I. - BoUeau
^e «t caractère. — Gomme Molière et Voltaire, Nicolas Boileau* Despréaux est né h Paris (1), le 1*' novembre 1636. H était le quinzième enfEuat de Gilles Boileau, greffier au Parlement. Il fit ses études au collège d'Harcourt (aujourd'hui lycée Saint-Louis), puis au collège de Beauvais, à Paris. On le destinait à TÉglise ; mais rebuté par la théologie, il obtint de son père la permission de faire son droit, et il devint avocat. D'ailleurs, il n'aimait pas plus la chicane que la scolastique.
A la mort de son père (1657), il se trouva possesseur d'une modeste mais solide fortune et put librement se vouer à la poésie ; c'est alors qu'il se fit appeler BoileavL-Desprëaux^ et ses contemporains l'ont presque toujours désigné sous ce dernier nom.
Boileau commença par publier quelques vers médiocres dans un recueil de poésies galantes paru en 1663. Mais, dès 1660, il avait écrit sa première satire ; et il continua jusqu'en 1669 à combattre les mauvais poètes et à défendre ceux que la postérité a reconnus. C'est la première période de sa vie littéraire. — La seconde s'étend de 1669 à 1677 : elle comprend les EpUres^ les quatre premiers chants du Lutrint VArt poétique. Protégé et aimé par le Roi, il n'en obtient une pension qu'en 1676; en 1677,. il est nommé historiographe en même temps que Bacine. — La troisième période, de 1677 à 1711, est celle pendant laquelle Boileau compose ses derniers ouvrages en vers, quelques satires et épîtres, les chants V et VI du Lutrtn. L'Académie ne songeait point à lui ; elle était pleine encore des écrivains qu'il avait ridiculisés ; le Roi l'imposa en 1684.|I1 fut alors très occupé par la Querelle des anciens et des modernes, à partir de 1687. A la fin de son existence, survivant à tous ses amis, accablé d'infirmités, il était devenu morose et chagrin.
n mourut le 13 mars 1711, rue du Qoître-Notre-Dame, chez le chanoine Lenoir. Il fut inhumé dans la Sainte-Chapelle. Depuis 1819, les restes de Boileau ont été transportés à l'église Saint-Grermain-des-Prés.
Les Satires bourgeoises et morales. — Disons d'abord quelques mots des satires pittoresques et « bourgeoises >, et des satires morales. Boileau n'a jamais été meil* leur poète, dans le sens où ce mot implique le don de voir et de peindrele détail pittoresque, que dans le Repas ridicuîe (Sat. III) et dans les Embarras de Paris (Sat.VI). n est alors un réaliste très spirituel. Et chaque fois que, dans les satires morales et littéraires, il se remet à décrire^ les mêmes qualités se retrouvent (voyes on particulier, dans la satire X, l'histoire du lieutenant-criminel Tardieu)(2). A plus
(1) Une légende discutable le fait nattre dans la chambre où fut composée la Satyre MénippéBm (1) Moreeavx Aoitie, S* cycle, p. 594.
THÉORIE DB L^IDÉAL GLA88IQUB 231
forte raison daâs U Lutrin. H est bon, sans doute, de citer les beaux vers des Épîtreê et de VAri poUiqw ; mais Boileau y est abstrait, et sa langae n*a plus la mdme saTenr.
Les satires morales sont décidément moins bonnes, s^tn! la satire V {la NohUsie) qui est judicieuse et courageuse. La satire IV (les Folies humaines^ la satire VIU xVHommé)^ sont formées de lieux communs anciens, et qui cette fois ne sont renourelés ni par Tobservation des mœurs contemporaines, ni par le pittoresque de l'expression. La satire X (les Femmes)^ assez maladroitement imitée de Juvénal, contient cependant quelques portraits vivement tracés. On peut presque négliger les faibles satires XI et XII {VHormeur et VEquiooque),
Les Satires littéraires. ~ Dans les satires bourgeoises ou morales, les traits ne manquent pas contre les mauvais poètes {le Bepas ridicule), les précieuses (les Femmes) et les noms de Gotin, de Chapelain, de Coras, de Pradon, y apparaissent soudain, au détour d'un vers. On sent que Boiloau est avant tout, et par nature, -un critique littéraire. Ses meilleures satires, celles auxquelles on est obligé de reconnaître à la fois de Vopportunité et de Vinfluence, sont donc les satires II (A Molihre^ sur la Rime) (1), VII {le Genre satirique) (2), IX (A son Esprit).
Trois excès, nous l'avons vu, s'étaient manifestés dans la poséie française :1a préciosité, Vemphase et le burlesque ; et cbacune de ces défortnaiûms de la ruUurs était représentée, vers 1660, par des poètes influents.
