‹ Précis de la science du droit naturel et du droit des gens, ... précédé d'une introduction historique, et suivi d'une biographie, d'une bibliographie et d'un vocabulaire. Par M. MalepeyreChapitre 6 sur 64 · RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ

DU

ET

Les lois primitives de l’homme moral, dérivant essentiellement de l’organisation des parties qui constituent le siège de son intelligence, et le juste et l’injuste étant des idées abstraites , qui n’ont de signification qu’autant qu’on peut les appliquer aux actions humaines , le droit naturel, pris pour l’assemblage des lois qui gouvernent cet être doué de raison, sont contemporaines de son existence. Toutefois si les lois de la nature ont existé aussitôt que les êtres ou les corps qu’elles doivent diriger ont été créés, ce ne fut qu’ après une longue révolution de siècles,

DROIT HATUREJU I

après que l’ignorance et la barbarie eurent été remplacées par l’expérience, l’étude et ,1a civilisation, que les hommes découvrirent et signalèrent les lois du Créateur.

Mais les peuples, au berceau de la civilisation, procèdent dans les sciences comme l’enfance dans les connaissances rapides qu elle acquiert ; ils commencent par des abstractions et des généralités; et ce n’est que lorsque l’expérience est venue les éclairer de son flambeau salutaire, lorsque la masse des découvertes leur permet de bien saisir l’ensemble des connaissances qu’ils ont acquises, qu’ils distinguent complètement les divers rameaux dont se coihpose l’arbre de la science. Ainsi, les anciens comprenaient sous le nom de physique , l’astronomie , les notions peu nombreuses qu’ils avaient sur la chimie, et la physique proprement dite. De même, ils confondaient sous le nom de morale, la métaphysique, les lois naturelles de l’homme intellectuel, et l’éthique.

On ne doit donc pas s’attendre, dans l’his- -«toire rapide que nous allons essayer de faire du Droit naturel, à voir, dans les temps anciens, des traités spéciaux sur cette matière,

nous la trouverons confondue avec les autres branches de la morale; et si les notions du juste et de l’injuste, ainsi que les voies pour parvenir à la félicité, but essentiel des actions humaines, n’ont pas été ignorées des anciens; si ia philosophie, cette mère nourricière de l’intelligence , a découvert la plupart des lois primitives de la nature, ce n’est guère que dans nos temps modernes que la science des lois naturelles a été dé- /

gagée des liens dont on l’avait environnée, et a pris parmi les sciences morales te rang distingué qui lui appartient.

• Les premières notions du juste et de l’injuste, nous les trouvons dans le livres de Moïse ; et, quoiqu’on ait beaucoup exagéré la sublimité de la morale de ce premier législateur des Hébreux, on doit cependant reconnaître que les principes qu’il pose sont en général plus purs que ceux qui ont été professés par des peuples qui ont vécu bien postérieurement à l’époque reculée qu’il a illustrée.

Toutes nos connaissances nous viennent de l’Orient. C’est la source de la civilisation du monde. Les Egyptiens et les Chaldéens

IUTROIHJCTJOW

sont les premiers qui paraissent avoir réfléchi sur les lois de la nature; et quoique lesmonumens qui nous restent de l’état des sciences delà Chine, de l’Inde et de l’Egypte, soient en bien petit nombre, ils suffisent pour nous convaincre que ces nations possédaient des connaissances qui supposaient une longue série d’années d’expérience et de réflexion.

Les principes de la morale de Koung-T$ée , qu’on a appelé Confucius en Europe, en latinisant son nom, de ce législateur philosophe de la Chine, qui mourut neuf années avant la naissance de $ocrate, excitent encore aujourd’hui l’admiration des hommes amis de la vertu; ils ont mérité la vénération universelle dont ils ont été l’objet pendant tant de siècles , parce qu’ils sont des déductions vraies des lois de la nature humaine.

