d'Anville préfère rapporter cette ville à la Méroé des anciens (3) ; mais nous connaissons aujourd'hui la place de Méroé. Les voyageurs grecs cités par Pline indiquent une foule d'endroits dont les espions militaires de Néron ne retrouvèrent qu'un petit nombre. C'est ainsi qu'encore de nos jours les villages naissent et disparaissent en Afrique. Comment donc se flatte-t-on de retrouver les nombreux noms de tribus cités par Pline, et qui probablement sont en grande partie imaginés par les voyageurs grecs et romains? Il en est certainement ainsi des Strutophagi ou mangeurs d'autruches; des Acridophagi^ qui se nourrissaient de sauterelles, et qui mouraient à l'âge de quarante ans; des Panphagi^ qui dévoraient tout ce qui leur tombait entre les mains. Toute tribu africaine qui faisait sa demeure dans des cavernes souterraines, communes dans les terrains calcaires, était décorée du nom de Troglodytes. Une énorme largeur de la bouche a peut-être valu à plusieurs tribus le nom de Gamphasantes (4) ; on ne sait pas si les Blemmyes^ habitans de la Nubie orientale , doivent le sobriquet que les Grecs leur ont donné, à leurs flèches inévitables (5) , ou à la férocité de leurs

(0 Plin. VI, 29. — Wld. ibid. 29 et 3o. — {^) D'Jwille , Géogr. anc. III, 5o.

(4) Tap-tpai;, joues, os des joues. « Mquantem rictus Garamanta ferarum. » SU. Ital.

(5) B>eVf^a, trait, blessure.

regards (!)• Le nom qui paraît s'être le mieux conservé, c'est celui des Nubœ , qui pourtant n'occupaient pas exactement la Nubie des géographes arabes et modernes ; il paraît que les Nubœ^ semblables à d'autres nomades, erraient de contrée en contrée.

Une autre question obscure, importante et négligée par d'Anville, c'est de savoir où demeuraient les exilés d'Egypte, ou les 240,000 guerriers qui, fuyant le despotisme de Psammétichus, établirent sur le Nil un Etat vassal du royaume de Méroé. Eratosthène (2) plaçait la Terre des Exilés à 8,3oo stades ; Hipparque (3) , suivi par Strabon, la portait à 8800; elle ne peut donc avoir été plus au nord que ne le sont la province nubienne de Fazoq! et la partie méridionale du Kourdofan. Ces exilés s'appelaient eux-mêmes jismach[!^\ ils demeuraient, selon Hérodote, à cinquante-six jours de navigation audessus de Méroé. Strabon, dans un passage, les désigne sous le nom de Sehridœ (5) , en les plaçant dans une contrée nommée Ténésis; il les fait voisins et maîtres de Méroé, en observant qu'ils sont gouvernés par une reine ; dans un autre endroit , ce même auteur les nomme Sembritœ oxxSebirtœ^ en disant que leur reine est vassale de celle de Méroé (6). Pline, sans s'en apercevoir, parle, dans le même chapitre, deux fois de ce peuple, qu'il nomme Semberritœ (7) ; il dit d'abord que la première ville des Egyptiens exilés, située à dix-sept journées de marche de Méroé, s'appelait Esar; elle était sur la rive occidentale, et avait vis-à-vis d'elle une autre ville nommée Daron. Ainsi l'assurait Aristocréon, un des voyageurs grecs dont il nous a donné l'itinéraire jusqu'à

CO B),£f*£aiy££v, regarder d'un air féroce. Com. ISonn. Dionys. XVir, 385 sqq. — (2) Strab. 1 , 63 , édit. du Louvre. — {}) Idem , II , 12 , 1 14. — (4) Hérod. II , 3o j et Wesseling. ad locum. Id. III, 97, — i^) Strab. XVI, 35o. Cas. — (6) Ici. XVII, 54i . — (7) Plïn. VI , 3o.

