LES MORALISTES
Sa philosophie et sa morale. — Si La Bruyère est un pdntre, comme Qous Tavons vu, il est bien avant tout un moraliste, ■ On ne doit parler, dit-il dans sa préface, on ne doit écrire que pour Tinstruction... » Et, dans son premier chapitre il est plus explicite : « Quelques lecteurs croient le (1) payer iavec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il a de l'esprit ; mais il leur renvoie tous leurs éloges, qu'il n'a pas cherchés par ston travail et par ses veilles : il porte plus haut ses projets, et agit pour une fm plus relevée : il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs.» Et comment veut-il les rendre mmlleurs? Sa philosûpliie est à la fois sociale et chrétienne. Elle procède de la solidarité, du respect que nous devons avoir pour les droits et pour les besoins d'autrui, — de la charité^qm nous poussera à sacrifier nos intérêts et nos égoïsmes au bien du prochain, -^ du sentiment de nos devoirs d*étai, qui nous obligera à les remplir scrupuleusement, au lieu d'y chercher de vaniteuses satisfactions. — La Bruyère, qui annonce sur certains points le xviii® siècle, n'est pas de ceux qui accusent la société des défauts et des vices de l'homme ; pour lui, l'homme peut et doit se corriger, et la corruption sociale n'est ja^]ais qu'une somme de corruptions iniiividuclles. C'est par là qu'il est bien chrétien, à la fa^on d'un Nicole et d'un Bourdaloue.
La Bruyère précurseur du xviii<' siècle. — Mais ce moraliste intelligent, qui a écrit : t Un homme né chrétien et français se sent contraint dans la satire ; les grands sujets lui sont défendus », est lui-même un satirique aussi hardi que clairvoyant. Ceux qu'il désigne par les lettres P. T. S. (les partisans), les fermiers généraux, qui faisaient de scandaleuses fortunes, sont pour lui « des âmes sales, pétries de boue et d'ordure » ; et Ton connaît le mouvement d'éloquence : « Fuyez... retirez-vous... J'aperçois sur la terf e un homme avide, insatiable... » — c Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : c'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ] s'il réussit, ils lui demandent sa fille (2). » — Les - grands, il les juge inutiles, paresseux, malfaisants ; les comparant au peuple, il déclare qu'il « veut être peuple ». De plus, La Bruyère a protesté avec une éloquence irritée ou émue contre l'inégalité des conditions et des fortunes (chap. vi), et il a fait de la misère des paysans un célèbre tableau (chap.-x).
Il y a peut-être, dans tous ces passages, un fonds de rancune personnelle. Mais déjà touché par l'esprit nouveau, ce moraliste se transforme sou* vent en pamphlétaire. Entre les Grands de La Bruyère et le Mariage de Figaro de Beaumarchais, il n'y a qu'une différence de mise en œuvre.
La Bruyère écrivain. — Tous les critiques sont d'accord pour recon-
(1) L« = le philosophe.
(t) Cbap. VI. Du Biem de fttrtumê.
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naître la propriété, l'imprévu toujours heureux, le pittoresque du style de La Bruyère ; mais tous, aussi, y ont signalé quelque effort. La Bruyère est un styliste : il n'a pas cherché, comme Bossuet ou M*"" de Sé\àgné, à exprimer simplement ce qu'il sentait; mais il a vo>i1u rehausser le fond par la forme. Il n'y a que trop bien réussi. Et le lecteur goûterait peutêtre mieux la solidité réelle de La Bruyère, si l'attoution n'était trop retenue par les artifices du style. Juste punition de sa « coquetterie >.