PASCAL ET PORT-ROYAL
fondé les Petites Ecoles de Port-Royal, où ils eurent pour élève le jeune Racine.
Le Janséniime. — Jcifissen^ évêque d'Ypres (dont le nom a été latinisé en Jansénius)^ miort en 1638, laissait en manuscrit un gros ouvrage latin, Augustinus, où il prétendait exposer la doctrine de saint Augustin sur la grâce. Cet ouvrage, publié en 1640, fut examiné, comme tous les écrits théologiques, par les docteurs de Sorbonne, qui en tirèrent cinq propositions hérétiques, déférées par eux à la cour de Rome, et condamnées. ,
Alors les partisans de Janssen déclarèrent • qu'ils condamnaient, eux aussi, avec Rome, les hérésies contenues dans les propositions^ mais qu'ils niaient que les propositions fussent dans VAugiistinusK U y eut donc dans cette querelle, une double question : celle de droite et celle de fait. Sur la première, les jansénistes se déclaraient soumis d'avance : ils affermaient ne point dépasser, dans leur doctrine de la grâce, celle de saint Augustin et de saint Thomas. Sur la seconde, ils étaient irréductibles.
La Casuistique. — Port-Royal accusait les Jésuites d'avoir fait condamner à Rome la doctrine de Jansénius. Il leur reprochait aussi d'être des confesseurs trop indulgents, et d'étudier avec trop de subtilité les cas de conscience dans leurs livres de casuistique. Les Jésuites en arrivaient, d'après Port-Royal, à permettre tout ce que la ^religion condamnait, au moyen d'accommodements et de restrictions mentales.
Suite de l'histoire de Port- Royal. — Arnauld s'était fait expulser de la Faculté de théologie en 1656 comme janséniste. Pressé par ses amis de se défendre en portant la question devant le monde, il composa une sorte de mémoire qui, de l'aveu même de l'auteur, n'était pas destiné à faire sensation. C'est alors qu'il aurait dit à Pascal, entré l'année précédente à Port-Royal : c Vous qui êtes jeune, vous devriez faire quelque chose. ■ Pascal se mit à l'œuvre, et écrivit, du 23 janvier 1656 au 24 mars 1657, les dix-huit Provinciales,
Cependant, en 1656, Port-Royal avait été profondément ému et soutenu dans sa résistance par le < miracle de la sainte Ëpine».M''*Périer, nièce de Pascal, pensionnaire à Port-Royal de Paris, était atteinte d'une Gstule lacryoaale ; elle fut guérie par l'attouchement d'une relique, une épine de la couronne portée par le Christ pendant la Passion.
En 1661, on voulut obliger les Messieurs et les religieuses à signer un formulaire dont les termes essentiels étaient ; c Je condamne de cœur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansénius, contenues en son livre intitulé Augustinus,..\^qiiéi\e doctrine n'est point celle de saint Augustin, que Jansénius a mal expliquée contre le vrai Sens de ce docteur, b Tout Port-Royal refusa de signer ce formulaire. En septembre 1668, le pape Qément IX, par la rédaction d'un nouveau formu- ^ auquel Port-Royal adhéra, assura la paix de V Eglise. Mais tout m
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gftta en 1706, les religieuses ayant refusé d'adhérer sans restiiotion à un« ^ bulle du pape Qément XI sur le Cas de conscience. En 1709, les religieuses furent chassées de Port-Royal-des-Champs ; et, en 1710, la eélMire abbaye était détruite par ordre du Roi.
IL — Pascal (1628-1602).
