‹ Précis de littérature françaiseChapitre 184 sur 276 · III. — André Ghénicr · texte numérisé non relu

III. — André Ghénicr

Vie. — André-Marie Ghénier était fils de Louis Chénier (d'abord employé dans une maison de commerce de Constantinople, puis consul de France au Maroc) et d'une Grecque, originaire de l'île de Chypre, Elisabeth Santi-Lomaca (4).

(1) Morceaux choisis, 1« cycle, p. 378 ; £• cycle, p. 828.

(2) Morctaux choisis, 2* cycle, p. 836.

(3) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 833.

(4) André Ghénier avait trois frères : Constantin-Xavier (f 1837), avocat et consul; Louis-Sauveur (f 1823), officier, emprisonne sous la Terreur, et délivré le 15 thermidor (il eut pour fils Gabriel de Ghénier, qui donna la première édition complète des œuvres d*André): Marii-Jo^kph (f 1811) dont nous parlons plus loin.

806 DIX-HUITIÊMB SIÊGLB

Né à Gonstantinople le 30 août 1762, André vint terminer ses études à Paris, au collège de Navarre. En 1782, il alla comme cadet au régiment d'Angoumois, mais il démissionna six mois plus tard. En 1783, il voyagea en Suisse et en Italie. Apràs un séjour de quelques années à Paris, il devint secrétaire de Tambassade française à Londres (1787-90).

C'est pendant cette période (1783-1790) qu'André Ghénier a composé, et le plus souvent ébauché, la plupart de ses poésies : élégies, bucoliques, idylles, poèmes didactiques. Mais il ne publia presque rien ; de son vivant ne paraîtront que le Jeu de paume (dédié à David), et les Suisses de Châteauvieux. En effet, à partir de 1790, André Chéniôr est surtout journaliste. Il collabore au Journal de Paris, D est constiiutionnd. S^rtisan résolu de la Révolution, il voulait pourtant sauver la royauté et la personne du Roi 01 a aidé Malesherbes à préparer la défense de Louis XVI). Emprisonné à Saint-Lazare, le 7 mars 1794, il fut exécuté le 20 juillet à la barrière de Vincennes. Une même charrette emmenait avec lui Roucher, Tauteur des Mois.

Publication des œuvres. — Deux pièces d'André Chénier, nous l'avons dit, parurent de son vivant (1791 et 1792). Tout le reste de l'œuvre est de publication posthume. — La première édition, tronmiée et truquée, parut en 1819, par les soins d'Henri de Latouche ; elle fit une sensation profonde. Mais il faut arriver jusqu'à 1862 pour avoir nû Chénier à peu près complet.

Les Elégies sont au nombre de quarante. Chénier y chante des amours, ses regrets, sa mélancolie. Le style en est délicat, précis», mais gité par la périphrase et par la mythologie. C'est souvent du style pseudo-classique. D'ailleurs, il est très difficile d'y Caire là part de la sincérité et de l'imitation (1).

Les BucoÙques ei les îdyUes. — Là, on trouve le vrai Chénier, celui qui a le sentiment exquis de l'antique, à la manière non pas de Racine, mais de Ronsard. Chénier, sans pénétrer l'esprit ni la religion de la Grèce, s'est attaché aux paysages, aux lointains harmonieux et purs, et surtout aux attitudes, aux gestes, aux personnages formant des groupes de bas-reliefs. — Parmi les plus célèbres morceaux de ce' genre, il faut citer : V Aveugle (Homère, après un dialogue avec des pasteurs de Scyros, chante... Et c'est une occasion pour le poète de parcourir tous les thèmes de l'ancienne poésie grecque) ; — le Mendiant Ça fille de Lycus prie son père de donner l'hospitalité à un mendiant qu'elle a rencontré sur les bords du Crathis ; ce mendiant raconte ses aventures : il est le père de Lycus) ; — la Liberté (dialogue entre un berger et un chevrier ; le berger est esclave, et sa condition lui pèse ; il n'aime rien. C'est un des ttiorceauz les plus achevés de Chénier) ; — le Mdade^ histoire d'un jeun# homm^ qui

(1) Mwcêaux ekoitiêf t* eyeU, p. S6S.

