B088UBT ET LES PRÉDICATEURS
celui d'un taisionnaire qui, recevant son inspiration d'en haut, la subissant en quelque sorte, à son tour la projette sur son auditoire. — e) U s^élève fréquemment à la méditation à la fois psychologique et mystique, et alors il ressemble tout à fait à nos lyriques modernes : Lamartine, Vigny, Sully Prudhomme. — J) Il donne à ses développements une form6 rythmique, avec des refrains saisissants : voir en particulier l* Impénitence finale : « La fin est venue, la fin est venue... etc », la Passion de 1660 : « Tradebat aiuXem,,. », le Sermon pour le jour de Pâques de 1685 : « Marche ! marche !»
Mais ce lyrisme n'exclut chez fiossuet ni la pleine possession de la pensée, ni la suite du raisonnement. On sent chez lui la raison souveraine qui règle cette ardeur lyrique.
Les Oraisons funèbres. — Le mot oraison s'employait encore au XVII* siècle dans le sens de discours ; on disait les oraisons de Cicéron, Il ne faut donc voir aucun sens religieux dans cette expression, aujourd'hui archaïque
Les oraisons funèbres de Bossuet sont * — 1656, à Metz, Yolande de MorUerby, abbesse de Sainte-Marie de Metz ;, — 1658, à Metz, Henri de Gomay ; — 1662, le P. Bourgoing^ supérieur général de TOratoire; — 1663, Nicolas Cornet, principal du collège de Navarre ; — 1667, Anne d* Autriche (discours perdu) ; <.— 1669, Henriette de France, reine d'Angleterre ;'^— 1670, Henriette d* Angleterre, duchesse d'Orléans; — 1683, Marie- Thérèse, reine de France ; — 1685, Anne de Gonzagtie, princesse palatine ; — 1686, Michel Le TeUier, chancelier de France ; — 1686, M^^ du Blé d*Uxelles, abbesse de Faremoutiers (discours perdu) ; — 1687, le Prince de Condé, — Sur ces douze oraisons funèbres, six ont été imprimées du vivant de Bossuet, et par ordre du Roi.
Analyse des principales oraisons ftmèbres. — I. Henriette de France, reine d'An- Sleterre (15 novembre 1669, • en présence de Monsieur, frère du Roi, et de Madame, en régUse des religieuses de Sainte-Marie de Chaillot, où repose le cœur de Sa Malesté » )•
Texte : Et ntmc, reges, irUeUigite ; erudimini, qui judicatis terram (Psaume xi), • Maintenant, rois, apprenez ; instruisez-vous, juges de la terre >.
Exorde : Dieu, souverain maître des rois, sait leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Exemple d'Henriette, dont la seule vie rassemble toutes les extrémités des choses hunTaincs.
Diviêion : Henriette a su user chrétiennement de la bonne et de la mauvaise fortune.
Première partie: La prospérité. — Famille d'Henriette ; famille d'Angleterre. — Ses qualités : • Son grand cœur a surpassé sa naissance >. — Son rôle en Angleterre.
Deuxième partie: Les malheurs. — Les révoltes d'Angleterre. Pour quelles causes? Portrait de Charles I*'. Les sectes religieuses. Portrait de Gromwell. — Comment la reine supporte ces épreuves. — Elle voit sa famill* rétablie sur le tréne d*Angletorrê.
172 DIX-8BPTIÊlfB fllÈGLB
Péroraigon : Elle reroorcin Dieu de • l'avoir faite reine malheoreuee >, et meaii dans une pieuee retraite.
II. — Henriette d'Angleterre, dnoheiN d'Orléanf (21 août 1670, à Baint-Denie, en présence du grand Condé).
Texte: Vanitas vanUaium, et c/nmia tamiaa (Ecoléeiaste, 1, 2). < Vanité des vanités, et tout est vanité. •
Bxorde : Tout est vain en l'homme, si l'on considère ce qu'il donne au monde : tout.,' au contraire, est précieux et important, si Ton considàre ce qu'il doit 'à Dieu.
Division : Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi ; voyons ce qu'une sainte mort lui a donné.
Première partie: Grandeur de sa naissance. — Ses qualités d'esprit et de cœur. Services qu'elle rend à la France. — Sa mort soudaine à Saint-Goud. Ce qui reste de nous dans le tombeau.
Deuxième partie : Cette mort est une grftce pour la princesse. Dieu l'a protégée dès le berceau. — Courage et confiance qu'elle témoigne à ses derniers moments ; elle quitte une vie pleine de périls.
