‹ Précis de littérature françaiseChapitre 172 sur 276 · II. — L*Cucyclopédie (I751-I77I · texte numérisé non relu

II. — L*Cucyclopédie (I751-I77I

Histoire de la publication. — Encyclopédie vient de deux mots grecs, qui signifient : « cercle ou cycle des connaissances huniaines ». — £n 1745,Ie libraire Le Breton voulut faire traduire une Encyclopédie des sciences et des arts publiée à Londres, en 1727, par Chambers. Mais il s'aperçut que l'ouvrage, sur bien des points, était déjà arriéré, et qu'il valait mieux eo entreprendre un autre, tout nouveau. Il en chargea Diderot et d'AloHibert.

Ces deux demîeni 8e oartagèrent la besogne et cherchèrent des colla-

LES SALONS. — L*BNCYGL'OPÉDIB. — BUFFON 275

borateurs. En 1750, Diderot publia un prospectus (1). En 1751, parut le Discours préliminaire, dans lequel d'Âlembert faisait un tableau des progrès de Tesprit humain et une classification générale des sciences. Deux fois «suspendue» par le gouvernement, r£ct/c/op^Jte put achever de paraître grâce à un subterfuge : les volumes furent censés imprimés à l'étranger [Neufchâtel Suisse], et n'eurent pas besoin d'être autorisés par le privilège du Roi,

Grâce à cette fiction, qui ne trompait personne, mais qui, « tournant la loi, la respectait », V Enqfdopédie parvint à son terme, et se composa enfin, en 1772, de dix-sept volumes de texte, quatre voluiaes de supplément, et onze volumes de planches.

Il faut maii^tcnant revenir aux directeurs et collaborateurs de VEncyclçpédie,

D'Alembert (1717-1783). — D'Alembert fit d'excellentes études au collège Mazarin. A vingt-six ans, il était membre de l'Académie des sciences ; ses découvertes révélaient en lui un génie mathématique de premier ordre, que ses plus violents adversaires n'ont jamais contesté. Très bien reçu dans les salons à la mode, caractère enjoué et piquant, causeur très supérieur à ce qu'il est comme écrivain, il fut poussé par M™* du DelTand à TAcadémie française (1754), et en devint secrétaire perpétuel.

Il publia plusieurs ouvrages scientifiques, des écrits philosophiques. Mais il reste surtout célèbre par sa collaboration à V Encyclopédie, Outre le Discours préliminaire^ qui est à lui seul un véritable ouvrage, il s'était chargé de la révision de tous les articles de mathématiques. Mais, devant les difficultés de l'entreprise, et craignant de se compromettre, il cessa de s'y intéresser à partir do 1759.

Plus fin et plus digne que Voltaire, il avait refusé les offres de Frédéric II, qui voulait l'attirer à Berlin, et celles de Catherine II, qui désirait lui confier l'éducation du grand-duc Paul. Mais, malgré sa. tenue, d'Alembert est un « fanatique à rebours ». Sa correspondance avec Voltaire révèle sa vraie façon de penser, qu'il a toujours plus oii moins atténuée dans la pratique.

Diderot (1713-1784). — Comparé à d'Alembert, Diderot est ce que l'on appelle un débraHlé.U Vest physiquement, moraleinent,intellectuelIement. Mais il est plus franc et plus spontané que d'Alembert, et il se dévoue j usq u'à la fin à 1 ' Encyclopédie,

Diderot avait pris sa tâche tout à fait au sérieux. D fît des articles dt philosophie, d'histoire, et surtout de sciences appliquées. Il allait dans ie>

(1) L'ouyragv devait coûter 280 livres ; mais le nombre de volumes ayant été dépassé, on demanda un supplément de 20 livres par volume, ce qui porta le prix à 956 livrai. Il y eut, dès le début, prèe de 5.000 souscripteurs. -7 Les bénéfices matériels de l'entrepriM furent considérables, les eoUaboratean étaat fort pou on point du tout payée*

276 DIX'RUITTÈMB StftCLS

ateliers, chez les ouvriers ; faisait fabriquer et au besoin fabriquait lui» même des modèles de machines, pour en expliquer exactement le mcca* nisme, et pour les reproduire sur les planches des derniers volumes. De plus, il revoyait tout ; il répondait à tout et à tous ; il cherchait des collaborateurs et distribuait la besogne. Dans sa correspondance, on peut suivre les phases de cet écrasant travail (1).