Les Grecs avaient des relations fréquentes avec l’Égypte; c’est de cette contrée , qu’ils appelaient barbare, qu’ils ont tiré les principes de leurs sciences et de leur philosophie; mais en s’emparant de ces principes féconds, les Grecs, doués d’un esprit subtil et d’un génie inventeur , créèrent sur presque toutes les matières de la philosophie des théories

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ingénieuses et profondes ; et s’ils n’atteignirent pas la perfection dans les sciences morales, ils approchèrent Lien près du but.

Lorsqu’on examine en effet avec l’attention qu’ils méritent les écrits des philosophes grecs, et particulièrement de ceux qui suivirent les principes delà première académie qui eut pour véritable fondateur ce phénomène humain, ce génie merveilleux, qui fait l’orgueil de l’antiquité, Socrate , ainsi que les principes que les Stoïciens avaient empruntés à son école , on est forcé de reconnaître que les sources élémentaires de la nature morale de l’homme avaient été découvertes par eux; qu’il ne leur a manqué, pour compléter la science , que de former de ces idées générales un système complet, et de faire disparaître quelques erreurs capitales sur les droits et les devoirs de l’homme, qui ont été adoptées par l’antiquité.

Pythagore , chef et fondateur de l’école italique, et dont l’existence paraît presque fabuleuse lorsque l’on considère l’incertitude des documens historiques qui nous ont été transmis par l’antiquité sur les circonstances de sa vie , Py thagore est le premier

philosophe grec qui entreprit de traiter dé la vertu. Rien n’était plus heau que sa morale: il enseignait l’obéissance aux lois ,1a tolérance, dont les hommes ont tous si grand besoin. Il ne donnait le nom de sage qu’à celui qui était prêt à tout sacrifier à la vérité, 'vitam impenderc -uero. Par là, disait-il, on se rapproche de la Divinité, on s’y unit, on participe à sa nature. Il eut la gloire de former à son école les deux plus grands législateurs de son époque : Zaleucus et? Cha rondas.

Mais le véritable père de la philosophie morale fut Socrate , ce vrai s,age, qui enseigna la vertu mieux par ses exemples que par ses admirables leçons. Ses sublimes préceptes étaient confiés à la mémoire de ses auditeurs. Il n’a rien écrit, mais les ouvrages de ses disciples, et particulièrement ceux de Xénophon, qui , plus fidèle que Platon , n’a pas mêlé les rêves d’une imagination ardente aux théories sages et élevées de son maître, font assez connaître qu’il s’appliquait surtout à développer les grandes lois de là.

nature, et à rechercher le but du Créateur. Il enseignait que le savoir et l’ignorance sont

les principes du bien et du mal; qu’il existe des lois éternelles et immuables, qui, quoique non écrites, sont les bases de toutes les lois, et qu’elles ne peuvent être impunément violées. (XÉNornoN, Apomncmata.)

Après la mort de Socrate, ses disciples s’emparèrent de ses trésors intellectuels. Les uns, tels que Xénophon , Diogène et Platon , les conservèrent à peu près dans leur pureté originelle; mais d’autres, comme Antisthène , chef des Cyniques , et Aristippe , père des Cyrénaïques, les dénaturèrent, et s’éloignèrent considérablement des principes de leur maître.

Antisthène outra la vertu, et, en la poussant jusqu’à un rigorisme ridicule, il la défigura. Il exigeait, pour être sage, qu’on dépouillât tout sentiment humain, qu’on fût indifférent à la louange et au blâme, et qu’on méprisât les convenances sociales. C’est à lui que Socrate disait si spirituellement: « Je vois ton orgueil à travers les trous de ton manteau. » Aristippe , qui avait aussi profité des leçons de Socrate durant son séjour à Athènes, s’appliqua spécialement à la morale, et à rechercher le» rapports vrais qui existent

entre les objets extérieurs et nos sensations.

conseillait à ses disciples de négliger la physique, pour se borner à l’étude de la morale , qui , selon lui , consistait : i° à démêler l’utile du nuisible, en remarquant que les biens étant relatifs, ne sont biens qu’autant qu’ils conviennent à l’homme ; 2 ° à se dégager de la superstition et de la crainte de la mort, et à rendre ainsi l’âme indépendante des objets extérieurs ; 3° à bien distinguer le point qui sépare le vice de la vertu. Par là , l’homme acquiert deux trésors inestimables, la sagesse et la santé, qui procurent le bien-être de l’âme et celui du corps, ou la volupté d’Aristippe.