Mëroë; puis il ajoute, d'après Bion, autre voyageur, que leur capitale actuelle était Sembobitis , dans une île du Nil; enfin, il revient encore sur la relation de Bion, et nous apprend que Sembobitis, Asar, Daron et beaucoup d'autres villes baignées par le Nil, obéissent à la reine des Semberrites. La ville de Sembobitis était à vingt journées de Méroé. En comparant tous ces passages, il reste évident que les Semberrites sont les mêmes que les Sebridœ de Strabon , et les Asmach ou Automoles d'Hérodote; mais, pour concilier entre elles les mesures de Pline et d'Hérodote (en négligeant les vagues indications de Strabon suivies par d'Anville), il faut observer que le premier compte par journées de marche, et l'autre par journées d'une navigation embarrassée. En partant de ce principe, El-Aice^ dans le Rourdofan , nous paraît Esar ou Asar{})\ et peut-être l'usage de la circoncision chez les Falachans, peuples d'Abyssinie qui passent pour Juifs, est-il un reste des institutions égyptiennes.

Les côtes orientales de l'Afrique ne présentent dans la géographie de Pline (2) qu'une suite d'obscurités et d'incertitudes; des périodes entières y paraissent avoir été transposées par des copistes inexacts (3). Le Périple de la mer Erythréenne nous fait mieux connaître le progrès des découvertes dans ces régions (4). Le golfe Ayantes renfermait le port de Malao^ probablement celui d^Isis chez Pline, par où l'on exportait l'excellente myrrhe d'Afrique (5) , et le promontoire Mosylon, rendez-

L'ancienne Asar de Pline nous paraît devoir plutôt correspondre au lieu désigné sous le nom de El-Azazeh^ dans le Sennâr, ainsi que semble le prouver la positiçn que lui donne M. F. Cailliaud dans sa carte de l'Egypte et de la Nubie. J. H.

(^) PLin. Yl f 29. — (3) P. ex. Hinc Jzanium mare, etc. —(4) Peripl. m. Eryth. 5 sqq. in Geogr. Min. — (^) Plin. 1. c. Id. XII, i5, 16. Dioscor. Jetius. Serapion , ap. Bochart , Phaieg , II, 23.

VOUS des vaisseaux qui, de Ceylan ou Taprobane, apportaient le cinnamome (i), considéré faussement par les anciens comme une production africaine. Les terres voisines du golfe Avalites portaient probablement déjà le nom de Barbaria^ sous lequel des écrivains postérieurs les désignent (2) : car Pline, tout en exaltant la myrrhe d'Afrique , l'appelle pourtant sordida ac barbara , ce qui ne paraît venir que d'une méprise relative au nom propre de la contrée où croissait cette substance aromatique (3).

Les trois promontoires, Elephas^ Aromata, et Phalangis ou Zingis extrema , correspondent aux caps Fellis, Guardafui et Orfui de nos cartes. Cette extrémité orientale de l'Afrique, aujourd'hui déserte, était alors couverte d'établissemens fondés par les Grecs d'Egypte. Mais au sud du promontoire Noti- Cornu ^ une côte aride, sans eau, sans ports, avait long-temps arrêté les navigateurs. Ce terme de la géographie de Strabon venait d'être dépassé ; on se rendait au port marchand de Rapta et dans l'île de Menuthias : le premier représente probablement, suivant Gossellin, Bandel-Velho et l'île Magadasho (4). Quoique au-delà de Rapta l'on connût le promontoire Prasum, qui paraît se retrouver dans le cap de Brava, les navigateurs ne pénétraient point au sud de Rapta. « Cette partie de l'Océan, dite le Périple , est entièrement inconnue • on croit qu'il continue de se diriger à l'ouest, et qu'après avoir baigné les côtes méridionales de l'Ethiopie , il se joint à l'Océan occiden-

(0 Plin. VI , 29. — (2) Ptol. Marcian. — Q) Bochart , 1. c.

(4) Gossellin , Recherches , I , i88. Cette conjecture est peu fondée ; il y a probablement erreur. Nous ne voyons pas d'ile Magadasho sur la côte orientale de l'Afrique aux environs du cap Brava , mais bien un royaume et une ville de Magadacho , que l'on appelle aussi Magadoxo. Vossius croyait que l'ile Menuthias de Ptolémée était celle de Zanzibar: d'Anville est de cette opinion. D'autres ont pensé sur quelques vagues

tal (i). » Voici encore un de ces passages décisifs qui sembleraient prouver combien les navigations des anciens étaient loin de les avoir conduits au sud de l'équateur, et encore moins autour de l'Afrique.

