‹ Précis de littérature françaiseChapitre 30 sur 276 · III. — Les Fabliuux · texte numérisé non relu

III. — Les Fabliuux

Définition. — Fabliau est la forme picarde du mot français fableau (cf. biau et beau), G*est en Picardie, en effet, que le genre s*est le plus développé.

Le fabliau est essentiellement un conte en vers, destiné à exciter le rire. Mais cette définition doit être assez largement entendue ; car, parmi les fabliaux, s'il en est qui vont jusqu'au cynisme, on en trouve qui, par la sentimentalité ou la gravité du sujet, se rangeraient plutôt dans la littérature chevaleresque ou édifiante. Il nous est parvenu environ 150 fabliaux, rasspmblés aux xiir et xiv^ siècles.

Esprit des Fabliaux. -^ L'esprit qui anime les fabliaux n'est pas à proprement parler satirique ; c'est plutôt une raillerie joyeuse, parfois excessive et trop gauloise au plus mauvais sens du mot, parfois aimable et d'une large moralité. Souvent aussi, le fabliau n'est autre chose qu'une ingénieuse intrigue, sans autre prétention que de piquer et de satisfaire la curiosité.

Nous y voyons paraître, avec leur costume, leur parler et leurs gestes, les principaux types de la société aristocratique, cléricale, bourgeoise et populaire.

(1) Morceaux choisis^ 2« cycle^ p. 41.

1) Morceaux choisit, 2* cycle, p. 44.

LlTTÊRATtJRE éôURÔEOléE ET SATIRIQUE â9

Origine des Fabliaux. —^ Nos fabliaux sont-ils d'origine orientale? Dans rjnde, le bouddhisme usait volonâcrs de- contes et de paraboles. Par Byzance, puis à la faveur du mouvement créé par les croisades, ces contes se répandirent sur l'Europe ; on en cita beaucoup dans les sermons. ^ Mais un grand nombre de nos fabliaux appartiennent simplement, par leurs sources, à cette vaste tradition orale qu'on appelle le folk-lore. Les auteurs des fabliaux déclarent souvent qu'ils ont entendu raconter leur liistoire en tel pays, en tel village. Les mêmes contes se retrouvent, avec quelques variantes locales, dans plusieurs régions.

Principaux Fabliaux. — n y a, nous l'avons dit, diverses sortes de fabliaux. Nous allons en analyser quelques-uns, depuis ceux qui reposent sur un jeu de mots, une naïve méprise, jusqu'aux plus sérieux.

Le Curé qni mangea des mûres. — Un curé revient d'une tournée; il est à cheval. Passant près d'un buisson chargé de mûres, il s'arrêt'^, et comme il ne peut atteindre les mûres, il se place debout, en équilibre, sur la selle de son cheval, t Je serais bien attrapé, dit-il, si quelque mauvais plaisant criait : hue t » Mais il i rononce tout haut le mot hue t Le cheval détale, et le curé tombO'dans le buisson.

La Vieille qui graissa la patte au chevalier. — On avait dit à une pauvre vieille, à qui le seigneur avait confisqué sa vache, qu'elle devait, pour se la fah'e rendre, graisser la patte à l'intendant. Ëlle^se rend au château, avec un morceau de lard; et, apercevant le seigneur qui se promène les maâns derrière le dos — elle s'approche doucement et lui graisse la patte...

Les Perdrix.^— Un vilain, nommé Gombaud, a pris deux perdrix ; il les donne à sa femme, pour qu'elle les fasse cuire, tandis qu'il ira inviter le curé à venir les manger avec eux. En l'absence de son mari, la femme, très gourmande, t&te aux perdrix, et finit par les manger toutes les deux. Le vilain revenu, la femme lui recommande d'aiguiser son couteau. Cependant le curé arrive, et la femme lui dit : c De perdrix, il n'y en a pas : Gombaud veut vous couper les oreilles ; voyez comme il aiguise son couteau. Sauvez-vous 1 » Et à son mari, elle crie : « Courez ; le prêtre emporte les perdrix 1 » Gombaud, son couteau à la main, galope derrière le curé, qui a le temps de gagner son presbytère et de s'enfermer au verrou.

