MONTAIGNE BT LES MORALISTES
lecteur. D t'avertit dàs l'entrée que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée... Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice : ccar c'est moi que je peins.»* Je suis moi-même la matière de mon Uwe,.. » ^— Au chapitre xvii du livre II, c'est encore plus net : « Le monde regarde toujours vis-à-vis ; moi, je renverse ma vue au dedans : je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devarU soi ; moi je regarde dedans moi. Je n'at affaire qu'à moi. Je me considère sans cesscy je me contrôki je me goûte... Mot, je nu roule en mot-même. »
Mais ce projet de se peindre serait un sot projet, pour employer l'expression sévère de Pascal, si Montaigne avait prétendu nous intéresser uniquement à sa petite personnalité. S'il'est vrai qu'il nous ait donné complaisamment trop de détails sur sa vie privée, sur sa nourriture, ses vêtements, sa santé, il ne faut pas s'y arrêter. De lui, il ne parle, nous l'avons dit, que pour contrôler par son bon sens et par son expérience ce que les écrivains anciens et modernes lui apprennent d'autrui. « Le charmant projet qu'il a eu de se peindre, dit Voltaire, car en se peignant, il a peint la nature humaine ! » Qu'il ait donc commencé par étudier l'homme en général, et qu'il soit arrivé à chercher des témoignages en lui-même, — ou qu'il ait voulu d'abord se peindre et quïl ait été conduit à généraliser ses découvertes, l'unité du livre de Montaigne est dans cet aimable moi qui n'a rien, certes, de haïssable, auquel nous sommes toujours ramenés, et qui semble être le centre de tant de lignes venues de tous les points de l'horizon humain.
La Philosophie de Montaigne. — Au moyen de cette enquête entreprise parallèlement sur lui-même et sur le genre humain tout entier, à que) résiiltat Montaigne a-t-il abouti?
Son scepticisme est essentiellement basé sur cette constatation que l'honmie est un être mobile, « ondoyant et divers », incapable d'atteindre la vérité : ni la science, ni la raison, ni la philosophie ne peuvent le guider. L'himime obéit à la coutume, aux pr^ugés, à V intérêt, au fanatisme ; il est le jouet des circonstances extérieures et de ses propres impressions. Ce procès de l'homme, dont les éléments sont disséminés partout dans les Essais, devient un réquisitoire ardent et presque suivi dans le fameux ehapitre xn du livre II, V Apologie de Raymond de Séhonde^ qui aboutit d'ailleiffs à mie profession de foi toute chrétienne.
L'impression générale que donne Montaigne à qui l'a lu et relu, c'est d'ailleurs moins celle d'un véritaUe sceptique, qui prend plaisir à ruiner la certitude et qui s'amuse malignoment de la sottise ou de l'impuislance bunaiiM, comme Voltaire, que celle d'un medéré très intelligent epaà^ à llépoque où chacun s'écrie :« Je sais ! » et anatbématise ou tue son proefaaiil pour imposer sa vérité à lui, murmure doucement : « Que uûs-jêt • Toute opinion extrême et tranchante le blesse. La plupart de
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ces vérités ne sont pour lui que conjectures. U nous invite surtout à swspendre notre jugement. Et la balance qu'il a fait graver au frontispice des Essais est moins encore l'emblème du doute que le symbole de Téquité.
D'autre part, Montaigne est un épicurien ; il a, co^mme Rabelais, pris parti pour la nature contre toutes les disciplines. A côté du Que sais-je ; il aurait pu, lui aussi, écrire : Fay ce que voudras. Dans les derniers chapitres des Essais, il nous donne sur ce point des formules qui doivent contenir toute sa pensée. C'est là qu'il (Ut : « Le plus simplement se commettre à nature, c'est s'y commettre le plus sagement. Oh 1 que c'est un doux et mol chevet et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer une tête bien faite 1... Laissez faire un peu à nature ; elle entend mieux nos affaires que nous » (III, 13). *
Quoi qu'il en soit, Montaigne a été suspect à Pascal, à Bossuet, à lialebranche, à tous ceux qui, reconnaissant que l'homme est faible et vicieux, cherchent à le corriger et à le discipliner ; tandis que les sceptiques illustres l'ont adopté pour leu/ maître : les libertins du xvii* siècle, Bayle, Voltaire, les encyclopédistes, et les rationalistes du Xix*" siècle.
La Pédagogie de Montaigne. — Il ne faut pas demander un système à Montaigne, pas plus en pédagogie qu'en toute autre chose* Attendonsnous plutôt à la discussion critique des abus de son temps et à quelques conseils pour les éviter. Quant à \m programme, il n'en a point.