Vie. — Biaise Pascal est né à Qermont-Ferrand, le 19 juin 1623. Son père, Etienne Pascal, était alors président de la cour des aides de Montferrand. Biaise Pascal avait deux sœurs : Gilbcrte, qui épousa Florin Périer, conseiller à la cour de Qermont, et Jacqueline, qui entra au couvent de Port-Royal, sous le nom de sœur Sainte-Euphémie. M. Pascal père voulut instruire lui-même son fils, dont les dispositions pour les mathématiques lui parurent extraordinaires. Craignant que Tenfant ne se fotiguât, il lui défendit de s'occuper de sciences, jusqu'à ce qu'il eût appris le latin. C'est alors, si nous en croyons M^^* Périer, que Biaise Pascal, ignorant même les définitions essentielles de la géométrie, appelant un cercle un rond^et une ligne une barre^ « poussa ses recherches si avant qu'il envintjusqu'àla trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclidc ». A seize ans, il composait un Traité des sections coniqttes, qui aurait excité, dit-on, la jalousie de Descartes. Il prenait part à des conférences scientifiques. U inventait la machine arithmétique, pour simplifier les calculs de son père.
A Rouen, où M. Pascal père avait été nommé intendant, Biaise Pascal, ses deux sœurs et leur père furent gagnés au jansénisme ; et du christianisme déjà fervent qu'ils pratiquaient, ils passèrent à une religion plus austère. C'est ce que l'on appelle, assez improprement, la première conversion de Pascal. Cependant, en 1648, Pascal avait fait ses expériences sur la pesanteur de l'air, au sommet du Puy-de-Dôme, en Auvergne, et à Paris, sur la tour Saint-Jacques. En 1651, il écrivait un Traité sur le vide, dont il ne nous reste qu'un firagment intitulé : De Vautorité en matière de philosophie* — Sa santé, très précaire, l'obligea^ en 1652, à interrompre ses travaux scientifiques. C'est alors, pendant deux ans, la période mondaine de Pascal. Il fréquente la société ; il est intimement lié avec le duc de Roannez et lecheviûier de Méré.
Puis se produisit ce que l'on appelle la seconde conversion de Pascal, peut-être à la suite d'un accident sur le pont de Neuilly, peut-être seulement par l'action lente et puissante de la foi janséniste que le monde n'avait pas éteinte en lui.
C'est au mois de janvier 1656, que Pascal est invité à servir les intérêts de Port-Royal, en défendant Amauld devant l'opinion publique, contre la
D'aprH rialampi il Oirmd Eddindi (1619-1703). MU ontitOBS. — Prtciê de Lmémtun.
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censure de la Sorbonne. H publie alors ses^ dix-huit PravineitUei,
A partir de 1658, Pascal ne s'occupe plus que de réunir des matériaux pour une apologie de la religion chrétienne. Ses dernières années ne sont qu'une lente et affreuse agonie. Pascal mourut le 19 août 1662, dans la maison de M. Périer, son beau-frèce ; il fut inhumé à Saint-fitienne-du- Mont.
Les Provinciales (1656-1657). — Les contemporains les ont appelées les Petites Lettres ; le nom de Provinciales leur vient du titre général mis au recueil de Cologne, en 1657 : Lettres de Louis de Montalte à un provincial de ses amis et aux RR, PP. jésuites sur la morale et sur la politique de. ces Pères. Les n°* 1, 2, 3, 17, 18, sont consacrés à la question théologique de la grâce ; — les n^' 4 à 16 traitent plus spécialement de la casuistique et de la morale (1).
