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LE THEATRE RELIGIEUX AU MOYEN AGE

Les premiers mystères semblent avoir été des pantomimes,Qu plutôt des tableaux vivants organisés à certaines fêtes, aux entrées de rois, aux réceptions d'ambassadeurs. Mais, dès les premières années du xv^ siècle, le terme s'applique plus spécialement, sinon exclusivement, aux pièces tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, drla légende des saints et^ par exception, de l'histoire.

Le mystère a 30.000, 40.000, 60.000 vers ; il se joue en plusieurs joum^i», le plus souvent dans l'après-midi du dimanche, et une semaine s'écoule entre deux parties. Les personnages sont au nombre de 100, 200, 500, sans compter d'innombrables figurants :il semble, en certains cas, qu'une moitié de la ville se soit chargée d'amuser l'autre. — Il n'y a d'unité que celle du sujet, dont le développement est imposé par la tradition ; les scènes se succèdent et se juxtaposent. — L'action, si sublime en soi, est sans cesse coupée ou traversée par des épisodes grotesques, simplement pour amuser la foule ; il y a là, pour une foi éclairée, profanation et sacrilège. — Enfin, la plupart des mystères sont écrits avec une déplorable facilité ; la versification en est aisée, parfois savante ; mais le dialogue y tourne au bavardage diffus et le style ne caractérise que rarement les personnages.

Cependant, on ne saurait nier que les mystères aient offert un spectacle de nature à exciter au plus haut degré les sentiments les plus divers. Les autom^, incapables d'unité puissante, eurent l'art de varier les scènes selon le goût de leur temps. L'allégorie majestueuse, la simplicité évangélique, le merveilleux touchant ou diabolique, les épisodes d'un réalisme pittoresque ou horrible, alternent non sans incohérence, mais de manière à réveiller sans cesse l'attention de la foule. Enfin, tous ceux qui ont lu attentivement la Passion de Gréban et celle de Jean Michel savent qu'on y rencontre, avec des inventions dignes des grands dramaturges, quelques morceaux, couftlcts ou dialogues, d'une venue vraiment heureuse.

Les Confréries. — Le mystère demandait une troupe considérable et le moyep âge ne connaissait pas les acteurs de profession. On dut s'adresser à toutes tes bonnes volontés et à toutes les vanités. Le clergé, la bourgeoi- 'sie, les collèges, les corps de métiers, le bon peuple même, fournissaient ou des acteurs ou des figurants. Ces associations, d'abord transitoires! s'organisèrent à Paris et en province.

La plus célèbre de toutes, la seule qui ait droit à une place dans \ïd» histoire du théâtre au moyen âge, est la Confrérie de la Passion^ qui sa foiina à Paris à la fin du xiv^ siècle, et reçut en 1402 des lettres patentes de Charles VL Cette confrérie avait le monopole des Mystères pour la capitale. D'abord établie à l'hôpital de la Trinité, près la porte Saint- Denis, puis en 1539 à l'hôtel de Flandre, rue Coq-Héron, elle se transporta en 1548 à l'hôtel de Bourgogne, rue Maucenscil, au moment même où le Parlement interdit les représentations des mystères sacrés.

Ces acteurs volontaires n'ayaient ni moins de zèle ni moins de vanitA

que des comédiens de profession. Le public, comme aujourd'hui, les connaissait et les applaudissait. Certains rôLs étaient d*un9 longueur effrayante, et souvent dangereux ; on cite l'exemple d'un Judas qui dut être « hâtivement dépendu et emporté en aucun lieu pour être frotté de vinaigre ».

Les femmes ne jouaient dans les mystères qu'à titre exceptionnel, rt presque toujours des rôles muets ; d'ordinaire, les rôles féminins étaient attribués à des jeunes gens.

Les représentations. La mise en scène. Les décors. -^ Plusieurs semaines avant la représentation, les confrères de la ville» ou l'association temporaire créée pour la circonstance, faisaient faire un cry, ou procIa-> mation solennelle, destinée à annoncer le prochain jeu, à provoquer des dons en argent et en costumes, à solliciter le zèle d'acteurs volontaires. Un cortège, précédé de trompettes, composé de hérauts à cheval, des entrepreneurs du mystère, des principaux bourgeois, parcourait la ville et s'arrêtait aux carrefours, où le cricur juré donnait lecture du cry. Souvent aussi, quelques jours avant la représentation, la tvoupe en costumes défilait à travers les rues de la ville : c'était la montre.

Le théâtre se composait d'un espace plan (solier), analogue à notre zcène actuelle, mais très vaste, et, sur ce plancher, étaient disposées, un peu en retrait, les mansions (maisons) ou petites ci)nstructions indépendantes, de manière que les acteurs pussent librement circuler de l'une à l'autre, et qui étaient autant de lieux : selon le moment de l'action, les personnages se groupaient autour de telle ou telle mansion. Le paradis était situé au-dessus des mansions, souvent de côté, sur une sorte d'estrade; et l'enfer était, pour ainsi dire, dans le sous-sol : par une grille on apercevait les damnés au milieu des flammes, et les diables sautaient sur la scène par une gueule de dragon s'ouvrant et se fermant comme une trappe.