Le' Vilain Mire {Le Paysan Médecin). — Un vilain bat tous les jours sa femme ; celle-ci cherche une occasion de se venger. Viennent à passer deux messagers : la iBlle du roi a une arête de poisson dans le gosier et l'on a besoin tout de suite d'un mire (médecin). La femme du vilain dit i.ux messagers du roi que son mari est uu excellent médecin, mais qu'il n'en veut pas convenir avant qu'on l'ait roué de coup». Bien battu, et-médecin malgré luiy le vllaia suit les messagers à la cour. Devant la princesse, il fait des contorsions si grotesques que celle-ci, prise d'un fou rire, est délivrée de l'arête qui l'étranglait. — Dès lors, la réputation di prétendu mtreeet si bien établie qu'il lui arrive des malades de tous côtés. Pour s'en débarrasser, le vilain s'avise du stratagème suivant : il fait ranger devant lui tous les malades, et leur annonce qu'il les guérira tous avec les cendres du plus malade d'entre eux ; puis il les interroge successivement ; mais personne ne se soucie d'être brûlé, et chacun se déclare bien portant. Enfin le vilain, comblé de présents, retourne chez • . fumme« et prcmet au roi de se enir à sa disposition, sans qu'il soit besoin désor-

mais éa recourir à la bMtonnade. — KoUèfe s'eat Inspiré de ee (abliaa dans U Mé* decin malgré lut .

La Housse partie (Za Couoertiare partagée). — Un riohe boargeois s'est dôpouillé de toiis ses biens poar marier avantageusement son fils. Celui-ci I*béberfe dans son hôtel pendant douze ans. Mus, un jour, sur les instances de sa femme, il ebassa son vieux père de ches lui. « Donne-moi an moins, fait le vieillard, une couverture pour me g^arantir du froid. » Le fils envoie son petit garçon cbercher à l'écurie une housse de cheval. Mais, a^ant de la donner à son grand-père, l'enfant en fait deui morceaux, et ne lui en remet que la moitié. Lamentations du vieillard i reproches du père à Tenfant, qui lui répond : « L'autre moitié, je la garde pour vous ; quand vous m'aurez donné tout votre bien et que vous serez vieux, je voiis chasserai à mon tour, et vous aurez de moi ce qu'il a de vous. » Le père comprend la leçon, et la vieillard reste à la maison (1).

Le Chevalier an barizel {bariUei), — Un chevalier impie va troubler dans sa retraite un ermite, le vendredi saint. Par moquerie, il se confesse à lui. t Je ne vous impose qu'une pénitence, dit l'ermite ; allez me remplir ce barizel à ce ruisscan.* Le chevalier va plonger dans le ruisseau son barillet; il n'y entre pas une goutte d'eau. Furieux, il déclare qu'il ne prendra aucun repos, tant que le barillet ne sera pas rempli. II part, s'en va d'un pays à l'autre, essayant toujours de remplir le barillet, et n'y parvenant jamais. Au bout d'un an, jour pour jour, il revient vers l'ermite ; il est épuisé, méconnaissable, mais aussi endurci et impénitent qu'à son départ. Devant ce misérable, l'ermite est saisi de pitié ; il se met à pleurer et à prier Dieu qu'il fasse miséricorde à un si grand pécheur. L'émotion de l'ermite gagne enfin le chevalier. Une larme tombe de ses yeux dans la bonde du barillet qu'il porte vide à son cou : aussitôt le barillet est rempli et l'eau en déborde. Alors, le chevalier repentant fait une confession sincère, et meurt saintement entre les bras de l'ermite.

Signalons encore k» Trois Aveugles de Compiègne, Merlin MerU4f VAnge et VErmite.

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