Il est vrai que Ptolémée, dont la géographie se termine aussi au promontoire Prasum, assigne à ce point une latitude qui le porterait au sud de l'équateur,* mais une lévision rigoureuse des itinéraires employés par ce géographe prouve que les mesures qu'on y trouve indiquées n'auraient dû le conduire qu'au terme déjà marqué (2). Toutefois, comme les petits princes ou cheykJis arabes de l'x^zanie dépendaient d'un prince de l'Arabie Heureuse (5), et que, selon Pline, le commerce du cinnamome ou de la cannelle était le monopole d'un roi d'Arabie (4), nous n'osons pas nier que dans ces régions les Arabes n'aient pu étendre beaucoup plus loin leurs établissemens et leurs voyages; mais la politique commerciale a dû les engager à en faire un secret , du moins les Grecs et les Romains n'en eurent-ils aucune connaissance positive.

renseignemém que c'élait Madagascar : une île aussi importante aurait été clairement indiquée parles anciens s'ils l'avaient connue. Au surplus, rappelons sur ces parages les idées qu'adopte d'Anville : le Magnum littus ou la grande plage est , selon lui , la côte de Magadacho; et Rapta , sur UD fleuve, semblerait être Pata, à l'embouchure de la Grande-Ri\^ière ^ fleuve du Zanguebar. J. H.

(0 Peripl. p. 1 1 . — (2) Gossellin, Le— Q) Peripl. p. 10. — (4) Pline, XII, 19.

<yo-a-<yoo^o-<>^3■<yo^-»^^■^-o-o<y^>-a■<hQ■^

SoiTE de l'Histoire de la Géographie. — Découvertes en Asie, d'après Pline et le Périple de la mer Érythréenne. A. après J.-C. 1-80.

Lox\G- TEMPS la navigation de la mer des Indes pardît être restée dans 1 état où fut celle de la nier du Sud avant l'arrivée des Européens. Les voyages des Phéniciens et des Hébreux, soit vers la ville ô^Ophir en Arabie, soit vers la terre inconnue àiOphir^ offrent trop peu de certitude historique et de précision géographique, pour qu'un écrivain de bonne foi puisse se permettre d'en tirer des conclusions. Les premiers Grecs qui pénétrèrent jusqu'aux rivages de la mer des Indes, nommée mer Erythréenne ou Rouge, trouvèrent les Arabes-Sabéens en possession du commerce de l'Inde (O- C'était de ces Arabes, nous disent-ils, que les Phéniciens avaient tiré les marchandises qui , pendant des siècles, avaient enrichi Tyr et Sidon (2). De même, les conquêtes de Sésostris, si elles sont réelles, ne s'étendirent que jusqu'au promontoire Mosylon (3), vis-à-vis de la côte des Sabéens. Il ne reste donc que les Indiens auxquels on puisse attribuer la priorité sur les Arabes dans la navigation de ces parages mais les lois de Menou défendent aux Indous d'aller en haute mer; et nous venons en outre] d'apprendre que tous les noms de gros navires usités dans l'Indoustan sont d'origine arabe (4) ; circonstance qui semble devoir faire

(0 Jgatharch. 65. Strab.[XYl, 1 124. Alm. Diod. Sic. lll. — i^) Jgatharch. 1. c. Plin. VI, 29. — (4) Note de M. Solvyns, auteur de la Description des Hindous.

rejeter toute idée d'anciennes navigations loiiïtaines exécutées par des Indiens.

Quoique les Arabes n'eussent que des barques couvertes de cuir, et dans la construction desquelles il n'entrait pas même un clou de fer(i), leurs voyages dans l'Inde doivent remonter à une haute antiquité, puisque les denrées de ce dernier pays parvenaient à Jérusalem et à Tyr du temps de Salomon. Les trésors accumulés par les Sabéens, et qui excitaient la cupidité de l'empereur Auguste , ne purent être que les fruits d'un monopole long - temps concentré dans les mains de ce peuple. L'existence des pirates très-hardis que les Grecs trouvèrent sur la côte méridionale d'Arabie (2) , offre encore une preuve subsidiaire de l'antiquité de la navigation chez cette nation; car l'avidité des pirates naît de la contemplation des richesses qu'amasse l'industrie du commerçant. Mais quand on voit ces pirates et leurs imitateurs ou descendans , sur la côte du Malabar, établir leurs repaires parmi des basfonds et même les Ascitœ d'Arabie, pour aller attaquer les navires, et n'avoir que des radeaux, soulevés par des outres (3) ^ on ne peut guère douter que les navigateurs arabes suivaient les côtes, et que même, avec la connaissance des vents périodiques réguliers, ils n'osaient confier à la haute mer leurs frêles navires. Rien ne prouve que, sous les Ptolémées, les Grecs d'Egypte aient fait directement le commerce de l'Inde; et s'ils le faisaient, c'était certainement au moyen d'un cabotage semblable à celui des Arabes (4).