La morale de ce philosophe différait de celle à'Épicure , qui vécut quelque temps après, en ce qu’Aristippe regardait comme une obligation pour le citoyen de se mêler dès sa jeunesse des affaires publiques et de s’assujétir aux devoirs de la société, tandis qu’Epicure conseillait de fuir le monde, de chercher dans la solitude une vie indépendahte des caprices de la fortune. Aussi , le stoïcien Panctius raillait-il la volupté d’Aristippe en disant que c’était la volupté

debout, tandis que celle d’Epicure était la

volupté assise.

Aristote , disciple de Platon , est le premier philosophe qui ait laissé un traité un peu méthodique sur la morale On a dit avec raison qu’Aristote trempait sa plume dans le bon sens, au lieu de l’humecter dans l’encre ; mais ses traités sont généralement écrits d’une manière sèche. Ses principes sont métaphysiques, et peu propres à faire impression sur le cœur; d’ailleurs, il traite dans ses ouvrages plutôt des devoirs du citoyen , que de ceux de l’homme en général.

Un philosophe moderne, M. Royer-Collard, a remarqué, avec cette profondeur d’esprit qui le caractérise, que, lorsque des idées saines ou raisonnables ont été jetées au milieu d’un peuple, elles y prennent de si fortes racines, qu’elles doivent triompher tôt ou tard. Les exemples de l’histoire viennent ici confirmer le précepte. Les utiles vérités semées par les hommes illustres dont nous venons de rappeler les noms produisirent bientôt des fruits précieux. Des législateurs célèbres, des magistrats distingués, les mirent en pratique; et c’est à l’école de la

philosophie que Minos t Lycurgue et Solon avaient étudié les lois delà nature, qui ont servi de modèle, et ont acquis une si grande réputation à leurs lois. L’équité naturelle était leur guide ; la félicité publique, leur but.

Qn connaît la belle réponse que fit Solon au sage Anacharsis , qui le raillait sur sa dangereuse entreprise de donner des lois aux Athéniens : « Vos lois, disait le philosophe de la Scythie, seront comme les toiles d’araignée ; elles arrêteront les petits, et seront rompues par les grands. — J’établirai , répondit Solon , des lois qui concilieroilt tellement les suffrages et les intérêts de mes concitoyens, qu’ils auront plus d’avantages à les observer qu’à les violer.» Belles paroles, qui mériteraient d’être écrites en lettres d’or sur tous les temples où on élabore les lois. ;

Zénon de Citium, contemporain d’Epicure, eut plusieurs maîtres de sectes différentes. Il s’éloigna peu à peu des jardins de l’Académie , et vint à Athènes, à l’ombre du \ Pécile, développer et dénaturer quelquefois la. doctrine de Socrate. Zénon inventa peu.

Il s’empara des vérités découvertes par l’A-

cadémie, et la morale de Socrate est encore vivante dans les leçons du Portique. Il professa des dogmes contraires aux sentimens qui paraissent innés dans le cœur de l’homme; cependant, sa réputation a presque effacé celle de ses maîtres, et la postérité lui a rendu hommage pour les découvertes qu’il leur avait empruntées. C’est que les hommes i se laissent facilement éblouir par l’audace.

Ses doctrines étonnèrent: elles avaient quelque chose de surhumain qui flattait l’orgueil; elles élevaient l’humanité au-dessus de sa sphère naturelle : il affirma avec confiance, et les hommes le crurent, sans examiner à fond ses doctrines. Le philosophe de Citium ne reconnaissait d’autre bien que la vertu, d’autre mal que le vice. Il soutenait que les malheurs et les douleurs corporelles ne sont pas des maux , que l’énergie de l’âme peut les braver.

