‹ Précis de lh́istoire ancienneChapitre 29 sur 76 · II · texte numérisé non relu

II

que ces deux assertions sont également fausses, en établissant par les faits Fétat de la Grèce, antérieurement à leurs règnes, et pendant leurs règnes.

S l,—État de la Grèce avant Philippe et Alexandre.

Veut-on attacher la servitude de la Grèce à la suprématie exercée, par Tun des états, sur les nombreux états dont se composait le cqrps belléoique? alors il faut dater l'esclavage des Grecs , non pas du règne de Philippe et d'Alexandre, mais de la guerre Médique. En effet, dès cette dernière époque, ils reconnaissaient pour généralissimes les Spartiates Eurybiade et Pausanias. Le commandement passa tour à tour des Spartiates aux Athéniens après la prise de Byzance ; des Athéniens aux Spartiates après iEgos-Potamos; des Spartiates aux Thébains après Leuctres; mais subsista, sans discontinuité , dans l'intervalle écoulé entre la bataille des Thermopyles et celle de Mantinée. Les Macédoniens le prirent sortant des maing de ces peuples ; et une profonde ignorance de l'histoire grecque peut seule imputer à leur ambition d'avoir créé une suprématie jusqu'alors inconnue en Grèce.

Cette suprématie , ce commandement pouvait se légitimer par l'usage qu'on en faisait. La première condition, imposée à ceux qui l'exerçaient , était de ne pas détour^ ner à leur profit la force militaire et l'argent des confédérés , de ne pas les convertir à des projets d'agrandissement particulier , mais de les appliquer à la défense • commune, et à la destruction des rois de Perse. A partir

. RàGNB ET CONQUETES D^LEXANDRE. 155

de Darius, ces princes s'étaient fait une habitude et un système de conjurer contre l'indépendance des Grecs. « Ils » avaient envahi leur pays , insulté leur religion , brûlé » leurs temples, réduit et opprimé leurs colonies, excité » et alimenté sans interruption ces animosités cruelles » qui avaient rempli toute la Grèce de séditions et de » sang (1). » Tant d'outrages demandaient vengeance ; et les chefs de la Grèce , quels qu'ils fussent , étaient chargés de la tirer des Perses. Le second devoir des dominateurs était de maintenir à chaque petit état grec ses propriétés publiques et particulières, son gouvernement intérieur, ses magistrats , ses lois, sa judicature , ses usages.

Voyons comment les Spartiates, les Athéniens, les Thébains remplirent les obligations attachées au commandement Par le traité de Cimon , par l'expédition d'Agésilas , les Athéniens et les Spartiates travaillent à l'abaissement des Perses , à l'indépendance de la Grèce. Mais au traité de Cimon , à l'expédition d'Agésilas , succède le traité d'Antalcîdas, conclu par les Spartiates, souscrit par les Athéniens et par les Thébains, aux termes duquel les Grecs d'Asie deviennent pour cinquante ans, 388-338, les esclaves du grand roi, et les Grecs d'Europe, ses sujets. En effet , Tan 337, Diusd'Ëphèse vient représenter arec une énergie touchante aux Grecs assemblés à Gorinthe les vexations et l'oppression que les colons asiatiques éprouvent journellement de

(1) Isocrat., Orat. ad Philipp.

156 PRÉCIS DE l'histoire ancienne.

l'avide cruauté des satrapes persans (1). Dans les années 37Zi et 354, Artaxerxès et Ochus signifient insolemment aux Grecs d'Europe de terminer leurs différends , et de venir les aider contre leurs sujets révoltés : ils les contraignent à leur envoyer vingt mille hommes sous la conduite d'Iphicrate , huit mille hommes sous les ordres dePhocion, quatorze mille commandés parle Thébain Lacratès, TArgien Nicostrate, le Rhodien Mentor, pour soumettre l'Egypte et l'île de Chypre, dont les Grecs avaient intérêt à favoriser la révolte (2).

