‹ Précis de logique évolutionniste: l'entendement dans ses rapports avee le langageChapitre 78 sur 79 · IV. - LANGAGE ET PENSÉE · texte numérisé non relu

IV. - LANGAGE ET PENSÉE

« Le langage courant a depuis longtemps cesse d'être la traduction instinctive d'un état d'âme; il ne pourra jamais non plus devenir la reproduction réfléchie de notre vie intellectuelle inté-

* Tout autre, au contraire, que celle d'une antiquité considérable est la conclusion à tirer de l'opération qui consiste à mettre à part en sanscrit, en grec, en latin, dans les langues germaniques, etc., tous les vocables

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rieure ; ce qui revient à dire que le langage n'est jamais adéquat à son objet ^ »,

Que faut-il entendre par les mots « adéquat à son objet? » A Torigine, le langage est un signe appliqué inconsciemment aux choses. La conscience en a pris possession en tant que signe ' traditionnel de ces choses. Par là, il a cessé d'être la traduction inslinclive d'un état d'âme, mais il en est devenu la traduction raisonnée ou consciente. Pourquoi sous cette forme ne réfléchirait-il pas notre vie intellectuelle intérieure? J'avoue ne pas comprendre. Faudrait-il pour qu'il fût adéquat à son objet qu'il ait été créé tel par un acte de conscience? Mais qu'importe qu'il y ait eu substitution et que les anciens signes instinctifs aient été transformés en signes conscients? N'a-l-on pas abouti par là à cette acfequation dont notre auteur signale le défaut, mais que je ne vois pas qu'il démontre ?

a Nous faisons comprendre tant bien que mal

qui sont des dérives propres à ces langues. La partie restante du vocabulaire, qu'on est en droit d'attribuer à la langue mère, indique que celle-ci était d'une pauvreté de sens et de formes tout-à-fait primitive. ^ Op, cit,, p. 47.

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nos idées au moyen de signes grossièrement approximatifs. * »

Que faudrait-Il qu'ils fussent pour être adéquats à notre pensée ? Et comment nous rendonsnous compte qu'ils ne le sont pas ? Ne le sont-ils réellement pas pour qui ssiit sa langue, c'està-dire pour qui a pris conscience de tous les moyens dont on dispose pour exprimer sa pensée à l'aide du langage? On voudrait (si la demande n'impliquait pas contradiction) des exemples de pensées qui manquent de moyens verbaux de se manifester.

« Les procédés du langage sontinconscients^»

Les procédés du langage sont inséparables des matériaux du langage, c'est-à-dire des mots et des éléments qui les composent. A ne considérer qu'un mot pris isolément, les procédés du langage, en ce qui concerne ce mot, sont les variations de sens et de forme qu'il peut subir en volant de bouche en bouclie. Notre auteur l'a du reste déclaré tout en commençant : « 11 n'y a pas de langage : il n'y a que des mots.» Eh bien !

* Op. cit.f p. 48, 2 Op, cit,, p. 78.

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est-ce que cela ne résout pas la fameuse question qu'indique la formule « (puast ou Géaei » ? I/attribution du sens au son s'est faite spontanément et naturellement, dans les seules conditions qu'admette l'inconscience initiale des procédés du parleur^ à savoir par de premiers sons, signes instinctifs et synthétiques de sensations synthétiques.

De plus, si les procédés du langage sont inconscients, si les mots se modifient sans que celui qui les emploie s'en doute, ces modifications ne se font-elles pas par les moyens essentiellement inconscients — les seuls qui soient tels — de révolution phonétique et de la dérivation, pour ce qui est des sons et des formes, et par l'évolution sémantique en ce qui regarde les sens ?

Gela ne résout-il pas la question des premiers développements? Et, par surcroît, ne voilà-t-il pas mes théories démontrées et conclues à l'aide des prémisses mêmes posées par M. Henry?

On peut, en empruntant à M. Henry l'appareil dialectique dont il s'est amusé à faire usage, résumer son ouvrage de la manière suivante :

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Thèse. — La linguistique est une science.

Antithèse. — Mais c'est une science qui ne peut rien nous apprendre.

SvNTHÈSE. — C'est apprendre quelque chose que d'apprendre qu'on ne sait rien.

Une chose certaine, c'est qu'il s'est évertué à prouver qu'il ne faut demander à la science du langage ni de livrer le secret des premiers développements de la parole humaine, ni de prêter à la philosophie le concours qu'elle se croyait en droit d'en attendre, ni dé jeter les bases d'un système général d'étymologie, ni qnoi que ce soit, en un mot, d'intéressant et d'utile. On a beaucoup parlé en ces derniers temps des prétendues déceptions auxquelles seraient exposés ceux qui placent leur confiance dans le progrès scientifique. Les Anlinomies linguistiques ne sont pas de nature à venger la science de cette accusation mal fondée. Au contraire, l'auteur semble toujours prêt à s'écrier : Soyons assez sincères pour avouer notre faillite !

Si là est tout le bénéfice des théories de la Nouvelle grammaire, ce n'était peut-être pas la peine d'aller les chercher hors de France et d'en faire si grand état.

Le langage, considéré dans ses développements, est l'histoire des développements mêmes de Tesprit humain, écrite aujourle jour par les circonstances qui les ont déterminés sur la feuille blanche de l'entendement et de la mémoire. La psychologie évolutive de la race a donc pour document principal, sinon unique, le langage étudié dans la double suite de ses procédés logiques et significatifs. L'enchaînement chronologique des significations correspond exactement à l'apparition successive des idées conscientes au sein de l'intelligence humaine; de môme que l'éclosion des catégories grammaticales, marquées par les parties du discours, s'est effectuée parallèle -

•2oG CONCLUSION

ment au progrès de la raison et des fonctions logiques de la conscience. Si les mots concrets ont précédé les mots abstraits, c'est que la sensation synthétique a devancé dans l'âme la réflexion analytique ; et si les noms de genre apparaissent avant les désignations individuelles, c'est que les analogies^ et pour la même raison, ont été perçues et aperçues avant les différences ; dans les deux cas, et dans tous les cas, c'est que le langage est le signe naturel de Tesprit, et qu'on ne saurait connaître l'un sans l'autre.