Carnéade , qui fonda la dernière Académie, adopta des doctrines plus conformes à la nature de l’homme, et se rapprocha des anciens disciples de Platon, Spcusippe, Aristote et Xénocrate , ou des disciples de ceux-ci, Polémon et Théophraste. Pour parvenir au bon-

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heur, but véritable de l’humanité, il voulut que l’on vécût selon les lois de la nature , mais en pratiquant la vertu , c’est-à-dire que l’on jouît de toutes les choses qui sont selon la nature, parce que les biens du corps comme la santé, et les plaisirs dirigés par la vertu, contribuent, comme les jouissances de l’âme, au bonheur ou souverain bien.

Après ces hommes illustres, la philosophie ne fît plus aucun progrès en Grèce; déjà même elle penchait vers son déclin, lorsque Cicéron , cet esprit vaste et compréhensif, s’empara des principes des anciens philosophes grecs, et, en les exposant avec plus de méthode, et avec ce charme séducteur qu’il a su donner à tous ses écrits, les mit dans un nouveau jour, et proclama l’autorité d’une législation, une, éternelle, impérissable, dictée par la nature et promulguée par la raison. Ce grand homme, ce vertueux citoyen, dont les principes étaient si purs , a manifesté sa pensée sous mille formes diverses dans ses nombreux ouvrages. Il établit que tous les devoirs de l’homme dérivent de la nature, mais que, pour connaître les obligations quelle prescrit, il ne faut jamais s’éloi-

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gner de la vertu ; qu’il faut regarder l’honnéte comme le bien parfait qu’on doit désirer pour lui-même, et qu’il n’y a pas de bonheur sans la vertu. Le premier parmi les jurisconsultes romains, il examina la grande question de l’origine du droit, et fit voir que les lois positives sont des ordres arbitraires et despotiques , lorsqu’elles ne sont pas fondées sur la nature, qui est l’origine de la justice et la source de l’équité.

Cicéron avait adopté les sages doctrines de l’Académie , mais Scnèque, qui s’appliqua surtout à l’étude de la morale, était stoïcien.

A l’exemple de Zénon, Cléanthe et Chrysippe, il pensait que la vertu devait être le seul mobile des actions et des déterminations des hommes. Sénèque reconnaissait aussi un droit naturel, indépendant de toute convention, commun à tous les peuples, immuable et éternel , dont les préceptes formaient le code de l’humanité. « Savez-vous bien, disait-il, pourquoi nous ne pouvons pas réprimer nos passions, et pourquoi elles étouffent quelquefois la voix de notre conscience? c’est parce que nous croyons ne pas le pouvoir. D’ailleurs, comme nous aimons nos vi- »

ces avec tendresse, nous nous en rendons les protecteurs , et, au lieu de les bannir, nous tâchons deles excuser. » — « C’est une mince vertu, ajoutait-il, de n’être honnête homme qu’autant que les lois l’ordonnent ; la règle de nos devoirs s’étend plus loin que celle du droit civil. Que de choses la justice, l’humanité et la piété exigent qui ne sont pas exprimées dans les lois positives ! »

Après Sénèque, le philosophe qui s’occupa le plus de morale fut le stoïcien Epictète. Nous ne possédons aucun de ses écrits ; mais Arien , son seul disciple, a recueilli ses maximes , et les a rassemblées dans un ouvrage connu sous le nom de Manuel d’Êpictète. Il n’existe peut-être pas de vérités primitives, dérivant du droit naturel, qu’on ne trouve enseignées dans les pensées d’Épictète. Sa doctrine tendait à conserver à l’âme toute sa pureté, et à la dégager des liens honteux des passions. Sa pensée est plus simple et a moins d’afféterie que celle de Sénèque ; mais elle n’arrive |>as à l’élévation et à la \

noblesse de celle de Marc*Aurèle , de cet empereur dont l’esprit était plus vaste quç l’empire qu’il gouvernait ; de ce sage couronné

