RACINE ET LA TRAGÉDIE DE 1660 A
tous les Juifs yivant en Perse. Sollicitée par Mardoohée, Esther avoue sa naîssanea au roi et lui demande la gr&oe des Juifs. Assuérus accorde à Esther la vie de son peuple, et fait pendre Aman. — On sait par M°^« de S6vign6,M™«de la Fayette, M"^ de Gaytus, quel fut le succès de cette pièce représentée au couvent de Saint- Cyr. Les allosions, peut-être non prévues par Racine, y contribuèrent beaucoup. Pour la première fois, Racine avait écrit des chaura : il y réussit à merveille.
1691. Athalie. — Le succès d*iSsi/ier fit naître Athalie. En voici le sujet, puisé, eommo le précédent, dans l'Ancien Testament : Athalie, pour garder seule le pouvoir, a fait massacrer tous ses enfants et petits-enfants. L^un d'eux, cepeniant, a échappé, le petit Joas, qui est élevé dans le temple par le grand-prôtre Joad et par son épouse Josabeth. Quand la pièce commence, Joad manifeste à Josabeth son intention de faire oouronner le jeune prince, le jour môme, et de renverser Athalie. La reine, poussée par un songe, vient dans le temple, interroge elle-même Tenfant, et veut remmener. On le lui refuse ; Joas est aussitôt proclamé roi ; les lévites prennent leurs armes pour le défendre ; Athalie revenue dans le temple est massacrée. — La pièce réussit moinô qu'iS?s/Aer, d'abord parce que les circonstances et les conditions de la représentation furent moins favorables, mais surtout parce que Racine avait trop dépassé le cadre étroit et les sentiments réduits qui convenaient à ses jeunes actrices et à leur public. Il fallut attendra bien des années, après la mort de Racine, pour q'ie la grandeur à* Athaliettt sentie.
Racine et les règles. — Tandis que Corneille paraît toujours ressentir un secret dépit contre Aristote et ses commentateurs, Racine semble ne regarder les règles que comme les conditions nécessaires de la tragédie.. Cela tient à ce que la « crise morsdc », à laquelle Racine ramène toute sa pièce, acquiert par les trois unités, loin d'eu être gênée comme le sont les actions historiques et implexes de Corneille, plus de concentration et de force. On dirait que ce système dramatique, en préparation depuis le XVI* siècle, n'ait été inventé que pour lui. Dans la préface de Bérénice^ il dit : a D ne faut point croire que cette règle (1^ simplicité d'action) ne soii fondée que sur la fantaisie de ceux qui Vont faite.,, La principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir û cette première, » Nous verrons que Molière {Critique de P École des femmes, scène vu) et Boileau lui-même (Art poétique, III) ne parlent pas un autre langage.
/Les sources de Racine ; rhistoire et la légende. — Racine emprunte ses sujets soit à des poètes grecs coramo Euripide, soit à l'histoire grecque ou romaine, soit à l'antiquité biblique ; une fuis, dans Dajazet^ il s'iu'^pire d'un fait contemporain. II n'est pas moins scrupuleux que Corneille à expliquer, dans chacune de ses préfaces, les modilicalioiis qu^il se croit obligé de faire subir aux données de rhistoire ou de la légende. Toutes ces modifications, il les subordonne, nous allons le voir, h. la vraisemblance, à la dignité tragique des personnages, à la théorie du héros dramatique qui ne doit être « ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant >. Au fond, sa véritable opinion est dans les déclarations suivantes : • Il ne faut point
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t'amuser à chicaner les poàtes pour quelques changements qu'ils ont pu faire dans la fable ; mais s'attacher à considérer TexceUent usage qu'ils ont fait de ces changements et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. • (Deuxième préface d*Andromaque.)
L'action dans Ràdne ; la vraisemblance. — Nous touchons ici à une < différence fondamentale entre le théâtre de Racine et celui de Corneille. Racine dit : Il n*y a que le vraisemblahle qui touche dans la tragédie- (préface de Bérénice). Or, qu'esi-ce que le vraiseimhkLble au théâtre? C'est l'illusion de la vérité et de la vie, dans l'action et dans les caractères.
n s'agit d*expliquer un fait par Vanalyee des passionè qui Vont produit. Cette vraisemblance générale entraîne la vraisemblance relative des parties : enchaînement, progression, nécessité.
Racine, au lieu d'espacer son intrigue, la réduit au minimum, t Toute rinverUion, dit-il, consiste d faire quelque chose de rien^ et ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance, ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de Vélégance de Vexpres' sion, » (Préface de Bérénice,) — • Faire quelque chose de rien t, voilà ce qu'il faut bien comprendre. Entre V exposition de la tragédie et le dénouement, il n'intervient aucun fait nouveau ; tout se passe dans le cœur des personnages.
D'un bout à l'autre de la pièce. Racine est préoccupé de donner aux variations des sentiments des causes psychologiques.