Phofoiton : L'exemple de oette mort aondaine est une exhortation à vous convertir.
IIL — Marie-Tbèrète d'Anttiehe, reine de France (1*' septembre 1683, à Saint- Denis, en présence de Monseigneur le Dauphin).
Texte : Sine macula enim $unt ante thronum Dei (Saint Jean, Apocalypse, xiv, 5). I Ils sont sans tache devant le trône de Dieu. >
Bxorde : Assemblée des ftmes pures dans la Jérusalem céleste : la reine a mérité d'y être admise.
Division: 1° Il n'y a rien que d'auguste dans sa personne ; 2* il n'y a risn que de pur dans sa vie.
Première partie: La maison d'Autriche et la maison de France. — Famille et éducation de Marie-Thérèse. — Son mariage avec Louis XIV ; paix des Pyrénées. ~ Eloge de Louis XIV.
Deuxième partie : La reine est semblable à la colonne mystique où Dieu a écrit trois noms : a) 2e nom èe Dieu: foi, humilité, charité de Marie-Thérèse ; b) U nom de V Eglise : sa dévotion, sa soumission au Saint-Siège ; c) le nom nouveau du Seigneur: l'eucharistie.
Péroraison : Comparaison de sa mort avec celle d'Anne d'Autriche. Nécessité de se préparer à bien mourir.
IV. — Anne de Gonzagne de Clèves, l»riiicesse palatine (9 août 1685, dans l'église des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, en présence du due d'Enghien).
Texte :^Appréhendi te ab extremis terrœ.,. (Isulo, xu, 9). « Je t'ai pris par la main pour te ramener des extrémités de la terre... »
Bxorde: Dieu donne un exemple de sa grâce dans le salut de cette princesse. Les pécheurs ne doivent pas y rester indifférents.
Division : 1*> D'où la main de Dieu l'a tirée ; 2° où la main de Dieu Ta élevée.
Première partie: Enfance d'Anne, à Faremouticrs, à Avenay. — Sa vio mondaine, son veuvage, ses succès à la Cour. — Ses ambitions politiques. Elle secourt sa sœur, reine de Pologne. — Première conversion ; elle retombe dans l'incrédulité. — Les libertins.
Deuxième partie : Les deux songes de la princesse. — Sa eonversion défini live. ia charité. Sa pénitence. — Sa mort.
B0S8UBT ET LES PRâoiGÀTEURÉ 173
Péroraison : Bossuet engage les pécheurs à profiter de i Timage de ses vertus et des exemples de sa vie >.
V. — Uichel Le Tellier, chaDceUer de France (25 janvier 1686» à Saint-Gervais, eu présence du Nonce du Pape).
Texte : Posside sapientiam^ acquire prudentiam.., (Proverbes rv, 7) t Possédez la sagesse, et acquérez la prudence... »
Exofde : La vraie sagesse s'attache aux biens éternels.
Division: Grâce à cette sagesse Le Tellier a été modéré et dévoué : 1^ comme magiatrai; 2<^ comme honmie politique ; 3° conmie chef suprême de la justice.
Première partie .* Le Tellier, magistrat. H devient ministre de la justice, puis ministre de la guerre, enfin chancelier.
Deuxième partie : Conduite de Le Tellier pendant la Fronde. — Services qu'il tend à Anne d'Autriche et à Mazarin.
Troisième partie : Son rôle comme chef de la justice. Il réforme le conseil d'Btat. 11 fait respecter les droits de l'Eglise. Il signe la révocation de l'édit de Nantes. — Ka mort chrétienne.
Péroraison: Gr&oe à ses vertus, le jour de sa mort a été • le plus beau, le plus triomphant, le plus heureux jour de sa vie ».
VI. ~ Louis de Bourbon, prince de Condé (10 mars 1687, à Notre-Dame, en présence de M. le Prince.)
Texte : Domintts tecum^ virorum fortissime,,, Vade in hae fortitudine tua,,» Ego ero tecum (Juges, VI, 12, 14, 16). ■ Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes. Allez avec ce courage dont vous êtres rempli, je serai avec vous. »
Exorde : L'orateur se sent écrasé par une si lourde tâche. Mais toutes les qualités du prince ne seraient rien sans la piété : c'est à démontrer cette vérité que Bossuet va s'appliquer.
Division: Condé a possédé : 1^ les qualités du cœur; 2<* les qualités de l'esprit; 3^ la piété, qui este le tout de l'honmie ».