Ainsi, le rôle de Boileau satirique, à son heure, fut double : d'une part, ruiner es fausses réputations qui encombraient les salons et la scène, pour déblayer la route aux grandi génies; d'autre part, imposer à l'opinion les Racine et les Molière.
Boileau pouvait donc légitimement, faire son apologie dans la neuvième satire, qu'il adresse A son Esprit. U y répondait victorieusement à des objections qu'il savait retourner contre ses adversaires eux-mêmes (8). Les « droits et les limites» de la satire sont ici parfaitement tracés, et Boileau se vante avec raison de n'avoir jamais fait de fâcheuses personnalités : il a toujours su • de l'homme d'honneur distinguer le poète ».
Les Eiiltres. — Parmi les Épttres, il faut citer d'abord celles où Boileau, s'adressant au Roi, lui donne des conseils de modération tout en le louant avec finesse (ép. I), ou raconte ses exploits (ép. IV) (2e Passage du Rhin), — Viennent ensuite les épttres à la fois morales et littéraires, qui sont les meilleures (V, VII, IX). Les deux dernières surtout : à Racine, Sur V Utilité des ennemis (4), et, à Seignelay, Sur le Frai (6), sont les chefs-d'œuvre de Boileau; on y a remarqué avec raison, surtout dans la VII*, une émotion assez rare chez lui, et qui n'en a que plus de prix. — Enfin, d'autres épitres sont, en quelque sorte, > plus personnelles. A l'imitation d'Horace, un de ses modèles préférés, Boileau nous parle de sa vie à la campagne (à B&ville, à Haute-Isle, à Auteuil, chez M. de Lamoignon (6), ou dans sa petite maison, dont le jardinier Antoine est l'intendant). Ailleurs il s'adresse à ses Vers (ép. X) : là, il nous donne quelques renseignements sur son âge et sur son caractère.
{i) Morceaux choisis, 1»» cycle, p. 257. (S) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 597.
(3) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 599.
(4) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 602.
(5) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 606. /
(6) Morceaux choins, !•< cycle, p. 259.
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Le LaMiL — Ce poème hér&Sçu&^omique en six ohante fut publié en deux fol». Lee quatse preinien ehante pérorent en 1 678 ; len àmx deniierB, en 1686. Le taiet en est une querelle entre les membres du chapitre de la Sainte-ChapeUe. t Dans oe chapitre, éerit Bolleau, le trésorier remplit la première di^té, et il olfieie avec toutes les marques de Tépiseopat. Le ehantre remplit la seconde dignité. U y a^ait autrefois dans le chœur, à la plaee où se tient le chantre, un énorme pupitre ou lutrin» qui le couvrait preeque tout entier. Il le Ût ôtcr. Le trésorier voulut le faire remettre. De là arriva une dispute.... > M. de Lamoignon ayant défié Boileau de faire un poème épique sur ee sujet mesquin, Boileau tint la gageure, et écrivit U LiUrin. Il eut Thon* neur de eréer en France une sorte de burlesque nouveau, en transiHimni sur le ton épique des aventures banales (1).
. L'Art poétique (1674). — UArt poétique est divisé en quatre chants. Au CharU I, Boileau donne des préceptes généraux, qui peuvent convenir à tons les genres : nécessité de Tinsplration ; connaître la nature de son propre talent ; accord do la rime et de la raison ; éviter l'emphase et le burlesque ' #tre clair, correct ; savoir se corriger et se soumettre à la critique. Boileau intercal« dans ce chant (v. 113-146) une courte histoire de la poésie française, de Villon à Marot. — Le CharU II contient les préceptes des petits genres de poésie : l'églogue, l'élégie, l'ode, le sonnet, l'épigramme, le rondeau, la ballade, le madrigal, et la satire, dont Boileau fait l'histoire chez les Latins et chez les Français. — Au Chant III, Boileau aborde les ffrands genres : tragédie, épopée, comédie. A propos de la tragédie, il étudie les origines du genre en Grèce et juge le théâtre du moyen ftge ; pour l'épopée, il recommande le merveiUeux païen, celui d'Homère, et il attaque vivement ceux qui conseillent on qui pratiquent le merveiUetix chrétien ; la comédie l'amène à juger Térence et Molière. — Le Chant IV est consacré à des conseils de bon sens et de moralité : la poésie ne souffre pas la médiocrité ; faire choix d'un bon censeur ; aimer la vertu ; ne paa travailler pour l'amour du gain ; éloge de Louis XIV qui, par see bienfaits, a relevé la condition du poète.
