‹ Précis de médecine judiciaireChapitre 48 sur 237 · III. D’après Beau, la durée d’accroissement des ongles · texte numérisé non relu

III. D’après Beau, la durée d’accroissement des ongles

est la même pour lous les doigts, la même pour tous les orteils. Tous les ongles des doigts croissent environ de 1 millimètre par semaine ; aux orteils la croissance est quatre fois moins rapide, c’est-à-dire que les ongles mettent quatre semaines pour croître de 1 millimètre. En se basant sur cette loi, on arrivera à déterminer avec une grande précision la date d’une blessure unguéale qu’on soupçonne faite dans des circonstances suspectes. Des données chronologiques de même nature peuvent être tirées de l’existence sur les ongles d'autres altérations pathologiques ou de leur coloration par différentes substances.

IV. Les blessures produites par les ongles ont une grande valeur en médecine légale et devront être recherchées dans tous les attentats contre les personnes. Leur formes, des plus variées, sont absolument caractéristiques.

V. Dans les affaires de coups et blessures en général les traces d’ongles examinées soit sur la victime, soit sur l’agresseur,, seront un excellent moyen d’arriver à déterminer les différentes circonstances d'une lutte suivie ou non de mort.

VI. Dans l’asphyxie par strangulation et suffocation, parfois les lésions produites par les ongles, sans être constantes ni caractéristiques, auront dans certains cas une valeur assez grande pour entraîner des conclusions précises sur le caractère criminel ou non de la mort.

VII. Dans les attentats à la pudeur de diverse nature, la recherche des mêmes lésions sera également utile pour arriver à préciser les circonstances dans lesquelles l’acte délictueux aura été commis.

Notons enfin l 'expression du visage, l 'attitude, la démarche, Yétal de l'intelligence : autant de données qui peuvent avoir, dans certains cas, une grande importance.

b. Signes pathologiques ou accidentels. — Il n'y a pas toujours des vices de conformation, mais les particu-

DE I/IDENTITÉ. 121

larités sont nombreuses. Elles se montrent sur les pai lies dures ou sur les parties molles.

1° Examen des parties dures. ,

Le squelette peut être déformé, il y a traces d anciennes fractures, un pied bot, du rachitisme, etc. Pour les dents, on constate leur écartement, leur déviation, leur usure, la carie, le plombage, etc. Les cheveux et les ongles sont examinés, ainsi que nous l’avons dit.

2° Examen des parties molles.

On constate leur division (bec-de-lièvre), on prend note de toutes les tumeurs (verrues, loupes, heinies), des taches ou signes de naissance (envies, grains de beauté, tissu mélanique); et l’on décrit leur situation, leur nombre, leur étendue, leur forme et leur couleur.

Puis on examine successivement, et l’on recherche :

Les cicatrices. Celles-ci, formées de tissu modulaire, sont blanches, même chez le nègre. Anciennes, elles sont blanches et nacrées; récentes, elles sont vineuses et d’un rouge plus ou moins prononcé. Elles peuvent être très apparentes (varioles, certain cas d’acné) ou peu visibles (on conseille alors de les frictionner, afin de congestionner les tissus voisins). Leur siège, leur forme (sangsue, saignée, etc.) peut parfois en indiquer l’origine, et c’est alors une donnée importante dans la vie de l’individu.

Les tatouages. Nous avons étudié cetLe question dans un travail fait en 1881, dans le laboratoire de médecine légale de la faculté de Lyon et dans l’article Tatouage du dictionnaire deDechambre.il y a tatouage lorsque des matières colorantes, végétales ou minérales sont introduites sous l’épiderme et à des pro-

fondeurs variables, à l’effet de produire une coloration ou des dessins apparents de longue durée quoique non absolument indélébiles. Nous avons montré dans nos publications l’influence de l’âge, du sexe, de la profession (ceux-ci sont particulièrement importants au point de vue médico-légal comme signe d’identité), nous avons fait voir la valeur médico-légale des tatouages d’après leur siège, leurs caractères extérieurs. A ce dernier point de vue, il faut distinguer la date du tatouage et le dessin lui-même. Dans nos pays, les tatoueurs font usage d’encre de Chine et de vermillon ; le charbon de bois pilé et délayé dans l’eau, l’encre bleue sont parfois employés; plus rarement on fait usage de bleu de Prusse ou de bleu de blanchisseuse. Pour piquer le dessin le tatoueur emploie des aiguilles, le plus souvent assez fines : ces aiguilles, au nombre de 5, de 5 ou de 10, sont maintenues au même niveau à l’aide de fils et fixées à l’extrémité d’un morceau de bois. Les bons tatoueurs font une première piqûre en enfonçant obliquement les aiguilles à une profondeur d’un demi-millimètre, et très rarement ils déterminent un écoulement de sang. Souvent ils ne font qu’une seule piqûre ; parfois le dessin est repiqué une seconde fois afin d’avoir les contours plus apparents. L’opération terminée, la surface du tatouage est lavée avec de l'eau, de la salive ou de l’urine.