L'art de Pascal dans les Provinciales. — Voltaire dit, dans son Siède de Louis XIV :n Les meilleures comédies de Molière n'ont pas plus de sel que les premières Provinciales ; Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières. •
Pascal veut d'abord dans ses premières lettres atteindre le monde^ l'intéresser, l'obliger à comprendre ou à croire qu'il comprend le sujet des disputes de Sorbonne. Lui-même, il se donne pour un « honnête homme » très ignorant en ces matières et désireux de s'instruire ; et il s'adresse naïvement à des docteurs et à des Jésuites. — Ainsi, dans la première Pro* vinciale<, il a pour interlocuteur un docteur de Navarre qui lui fait solennellement de creuses réponses ; puis il va chez un janséniste, revient chez son docteur, interroge un Jacobin. Chacun de ces personnages a sa physionomie, son genre particulier d'entêtement, son style. Mais le Père jésuite de la quatrième lettre est une figure plus achevée : c'est lui qui, pour éclairer Pascal sur la vraie définition de la grâce actuelle, va < chercher des livres » : la Somme du P. Bauny, un factum du P. Annat, les écrits de M. Le Moyne; et Pascal le pousse,robligo à s'oaferrer lui-même et àdégringoler de citation en citation... Cependant, le Jésuite perd tout à fait pied. Heureusement « on vint l'avertir que M°^® la maréchale de... et M'A* la marquise de... le demandaient; Et ainsi, en nous quittant à la hâte : J'en parlerai, dit-il, à nos Pères. Ils y trouveront bien quelque réponse. Nous en avons ici de bien subtils ». La comédie est complète, comme dans un dialogue de Platon. Bref, on doit dire de ces premières lettres, avec Racine : « Vous semble-t-il que les Provinciales soient autre chose que des comédies? »
Dès la fin de la neuvième lettre, Pascal sentait peut-être que le publie très amusé par la comédie avec le bon Père, allait se lasser ; et, sans attendre qu'on lui reprochât de « faire de l'esprit », il change de ton et il s'adresse aux Jésuites eux-mêmes. Il s'élève alors jusqu'à une éloquence
(1) MtfroMiM eJbowM, S* eyclt, p. 381.
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indignée. On sent chez lui la profonde conviction d'une âme blessée et scandalisée, qui s*est longtemps maîtrisée et qui déborde. On pi ut dire avec Voltaire : « Tous les genres d'éloquence y sont renfermés. >
Lei pensées. — Le manuscrit; les éditions. — Après la mort de Pascal, ses héritiers trouvèrent parmi ses papiers des liasses de notes préparées en vue d'une apologie du christianisme.
Lès amis et les parents de Pascal résolurent de publier ces fragments Bien que la préface^ écrite par Etienne Périer, son neveu, prouve que le plan probable de Pascal leur était connu, les premiers éditeurs no s'évertuèrent pas à établir entre ces fragments un ordre tout ,à fait définitif. Us intitulèrent leur édition : Pensées de M. Pascal sur Ut religion et sur quelques autres sujets, qui ont été trouvées après sa mort parmi ses papiers.
Ils y firent, par prudence, quelques changements de fond ; et, par timidité de goût,ils en atténuèrent parfois le style. Ce n'était pas là «tout Pascal, et rien que Pascal », comme le demandait Cousin en 1842. Mais telle qu'elle était, cette première édition des Pensées eut le plus grand succès.
Au xviii* siècle, on vit para!tre,en 1778, l'édition de Gondorcet, avec des notes de Voltaire, et en 1779, celle de l'abbé Bossut. Ni l'ordre des paragraphes, ni le texte ne furent modifiés.
Au XIX* siècle, on publia enfin des éditions revues sur le manuscrit original, et où l'on s'efforça de reconstituer le plan probable du livre que Pascal méditait d'écrire. Les plus célèbres sont celles de Faugère (1844), Havet (1851), Brunschwicg (1910).
Le plan des Pensées. — Pascal ne destinait pas son Apologie aux croyants, mais aux libertins^ à ceux qui refusaient de discuter les questions religieuses. Aussi va-t-il commencer par une simple analyse psychologique de la nature humaine, en se servant de Montaigne, qui était le livre de chevet des libertins.
De cette analyse sort une énigme. L'homme est faible, l'homme est misérable ; il ne possède ni la certitude, ni le moyen d'y arriver. Mais, au milieu de cette misère, il a des velléités de grandeur et des aspirations démesurées. Gomment accorder ces contradictions?
