JEAN-JACQUES ROUSSEAU
▼eut encore que le jeune homme, si riche qu'il soit, se prémunisse contre les hasards de la fortune, et qu'il devienne capable, au besoin, de g-agner sa vie. Emile saura donc un métier manuel, celui de menuisier (1). — IV. Emile a seize ans : la vie mo ràU et sensible s'éveille en lui. Le précepteur profitera de cette crise de l'adolescence pour le conduire dans la société. Puis viendra le moment de lui donner une religion. Ici, se place la fameuse Profession de foi du vicaire savoyard. Ce morceau célèbre, d'une grande élévation de pensée, et d'un style à la fois solide et pittoresque, nous entraine bien loin du porsifiage de Voltaire. Le succès en fut immense, et ramena sinon à la religion, du moins à la religiosité, bien des âmes qui a cherchaient en gémissant V. — Emile peut maintenant affronter seul la société. Sa santé physique et morale le met à l'abri de la contagion. Mais Rousseau veut qu'il considère la campagne comme le séjour le plus propre à satisfaire ses goûts naturels et à entretenir sa vertu. Il trace donc le plan de vie pour un homme riche, un des plus ravissants morceaux du livre (2). — V. H s'agit enfin de marier Emile. On a élevé une jeune fille, Sophie, dans les mêmes principes que lui; ils se rencontrent, s'aiment et s'épousent. Le précepteur reste dans la maison, pour faire l'éducation de leurs enfants. C'est danB ce livre V que se trouve le célèbre passage sur les Voyages à pied (3).
Cptte rapide analyse suffit à montrer le fort et le faible du système. Rousseau a raison de protester contre l'abus de la contrainte dans l'éducation morale et âe la mémoire livresque dans l'instruction. Mais il a tort de croire que le précepteur sera ainsi maître absolu d'une jeune âme, et surtout d'affirmer que cette âme d'enfant ne peut avoir que de bons instincts qu'il suffit de préserver et d'amener à leur maturité naturelle. Là est l'utopie.
Les Confessions (écrites de 1765 à 1770, puoliées en 1788). — Dans cet ouvrage, Rousseau entreprend de raconter ssTvie, depuis sa naissance jusqu'en 1766, année où il quitta l'tle de Saint-Pierre. D'après le titre, on serait en droit d'attendje tout autre chose que cette apologie exaltée et haineuse. Maisil faut pardonner à Rousseau ses mensonges et ses sophismes,en songeant qu^'ilécritlesCon/e^stons au moment le plus malheureux de sa vie. Il a le délire de la persécution ; il erre, en vagabond, de Suisse en Angleterre, de Normandie en Dauphiné. Et puis, ce livre est le premier chef-d'œuvre de cette littérature personnelle qui devait s'épanouir avec le romanthme (4).
Aux Confessions, il faut rattacher les Rêveries du promeneur solitaire^ écrites r& Rousseau pendant son séjour à Parie. Les descriptions en sont charmantes (5).
La philosophie de Rousseau. — La philosophie de Rousseau diffère de celle des encyclopédistes et de Voltaire. Uésumons-la en quelques mots : i^ Elle est fondée sur le serUimerU. Rousseau s'adresse de nouveau à ce& t raisons du cœur que la raison ne connaît pas », abandonnées et raillées par le xviii^siècle. — 2^ Rousseau constate, comme Pascal, que l'homme est mauvais. Mais tandis que Pascal attribuait cette malignité au péché originel, et croyait que la grâce seule peut nous sauver, Rousseau, aui
(3) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 703.
(4) Morceaux ehoisù, i" cycle, p. 324 ; 2* cycU, pp. 712. 710 (i) Morceaux chioiiit, 2« cycle, p. 721.
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est sur ce point antichrétien, croit l'homme bon par nature, et corrompu par la société. — 3^ Aussi se séparc-t^l radicalement de Voltaire, en ce qu'il ne croit pas à l'efficacité du progrès, surtout du progrès matériel tel que l'entend le philosophe de Femey. Ce luxe, ces arts, ces sciences, il les maudit ; il voudrait ramener l'homme non pas à l*état sauvage, mais à la vie simple et naturelle. — 4*^ Son déisme est plus profond et plus conséquent que celui de Voltaire. Il ne se permet j<imais de sarcasmes à l'égard du christianisme, en qui il reconnaît la forme la plus haute, sinon exclusive, de la religiosité chez les modernes. U sent Dieu par le cœur, et il y ramène par le sentiment.
Le style de Rousseau. — Son romantisme. — Ce n'est plus la clarté de Voltaire ; mais ce n'est pas non plus sa sécheresse élégante. Rousseau écrit dans une langue mêlée, inégale ; sa syntaxe est souvent lourde et pénible ; sa phrase sent la rhétorique, la déclamation, l'emphase. Mais il a fait rentrer dans noire littérature Véloquence et le pittoresque. Il nous a rendu une âme pour sentir et des yeux pour voir.
Ainsi, novateur hardi en politique, réformateur en pédagogie, « inventeur » de la littérature personnelle, où le moi s'étale et s'exaspère, profondément religieux, sentimental, éloquent, pittoresque, — Rousseau devait exercer une influence prodigieuse. Il est vraiment notre ancêtre. Et Gœthe avait raison de dire: «Avec Voltaire, c'est un monde qui finit: avec Rousseau, c'est un monde qui comnîence. »
m — Bernardin de Saînt-Pîeppc (1737-1814).
Vie. — Bernardin de Saint-Pierre, né au Havi*e, fut successivement officier, ingénieur, puis simple voyageur. I] visita les pays les plus divers, la Russie, l'Allemagne, l'île de Malte, l'île de France ; il connut ainsi des régions très opposées, et comme il avait l'œil d'un observateur et d'un artiste, il rapporta de ses voyages des esquisses ou des croquis d'après nature. En 1771, il se lia avec Rousseau, dont il devint le disciple préféré. Sous la Révolution, il fut intendant du Jardin des Plantes et membre de l'Institut; l'Empire le combla de faveurs et de pensions.
Œuvres. — Il publia d'abord, en 1773, le Voyage à Vîle de France; puisjes Etudes de la nature (1784), où il développe contrôles athées Icn preuves de l'existence de Dieu tirées du monde extérieur. La thèse y est parfois très faible ; mais la plupart des tableaux ont de la précision, de la couleur et du relief. Il est difficile de voir d'un œil plus exercé et plus sûi les tonnes et les nuances des choses. — En 1787 , il donne Paul et Virginie. L'action de ce roman se réduit, comme dans presque tous les chef^-d 'œuvre, à presque rien : deux enfants qui vivent enst;mble depuis le berceau, s'aiment : après une séparation, ils vont se revoir et s'épouser, quand un«^ catastrophe anéantit leur bonheur. Mais la partie immortelle de ce roman.
R(iMANClEKS. — MURAMSTES. CRlTIÔUEb ^»9
c'est plutôt la partie descriptive ; comme en un tableau de maître, rien n*y a vieilli. Le succès de Pou/ et Virginie fut immédiat, universel, et aucune révolution littéraire ne Ta amoindri. — Bernardin donna ensuite la Chaumière indienne (1790)., et les Harmonies de la nature (1796).
L'auteur des Etudes et de Paul et Virginie est, dans La description de 1& nature, plus varié que Rousseau ; il ajoute au domaine assez restreint je la Suisse et de la France, les beautés nouvelles des mers et des pays tropicaux Mais il reste objectif. C'est en quoi, bien qu'il annonce Chateaubriand, il n'est pas, au même litre que Rousseau, un ancêtre du romantisme (1).