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qui a fait à juste titre l’admiration de ses contemporains ; caT un empereur philosophe est un prodige que l’humanité cite avec fierté. Il pensait que l’ignorance est la cause de tous les maux qui affligent l’humanité, et que le méchant n’est tel que parce qu’il ne sait pas discerner le mal du vrai bien. « Si dans la vie, ajoutait le vertueux Antonin , vous trouvez quelque chose de meilleur que la justice, la vérité, la tempérance et la force d’esprit, en un mot, qu’une âme contente d’ elle-même dans tout ce qu’elle fait suivant les règles de la raison, et qui est satisfaite de sa destinée dans tout ce qui lui arrive contre son gré; si vous trouvez quelque chose de meilleur, attachez-vous à ce bien de tout votre cœiir; jouissez de ce trésor inestimable; mais si vous ne trouvez rien de mieux que cette partie de la Divinité qui a son temple au dedans de vous-méme, préférez ce bien à tout antre, et sachez vous y

attacher avec persévérance »

Les sages de l’antiquité avaient ouvert la barrière, mais aucun d’eux n’avait parcouru d’une manière complète le stade qui était devant eux. Cette gloire était réservée à nos

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temps modernes, éclairés des lumières de l’expérience.

Bacon 9 que l’on peut appeler à juste titre le père de la philosophie moderne , osa le premier secouer le joug de la philosophie scolastique, et, en classant les sciences dans de nouvelles divisions et subdivisions, établir leurs limites , régler leurs juridictions et former l’arbre de la science, qui plus tard prendra un si merveilleux développement.

bientôt après, Descartes eut le courage, -à l’âge de vingt ans, de s’efforcer d’oublier tout ce qu’il avait appris, persuadé que la masse de science qu’il avait acquise lui serait moins utile que les préjugés qui l’accompagnaient ne lui seraient nuisibles. Il ne reconnut d’autre autorité que celle de la raison; à elle seule il voua une obéissance absolue. Ces grands hommes, ces esprits vastes et méthodiques, répandirent sur toutes les sciences une auréole lumineuse, qui servit de guide et éclaira par la suite tous ceux qui s’occupèrent des diverses branches des sciences.

Parmi les modernes, Mélanchthon , qui fut l’ami de Luther, qu’il servit souvent de ses

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’ talens dans ses nombreux combats théologiques, est le premier qui ait donné une ébauche du droit naturel, qu’il a confondu, comme les anciens, avec la morale. Benedict JVincler s’èn est aussi occupé, mais on lui a reproché avec raison de confondre souvent le droit naturel avec ce qui est du ressort des lois positives.

Hugues Grotius , savant hollandais, profitant des lumières que Bacon avait allumées, est le premier qui ait fait un traité spécial sur le droit naturel et le droit des gens. Cet ouvrage, intitulé De jure pacis et bclli , vit le jour en France, où il avait cherché un asile contre les persécutions qu’il éprouvait dans sa patrie, en i6a5. Grotius était très-savant: l’étalage d’érudition qu’on aperçoit partout, et qui pouvait avoir de l’utilité à l’époque où il écrivit ce traité, en rend la lecture fatigante : il s’occupe peu de principes , et s’applique surtout à rechercher des exemples. Quoique de nombreuses erreurs défigurent quelquefois cet ouvrage, il faut reconnaître que le savant hollandais a posé les bases de la science et a bien mérité de la postérité. Grotius ne traite qu’accessoirement

du droit naturel ; le but principal de sou œuvre est de rechercher les vrais principes qui doivent diriger les nations dans la paix et dans la guerre, ou les principes du droit (les gens, qui n’est que l’application des lois naturelles aux rapports internationaux.

Cette méthode est vieieuse , puisqu’ avant d’appliquer les règles du droit naturel , il devait en établir les principes d’une manière précise. On a prétendu, et je serais assez enclin h adopter cette opinion, que Grotius a sacrifié son amour propre d’auteur à l’intérêt de la science , et qu’il n’a imaginé ce plan vicieux qu’afin de pouvoir donner à son traité un titre qui engageât les hommes d’état, généralement peu jaloux de s’occuper de matières philosophiques , à lire son ouvrage. Suivant cet auteur, le droit naturel ne consiste que dans certaines maximes de la droite raison qui déterminent la moralité ou l’immoralité de nos actions. Nous aurons occasion par la suite d’examiner ce système.