De là, la plénitude et la logique de ses dénouements, qui, préparés dès l'exposition, sont la conséquence fatale des conflits engB^és entre des passions violentes. Cette logique est d'autant plus admirable qu'elle sort de c raisons du cœur que la raison ne connaît pas t. - -^
Les passions. L'amour, la jalousie, la galanterie. — Il n'est pas juste de dire que Racine n'a représenté que l'amour. Il a su peindre l'ambition politique chez l'homme et chez la femme : Mithridate, Acomat, Agamemnon, Mathan, Aman, Agrippine, Athalie. Dans Joad et dans Abner, il incame des formes diverses du sentiment religieux et du loyalisme. Dans Burrhus, Narcisse, Ulysse, combien de nuances qui témoignent d'une profonde connaissance de la cour et de la diplomatie t Andromaque« c'est la fidélité conjugale et l'amour maternel. Aucun de ces personnages n'est faible. Et l'on peut dire qu'il n'est point de passion humaine que Racine n'ait connue. — Mais il est vrai d'affirmer que le ressort essentiel de ses tragédies, c'est l'amour. Comment l'a-t-il compris et analysé? I n faut avouer que Racine a prêté quelquefois à ses héros le langage de ' la galanterie. Mais quand il fait parler la passion toute pure^ û acquiert autant de force que de simplicité. Comment arrive-t-il à donner C6tt«
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puissance et ce naturel à ramour-passion? par lajo/otme. Nulle passion ne peut mieux préparer et expliquer un dénouement tragique. L'amour échappe à la fadeur galante par l'introduction de la jsdousie, et, par elle, l'action prête à tomber, se renouvelle.
Le style de Racine. <p— Voltaire voulait que l'on écrivtt, à chaque page de Racine : beau^ sublime^ admirable ! — La lecture de Racine donne, en effet, tout d'abord, une impression générale d'harmonie, de justesse, de poésie mesurée et continue. Mais c'est au théâtre qu'il le faut juger ; ou du moins il faut savoir le lire comme nn auteur qui a écrit pour que ses vers • passent la rampe t. Ce style, si parfait à la lecture, lie révèle ses qualités propres que dans la bouche des personnages que Racine fait parler. Où ce style étonne le plus, je veux dire où l'on sent le moins que c c'est un style •, c'est quand • la passion toute pure » anime les personnages. Hermione, Roxane, Phèdre, Agrippine, Joad, etc., quand ils entrent dans leurs fureurs, rejettent toutes les élégances et tout l'appareil de la rhétorique. L'inversion et l'anacoluthe ne sont plus alors des fiffures ou des procédés : elles ont je ne sais quoi d'involontaire qui s'accorde avec les sursauts du cœur.
La versification de Racine est simple et • scénique », sans nulle recherche, toujours harmonieuse, et, dans les moments passionnés, très vigoureuse.
Œuvres en prose de Racine. — Racine est un excellent prosateur. Nous avons de lui des Lettres assez nombreuses, — celles qu'il écrit pendant son séjour à Uzès, en 1661-1662, à l'abbé Le Vasseur, à Vitart, etc., — celles qu'il échange avec Boileau,de 1687 à 1699,— celles enfin qu'il adresse àson fils Jean-Baptiste. Les premières ont autant de charme piquant que les autres ont de gravité simple et douce ; partout,ilyaderespritKl). — Nous possédons seiUement quelques fragments de V Histoire de Louis XIV, écrite par Racine en collaboration avec Boileau et Valincourt. La plus grande partie a été détruite par un incendie. — Mais si l'on veut se faire une idée exacte de Racine prosateur et historien, il faut lire son Abrégé de VkisUnre de Port-Royal, publié après sa mort. Là, dans une langue sobre, aux délicatesses exquises, il plaide, sans en avoir l'air, pour son cher Port-Royal. C'est un admirable mémoire d'avocat. — Citons enfin, parmi ses discours académiques, sa réponse à Thomas Corneille (1684), qui contient un éloge magnifique et tout à fait critique du Grand Corneille (2).
GontemporainB et successeurs de Racine.
n faut se rappeler les luttes de Racine contre tant de rivaux qui essayaient de lui disputer la faveur du public, et ne pas l'isder dans son
(1) Momaux ekoûiSf i** cycle, p. 154 ; 2* cycle, p. 568. (1) htmreêaux ekoiêit. 2« cycle, p. 564.
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temps comme dans la littérature. N'oublions pas, d*abord, que Corneille, de 1664 à 1674, a produit de nombreuses tragédies, non des meilleures sans doute, mais que son grand nom protégeait. Suréna, la dernière, est de la même année qu* Iphigénie, — Thomas Corneille, dont nous avons déjà parlé, obtenait de très gros succès ; il donnait en 1672 (l'année de Bajazet) son Ariane, et en 1678 (un an après Phèdre) son Comte d*Essez.
Quinault (1635-1688) fut un médiocre poète tragique, et son Astrale (1663) mérite les railleries de Boilcau ; mais il composa des livr^ d'opéras {Proserpijj£, Armide, etc.), doht Lulli écrivit la musique et qui sont remarquables par l'harufonie et la douceur de la versiûcation.
Pradon (1632-1698) n'a été sauvé de Toubli que par sa Phèdre. Mais il ^ a écrit un très grand nombre de tragédies, dent la moins mauvaise est un Régulus (1688).