Voyons comment les Athéniens et les Spartiates usèrent de l'autorité, du commandement, dans leurs rapports avec les états inférieurs, auxquels ils laissèrent le titre d'alliés par une sanglante dérision. Us leur ôtèrent leurs gouvernements particuliers, les Athéniens établissant la démocratie dans les cités aristocratiques , les Spartiates, par contre, soumettant toutes les républiques démocratiques à l'oligarchie des trente et des dix (3). Ils leur envoyèrent tantôt d'Athènes, tantôt de Sparte, des garnisons et des despotes, nommés gouverneurs et harmosts. Ils les arrachèrent à leurs juges naturels : les Athé-

(1) Isocrat., Orat. ad Philipp. Il y a un autre passage relatif au même sujet, Panégyrique, t II, p. 246, 248,

(2) Plut., in Artax. Diodor., 1. XV, c. 41; l. XVI, c. 41-48.

(3) Diodor., 1. XIV, c. 13. « Lysandre ayant parcouru, selon » l'ordre des éphores , les villes soumises aux Lacédémoniens , » avait établi dans toutes roUgarchie , et soumis même quel- » ques-unes au gouvernement de dix hommes seulement. » Plut., in Lysand.

REGNE ET CONQUÊTES d' ALEXANDRE. i57

niens les contraignirent à venir plaider à Athènes leurs causes civiles et criminelles, pour les tenir à la fois dans la plus servile dépendance, et pour s'enrichir des frais occasionnés par les procès ; les Spartiates s'arrogèrent sur eux le droit de vie et de mort, et les condamnèrent au dernier supplice sans jugement (i). Les Athéniens exigèrent d'eux une contribution annuelle élevée peu à peu jusqu'à six cents talents (3,300,000 fr.) avant la guerre du Péloponèse, et jusqu'à douze et treize cents talents dans le cours de cette guerre : le produit de ces tributs avait mis un moment dans leur trésor jusqu'à neuf mille sept cents talents (2) (au delà de 53 millions). Les Spartiates, de leur côté, frappèrent les seuls Grecs d'Asie du tribut annuel de mille talents (3) (5,500,000 fr.). Thucydide nous apprend que les Athéniens dépensèrent

(1) Xénoph., de Republ. athen,, c. 5 : « Les Athéniens forcent » leurs alliés à venir par mer chercher la justice à Athènes. » Xénophon donne, en une page que je ne puis transcrire, l'énumération de toutes les iniquités ruineuses auxquelles se trouvent exposés les alliés , par suite de la puissance judiciaire que se sont arrogée les Athéniens. Isocrate, Panathen., t. II, p. 468 : « Si on rappelle les procès qu'ont essuyés nos alliés devant notre » tribunal , est-il quelqu'un si dépourvu de sens qui ne réponde » que les Lacédémoniens ont fait mourir plus de Grecs , sans » forme de jugement, qu'il n'y a eu de Grecs chez nous cités en » justice depuis la fondation de la ville ? » Idem, de Pace.

(2) Thucyd., l. 11, ch. 13. Plut., in Arist., p. 333. Andoc, de Pace, p. 24.

(3) Diodor., 1. XIV, c. 10: « Les Spartiates imposèrent des » tributs sur les vaincus, et se firent un revenu annuel de plus n de mille talents. »

158 PRÉCIS DE l'histoire ancienne.

trois mille sept cents talents à la construction des propylées de leur citadelle et au siège de Potidée. Aristote et Plutarque ajoutent que « Pérîclès gagna le peuple » en lui assignant un salaire pour assister au théâtre, »aux assemblées publiques, aux tribunaux, et en lui » accordant des pensions faites aux dépens du trésor^ et » d'autres largesses encore (1). » Voilà à quels usages était employé le produit de ces contributions , qui réduisaient les alliés à la détresse et au désespoir. Quand ceux-ci essayèrent de rejeter un joug insupportable , ils furent punis de leur révolte par une expropriation et par une extermination tantôt partielles, tantôt générales ; de sorte que la perte antérieure de leur liberté cirile et politique ne fut plus qu'un prélude de leur ruine totale.

Les Athéniens étendirent ces atroces exécutions à Naxos, Thasos, Égine, TEubée, Samos, avant la guerre du Péloponèse; à Lesbos, Mélos , Scione, pendant cette guerre. Voicî, d'après Thucydide, leur compatriote, comment ils traitèrent les Scioniens : « Les Athéniens » prirent Scione ; ils tuèrent le» hommes en âge de » porter les armes , réduisirent en esclavage les enfants » et les femmes, et donnèrent aux Platéens le territoire )) à cultiver. » Les Spartiates , vainqueurs à ^o&-Potamos , renouvelèrent ces scènes de carnage et de destruction à Milet, et dans la plupart des villes de PAsie Mi-

(1) ITiucyd., 1. II, c. 13. Arist., de Republ., 1. 11, c. 12. Plut., in Perid.