Première partie: Le cœur. Courage de Condé : Rocroi, Fribourg. — Il est modeste et loyal. — Ses fautes, qu'il a lui-même regrettées. — Sa bonté pour les siens. — Sa vie privée à Chantilly.
Deuxième partie .* L'esprit. Son génie militaire fortifié par l'étude. Senef, Dunfcerque, Lens. — Parallèle de Condé et de Turenne.
Troisième partie : La piété. Elle vient se joindre aux autres qualités. — La vie de Condé pendant ses dernières années. — Sa mort.
Péroraison: Bossuet appelle au catafalque de Condé tous ses amis, tous les princes tous les peuples. H dit adieu lui-même au prince, et au genre de l'oraison funèbre.
Originalité de Bossuet dans TOraison funèbre. — C'est malgré lui, et toujours par rer/)nnaissance ou par obéissance, que Bossuet s'est exercé dans un genre presque compromis, avant lui, par des défauts qui en semtdaient inséparables. De ce genre il sentait vivement la difficulté. Dans l'oraison funèbre du P. Bourgoing, il dit : a Je vous avoue que j'ai coutume de plaindre les prédicateurs lorsqu'ils font les panégyriques funèbres des princes et des grands du monde. Ce n'est pas que de tels sujets ne fournissent ordinairement de nobles idées... Mais la licence et l'ambition, compafirnea presque inséparables des grandes fortunes, mais l'inté-
174 blX-â«PTIÊME SIÈGLB
rét et lliijustice, toujours mêlés trop av&iit dans les grandes affiaires du monde, font qu'on marche parmi les écueils ; et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de part dans de telles vies, qu'on a peine à trouver quelques. actions qui méritent d'être louées par ses ministres. • — Bossuet s'est donc préoccupé de purifier, da sanctifier ce genre de panégyrique si déprécié, de le rendre digne des autels^ c devant lesquels, dit-il, il ne donné point de fausses louanges ». Et il y arrive, en le transformant par Vhistoire et par le sermon.
lo Uhistoire. — Bossuet profite du rôle joué par ces pirinces, par ces princesses, par ces reines, qui tous sont historiques au sens le plus complet du mot, pour donner une sorte de tableau des événements auxquels ils ont été mêlés : révolution d'Angleterre, Fronde, guerres de Louis XIV, révocation de l'édit de Nantes, etc.. U trace des portraits qui contribuent à augmenter l'impression de vie que donne son discours : GromwelL, Mazarin, Turenne (1). — Mais il veut que cette partie de l'oraison funèbre reste instructive et morale. Il subordoime Thistaire à la religiion. La théorie de la Providence, qui anime le Discours sur Vhistoire unù verselle, se retrouve dans toutes ses oraisons funèbres. — D'ailleurs il ne s'interdit pas de rappeler, ne fût-ce que par des allusions très vivement senties par les contemporains, certaines fautes politiques (Gondé), certaines faiblesses (Charles I®'), certains excès réparés par la pénitence (Anne de Gonzague).
2^ Le sermon. — Mais, pour Bossuet, l'oraison funèbre est surtout on sermon, où le défunt sert d'illustre exemple. Bossuet se propose avant tout l'instruction et l'édification de ses auditeurs. Aussi peut-on rapprocher chacune de ses oraisons d'un ou de plusieurs sermons célèbres. Et il a souvent utilisé telle et telle partie d'un sermon déjà prononcé» pour l'insérer dans une oraison funèbre. — Ainsi l'éloge d'Henriette de France est un sermon sur la Providence et sur les Devoirs des rois ; celui d'Henriette d'Angleterre, un sermon sur la Mort (2) ', celui d'Anne de Gonzague, un sermon sur V Impénitence finale, sur V Endurcissement, f .' la Providence, etc.; celui de Marie-Thérèse, un sermon sur la Pureté; celui de Gondé, un sermon sur l'Ambition, sur V Honneur du monde, etc..
Le style des*Oraûo7M funèbres est plus travaillé, plus achevé qae celui des Sermons. H est, en général, d'une gravité et d'une noblesse soutenues. Mais on aurait tort d'en oublier les parties simples et familières : la deuxième partie de l'oraison d'Henriette de France, un grand nombre de passages de celle d'Anne de Gonzague, la troisième partie de celle de Gondé. Quelques-unes, comme celle de Marie-Thérèse, sont d'un ton qui rappelle les Méditations sur VÉvangiU, Ainsi, dans ces œuvres d'apparat, "
(1) Morceaux ehoitù, l*v eycle, p. 18S« CS) Morceaux ekoitie, !•* cycle, p. 180.