Les projets d'Eudoxe et de Jambulus pour aller droit dans rinde ne nous sont connus que par les rapports des

(0 Peripl. mar. Eryth. passîm. Sirab. XVI, 1 124. Procop. Pers. I, 19. — (2) Diod. III , 43. Strab. XVI, 1 123. — (3) Plia. VI , 29. — (4) Comp. Vincent , Periplus of the Erythrean sea. Heerenàe Grœcorum , de India notifia, in Comm. Societ. Gott.

HrSTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE. 2 40

écrivains qui les tournent en ridicule ou les surchargent de circonstances fabuleuses (i). Hippalus , plus intelligent ou plus heureux , procura aux Grecs d'Egypte la connaissance parfaite de ces vents réguliers qui fixent invariablement la navigation de l'Inde, et que nous nommons moussons (2). Celui du sud-ouest , qui conduit vers rinde les bâtimens sortis du golfe Arabique, reçut le nom à' Hippalus, Alors toute la navigation changea de face; le marin, plus hardi, traversa rapidement les mers de l'Arabie, aborda dans la péninsule indienne, et revint à l'aide de la mousson contraire. Ce fut sous Auguste que la navigation vers l'Inde éprouva un grand changement. Alors iElius Gallus, gouverneur d'Egypte, fit partir du port de la Souris, en grec Myos honnos^ situé sur la côte égyptienne du golfe Arabique, une flotte marchande composée de cent vingt navires. Les Romains , flattés du profit immense qu'ils tiraient de ce négoce , le cultivèrent avec avidité. Il était très-considérable du temps de Pline, qui décrit exactement la route tenue par les vaisseaux pour aller dans l'Inde, ainsi que le temps de leur navigation (5).

D'abord on s'embarquait sur le Nil k JuUopolis ^ bourg qui n'était éloigné d'Alexandrie que de 2,000 pas. De là, on se rendait à Coptos par une navigation de 3oo milles , et qui s'achevait en douze jours. A Coptos on prenait des chameaux pour aller par terre à 25o milles de là, au port de Bérénice^ sur le golfe Arabique. On s'arrêtait, pendant le cours de ce voyage , à différens gîtes dont la rencontre des eaux avait déterminé le choix. Comme la plus grande partie du chemin se faisait la nuit, à cause des chaleurs, on n'arrivait de Coptos à Bérénice que le dou-

(0 Strab. Diodor. Comp. Eichhorii, Histoire du commerce de l'Inde, p. 37. — (2) PeripL mar. Eryih. p. 82. in Geogr. Min. — (3) Plin. VI , 23. Eichhorn, 1. c. p. 44-

^So LIVRE ONZIÈME.

zième jour. Quand on y était parvenu', on se mettait en mer au milieu de l'été, avant le lever de la canicule, ou immédiatement après, et dans une trentaine de jours on arrivait au port à'Ocelis^ ou à celui de Cané^ l'un et l'autre dans l'Arabie Heureuse. De là on se rendait, en quarante jours de navigation , à Muziris^ premier entrepôt de l'Inde, dans la contrée de Limjrica^ aujourd'hui le Concan, en profitant du vent hippale ou de sud-ouest d'occident. Les vaisseaux repartaient de l'Inde en hiver, en sorte qu'on pouvait se trouver de retour dans le cours de la même année. En revenant , la navigation se faisait sur l'océan Indien par le vent vulturne ou de sud-est , et dans le golfe Arabique par le vent d'Afrique ou de midi.

Une autre branche de commerce de l'Inde remonte probablement à une époque extrêmement ancienne. Patala^ vers l'embouchure de l'indus , recevait par caravanes et par bateaux les toiles fines , dont la fabrication est très- ancienne dans l'Inde. Les Gerrhéens venaient chercher ces marchandises , ainsi que l'encens et la myrrhe de l'Arabie méridionale (i) : ils transportaient ces objets, soit à Babylone, et plus tard à Batné (2) sur l'Euphrate; soit, à travers le grand désert, à Palmyre en Syrie, et plus anciennement à Tyr, où toute la contrée de Gerrha était connue sous le nom de Daden (3).

