CLÉMENT MAROT
£a 1525, Marot suit Tannée royale en Italie ; il est blessé à Pavie et fait prisonqier, mais s^ussitèt remis en liberté. Cette même aimée, commencent ses malheurs ; et ce gentil poète va désormais mener la vie la plus singulièrement agitée. En effet, au mois de février 1526, il est arrêté et enfermé au Ghâtelet, probablement comme hérétique. De sa prison, Marot écrit une épître à son ami Lyqn Jamet de Senss^y, en Poitou ; il lui raconte en vers charmants la fable du lion et du rat, et le supplie de venir à son secours (1).
Marot, extrait du Ghâtelet, fut transféré à Chartres, et y composa contre ses juges un poème satirique et allégorique, V Enfer, Gracié par François I^' en mai 1526, Marot lui demandei à la fin de cette même année, la survivance de la charge de son père, qui venait de mourir, et il devient valet de chambre du roi.
Nouvelle affaire en octobre 1527. Marot a voulu arracher un prisonnier aux archers du guet ; il est lui-même arrêté et dans la nécessité d'implorer la pitié de François I«'. Celui-ci ordonne, le 1^' novembre, de le remettre en liberté (2).
En 1532, paraît V Adolescence démenJtine^ premier recueil de poésies de Marot. Mais le poète tombe gravement malade. Volé par un valet, sans argent, Marot adresse au roi une de ses plus charmantes épîtres (3). Rétabli, et rentré en faveur, il publie une édition de Villon (1532), et passe deux années à peu près tranquilles, à composer force ronr deauxj étrennes^ épigrammesj ballades ; il est alors poète de cour au sens le plus banal du mot.
En 1534, pendant que la cour séjournait au château d'Amboise, dans la nuit du 17 au 18 octobre, on colla des placards sur les portes des appartements, jusque sur la porte du roi ; ces affiches contenaient des injures contre la religion catholique. François P', dans un accès de fureur, ordonna des arrestations et des supplices. Craignant de payer pour les coupables, Marot s'enfuit. D'une traite, il fila jusqu'à Nérac pour se réfugier auprès de Marguerite, devenue reine de Navarre. Qplle-ci le garda pendant plusieurs mois, puis lui conseilla de passer en Italie (1536).
C'est à Ferrare que Qément chercha un refuge. Là se trouvait Renée de France, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, mariée depuis 1528 au duc Hercule d'Esté, fils d'Alphonse d'Esté et de Lucrèce Borgia. Marot fut tout de smte à l'aise dans cette société à la fois libre et lettrée.
De Ferrare, et n^algré la vie heureuse et sûre qu'il y menait, Marot essayât de préparer soi| setour en France. Enfin, dans l'hiver de 1536 à 1537, il est rappelé. Il revient par Lyon, où il est soumis à la cérémonii solennelle de l'abjuration.
(1) Ëpitre XI. Morceaux choisis. S* cycle, p. 130. (S) fipttre XXVII. Morceata choisis, 1-* cycl«, p. Ot. (3) fiptUe XXIX. Manit^tuB «ftown. t^ cycl^ p. 133.
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En rentrant au Louvre, il se remet à versifier d'aimables actualités^ âeh esPrennesy des épigrammes, etc. Mais d'autre part, il semblait se porter vers des sujets plus sérieux. En 1539, il présente à' François I*' trente Psaumes, qu*il vient de traduire du latin. Le succès de cette traduction est considérable, mais il compromet de nouveau Marot. Les réformés adoptent sa version française, et les courtisans fredonn- nt ses psaumes sur des airs profanes. Condamné et poursuivi, Marot s*enfuit à Genève, où il fait paraître, en 1543, ime nouvelle édition de ses Psaumes, au nombre de cinquante. Mais le trop libre Clément ne peut s'accommoder du séjour de Genève ; peut-être, même en est-il chassé. Il passe par Chambéry et arrive à Turin pour y mourir (1544). Dans Téglise de Saint- Jean, son fidèle Lyon Jamet lui fit élever un monument.