Quelque temps après le traité de Grotius, Jean Seldcn , célèbre jurisconsulte anglais , fit un ouvrage ayant pour litre De jure na -

turœ et gentium , où il fonde la théorie des devoirs, non pas sur la raison ni sur l’essence de l'homme, mais sur les sept préceptes qui»

suivant la tradition hébraïque , ont été donnés à Noé. Cette doctrine erronée a depuis été adoptée par M. de Bonald.

Il était dans les destinées de la France de voir publier sur son sol hospitalier les traités les plus curieux sur le droit naturel, quoique composés par des étrangers. Thomas Hobbes y à l’exemple de Grotius, fuyant les persécutions qui le menaçaient en Angleterre, publia en 164a son traité politique De cive. Hobbes avait un esprit pénétrant et profond; mais, trop préoccupé des malheurs que les luttes des factions avaient attirés sur sa patrie, il se familiarisa avec cette pensée fausse, que les hommes sont essentiellement médians : il s’efforce de prouver qu’il ne faut pas attribuer l’origine des sociétés à la bienveillance et à une disposition innée chez l’homme, mais à la crainte et nu désir de la conservation propre. Jusque là ses doctrines pouvaient être combattues, et elles étaient peu dangereuses; mais il ajouta que la loi , c’était la force ; que la justice

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n’était que la puissance, et que le devoir du faible était l’obéissance absolue.

• Ces mensonges dangereux ont excité l’indignation des citoyens vertueux de toutes les contrées, et les hommes les plus amoureux du despotisme n’osent plus aujourd’hui les professer ouvertement. Toutefois Lambert Vertuysen , publiciste et citoyen des États-Unis d’Amérique, a fait une dissertation dans laquelle il a tâché de justifier les doctrines de Hobbes.

Les systèmes du sophiste anglais ont trouvé pour adversaires tous les honnêtes gens, et ils ont été victorieusement réfutés par un grandjnombre de publicistes : Robert Sharrock , Gisbert Cocceius , Richard Cumberland , John Temple , Edward Hide , comte de Clarendon, ont combattu avec succès ces dangereuses doctrines.

Le traité du droit de la nature et des gens que Samuel Puffendorf publia en 1676, a joui de la plus grande réputation. Il éleva l’auteur à des postes éminens et lui mérita en Allemagne les plus grands honneurs. Cependant notre célèbre chancelier d’Aguesseau ne faisait pas un très-grand pas de cet

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œuvre, et préferait au grand ouvrage de cet auteur le résumé qu’il en a fait sous le titre: Des devoirs de l'homme et du citoyen. Barbey rac , traducteur des ouvrages de Puffendorf, pensait aussi que l’abrégé était plus exact que le traité. Puffendorf s’occupe presque exlcusivement de principes. Il fait dériver les lois de la sociabilité; mais si la sociabilité, ou 1 instinct moral qui pousse l’homme à vivre en société, est l’unique source des lois de la nature, l’homme hors de l’état social n aurait plus de devoirs à remplir : ce qu’il est ridicule de supposer. On a reproché aussi à Puffendorf d’avoir négligé de sanctionner ses principes du droit naturel par l’espoir encourageant d’une autre vie, reproche dont le savant Barbeyrac, qui a enrichi ses œuvres de notes utiles et intéressantes, cherche à le justifier, en disant qu’il n’a traité que des devoirs du citoyen et non pas des devoirs de l’homme ; mais le titre même de son résumé des devoirs de l’homme et du citoyen anéantit la justification. Toutefois Puffendorf a fait faire des progrès à la sciencè en présentant dans un traité les principes du droit naturel

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d’une manière plus méthodique et plus

complète que ne l’avait fait Grotius.