Mais si la linguistique est à ce titre l'auxiliaire indispensable du logicien et du psychologue, elle n'est pas sans fournir quelques enseignements importants au métaphysicien et au moraliste. Nous croyons même pouvoir dire que, dans ses rapports avec l'ensemble de la philosophie, elle figure parmi les sciences qui sont le plus propres à nous laisser entrevoir un coin du mouvement général des choses.

Constatons d'abord ce fait si suggestif que la matière du langage, la forme du vocable, rétoflfe sonore en quoi il consiste — la lettre, en un mot, — prend naissance avant que Tesprit ne s'y joigne, et cela pendant tout le cours de son évolution ou de sa création continue.

Aujourd'hui encore, quand le développement verbal ou grammatical n'est pas intentionnel et artificiel, il s'effectue toujours dans les mêmes conditions qu'autrefois d'antériorité de la forme nue sur la forme utilisée et fécondée par le sens.

Tout indique qu'au début un concours de circonstances favorables fait que le cri, préexistant à la signification consciente, devient significatif dès qu'il est compris comme tel par la conscience, et que de l'état instinctif il passe ainsi à l'état raisonné. On ne saurait dire qu'il crée la conscience, puisque c'est la conscience — et ce ne peut être qu'elle — qui produit la métamorphose. Du reste, là où il y a perception, il y a au moins ébauche de

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conscience, et, à ce titre^ ranimai lui-même n'est pas privé d une certaine idée de sa personnalité. Le langage, on n'en saurait douter, a été le grand promoteur du développement de la conscience individuelle ; sans le langage, l'homme serait resté à cet égard au niveau de l'animal. Mais, comme nous l'avons vu, et par un procédé rempli de mystère, ce levain de l'intelligence est d'origine matérielle et formelle. Sans formes préalables, point de verbe significatif, point de langage réfléchi, point de conscience véritable, point de raison. La transformation de l'instinct en raison, la causalité devenant une manière de penser après avoir été une manière de sentir^ tel est le résultat du phénomène en vertu duquel le cri a pu, par une attribution naturelle et nécessaire, signifier la perception ^ Ces mer-

* Il est probable que le lanjçagû des gestes n'aurait jamais pu devenir par lui seul un langage, en raison même de ce qu'il ne dispensait pas comme le cri, expression naturelle de la sensation, d'une convention préalable.

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veilleux changements nécessitaient d'ailleurs, pour pouvoir produire tous leurs effets, la variabilité du cri dont les formes, -en se multipliant selon le procédé habituel de la nature, ont offert sans cesse de nouveaux moyens

d^expression à la sensibilité, de nouveaux jalons au souvenir et, pour ainsi dire, de nouveaux miroirs à la conscience.

Mais, en faisant apparaître la raison consciente sur les ruines de Tinstinct, le langage n'était pas encore arrivé aux dernières conséquences de son actian magique sur Tintellect. Aidé de la raison, et de la science qui procède d'elle, l'homme est devenu, sinon le maître^ du moins Témule^ le rival, et souvent l'adversaire victorieux de la nature; il peut, dans une mesure qui va sans cesse en s'accroissant (le progrès), agir avec efficacité par elle, sur elle et contre elle. Où s'arrêtera cette lutte qu'excitent et justifient constamment de nouvelles conquêtes ? Il serait difficile de le dircî. Mais une chose qui paraît incontestable, c'est

2IO CONTXrSlON

qu'en pareil cas la servitude de la nature, même dans les proportions les plus limitées, ne saurait' être que la liberté de l'homme.

Quelles que soient les chaînes secrètes qui le rattachent au déterminisme universel, ce n'est ni jeu de mots décevant^ ni puérile illusion, d'appeler liberté ce qui passe quand, entre la volonté de la nature et la sienne, c'est la sienne qui prévaut^. Et n'est-ce pas du môme coup trancher la question du pessimisme ? Si nous pouvons exercer et accroître sans cesse

^ Non seulcmcnl la volonté efficace de la raison contraste avec la dépendance des forces naturelles, mais celle-là est faite de celle-ci. Du reste, Taction de riiomme sur la nature par la science n'est que la forme élargie de la lutte de la raison contre Tinstinct au sein de l'individu. Dans Tun et Tautre cas, Thomme peut être vainqueur; et voila la liberté. — Il est bon, d'ailleurs, de remarquer que la conquête de • Tinstinct individuel est loin d'être achevée. Elle ne le serait que le jour où la volonté rationnelle disposerait du jeu de tous les organes, comme elle dispose déjà des gestes delà main et du bras. Ne manquons pas d'ajouter que les empiétements de ce genre de la raison sur Tinstinct individuel dépendent plutôt encore de la transformation instinctive de l'instinct en raison, que des efforts mêmes de la raison raisonnante.

notre liberté par la raison et la science, sommes-nous autorisés à nous dire fondamentalement et irrémédiablement malheureux ou, ce qui revient au même, à prétendre que nous manquons de réelles raisons d'agir et de vivre ?

Ces considérations, dont on n'a voulu tracer qu'une esquisse rapide, achèveront de montrer l'intérêt que présentent toutes les questions philosophiques dans lesquelles le langage est en jeu. Elles contribueront par là. Fauteur l'espère^ à justifier le plan et le but de cet essai.

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