III. — La Faree
Définition du genre. — La farce, du latin farsa (farcirez remplir), est en langage culinaire, le hachis placé dans une volaille, dans un pâté, etc.
(i) Morceaux rAowû, 1** Cycle, p. 44.
56 LE MOYTN AOK
Primitivement, on désigna par le mot farce certaioçs lut^ipolatioai mêlées au texte liturgique des épîtres, des évangiles, des proseis. On récitait Il des fêtes déterminées, des épîtres farcies^ très sérieuses ; on en récita de burlesques à la Fête des Fous, et alors la farce était en français. A répoque où l'on introduisit dans les mystères de courts intermèdes eo* miques, ces parties comiques furent considérées comme la farce qui vient s'ajouter à un mets substantiel, et qui y apporte un agréable condiment. De là, ces petites comédies auraient gardé le nom de farce, même lorsqu'elles étaient représentées isolément.
Nous avons conservé cent cinquante farces, dont le texte est souvent altéré : ce sont presque toujours des formes rajeunies de quelque piècequi avait déjà passé par plusicui-s états. Les plus célèbres, en des genres très différents, sont : Pathelin et le Cuvier.
Analyse de Paihelin. — Mattre Pathelin est un « avocat sous Torme », o'est-à-dlre sans causes. Sa femme Guillémette se plaint de n'avoir ni sou ni maille, et des robes râpées. Pathelin promet à Guillémette do rapporter de la foire du diap pour elle et pour lui. Il quitte sa maison, qui se trouve à gauche du théâtre (c«tte mai30D est ouverte et doit laisser apercevoir le Ut. dans la chambre de l'avocat), et se^rèod à droite, où Ton voit la bouti<fue de Guillaume le drapier : dos pièces d'étoffe sont exposées à l'extérieur.
Le drapier, assis devant la porte, guette les clients. Pathelin l'aborde, le salue, Iu4 fait l'éloge de son père déjunt ; et, tout en causant, il met la main,, comme par hasard, sur une pièce de drap ; il feint d'être séduit parla belle qualité de l'étoffe, en demande le prix, marchande pour la forme, semble céder malgré lui aux exigences de Guillaume, et s'en fait mesurer six aunes (1). Pathelin, ayant, encore dans sa poche un parisis (environ 1 franc de notre monnaie), le donne comme « denier À Dieu», et le marché est conclu; puis il prie Guillaume de venir chez lui pour être payé en écus d'or, et pour manger à cette occasion de l'oie que dame Guillémette fait rôtir. Le drapier accepte : il portera le drap ; maip Pathelin met vivement le paquet sous sa robe, en protestant, avec force po? liesses, qu'il peut très bien lui épargner cette peine. L'avocat parti, le marchand se félicite : il a obtenu 24 sous l'aune (environ 24 francs de notre monnaie) d'un drap qui n'en valait pas 20. Ainsi, c'est lui, pour le moment, qui croit avoir trompé son client. Pathelin rentre chei tui.
A la vue de ce beau drap, Guillémette se récrie et s'inquiète : comment pourra-t-OD jamais le payer? Son mari la rassure et lui explique la manœuvre à suivre : quand Guillaume viendra pour manger de l'oie et toucher son argent, on lui fera croire que l'avocat, malade depuis six semaines, n'a pu, en aucune façon, lui acheter do drap, ni l'inviter à souper ; et Pathelin lui-même, couché dans son lit, aura le délire. On conçoit l'étonnement de Guillaume qui arrive quelques instants après. Le pauvre homme, d'abord incrédule, est bien forcé de se rendre à l'évidence, quand il aperçoit Pathelin bondissant dans son lit, en proie à une agitation fiévreuse, et
II) Morceaux choisii, '•' cytia, p. ^f^
baragoainant dnn toiiB les dîaleetes. D «Vn ▼» doiM, «n m dmnaodaat de qwéDM illusion il a pa être viethne.
Cependant se présente ches Pathelin un berger à Tair naïf ; oe berger» Agnelet, est au service de Guillaume, dont il garde les moutons. Son maître vient de le traduire en justice : il l'aoeuse d'avoir assommé plusieurs de ses bêtes, pour les manger et pour vendre leur laine. Or Âgndet a besoin d'un avoeat, et il est venu trouver Pathelin. Celul-d, qui a des tours plein son sae, oonseille au boTger de oontrefaira ridiot, et de ne répondre à toutes les questions qui pourront lui être adressées par le juge, par Guâlaume, ou par lui-même, que : bée... L'avocat plaidera l'irresponsabilité, et le pauvre homme sera acquitté. — Alors commence, au milieu du Àé&tre représentant la place publique, la scène du jugement (1). Guîoiaume est d'un cdté. Agnelet de l'auàe ; et, derrière Agnelet, se tient Pathelin. Le drapier formule son accusation ; tout à coup il reconnaît l'avocat. Ses idées s'embrouillent; il mêle le drap volé aux moutons assommés... Le juge le croit fou, le rappelle à ses moutons, et finit par absoudre le berger qui, fidèle à sa promesse, n'a répondu que bée, à toutes les questions. Pathelin triomphe donc ; mais il va trouver son maître. Resté seul avec Agnelet, il lui demande de le payer. Agnelet continue à bêler, et Pathelm, furieux, n'en peut tirer une parole. C'est sur cette dernière tromperie que finit la pièce.
On ne sait quel est l'auteur de Pathelin ; on l'a attribué, sans preuves, à Villon. Le texte que nous possédons est de 1470.
C'est la première en date de nos comédies d'tntrte^ et de eatat!Ure$ Les personnages y sont vivants et naturels ; les incidents sortent les uns des autres avec la logique même de la réalité ; le style en est clair et spirituel.
Lé Cuvier. — Cest une des nombreuses farces satiriques dirigées contre les femmes ; on y constate que nos auteurs dramatiques du xv* siècle puisaient largement alix mêmes sources que les auteurs de fabliaux. — Jacquinot, mari faible et débonnaire, est persécuté par sa femme et par sa belle-mère. Il demande, pour éviter de perpétuelles discussions, qu'on veuille bien écrire sur un papier (un toQ/U, ou petit rôU) toute la liste de ses occupations obligatoires. Dans une scène très bien conduite, on voit Jacquinot, assis devant sa table, et écrivant sous la dictée des deux femmes ; celles-ci accumulent les prescriptions ; elles se creusent la cervelle pour penser à tout ; et Jacquinot, qui a son idée, écrit toujours. Le papier est signé. Jacquinot le met dans sa poche, et aide sa femme à faire la lessive. Un grand cuvier occupe le milieu de la scène ; la femme, par suite d'une fausse manœuvre du mari, y tombe, et elle ne peut en sortir. Elle appelle Jacquinot à son secours. Celui-ci, tranquillement, tire de sa poche le roUeiy et le lit, article par article. — Interrompu, h chaque vers, par les cris et les supplications de la femme, il déclare enfin que t ça n'est point à son roUet (2) ». La belle-mère, incapable à elle seule de tirer sa fille du cuvier, promet qu'on déchirera le rollet. A ce prix, le mari consent à délivrer sa femme et il se jure de devenir maître chez lui.
(1) Morceaux choisis ^ S* cycle, p. 84.
(2) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 8£
LA COMftDIB AU MOTBIf AOB 59