Il ne cessait, d'ailleurs, d'écrire-sur d'autres sujets. D faisait, pour Is Correspondance que son ami Grimm envoyai't de Paris à diverses cours allemandes, le compte rendu des Salons de peinture. Ces Salons n'ont été publiés qu'après sa mort. — Ses autres ouvrages : Jacques le Fataliste^ le Neveu de Rameau (2), le Paradoxe sur le comédien (3), ne furent également imprimés qu'à la fin du xviii«on a» commencement du xix® siècle (4).

Autres collaborateurs de l'Encyclopédie. — Ne citons que les principaux : — Philosophie : Condïllac ; Helvétius. — Théologie : l'abbé MoRELj^ET. — Histoire naturelle : Daubenton, un des collaborateurs de BufTon. — Chimie : le baron d'HOLBACii. — Economie politique : TURGOT et QuESNAY. — Littérature : MARMONTEL,qui a réuni ses articles de V Encyclopédie pour en faire ses Eléments de littérature. — Voltaire donna quelques articles : Elégance^ Eloquence, Esprit^ Imagination, — Montesquieu, l'article Goût,

Esprit et Influence de l'Encyclopédie. — A lire, sans prévention, les articles de l'Encyclopédie, on n'y remarque point cet esprit philosophique que son nom seid évoque. Pour pénétrer dans cet esprit, il faut observer le système perpétuel de renvois , grâce auquel un article très orthodoxe est réfuté par un autre, en apparence aussi inoifensif. C'est donc l'ensemble qu'il faut considérer ; et personne ne s'y trompa. — Négation de Vdutorité, de la tradition, de la foi ; croyances positives à ce qui se voit, se touche, ou se fabrique ; confiance absolue dans le progrès vers xm-idéal de liberté politique et intellectuelle : tels sont les principes que V Encyclopédie a exprimés et vulgarisés. La société de la fin du siècle, jusqu'à la inaction opérée par Chateaubriand, a vécu de cet idéal. Mais il faut reconnaître que l'esprit encyclopédique a hâté certaines réformes sociales, a secoué le joug de ;ertains préjugés, et surtout a accéléré et vulgarisé chez nous le pn^grès des sciences appliquées. Sous ce dernier rapport, Y Encyclopédie & r'^and à la curiosité et le besoin de la précision.

J, MoTceaur choisis, 2« cycle, p. 682. ,'3) Sur DicJprnt, auteur dramatique, cf., p. 302. (4) Mftrceanx choisis ^ !•' cycle, p. 3H.

LES SAVONS. l'encyclopédie. — BUPPON 277

m. — Buffon (1707-1788).

Vin. — Né au château de Montbard, près de Semur, Greoi^s-Louis Lederc de Buffou était fils d*un conseiller au Parlement de Bourgogne. D fit, comme Bossuet, ses études chez les Jésuites de Dijon, et y témoigna surtout du goût pour les mathématiques. En 1730, il entreprit de voyager avec un jeune Anglais qu'il avait connu à Dijon, le duc de Kingston, dont ^e précepteur, Hinckmann, aimait beaucoup Thistoire naturelle. Après avoir parcouru TOuest et le Midi de la France, il visita Tltalie, revint par la Suisse et gagna 1* Angleterre (1738). Il séjourna trois mois à Londres dont il avait subi le charme particulier, comme Voltaire et Montesquieu. Dès 1733, il avait été élu, à vingt-six ans, membre adjoint de l'Académie des sciences. En 1735, il publia la traduction de la Statique des végéUmx de Haies, et, en 1740, celle du Traité des fliLxions de Newton.

C'est alors que Buffon fut nommé directeur du Jardin du Roi (Jar in des Plantes). Cette circonstance nous a valu probablement l 'Histoire naturelle, car Buffon n'aurait pas trouvé ailleurs les documents et les échantillons dont il avait besoin. De plus, cette haute situation lui attirait dos renseignements de toute espèce envoyés par des correspondants de tous les pays ; il était comme le centre d'une vaste enquête scientifique, dosit il tira le plus heureux profit.