Ici, Pascal suppose qu'il aura si fortement posé le problème, que le libertin tout le premier sera vivement intéressé à en désirer la solution (1) Cherchons donc, eût dit Pascal, si les philosophes peuvent nous y aider Toutes les philosophies se ramènent à deux types : le pyrrhonisme (Montaigne), le stoïcisme (Épictète). Or Montaigne n'a vu de l'homme que la faiblesse ; Épictète, que la grandeur. Le libertin, piqué au jeu, cousent à interroger les religions, ne fût-ce que pour les convaincre d'une impuissance égale à celle des philosophies.
Dans cette enquête sur les religions antiques, l'ordre historique nous amàne à l'examen de la Bible. Mais là, que trouvons-nous? Pascal s'arrête,
(1) Mtftaut e4«irif, %•* crclt, p. 100.
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' comme surpris tout le premier ; il aperçoit, à la base de la religion chré^ tiemie, un dogme, le dogme de la chute, qui, par une clarté subite, nous explique Tétat misérable de la créature déchue, et les souvenirs d'une grandeur passée ; le dogme de la Rédemption vient légitimer de nouveau ses espérances. Ainsi, on est arrivé, sans violence, sans rsdsonnemeht dogmatique, sans appareil théologique, à une solution religieuse et chrétienne^ chrétienne parce que la religion juive contient la figyre de la loi réalisée par le christianisme.
Pascal aurait alors ajouté des preuves historiques et théologiques sur Jésus-Christ, les miracles, TÉglise, etc.
Tel est le plan 'probable de Pascal. On ne^ saurait, d^ailleurs, prétendre assigner une place définitive aux fragments qui subsistent (1).
Le style de Pascal. — Selon Voltaire, les Provinciales sont « le premier livre de génie qu'on vit en prose ». Et Voltaire ajoute : « Il faut rapporter à cet ouvrage l'époque de la fixation du langage. » Ajoutons que,le premier depuis Calvin, Pascal portait deVant le public des questions de théologie. Il sécularisait tout un domaine d'idées générales. — Si des Provinciales un passe aux Pensées, l'admiration redouble. Dans ces fragments, en effet, Pascal n'est plus seulement un pamphlétaire de génie, un orateur véhément : il est un poète. Son imagination prodigieuse lui suggère des images égales à celles de nos plus grands lyriques. Sans doute, quelques-uns regretteront que V Apologie de Pascal n'ait pas été achevée. Mais l'œuvre i mise au point » pour le public n'aurait pas la même originalité.
lit. — Influence de Port-Royal au XVII*> siècle*.
Port-Royal, malgré les persécutions qui l'accablèrent, eut, sur la société et sur les écrivains du xvii® siècle, une très sérieuse influence.
1^ n faut signaler le grand exemple de fermeté et de résistance donné par les Messieurs de Port-Royal, en un temps où l'esprit de docilité et d'abandon pertnettait au pouvoir absolu de s'établir pour près de deux siècles en France. Et l'on peut dire que quelque chose de leur solidité morale, de leur vertu stoïque, a passé dans les Bossuet, les La Rochefoucauld, les Boileau, les Saint-Simon. — ^ Port-Royal eut, par Saiut- Cyran et M. Singlin, une influence sur la réforme de la prédication ; il n'est pas jusqu'à Bourdaloue, un jésuite, qui ne lui doive quelque chose. — 3° Les Messieurs de Port- Royal ont contribué à transformer les méthodes et les ouU7^ de l 'enseignement ; dans leurs Petites ^^es, ils enseignaient, avec le latin, le français et le grec. N'oublions pas aussi qu'ils eurent, dans ces écoles, des élèves qui leur firent honneur, et que Racine doit peut-être à Lancelot et à Nicole, avec sa connaissance du grec, sa fine psychologie.
(1) Morceaux choisit, 1" cycle, p. 160 ; — t* cycla, p. 881.
BOSSUBT BT LES FRÉDICATBUII» 16b