CHAPITRE PREMIER
Considérations generales sur la gymnastique mMmoëerne.
Séparer l’éducation des sens externes et des membres de l'éducation du cerveau, c’est évidemment agir en sens inverse des lois de la nature, c’est détruire l'harmonie primitive qw’elle a établie entre toutes les parties de Pindividu, c’est mutiler l’homme ; c’est mettre obstacle à sa félicité. Rien de plus beau, sans doute, que de former le moral de l'enfant, rien de plus grand que de développer en lui par de bons exemples et de sages avis, le germe de toutes les vertus civiques, de donner à son tendre intellect la faculté de saisir les impressions les plus délicates, et d'acquérir la plus grande somme de connaissances possible ; mais aussi quoi de plus ridicule, disons mieux, de plus barbare, que de le priver, en lui donnant la faculté de sentir, de celle de réagir? À quoi me serviront, en effet, cesforces étonnantes que vous aurez concentrées sur l’organe central de
ur GYMNASTIQUE MODERNE.
la sensibilité, et exaltées sur le principe même des volitions, si le reste languissant de mon organisation manque d’énergie pour obéir à ma volonté? Suis-je né pour sentir et agir, ou pour éprouver le sort affreux et désespérant de ces fabuleuses Hamadryades, qui, pour me servir des expressions de M. le professeur Richerand , placées inamoviblement dans les arbres des forêts, supportaient, sans pouvoir les éviter, tous les coups portés à leur champêtre demeure. Plaçons donc le remède à côté du mal, et si nous rendons nos corps plus sensibles en exaltant et en perfectionnant l’organisation du cerveau, donnons-leur en même temps les moyens de se mettre à l’abri des impressions qui ne sont pas en harmonie avec leur sensibilité. Imitons en cela la nature, qui, passant de l’organisation du végétal à celle de l’animal, ne donne à ce dernier les moyens de sentir les agents qui l’environnent, qu’en lui fournissant en même temps des armes contre les impressions fâcheuses que ces agents pourraient exercer sur lui; cependant un enthousiasme ridicule ne m'aveugle pas. Loin de moi la prétention de faire un sauvage de l’homme civilisé, de faire des athlètés de jeunes gens que les destinées et les intérêts appellent à d’autres genres de gloire qu’à célle des combats. Que les parents se rassurent à cet égard, Îles exercices du gymnase n’ont plus pour but l’apprentissage du manièement d'armes meurtrières, ce n’est plus pour y faire des sauts périlleux et des tours Ge force que le gymnase doit fleurir, mais bien pour frayer aux générations futures de nouvelles voies de salut. Dans ces utiles établissements, l'énergie physique et morale que l’homme y acquiert est toujours appliquée au bonheur de ses semblables; tous les ressorts d’une noble émulation s’y déploient à l’envi. Les sentiments généreux y germentet s’y développent, la force physique et l'adresse leur prêtent un noble
appui, et ce concours mutuel et simultané de leviers physiques et moraux n'attend plus que Poccasion pour exécuter les plus grandes choses, les plus belles actions. Et de combien d'hommes n’a-t-il pas fixé l’attention, ce problème important de la réunion de l'éducation physique à Péducation intellectuelle? Cette vérité a enfin été démontrée par l’expérience d’un grand nombre de mèdecins, qui sont demeurés convaincus que tous les anneaux qui composent la chaîne des facultés de l’homme doivent être réunis, et qu’ils doivent être perfectionnés ensemble; que c’est dans les mêmes enceintes que doivent être versées les richesses de l’intelligence et développées les facultés du corps. Que n’en doit-il pas résulter pour le bonheur de l’homme? Au lieu d’une génération délicate, mobile, épouvantée par les moindres difficultés, irritée des plus légers obstacles, abattue par les moindres affections, livrée à l'esclavage des besoins avilissants du luxe, nous aurons une génération forte au physique comme au moral; - prémunie contre les dangers auxquels nous exposent toutes les conditions de la vie ; douée de franchise et de fermeté dans le caractère, de constance, de présence d'esprit et de courage, en un mot, digne en tout des mœurs héroïques de l'antiquité. Nous verrons alors disparaître sans retour tous les abus qui résultaient dans nos anciens colléges, de la transgression continuelle des règles de l'hygiène, et la jeunesse délivrée des entrayes apportées à l'exercice des fonctions les plus importantes de l’économie, n’aura plus à redouter pour l’âge mür des infirmités puisées dans une éducation vicieuse. L’homme adulte que la culture deslettres ou toutautre état astreint à une vie sédentaire, trouvera aussi dans les gymnases un délassement salutaire, et pourra, sans rougir, suivre l'exemple de Cicéron et de tant de génies dont nous admirons encore les immortelles productions.