Une troisième route vers l'Inde nous est indiquée par des relations contradictoires et obscures. Selon Pline, on avait dit à Pompée que les marchandises de l'Inde pouvaient être embarquées sur Xlcharus^ rivière qui se jetait dans XOxus^ aujourd'hui le Djihoun ou l'Amou-Déria, que les anciens regardaient comme tributaire de la mer Caspienne. Les marchandises pouvaient ensuite être transportées à l'embouchure du Cyrus ^ et de là sur les

(0 Nearchi. Peripl. 37. Jgathavch. 65. Suidas in voce crraxT/?. (2) Ammian. Marcéll. XIV, 3. — (3) Ezéchiel , XXVII , i5.

bords du Phasis dans la Colchide (i). Strabon assure , d'après Patrocle, que les marchandises de l'Inde étaient transportées par l'Oxus dans l'Hyrcanie, et ensuite par les Jleiives jusqu'aux bords du Pont-Euxin (2). Le même auteur affirme (5) que les Aorsi^ peuple habitant au nordouest de la mer Caspienne , transportaient sur les rivages du Pont, et à l'aide de leurs chameaux^ les marchandises indiennes qu'ils recevaient des Arméniens et des Mèdes.

On a expliqué de plusieurs manières ces passages obscurs (4). D'abord ceux qui croient à une ancienne embouchure de rOxus dans la mer Caspienne, pensent qu'on doit entendre à la leitre les ouï-dire de Pline; mais l'Oxus a probablement toujours eu son embouchure au même endroit où elle se trouve de nos jours; c'est ce qu'on peut conclure indirectement du passage où Strabon dit que Xlaxartes^ notre Syr-Deria, s'écoule aussi dans la mer Caspienne (5). Qu'on regarde une carte, et on se convaincra que riaxartes n'a jamais pu s'écouler directement dans notre mer Caspienne. Il paraît donc que les anciens avaient pris le lac d'Aral , dont ils ne connaissaient que le côté méridional, pour un golfe de la mer Caspienne (6).

(0 Plin. VI, 17. Comp. Procop. Pers. II, 25. — (2) Sirab. II, 5o; XI, 35i. Casaub. — (3) Ici. XI, 5o6, Sog. AJmel. — (4) Heeren, sur le Commerce de l'Inde, dans les Comment. Soc. Gouing. XI, elc. Mannert , Géogr. des Grecs et des Romains. Sprengel , Histoire de la Géographie. — (5) Strab. 1. c.

(*^) La question que Malte-Brun agite ici est de la plus haute importance : elle intéresse à la fois la géographie historique et la géographie physique. Tout en respectant son opinion, nous devons rappeler quelrjues observations assez récentes rjui expliquent et confirment ce que les anciens ont dit de l'embouchure de l'Oxus et de l'Iaxartes dans la mer Caspienne.

Strabon, Eratosthène et quelques autres, eh parlant de cette mer, semblent comprendre dans son étendue celle du lac d'Aral, Pallas , à I inspection des lieux , prétendit même qu'à une époque frès-reculée elle

Ainsi les marchandises de l'Inde ont dû être transportées par terre des bords de l'Oxus à leur destination ultérieure. Il se présentait naturellement deux routes, Tune par 1'^?chus OM le Tedjen, la mer Caspienne, le Cyrus et le Phasis; c'est probablement celle que Strabon désigne lorsqu'il parle des fleuves par où ce commerce se dirigeait. L'autre route naturelle, c'était de tourner la mer Caspienne par le nord. Nous osons presque affirmer que c'était celle que suivaient les Aorsi montés sur leurs chameaux, quoique Strabon prétende leur faire traver-