VOfiSIB DIDACTIQUE BT LTRigUB 307

Stuurt d'amour pour une jeune ille qu'il a aperce ; il avoue mh mal 4 >a m^re, et celle-d va chercher la jeuae fJle qui l'ipousera ; — ■ (a /«une T»

rentint : — Nièrt. etc. U)

îl y s de ti^ nombreuses imilationt (S) ilans res idylles, et l'oa pourrait dire que les moindres détails en sont empruntés. Uaii Cbéoier sait f

308 DIX-mjItlÊMB glèCLB

exprimer des sentiments naturels, d'une façon à la fois française et grecque. Il possède la mesure, Télégance, le sens de la beauté mystérieuse cies choses et dès êtres et des mots..

^ L* Hermès. — André Chénier ne voulait pas se contenter de ces imitations antiques. £1 travaillait à un grand poème didactique sur la formation et sur le système du monde, V Hermès.

Il ne nous reste de Vllermès que des fragments. Mais il est possible d'en reconstituer à peu près le plan. — Chant M ; Formation de la terre (d'après la théorie de Tétemité de la matière et dos atomes) ; les grandes révolutions du globe, apparition des végétaux et des animaux (du Buffon en vers) ; — Chant II : Apparition de l'homme, sa physiologie, sa psychologie ; analyse des passions ; — Chant III : Histoire de la civilisation mythologique et religieuse ; superstition, fanatisme, guerres : tout cela raconté par un « sage magicien » (Chénier se serait inspiré à la fois de Lucrèce, de J.-J. Rousseau, et en général de V Encyclopédie) ; — Chant IV : Histoire de la civilisation scientifique et philosophique ; exposé de la théorie du progrès ; — CkarU F : La civilisation artistique (1).

L'Invention. — Nous avons un morceau qui devait servir de préface à V Hermès^ et qui est intitulé V Invention, C'est une théorie de la poésie forme et fond. Chénier, qui a si bien imité et presque pastiché ies.anciens, demande qu'on renonce % reproduire leurs sujets et leurs thèmes. Il faut faire ce quHh feraient s'ils vivaient parmi nous, c'est-à-dire peindre les sentiments de notre temps, les inventions nouvelles ; la science a progressé, le domaine de l'humanité s'est en tous sens étendu, et c'est là une matière que nous devons à notre tour exploiter. — Mais, en revanche, il faut aux anciens emprunter leur art, qui est parfait : Sur des pensera nouveaux, fai' sons des vers antiques (2).

Les ïambes. — D'ailleurs le moment allait venir où André Chénier ne serait plus ni un imitateur des Grecs, ni un versificateur de VEncyclopédie. Il allait se révéler poète au sens le plus profond du mot, c'est-à-dire tirer de son âme, de ses colères, de ses indignations, des traits immortels et vengeurs. A Saint-Lazare, il compose sans doute une élégie un peu fade, la Jeune Captive; mais il écrit aussi ses ïambes, qui sont de la salvrt lyrique. Il y a environ cent vers, qui ne sont, cette fois, imités de personne, ni pour le fond ni pour la forme, et qui sont l'impérissable chef-d'œuvre d'un poète qui devenait enfin lui-même (3).

Chénier écrivain. — C'est comme écrivain et versificateur que Chénier a été appelé l'ancêtre des romantiques. Il redonne à la langue poétique des qualités concrètes et pittoresques absolument oubliées par les pseudo*

{{) Morceaux choins, !•» cycle, p. 38*?.

(2) Morceaux choisiSf S* cycle, p. 84U.

(3) MorcMiiT r.hoisia. 1*- cycle, p. 3US : S* cyclt, p. 858.

Page 1