Originalité de Marot. — Marot, doué de beaucoup d'esprit, d'un talent aimable et facile, fût resté toute sa vie un poète de cour et n'aurait produit que de jolies pièces d'actualité, bientôt oubliées, si ses malheurs ne l'eussent obligé à parler de lui-même et à faire de la poésie plus humaine. Ces catastrophes qui brisent, serable-t-il, sa vie de poète, le contraignent à sortir des conventions aimables et des allégories à la mode. Il gémit peutêtre de perdre son temps et son talent à conter ses misères et à mendier des grâces et de l'argent"; et pourtant cette nécessité le force à puiser aux vraies sources de la poésie: la douleur, les regrets du pays, le remords ; elle le pousse aussi à hausser le ton, à quitter le badinage, à écrire les descriptions vengeresses de l'Enfer, à plaider éloquemment contre les sorboniqueurs.
Mais jusque dans ses plaintes et dans ses réquisitoires, Marot reste Marot. Son inspiration est courte. Ce sont des impressions vives et rapides, n est né homme de cour ; il sait qu'on doit être discret avec les grands. Il soupire plus qu'il ne pleure ; il garde le sourire au coin des lèvres, tandis qu'une larme perle à ses yeux. Il s'est défini dans ces vers charmants : Le povre esprit qui lamente et soupire, Et en pleurant tâche à v<ms faire rire,.. Bref, il est le gentil Marot ; il n'est ni Villon, ui Musset.
Boileau a dit très justement : Imitez de Marot V élégant badinage (Art, po^t.,1,96). Marot badine. Il ne traite sérieusement et à fond aucun sujet, même les plus graves, les plus personnels. Il a toujours de l'esprit ; et jamais il n'en a plus que lorsqu'il cherche à voiler la tristesse du sentiment sous la grâce de la forme.
La renommée de Marot. — De là, le grand et persistant succès de Marot au xvii^ siècle. Ce n'est pas seulement Boileau qui l'admire. La Fontaine en est amoureux ; Bussy-Rabutin, Fénelon, La Bruyère, le P. Bouhours, poètes et critiques, c'est à qui le louera. Au xviii* siècle. Voltaire et Rousseau sont d'accord poiur le goûter. Il doit ce succès non moins à son style et à sa langue qu'à son esprit. En effet, dans cette première partie du xvi^ siècle, la langue n'est pas encore entrée dam
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la crise salutaire mais violente qu'elle va subir avec Ronsard ot ses imitatours. Elle est française de voc^ulaire et de syntaxe. Elle est dam et vive ; elle suffit à l'expression délicate de tous les sentiments moyens.
m. — ^ Contemporains de Marot.
t^anni les nombreux poètes qui furent illustres pendant la première moitié du xvi' siècle, nous signalons seulement : — llarguerite d'Âlençon ou de Navarre, sœur de François I®', qui est restée célèbre par ses Contes, dont nous parlons plus loin. Gomme poète, Marguerite a laissé un recueil publié en 1547, sous ce titre: ^ Marguerites de la Marguerite des Princesses.
HeUin de Saint-Gelais (1491-1558), fut le vrai disciple de Marot On lui doit peut-être d'avoir rapporté d'Italie le sonnet. En tout cas, il est le premier de nos italianisants ; et la Pléiade, qui l'a méprisé et combattu, n'a fait que le suivre dans l'imitation de Pétrarque et des poètes italiens.
L'école Lyonnaise. — Tous les poètes que nous venons de nommer, y compris Marot, s'étaient fait de la poésie une conception fort étroite. — Seule, Marguerite avait chanté ses aspirations religieuses et les tourments de son âme. — L'amour humain, ils l'avaient réduit à la ganterie, au caprice, à la coquetterie. Certains poètes lyonnais essayèrent de chanter l'amour idéal et presque mystique, en un style subtil et souvent obscur. Les principaux sont Antoine Héroët (f 1568), auteur de la Parfaite amie ; — Maurice Scève (1510-1552), dont le principal ouvrage est : Délie objet de la pli^ haute vertu ; — Louise Labbé (1526- 1566), qui présida à Lyon une manière de salon littéraire. Dans ses sonnets, elle chanfe ses propres sentiments, avec passion et avec mélancolie.
L'Art poétique de Thomas Sibilet. — L'écde de' Marot eut son An poétique,, publié par Thomas Sibilet en 1548, l'année même qui précède la Défense et Illustration de la langue française. Cet Art poétique met déjà le ionnet et Vode au-dessus des petits genres que du Bellay traitera d^épiceries : il pousse les poètes à l'imitation de l'antiquité ; il impose aux versificateurs la règle de la césure et l'alternance des rimes masciidines et féminines. Bref, il annonce la toute prochaine réforme.
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