Buffon partage dès lors son temps entre Paris et Montbard. C'est à Montbard surtout qu'il travaille, non pas en habit brodé et en manches de dentelles, comme une sotte légende l'a si longtemps représenté, mais simplement vêtu, et en face de la nature. Malgré son goût pour la retraite et l'opposition que lui faisaient les philosophes, Buiïon s'imposait à l'admiration de l'Europe entière. Et, en 1753, sans faire une démarche, il entrait à l'Académie française.

De son \ivant, une statue fut élev^^o à Buffon dans le Jardin du Roi, avec cette inscription : Majestati naturœ par ingenium,

L'Histoire naturelle. — Cet immense ouvrage parut de 1749 à 1788. Buflon publia successivement : la Théorie de la terre, V Histoire naturelle de r/iommc, les Quadrupèdes, les Oiseaux, les Minéraux; à part, les Epoques de la nature. L'ensemble formait trente-six volumes. Les éditions s'épuisaient au fur et à mesure de la publication, et étaient réimprimées avec des corrections. La plus importante des éditions posthumes est colle que donna Lacépède (1796-1825) ; Lacépède acheva et compléta V Histoire naturelle en y ajoutant lë$ heptiles et les Poissons.

Méthode et doctrine de Buffon. — Buffon fut loul d'abord im observateur eoDseieiicieùit, calme, pénétrant, qui travaillait sur des échantillons et sui des docwnents. Soit dans le Jardin du Roi, soit à Montbard, il se livrait

U'ntmi irm yr-ltii lat Dnmait U lOt ll7t7H71S). trati w

LB8 8ALON8. L*BNC YCLOPÊDIE. BUFFON 279

à Je minutieuses enquêtes. Mais son gféoie était surtout dans la synthèse des remarques de détail, et dans les hypothèses qui préviennent souvent les lois proprement dites et qui les suggèrent.

Dans sa Théorie de la terre, dans son Discours sur la nature des animaux^ et surtout dans les Epoques de la nature, il trace du monde naissant un magistral tableau, plein de visions saisissantes et d'hypothèses dont quelques-unes ont été adoptées par la science contemporaine, depuis les documents apportés par Cuvier

Pour lui, rhomme est un être distinct, seul capable de penser, de parler et de progresser. De Thomme ainsi défini et mis à part, BufiTon remonte jusqu'à l'immortalité de l'âme et jusqu'à Dieu ; de même, la vue et la description de la nature le confirment dans l'idée d'un Créateur et d'une Providence. C'est par là que Buiïon se sépare nettement des matérialistes et des sceptiques de son temps, comme aussi des positivistes modernes.

Buiïuu est surtout célèbre, auprès du grand public, par ses portraits d'animaux. Ces descriptions sont exactes, ingénieuses, utiles ; mais elles prennent les animaux par VeoUcrieur, et sont en cela peu scientifiques. Le vrai BufTon n'est pas là ; non seulement parce que, une fois engagé dans cette série de portraits, il devenait plutôt un illustrateur de son livre, mais surtout parce qu'il a laissé presque toute cette partie à rédiger aux divers collaborateurs qu'il s'était adjoints (i).

Les collal^orateurs de Buffon. — Le premier est Louis Daubenton (1716-1800), médecin, qui fut chargé des descriptions anatomiques des quadrupèdes. Daubenton s'en acquitta de la façon la plus consciencieuse. Après lui, Guéneau de Montbéliard (1720-1785) travailla aux Oiseaux. L'abbé Bexon (1748-1784) continua les Oiseaux. De lui sont les trop fameuses descriptions du cygne et de l 'oiseau-mouche, que Buflon reloucha, d'ailleurs, pour les simpliftcr.