dut être réunie à ce lac et à la mer d'Azof. Rien ne répugne à croire que les fleuves qui s'y jetaient n'y portant pas une quantité d'eau égale à celle qui s'évaporait de sa surface, celle-ci dut graduellement diminuer. La diminution du lac d'Aral continue même encore d'une manière bien sensible, d'après les observations les plus récentes; plusieurs autres lacs éprouvent aussi des changemens analogues : il en est de même de quelques rivières. M. Mouraviev (Voyage enTurcomanie etàKhiva, en 1819 et 1820 ) a reconnu les anciens bords de la mer Caspienne entre les côtes de cette mer et la pointe méridionale du lac d'Aral. Il a même suivi l'ancien lit de l'Amou-^Déria ou de l'Oxus jusqu'à la mer Caspienne : à quelque distance de celle-ci , il se partageait en deux bras , l'un au nord et l'autre au sud du petit mont Balcan. Ce lit, entièrement desséché aujourd'hui, a 65o pieds de largeur et 97 de profondeur. Les Khiviens, ajoute M. Mouraviev , ont conservé des traditions d'après lesquelles un violent tremblement de terre aurait, il y a cinq cents ans, ébranlé la surface du pays et obligé TAmou-Déria de prendre son cours au nord, où il se serait creusé un nouveau lit , par lequel il se jette maintenant dans le lac d'Aral. Les Khiviens assurent de plus que lorsque le fleuve occupait son ancien lit, leurs habitations s'élevaient sur ses bords; ce qui est prouvé par des restes de canaux et par des ruines de divers édifices.

Ces traditions , répandues chez les Khiviens , sont d'autant plus importantes qu'elles s'accordent parfaitement avec les preuves physiques de l'ancien cours de l'Oxus dans la mer Caspienne. Mais ces peuples, à peine civilisés , ont-ils des moyens surs de conserver le souvenir exact d'une date? Il est permis d'en douter. Ce qui prouve d'ailleurs qu'il y a plus de cinq cents ans que l'Amou-Déria ne se jette plus dans la mer Caspienne , c'est que le géographe arabe Ebn-Haoukal, qui écrivait vers le milieu du siècle, place l'embouchure de ce fleuve dans- le lac de Kharism , le même que celui d'Aral. J. H.

ser les précipices du Caucase , où les chameaux ne sauraient être employés avec succès. C'était la route habituelle des négocians du moyen âge; c'était encore celle qu'ont dû suivre les anciens voyageurs grecs qui firent connaître à Hérodote la vraie nature de la mer Caspienne. Une fausse hypothèse sur la mer Caspienne paraît avoir induit en erreur et Patrocle et Pompée, et ceux qui parlaient d'après eux; le détroit imaginaire qui, selon la plupart des anciens , unissait cette mer à l'Océan septentrional, les forçait à tracer au sud la route commerciale qui réellement a dû exister au nord.

D'après cet exposé des routes que suivaient les voyageurs commerçans, il résulte que l'Arabie, la côte de Malabar et les pays sur TOxus, doivent surtout attirer les regards de l'historien qui suit les progrès de la géographie.

La route vers la Sérique était déjà connue avant l'époque de Pline; mais comme c'est dans des ouvrages postérieurs qu'il faut puiser les notions relatives à ce pays , isolé de la chaîne des découvertes , nous n'en parlerons pas encore.

Si l'on se rappelle la description que nous avons tracée de l'Arabie, d'après Strabon, on doit savoir que les anciens, à l'époque de ce géographe, ne connaissaient que d'une manière imparfaite cette grande péninsule. A présent suivons, avec le savant Mannert, le Périple de la mer Erythréenne, en y joignant quelques traits d'une nomenclature confuse donnée par Pline (i); nous remarquerons des progrès sensibles dans la géographie. Le Périple nous apprend que l'endroit nommé Leuce-Kome ou le bourg blanc, placé vis-à-vis de Bérénice Troglodytica (2) , et par conséquent rapporté convenablement à Haoura

(0 Plin. VI, 28. — (') napaxsîfxïvov. Peripl. p. 1 1 , in geogr. minor.