Ce poème didactique est, de toutes les œuvres de Boileau, celle qui a le plus eervi à sa réputation et qui lui a le plus nui. Chaque fois que Boileau touche à l'histoire littéraire, soit ancienne (Homère, la tragédie grecque, l'ode grecque), soit moderne (Marot, Ronsard, le théâtre au moyen âge), il est insuffisant ou inexact. Excepton»» en sa courte histoire de la satire à Rome. En donnant de chaque genre une définition abstraite et absolue, Boileau semble ne tenir aucun compte des différences essentielles que les temps et les pays établissent dans le goût littéraire. Il est souvent dogmatique^ au sens le plus étroit du mot. Il manque de ce que nous estimons le plus aujourd'hui dans la critique, le sens historique. Ce défaut est particulièrement sensible dans son plaidoyer en faveur du merveilleux païen.
Mais, pour apprécier à sa valeur VArt poétique^ il faut, nous l'avons d^à observé, lui appliquer précisément cette critique historique que Boileau ne pratiquait pae. Tout y concorde avec l'idéal et avec l'usage des grands écrivains classiques, qne Boileau ne faisait, après tout, qu' t enregistrer •.
La doctrine de Boilean. — Dégageoos donc les principes essentiels df la poétique de Boileau, en consultant à la fois VArt poétique et les ËpUre^
{%) Morceaux ohoisis, 1" cyeU, p. 205 ; 2* cycls, p. 608.
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i^ Rien n'est beau que le vrai, — Le vrat, c'est la nature. Mais la nature à la fois générale et choisie: — générale, parce qu'il faut que l'œuvre d'art intéresse tous les hommes capables de réfléchir et de sentir, — choisie, parce que les exceptions ou les monstruosités que produit parfo^is la nature sont contraires à son plan ordinaire et que nous n'arrivons au général que par le choix. Voilà pourquoi Boileau proscrit le précieux, le burlesque, l'emphase, et revient sans cesse au naturel, seul beau, c'est-à-dire seul dign^ d'attirer et de fixer l'artiste. — Ce naturel, dans les grands genres, est surtout psychologique. Cependant, Boileau n'exclut pas la peinture pittoresque de la nature extérieure ; mais il en élimine les traits trop spéciaux, qui pourraient devenir inintelligibles aux lecteurs d'un autre âge. — A. de Musset a dit plus tard : Rien n*est vrai^que le beau ; ce précepte n'a pas un autre sens que celui de Boileau.
2° Le vrai seul est aimable. — Le but de la poésie n'est pas d'instruire ni de prouver, mais de plaire. E^ Boileau affirme que seule la nature plaît. Toute affectation rebute le lecteur. « Chacun pris en son air est agréable en soi. • Et il faut plaire, au xvii® siècle, à la société, laquelle ne supporte pas le sublime continu, ne tolère pas le réalisme trop bas, aime à se reconnaître dans les analyses et dans les inventions qu'on lui présente, plutôt qu'à se sentir dominée et écrasée par l'extraordinaire.
3^ Aimez donc la raison, — Mais^quel sera le critérium dans la recherche du vrai et du naturel? Notre imagination nous entraîne dans l'irréel et dans la fantaisie ; notre sensibilité nous porte à exagérer nos propres façons de souffirir ou de jouir ; donc, c'est notre raison qui nous servira de guide. R.aison, chez Boileau, est presque synonyme de bon sens. C'est la faculté moyenne, commune à tous les hommes, dans tous les temps et dans tous les pays, qi^i prend pour base de ses jugements ce qu'il y a d'universel et d'irréductible dans la nature humaine.
40 LHmitation des anciens. — Et comment former notre raison, lui apprendre à distinguer le vrai du faux, le général du particulier, ce qui durera de ce qui doit passer? Par l'étude des anciens. Ceux-ci, en effet, plus rapprochés que nous de la nature, l'ont décrite et analysée avec plus de simplicité. Et surtout, comnient se fait-il que leurs ouvrages, conçus au milieu d'une civilisation si différente de la nôtre, aient pu survivre à tant de révolutions dans la politique, la religion, les mœurs, les formes mêmes de l'art? Comment? si ce n'est par ce qu'elles contiennent de vraiment universd et de réellement humain ? A leur école, donc, nous apprendrons comment on distingue Vhomme sous les individus, et nos ouvrages mériteront à leur tour de vivre dans la postérité.
Telle est, en résumé, la doctrine de Boileau. Tous les préceptes particuliers se ramènent à cette théorie générale.
Que lui manque-t-il pour être complète? Nous Talions voir en étudiant la Querelle des anciens et des modernes.