‹ Précis de littérature françaiseChapitre 127 sur 276 · I. — I^ Rochefoucauld · texte numérisé non relu

I. — I^ Rochefoucauld

Vie. — H faut distinguer deux périodes dans la vie de La Rochefoucauld : la première, peiiilant laquelle il veut être et croit être un politique d'action ; la secomle, où, dcçu de ses ambitions, il écrit d'abord ses Mé" moires^ puis ses Maximes.

François VI, prince de Marcillac, puis, à la mort de son père, duc de La Rochefoucaiild, appartenait à l'une des plus grandes familles de France. Élevé probablcmont à la campagne, François de La Rochefoucauld ne fit pas de fortes études. A seize ans, il prend les armes ; il devient mestre de camp du régiment d'Auvergne ; de 1635 à 1648, il se bat bravement et il est blessé. Vers la fin du ministère de Richelieu, il sert, en galant chevalier, Anne d'Autriche alors en disgrâce* De 1642 à 1648, il vit dans son château de Verteuil, où il est exilé. La Fronde séduit son humeur romanesque. Il s'y mêle avec ime témérité où il entre beaucoup d'orgueil et non moins de passion. Il ne retire de cette équipée qu'une blessure, dont il faillit perdre la vue, et ime nouvelle expérience de l'ingratitude humaine. Après une retraite volontaire de troi^ ans, il revient à Paris, en 1656. C'est le salon de M°^ de Sablé que La Rochefoucauld fréquente le plus volontiers ; c'est là qu'il compose ses Maximes, dont la première édition paraît en 1665.

L'influence de M™® de la Fayette, succédant à celle de fl"^ de Sablé, semble avoir adouci peu à peu la misanthropie du duc vieillissant. Il revoit et corrige ses Maximes. Il meurt, assisté par Bossuet, le 17 mars

Son caractère. — Nous avons de La Rochefoucauld un pcrtraitf fait par lui-même, portrait un peu c avantageux • pour le physique, mais qui, pour le moral, contient des aveux intéressants. — La Rochefoucauld se

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dédare mélancolique, peu ouvert ; il aime la conversation, surtout celle des femmes ; il a des passions douces, mais il est peu sensible à la pitié (1). Il faut compléter ce portrait par celui que le cardinal de Retz lui a malignement consacré. D*après Retz (2), ennemi clairvoyant, La Rochefoucauld aurait été surtout un irrésolu ; et l'irrésolu devient très vite un misanthrope, parce qu'il en veut à autrui de sa timidité, et qu'il croit plus à la méchanceté des autres qu'à son propre manque de volonté. Msûs l'irrésolu est souvent très intelligent ; les sots u*hésitent jamais.

Les Mémoires (1662). — La Rochefoucauld avait écrit la plus grande partie de ses Mémoires à Verteuil, après la Fronde. U sortait désabusé, et même irrité, de cette mésaventure. Aussi faut-il chercher dans son récit, où il ne parle guère des événements que par rapport à lui et à ses amis, moins un complément qu'une contre-partie des Mémoires du cardinal de Retz (3).

Gomment La Rochefoucauld a composé ses Maximes. Les éditions. — En 1656, quand La Rochefoucauld revint à Paris, M°^® de Sablé habitait place Royale (place des Vosges). En 1659, M^^ de Sablé se retira au faubourg Saint-Jacques, dans un hôtel attenant à Port-Royal. Les habitués de son salon en apprirent vite le chemin, et plusieurs de ces messieurs l'honorèrent de leur présence : on y vit Arnauld, Pascal et Nicole.

Chaque salon avait son genre ou sa manie. Chez la Grande Mademoiselle, on faisait des portraits ; chez W^ de Sablé, des maximes. Tous s'y appliquèrent. C'est ainsi qu'on vit paraître plus tard les Maximes de M°^ la marquise de Sa 6/^, publiées par l'abbé d'Ailly, qui y ajouta les siennes ; celles de l'abbé Esprit ; celles de Domat, de Méré, etc. Tous y réussirent plus ou moins. La Rochefoucauld y réussit mieux que les autres, voilà tout.

La première édition des Maximes parut eu 1665, sans nom d'auteur.

La morale des Maximes. — Le fond de ce système est résumé dans la maxime n<* 171 : « Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. » — Et voici quelques applications ; N^ 17 : « La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur. » — N*' 78 : « L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir l'injustice. » — N^ 122 : « Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force. » — N^ 138 : « On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en parler point. » — N<> 149 : c Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois. • — N^ 200 : « La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie (4). » — N<* 248:

(1) Morceaux cAotm, 2* cycle, p. 413.

(S) Morceaux choins, S* cycle, p. 500.

(3) Morceaux choisù^ 1*' cycle, p. 164.

(4) Cette tnaximé est commentée dani Moruttut ehoUU, t« cfele, p. 44t.

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I La magnanimité méprise tout pour avoir tout... » Bref, ce que le monde, ce que nous-mêmes nous prenons pour des vertus, n'est que vices déguisés : i'amour-propre, au sens à^amour de soi, nous donne le change sur les motifs de nos actions (1).

Nier que la vertu existe, c'est nier un /ait. Mais elle n'est jamais ni absolue, ni pure. Mie ne peut l'être, parce que nous sommes des êtres bornés, finis, et en même temps des êtres qui veulent vivre et ne peuvent entièrement abdiquer ce désir ni ce besoin. De quelle nature sera donc la vertu humaine? EUe entrera, pour une part plus ou moins grande^ dans nos motifs d'action. Et cela suffira pour nous donner du mérile^ parce qu'il nous faut un effort sur nous-mêmes, pour abandonner si peu que ce soit de nos tendances naturellement égoïstes. De sorte que la vraie leçon à donner aux hommes est peut-être de4eur dire : « Votre nature est si bornée que vous ne saunez être vertueux sans motifs. Mais, du moins, pesez CCS motifs d^action, et choisissez ceux qui vous imposent un sacrifice. »

Et voilà le grand service que peut nous rendre La Rochefoucauld. Il nous oblige à être sincères avec nous-mêmes ; à faire un examen de conscience scrupuleux, et à rougir de nos vices déguisés. Il combat notre hypocrisie intérieure. C'est par là qu'il est chrétien et janséniste. On ne songe peut-être pas assez que le salon de M™<^ de Sablé avait une entrée sur Port-Royal, et que cette excessive sévérité de la marquise et de ses amb ^ressemble beaucoup à celle d'un Saint-Gyran ou d'un Pascal.

L'art dans La Rochefoucauld. — H était né grand écrivain. Rien ne le prouve mieux que les rédactions successives des mêmes maximes ; il n'atteint parfois que dans la cinquième édition à cotte forme exquise et concise qui seule devait le satisfaire (2). Sa préoccupation, peut-être parfois trop visible, est de balancer exactement sa maxime, de lui donner la force d'une antithèse, ou l'attrait d'un paradoxe. Être clair, et en même temps obliger à réfléchir, tel est son idéal.

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