RÈGNE ET CONQUETES D* ALEXANDRE. i59

neure, à Byzance, à Héraclée, chez les OE:téens(l).

Pour établir leur domination dans la Béotie, les Th^ bains détruisirent Platée, Thespies, Orchomène : fidèles à Texemple donné par les Spartiates et les Athéniens, «c ils massacrèrent tous les Orchoméniens en âge de por- » ter les armes, et condamnèrent à Tesclavage les en- » fants et les femmes. » Ils refusèrent constamment de retirer leurs garnisons de toutes les cités béotiennes , qu'ils prétendaient être de leur dépendance (2). On peut juger par ces faits jusqu'à quel point les alliés auraient gagné à passer, des lois d'Athènes et de Sparte, sous celles de Thèbes, si cette dernière république était parvenue à établir plus pleinement sa suprématie, et à conserverie commandement qu'elle perdit & la mort d'Épaminondas.

L'an 377, peu après le traité d'Antalcidas , Athènes, qui avait intérêt alors à se montrer modérée pour rallier les Grecs à son drapeau et combattre Lacédémone , traça le modèle d'une confédération dans laquelle devaient entrer toutes les villes avec des droits protecteurs de leur liberté politique et civile , jusqu'alors foulée aux pieds. Au rapport de DiodorA, « elle établit un conseil général, » dont les membres étaient les députés de soixante-dix » villes soulevées contre Sparte. On convint unanime- » ment que le conseil se tiendrait dans Athènes; que » chaque ville , grande ou petite , aurait une voix , ni plus

(1) Voyez Thucyd., 1. I, c. 117 ; 1. II, c. 27 ;1. IV, c. 57 ; 1. V, c. 32 et 1 16. Plut., in Pericl, et in Lysand. Diodor., 1. XIV, c. 38.

(2) Diodor., 1. XV, c. 37, 46, 79.

160 PRÉCIS DE l'histoire ANGIENNE.

» ni moins, dans les délibérations ; qu'elles se gouverne- » raient toutes par leurs propres lois ; que la présidence » seulement appartiendrait aux Athéniens (1). » Mais à peine Athènes, avec le concours de ces villes, eut-elle rétabli en partie sa puissance qu'elle revint à son ancien despotisme. La guerre Sociale, que lui firent lUiodes, Chio , Cos , Byzance , n'avait pas d'autres causes que ses exactions et ses hauteurs incorrigibles (2).

$ II. — État de la Grèce sous Philippe et sous Alea>andre.

Nous avons prouvé que sous la domination despotique de Sparte et d'Athènes, la Grèce fut esclave, presque sans interruption , de la guerre Médique jusqu'à la guerre Sociale. Nous allons établir maintenant qu'elle trouTa sous le commandement de Philippe et d'Alexandre tout ce qu'elle avait vainement demandé à ces deux républiques.

i" Les Athéniejas et les Spartiates avaient constamment déshonoré leurs victoires par les massacres, l'esclavage, la confiscation. Au rapport de Polybe , Philippe ne mar* qua la sienne que par des bienfaiii. « Philippe, qui défit » les Athéniens à Ghéronée , a moins fait par la force » que par la modération et la douceur; car, dans cette » guerre , il ne vainquit par les armes que ceux qui les » avaient prises contre lui. Ge fut par sa douceur et soo » équité qu'il subjugua les Athéniens et Athènes elle-

(1) Diodor., 1. XV, p. 34C> 347, de Rliod.

(2) DlodoT.. 1. XVI, p, 412, 424. Isocrat., de Pace.