Le Discours sur le style (1753). — La nécessité de prononcer un rem^cîmeni à messieurs de l'Académie française nous a valu ce discours de Buffon, que l'on appelle assez improprement Discours sur le style,

BufTon commence par quelques formules de modestie ; il fait, en termes rapides et discrets, l'éloge de son prédécesseur Languet de Gergy, prélat vertueux, mais dont les titres académiques étaient à peu près nuls. A la 6n, il place les compliments traditionnels à l'égard de Séguier, de Richelieu, de Louis XIV et de Louis XV. Dans ce cadre de convention, BufTon enferme quelques idées sur le style, qui peuvent se ramener aux points suivants : 1° nécessité de faire un plan ; 2° le style n'est que V ardre et le mouvemeiU que l'on met dans ses pensées ; 3^ bien écrire /^'est à la fois bien penser ^ bien sentir et bien rendre ; hP ne nommer les choses que par les

(f ) MùrtfMux càutitiê, t" cycU. p. 315; 1* eyrlt. p. 693.

280 DIX-HUfTTftMK SIECLE

termes les plus généraux ; 5° les idées, lu^ ilécuvivurtes, les faits, appar> tiennent bientôt à tous, mais le style est de Vhomme même.

Quand BuITon dit : le style est de Vhomme même (et non : le style c'est rkomme)i il ne faut pas le prendre en ce sens que notre style trahit notre caractère ou notre tempérament. BufTon affirme seulement que le style (Vordre et le mouvement que nous mettons dans nos pensées) est en quelque sorte notre cachet propre, notre signature ; c'est par le style qu'une ponsée nous appartient. Si nous avons su trouver une expression tellement adéquate à cette pensée qu'on ne puisse en découvrir une plus heurt*use ou une plus exacte, il faudra qu'on la cite teUe que nous Vavons rédigée. Sinon, elle nous est enlevée ; et, mieux exprimée par un autre, qui a mieux saisi les rapports du mot et de la chose, elle passe à la postérité sous son nom.

Biiffon écrivain. — On peut reprocher à Bufîon (au vrai Bu (Ton, celui do V Histoire de l'homme, de la Théorie de la Tcrre^ des Epoques de la nature) quelques défauts : il a le goût de la noblesse et de la pompe. Son magnifique sujet lui inspire une sorte de respect, et il évite tout ce qui paraîtrait trivial ou trop simple.

Mais il a d'éminentcs qualités. Il domine son sujet, il organise les détails il donne à chaque partie son importance relative. Il a, malgré sa noblesse, et parfois grâce à elle, un style ému et éloquent, digne des tableaux grandioses qu'il entrevoit comme des visions lointaines et auxquels il sait donner la vie. BufTon a vraiment, au plus haut degré, cette imagination scientifique voisiné de la poésie ; et ce n'est pas à tort qu'on l'a rap* proche de Lucrèce ou de Pascal.

CllAPlTRK VI JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712-1778)

SOMMAIRE

1*' J.-J. Rousseau (1712-1778) loçoit une éducation romuuosque, mèuc d'à bore une vie va^^abunde, se ûxo à Paris, où le succès de son Discours sur ks sciencei ti les arts (1750) lui donne la gloire. 11 compose ses ouvrages à iravors les péripéties d'une existeiico troublée par des malheurs réols et parle délire de la persécution.

2° Après ses deux Discours (1750-1755), il écrit la Lettre à d'Alembert sur les spectncles (1758), un roman par lettres, la Nouvelle Ilclotse (ITiil), un traité politiquo, U Contrat sodàl (1761), un traité d'éducation, V Emile (1762), les Confessvms, où il raconte sa vie jusqu'en 1766, etc. Toutes ces œuvres sont animées du même esprit, et forment un ensemble d'une Femarqaable unité.

80 Sa philosophie oeut se ramener aux points snivantu : l'homiiM nt b/m nor

JBAN^ACQUBS ROUSSEAU 281

vuiturs ; il est corrompu par la société ; le progrès contribue au malheur de l'humanité ; il faut à rhomme une religion.

4<* Rousseau fait entrer dans le style Véloquence et le p%tâ)resque ; c'est un ancêtre des romantiques par son lyrisme et par son sentiment de ta nature.

b^ Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) publie les Etudes et les Harmonies de la nature, remarquables par la variété et la précision des descriptions, et Paul et Virginie, un chef-d'œuvre de sensibilité et de coloris. Mais il reste objedt/ ei se di» tingue par là de Rousseau et de GhateaubriaDd.

K — Uiof|rupUie.