Nous avons relevé plus de 2000 tatouages. Voici notre procédé. De la toile transparente est appliquée sur la partie. Le dessin apparaît très nettement et il est facile d’en suivre tous les contours avec un crayon ordinaire. On a ainsi une reproduction mathématique de l’image, qui devient très visible lorsque la .toile est mise sur une feuille de papier blanc; on passe alors les traits a

DE L’IDENTITÉ

l’encre bleue ou rouge, suivant que le tatouage présente l’une ou l’autre coloration. Ceci lait, la toile est collée sur un carton dont la dimension varie avec la grandeur du tatouage.

Nous divisons les tatouages, suivant l’image qu’ils représentent, en 7 catégories distinctes : emblèmes patriotiques et religieux; professionnels ; insciiptions, militaires; métaphores; amoureux et éiotiques, fantaisistes et historiques. Les tatouages peuvent s al faiblir ou disparaître d’après la matière colorante employée : il est certain que l’encre de Chine est la substance la plus indélébile, tandis que le vermillon est la moins tenace. On a cherché à faire disparaître les tatouages pour se débarrasser d’un signe d’identité compromettant. 11 a été fait usage de la vésication combinée avec l’application de corps chargés de calorique ou de topiques de nature caustique ou même escharrotique. Tardieu a prétendu qu’à l’aide de certains moyens chimiques on pouvait faire disparaître les tatouages. Nous pensons que, dans la plupart des cas, quel que soit le procédé employé, on provoque ainsi une cicatrice apparente qui dissimule le tatouage mais qui, au point de vue médico-légal, est un signe aussi indiscutable que le tatouage lui-même. Nous avons insisté sur les tatouages substitués ou surajoutés que nous avons appelés transformés ou surchargés pour indiquer dans quelles conditions ils avaient été faits. Nous ne ferons que citer les tatouages involontaires et les accidents produits par les tatouages (phlegmon, érysipèle, gangrène et surtout transmission de syphilis). Sur le cadavre, alors même que la putréfaction ou une cause accidentelle aurait enlevé le derme, il faudrait examiner avec soin l’état des lymphatiques et des ganglions de

la région pour y rechercher la matière colorante. On le voit, les tatouages ont une grande valeur médicolégale : comme nous l’avons dit, ce sont de véritables cicatrices parlantes.

Les signes professionnels doivent aussi être connus. D’après Tardieu, les modifications physiques et chimiques que détermine dans certains organes l’exercice de diverses professions peuvent être rattachées aux quatre types suivants : 1° épaississement de l’épiderme; 2° altération de la structure de la peau; 5° modification de la coloration normale; 4° déformation des parties.

L 'épaississement varie de la dureté calleuse jusqu’au durillon et au bourrelet saillant. Ainsi celui de l’avantbras chez les cardeurs de matelas, le cal us palmaire du bâtonniste, du tambour, des ouvriers à marteau. Le durillon saillant est épais et circonscrit, comme un cor chez les cochers, coiffeurs, écrivains, tailleurs de pierre. On rencontre le bourrelet chez le graveur sur métaux, le joueur d’orgues, le menuisier, le tourneur. Chez les jeunes ouvriers ces tumeurs sont molles et rougeâtres.

Les crevasses profondes se rencontrent chez les buan diers, les blanchisseurs, les boulangers, les débardeurs, les polisseurs; la destruction des ongles chez les nacrières et les polisseuses de cuillers ; la formation de tumeurs et de kxjsles chez le débardeur, le tailleur d’habits, le vermicellier ; le changement de coloration chez les blanchisseurs de tissu, les corroyeurs, les ouvriers en cuivre, les écaleuses de noix, les ébénistes, les teinturiers.

Parfois il y a déformation des parties : ainsi le doigt déformé chez les cordonniers, les fleuristes, les repas-

Lacaasagr.c mcd jud

page KM

• f.*rvo*. de». ft*}>«ux chromolilî»

A. Main rlr teinturier, nvcc trace» cl ulcérations.

B. Mam clc Boyaudicr. . (d'après Vcrnois)

't M«ft«on,9di*!our lmp Lem«rcier k CV* F in*

DE L’IDENTITÉ

seuses, les paslilleurs, les bijoutiers, la rétraction des tendons fléchisseurs chez les cloutiers.

En résumé, la main est la partie la plus importante, et ses altérations occupent soit la portion palmaire, soit les doigts isolés ou réunis, aux deux mains, ou a l’une des deux seulement. C’est alors surtout sur la droite qu’on les constate1.