RBGNE ET GONQUâTES d'aLEXANDRE. 161

» même. Dans la guerre, la colère ne remportait pas au » delà des bornes ; il ne gardait les armes que Jusqu'à ce » qu'il trouvât Toccasion de donner des marques de sa » clémence et de sa bonté. De là vint qu'il rendit les pri- » sonniers sans rançon, qu'il eut soin des morts, qu'il fit » porter par Antipater leurs os à Athènes, et qu*il donna » des habits à ceux qui s'en allaient Ce fut par cette » sage et profonde politique qu'il fit à peu de frais une » conquête très-importante. Une telle grandeur d*âme » étonna l'orgueil des Athéniens, et, d'ennemis qu^ils »• étaient, ils devinrent ses alliés (1). »

Alexandre détruisit Thèbes ; mais en exerçant cette rigueur obéit-il à ses propres inspirations, ou céda-t-il à la nécessité et à une volonté plus forte que la sienne? C'est ce que nous apprendront les détails relatifs à cet événement Les Thébains avaient égorgé les chefs de la garnison macédonienne. « Quand il fut sous leurs murs, » il voulut leur donner le temps du repentir, et fit publier » à son de trompe une amnistie et une sûreté entières » pour tous ceux qui reviendraient à lui. » Ils ne répondirent à ses avances que par des insultes et par une sortie (2). Après les avoir vaincus , « il fit assembler le conseil de » la Grèce, auquel il laissa décider quel jugement on » porterait de la ville de Thèbes. Quelques membres du

(1) Polyb., 1. V, c. 10. Le déclamateur Orose n'infirme ce témoignage, 1. III, c. 14, que relativement à Thèbes; mais les erreurs dont son récit est rempli rendent suffisamment su specte ses assertions et ses accusations.

(2) Diod., 1. XVII, c. 9. Plutarc, in Alexand.

4(fâ PftHrts PE l'histoikf anciiînne.

» conseil qui n'aimaient pas les Thébains alléguèrent que » ce peuple avait toujours été partisan des Perses contre » la Grèce ; que , dans l'expédition de Xerxès , ils avaient » porté les armes à son service , et qu'ils étaient le seul » peuple de la Grèce aux ambassadeurs duquel les rois » de Perse fissent présenter des sièges d'honneur, en » reconnaissance des obligations qu'ils lui avaient Par » ces discours, ils aigrirent de telle sorte les esprits con- » tre eux , que l'assemblée décida qu'on raserait leur 9 ville, et qu'on vendrait le reste de ses habitants. » Alexandre, conformément à ce décret, fit raser Thè- » bes, et imprima par cette exécution une grande ter- » reur à tous ceux qui se sépareraient du corps hellé- » nique (1). » Il promit aux Athéniens de donner asiJe aux fugitifs de Thèbes, et Plutarque ajoute « que dans la » suite le malheur des Thébains lui causa de cuisants re- » pentirs, et que tous les Thébains échappés à cette dé- » faite, qui eurent affaire à lui et sollicitèrent quelque » grâce , obtinrent sur-le-champ ce * qu'ils deman- » daient (2).» S'il ruina Thèbes, il releva Thesples, Platée, Orchomène, détruites antérieurement par les Thébains; en sorte qu'il réparaît, sur un point delà Béotie, les pertes qu'il lui avait fait essuyer sur un autre. Qu'on compare cette conduite avec celle des Athéniens et des Spartiates dans les pays révoltés , et qu'on juge<

(1) Diod.Sio., XVII, 14. Trog. Pomp., apad Justin., l.XI, c. 3. Plutarc, in Alexand. •

(2) Plutarc, in Alexand. Diod., XVII, 15. Justin, tWd, c. ♦.

RiCGIfft ET CONQUÊTES D'ALRXAVimE. 163

2" Philippe et Alexandro ne chargèrent lès Grecs d^an- ;ua impôt. Philippe ne plaça de garnison que sur un >etit nombre de points en Thessalie et en Aeamanie, àux Thermopyles, k Thèbes et à Gorinthe. Alexandre ioufifrit que les Acarnaniens chassassent la garnison macédonienne, et leur rendit leur démocratie (1). Ils laissèrent aux Grecs tout ce que les Spartiates et les Athéniens leur avaient arraché, leurs gouvernements , leurs lois, leurs magistrats, leur Judicature. En voici une preuve irrécusable tirée du décret original rendu par Philippe Arrhidée , fils de ï%ilippe, frère et successeur d'Alexandre : « IMos aïeux ont comblé les Grecs de bien- » faits. Notre intention est de suivre les principes par » lesquels ils se sont conduits, et de manifester à tous » la bienveillance qui nous anime envers les Grecs. De- » puis la mort d'Alexandre et notre avènement à Tem- M pire , nous avons déjà écrit à toutes les villes que nous » voulions leur rendre la paix, et leurs formes de gou- » vernement que notre père Philippe leur avait confir* » mée&..» Et il répète un peu plus bas : « Nous vous assu- » rons la paix et vos institutions, dont vous avez joui » sous Philippe et sous Alexandre (ico^iTe(a<, tac àic\<&i^(ii- » iwu xa\ ÀXeÇdvSpov) (2). » Cette pièce curieuse de la chan-