L'enfance et la jeunesse (1712-1741). — La fajnille Rousseau, d'origine française, s'était réfugiée à Genève vers 1550, et y avait obtenu le droit de cité. Le père de Jean- Jacques, Isaac Rousseau, était un homme de caractère aventureux, sans moralité ni bon sens ; il avait d'abord cherché fortune à Gonstantinople, puis était revenu s'établir dans sa ville natale, comme horloger. Sa mère, d'une famille de pasteurs, les Bernard, ne put élever Jean-Jacques, dont la naissance lui coûta la vie.

L'horloger confia d'abord son fils à ime de ses tantes, puis se chargea de le former lui-même, en lui donnant à lire des romans et les Vies de Plutarque. Quand Jean- Jacques eut dix ans, Isaac Rousseau fut forcé de quitter Genève, et laissa son fils à son oncle, M. Bernard, qui le mit en pension à Bossey, chez le pasteur Lambercier, où il resta deux ans, qui furent les plus heureuses de sa vie.

Jean-Jacques, revenu à Genève, fut placé comme apprenti chez un graveur. Mais il était paresseux, il allait vagabonder aux environs de la ville, et oubliait souvent l'heure où l'on fermait les portes de la cité de Calvin. Un soir, il n'osa plus s'exposer au châtiment qui l'attendait pour son retard, et il s'enfuit à Gonfignon, village catholique, à deux lieues de Genève. Le curé, chez qui il se présenta comme désireux de changer de religion, l'envoya à W^ de Warens, qui habitait Annecy et qui travaillait avec zèle à la conversion des jeunes protestants. Celle-ci l'adressa à l'hospice des catéchumènes de Turin. Après quatre mois, le nouveau catholique sortit de cet hospice, et dut chercher à gagner sa vie. Il fut laquais.

Après plusieurs pérégrinations, à Lyon, à Fribourg, à Berne, à Paris, Jean-Jacques refait à pied et sans ressources le chemin qui le sépare de sa protectrice, et il s'installe de nouveau chez M™® de Warens, à Chambéry^ cette fois ; puis à la maison de campagne des Charmettes, où il apprend ^ connaître et à aimer la nature.

Cependant Rousseau ne pouvait toujours s'oublier aux Charmettes. En 1740, — il avait vingt-huit ans, — il accepte une place de précepteur à Lyon, chez M. de Mably (frère du célèbre philosophe Condillac). Puis il le rend à Parî^ hvpc quinze louis daas sa poche, et un nouveau système

^8? DIX-HUITIÊMB SIÈCLE

de notation musicale qu'il veut présenter a TAcadémie des sciences, et quMl espère exploiter ^vec de larges bénéfices.

Séjour à Paris et à TErmitage (1741-1757). — l^es espérances que Rousseau fondait sur son système de notatiin musicale ne s'étaient pas réalisées. Mais il avait fait la connaissance do Fontenelle, de Diderot, de la marquise de Broglie, de M°*« Dupin, feranie du fermier général et bollemère de M. de Francueil. Al"® de Broglie le fil accepter par M. de Montaigu, qui partait- pour l'ambassade de Venise en 1743. Il se brouilla avec l'ambassadeur ; au btut d'un an, il était de retour à Paris et il devint secrétaire de M°»® Dupin. Dans ce milieu mondain,îT était très estimé conrune musicien. Aussi Diderot, qui entreprenait V Ejiqfdopédie^ lui confia-t-il la rédaction des articles do musique.

Cependant (1749) Diderot avait été emprisonné à Vinccnnes. Rousseau, allant le voir pour lui soumettre un de ses articles, lut en chemin, dans le journal le Mercure, le sujet proposé par l'Académie de Dijon {Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les nuBurs). Rousseau, à l'eu croire, fut pris d'une sorte d'éblouissement et de ravissement, pendant lequel, gisant sous un arbre, il découvrit les principes de sa pliilosophie, et improvisa intérieurement son Discours (i). Il remporta le prix proposé par l'Académie de Dijon, et son Discours, aussitôt publié, lui donna la gloire (1750).