par Bochart, suivi par d'Anville (i) , servait de station à un détachement de soldats et de douaniers romains. Depuis Leuce-Kome jusqu'aux extrémités de l'Yémen des modernes, les écueils, les pirates et le manque d'un bon port éloignaient les navigateurs des côtes de l'Arabie. Muza , dans la Sabée, était la première ville où le commerce trouvait un asile. Le port ô^Ocelis recevait les flottes qui d'Egypte se rendaient dans l'Inde. En passant le détroit, une ville antique et florissante attire nos regards : c'est VEden des Hébreux (2). l'Aden des Arabes, et 1'^tkana ou ip\utot ^clana, dont Pline avait entendu le nom, mais dont il ignorait la position (5). Nous sommes disposés à croire qu'Aden répond au port nommé Arahia Félix dans le Périple, et Arabiœ Emporium par Ptolémée, quoique ce dernier géographe l'ait placé plus à l'est. Depuis des siècles, Aden était le centre du commerce de l'Inde; et quoique probablement ruinée par la flotte de guerre d'^Elius Gallus , comme on peut conclure du Périple (4) , elle s'était déjà relevée du temps de Pline , et conserva jusqu'au dix-huitième siècle des restes de splendeur. Plus à l'est, Cané^ dont la position est incertaine, quoique d'Anville, s'appuyant d'une ressemblance de nom, l'ait rapportée à Cava-Camin (5) , servait de dernière station aux vaisseaux qui se rendaient dans l'Inde. C'était le port de la ville de Sabbatha^ le Mareb des modernes, et la capitale des Chatramotitœ ^ c'est-à-dire des habitans de l'Hadramaout, dont la domination s'étendait à l'est sur la province de Sachar ou le pays des Sacalites chez les anciens , patrie de ces précieux arbustes dont les gommes et résines odoriférantes, devenues si célèbres sous les

(0 Bochart, Canaan, 44- D*An\fille, Descript. du golfe Arab. 243. (Nonobstant les fortes objections de Gossellin , Recherches, II, 254- ) ~ (^) Ezéch. XXVII , 23. — (3) PUn. 1. c. PhilosLovg. Hist. cccles. III, 4- — (4) Comp. Mannert, VI , 70. — (5) D'Anville , Géog. II, 224. '

noms ^encens et de myrrhe^ parfumèrent les temples des divinités grecques, et, prodiguées sur la tombe d'une Poppée , signalèrent le luxe insensé des Romains (0. Des collines d'argile baignées de sources nitreuses, couvertes de vapeurs malsaines, voilà comme les anciens décrivent la région de V encens et celle de la myrrhe^ qui paraissent s'être étendues au loin dans l'intérieur de l'Arabie (2). Pline dit qu'il n'avait pu concilier entre elles les descriptions contradictoires qu'on donnait des arbres chargés de ces parfums, et dont les Arabes employaient les branches en guise 4e fagots (3). Un prince de l'Hadramaout étendait sa domination sur l'île de Socotora, nommée île de Dioscorides. Comme il tirait un certain revenu de cette terre aride, il est à présumer que l'aloès vendu à Cané en venait en partie ; d'autant plus que l'aloès de Socotora passe aujourd'hui pour être le meilleur. Les Catahani ou Gehonites s'étaient rendus maîtres de l'intérieur du pays; les caravanes qui apportaient les aromates en Syrie payaient un tribut en passant par Tamna ou Thomna^ la capitale de ce peuple. Nagia, la plus belle de leurs villes, était ornée de soixante-cinq temples (4).

Le golfe Sacalites^ dont nous venons de parler , présente de grandes difficultés. « 11 est, selon le Périple, terminé par le mont Syagros^ le plus grand promontoire du monde, et qui regarde le soleil levant. « Ce promontoire doit encore se trouver vis-à-vis de celui à'Aromata en Afrique, et le golfe Sacalites lui-même doit avoir en face l'île de DioscorideslS). En rapprochant de ces indications la distance donnée par Pline de ce promontoire à l'île, et que nous évaluons à 2240 stades de 700 au degré (6) , il paraît que le cap Fariach, situé à l'ouest du

(0 Plin. XII, i4, 18. Peripl. Mar. Éryth. i5. Strab. XVI, 1129.— i^)Ptolém. VI, 7. Geog. Nub. clim. II, 6. Plin. 1. c. —(4) Idem, XII , 14 ; VI , 28. — (5) Peripl. M. E. 17 . — W Plin. VI , 28.

golfe de Sachar ou Seger, répond au Syagros des premiers voyageurs grecs et romains. Aussi les endroits que le Périple nomme après le promontoire Syagros sont-ils représentés comme situés sur le golfe Sacalites. Ptolémée confirme la position du promontoire à Vouest du golfe Sacalites ; mais il semble le porter à la hauteur du cap Morebat , et faire correspondre le golfe en question à celui nommé Giun-al-Hacîsc ou baie des Herbes (i). D'Anville adopte cette dernière partie de l'opinion de Ptolémée (2) ; mais quant au promontoire Syagros , il la rejette, et croyant lire dans le Périple que ce cap est la pointe orientale de l'Arabie (ce que le texte grec ne dit point) (5), il le prend pour le cap Rosalgate des cartes modernes. De toutes ces méprises il résulterait sur la carte d'Arabie beaucoup de vide vers le midi et l'orient, tandis qu'en suivant les indications du Périple, déjà appréciées par l'ingénieux Bochart, nous retreuvons quelques peuples cités dans l'immense nomenclature de Pline, et même quelques villes marquées par Ptolémée. Ainsi le Moscha^ où les navigateurs échangeaient les marchandises de l'Europe et de l'Inde contre l'encens accumulé en tas le long des rivages du golfe Sacalites , n'est point le Mascate des modernes, mais un port voisin de Dofar, où se fait encore de nos jours la principale exportation de ce parfum (4).