(1) Diod., XVII,4

(2) Diodore, XVII, 66, Les traductions latines et françaises de ce passage sont inexactes. Le sens du grec est fort clair, cependant, quand on le rapproche des détails qu'on trouve au commencement de ce chapitre. Antipater avait établi dans toutes les villes le gouvernement du petit nombre. Pour les gagner , Ar-

164 PRÉas DB' l'histoirb ancienne.

cellerie d*Arrhidée ne peut laisser aucun soupçon sur L'authenticité des détails qu'elle contient £n effet, Arrhidée n'avait alors aucune autorité en Grèce, et ne pouvait mentir aux Grecs, sous peine de s'aliéner leur affection, qu'il voulait précisément gagner. S'il avançait hardiment le fait qui nous occupe , c'est que ce fait était de notoriété publique et d'une vérité incontestable.

3* Philippe et Alexandre établirent une véritable fédération hellénique , sur le plan de celle que les Athéniens avaient organisée l'an 377, mais qu'ils avaient si promptement détruite, comme contraire à leur despotisme. Dans ce nouveau système, les rois macédoniens furent chefs ou commandants des états composant le corps hellénique, mais chefs, et non pas maîtres. Les républiques perdirent le droit de guerre privée , la liberté illimitée de se déchirer entre elles, de s'affaiblir au point de devenir vassales et tributaires du roi de Perse, état auquel elles se trouvaient réduites depuis le traité d'Antalcidas. Mais elles conservèrent le droit d'envoyer à l'assemblée nationale des députés qui réglèrent remploi de leur force militaire, décidèrent de la paix et de la guerre, prononcèrent sur toutes les questions , soit d'un intérêt général , soit d'un grand intérêt particulier. Nous venons de voir le conseil hellénique prononcer sur le sort de Thèbes. Ce fut une diète qui décréta l'expédition de Perse, à la fin du règne de Philippe : ce fut une diète

rhidée leur rend leurs anciennes constitutions , leurs démocraties respectées par Philippe et par Alexandre.

RÈGNB ET CONQUÊTES d' ALEXANDRE. 105

qui Tordonna au commencement du règne d'Alexandre. Laissons parler Diodore de Sicile et Trogue Pompée; ils nous apprendront si Philippe après Ghéronée, si Alexandre après la prise de Thèbes, se conduisirent en despotes ou en chefs de la Grèce demeurée libre ; s^ils érigèrent leur volonté en loi suprême , ou s'ils se réduisirent au rôle d'exécuteurs de la volonté publique. « Philippe fit semer la nouvelle qu'il voulait attaquer la » Perse pour venger les Grecs , et pour la punir des pro- » fanations qu'elle avait commises dans les temples de la » Grèce. Dans ses rapports généraux et particuliers avec » les Grecs, ayant également gagné tout le monde par » ses manières affables, il annonça enfin aux républi- » ques qu'il voulait conférer avec elles sur les intérêts de » la nation. Une assemblée générale ayant été indiquée à » Gorinthe , il discuta la question de la guerre contre les » Perses, et en présentant de grandes espérances de » succès , il exhorta les députés à la guerre. Choisi pour » commandant général et suprême de la Grèce, il fit de » grands préparatifs pour l'expédition de Perse, et ayant » réglé le contingent de soldats que chaque ville devait » fournir, il retourna en Macédoine... Alexandre con- » voqua ensuite à Gorinthe , de toutes les parties de la » Grèce, les ambassadeurs et les représentants des villes. » Après que ceux qui composaient ordinairement le » conseil général furent assemblés, le roi ayant discuté » (ôtaXexOek) et parlé avec une grande modération , per- » suada aux Grecs de le nommer leur chef suprême, et » de lui fournir des secours contre les Perses, pour

16(5 PRÉCIS DE l'histoire ancienne.