Jean-Jacques, pour se mettre d'accord avec lui-inômo, renonça à son emploi ciiez M™« Dupin, et se logea dans une mansarde, o(i il gagna sa vie à copier de la musique. Le monde qu'il avait fui l'y poursuivit ; ce fut la mode de donner de l'ouvrage à ce copiste. Une autre gloire lui vint. Son opéra du Devin du village, joué à Fontainebleau, devant la cour, en 1752, puis à rOpéra, eut le plus vif succès. En 1754, il fit un voyage dans sa ville natale, y fut reçu comme un grand homme, et admis à faire de nouveau profession de calvinisme.

L'Académie de Dijon proposa, pour 1755, un sujet qui devait tenter Housseau, sur VOrigine de Vinégalité parmi ks hommes. Cette fois, il n'obtint pas le prix ; mais son Discours imprimé n'eut pas moins do succès que le précédent. Rousseau le dédia à la ville de Genève, et peut-être s'y fût-il établi, si précisément, en cette année 1756, Voltaire ne se fût installé aux Délices. Il accepta donc, de M™® d'Epinay, un pavillon siluo dans la forêt de Montmorency, l'Ermitage, non loin du château de la Chevrette. Dans cette retraite champêtre, il devait passer d'heureux jours et bien remplis. Il y trouvait la nature, la paix, la sécurité matérielle. Il ) commença ses plus importants ouvrages, VEmile et la Mouvelle Héloïse. Mais sou humeur devenait ombrageuse ; il était malade, et ses maux

(1) MtrceauT choisis, i* cycle, p. 713 (en ooti).

D-aprli ruwinpi di PutTi Gabriel Langliu. 17bâ-lëlOJ.

284 Dix-nuiTièME siècle

physiques exaspéraient sa sensibilité. Bref, il Hait par se brouiller avec Mme d'Epinay, et il quitta l'Ermitage en décembre 1757,

A Montmorency (1757-1762). — Jean-Jacques s'installa au village de Montmorency, dans une petite maison fort modeste. C'est là qu'il composa sa Lettre à d^Alembert sur les spectacles. Il n'y bouda pas longtemps. Le maréchal et la maréchale de Luxembourg, seigneurs de Montmorency, lui firent des avances si délicates et si intelligentes, qu'il se mit à fréquenter leur château. Alors, il acheva la Nouvelle Héloïse, qui parut en 1761 ; la même année, il fît imprimer en Hollande le Contrat social, L'Emi/e, à son tour, était prêt en 1762 ; grâce à M. de Malesherbes, l'ouvrage put être publié à Paris. Mais à peine eut-il paru, que le Parlement condamna le livre à ôtre brûlé, et requit l'emprisonnement de l'auteur. Rousseau, prévenu à temps, quitta Montmorency dans une chaise de poste du maréchal, et se dirigea vers la Suisse.

Rousseau de 1763 à 1770. — Il réside d'abord à Yverdun, dans le canton Je Vaud, puis à Moliers, dans le Val-Travers, sur un territoire appartenant au roi de Prusse. Mais il est obligé de quitter Métiers, où la population lui est devenue hostile (1764). Il se réfugie pour quelques mois dans l'île Saint- Pierre, sur le lac de Bienne ; il y éprouve un calme réparateur (1). II en est encore chassé. Tenté d'abord de se rendre en Prusse, il préfère accepter les offres du philosophe anglais David Hume, et, après avoir traversé Paris où il se promène en costume d'Arménien, il s'embarque pour l'Angleterre (1766). Là il ne tarde pas à se brouiller avec Hume, en qui il ne voit plîis qu'un persécuteur. Et, le l®*" mai 1767, il quitte l'Angleterre. Ou le retrouve au château de Trye, en Normandie, chez le prince de Conti, puis à Lyon, puis à Monquin, en Dauphiné. Enfin, en 1770, il revient à Paris.

Les dernières années et la mort (1770-1778). — Rousseau s'installe alors dans une maison de la rue Plâtrière, rue qui porte aujourd'hui son nom. Il y reprend son ny^ticr de copiste de musique. Il aime à faire do longues excursions à pied, aux environs de Paris (2). Il s'occupe de continuer ses Confessions, et il écrit les Rêveries d'un promeneur solitaire.