A l'extrémité du golfe Sacalites commence le pays des Asichœ^ dans le nom desquels on reconnaît celui de Giun-al-Hascic, et de la ville d'Hasec. Devant leur contrée sont les îles de Zenobius ^ aujourd'hui nommées îles

(0 Ptol. Descr. Arab. — (2) Géogr. anc. Il, 226. — (^) ATro^XsTrwv £iç

(4) Niebuhr, l'Arabie, p. 286 (enalL). En adoptant cette opinion , la position de Moscha s'accorderait avec celle de Morebat , ville située sur la côte à 10 lieues à l'est de Dofar. J. H. ,

de Curia-Muria. Le Périple nous fait ensuite connaître un golfe ou enfoncement où les navigateurs évitaient d'entrer (0. C'est là qu'habitaient des peuplades barbares soumises à la Perse, et que Pline nomme Ichthyopha§€s['^). La ville ^Ausara^ cite'e par Ptolémée, nous fait connaître l'emplacement des Ausarites de Pline , chez qui l'on recueillait une espèce de myrrhe (3). Devant ce golfe se trouve l'île de Serapion^ riche en tortues, selon le Périple (4), probablement la Chelonitis àe Pline, et la Maceira des modernes. Toute cette côte fait partie de la province de Mahran : aussi Ptolémée y placet-il une ville à'Amara; Pline connaît une nation à'Epi- Maranites j c'est-à-dire voisins des Maranites, ainsi qu'une tribu de Chadéens^ qui semblent correspondre au pays de Gad. Les Monts- Jumeaux de Ptolémée paraissent tenir la place du cap Rosalgate, et le promontoire Cororeprésente celui de Curiat. l^e Kriptos limen^ ou port caché, rappelle le site du port deMascate, peut-être le Machorbœ de Pline. VOmna de cet auteur semble être la ville d'Oman , dont Omana en Garmanie fut sans doute une colonie; mais le golfe du même nom, dans le Périple, est très-éloigné de la contrée des Omanites; et ce nom arabe dénote simplement « le golfe à gauche. » Le cap Musseldon ou Mocendon, nommé Maceta par Néarque, est le promontoire Asah'ôn du Périple et de Ptolémée (5). Les princes grecs de Messène, contrée resserrée entre le Tigre et l'Euphrate , envoyaient leurs flottes de guerre jusqu'aux environs de ce cap (6). Aussi le roi Juba se procura-t-il des itinéraires détaillés sur la côte orientale; et les extraits, malheureusement trèsconfus, qu'en a donnés Pline, comparés aux descriptions

(0 Peripl. M. Eryth. ig. — W Plin. VI , 28. — (3) Id. ib. et XII, i6. — (4) Péripl. 1. c. Plin. 1. c. — (5) Nearch. Peripl. in Gcogr. Min. I , 22. — (6) iP/t«. VI, 23.

de Ptolémée , prouvent que les anciens la connaissaient peut-être mieux que nous (i).

Les Catarœi étaient une des tribus principales ; et outre la ville de Gerrha, dont nous avons parlé plusieurs fois , celle de Rhegma florissait par le commerce depuis les siècles les plus reculés (2). Pline indique l'île de 7/los^ avec ses bancs de perles, ses bosquets de cotonniers, de palmiers , de tamariniers , et ses sources salées employées à l'irrigation (3). Sa description ne laisse aucun doute que cette île ne soit le Bahreïn des modernes; sa petite Tylos est notre Arad et \ Aradus de quelques anciens. Mais les îles Tjros et Aradus de Ptolémée

(0 Ce qui peut prouver l'étendue des connaissances de Ptolémée sur l'Arabie , c'est le nombre de peuples qu'il place dans cette contrée. En voici le tableau :

Page 1