Un des plus redoutables adversaires dès paradoxes de Thomas Hobbes, est Richard Cumberland , qui publia, en 1673, à Londres, son Traité des lois naturelles. Il réfute les principes du publiciste anglais , et établit que la bienveillance mutuelle que les hommes se doivent, est la base des lois naturelles. Il prouve que le bien de chacun est fondé sur la prospérité générale , puisque chaque individu fait partie du grand tout ; que la bienveillance que chaque agent témoigne envers tous, constitue l’état le plus heureux de tous en général, et de chacun en particulier; que le bien commun est la loi souveraine de l’humanité, comme le salut du peuple est celle de la société civile. Les raisonnemens de ce philosophe sont généralement abstraits, et son ouvrage offrirait bien plus d’utilité s’il était moins métaphysique. . ;

Parmi les ouvrages les plus curieux qui ont paru sur le droit naturel , dans le dixhuitième siècle , il faut mettre au premier rang, pour son importance, les Principes du

«are,

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droit de la nature et des gens , du baron Chrétien de Wolf, publiés en 1749* Cet auteur procède avec une méthode rigoureuse, marche de déduction en déduction , définit tout avec exactitude, et s’efforce de tout rattacher au droit naturel. Mais, en voulant faire entrer, à l’exemple de Leibnitz, les formes mathématiques dans le droit, il y a introduit la sécheresse; et quoique ses raisonnemens soient généralement précis, son ouvrage, par les minutieux détails où il est entré, est d’une longueur rebutante. S’il fallait, a dit un homme d’esprit en plaisantant , lire les huit volumes in-quarto de Wolf pour être honnête homme, il faudrait y renoncer.

Vattel avait été disciple de Wolf, mais il a redressé un grand nombre d’erreurs échappées à son maître. L’ouvrage qu’il publia à Londres, en ij58, ayant pour titre, le Droit des gens, lui a mérité l’estime de tous ceux qui s’occupent de ces matières.

Mais le meilleur ouvrage qui ait paru sur le droit naturel est, sans contredit, celui que Jean- Jacques Burlamaqui , originaire de Lucques, en Italie, et né à Genève, publia

dans cette ville, en 1747» sous le titre de Principes du droit naturel. Son plan est bien tracé , son ouvrage bien écrit, et ses principes exposés avec netteté et méthode. Il établit qu’il y a des lois naturelles, qu’elles • sont dictées par le Créateur, que c’est une suite de sa sagesse, de sa puissance et de sa bonté de donner des règles de conduite à l’étre qu’il a créé ; que l’homme ne peut parvenir à connaître les lois naturelles qu’en examinant son état, sa constitution et son essence ; enfin , que les lois naturelles se rapportent à trois objets principaux, à Dieu, à soi, et à autrui.

Notre célèbre Montesquieu n’a pas traité spécialement des lois naturelles, et l’on voit facilement qu’il n’avait que des idées fort incomplètes sur ce sujet. Mais son génie avait aperçu les véritables fondemens des lois de l’homme moral , et s’il eût appliqué sa haute capacité à cette matière, il l’ aurait traitée sans doute avec la profondeur qui lui était habituelle. Toutefois , quelques vues saines sur le droit primitif doivent faire classer ses écrits parmi ceux qui ont contribué à l’avancement de la science.

Rousseau , ce Français adopté, malgré ses nombreuses erreurs , quoique ses principes fondamentaux soient presque tous faux , a servi également la science dans le développement de ses théories. Lorsqu’il écrit sous l’inspiration de sa sensibilité, lorsqu’il soutient le droit inaliénable de la liberté avec cette énergie brûlante qui s’emparait de son âme quand il s’agissait de protéger l’humanité contre la tyrannie, Rousseau est inimitable. Il séduit, il entraîne son lecteur, et fait couler la conviction dans son âme, en s’emparant de son cœur. Il a proclamé des vérités utiles, il les a inculquées.

Sans avoir précisément écrit sur le droit naturel, Voltaire, dans ses nombreux ouvrages, et particulièrement dans son curieux Commentaire du Traité des délits et des peines du sensible et éloquent Beccaria , a jeté dans la société une foule d’idées utiles et saines sur les droits imprescriptibles de l’humanité. Il les a répandues et enracinées, en employant tour à tour la raillerie qu’il maniait souvent avec tant de grâce, la force du raisonnement, les exemples de l’histoire, ou la pompe du vers. Il a efficacement contri-

bué à faire proclamer et mettre en pratique ces vérités salutaires.