Un de ses admirateurs, M. de Girardin, l'emmena le 20 mai 1778, dans son château d'Ermenonville. C'est là qu'il mourut d'une attaque d'apoplexie, le 2 juillet. Il avait exprimé le vœu, quelques jours auparavant, l'être enterré dans l'île des Peupliers, au milieu du parc de ce château. En 1794, ses restes en furent exhumés et portés au Panthéon, à côté de ceux de Voltaire. Une enquête récente a démontré que les tombeaux de ces deux grands hommes n'avaient jamais été profanés comme hq Pa cru longtemps, en 1814. Les deux cercueils sont intacts.

(1) Morceaux choisit j 2* cycle, p. 721.

(2) Morceaux dboww, !• cycle, p. 74i

JBAN-JACQURS ROUSSBAU 285

n. — L'œuvre de Rousseau*

Le Disoonn sur les sciences et les arts (1750). — Le Discours (il faut prendre encore ce mot dans son sens latin, discursiis, exposé, dissertation) se compose de deux parties : la- première est un exposé historique, une suite d'exemplee tirés dr Sparte, d'Athènes, de Rome (ici se place la prosopopéeAo Fabricius) (2) et des EtaU modernes ; 1« seconde est l'explication théorique et philosophique de cette loi constatée par rhistoire : les lettres et les sciences corrompent les mœurs. Toute science, tout art, est né, dit Rousseau, d'un vice correspondant : l'astronomie, de la superstition ; l'éloquence, du mensong^e, etc. Les artistes et les savants sont des oisifs. La lecture amollit le courage, pervertit l'imagination.

Le Disoonrs sur rorigine de l'inégalité parmi les hommes (1755). ~ Rousseau commence par tracer un tableau « idyllique » de l'homme primitif, « à l'état de nature », être simple, robuste, n'ayant que des instincts, indépendant et heureux, jouissant de sa force et la tempérant par la pitié. Mais le sentiment de perfectibQitéy gâte tout. Les hommes s'associent, forment des familles, construisent des huttes, se disent maîtres du terrain qu'ils cultivent ; de là les jalousies, les rivalités, l'anarchie. Alors, les plus riches, les plus forts, les plus intelligents se liguent contre les pauvres et les f ûbles.-Les inégalités une fois créées, elles sont consacrées par le temps, par l'usage, par le désir de conserver son bien et son rang.

La Lettre sur les spectacles (1758). — D'Alembert avait écrit pour V Encyclopédie l'article Genève, inspiré par Voltaire alors insiallé aux Délices. Il y félicitait d'abord les pasteurs de Genève de réduire leur rcligioi à la simple morale et de ne s'attacher à aucun dogme. En second lieu, d'Alembert demandait qu'on établit un théâtre à Genève, où, depuis Calvin, les représentations dramatiques étaient interdites. ~ Sur le premier point, Rousseau est bref. U se contente de faire sentir à d'Alembert son manque de tact, c Monsieur, ditril, jugeons des actions des hommes, et laissons Dieu juge de leur foi. > — H se hâte de passer au second point, le théâtre. Rousseau accuse la tragédie de flatter et d'exciter nos passions, la comédie de développer en nous le sens du ridicule, qui est un vice du cœur. Il s*en prend surtout à Molière et particulièrement au Misanthrope. H construit là-dessus un syllogisme : Alcesto est vertueux; or, on rit^d'Alceste ; donc, on rit de la vertu. Ce syllogisme est facile à réfuter, puisqu'il est certain que si l'on rit d'Alceste, ce n'est pas d'Alceste veritmix. Rousseau est sévère pour les acteurs. Il partage et exagère les préjugés de son temps ; il estime que les mœurs des Genevois seraient mises en péril par la présence de comédiens.

Faut-il donc, se demande-t-il en terminant, refuser toute distraction à un peuple? Non. Mais ces divertissements seront des Idtes civiles ou militaires, des bals champêtres où les jeunes gens à marier dansent sous les yeux attendris de leurs parents. des cérémonies où l'on couronne la jeune fille la plus vertueuse.

