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Le manifeste de la Pléiade

La Défense et Illustration de la langue française, de J. du Bellay, se compose, comme l'indique son titre, de deux parties : défense, iUustraUon. L*auteur défend la langue française contre ceux qui la jugent incapable de rivaliser avec les langues anciennes ; il rappelle que les Latins, eux aussi, ont d'abord méprisé leur idiome national, auquel le grec leur paraissait supérieur ; c'est en réagissant contre ce préjugé, qu'un Cicéron est parvenu à créer le (atin littéraire, et à exprimer dans cette langue toutes les idées. Ainsi, qu'on ne l'oublie pas, le premier article de ce programme, c'est la réhabilitation de la langue française. Du Bellay s'indigne que, pour tous les grands sujets, on ait recours au latin. — Notre langue, avoue-t-il ensuite, est pauvre ; mais nous pouvons l'enrichir, l'ennoblir, ri//u^rer : a) par la traduction ; h) par Vimitation ; c) par le travail ; d) par l'introduction des grands genres anciens dans notre littérature.

Tel est en quelques lignes le résumé d'un ouvrage de jeunesse, pjleîn d'enthousiasme plutôt que de critique, et où il ne faut chercher ni plan suivi, ni logique absolue (1).

Théories de la Pléiade. — En complétant les idées du manifeste par celles que Ronsard et du Bellay lui-même y ont ajoutées plus tard (2), nous pouvons faire un exposé méthodique de cette réforme poétique :

1^ La Pléiade impose au poète l'usage de la langue française. Ronsard, sur ce point, est aussi explicite que du Bellay : il dit (préface de la Frark' dadé) : « Use de mots purement français ».

2^ Mais la langue française (entendez celle de la poésie) a besoin d'être enrichie et fortifiée ; car il faut que la poésie ait une langue distincte de la prose. Et voici les procédés dont la Pléiade prescrit et pratique l'usage ;

a) Ronsard conseille de se servir de tous les dialectes. Ainsi, loin de se borner au français de Paris, au français de la cour, on puisera dans le picard^ le gascon, le poitevin^ le normand^ le wallon même, etc., et l'on reprendra au vieux français des mots archaïques.

b) Il veut encore que l'on emprunte des mots aux vocabulaires des métiers,

c) Enfin, il engage le poète à inventer des wcables nouveaux. — Il faut distinguer ici quatre espèces de mots nouveaux : — les mots composés^ avec deux éléments français (un verbe et un substantif compléxhent direct, deux adjectifs ou substantifs juxtaposés, un adjectif ou participe précédé d'un adverbe. Voici les trois types : donne-blé, doux-amer, malrassis) ; — les verbes ou les adjectifs formés par provignement, en ajoutant une désinence à un adjectif ou à un substantif : blond, blondoyer ; source^ iourcer ; argent, argenteux ; marbre, marbrin ; songe, songeard ; — les diminutifs d'adjectifs ou de substantifs : âmelette (âme), doucdette (douce), verdelet (vert), etc. ; — les mots tirés du grec, surtout des épithètes {Lénéan^ Cronien), et des substantifs {idole^ sympathie, etc.), et du latin {blandice, perennel).

En ce qui concerne Ronsard et son vocabulaire propre, on peut constater qu'il a été fort discret dans l'emploi de ces moyens.

3° Pour la syntaxe, on la rendra poétique par les moyens suivants : a) Vinversion, à l'imitation des langues anciennes. Le vieux français, langue à deux cas, avait pu largement et utilement employer l'inversion; chez Ronsard, elle devient souvent forcée et obscure ; — b) les infinitifs substantivés, encore à la manière grecque (le chanter, le vivre.,.) ;

— c) les adjectifs substantivés (le liquide des eaux, le frays des ombres) ;

— d) Vadjectif employé àia place de Vadverbe (ils combattent obstinés^ pom oMinémeifU) : c'est une sorte d'hypallage.

(1) Morceaux tJioUis, S* cycle, p. 152,

(2) Ronsard, dans son Abrégé d'art poétique (1562) et dans les deux préfaces de la g^ndade (1578-1574) ; da Bellay» dans la Préface de l'Olive (1551).

LA PLÊIADB $7

40 La Pléiade renouvelle aussi la poésie par Tintroduction des « grand? genres », imités des anciens : Ode, épopée, tragédie, comédie, satire, épUre, et des Italiens : le sonnet. C'était une heureuse et nécessaire réaction contre l'usage et l'abus des petits genres dans lesquels on s'emprisonnait, au xv« siècle, et pendant la première moitié du xvi«.