2° Identité après la mort. — C’est un cadavre entier. Pour cet examen, nous renvoyons à l’étude que nous en ferons plus tard.

Si c’est un squelette ou des parties de squelette, il faut déterminer le sexe, mesurer la taille et chercher l’âge au moyen des signes que nous avons déjà étudiés (état de l’ossification).

5° Identité des substances ou objets. — C’est la recherche des signes particuliers propres à établir la participation d’un individu à des actes criminels ou délictueux.

C’est ainsi qu’on examine l’état des vêtements dont la déchirure ou le désordremontrentdes traces de lutte, de violence, la participation à l’acte incriminé. Outre ces preuves de lutte fournies par les vêtements, il peut exister de nouveaux signes sur le corps; c’est ainsi que l'on constate des égratignures, des érosions, des morsures, des contusions. 11 peut y avoir différentes taches que nous apprendrons à différencier (sang, sperme, mucus, mains noircies par la poudre, plaies, brûlures), ce sont des cheveux ou des poils adhérents à certains objets, de la matière cérébrale, etc. Il y a enfin les empreintes laissées par certaines parties du corps de l’in—

' Voir : les gauchers comparés aux droitiers aux points de vue anthropologique et médico-légal. Thèse du laboratoire de médecine légale de Lyon, par le D' L. Jobert, 1885.

dividu : mains sanglantes, empreintes de pas sur la terre ou sur la neige.

IV. Conséquences médico-judiciaires et règles de l’expertine.

On fait le signalement de l’individu *, ainsi que nous l’avons indiqué. On le toise, on le pèse.

Pour reconnaître la coloration factice des cheveux, on peut employer les procédés suivants : 1° Si les cheveux sont teints par le mélanocome, ils noircissent les doigts et le linge. Une mèche de ces cheveux étant mise dans l'eau bouillante, la graisse surnage et le charbon se précipite. 2° Si la coloration est due à la réaction de l’acide sulfhydrique sur un sel de bismuth, on traite les cheveux par le chlore ou l’acide chlorhydrique. Au bout d’une heure, il y a décoloration, et le liquide provenant de l’opération précipite par les réactifs des sels de bismuth. 3° S’ils sont colorés par le sous-acétate de plomb, en se séchant ils deviennent d’un brun rougeâtre. On traite une mèche par l’acide chlorhydrique et le produit donne les réactions des sels de plomb. 4° Une solution de nitrate d’argent donne une couleur ordinairement violette que le chlore fait disparaître en la blanchissant immédiatement.

Pour les tatouages, il faut dans quelques cas les examiner à la loupe; ce sont les mains, et spécialement la droite, les avant-bras, qui donnent les signes professionnels les plus importants.

1 Pour le signalement des détenus, consulter les très intciessauts travaux d’Alphonse Bertillon.

A propos des cicatrices l’expert peut avoir à résoudre les questions suivantes : Est-ce une cicatrice? À quelle époque remonte-t-elle? Une cicatrice est-elle indélébile ?

A quelle cause peut-on l’attribuer? Voici comment on procède à l’examen médico-légal des cicatrices. Si c est une personne vivante, il faut avoir soin de noter exactement le siège de la cicatrice, les dimensions, l’aspect, la forme, la coloration, le degré d organisation ; on s’assurera par de légères tractions si elle est adhérente au tissu sous-jacent ; on décrira l’état des parties voisines et l’on constatera s’il existe des indurations plus ou moins étendues aux environs de la cicatrice, si l’organe qui en est le siège présente des dilatations variqueuses des veines, s’il est œdémateux dans le voisinage ou sujet à l’infiltration après la marche ou une position prolongée. Quand la cicatrice est située sur les membres, on fait exécuter à ceux-ci différents mouvements, on imprime avec mesure et souplesse certaines attitudes, afin de juger du degré degêne fonctionnelle. Si la cicatrice est fistuleuse, on introduit une sonde dans l’ouverture. Puis on s’enquiert de l’état général du sujet, des maladies antérieures, etc. Si l’examen a lieu sur un cadavre, on peut étudier la cicatrice couche par couche et la suivre dans son trajet. On procède alors avec les précautions indiquées pour l’examen médico-légal des blessures.

V. De la responsabilité criminelle et de la capacité civile : Des maladies mentales.

Nos études antérieures ont suivi la marche ordinaire de la procédure : un délit est commis, voilà le cou-

1 Consulter Malle : Essai sur tes cicatrices, 1840

pable d’après son identité. Mais une nouvelle question peut se poser : cet individu est-il responsable ?

Cette question de responsabilité est un des problèmes généraux de la médecine judiciaire. Dans la rédaction de ce chapitre, nous avons mis à contribution l’ouvrage remarquable du docteur Krafft-Ebing (traduction du docteur Châtelain), les publications des docteurs Tardieu, J. Falret, Legrand du Saulle.

Page 1