La Nouvelle HélcZse (1761). — L'héroïne du roman, Julie d*Et anges, aime son précepteur, Saint-Preux. Mais Julie est obligée d'épouser M. de Volmar. Elle souffre de cet amour ancien, tout en remplissant très strictement ses devoirs de femme et de mère. Son mari, à qui elle avoue sa passion pour Saint-Preux, rappelle celui-ci )ai s'était mis à voyager pour oublier Julie, et l'installe dans sa maison, pour bien

(f) Mtf^MiuT rhniaia 1*' cvcU, D. 33Q.

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marquer sa uoBfl&nœ dans la vertu de sa femme et de son ami. Julie meurt bientôt, d'une maladie qu'elle a contractée en sauvant un de ses enfants. — Ce roman est écrit sous forme de lettres. Il nous intéresse surtout aujourd'hui par les descriptions : les montagnes du Valais (l*^ partie), la promenade aux rochers de Meillerie et sur le lac de Genève (3« partie) ; les jardins (4* partie) (1) ; les vendanges à Clarens (ô" partie). Ces pages magnifiques contiennent tout ce que le romantisme devait bientôt rythmer et chanter. Mais les contemporains y goûtèrent bien autre chose : la peinture animée et souvent emphatique de l'amour malheureux, une sensibilité exaltée et larmoyante, des dissertations sur toutes sortes de sujets politiquea religieux, philanthropiques, pédagogiques, etc.

Le Crontrat social (1761). — L'homme ne peut aliéner sa liberté qu'au profit de la communauté : « Chacun se donnant à tous, ne se donne à personne ; et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit que sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce que l'on perd et plus de force pour conserver ce que l'on a. » Ainsi l'on arrive à la conception d'un pouvoir abstrait, et absolu : VEtat. Pour mesurer les dangers d'une pareille doctrine, il suffit de ne pas oublier que le jacobinisme conventionnel s'est réclamé hautement du Contrat social. Le style de ce livre est vigoureux et parfois éloquent.

L'Emile (1762). — Rousseau avait établi ce principe : l'homme est bon par nature, la civilisation Va corrompu. Mais comment guérir une société si profondément atteinte qu'elle aime son mal et ne veut pas s'en corriger? C'est à la base qu'il faut reprendre l'œuvre, par Véducation des enfants.

V Emile se compose de cinq livres : I. La première enfance. Rousseau veut que la mère nourrisse elle-même son enfant. II proteste contre l'usage de l'emmaillottement. Le précepteur, qui doit bientôt s'emparer du jeune Emile, surveille déjà ses premières impressions et sensations : il prend garde qu'on ne lui donne de mauvaises habitudes. — II. Ici commence vraiment le rôle du précepteur que Rousseau entend tout à fait au rebours de l'usage. Ce rôle sera surtout négatif et oonsibtera à préserver l'enfant, puis le jeune homme, contre la société. On relèvera, cet enfant, à la campagne. Le précepteur le laissera, autant que possible, s'instruire lui-même. Il ne faut rien lui commander ; mais lui faire sentir qu'il e&t, par sa faiblesse et par son ignorance, à notre merci. Point de morale, point de lectures, point de devoirs écrits ; la causerie, l'expérience préparée^ et toujours la leçon de choses pour apprendre la géographie, l'histoire, la géométrie, pour exercer la vue, l'ouïe, la voix. — L'éducation physique tient une grande place dans ce second livre : Emile, qui a appris à marcher seul, dans un pré, s'exerce à la course, à la nage, à divers jeux. Il va toujours nu-pieds, la tête découverte ; il porte des vêtements clairs ; il couche sur la dure. Sa nourriture est simple et abondante, et il mange peu de viande. Â donze ans, c'est un enfant robuste et sain, un « bel animal » (2). — III. Avec ce troisième livre, nous arrivons à l'éducation de Vinteïligence. On continue les leçons de choses, mais en leur donnant plus de signification et d'étendue ; les livres restent suspects. Emile ne lit que Robinson Crusoé, exemple d'énergie humaine et natureUe, Le précepteur tirera presque tout du spectacle de la nature ; c'est en montrant à Emile le lever et le coucher du soleil, et en l'obligeant à raisonner lui-même sur oe qui l'étonné, qu'il lui apprendra l'astronomie, un peu de physique, ete. Mais Roosaeaa

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 726.

(2) Morceatix choisis i" cycle, p. 321, 320.

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