50 A l'antiquité, la Pléiade emprunte aussi la mythologie, qui, sans se substituer entièrement à l'allégorie, restera en usage dans la poésie classique jusqu'à Chateaubriand.

6*> Enfin, la Pléiade invente ou renouvelle tous les rythmes lyriques. Les classiques et les romantiques n'auront qu'à imiter Ronsard et ses disciples.

IL ~ RoQsard (1525-1585).

Vie. — La famille de Ronsard, originaire de. Hongrie, serait venue s'établir en France au xiv« siècle. — Pierre de Ronsard naquit le 1 1 septembre 1525, au château de la Poissonnière, près de Vendôme, dans une charmante vallée arrosée par le Loir. Après des études trop rapides au collège de Navarre, le jeune Ronsard, destiné à la vie de cour, fut successivement attaché à la personne du Dauphin, puis à celle du duc d'Orléans ; il passa au service de Jacques V d'Ecosse, qu'il suivit dans son pays. Il visita également l'Italie et l'Allemagne ; bref, à dix-huit ans, il était un jeune gentilhomme activement mêlé à la vie diplomatique et aux fêtes de la cour.

Devenu sourd, Ronsard alla étudier chez son ami Antoine de Baîf, qui avait alors comme précepteur Daurat (1). Lorsque Daurat fut nommé principal du collège de Coqueret, Ronsard et Baïf s'installèrent chez lui.

Pendant sept ans, Ronsard commenta et traduisit les auteurs latins et surtout les auteurs grecs. Cependant, en 1648, le jeune Joachim du Bellay, après sa rencontre avec Ronsard dans une hôtellerie du Poitou, venait le rejoindre au collège de Coqueret. En 1549 sexonstitua la Brigade composée de Ronsard, du Bellay, Baîf, Jodelle, Rémi Belleau, Pontus de Thyard et Dautat ; et cette Brigade prit bientôt le nom de Pléiade, A partir de 1550, date à laquelle il publie ses quatre prenuers livres d'odes, Ronsard partage son temps entre la cour et la campagne. Successivement en faveur auprès de Henri II, de Charles IX et de Henri III (mais sur- . tout aurpès du second), protégé ou plutôt admiré et recherché par tous les plus illustres personnages de son temps, en particulier par Marguerite, fille de François I®', duchesse de Savoie, Michel de l'Hospital, le duc d'Orléans, le duc d'Aiijou, Catherine de Médicis, Marie Stuart, etc., Ronsard fut comblé de présents, de pensions et de bénéfiom. Il fut titulaire

(1) Sur Dawai oa Dorât, voir p. 93.

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de Tabbaye de Bellozane, de Fabbaye de Groix-Val, du prieuré de Saint- Ck)sme-en-risle.

Sous Henri III, il fréquenta moins la cour. Il habitait alors le plus souvent à Groiz-Yal, auprès de la forêt de Gastine et de la fontaine Bellerie. D mourut le S7 ou 29 décembre 1585 à Saint-Gosme-en-llsle.

Sa mort fut une sorte de deuil public. Il avait demandé à être cinterré dans iç chœur de l'église de Saint-Cosme-en-risle ; mais en février 15$6, on célébra en la chapelle du collège de Boncour, à Paris, un service solennel, pendant lequel le cardinal Du Perron prononça son oraison funèbre.

L'oravre de Ronsaid. — Les principales œuvres de Ronsard sont, par ordre ehrop oologique : — les Odes (les quatre premiers livres en 1550; le cinquième en 1553)« S faut y signaler (liv. I) une quinzaine d'odes pindariques^ divisées, comme oelles de Pindare, en strophes, antistrophes et épodes. Mais, dès le premier livre des odes, il y a des pièces d'une lecture plus aisée, et qui sont dans la manière gracieuse de Ronfla : A Caaaandre {Mignonne^ allons voir si la rose^,,, (1 ). — Au livre II, nous trouvons encore certaines odes pédantesques, comme A CoUiope (2), des odes familières, soit galantes, soit descriptives, soit anacréontiques : A la fontaine BeUerieX^). Ala foresi de Oastine ; V Amour mouiOé. — Le livre III nous ramène à des odes historiques. — Le livre IV contient quelques-uns des chefs-d'œuvre de Ronsard : Da Vêkdion de son sépulchre; plusieurs pièces de poésie toute personnelle, sur la nature la fuite du temps (4).

Les Amours de Cassandre (1552). Cassandre Salviati, fille de Bernard Saivîati, illustre seigneur florentin qui s'établit en France dans les premières années du zvz* siècle, est, dit-on, une aïeule d'Alfred de Kusset. Dans ce recueil, Ronsard imite surtout Pétrarque.