10 Montaigne blâme, dans Vinstitution des enfants comme dans la vie, la recherche de la science pour elle-même. « Je dirai volontiers que comme les plantes s'étouffent de trop d'humeur et les lampes de trop d'huile, aussi fait l'action de l'esprit, par trop d'étude et de matière • (I, 26). — Cette science, les enfants l'absorbent uniquement par la tn^moire. t Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vides... » (1, 24). a Savoir par cœur, n'est pas savoir... Fâcheuse suffisance, qu'une suffisance pure livresque • (I, 25). — Montaigne critique vivement la dispute scolastique, U proscrit les châtiments, c. Vous n'oyez (dans les écoles) que cris, et d'enfants suppliciés, et de maîtres
enivrés en leur colère Combien leurs classes seraient plus décemment
jonchées de fleurs et. de feuilles, que de tronçons d'osier sanglant 1 • (I. 25) Voilà pour la partie négative 'de sa pédagogie.
2^ Quel but nous propose-t-il, et quelle méthode pour y atteindre ? Il veut tout d'abord que l'on s'occupe de former le jugement, en considérant la science comme un instrument. « Le gain de notre étude, c'est d'en être devenu meilleur et plus sage • (1, 25). « Il faut s'enquérir qui est mieux savant, non qui est plus savant » (I, 24). — D demandera donc pour l'enfant un précepteur « qui ait plutôt la tête bien faite que bien pleine ■ (I, 25). Ce précepteur donnera surtout à son élève des leçons de cfto^et et d'expérience ; il l'obligera à regarder et à discerner, c Je ne veux pas qu'il parle seul, je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour.» D est bon
O'aprii un laàieau catueni au iMttau de MonhlifDl.
qu'il le fasse trotter devant lui pour juger de son train... » (î, 25). — Oi^ mènera Tenfant dans la société, a dajis Técole du commerce du monde » (I, 25). Et partout, on provoquera, en toute occasion, son jugement. Bientôt il faudra étendre le cbamp de son expérience, d*abord par la lecturet puis par les voyagea» Montaigne a pour auteurs favoris, d'une manière générale, les historiens et les moralistes, c'est-à-dire ceux qui nous apprennent quelque chose de l'homme intime ou de l'homme vivant avec ses seinblables, et plus particulièrement : Butarque, Sénèque, Tacite, Gommines ; et parmi les poètes : Térence, Horace> Virgile, Ovide. L'enfant voyagera, non pour de vaines curiosités j \ nais pour en rapporter prineipalemeat lot humeurs de ces nations et leun Aiçons, et pour frotter et limer sa eérvelle contre celle d'autrui » (1, 25).
9^ Mais t ce n'est pat asees de lui raidir l'âme ; il faut aussi lui raidir les muscles • (1, 25). L'enAmt non seidement apprendra tout ce que doit savoir on jeune gentilhomme, équitation, escrime, danse, etc., mais encore il se fortifiera devance contre toutes les douleurs physiques ; et, pour qu'il y arrive, on ne le laissera pas chesses parents, toujours inquiets du moindre excès et disposés à le soustraire aux expériences dangereuses.
L'avantage d'une pareille méthode est d« former un homme a l'esprit ouvert, au jugemmat équitable, à la conversation aisée, à la tenue distinguée, au tempérament robuste sous l'éléganee des manières; bref, c'est « rhoaaête homme • da xvii" sièole, UH qu'on le trouvera défini cher le chevalier de Méré, et chez La Rochefoucauld. Mais cet homme du maadOtjcharmant dans un salon et stolque sur le champ de bi^taille, risque bien de n'être dans la vie privée comnie fils, comme époux, comme pèfB, qu'un prudent égofste.
IiO stylo do Montaigne. — Deux qualités essentielles dans ce style : il est primesauHer ; il est imagé. -*- Montaigne est un des écrivains les plus sponkmés de notre littérature, et il l'est toujours avec bonheur. L'aUure de sa phrase est vive, capricieuse, imprévue. De plus, ce style est imagé comme celui d'un poète, d'un vrai poète, qui ne plaque pas des images sur des abstractions, mais qui pense par images, et qui voit tout ce qu'il imaginsk
II, — Après Mmitalg»e«
rapidement lua réfpBlatioa comme prédicatew. C'est pendant qu'il prêchait à Bordeaux, en 1589, qu'il fit la connaissance de Montaigne. Gelui-d lui légua, par testament, le droit de porter ses armoiries (1). En
(1) t D'axur i«mé de trMUf d*or, à unt pattf dt lion dt mAme, armée de gueule, miM •n faice. •