»> venger les griefs de la Grèce (1). » A chaque phrase, et presque à chaque mot de ces deux passages, se manifeste le libre arbitre des Grecs. Selon Trogue Pompée, Philippe composa des députés de toutes les villes grecques un conseil général. Le roi et le conseil , de concert , organisèrent la Grèce sur un nouveau plan , établirent pour toutes les républiques la loi de la paix , et dressèrent rétat des contingents que chaque république fournirait, dans le cas où la Grèce aurait k repousser une attaque étrangère, ou bien voudrait attaquer ellemême : le total des contingents s'éleva à 200,00e hommes d'infanterie et à 15,000 de cavalerie (3).

Les iStoliens, les Lacédémoniens , refusèrent d^entrer dans la ligue h^lénique (3) ; quelques autres peuples songèrent pendant plusieurs années à en sortir : leur ambition s'indignait de faire partie d'un corps oà ils n'avaient pas le commandement. Cette disposition était dangereuse pcmr la Grèce , en présence d'un ennemi tel que les Perses, et mortelle en face d'un ennemi tel que les Romains, comme le prouvera la suite des événements. Alexandre laissa en Macédoine des forces suffisantes pour écraser les Lacédémoniens, quaa^ ils voulurent attaquer le nouveau système les armes à la main. Il sut ensuite lui donner de nombreux partisans par un grand bienfait : il proclama une amnistie générale, et permit,

(1) Diod., XVT, 89; XVH, 4.

(2) Trog. Pomp., apnd Justin., 1. IX, c. 6.

(3) Idem, 1. IX, c. 6, et !. XXYllI, c. 2.

RÈGNE ET CONQUÊTES d'aLEXANDRE. 167

par un décret, à tous les bannis pour opinion politique de rentrer dans leur patrie. « Cette proclamation fut » reçue avec des transports de joie aux jeux Olympiques, » Toute rassemblée marqua sa reconnaissance par de » grands applaudissements , car il se trouva là plus de 0 vingt mille de ces bannis (i). »

En donnant quelque attention à ces divers détails, on verra que Philippe et Alexandre avaient établi en Grèce une fédération juste, générale, régulière , qui lui avait toujours manqué jusqu'alors, et dont Tabsence avait causé dix guerres civiles , avant d'amener Tass^viase* ment à la Perse.

4" Avec l'armée dont la Grèce lui fournit une partie (2), avec les renforts qu'elle lui envoya à diverses reprises, dans le cours de son expédition, Alexandre renversa l'empire des Perses. Les 215,000 soldats dont la levée avait été organisée par Philippe, et qui pouvaient se doubler dans le cas d'un péril imminent, étaient suffisants pour repousser victorieusement l'attaque des Romains. Le salut et la gloire de la Grèce étaient à jamais assurés, si les circonstances permettaient à Tadmirable ouvrage de Philippe et d'Alexandre de se consolider.

(1) Diod., L XVIII, c. g.

(2) Alexandre avait dans son armée treize mille Grecs levés chez les alliés, huit mille volontaires, cinq mille soudoyés. (Diodore, 1. XVII, c. 17.) Aussi le trophée élevé en mémoire de la victoire de Granique avait-il pour inscription : « Alexandre » et tous les Grecs , excepté les Lacédémoniens, ont enlevé ces » dépouilles aux Perses. » La Grèce lui envoya de noml^reux renforts, à diverses reprises, dana te cours de son expédition.

168 PRÉCIS DE l'histoire ancienne.

§ III. — État de la Macédoine, de la Thrace, de VIllyrie, de la Grèce, à la mort de Philippe II,

A la mort de Philippe, les Grecs prétendent briser le pacte fédératif qui vient de les unir, et reprendre le pouvoir de se déchirer. Une partie des Thraces et les Illyriens se révoltent. Les seigneurs macédoniens ont poussé le bras de l'assassin de Philippe : leur indocilité, leur ambition, leur esprit factieux, qui reparaîtront dans les conspirations d'Alexandre le Lynceste , de Philotas et d'Hermolaûs, pendant la vie d'Alexandre , et, à sa mort , dans le partage de ses états et le massacre de sa famille , se signalent , à son avènement au trône , par une révolte. Attale , l'un d'eux , envoyé d'avance par Philippe en Asie, emploie l'armée dont ce prince lui a confié le commandement à dépouiller son fils; il favorise les prétentions d'Amyntas, oncle d'Alexandre. Pendant qu'on lui dispute même sa couronne, Alexandre prend la résolution de maintenir la suprématie que lui a léguée son père sur les Thraces , sur les Illyriens , sur les Grecs , et d'exécuter ses projets de conquête contre la Perse.