Sous ce rapport , la révolution française a rendu les plus grands services à l’humanité. Elle a été le signal de l’émancipation de l’esprit humain , et ne mérite pas d’étre calomniée par quelques Zoïles qui ne veulent voir que ses excès que rien sans doute ne peut justifier, et méconnaissent ses immenses bienfaits. Ils ont surpris la philosophie dans un accès de fièvre, et voudraient faire croire que le délire est son état normal.

Quelques philosophes modernes , en calquant leurs opinions sur celles des anciens, ont voulu former de nouvelles écoles. La partie septentrionale de l’Europe s’est laissé séduire par les théories métaphysiques et mystiques d’Emmanuel Kant , dont l’école a succédé, en Allemagne, à celle de Leibnitz. Cet esprit profond a voulu limiter la pensée; il a entrepris d’assigner des bornes à l’intelligence. 11 a signalé les facultés qu’il appelle virtuelles ou dispositions innées , qu’il faut bien se garder de confondre avec les idées innées de Platon. La disposition n’est que l’ensemble des organes qui constituent une

faculté. L’harmonie de ces organes nous permet, en recevant les impressions du dehors, d’en composer des idées analogues à la faculté que ces impressions mettent en action; elles n’ont donc que peu d’analogie avec les idées innées. L’existence de ces dispositions paraîtévidente, tandis que les idées innées sont aujourd’hui totalement abandonnées. Le philosophe de Kœnigsberg a voulu assigner à chacune de nos facultés ses droits, sa juridiction, son empire. Il a tâché, en suivant les doctrines de Leibnitz, qui renferment presque toute sa philosophie, de déterminer avec précision la part qui, dans toutes nos sensations et perceptions, appartient à notre manière de sentir, laquelle résulte nécessairement de la constitution de notre être; et de quelques faits primitifs bien observés, il a entrepris de deviner le mécanisme intellectuel qui constitue l’essence de notre faculté de connaître, qu’il nomme organe cognitif. Il compare le domaine de l’intelligence à une île riante et féconde, mais environnée d’un océan brumeux et d’écueils insurmontables. Sans doute l’intelligence de l’homme est bornée, quoique son domaine

soit immense; mais «’est une entreprise téméraire , suivant nous , de prétendre tracer la carte de son empire, et d’oser lui dire : Tu ne sortiras pas de ces limites. U gourmande aussi la raison pour ses prétentions exagérées. Il veut qu’elle se borne à explorer le territoire que la nature lui a assigné ; mais si, au lieu d’aider les autres facultés dans leurs travaux et leurs recherches, elle prétend s’élancer seule dans un monde imaginaire, il lui prédit qu’elle ne trouvera que confusion, obscurité et danger.

Des vérités nouvelles , dignes du siècle où elles ont été découvertes , ont été signalées par cet esprit profond, et ont jeté une nouvelle lumière sur l’homme intellectuel et sur les lois qui le gouvernent. Mais l’obscurité de la métaphysique de Kant, le spiritualisme pur qui règne dans ses écrits , en font négliger la lecture par un siècle tout positif, qui ne cherche que l’application des vérités philosophiques à la vie réelle.

Aussi s’éloigne-t-on peu à peu de la métaphysique du philosophe allemand et semblet-on pencher vers un système également renouvelé des anciens, et adopté par un pu-

bliciste anglais Jérémie Bentham ; mais le principe de l’utilité générale du jurisconsulte d’Albion n’aura probablement qu’une vogue passagère , parce qu’il n’offre pas une base ferme et vraie sur laquelle on puisse appuyer l’édifice des lois. Nous aurons occasion de revenir sur ce publiciste et de nous occuper de sa doctrine , en examinant, dans la première partie de cet ouvrage, les principaux systèmes philosophiques qui ont été présentés sur le droit naturel. Cet examen complétera la partie historique de ce Résumé.

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