En 1551 , le Bocage royal, comprenant 26 pièces, dont plusieurs adressées au futur Henri III, d'autres à Catherine de Médicis; c'est parfois de la belle poésie politique. lËn 1556, les Amours de Marie. Marie Dupin était une jeune fille de l'Anjou« Dans ce recueil, figurent quelques-uns des plus beaux sonnets de Roqsard, en particulier celui sur la mort de Marie (5).

La même année (1556) paraissent Us Hymnes. Il y a parmi ces hjrmnes des morceaux très originaux, soit par rinspiration (hymne de Vor (6), hymne de la moff)^ soit par les images, soit par l'accent personnel {hymne de V automne^ sorte de biographie poétique de Ronsard).

En 1560, Ronsard, devenu poète de cour, publie les Mascarades, Corribats e| CarielSt pièces de circonstance. C'est du moins bon Ronsard.

Même année (1560), les Elégies contiennent au contraire d'admirables morceaux, où le poète exprime ses impressions de nature {Contre les bûcherons ds la forssi ds Gastine) (7).

(1) Morceaux choitis, U^ cycle, p. 72.

(S) Morceaux choisis^ 2« cycle, p. 141.

(3) Morceaux choisis, !•' cycle, p. 73.

(4) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 144.

(5) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 145.

(6) Morceaux choisis, 1«> cycle, p. 75.

(7) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 146..

Vaprii CaUmte de Llonard Caulh'tr (1S6I — t van 1630).

Qaelques-anM des Eglogues parurent aussi eu 1660. Là, on fetfonre le ffteliBiiz poète de eour, faisant dialoguer les personnages de son temps costumés en beifo^St sous des noms rustiques.

De 1560 à 15G4, paraissent les Discours^ dans lesquels Ronsard se révèle grand poète satirique, politique et patriotique. Les principaux sont : U Discoun sur les mi* tèns de ce temps, à la reine-mère, Catherine de Médicis (1) ; VInstUidion pourVaGole»eenee du roy très chrestien Charles IX* du nom (2); les Remontrances au peuple de France ; Réponse de P,de Ronsard aux injures et calomnies de je ne sais quels ptidieantereaux et ministreaux de Qenève (contre Florent Chrétien et Jacques Grévinj (3).

En 1572, Ronsard publie quatre chants de la Franeiade, poème épique qui devait en avoir vingt-quatre. Il n*alla pas plus avant. La mort de Charles IX, pour qui il rimait les aventures de Franous, lui vainquit le courage ; et il lui en aurait fallu beaucoup, en effet, pour écrire encore vingt chants sur le même ton. On en sait le sujet : Francus, fils d'Hector, vient avec une colonie de Troyens fonder la monarchie irançaise. Ronsard emploie dans la Frahciade non pas Tadexandrin, qu'il manie si litfgement dans les Discours, mais le décasyllabe.

Enfin, il faut dater de 1574 (bien que quelques morceaux en aient paru plus tôt) les Sonnets. pour Hélène, qui forment, dans la dernière édition de Ronsard, le croisième livre des Amours, Ces sonnets sont adressés à Hélène de Surgères, fille d'honneur de Catherine de Médicis : Tun d'eux figure dans toutes les Anthologies : Qtiondvous serez bien vieiRe (4)...

Pendant les dix dernières années de sa vie, Ronsard écrivit encore quelques vers ; mais il s'occupa surtout de relire et de retoucher sans cesse ses œuvres précédentes, dont il donna en 1584 une édition in-folio.

L'évolution de Ronsard. — Ce tableau d'ensemble de ses œuvres nous montre en Ronsard une évolution facile à suivre. De 1550 à 1553, Ronsard, au sortir de ses études intensives, est un disciple trop fidèle de Pindare et de Pétrarque. — De 1553 à 1560, Ronsard n'imite plus Pindare. Il s'inspire du lyrisme plus délicat d'Anacréon (dont Henri Estienne publie en 1554 la première édition), d'Horace, de Catulle. Il conserve son culte pour Pétrarque et en général pour les Italiens. — De 1560 à 1574, l'œuvre de Ronsard est confuse et contradictoire. Mais il écrit ses admirables Discours, Enfin, s'il ne pindarise pas, il homérise : il entreprend la Franciade. — De 1574 à sa mort (1585), Ronsard redevient un élégiaque, un lyrique plus personnel et plus moderne {Sonriets pour Hélène),

Les défauts de Ronsard. — Ronsard est pédant, en ce sens qu'il étale à tout propos, et de la façon la plus imprévue, et la plus fâcheuse, une implacable érudition. Sans parler de ses odes pindariques et de la Fran" ciade, les sonnets et les élégies les plus célèbres {A Hélène, La Forêt de Gastine), les plus populaires, sont gâtés par certains détails mythologiques

(1) MoKêoux ehoiiitt S* cycle, p. 149.