Ces mansions étaient foit nombreuses. Une miniature, en tête de la Passion de Valenciennes (1547), présente les lieux suivants, de gauche à droite (par rapport au spectateur) : le paradis, une salle, Nazareth, le Temple, Jérusalem, un palais, la maison dos évêques, la porte dorée, la mer, les limbes, l'enfer. Une porte dans un pan de mur suffisait à figurer Nazareth ou Jérusalem ; un bassin carré, plein d'eau, sur lequel flottait un petit bateau, représentait la mer (lac de Tibériade), etc. — Pour un mystère joué à Rouen, en 1474, les mansions étaient au nombre de vingtcinq ; on en a compté jusqu'à cinquante.

Dans l'architecture de ces mansions, nulle recherche de couleur locale ni d'exactitude. De même pour les costumes, qui étaient ceux du jour, plus riches et plus luxueux ; les diables s'affublaient de grotesques et horribles déguisements. Seuls, le Christ et la Vierge portaient la tunique longue* blanche, et le manteau bleu.

Enfin, il est certain que les mystères comportaient des trucs et dus ma-

chines^ des apparitions, des ascensions, des incendies, des batailles, etc., It tout fort naïvement exécuté, mais suffisant pour satisfaire les specta- . teurs des xW et xv® siècles.

Les principanx M^^stères. — Il est d'usage de diyiser les mystères en plusieurs cycles : 1° cycle de V Ancien Testament ; 2^ cycU du Nouveau Testament (qui comprend La Passion d'Amould Grcban et celle de Jean Michel) ; 3^ cycle des Saints ; kP Mystères profanes.

Analyse de la Passion, d'Amould Gréban (1452). — Ce mystère comprend quatre journées ; il a près de 35.000 vers, et 400 personnages Dans les limbes, Adam invoque le Rédempteur promis, tandis que, dans Tenfer, les diables chantent la perte du genre hiunain : la scène est vraiment grandiose (1). Au ciel, devant Dieu, Miséneorde et Paix entament un procès contre Justice et Vérité : la Rédemption est décidée ; elle provoque la joie des justes dans les limbes et la fureur des démons. Viennent ensuite toutes les scènes de l'enfance de Jésus. ^

Dans la seconde journée, sont exposés les événements qui vont de la prédication de saint Jean-Baptiste à la Passion proprement dite. Parmi les belles scènes qui témoignent d'un certain sens dramatique, citons : l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem, où les impressions de la foule, vieillards, femmes, enfants, sont rendues avec justesse et variété : à la joie populaire s'opposent les lamentations et les prédictions de Jésus.

La troisième journée est la Passion même. On peut y signaler la scène du jardin des Olives, où les angoisses du Christ sont exprimées en beaux vers ; le reniement de saint Pierre, au milieu de personnages populaires, servantes, soldats, bourreau^, aux noms pittoresques, au langage réaliste ; la flagellation, d'un rythme curieux ; le désespoir et le suicide de Judas, auquel apparaît Désespérance.

La quatrième journée est consacrée à la Résurrection, l'Ascension, la deseente du 8aint-£!sprit. Et, pour correspondre au prologue, une scène dans les limbes et dans les enfers : les démons se lamentent et les âmes des justes sont emmenées par l'Esprit de Jésus. — Enfin, le meneur du jeu adresse un adiou aux spectateurSi

Parmi les autres Passions, signalons celle de Jean Michel (1486), en 65.000 ven. Jean Michel a repris les deuxième et troisième journées de Gréban, en a exploité en habile dramaturge toutes les situations, les a surchargées de tout oe qui pouvait flatter la curiosité des spectateurs, et a souvent réussi dans l'expression des Mnti* ments : c'est ainsi que le dialogue de Jésus et de sa mère s'achève par une série ds répliques où les vers se répondent avec autant de justesse que de pathétique (2).

Arnould Gréban et son frère Simon ont écrit en collaboration les Actes des Apôtres (60,000 vers, — 494 personnages), imprimés en 1538. C'est l'histoire de la prédication et du martyre des apôtres, avec quantité de diableries et de scènes familières.

Mystères profanes. — > Nous en possédons trois : le Mystère de Troie, par Jacques Millet (1463), le Mystère du siège cfOrl^ns (1439), d«)nt on ne connut pas l'auteur, et le Mystère dg saint Loms, par Pierre Gringoirè

(1) Morceaux choisie, 2* cycle, p. 77.

(2) MarcMUix choisie, ^ cycle, p. 80i

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(1514). Ce sont ties œuvres médiocres, et qui prouvent que, même en changeant de sujet, le mystère ne pouvait donner à la France un drame national.

La fin des Mystères. — Un arrêt du Parlement de Paris, le 18 novembre 1548, interdit la représentation des mystères d&QS la capitale. Les raisons de cette interdiction sont aisées à imaginer. Les protestants blâmaient sévèrement le clergé catholique de tolérer ce mélange du sacré et du profane ; les spectateurs se permettaient des plaisanteries qui déjà, paraissaient plus jsacrilèges que jiaïves ; les comédiens de profession commençaient à se répandre en France et à se substituer aux confrères ; enfin, le goût des gens lettrés était choqué par les grossiers défauts d*un art très inégal et qui restait le plus souvent trop inférieur à la dignité du sujet.

Dès le milieu du xvi^ siècle, le genre décline et meurt. D'autres idées, une autre société, un autre goût font naître un nouveau genre, la tragédie imitée de l'antique.

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