Mais arrêtons-nous. C’est, au reste, à des pinceaux plus exercés que les nôtres, qu’il est réservé de rendre avec l’expression convenable tout l'éclat que vient de jeter sur les méthodes nouvelles le fanal resplendissant de la philosophie. Hätons-nous donc de rentrer dans notre domaine, et considérons sous le point de vue purement prophylactique Pinfluence qui résulte des exercices
pratiqués dans les gymnases.
Les premiers essais de ces établissements que, depuis l'invasion des barbares, on a vu reparaître en Europe, ont été faits à Schnefental, en Saxe, en 1786, dans l'institut de M. Salzmann, institut célèbre, que soutint de son crédit et éclaira de ses lumières le savant conseiller Gultsmuths. Depuis cette époque, lesgymnases se sont multipliés dans la Suède, la Prusse, le Danemark, l'Allemagne et la Suisse. Le vénérable Pestalozzi, auquel la morale la plus pure et les qualités les plus éminentes ont mérité le surnom de Socrate de l'Helvétie, MM. Fellenberg, Jabhn et Clias, ont enfin réduit en pratique et fortifié par les plus heureux succès, les belles théories depuis longtemps conçues par les hommes les plus éclairés. La France agitée pendant les temps qui viennent de s’écouler, du délire brülant des conquêtes, était seule et pour la première fois restée stationnaire au milieu de cet élan général des nations policées ; et la gymnastique dirigeant son vol rapide par-delà les Pyrénées, allait, comme pour punir les Français de l’oubli dans lequel ils la laissaient ensevelie, porter ses bienfaits chez un peuple auquel la situation climatérique et politique devait faire craindre de s’en voir à jamais privé. Déjà en effet, le conseiller Amoros dirigeait en Éspagne, avec les plus grands succès, un institut fondé d'après les principes de Pestalozzi, et Madrid recueillait sous Charles IV le fruit des travaux
de l’homme d’État philanthrope, auquelétait confiée l'éducation de la jeunesse. Mais la terre de gloire, un instant fatiguée des triomphes militaires, et convalescente à peine des épreuves qu’elle avait subies, préludait dès lors à sarégénération civile et politique, et les descendants desFranes et des Germains devaient retrouver à la fois dans les institutions modernes, et les vertus de leurs pères et les siècles heureux de la brillante antiquité. Quelques essais d'exercices gymnastiques furent tentés, en l’an 1817, dans l’Institut académique des Nations européennes à Paris, et M. Amoros, devenu citoyen français, s’'empressa d’offrir à sa nouvelle patrie le fruit de ses veilles et de son expérience. Ce fut enfin sous la protection réunie du gouvernement et de quelques hommes généreux qui sentaient toute l’importance d’une telle institution, que l’on vit s’élever le premier gymnase français. C’est donc d’après les principes de M. le colonel Amaros que nous allons tracer ici la méthode suivie dans le Gymnase de l'Observatoire. Dans l’exposition de cette méthode, nous nous sommes principalement attaché à bien observer ce qui a rapport à l’âge, au sexe, à la constitution des élèves, et à cet effet nous avons établi uneclassespéciale d’exercices ” distincts pour les dames. Mais avant d’entrer dans ces détails, j'ai cru nécessaire de dire un mot relativement aux applications heureuses que l’on peut faire de la gymnastique à la constitution, à la force, à l'habitude, au tempérament, à l’âge et au sexe
de différents sujets.