(2) Morceaux ehoiai», 2" cycle, p. 150.

(3) Morceaux choiiist i*' cycle, p. 77.

(4) Morceaux choisit, 2* cycle, p. 138.

La ^Ll&IADB dt

Ronsard écrivait pour une élite d'humanistes ; il était lui-même saturé d'antiquité et de mythologie ; préparons-nous toujours, en le lisant, à ses accès de pédantisme.

Ronsard n'est pas seulement un érudit ; il est un UalianisarU. La plupart des sonnets où il analyse les nuances de son amour sont pleins de réminiscences de Pétrarque. La manière dont il associe la nature à ses sentiments est subtile, souvent allégorique ou symbolique.

Mais on se trompe quand on attribue à la langue ou à la grammaire de Ronsard la longue défaveur dont il a été victime. Pour le xvir et le xvill^ siècle, Villon devait être plus difficile à lire ; et on n*a cessé de lire Villon. Mais de Villon la pensée était claire, et les sentiments étaient, simples ; tout y parlait directement à l'esprit ou au cœur. Chez Ronsard, il faut sans cesse transposer ; il faut deviner Tallusion ou traduire le symbole, exercice bien pénible pour les contemporains de Malherbe, de Boileau ou de Voltaire.

En quoi Ronsard est « classique ». — Ronsard, dédaigné par Malherbe et par Boileau, est cependant, sous certains rapports, le premier en date de nos classiques :

a) Par son culte et par son imitation des anciens ;

b) PdLT rimpersonnalité ou la personnalité très indirecte de la plupart de ses pièces ;

c) Par sa théorie des genres^ genres distincts et Qxes, ayant leurs lois et leurs conventions ;

d) P^r Tallure ordinaire de son style, qui est oratoire, didactique, et qui suit Tordre de la raison plutôt que Tordre du cœur ;

é) Par sa conception élevée de la vie du poète, théorie qu'il a démentie quelque peu, mais qui subsiste en soi, et qui est développée au xvn^ siècle par Boileau, au premier et au quatrième chant de son Art poétique.

En quoi Ronsard est • romantique ». — Cependant les romantiques de 1827 n'eurent pas tout à fait tort de se réclamer de Ronsard, qui se rapproche d'eux sur certains points :

a) Par la façon dont il associe la nature aux sentiments de l'homme, particulièrement à la mélancolie, à la fuite du temps, à la mort (1) ;

h) Par cette mélancolie, prise en elle-même, et qui, se mêlant à Tidée de la mort comme à celle du plaisir, donne à de nombreux passages de Ronsard un charme maladif et troublant, qui n'a rien de classique ;

c) Par un certain sens de Tépopée, qui apparaît non pas dans la Franr dade, mais dans quelques poèmes, comme V Equité des vieux Gaulais^ dans

(1) Cf. Morceaux ehoin». S* cycle, p, 144, une des pièces les plus remarquables de Ronsard, dont la dernière strophe est d'une rythmique merveilleuse et qui ressemble WÊmncaUmnu à la fin du Golfe de Bafa, de Lamartine.

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quelques Hymnes, dans les Discours : Ronsard est alors le précurseur de Victor Hugo épique ;

d) Enfin, par l'abondance, la variété, la couleur, les obscurités mêmes de sa langue et de sa syntaxe ; il se sent inspiré, il obéit à sa verve, il ne sait pas choisir : c'est du romantisme.

La renommée de Ronsard. — De son vivant, nous l'avons vu, Ronsard jouit d'une renommée universelle. Les souverains le comblèrent de faveurs ; tous les poètes français le considéraient comme leur maître.

Ronsard mort, sa renommée déclina. Mathurin Régnier s'en réclame encore. Mais Malherbe, devant ses disciples à lui, biffait du premier au dernier vers un exemplaire de» Ronsard ; et quand Boileau, dans son Art poétique, juge si sévèrement l'auteur des odes pindariqtLes et de la Franr diode, tout Ronsard est oublié. Au xix*' siècle seulement, la réhabilitation commence. En 1827, dans son Tableau de la poésie française au xvr siède, Sainto*Beuve cherche à le représenter comme un ancêtre de la jeune école romantique. Et aujourd'hui Ronsard a repris son rang parmi les grands poètes français.

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