I. Avènement d'Alexandre au trône de Macédoine {i); son expédition contre les Thraces, les

(1) Sources principales pour ce chapitre : Arrian., Exped. Alexand. , 1. WII. Diodor. Sic. , 1. XVII, c. 1-74. Plutarc, in Alexand. Trogus Pompeius, apiid Justinum, 1. XI. Le roman de Q. r^urlius n'est ïiropre qu'à donner les idées les plus fausses

RÈGNE ET CONQUâTBS d'aLEXAMORB. 169

Géies et les Illyriens. — 336. Alexandre, âgé de vingt ans^ est reconnu par un parti, et succède à son père Philippe II. Il se concilie la faveur du peuple en accordant aux Macédoniens une entière immunité , et eo ne les astreignant qu'à porter les armes. Il s'affermit encore sur le trône par la mort du conspirateur Attale, des assassins de son père, et de Caranus^ fils de Philippe et d'une étrangère. Il est nommé d^abord par le conseil des amphictyons assemblé aux Thermopyles, et ensuite par les députés des diverses républiques réunies à Ciorinthe, chef de la Grèce, et généralissime des Grecs contre les Perses^ La même année 336, et quelques mois après Tavéhement d'Alexandre, Darius Codoman reçoit le sceptre de Bagoas, meurtrier d'Ochus et d'Arsès.

Les Triballes, peuple de Mœsie vaincu par Philippe, et les peuplades des Thraces demeurées indépendantes de ce prince , prennent les armes contre son successeur; ils menacent de lui enlever les provinces tributaires de la Thrace. Alexandre défait les Thraces

sur le caractère et les projets d'Alexandre. Les erreurs géographiques se trouvent entassées dans son ouvrage à côté des en-eurs historiques, comme on peut s'en convaincre en comparant son 1. VII, c. 3, avec le 1. V, c. 103, d'Arrien, et le 1. XV de Strabon. Parmi les modernes : Montesquieu , Esprit des lois , IX, c. 13; Sainte-Croix, Examen critiqiie des anc. hist â^Attrandre.

170 néUB DB L'BISTOi&B ANCIENNE.

libres au passage du mont Heemits ; les Triballes et leur roi Syrmus^ au delà de oe mont; les Gètes, au delà de Tlster ( Danube ) ^ qu'il traverse ; il reçoit les * présents et la soumission de Symius. Il se dirige ensuite à roccident de la Macédoine contre les tribus illyriennes soulevées sous la condiiite de Ctitus, et de Glaucias^ roi des Taulanti^os. Il dissipe leur armée et rétablit la domination macédonienne sur les IHyriens, voisins de l'Adriatique. Dans ces deux guerres^ il montre une rare prudence et ne donne rien au hasard : il ajoute à ses forces Texceli^ite cavalerie légère des Thraces-Agriens.

n. Expédition d'jileœandre contre la Grèeerèmltée, 335. — Pendant son séjour en Illyrie , Démosthène^ gagné, disent Justin et Diodore, par Tor de ta Perse (i \ forme contre la Macédoine une nouvelle ligue ^ dans laquelle entrent les Athéniens et les Thébains , à laquelle les Lacédémoniens et d'autres peuples grecs sont sur le point d'accéder. Alexandre fond sur la Grèce. £n traversant la Tbessalie, il obtient des ba-

(1) lustin 1 1. XI, c. 2 : « Alexandro nuntiatur Àthenienses et » Thebanos ah eo ad Persas defecisse , auctoremqvke ejus defeù- » tioniSy magno auri pondère à Persis corruptum, Demo$tiienem » oratorem extitisse, » Diod. Sic, XYII, 4 : « Démosthène vou- » lait se disculper auprès du roi de Perse de la guerre qui se » préparait contre lui : car on disait qu'il avait reçu beaucoup » d'argent des Perses. »

