MONTAIGNE ET LES MORALISTES
il séjourne quatre mois. Il quitte Rome le 14 avril 1581, pour aller faire une cure aux bains délia Villa, près de Lucques. C'est là qu'il apprend son élection à la mairie de Bordeaux. Après un nouveau séjour à Rome, pendant lequel il reçoit le titre de citoyen romain qu'il avait sollicité, il revient en France, à petites journées : le 30 novembre 1581, il était de retour en son château de Montaigne.
Maire de Bordeaux (un peu malgré lui, s'il faut l'en croire), Montaigne, pendant deux années, remplit ses fonctions avec exactitude et tranquillité. D fut réélu en 1583. La peste ayant éclaté en 1585, Montaigne refusa de venir dans la ville, il était lui-même malade, et obligé de quitter son château avec sa femme et ses enfants, menacés de la peste.
Dès lors, Montaigne renonça à toute vie politique et civile. U s'enferma de nouveau dans sa librairie^ et il y travailla si bien qu'en 1588, il put donner au public une seconde édition des Essaisy en trois livres, dont le dernier était entièrement nouveau, et dont les deux premiers étaient augmentés de plus de 600 additions. Il mourut très clirétiennement, le 13 septembre 1592, âgé de cinquante-neuf ans.
Les éditions des Essais. — Le texte ordinaire de Montaigne, la vu^ gaie, est celui de 1595 : cette édition fut donnée, trois ans après «a mort de l'auteur, par M"« de Goumay, sa « fille d'alliance », et le poète bordelais Pierre de Brach, sous l'active et fidèle surveillance de M°^« de Montaigne. Depuis l'édition complète de 1588, Montaigne avait, en effet, retouché, complété, surchargé son texte ; il préparait une réimpression, que sa mort, survenue en 1592, l'empêcha de faire exécuter lui-même. On a donc : 1<^ l'édition de 1580, comprenant le texte primitif des deux premiers livres ; 2p l'édition de 1588, contenant les trois livres, et qui est la dernière imprimée du vivant de Montaigne ; 3^ l'édition de 1595, posthume^ publiée d'après un texte retouché par Montaigne.
Piineiiiaiiz chapitrée de Montaigne. — Une analyse des Essais est impossible * e*66t à peine si tel chapitre pris à part supporte oette analyse. Et, d'ailleurs, oomment choisir parmi ces pages où tout est également séduisant? Nous voulons donc seulement signaler quelques chapitres qu*il faut avoir lus d'abord, pour comprendre et pour goûter Montaigne.
Livre premier.— Au chap. vm {De VOisiveté) Montaigne nous apprend dans quelles circonstances il écrivit se^* Essais. — Chap. xix {Que philosopher^ c^est ap' prendre à mourir). Un des plus beaux morceaux de Montaigne, un des plus caractéristiques de sa façon de composer et d'écrire. — Chap. xxin {Divers événements de même eonseU). Là, se trouve l'histoire d'Auguste et de Cinna, d'après Sénèque. — Chap. XXIV {Du Pédantisme). C'est, pour ainsi dire, l'introduction négative du chapitre suivant. — Chap. xxv {De VlnsiitutUm des enfants). Exposé aussi peu méthodique que possible des idées pédagogiqueR de Montaigne : nous y revenons plus loin. — Chap. xxvn {De V Amitié). Célèbre passage sur La Boétie.
Liwe second. — Chap. x {Des Livres), i^ét'xe de jugements sur ses lectures. Très important. — Chap. xn {Apologie de Raymond de Sétonde). L* « arsenal * des argu-
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meata soeptiquii de Hontaigxie ; e'eil; là qu« Fwoal a furtont pnlté pour to pAitls ui&gatiye de eon Apologie, et c*eet inrtout d'ftpràe ee ehapitn qa'il jugie Kontalgne iva V Entretien avec H. de Sad. D faut lire Tanalyee qu'en fait SaÎBte-BeiiYe {Port- Heyàlt livre II). — Chap. zvn (De 2a Présomption), Montaigne y parle de son style, dt sa méthode, de ses habitudes, de sa personne physique et morale ; o*est un des chapitres les plus importants de son autobiographie ; à la fin, U nous dit quelques mots de ?a « fille d'alliance *, Marie de Goumay.
Livre troisième. — Chap. n {Du Repentir). Montaigne y parle beaucoup de sa sîneérité, et de la façon dont il prétend se peindre. — Chap. m {De Trois Commerces). Encore un des chapitres essentiels pour l'analyse du caractère de Montaigne. Il y décrit avec complaisance sa librairie (bibliothèque). — Qfiap. vin {De V Art de conférer). La conférence^ ici, est la conversation. U faut comparer ce chapitre avec celui de La Bruyère sur la Société et la Conversation (1).
Comment Montaigne a composé les Essais. — Ce n'est pas d'mie manière suivie que Montai^ie a écrit ses Essais. Le titre même du livre le prouve : essais y qu'est-ce à dire? sinon tâtonnements, va-et-vient, retouches, absence de dessein et de but, impossibilité de classer et d*tntUuler.
Montaigne, une première fois, de 1571 à 1580, s*enferme dans son château. D a le goût des livres. Il lit. Et comme il va de préférence aux mora* listes et aux historiens, et qu'il ne lit point passivement, l'esprit critique s*éveille en lui ; il pense, et il juge. Pour juger, il compare. Le terme de comparaison qui lui est nécessaire, il le prend en lui-même, en l'homme naturel qiii est en lui. Montaigne s'engage donc insensiblement dans la rédaction de ses mémoires psychologiques, mais en « honnête homme qui ne se pique de rien », en causeur qui se défend de faire un livre. C'est ainsi que se formèrent, au jour le jour, les deux premiers livres des Essais (1580).
Puis Montaigne, mûri par les voyages et par l'expérience, revient à ce qu'il a déjà écrit ; il le complète, il le fortifie, il le confirme, et il entrevoit d'autres sujets, d'autres chapitres. C'est l'édition en trois livres qui tort de cette seconde période de retraite (1588).
n reprend une troisième fois son ouvrage ; et, comme à l'approche de la vieillesse bien des choses apparaissent,auxquelles on n'avait pas songé, Montaigne ajoute encore, et prépare la nouvelle 'édition qu'il ne verra point (1595). Plus sceptique peut-être, mais surtout plus sage, il estime que l'on ne saurait trop prouver aux hommes la nécessité d'être modérés et tolérants. Aussi accumule- t-il les citations et les anecdotes, car il ne veut pas qu'on l'en croie sur parole, et il appuie ses réflexions du plus grand nombre possible de témoignages.
Le bat de Montaigne. — D'abord, dans la courte introduction qu'il adresse Au lecteur, Montaigne nous dit : c C'est ici un livre de bonne foi»
(1) Merceam eheiêiê, i«i cycle, pp. 05*100 — >• eyele, pp. SOO-tSO.