II. — La Querelle des anciens et des modernes
Depuis Ronsard et la Pléiade, les anciens passaient pour les maîtres incontestés de tous les genres de poésie. Le respect de l'antiquité avait atteint son plus haut degré avec Racine, La Fontaine et Boileau. Molière était resté plus indépendant. Vers la fin du xvii® siècle, une réaction se produit à deux reprises différentes : c'est la Qtierdle des anciens et des modernes.
Causes de cette Querelle. — 1^ En imitant les anciens, les modernes étaient parvenus à créer des ouvrages co^lparables aux leurs. Aussi était-il temps de renoncer à une modestie qui devenait hypocrite et de prodamor que^le siècle des Corneille, des Molière, des Racine, etc., valait, pour la quaîité et la quantité, le siècle de Périclès ou le siècle d'Auguste. Mais les partisans de cette opinion eurent le tort de n'admirer leurs contemporains qu'en méprisant les anciens, et de confondre, parmi les modernes, les plus médiocres, écrivains avec les excellents. Il devait donc en résulter une protestation, à son tour exagérée, de la part de ces disciples des anciens, qui se solidarisaient, en quelque sorte, avec ceux qui leur avaient servi de modèles.
2^ n faut y ajouter des causes particulières :
a) Le développement des sciences, et surtout des sciences appliquées, donne naissance à l'idée de progrès, progrès que l'on veut trouver aussi bien dans les lettres que dans les sciences ;
b) A côté de l'idée de progrès qui est plutôt rationaliste, l'idée chrétienne se mêle aux considérations des partisans des modernes : il leur parait impossible que la supériorité morale amenée par le christianisme n'ait pas entraîné la supériorité littéraire ;
c) C'est encore une protestation de Vindwidualisme trop étoufifé par la théorie classique, — des droits de Vimagination et de la fantaisie contre la raison.
Histoire de la Querelle. — Dans la séance de l'Académie française du 27 janvier 1687, Charles Perrault lit un poème, le Siède de Louis XIV, où il fait l'éloge des grands écrivains qui permettent de comparer ce siècle à ceux de Périclès et d'Auguste. Boileau proteste en quittant la séance. Perrault reprend et développe sa thèse dans ses Parallèles des anciens et des modernes (1688-1696), et Boileau lui réplique par ses Réflexions sur Longin (1694). — La Bruyère, dans son Discours à V Académie française (1693), affecte de ne louer que les partisans des anciens ; il suscite de vives colères, surtout dans le Mercure, auquel il répond par sa préface. — M^ Dacier, en 1699, publie une traduction d'Homère, qui est encore l'occasion des plus vives polémiques. Cette deuxième phase de la querelle est close, grâce à Amauld qui réconcilie Perrault et Boileau (Lettre de
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Boileau, 1701) (1). — Reprise de la querelle en 1714» à l'occasion d'uno traduction abrégée d'Homère par La Motte-Houdard (traduction destinée à discréditer celle de M°^® Dacier). — Correspondance entre La Motte et-Fénelon (1713-1714). — Lettre de Fénelon à l'Académie française (1713). — Préface à la traduction de V Odyssée, par W^ Dacier (1716) •—Concessions réciproques et fausse réconciliation.
Des deux côtés la question était mal posée : on se borna presque à des personnalités, et l'on ne toucha presque jamais aux véritables arguments. L'esprit historique manquait aux deux partis, qui n'avaient tort ou raison que sur des détails. Perrault voulait beaucoup moins proclamer l'égalité de génie de Racine et d'Euripide, de Boileau et d'Horace, que discréditer tous ceux qui avaient imité, bien inutilement selon lui, les anciens, et réhabiliter ceux qui étaient exclusivement modernes, les victimes de Boileau. Celui-ci, de son côté, défendit maladroitement Homère et Pindare et ne sut donner une théorie juste de l'imitation des anciens que dans la VII« Réflexion sur Longin (2). Fénelon entrevit quelques raisons critiques : nous aurons à y revenir.
Conséquences de la Querelle. — Les véritables vainqueurs sont les modernes : le xvin« siècle no coimaîtra plus l'antiquité. — On sent se développer l'idée de progrès : confiance de la société en dle-mâme et mépris de la tradition {Encydopédie). Mais l'esprit encyclopédique, en discréditant le christianisme, se prive de l'élément le plus sérieux qui puisse entrer dans l'originalité des contemporains. U faudra la réaction de Chateaubriand pour mettre au point les théories des modernes.
Cette querelle a donc en soi* une véritable importance ; souvent puérile dans les détails, elle contient tous les symptômes du xvia« siècle.