RÈGNE ET CONQUéTBS D* ALEXANDRE. 174

biiants la disposition de leur cavalerie et de leurs U-ésors. Il accorde la paix aux supplications des Athéniens > et attend quelque temps sous les murs de Thèbes le repentir des Thébains. Leur brutale sortie le contraint à les assiéger. Leurs troupes vaincues et la ville prise, il refuse d'abord de la renverser. C'est le conseil , ce sont les députés de tous les peuples de la Grèce qui prcHioncent l'arrêt de Thèbes. Si Alexandre Texécute , c'est qu'il est dans la nécessité de frapper de terreur ceux qui songeraient désormais à se séparer du corps hellénique (i). Mais au milieu des ruines de Thèbes^ il laisse subsister la maison de Pindare , gage de son respect pour le génie qui passionne les Grecs ;mais à côté de ces ruines il relève deux villes , Platée et Orchomène ; mais enfin il s'applique constamment dans la suite à réparer le malheur des Thébains* Il s'annonce aux Grecs pour un chef sans faiblesse comme sans despotisme.

III. Préparatifs d'Alexandre cantre les Perses, — Dès lors il ne songe plus qu'à se livrer aux prépara* tifs nécessaires pour exécuter ce que Cimon, Agésilas et Philippe n'ont pu faire. Il veut renverser le trône de ces rois de Perse qui, depuis cent cinquante ans, n'ont cessé d'attaquer la Grèce d'Europe , tantôt avec des millions d'hommes, tantôt avec l'or et les in-

(1) DioaoF. 6ic. , 1. XVU, c. H.

173 PRÉas DE l'histoire ancienne.

trigues, et qui actuellement même tiennent en servitude et tyrannisent les Grecs d'Asie. Alexandre confie à Antipater le gouvernement de la Macédoine , avec vingt mille hommes , destinés à tenir ce pays dans l'ordre , et la Grèce dans l'obéissance. Il lève trente mille hommes d'infanterie, quatre mille cinq cents de cavalerie, se munit de soixante-dix talents (trois cent quatre-vingt-cinq mille francs ) , de vivres pour quarante jours , d'une flotte de soixante galères : il prend pour lieutenants les meilleurs généraux de Philippe , entre autres Parménion. Avec cette armée médiocre par le nombre, mais vieillie dans la guerre^ il court attaquer Darius, qui va réunir contre lui six cent mille Perses, et, ce qui est bien plus redoutable, cinquante mille Grecs mercenaires, dont ses immenses richesses, l'avidité et les dispositions hostiles de plusieurs républiques contre Alexandre, lui permettent d'acheter les services.

IV. Expédition d^Jilexandre contre les Perses. Bataille du Granique; conquête de VAsie Mineure y 334. — Alexandre part de Pella au commencement du printemps. Il longe les côtes près d'Amphipolis, passe le Strymon, l'Hèbre, et arrive en vingt jours à Sestos. Les flottes persanes pouvaient lui disputer le passage de THellespont; l'imprévoyance et la lenteur de Darius lui épargnent ce danger : il débarque sans opposition sur les rivages de l'Asie Mineure, où il

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visite Fancien royaume de Priam et le tombeau d'Achille. Dans le conseil des satrapes , M emnon le RhodieD^ le plus habile des généraux de Darius, propose de dévaster les provinces sur le passage d'Alexandre, et de le réduire, par le défaut de vivres, à sortir d'Asie : ce plan est rejeté. Les satrapes rassemblent sur les bords du Granique vingt mille cavaliers et un pareil nombre de fantassins, composés en grande partie de mercenaires grecs, athéniens et autres. Alexandre détruit cette armée dans une bataille, où Glitus lui sauve la vie, et où périssent le gendre de Darius , le gouverneur général de l'Asie Mineure , les satrapes particuliers de Lydie et de Cappadoce. Cette grande victoire devient pour Alexandre Tune des causes principales de la conquête de TAsie Mineure. La présence des mercenaires grecs au Granique lui prouve la haine profonde des Grecs pour la domination macédonienne. Il essaye, mais en vain, de les gagner en les associant politiquement dans ses trophées à l'honneur de son triomphe. Il prend la résolution de rendre inutile leur mauvaise volonté , et de priver Darius de leur puissant secours , en suivant , avec une imperturbable constance , le projet de s'emparer des provinces maritimes de Tempire persan ; projet dont le résultat inunédiat doit être de rompre toutes les com munications entre la Perse et la Grèce, d'en faire deux mondes à pari Tant qu'il ne possède pas une

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